E. Armand, Ainsi chantait un « en dehors » (1925 / 1933)

Ainsi chantait un « en dehors » : poesies et proses rythmee

[ Thus Sang an “en dehors:” Poetry and Rhythmic Prose ]


Related links:

Première série (1925)

Trois mots aux lecteurs

Réflexions sur le langage poétique et son mode d’expression

I. Dans les pas de Tolstoi

  • Passé ou Avenir ? — L’Ère nouvelle 2 no. 16 (Novembre 1902): 12.
  • Réconciliation — L’Ère nouvelle 3 no. 20 (12 Avril 1903): 20.
  • Le vivant de demain — L’Ère nouvelle 3 no. 28 (Mars-Avril 1904): 214.
  • In memoriam — Pendant la Mêlée 1 no. 3 (25 Décember 1915): 3.

II. Entre deux abimes

  • A quand ? — L’Ère nouvelle 2 no. 13-15 (Juillet 25 1902): 8.
  • Les Pionniers — L’Ère nouvelle 3 no. 37/38 (Décembre 1905): 207-209.
  • Un portrait — L’Ère nouvelle 4 no. 42 (Juin-Juillet 1906): 4.
  • Souvenir — L’Ère nouvelle 4 no. 42 (Juin-Juillet 1906): 8.
  • Chant révolutionnaire — L’Ère nouvelle 4 no. 44 (Fin 1906): 41.
  • Le Rêve — L’En dehors 3 no. 31 (10 Mars 1924): 1.

III. Rimes d’un emmuré

  • Le Réfractaires — L’Anarchie 3 no. 131 (10 octobre 1907): 2.
  • Un mur pour horizon
  • Le Semeur — X
  • L’Ecolier — L’En dehors 2 no. 21 (mi-Octobre 1923): 2.
  • Sensibilité — X
  • J’aime la Vie aussi — L’En dehors 276
  • Utopie — L’En dehors 276
  • Si j’ignore
  • Le Travail — L’Anarchie 3 no. 147 (30 janvier 1908): 2.
  • J’aime l’Idée — L’En dehors 276
  • Demain — L’En dehors 2 no. 15 (mi-Juillet 1923): 2.
  • Je n’ai point cherché pour compagne de route…
  • Ainsi j’imaginais un abri pour mon cœur — X
  • A un ami
  • Au moins jusqu’au retour — X
  • Je t’aime mieux encore
  • Dialogue
  • Le souvenir des jours
  • Aujourd’hui — L’En dehors 2 no. 15 (mi-Juillet 1923): 2.
  • Lorsque sonnera l’heure
  • La Caravane
  • Chanson
  • Les Morts-Vivants — L’Anarchie 6 no. 289 (20 octobre 1910): 3.
  • Romance — L’Ère nouvelle 5 no. 54 (30 Avril 1911): 180.
  • Droits, devoirs, morts retentissants
  • Sais-tu que le doute m’effleure ?
  • Les Résignés — X
  • L’amour n’est plus l’amour sitôt qu’un le raisonne — X
  • L’Avènement de l’Homme
  • Jours de captivité, lugubres, sombres jours
  • Si je pouvais dormir…
  • A nous deux Raison ! — L’En dehors 4 no. 55/56 (31 Mars 1925): 4.

IV. En marge du bien et du mal

  • Souvenirs de Cour d’assisses — L’En dehors 4 no. 52 (5 Février 1925): 1.
  • Progrès ou démence ? — Hors du troupeau no. 1
  • Départ — Par-delà la Mêlée 1 no. 23 (début Février 1917): 1.
  • Hésitations — L’En dehors 2 no. 15 (mi-Juillet 1923): 2.
  • Ne me mets pas plus haut que je le suis
  • Matinée d’automne — Hors du troupeau no. 2
  • Ailleurs qu’autour de moi
  • L’Homme de sang — Les réfractaires no. 4-5-6
  • Rêve païen
  • Souhait — L’En dehors 3 no. 29/30 (20 Février 1924): 3.
  • Humilité
  • Soir d’été — Par-delà la Mêlée 1 no. 13 (mi Juillet 1916): 2.
  • Désillusion — Pendant la Mêlée 1 no. 1 (15 November 1915): 3.
  • Pastorale — Par-delà la Mêlée 1 no. 11 (1 Juin 1916): 2.
  • Octobre — Par-delà la Mêlée 1 no. 17 (début Octobre 1916): 3.
  • Les dieux se vengent
  • A l’Instinct — Par-delà la Mêlée 1 no. 20 (début Décembre 1916): 1.

V. Par delà la Mêlée

  • J’avais peur qu’elle répondît non…
  • Tout simple l’amour — Par-delà la Mêlée 1 no. 31 (mi Juillet 1917): 3.
  • Quand je rêve… — Par-delà la Mêlée 1 no. 26 (Pâques 1917): 2.
  • Au cœur de la vie — Par-delà la Mêlée 1 no. 22 (mi Janvier 1917): 3; Par-delà la Mêlée 1 no. 29 (début Juin 1917): 3.
  • Sentimentalité — Par-delà la Mêlée 1 no. 32 (1 Août 1917): 4.
  • Mon Royaume est de ce Monde — Par-delà la Mêlée 1 no. 35 (15 Septembre 1917): 2.

VI. Du fond de ma tranchée

  • Questions — Sous les verrous
  • La Nuit de Mai
  • L’Initiateur
  • Psaume — Sous les verrous
  • Etat de sentir
  • Le Règne de la Bête
  • Les Négateurs de Maitres — L’En dehors 1 no. 1 (15 Août 1922): 2
  • L’Oiseau captif — Sous les verrous
  • L’Autre
  • Perspective — L’en-dehors 1 no. 1 (31 mai 1922).
  • Poème révolutionnaire — L’En dehors 3 no. 35 (15 Mai 1924): 3.
  • Revanche — L’En dehors 3 no. 27 (début Janvier 1924): 2.
  • Paroles aigres — Sous les verrous
  • Pensées d’automne — L’En dehors 2 no. 19/20 (fin Septembre 1923): 2.
  • Complainte des hôtes de la Maison des Morts
  • Fierté — Sous les verrous
  • Vision d’enfer — Sous les verrous
  • La Chanson des pavés usés — Revue Anarchiste 2 no. 21
  • Dans le souffle du vent — Revue Anarchiste 2 no. 21
  • Aux « épargnés » — L’En dehors 3 no. 33/34 (25 Avril 1924): 3.
  • Colère — Sous les verrous
  • Doute
  • Esquisses — L’En dehors 2 no. 6 (début Février 1923): 2.
  • L’Obéisseur — L’En dehors 2 no. 10 (fin Avril 1923): 2.
  • La passion patibulaire
  • l’en dehors — L’En dehors 2 no. 21 (mi-Octobre 1923): 4.
  • Confession — L’En dehors 3 no. 36 (31 Mai 1924): 3.
  • Volonté de vivre
  • La douleur d’aimer n’est pas la seule au monde
  • Affirmations — L’En dehors 3 no. 39 (10 Juillet 1924): 3.
  • L’Hirondelle — L’En dehors 2 no. 11/12 (mi-Mai 1923): 4.
  • Anticipations
  • Regrets — L’En dehors 1 no. 4 (fin Décembre 1922): 1.
  • Poème dynamique — L’En dehors 4 no. 51 (15 Janvier 1925): 3.

VII. La Vie reprend ses droits

  • Derniers beaux jours — Revue Anarchiste 2 no. 21
  • Egoïsmes — L’En dehors 2 no. 8 (mi-Mars 1923): 2.
  • Poème érotique
  • Amertume — L’En dehors 2 no. 24 (fin Novembre 1923): 3.
  • Calculs
  • La Neige — Les réfractaires (deuxième série) no. 1
  • Une heure… c’est si court… — L’En dehors 3 no. 32 (31 Mars 1924): 2.
  • Là-Bas — L’En dehors 2 no. 25/26 (mi-Décembre 1923): 2.ƒreva
  • …sur la plage — L’En dehors 3 no. 43 (15 Septembre 1924): 3.
  • Déceptions — L’En dehors 3 no. 47 (5 Novembre 1924): 2.
  • D’en haut
  • Parabole
  • Eros cruel ! — L’En dehors 4 no. 58 (7 Mai 1925): 2.
  • Tout éveillé je rêve
  • Le Printemps se refuse à naitre
  • L’Etrangere
  • Ma Muse — L’En dehors 1 no. 3 (début Décembre 1922): 2.
  • Il peut choisir — L’En dehors 4 no. 57 (19 Avril 1925): 1.

VIII. Projet d’épitaphe


Deuxieme série (1933)

  • Variations sur la poésie
  • Le Vase — L’En dehors 6 no. 106-107 (mi-Avril 1927): 4.
  • Estompe
  • L’aventure était là — L’En dehors 4 no. 71/72 (10 Décembre 1925): 3.
  • Rèverie
  • Mais si vous n’étiez qu’un songe, ô ma mie — L’En dehors 6 no. 112 (début Juillet 1927): 4.
  • Avril — L’En dehors 7 no. 132 (mi-Avril 1928): 4.
  • Derrière ces yeux noirs — L’En dehors 7 no. 131 (fin Mars 1928): 3.
  • Pastorale — L’En dehors 6 no. 119 (mi-Octobres 1927): 4.
  • Le Désert
  • L’arbre abattu — L’En dehors 7 no. 133-134 (début Mai 1928): 5.
  • Soleil de Juin — L’En dehors 7 no. 136 (mi-Juin 1928): 4.
  • En route pionniers et précurseurs ! — L’En dehors 7 no. 117-118 (mi-Février 1928): 4.
  • Le vrai camarade — L’En dehors 7 no. 137 (début Juillet 1928): 5.
  • Simple rencontre — L’en dehors 7 no. 144-145 (mi-Octobre 1928): 4.
  • On me reproche de manquer d’idéal — L’en dehors 7 no. 146 (mi-Novembre 1928): 5.
  • Vitalité — L’en dehors 8 no. 154 (début Mars 1929): 4.
  • Celestino Madeiros — L’En dehors 6 no. 128-129 (fin Septembre 1927): 8.
  • Naïveté — L’en dehors 8 no. 155 (mi-Mars 1929): 4.
  • La Leçon
  • Ambition
  • Réverie de Mai
  • Préférence —
  • La folle du logis
  • L’absente
  • Paysage
  • Le silence est aussi un langage
  • Evocations païennes.
  • L’indiscrétion.
  • Souhait fou d’une nuit d’été.
  • Éveil
  • A un camarade forain
  • Tes rayons dansaient sur l’étang de Berre.
  • Si j’avais à choisir
  • En relisant Properce
  • Utopie par delà les collines
  • La danse sur le volcan…
  • Un curieux songe .
  • L’hommé des solitudes — L’En dehors 6 no. 113-114 (fin Juillet 1927): 5.
  • Pourquoi tant de joie, ma camarade ?
  • Souvenir de Nice — L’En dehors 7 no. 130 (début Mars 1928): 4.
  • Méditation pour le jour de la Toussaint
  • Cela n’aura qu’un temps — L’En dehors 6 no. 109 (fin Mai 1927): 5.
  • Exosthène —
  • Le voyage —

Trois mots aux lecteurs

Ce volume est davantage qu’un choix de poèmes, plus qu’une collection de chants ou de proses plus ou moins bien rythmées : il est le récit, en des moules d’expressions particulières, de l’évolution d’une vie cérébrale et sentimentale. J’ai tenu à lui donner cette forme au risque de répétitions. C’est pourquoi, en sectionnant ces « poésies » — si tant est que ce terme leur convienne — je n’ai jamais sacrifié le fond à la forme. Ceci explique que j’aie laissé de côté mainte pièce, mieux rimée certes, plus harmonieusement rythmée, mais moins expressive : moins caractéristique d’un état de penser ou de sentir que celle que je lui préférais. Enfin, comme s’en apercevront bien vite ceux qui voudront s’en donner la peine, un très grand nombre des morceaux qui composent ce recueil ont été produits en prison, ce qui n’est pas allé sans difficultés, on peut le croire. Ceux qui n’ont pas goûté du régime pénitentiaire trouveront peut-être quelque intérêt à savoir ce qui peut bien préoccuper, en un tel lieu, le cerveau et le cœur d’un militant, d’un propagandiste, d’un « en dehors ».

E. Armand.

1er Août 1925.

A Few Words to Readers

This volume is more than a selection of poems, more than a collection of more or less rhythmic songs or prose: it is the story, cast in the form of individual expressions, of the evolution of a cerebral and sentimental life. I wanted to give it this form, despite the risk of repetition. This is why, in dividing this “poetry” — supposing that this term suits it — I have never sacrificed the substance to the form. It explains why I left aside many pieces, better rhymed certainly, and more harmonious in rhythm, but less expressive, less characteristic of a state of thinking or feeling than I would have preferred. Finally, as those who want to take the trouble will quickly perceive, a lot of the pieces that make up this collection were produced in prison, a work not without its difficulties, as you can well believe. Those who have not a tast of the penitentiary regime may find it interesting to know what can be of such concern, in such a place, to the brain and heart of a militant, a propagandist, an “en dehors.”

E. Armand.

August 1, 1925.

Réflexions sur le langage poétique et son mode d’expression

Ceux qui ont étudié la question sont à peu près d’accord — les documents aidant — pour reconnaître que la poésie a précédé la prose : qu’avant de composer des livres d’histoire ou de géographie, des traités de grammaire ou de philosophie, on s’est exprimé en vers, on a déclamé des rapsodies. L’aède a précédé le grammatiste. Ceci se comprend à condition qu’on accepte de voir dans la poésie « la chanson intime de l’âme humaine » comme le veulent les romantiques. Ceci s’explique dès qu’on admet que la langue poétique est la plus propre à traduire les cris de douleur et de joie, les élans de tendresse et de haine, les accès de foi et de doute, les rêveries consolantes et les déceptions désespérantes qui émeuvent et bouleversent le cœur de l’homme — comme l’ont toujours prétendu les poètes. La prose est bien trop disciplinée et dépendante de la forme grammaticale pour servir de véhicule à la description des passions qui se livrent combat en l’être humain, à l’expression des souffrances et des jouissances qui remplissent ses jours.

Jusqu’ici nous ne nous écartons guère du point de vue classique. Où nous cessons d’être d’accord avec l’école, c’est lorsque cet exposé du caractère de la poésie est complété par l’annonce que le langage poétique est assujetti à une certaine mesure, à certaines combinaisons rythmiques, soumis à des règlements dont le code est dénommé « Art poétique ».

❧ ❧

On ne comprend plus ou alors on comprend trop. La poésie est-elle la traduction, la représentation des émotions qui secouent, qui ébranlent, qui font vibrer l’être humain? Dans l’affirmative, je ne la vois pas bien s’accommoder à une collection de règles — s’embarrasser de mesures, de cadences qui constituent autant d’entraves à la sincérité de l’expression. Si la poésie est un procédé littéraire astreint à l’observation de certaines règles fixes, elle cesse de traduire, de manifester quoi que ce soit de senti ou d’éprouvé, elle n’est plus qu’une façon d’écrire aussi conventionnelle que la prose… Elle ne saurait plus retracer le bouillonnement des sentiments qui agitent l’homme qu’à travers un dédale de combinaison rythmiques où se déformeront singulièrement et la spontanéité et la vérité des émotions ressenties.

Il n’est pas question de nier ici l’aspect architectural d’un poème composé de plusieurs chants comprenant chacun un nombre régulier d’alexandrins rimant et alignés systématiquement ; ni de mettre en doute le caractère monumental d’une pièce de théâtre régulièrement ordonnancée dont les scènes, méticuleusement agencées, déploient de majestueuses tirades, savamment exemptes de toute infraction aux prescriptions du tableau des règlements de l’art poétique. Il n’agit pas non plus de méconnaitre le talent, le savoir-faire de l’ordonnateur — son génie même. On avouera cependant qu’il y a loin de cet agencement à « la marche au hasard » de ce style impétueux qui distingue la poésie des autres expressions de la pensée et du sentiment humains. Au lieu de fameux « beau désordre » je n’aperçois pour ma part que canalisations, niveaux, chaîne d’arpenteur, fils de plomb…

❧ ❧

Sans doute une forme, des formes sont nécessaires pour toute matérialisation de la production cérébrale. Ce n’est qu’en se revêtant d’une forme que la pensée peut ou se rendre compréhensible ou se multiplier. Le papyrus, le parchemin, la pâte de chiffons, celle de bois, le papier, les couleurs, les pinceaux, les crayons, la toile à peindre, le ciseau, le marbre, les caractères d’imprimerie — autant d’intermédiaires dont un producteur intellectuel, un artiste ne peuvent se passer. Ce que je nie, c’est que la mesure et la rime soient l’unique forme que puisse revêtir le parler poétique. En vain m’objecterait-on qu’il en a été ainsi jusqu’à ce jour — ou à peu près — dans toutes les littératures des peuples dits civilisés dont les productions poétiques — alors même quelles utilisent le vers non rimé— se servent de mètres calqués sur ceux en vigueur chez les grecs et les latins. Le sujet demanderait une étude approfondie. Je répondrai cependant, et sur-le-champ, à cette objection superficielle qu’il y a là intellectuel, surtout influence d’une éducation unilatérale — toutes considérations qui renforcent ma thèse.

❧ ❧

Il n’est pas non plus question de nier les effets qui se peuvent tirer de la rime et du mètre, mais de constater — on le savait déjà — que la mesure et la rime ne douent pas de caractère poétique le morceau de littérature qui s’y astreint. Un excellent rimeur peut être un poète détestable. Ce qui distingue la poésie de la prose, ce n’est pas que celle-ci ne s’exprime point en phrases uniformément cadencées contenant un nombre déterminé de syllabes, rimées et se succédant en un ordre donné — ce qui distingue la poésie de la prose, c’est que la façon de parler poétique est bien plus instinctive, bien moins artificielle que le mode d’écrire prosaïque. La poésie ne peut pas être aussi endiguée que la prose, elle ne s’embarrasse guère de la syntaxe, elle se soucie peu des convenances de style : elle est moins claire et plus tumultueuse; elle se prête davantage aux licences, aux néologismes, aux inversions. Bref, il y a entre la prose et la poésie même différence qu’entre un canal et un torrent qui dévale d’une montagne.

Il ne s’agit pas, certes, d’une critique de mauvaise foi — ni d’un manque de goût — ni d’une inaptitude à la compréhension des grands poètes classiques ou romantiques — ni de mépris pour les parnassiens. C’est entendu, les Corneille, les Racine, les Boileau, les Molière, les Lamartine, les Musset, les Victor Hugo, les Leconte de Lisle, etc., ont produit des vers d’une ampleur, d’une allure, d’une sonorité, d’une sentimentalité indéniables. Je crains cependant que chez eux le talent ait nui à l’impulsion et à la sincérité. Je crains qu’en maints cas ce talent ne se puisse plus distinguer de l’habileté et de la subtilité. En voyant défiler les vers majestueux des grands classiques du siècle de Louis XIV, je conserve je ne sais quelle impression de rangées de gentilshommes magnifiquement parés et soigneusement alignés dans quelque salon de Versailles, attendant le passage et les sourires du Roi-Soleil. De même qu’à la lecture des poètes de la première partie du XIXe siècle, il me semble souvent entendre comme un écho roulant du verbe d’orateurs prestigieux, sinon de formidables avocats d’assises.

❧ ❧

Enfin, il n’agit pas de rendre aux rimeurs les dédains dont ils accablèrent longtemps ceux qui ne considèrent pas comme indispensable au langage poétique le truchement du mètre et de la rime — mais de revendiquer pour le poète, comme pour tout créateur, comme pour tout artiste, the choix dans la façon de s’exprimer. Il faut laisser au manœuvre le souci de s’en tenir aux traditions de l’école, la préoccupation de ne pas déplaire au public, d’être compris de la multitude. Il appartient à qui crée, à qui initie, à qui fait œuvre à soi, de déterminer la forme de réalisation la plus conforme à son tempérament, à ses aspirations. Si c’est par l’intermédiaire d’alexandrins où de vers de dix pieds que le poète rend avec plus de sincérité « l’intime chanson de son âme » — qui trouverait à y objecter? Mais alors qu’on cesse de regarder comme inférieur (sic) le poète qui se sert de phrases se suivant selon un arrangement qui lui est propre, comportant un rythme, une disposition de mots qui lui sont personnels et qui lui paraissent, mieux que les phrases cadencées et rimées, appropriées à ce qui lui tient à cœur de chanter. L’allitération, la répétition voulue de certains mots, l’accentuation, la mise en relief de certains membres de phrases, sont des procédés techniques dont la valeur dépend du talent du producteur et aussi du dessein qu’il nourrit.

❧ ❧

Le poète original, créateur, qui se soucie avant tout de « chanter » ses émotions, de donner libre cours à ce qu’il ressent, éprouve en son for intime — de « crier » la tragédie qui se déroule dans les profondeurs de son être sensible — celui encore qui s’est tracé comme tâche de traduire poétiquement les élans, les essors, les crises, les reculs, les retours de l’homme aux prises avec les difficultés de la lutte pour SA vie : le vrai poète ne se soumettra jamais à une forme imposée, fut-elle consacrée par la tradition, la règle ou l’école. S’il trouve dans le mécanisme du mètre et de la rime un outil qui lui convienne mieux que tout autre, il est naturel qu’il s’y tienne. Si c’est le vers libre qui lui offre un meilleur instrument, il est normal qu’il le choisisse. Si la combinaison de ces deux modes d’expression, si l’emploi d’une troisième méthode inédite ou peut-être déjà usitée — lui paraît plus propice à son dessein, qu’il y ait recours. En un mot qu’il appartienne au producteur-poète — et au poète uniquement — de déterminer son mode d’expression, voilà ce que nous revendiquons pour lui et il ne s’agit de rien d’autre que cela.

Reflections on Poetic Language and Its Mode of Expression

Those who have studied the question are more or less in agreement — aided by the documents — in recognizing that poetry preceded prose: that before composing books of history or geography, treatises of grammar or philosophy, we expressed ourselves in verse and delivered rhapsodies. The bard preceded the grammaria. This is understood if we consent to see in poetry “the private song of the human soul,” as the romantics wished. This is explained as soon as we accept that poetic language is most proper to translate the cries of sadness and joy, the surges of tenderness and hatred, the fits of faith and doubt, the comforting reveries and dreadful disappointments that move and overwhelm the heart of man — as the poets have always claimed. Prose is much too disciplined and dependent on grammatical form to serve as a vehicle for the description of the passions that engage in combat within the human being, for the expression of the sufferings and joys that fill its days.

So far, we have hardly strayed from the classical point of view. Where we cease to agree with the school, is when this account of the character of poetry is completed by the declaraition that poetic language is subject to a particular maesure, to certain rhythmic combinations, submissive to rules whose code is called “The Art of Poetry.”

❧ ❧

We know longer understand or else we understand too well. Is poetry the translation, the representation of the emotions that shake, rattle and thrill the human being? If so, I do not see it accommodating itself well to a collection of rules — bothering itself with measures and cadences that constitute so many hindrances to sincerity of expression. If poetry is a literary process constrained by the observation of certain fixed rules, it ceases to translate, to express whatever it is that is sensed or experienced; it is no longer anything but a way of writing as conventional as prose… It could no longer trace the boiling of feelings that shake the man except through a labyrinth of rhythmic combinations where the spontaneity and truth of the emotions felt are singularly distorted.

It is not a question of denying here the architectural aspect of a poem composed of several chants, each consisting a regular number of rhyming alexandrines systematically aligned, nor of putting in doubt the monumental character of a carefully arranged theater piece, the scenes of which, meticulously organized, roll out majestic soliloquies, skilfully exempt from any infraction of the prescriptions on the tablet of rules of the poetic art. Nor is it a question of misjudging the talent, the know-how—even the genius—of the arranger. It will be admitted, however, that this arrangement is far from the “random walk” of that impetuous style which distinguishes poetry from other expressions of human thought and feeling. Instead of famous “beautiful disorder,” I see for, my part, only channels, levels, surveyor’s chains, plumb-lines…

❧ ❧

Undoubtedly, some form or forms are necessary for any materialization of cerebral production. It is only by donning a form that thought can render itself understandable or multiply. Papyrus, parchment, the paste of rags, that of wood, paper, colors, brushes, pencils, the canvas, the chisel, marble, the type in the printer’s shop — so many intermediaries that an intellectual producer, an artist cannot do without. What I deny is that measure and rhyme should be the only form that can clothe poetic speech. In vain you will object that it has always been that way — or nearly so — in all the literatures of the so-called civilized people, whose poetic productions — even those using unrhymed verse — make use of meters modeled on those in use among the greeks and Romans. The subject would demand a deep study. I would respond, however, and straight away, to that superficial objection there is here an intellectual influence, specifically that of a unilateral education — all considerations that reinforce my thesis.

❧ ❧

Neither is it a question of denying the effects that can be drawn from rhyme and meter, but of noting — as we already knew — that measure and rhyme do not endow with a poetic character the piece of literature that they constrain. An excellent rhymer can be an awful poet. What distinguishes poetry from prose is not that the later does not express itself in uniformly cadenced sentences containing a definite number of syllables, rhymed and succeeding each other in a given order — what distinguishes poetry from prose is that the manner of poetic speaking is much more instinctive, much less artificial than the mode of writing prose. Poetry can not be as constrained as prose. It hardly bothers itself with syntax and it cares little about the conventions of style: it is less clear and more tumultuous; it lends itself more to licenses, neologisms and inversions. In short, there is between prose and poetry the same difference as between a canal and a torrent that runs down a mountain.

It is certainly not a criticism of bad faith — nor of a lack of taste — nor of lack of capacity to understand the great classical or romantic poets — nor of contempt for the Parnassians. It is understood that Corneille, Racine, Boileau, Moliere, Lamartine, Musset, Victor Hugo, Leconte de Lisle, etc., have produced verses of an undeniable sweep, bearing, sonority and sentimentality. I fear, however, that with them talent has beem detrimental to instinct and sincerity. I fear that in many cases this talent can no longer be distinguished from skill and subtlety. On seeing the majestic verses of the great classics of the age of Louis XIV, I preserve some impression of rows of gentlemen beautifully adorned and carefully lined up in some drawing-room of Versailles, awaiting the passage and the smiles of the Sun King. As with the reading of the poets of the first part of the nineteenth century, I often seem to hear like a sort of rolling echo of the language of prestigious speakers, if not formidable barristers in the courtroom.

❧ ❧

Lastly, it is not a question of turning back against the rhymers the disdain with which they heap for so long those who do not consider the intevention of rhyme and meter — but to claim for the poet, as for every creator, as for every artist, a choice in the means of expressing themselves. It is necessary to leave to the operators the concern with sticking to the traditions of the school, the preoccupation with not displeasing the public, with being understood by the multitude. It is up to the one creates, who initiates, who does the work for themselves, to determine the form of realization most in keeping with their temperament and aspirations. If it is through Alexandrins or verses with ten metric feet that the poet renders “the intimate song of his soul” with most sincerity — who would object to it? But when we cease to look upon as inferior (sic) the poet who uses sentences following one another according to an arrangement that is his own, including a rhythm, a disposition of words that are personal to him and seem to him more appropriate to what it is important for him to sing than cadenced and rhymed phrases. Alliteration, the desired repetition of certain words, the accentuation and the highlighting of certain members of sentences, are technical processes the value of which depends on the talent of the producer and also on the design that he sustains.

❧ ❧

The original, creative poet, who is concerned above all with “singing” his emotions, of giving free rein to what he feels, feels deep within him — to “cry” the tragedy that unfolds in the depths of his sensible being — the one who the one who has set himself the task of poetically translating the impulses, the ups and downs, the crises, the setbacks, the retreats of the man struggling with the difficulties of the struggle for HIS life: the true poet never submits to an imposed forme, whether it is consecrated by tradition, rules or schools. If he finds in the mechanisms of meter and rhyme a tool that suits him better than any other, it is natural that he will take it up. If it is free verse that offers him a better instrument, it is normal that he would choose it. If the combination of these two modes or expression, if the use of a third method, hitherto unseen or perhaps already in common use — appears more favorable to his designs, then he will have recourse to it. In short, it is up the the poet-producer — and to the poet alone — to determine his mode of expression. That is what we claim for him and it is not a question of anything other than that.


I. Dans les pas de Tolstoi

I. In the Steps of Tolstoy

Passé ou Avenir ?

Bornes sans nombre, entraves ;
     Noirs donjons, lourds impôts ;
     Ilotes, serfs, esclaves;
     Juges, soldats, bourreaux;
Codes, gendarmes, procédures,
     Lois, sentences obscures
     Or, richesses impures,…..
          C'est le passé !
     Gibets, intolérances,
     Dogmes, superstitions,
     Inutiles souffrances ;
     Absurdes conventions.
Faim, froid, matérielles misères
     — Coupes par trop amères ! — ;
     Morales mensongères..….
         C'est le passé!
     Fanatismes farouches,
     Bûchers, inquisiteurs ;
     Politiciens louches,
     Pontifes imposteurs ;
Foule aveugle qui crucifie ;
     Disciple qui renie
     Jésus à l'agonie...…
         C'est le passé!
     ………………………………
     Plus d’armes, de frontières,
     De banques, de prisons,
     De gueux, de prolétaires,
     D'innommables maisons
Inconnus l'orgueil et l'envie,
     Des cœurs haine bannie,
     L'intégrale harmonie.
         C’est l'avenir!
     Production commune
     Pour un labeur commun ;
     Nulle règle importune :
     « Un Pour tous, tous pour un! »
Le soleil d'équité se lève !
     Ton œuvre, ô Christ, s'achève :
     Ce ne fut pas un rêve,
         C'est l'avenir!

TRANSLATION

RÉCONCILIATION

« De ce jour-là Hérode et Pilate devinrent amis »

Hier, la sombre haine éloignait leurs chemins,
Vouloir les concilier, eût paru vaine tâche ;
Et voici qu'une étreinte a confondu leurs mains :
Hérode le sinistre et Pilate le lâche.

Israël les connut l'un de l'autre jaloux :
De leurs chocs, il subit le contact effroyable ;
Le juif et le romain, s'acharnaient, tels deux loups.
L'un plus que l'autre encor vampire impitoyable.

Que1 miracle put donc apaiser leur fureur ?
— Ne cherchez pas ailleurs qu'au sommet du Calvaire
Où Jésus agonise… Enfin ! ils l'ont fait taire

Et le peuple avec lui Disparu le gêneur !
……………………………………………………
Ainsi, toutes les fois qu'un révolté succombe,
Les tyrans ennemis font la paix sur sa tombe.
RÉCONCILIATION

« De ce jour-là Hérode et Pilate devinrent amis »

Hier, la sombre haine éloignait leurs chemins,
Vouloir les concilier, eût paru vaine tâche ;
Et voici qu'une étreinte a confondu leurs mains :
Hérode le sinistre et Pilate le lâche.

Israël les connut l'un de l'autre jaloux :
De leurs chocs, il subit le contact effroyable ;
Le juif et le romain, s'acharnaient, tels deux loups.
L'un plus que l'autre encor vampire impitoyable.

Que1 miracle put donc apaiser leur fureur ?
— Ne cherchez pas ailleurs qu'au sommet du Calvaire
Où Jésus agonise… Enfin ! ils l'ont fait taire

Et le peuple avec lui Disparu le gêneur !
……………………………………………………
Ainsi, toutes les fois qu'un révolté succombe,
Les tyrans ennemis font la paix sur sa tombe.

ORIGINAL

TRANSLATION

Projet d’Épitaphe

Si l’on me demandait quelle inscription j’aimerais voir figurer sur ma pierre tombale, — si jamais le luxe de reposer dans un tombeau m’était donné — je répondrais d’abord que je désire dormir mon dernier sommeil dans la première fosse venue. Si mes amis insistaient, voilà l’épitaphe qu’il me plairait qu’ils plaçassent sur la dalle rappelant mon souvenir :

Il vécut. Il se donna. Il mourut inassouvi.

Il vécut, c’est-à-dire, il connut tout ce que la vie peut apporter de joies et de souffrances dans une existence telle que fut la sienne. N’étant ni un insensible, ni un indifférent, limité par ses conditions de fortune, il ressentit plus profondément certaines joies et certaines souffrances, la joie de pouvoir exprimer sa pensée notamment, et la souffrance de ne pouvoir l’exprimer avec toute l’ampleur qu’il aurait voulue. Il vécut, il connut la pauvreté, il commit des erreurs, il fut en butte à la critique — méritée parfois — à la calomnie, à l’envie, à la haine des dirigeants, à l’incompréhension des dirigés. Il vécut, il aima et parcourut, selon que le permirent ses circonstances et ses fréquentations, la gamme qui monte de l’amour-expérience purement sensuel, à l’amour affection dans le sens le plus profond du terme. Il aima, fut déçu et causa sans nul doute mainte déception. Il se crut désillusionné, rompit avec l’amour, y revint et souvent ne le considéra que comme un dessert, une sorte de récréation. Il vécut, c’est-à-dire, évolua selon que l’y incitaient son tempérament, ces opinions modifiées par les influences auxquelles il était en proie — malgré qu’il ne se laissât guère entamer — ses réflexions, ses méditations enfin.

Il se donna. Tel qu’il était. Avec ses aptitudes et ses ressourcée. S’ingéniant sans cesse à tirer de lui le maximum de rendement. Il épousa avec enthousiasme, avec passion, avec frénésie, les opinions, les aspirations, les revendications qu’il répandait, qu’il affichait comme le résultat de son aboutissant cérébral du moment. Il varia dans ses exposés de la conception de la vie, dans ses opinions, mais en gardant l’assurance intérieure que l’intérêt ni la recherche de la considération humaine eussent la moindre part dans ses variations. Il se crut sincèrement sincère. Il se donna sans compter, estimant autant l’effort que les résultats, sans hésiter, et ne se reprit que pour s’affirmer dans une activité nouvelle. Il ne se permit jamais de traiter à la légère les sujets relevant de l’intellect ou de la sensibilité, les questions d’idées et les questions de sentiment, ne fut-ce que passagèrement ou incidemment. Il se prit lui-même très au sérieux. Il se donna tant qu’il put, sérieusement, se trompant parfois, revint sur ses pas, ne se laissa pas détourner par le sort contraire, par les persécutions, même par la prison, recommença ses expériences, ne tint pas compte de celles du passé, persévéra, s’acharna, ne céda pas, insoucieux du jugement d’autrui et ne voulant jamais qu’être comptable à lui-même de ses faits et gestes.

Il mourut inassouvi, rêva — devenu vieux — de vivre ses aspirations de jeunesse, se forgea des chimères, et, ne pouvant atteindre ou n’atteindre qu’en partie les desseins qu’il s’était proposés, partit mécontent et en protestant contre les circonstances adverses. Jusqu’à la dernière heure, il chercha, projeta, imagina, créa, essaya et s’efforça tant qu’il lui fut possible de tenter un effort, jusqu’à la dernière minute, anxieux, inquiet, tourmenté et cependant conscient d’avoir accompli tout ce qui lui avait été possible de tenter.

Il vécut tout ce qu’il lui fut possible de vivre ; il se donna sans réserve, tirant de soi tout ce qu’il lui fut possible d’en tirer ; il mourut inassouvi, se lamentant jusqu’à l’heure dernière, parce qu’il avait à peine vécu.

E. Armand.

Plan for an Epitaph

If someone asked me what inscription I should like to see appear on my grave marker—if ever the luxury of resting in a tomb was given to me—I would first respond that I desire to sleep my last sleep in the nearest hole in the ground. If my friends insisted, this is the epitaph that I would be pleased to have them place on the slab recalling my memory:

He lived. He gave of himself. He died unsatisfied.

He lived, that is to say, he knew all that life can bring of joys and sufferings in an existence such as his own. Being neither insensible nor indifferent, limited by his conditions of fortune, he felt more deeply certain joys and sufferings, the joy of being able to express his thought in particular, and the suffering of not being able to express it with all the scope that he would have wanted. He lived, he knew poverty, he made mistakes, he was exposed to criticism—deserved sometimes—to slander, to envy, to the hatred of the governors and the incomprehension of the governed. He lived, loved and traveled, as permitted by his circumstances and his associates, the gamut the mounts from purely sensual love-experience to love-affection in the most profound sense of the term. He loved, was disappointed and no doubt caused disappointment. He thought himself disillusioned, broke with love, returned to it, and often considered it only as a dessert, a kind of recreation. He lived, that is to say, he evolved as he was spurred by his temperament, these opinions modified by the influences to which he was prey—although he hardly let himself make a start—and finally his reflections, his meditations.

He gave himself. Just as he was. With his aptitudes and resources. Constantly struggling to draw the greatest yield from himself. He espoused with enthusiasm, with passion, even with frenzy, the opinions, the aspirations and the demands that he spread, that he displayed as the result of his cerebral realization of the moment. He varied in his accounts of the conception of life, in his opinions, but while maintaining the interior assurance that neither interest nor the search for human esteem would have the least part in his variations. He believed himself sincerely sincere. He gave himself without counting, valuing the effort as much as the results, without hesitation, and only reined himself in order to assert himself in a new activity. He never allowed himself to treat lightly subjects of the intellect or sensibility, questions of ideas and questions of sentiment, even if only in passing or incidentally. He took himself very seriously. He gave himself as much as he could, seriously; sometimes losing his way, he retraced his steps and did not allow himself to be turned away by the contrary fate, by the persecutions, even by the prison; he repeated his experiments, disregarding those of the past; he persisted, persevered, did not yield, indifferent to the judgment of others, and never wishing to be accountable to anyone but himself for his deeds and actions.

He died unsatisfied, dreamed—now old—of living out his youthful aspirations, build up pipe-dreams, and, unable to attain or only able to attain in part the designs that he had proposed to himself, departed unhappy, protesting against the adverse circumstances. Until the last hour, he searched, planned, imagined, created, tried and strove as much as it was possible for him to make an effort, until the last minute, anxious, worried, tormented and yet aware of having accomplished all that it had been possible for him to do.

He lived all that it was possible to live; he gave himself without reserve, drawing from within himself all that it was possible to draw; he died unsatisfied, lamenting until last hour, because he had barely lived.

E. Armand.

IV. En marge du bien et du mal

A l’Instinct

Instinct, c'est encor toi qui fait qu'on aime à vivre !
     Lorsque, las du vin falsifié 
Des mensonges sociaux, à ta coupe on s'enivre
     Le monde en est tout modifié ;

C'est un autre soleil qui luit et vous éclaire,
     Les fleurs ont un autre parfum,
Ce sont des cieux nouveaux, une nouvelle terre,
     C'est un autre soi-même, enfin.

C'est le Désir qui gronde et chasse la Contrainte,
     Le fouet à la main, dans la nuit;
Le Convenu, surpris, desserre son étreinte,
     La pâle Réserve s'enfuit.

A coups précipités l'on sent dans sa poitrine
     Son cœur battre et dans tous son corps
S'épandre une chaleur stimulante et divine :
     On est prêt à tous les efforts.

Instinct, c'est encore toi qui fait qu'on aime à vivre
     Hors le factice et l'apprêté !
Et ton vin dont l'arôme embrase, affole, enivre,
     C'est l'était vers la Liberté.

Décembre 1916

TRANSLATION

About Shawn P. Wilbur 2301 Articles
Independent scholar, translator and archivist.