E. Armand: Exosthène

Bibliography:

  • E. Armand, “Exosthène,” L’en dehors 8 no. 158-159 (mi-Mai 1929): 8.
  • E. Armand, “Le voyage—I,” L’en dehors 10 no. 210-211 (15 Juillet 1931): 8.
  • E. Armand, “Le voyage—II,” L’en dehors 10 no. 212-213 (15 Août 1931): 14.
  • E. Armand, “Le voyage—III,” L’en dehors 10 no. 214-215 (15 Septembre 1931): 9.
  • E. Armand, “Le voyage—IV,” L’en dehors 10 no. 216-217 (15 Octobre 1931): 16.
  • E. Armand, “Le voyage—V,” L’en dehors 10 no. 220-221 (15 Décembre 1931): 21.
  • E. Armand, “examen de conscience,” L’en dehors 12 no. 260-261 (mi-Décembre 1933): 157.
  • E. Armand, “la réunion,” L’en dehors 12 no. 265 (mi-Août 1933): 32.
  • E. Armand, “le disciple,” L’en dehors 16 no. 292 (mi-Mars 1936): 137.
  • E. Armand, “Où Exosthène reprendent la parole,” L’en dehors 17 no. 308-309 (Juillet-Août 1937): 168.
  • Exosthène en exil, éd. de l’Artistocratie, Soutrains par Rantigny, 1942, 40 p.
  • E. Armand, “Où Exosthène reparaît,” L’Unique no. 13 (Août-Septembre 1946).
  • E. A., “Les pensées d’Exosthène,” L’Unique no. 15 (Novembre 1946).

INTRODUCTION & NOTES

Exosthène is a character who appeared in quite a number of E. Armand’s writings, including both poetry and prose works. I’ll be collecting and translating those works here.

Exosthène is a kind of wandering teacher, spreading “the good news of reciprocity” and generally representing an anarchist individualism of the sort that Armand embraced. We are constantly reminded that he is an outsider—even among his friends and followers, who have a pesistent habit of abandoning him. His name is probably intended to suggest something like “the strength (or might) of the outside”—exo + sthenos.

The Exosthène poems look more than a bit like a convergence of the infliuences of Nietzsche’s Zarathustra and Walt Whitman’s style.

The earliest of them seems to have been composed after the publication of the first volume of Ainsi chantait un « en dehors » (1925), but they feature prominently in the second volume, in an 1842 volume, Exosthène en exil, and the in the pages of L’Unique.


EXOSTHÈNE

Parce qu’Exosthène fait fi des objets et des choses
que les bourgeois, les petits bourgeois
et ceux qui les singent
considèrent
comme dignes d’être recherchés et possédés.
ou comme doués de valeur,
ou encore comme méritant qu’on s’y attache —
Parce qu’Exosthène n’a que mépris pour ces apparences,
vous imaginiez-vous que lui fasse défaut la sensibilité ?
Parce qu’il ne fait aucun cas
du maquillage et des fards
derrière lesquels la bonne société
— et l’autre, la mauvaise —
dissimulent leur hypocrisie et leur malignité
croyiez-vous qu’Erosthène n’entende pas,
ne voie pas.
ne sente point ?
Parce qu’il s’insoucie de la moralité ou de l’immoralité,
des croyances ou des incroyances,
des préjugés ou des contre-préjugés,
des parvenus, des parasites et de ceux qui voudraient bien être à leur place
— c’est-à-dire du reste du monde —
est-ce une raison pour que ses paupières soient arides,
et son âme une source desséchée ?Le regard d’Exosthène perce et distingue au loin, au contraire.
Lorsque, arrivé au haut de la colline,
personne ne se trouve plus là pour lui tenir compagnie,
il ne l’ignore point.
Il aperçoit en bas,
tout en bas dans la plaine,
ses amis
— ou ceux qui se disaient ses amis —
s’épongeant le front comme s’ils étaient à bout de forces.
Ils étaient les cœurs-frères,
elles étaient les âmes-sœurs.
Ils étaient celles et ceux dont il aimait tant à s’entourer,
les associés certains ;
celles et ceux qui avaient promis de l’accepter tel qu’il était,
comme il était ;
les amis semblables au modèle qu’il avait dessiné en son for intime,
gravé sur les parois de son abri intérieur ;
ils étaient ceux qui proclamaient leur confiance en lui ;
sur lesquels pouvait compter, affirmaient-ils,
aux jours d’incertitude
ou quand le baromètre marquait le beau fixe.
Exosthène leur avait demandé comme effort
de gravir à son côté les flancs de la colline.
Vous imaginiez-vous que leur impuissance
— ou leur abandon —
ne produise pas en de la souffrance
ne plus que de la souffrance ?
Exosthène éprouve autant que les autres
— et plus que les autres —
le besoin de moissonner.
Il y a bien des jours qu’il accomplit le même geste :
Semer,
encore
toujours, et depuis si longtemps ;
à pleines mains ;
et quand le grain manque,
se semer lui-même,
répandre de son moi ce qu’il se voudrait spécialement réserver,
ce à quoi il tient le plus,
par dessus tout.
Vous imaginiez-vous qu’il n’ait pas conscience,
que l’été se soit achevé
et que l’automne soit en son plein épanouissement,
sans que ses vendanges soient faîtes
— ou si peu de chose ?
Exosthène n’est pas un anesthésié.
Il se demande où sont ses camarades,
ses camarades pour de vrai,
ceux qui veulent que ses semailles portent du fruit,
du fruit pour lui.
Ses vrais camarades,
ceux qui veulent qu’il récolte en proportion de ce qu’il a semé
et s’emploient à cette réalisation.
— Ses camarades, ses camarades véritables —
doutiez-vous que son cœur ne soit prêt à éclater,
à s’arrêter de battre
aux heures où il n’en découvre plus un seul auprès de lui ?
Lyon, 7 mai 1929.

EXOSTHÈNE

Because Exosthène thumbs his nose at matters and objects
that the bourgeois, the petits bourgeois
and those who ape them
consider
worthy of being sought and possessed
or as endowed with value
or else as worthy of being valued;
Because Exosthène has nothing but scorn for these appearances,
do you imagine that he lacks sensitivity?
Because he attaches no importance
to the powder and rouge
behind which the good society
— and the other, the bad —
conceal their hypocrisy and their malignancy
do you believe that Erosthène does not hear,
does not see,
does not feel at all?
Because he does not trouble himself with morality or immorality,
with beliefs or disbeliefs,
with prejudices or counter-prejudices, with parvenus, parasites and those who would be quite happy in their shoes
— that is, with the rest of the world —
is that any reason that his eyes should be tearless, and his soul a dried out spring?
On the contrary, the gaze of Exosthène pierces the distance and distinguishes.
When, having reached the top of a hill,
there is no longer anyone there to beside him,
he is not unaware.
He glimpses below,
far down on the plain,
his friends
— or those who call themselves his friends — mopping their brows as if they were at the end of their strength.
They were the heart-brothers,
they were the soul-sisters.
They were those, male and female, who loved so much to gather round him,
the certain associates;
Those who had promised to accept him as he was,
as he was;
the friends conformable to the model that he had drawn up in his heart of hearts,
etched in the walls of his internal shelter;
they were those who proclaimed their confidence in him;
on whom he could count, they assured him,
in uncertain times
or when the barometer marks fine weather.
The effort Exosthène asked of them
was to climb beside him up the flanks of the hill.
Do you imagine that their powerlessness
— or their abandonment —
does not produce suffering in him,
nothing but suffering?
Exosthène feels as much as the others
— and more than the others —
the need to harvest.
For many days he has accomplished this same handiwork:
To sow,
still,
always, and for so long;
with both hands;
and when the seed is lacking,
to sow himself,
to spread that part of himself that he would most particularly like to hold back,
what matters most to him,
above all.
Do you imagine that he is not conscious,
that summer has ended
and that autumn is in its full bloom,
without his harvest being finished
— or so small a thing?
Exosthène is not anesthetized.
He asks himself where are his camarades,
his real camarades,
those who wish his sowing to bear fruit,
fruit for him.
His true camarades,
those who wish for him to reap in proportion to what he has sown
and work to achieve that end.
— His camarades, his genuine camarades —
do you doubt that his heart is ready to burst,
to stop beating
in the hours when he no longer finds a single one of them near?

Lyon, May 7, 1929.

 


le voyage

I

Exosthène annonçait la bonne nouvelle de la réciprocité.
Il ne faisait ni sermons, ni longs discours ;
il parlait d’abondance, comme on converse entre amis :
courtes phrases et aussi aphorismes et paraboles ;
il plaisantait même souvent et pas toujours avec finesse.
Il parlait du soleil qui offre ses caresses brûlantes
et qui demande, comme réciprocité, que mûrisse la graine :
un lourd épi de blé pour une semence légère.
un chéne pour un gland,
un arbuste aux fleurs parfumées pour un germe que véhicule la brise capricieuse.
Or; quelques disciples l’entouraient et l’écoutaient patiemment :
il les emmenait parfois sur les bords de ruisseaux aux rives verdoyantes :
— pour un filet d’eau, disait-il, fécondité et fertilité.
Exosthène et ses disciples partirent un jour pour la ville,
un jour de marché ;
ils rencontrèrent sur la place beaucoup de femmes qui vendaient et qui achetaient,
qui des produits des champs, qui des fruits d’un bois prochain,
et ce trafic n’allait pas sans disputes ni sans commérages.
Exosthène fonça vers le milieu de la place,
tout au centre et se mit à élever la voie :
— J’annonce, s’ecria-t-il, la bonne nouvelle de la réciprocité ;
donnant, donnant ;
un baiser sur les lèvres pour une strophe de l’un de mes chants,
j’y ai versé toute ma jeunesse intérieure :
une nuit de tendresse pour l’un de mes chants,
un chant tout entier,
je l’ai décoré de toute ma beauté intérieure,
moi aussi, je vends et j’achète :
rien pour rien. —
Les femmes, les jeunes comme les vielles,
s’étaient arrêtées de commercer et de se quereller ;
elles se disaient l’une à l’autre : — il est piqué ;
un baiser pour un couplet de chanson,
une nuit de tendresse pour une chanson tout entière,
tout blanc et mal habillé comme il est,
il nous prend donc pour des putains !
— Ah ! s’il m’offrait de passer huit jours sur la côte d’azur, pensait une jeune.
— Ah ! s’il m’offrait de quoi acheter le champ qui tient à mon guéret, songeait une vieille.
— Que veut-il que nous fassions de ses chansons ?
Debout, au centre de la place du marché
Exosthène continuait à crier son offre.
— C’est un scandale, murmura une, mère de famille,
entre deux âges.
il m’empêche de bazarder mes volailles.
et il fait trop chaud pour ramener à la ferme
cette viande qui sent déjà :
à quoi sert donc la police ? —
Mais un membre de ligue contre la licence des rues,
qui passait par là.
déjà s’en était allé la quérir.
Et voilà qu’un homme à la démarche raide et au képi galonné
apparut et saisit rudement Exosthène par le bras :
— Vos papiers, gronda-t-il ?
Exosthène leva alors les yeux :
il n’y avait plus un seul de ses disciples sur place.

1er juillet 1931.

II

Exosthène n’a pas voulu se libérer lui seul.
Sinon, il eût gardé par devers lui ses théories, ses pratiques et ses hypothèses ;
il se fût construit un laboratoire pour son usage
et il n’eût communiqué à personne le fruit de ses expériences.
Il eût, joui pour lui, pour, lui seul, du résultat de ses pensées.
Mais il a tenu à les faire connaître à autrui ;
il à voulu,
de sa propre initiative,
sans être le délégué d’une institution,
le représentant d’un corps constitué,
il a voulu réunir autour de lui des disciples.
Personne ne l’avait mandaté,
il supportait seul le poids et la responsabilité de son initiative.
Ses disciples : il n’a eu de cesse qu’affranchis cérébralement,
ils le fussent également dans leur vie quotidienne ;
il n’a plaint ni son temps ni sa peine ;
cent fois, il est revenu sur un mot dont il craignait qu’on tordit le sens ;
cent fois, il a insisté sur une signification qu’il redoutait de voir mésinterprétée.
La nouvelle qu’il annonce n’est pas pour tout le monde,
mais ceux qui l’acceptent,
il veut qu’ils la saisissent dans son intégralité.
Ses disciples ont mis à profit ses leçons,
de ses théories fait une réalité,
vérifié ses hypothèses.
Sans son enseignement, ils traîneraient encore leurs chaines !
Or, rares sont ceux d’entre eux qui l’invitent aux banquets ou dans les assemblées où ses théories sont mises en pratique ;
ils agissent comme s’ils l’avaient oublié,
comme s’ils s’étaient affranchis d’eux-mêmes, par eux-mêmes…
Exosthène les contemple et il se demande avec anxiété :
Ai-je donc manqué de clarté dans mes leçons
qu’ils ont si mal compris celle où je leur enseignais la réciprocité?

1 août 1931.

III

Exosthène enseignait que ce qui rend l’humain malheureux
ce sont les préjugés qui influencent son intelligence,
décolorent sa vision,
embuent l’horizon de ses désirs ou rétrécissent le champ de ses jouissances.
Le préjugé, expliquait-il, c’est l’acceptation,
sans l’avoir passé au crible au déterminisme personnel
de tout ce que l’habitude ou la coutume sociétaire
ou encore les intérêts des dirigeants,
font considérer comme bon ou utile ou nécessaire ou enviable.
Qui ne manifestait, pas l’intention, de rompre avec les préjugés,
Il n’en voulait pas pour, disciple,
car Exosthène choisissait ses disciples.
Et il y avait tant de préjugés dont il aurait voulu les affranchir
préjugés où n’entrent pour rien ni l’habitude ni la coutume sociale :
préjugé de la jeunesse et préjugé de la vieillesse,
préjugé de l’apparence physique,
préjugé de l’édification de là statue intérieure,
préjugé de l’obéissance aux l’instincts,
préjugé de la maîtrise des passions,
préjugé du vêtement et préjugé du nu,
préjugé du raisonnement et préjugé du sentiment,
préjugé, de l’isolement et préjugé de la compagnie,
préjugé du don de soi et préjugé du refus de soi,
préjugé du « faire croire » et préjugé de la suspicion,
préjugé de la violence, et préjugé de la ruse,
préjugé de la hiérarchie des fonctions naturelles ou des tâches artificielles.
Et Exosthène écrivait et parlait non seulement contre les préjugés
mais encore contre les préjugés des anti-préjugés.
Il y revenait sans cesse et sans cesse les combattait
au risque de se faire traiter de radoteur,
ce dont il s’insouciait fort.
Exosthène s’en allait souvent en visite
chez ceux qui se réclamaient, de son enseignement
en public et en privé,
et il se disait, au retour :
« à quoi bon avoir dépensé tant d’années de l’encre et de la salive !
si ceux de ma famille s’interrogent encore
pour se demander si telle œuvre est bonne ou mauvaise
telle joie exaltante ou préjudiciable
au lieu de suivre leur nature, sans s’imposer, mais sans se contraindre,
en consumant, en épuisant intégralement l’heure présente
en toute simplicité d’action » ?

1er Septembre 1931.

IV

Exosthène enseignait
que s’il ne faut jamais séparer les l’idées des hommes
ce ne sont jamais les hommes qu’il faut discuter, mais leurs idées.
Malade ou bien portant,
l’individu est poussé par sa nature à faire ou à ne pas faire
et on ne peut le rendre responsable
des circonstances qui l’amènent à accomplir tel ou tel geste
tant les motifs en sont lointains et enchevêtrés.
Celui qui est sain ne pense et n’écrit pas de la même façon que celui qui est taré,
el nul n’est responsable dé son déterminisme originel.
Mais de celui dont là force de résistance acquise ultérieurement
est incapable de réagir contre le déterminisme primaire,
Exosthène conseillait de se garer…
Or, neuf fois sur dix
ses disciples se montraient impuissants à analyser une idée,
à la combattre par des arguments ou à la renforcer par des raisonnements,
à confirmer une affirmation par une “preuve
ou appuyer une théorie sur un fait ;
ils se chamaillaient pour des questions d’apparence ou de préséance,
ils s’enviaient, se jalousaient, se trahissaient à l’envi.
Neuf fois sur dix ils prétendaient profiter de l’effort d’autrui sans rien ou presque apporter en échange.
Ils traînaient leurs différends sur la place publique
au grand plaisir des commères caquetant sur le pas des portes
et on ne savait plus qui causait davantage de tumulte :
d’eux on des crieurs aux enchères.
Exosthène disait : — Si l’on vous insulte
et que vous vous abaissiez à relever l’injure,
répondez une fois pour toutes et n’y revenez plus,
mais par dessus tout évitez d’amuser la galerie à vos dépens,
tes idées que vous aimez sortiront de là toujours endommagées…
Mais, neuf fois sur dix, qu’importaient à ses disciples et les idées et leur portée,
pourvu que se trouvassent assouvis et leur primitif instinct de guerroyer et leur amour de la polémique,
ou encore leur désir secret d’avoir le dernier mot ou de se supplanter l’un l’autre !

1er octobre.

V (fin)

Exosthène entra ainsi en rapport avec beaucoup de ses semblables,
parcourut toutes sortes de pays :
et s’arrêta dans des villes sans nombre;
les ans s’accumulèrent sur son front,
ses tempes se dégarnirent,
la fatigue des ans entrava ses élans,
sa démarche devint moins certaine
et c’est insatisfait qu’il descendait vers le lieu où va toute chair.
Chaque aube assombrissait un peu plus son crépuscule.
Chaque saison rétrécissait un peu plus son hiver.
Il s’en allait vers la nuit de son repos éternel,
actif encore, mais inassouvi.
Insatisfait ? Savait-il bien lui-même pourquoi ?
Sa raison lui répondait qu’il n’avait jamais pu vivre sa vie comme il l’avait dessinée,
qu’il s’était usé à refouler ses plus secrets el ses plus ardents désirs,
qu’il n’avait jamais pu se faire voir tel qu’il était réellement
— même aux plus sûrs, aux plus avertis de ses disciples —
tant il dédaignait de se trouver en lutté avec les
préjugés et le conformisme larvés.
Il s’était donné sang, chair et cerveau pour son milieu
et il avait conscience que ce milieu
— son monde qu’il avait tant aimé —
se souciait fort peu qu’il achevât ses jours
satisfait ou non, assouvi où non !
Le mot de l’énigme lui échappait,
car à toutes les questions qu’il avait posées
seul l’écho de su voix avait répondu…
Exosthène rencontra un jour un petit enfant :
or, en ce petit être
le mensonge, l’hypocrisie et la dissimulation
n’avaient pus encore établi demeure
et cet enfant se montrait nu, comme l’avait fait la nature,
sans chercher à plaire, sans crainte de déplaire :
il était transparent comme un miroir sans tain,
clair comme la source qui jaillit du roc
tout cela parce qu’il ignorait le refoulement du désir,
parce qu’il ne faisait pas de différence entre le pur et l’impur,
parce qu’il ne se posait pas de problème…
Exosthène comprit que cet enfant le dépassait
et il en éprouva une grande joie :
il avait trouvé la réponse à ses questions,
il avait déchiffré le rébus
et il conclut que c’est seulement quand l’enfant survit en l’homme
que l’homme est complètement sot.

1er décembre 1931.

E. Armand.

the voyage

I

Exosthène proclaimed the good news of reciprocity.
He made no sermons, nor long speeches;
he spoke abundantly, as one converses among friends:
brief sentences and also aphorisms and parables;
he often even joked and not always with delicacy.
He spoke of the sun that offers its burning caresses
and demands, in reciprocity, that the seed matures:
a heavy ear of wheat for a light sowing,
an oak for an acorn,
a bush with fragrant flowers for a germ conveyed by the capricious breeze.
Now, some disciples gathered around him and listened patiently:
he sometimes led them along the verdant banks of streams:
— for a trickle of water, he said, fecondity and fertility.
Exosthène and his disciples set out one day for the city,
one market day;
on the public square they encountered may women who bought and sold,
some the products of the fields, others the fruits of the neighboring woods,
and that traffic was not without quarrels and gossip.
Exosthène pushed into the middle of the square,
right to the center and he began to raise his voice:
— I proclaim, he cried, the good news of reciprocity;
giving, giving;
a kiss on the lips for one verse of one of my songs,
jI have poured into it all my inner youth:
one night of tenderness for one of my songs,
a complete song,
I have adorned it with all the beauty within me,
I too sell and I buy:
nothing for nothing. —
The women, young and old,
stopped their commerce and their quarrels;
they said to one another: — he is nuts;
a kiss for une verse of a song,
one night of tenderness for a song entire,
as pale and badly dressed as he is,
he must take us for whores!
— Ah! if he offered me eight days on the Côte d’Azur, thought a young woman.
— Ah ! if he offered me enough to by my fallow fields, dreamed an old woman.
— What does he expect us to do with his songs?
Standing at the center of the market square
Exosthène continued to shout his offer.
— It is a scandale, murmured one, mother of a family,
in middle age;
he prevents me from hawking my poultry,
and it is too warm to take back to the farm
this meat that already smells:
what use are the police? —
But a member of the Ligue contre la licence des rues,
who was passing by,
had already gone to fetch them.
And—voilà—a man with a stiff gait and tasseled cap
appeared and seized Exosthène roughly by the arm:
— Your papers…? he growled.
Then Exosthène raised his eyes:
there was no longer a single one of his disciples on the square.

1er juillet 1931.

 


examen de conscience

Tu n’es pour moi qu’une nourriture; de même, loi aussi tu me consommes et me fais servir à ton usage. — Max STIRNER.

Il arriva que des disciples s’en vinrent vers Exosthène,
croyant trouver en lui, comme ils disaient, une lumière;
Au fond ils ne savaient pas bien eux-mêmes quelle lumière ?
un phare, une ampoule, un bec de gaz, une bougie ! ?
Comme si Exosthène avait jamais prétendu jouer le rôle de la lanterne qu’on accroche au derrière des Voitures à bras, au flanc des chantiers de démolition ou au fronton des maisons closes !
Exosthène n’était pas davantage un lampion qu’un signal,
pas plus-un pédagogue qu’un confesseur :
il était un humain et c’était bien suffisant !
Et voici ce qu’il disait à ceux qui ont des oreilles pour entendre :
« soyez votre lumière et non un reflet ;
« soyez votre éducateur el non une répétition »
« soyez un compositeur et non un accompagnateur ».
Or, ces disciples s’en allèrent troublés
parce qu’au lieu de rencontrer en Exosthène « une lumière »,
ils l’avaient trouvé geignant, mécontent, insatisfait, inassouvi, amer ;
se plaignant de récolter cinq là où il croyait devoir moissonner cent,
d’obtenir des résultats de quatre-vingt-quinze pour cent au-dessous de ses espérances;
constatant que tout compte fait il avait plus donné que reçu.
— N’ai-je pas dit qu’Exosthène était un homme et non un surhomme. —
Le satisfait, le nanti, le comblé
parce que statique,
parce qu’ignorant la détresse,
ne se rebelle ni se révolte,
il est un conservateur et ne peut être autre chose
Exosthène était un dynamique,
un insurgé en permanence,
un persévérant dans son être et dans son action malgré les défaites, le qu’en dira-t-on et les oppositions,
et c’était uniquement par sa continuité dans son effort qu’il voulait être jugé.
Puis Exosthène était un individualiste
— certains disaient doublé d’un cynique —
il proclamait qu’il faut retirer du fruit de ses plantations
et il dénonçait l’absurdité du sacrifice.
S’il ne cherchait point de disciples,
ceux qui S’affichaient tels,
il ne les prenait au sérieux que s’ils étaient, disposés à se laisser consommer par lui,
comme lui, il se montrait prêt à être consommé par eux :
Exosthène n’enseignait-il pas là réciprocité ?

10 août 1933.

TRANSLATION

La réunion

Il arriva qu’Exosthène, un jour, convoqua ses disciples,
ceux qu’il avait envoyés par le monde,
parmi les unités du magma humain,
afin d’en éveiller quelques-uns,
d’en révéler plusieurs à eux-mêmes,
d’en faire à leur tour des hors-préjugés, dés rescapés des mensonges conventionnels.
Avant de les envoyer semer et récolter,
Exosthène avait questionné ses disciples,
il les avait interrogés un à un, en privé :
pas un quine se fût déclaré un « en dehors » de bout en bout,
mort aux apparences et aux circonstances extérieures.
Il se réjouissait à l’avance
à la pensée de la moisson qu’ils avaient, sans doute, engrangée,
à la pensée des épis que leur enthousiasme avait, sans doute, fait rendre au centuple.
Mais voici qu’aux premières paroles sa joie
tomba.
« — Là où tu m’as envoyé, disait l’un, j’ai pâti du froid et de la chaleur ! »
« — Là où tu m’as envoyé, disait le second, j’ai souffert de la faim et je n’avais même pas un verre d’eau pour étancher ma soif ».
« — Là où tu m’as envoyé, disait un autre, je n’avais pas un seul lieu où reposer mes membres lassés ! ».
« — Chez les camarades où bu m’as envoyé, disait un autre encore, on ne m’a jamais témoigné de camaraderie ! ».
«— Chez les sympathisants où tu m’as envoyé, disait un cinquième, on ne m’appréciait pas à ma juste valeur ! ».
Et ainsi de suite jusqu’au dernier.
Exosthène écouta leurs plaintes en silence,
puis se leva et dit :
« — Je vous avais envoyé semer des thèses et récolter des mentalités,
parce que je vous croyais,
avant tout autre chose,
des semeurs de thèses et des moissonneurs de mentalités,
et rien que cela,
je ne vous avais pas envoyés à la conquête de vos aises,
à la pêche de la considération,
ni dans l’intention de résoudre votre question économique.
Tout cela est légitime, mais ne rentrait pas dans le cadre de la besogne dont je vous avais pourvus,
et dont je vous ai chargés,
parce que vous m’aviez affirmé n’être pas comme le reste des hommes,
et qu’à vous entendre,
je vous imaginais des à-part.
Que ne m’aviez-vous dit que vos pensées et vos désirs étaient semblables à ceux de la multitude :
je ne vous aurais rien demandé,
rien confié,
et nous ne serions pas demeurés en plus mauvais termes.
Pourquoi m’avoir menti ? ».
Et Exosthène regarda autour de lui,
il était seul encore une fois :
un à un ses disciples l’avaient quitté sans l’écouter jusqu’au bout.
(5 décembre 1933).

TRANSLATION

le disciple

…le disciple n’est pas plus que le maître… (Luc VI, 40).

Sur les places, dans les marchés et au centre des carrefours,
Exosthène discourait d’une voix séductrice.
Il annonçait la joie de Vivre,
il proclamait le néant de l’austérité,
la folie du refoulement et l’absurdité du renoncement au plaisir de l’heure ;
il tournait en dérision les marchands de moralité
et tournait en ridicule les débitants de bonheur à venir.
Certains haussaient les épaules, d’autres l’écoutaient avec complaisance,
car ce qu’il annonçait répondait aux désirs les plus secrets de leur être;
quelques-uns auraient bien voulu être comptés du nombre de ses disciples,
s’imaginant qu’avec un tel maître le temps devait être agréable à couler,
mais ils n’osaient pas se déclarer.
L’un d’eux cependant s’enhardit jusqu’à suivre Exosthène en sa retraite
Car l’annonciateur de la joie de vivre n’habitait pas la cité;
il avait établi sa demeure sur une colline,
tout en haut d’un sentier abrupt,
là où les rumeurs des habitants des plaines ne s’entendaient plus ou ne parvenaient plus qu’assourdies.
C’est là qu’Exosthène mangeait, buvait et dormait au sein de parchemins et de papyrus entassés et disséminés sans beaucoup d’ordre.
L’éphèbe frappa à la porte, un peu en tremblant, il est vrai.
Exosthène ouvrit.
— Que me veux-tu ? dit-il à l’intrus d’une voix sèche et sans aménité.
— Maitre, articula l’éphèbe un peu surpris, je souhaiterais être ton disciple et te suivre partout où tu dirigeras ton vagabondage.
— Tu ne sais pas ce que tu demandes, grogna Exosthène.
— Si ! je sois, répliqua l’éphèbe: ton verbe a pris mon cœur et charmé mon cerveau. Je me suis armé de courage et je suis monté jusqu’à ce sommet. Je veux être ton disciple en vérité : t’épargner ces petits soucis de la vie quotidienne qui t’empêchent sans doute de te donner à ta tâche avec l’ampleur que tu souhaiterais. Je suis jeune, et il ma semblé que, depuis quelque temps, ta marche devenait plus lente et ton pas moins assuré. A cause de la clarté et du parfum dont tu as rempli mon horizon, je suis venu, prêt à te faite joyeusement don de l’appui de mon épaule, de ma résistance à la fatigue et de mon audace. Je ne permettrai pis qu’on t’insulte ni qu’on te jette des pierres, ni que tu couches sur le bord des routes lorsque tu descends dans la plaine ; je to précèderai quand tu t’en iras de lieu en lieu et tu trouveras au plus prochain village le gîte qui convient à un homme tel que toi. Tes bras, et tes jambes, et ton œil même, voilà ce que je veux être pour toi. Et j’en serai amplement récompensé par le privilège de ta compagnie.
Exosthène regarda longuement l’éphèbe et l’aima. Après un long silence, il prit la parole :
— Ma compagnie est piètre chose. Lies expériences manquées, les déconvenues successives, les recherches infructueuses et la lassitude des ans m’ont rendu aigri, amer et taciturne. Des journées entières se passeraient sans que tu m’entende prononcer un mot. D’autres jours, mes lèvres ne cesseraient de proférer des grognements, des lamentations, des plaintes. Quelquefois, sans cause apparente, je m’irriterais contre toi, comme si je voulais te rendre responsable de mes infirmités. Je suis un piètre compagnon de voyage.
— Si ce n’est que cela ! s’écria l’éphèbe avec enthousiasme, pourvu que j’en sois, du
voyage !
— Mais, il n’y a pas que cela ; et on peut passer facilement à un vieil homme de ne pas accepter avec placidité une cueillette ne répondant pas à son espérance, Ses jours sont comptés et à mesure que l’ombre envahit la colline, les occasions se raréfient. Sa rancœur peut se comprendre. Mais il n’y a pas que cela. Tu m’entendras chaque jour proclamer la jouissance de vivre et exalter l’amour, mais en ma compagnie il te faudra vivre comme un ascète et renoncer aux jouissances amoureuses. Tu m’entendras enseigner que la vie ne vaut pas la peine d’être vécue si elle n’est suite et multiplicité d’expériences, mais en ma compagnie, tu ne pourras pas expérimenter ou si peu qu’il ne vaut pas la peine d’en parler. Pour que tu sois tout à mon œuvre et à mon rêve, je te demanderai de surmonter l’humain en toi. C’est à cette condition seule qu’on est mon disciple.
Sans dire un mot, l’éphèbe franchit le seuil de la cabane, car l’humain en lui occupait la première place, et il s’en retourna vers la ville, l’échine courbée. Une larme perla dans les yeux d’Exosthène, mais il se ressaisit vite. Il grommela, en refermant la porte :
— Aussi pourquoi se hasarder sur un sentier de chèvre quand on ne vaut que pour la grand’route ? — Armand.

1er mars 1936.

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Où Exosthène reprendent la parole

Je suis d’en haut, disait Exosthène,
je me plais sur la cime où le jour tarde plus longtemps que dans la plaine ;
vous êtes les habitants des bas-fonds,
les habitués des marais.

Je ne me sens rien de commun avec vous :
je ne vois pas comme vous, je ne pense pas comme vous, je ne juge pas comme vous ;
Vos jeux politiques m’agacent,
vos petits soucis m’exaspèrent ;
vos ambitions, vos revendications, vos lamentations, vos misères ne sont pas les miennes.

Vous luttez, vous bataillez, vous vous tuez pour des buts auxquels je demeure étranger,
vous n’êtes que des chiens et des loups à masque humain.

Pourquoi me conviez-vous à vous tenir compagnie en bas, dans la plaine ?

Ne savez-vous pas qu’il me faut, à moi :
l’horizon sans frontières, le soleil dans un ciel sans nuages, les fleurs qui croissent sur les sommets, le sein immaculé des vierges folles, les caresses subtiles des perverses bacchantes.

Et cela, vous ne pouvez me l’offrir,
vous le savez, bien.

Vous-redoutez toujours de trop donner de votre chétive personne,
vous visez sans cesse à prendre plus que vous ne rendez,
et vous hurlez de triomphe quand vous bénéficiez d’un effort, sans avoir rien à débourser en échange ;
la générosité vous est inconnue, vous ignorez la prodigalité,
vous avez une âme de mendiants.

Vous ne savez apprécier ni la peine du créateur, ni le coût de sa production.

Et le prix que. vous proposez laisse le producteur inassouvi.

Ne m’invitez donc pas à vous rejoindre, dans vos tanières,
j’y étouffe, je n’y parviens pas à surmonter mon irritation, ni à réfréner ma colère.

Restons donc chacun où nous sommes :
vous, tapis dans la lourde atmosphère des marécages, moi respirant sur la montagne, le souffle pur et vivifiant du []t embaumé.

Ainsi disait Exosthène.

1er Juillet 1937.

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ORIGINAL

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Où Exosthène reparaît

Exosthène s’entretenait souvent avec ceux de son monde sur des sujets qu’aucune suite ne reliait apparemment les uns aux autres.

— O —

C’est ainsi qu’un soir, il discourait sur la recherche de l’inédit et du raffiné dans les manifestations amoureuses :

« Je n’objecte rien à ces recherches, disait-il. Bien au contraire, mais je veux qu’on les considère comme un signe, une marque, un accomplissement de l’amitié ou de l’amour, et non comme une impulsion de vaine curiosité ou un jeu puéril ; ce sont là recherches et découvertes réservées aux purs et aux élus, et non aux blasés et aux débauchés, c’est pourquoi j’interdis l’accès de ce cabinet secret aux impurs.

Que les corrompus et les dépravés ne viennent pas contrecarrer la volonté de recherches et de découvertes en amour, leur souffle fétide souillerait l’atmosphère limpide de cette chambre haute, c’est la puanteur des cloaques et des sentines qui leur convient. »

— O —

Le même soir, il disait aussi :

« Pour qu’existe l’harmonie, plusieurs accords sont indispensables, il n’y a pas qu’une seule voix dans un chœur, ni un seul instrument dans un orchestre.

Pense à la monotonie de la voix de l’ami qui règle sa hauteur sur la tienne, que ton ami donc n’opine pas toujours comme toi sur tous les points en discussion, qu’il ne soit pas toujours du même avis que toi sur les solutions que postulent les problèmes que pose la vie, que la confiance, le partage des joies et des peines, la constance, la fidélité, la franchise, la compréhensivité, le support mutuel soient les pilotis sur lesquels repose votre amitié, soit le cœur de son cœur, l’âme de son âme, non le duplicata de ses gestes, la réflexion de sa voix. »

— O —

Un peu plus tard, Exosthène énonçait :

« Supérieur à la connaissance, au savoir, au talent, au génie, à l’art même, est l’effort que tu accomplis pour épargner de la peine à ton ami.

Mieux vaudrait consacrer toute ton existence à éviter que ton ami souffre par toi, qu’apprendre toutes les sciences du monde.

L’ami auquel tu auras évité de souffrir par toi bénira la générosité tous les jours de sa vie, mais d’avoir encombré ton cerveau et desséché ton cœur, quel profil en retireras-tu ? »

— O —

Exosthène disait enfin :

« Soyez de bons marchands, après avoir promis de la laine, ne livrez pas du coton, sous prétexte que la pratique diffère de la théorie ; le paresseux allègue, pour ne pas se mettre en route, qu’il pleuvra dans la journée, et le pusillanime que le chemin est mal fréquenté.

Craignez de perdre la confiance de vos amis en insistant trop sur la faiblesse de la nature humaine, car ils redouteront d’être les premières victimes de votre irrésolution et de votre apathie, de votre manque de hardiesse et de compassion.

Et que l’importent l’inconsistance et la versatilité d’autrui pourvu que toi, tu t’appliques à faire une réalité de tes principes ? »

…………………………………………………………

Et plusieurs de ceux qui prirent congé d’Exosthène ce soir-là le firent en hochant la tête.

E. Armand

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Les pensées d’Exosthène

Exosthène ne pensait pas que le pacifisme put être seulement article d’exportation. Sous cette forme, le « pacifisme » lui paraissait incomplet, mutilé, décevant. Comment la guerre pourrait-elle cesser entre les nations si elle règne entre individus — spécialement entre membres d’un même groupe, d’une même famille d’élection, entre amis ? Il n’avait jamais cessé de croire que toute refonte d’une totalité sociale doit commencer par l’unité. Les événements, d’ailleurs, lui avaient donné raison. La guerre existerait-elle s’il y avait fusion des races, contrats d’amitié ou d’alliance entre êtres appartenant à des nations ou pays différents ? La guerre n’est et ne sera que parce qu’en premier lieu, entre individus apparemment unis par leurs intérêts matériels ou affectifs, il existe des frontières. Supprimez d’abord ces frontières-là avant de songer à la suppression des autres frontières.

Exosthène posait en principe que, dans tous les cas, entre membres d’une même famille d’élection, entre amis, on retire beaucoup plus de bénéfices des concessions qu’on se fait mutuellement que des réserves et des demi-mesures dans lesquelles beaucoup trop se cantonnent pour justifier une certaine indigence de cœur, une certaine négligence de leurs responsabilités, un certain défaut de bonne volonté intégrale. Plus les concessions coûtent, plus elles constituent une « assurance » contre l’insatisfaction et le mécontentement qui peuvent s’emparer de celui qui a le sentiment qu’on lui a demandé plus qu’on ne lui a accordé. On ne sait jamais, quand on a affaire à une personnalité dynamique, qui ne veut pas se laisser faire, jusqu’où peut la mener le sentiment de l’inégalité dans les concessions mutuelles. Il y a, par exemple, des caractères qui n’admettent pas de recevoir moins qu’ils ont donné et qui se considèrent comme exploités s’ils se sentent, selon l’expression stirnérienne, consommés dans une proportion supérieure a leur consommation d’autrui.

Ainsi, Exosthène n’admettait pas, en principe, qu’on se retranche derrière ce prétexte que ce qu’on fait pour vous, on le fait parce qu’on y trouve son plaisir, l’expérience lui ayant démontré que souvent cette formule avait servi de paravent à mainte spéculation éhontée. Il n’admettait pas non plus que sous prétexte de « jouissance du moment présent », on s’insoucie que son ami se trouve dans une situation telle qu’il ne peut, lui, jouir de rien, étant donné les éléments en cause, ou qu’il en éprouve de la peine. Il n’acceptait pas qu’on profite d’une condition où l’ami ne peut ni réagir ni se déplacer ni se défendre pour lui imposer un fait acquis qui lui est extrêmement désagréable. Il préconisait qu’une scrupuleuse loyauté, une foncière honnêteté, une attitude désintéressée, un souci constant de ne pas faire souffrir doivent figurer parmi tant d’autres clauses, dans le contrat tacite d’amitié qui ne saurait jamais, entre participants sincères, être dénoncé unilatéralement.

Exosthène ne se faisait pas d’illusions. Il savait fort bien qu’on peut rompre brutalement et unilatéralement le contrat de vie en bonne intelligence, s’insoucier de la parole donnée, rester indifférent à la souffrance qu’on cause, à la douleur dont on est l’auteur, plaisanter ou badiner avec l’idée ou les sentiments, se moquer des blessures imposées par désinvolture à celui qu’on a laissé s’engager à fond sur une voie dont, dès l’abord, on aurait pu facilement l’écarter. On peut, dans ses relations avec ses amis, se montrer cruel, frivole, léger, artificiel, ingrat, oublieux, superficiel, faire étalage de cet égoïsme de bas aloi qui ne tient aucun compte de la sensibilité de ceux à qui on a affaire, etc. On peut même faire du « tant pis pour toi », « débrouille-toi comme tu pourras », sa règle de conduite à l’égard de ses amis, etc., etc.

Exosthène n’ignorait rien de tout cela, mais il posait souvent cette question aux égoïstes à courte vue : « Est-ce de l’égoïsme bien entendu ? Paye-t-il en dernier ressort ? » Celui qui s’est senti meurtri, lésé, bafoué, provoqué même, ne se considérera-t-il pas à un moment donné plus que sur la défensive à l’égard de l’auteur de sa situation défavorable — en état de guerre ? El s’il déclare la guerre à celui qu’il ne considère plus que comme son ennemi, oublie-t-on qu’a la guerre les surprises, la fourberie, les embuscades, la recherche des points vulnérables de l’adversaire, du défaut de la cuirasse — oublie-t-on que tout cela y joue le premier rôle ? S’il est un « bon guerrier », ses moyens d’attaque ne seront ni très propres ni très raffinés. À la guerre comme à la guerre ! L’essentiel est de revenir victorieux et à la guerre, n’est-ce pas ? — la fin justifie les moyens. Qu’aura à récriminer le rupteur unilatéral du contrat d’amitié, le partisan du tant-pis-pour-toi, l’égoïste à la petite semaine ? On lui aura rendu la monnaie de sa pièce.

C’est pourquoi Exosthène considérait que le sacrifice (à charge de revanche, bien entendu) constitue une « assurance », une « garantie » contre l’esprit de vengeance, de vindicte qui peut s’emparer de celui qui, non masochiste, ne veut pas se laisser faire lorsqu’il se trouve placé dans certaines positions d’infériorité par des gestes accomplis à son détriment. Il est des caractères qui n’oublient pas l’imposé et savent attendre patiemment le moment de réagir et d’entreprendre les hostilités : Donnant, donnant. Œil pour œil, dent pour dent ! Et qui sait : pour une dent, toute la gueule ! Exosthène n’avait pas changé : une paix laissant à désirer vaut mieux qu’une guerre, même victorieuse. Même si l’arrangement qui évite l’ouverture des hostilités inclut un sacrifice apparemment plus grand pour l’une que pour l’autre ou les autres parties. C’est de l’égoïsme bien entendu.

E. Armand.

28 février 1942

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