E. Armand, “Points de repère” (1926-1937)

POINTS DE REPÈRE

Mon ami

Tu te dis mon ami et sous prétexte qu’un ami doit la vérité à son ami, tu fais le censeur et le sermonneur. Comme si le maitre d’école de, ma commune et le curé de ma paroisse n’y suffisaient pas amplement. Tu m’ennuies, mon cher ; et l’ami qui m’ennuie n’est pas un ami pour moi. L’amitié ne s’impose pas, entre anarchistes, en premier lieu… N’est pas mon ami qui veut, en second lieu Est mon ami celui qui me favorise, qui m’aide dans ma recherche des occasions qui me rendent la vie plus plaisante à vivre Je n’ai que faire d’une amitié qui me crie « casse-cou » à chaque détour du sentier, Laisse-moi faire mes expériences. Tu seras mon ami dans la mesure où tu me procureras les moyens de les pousser jusqu’à leurs conséquences ultimes. Je n’appelle pas un ami, quiconque cherche à me nuire, c’est-à-dire à s’interposer entre ma main et le bonheur qu’elle vise à atteindre. Je n’appelle pas un ami qui ne veut de notre amitié ne recueillir que les roses. Mon amitié comporte aussi des épines. Si tu es mon ami, tu te réjouiras de me voir vivre la vie que j’aime à vivre, non celle qu’il te plairait de me voir vivre. Je ne sais que faire de ton insistance à vouloir me hausser à une perfection morale dont je ne me sens nul besoin. Etre parfait, pour moi, consiste à me conformer à mon déterminisme et à laisser autrui se conformer au sien. Aide-moi à réaliser mon déterminisme et je reconnaitrai en loi mon ami. Sinon, que m’importe ton amitié ? Mon ami me doit la vérité jusqu’au point où il ne me fait pas tort, c’est-à-dire qu’il ne m’entrave pas dans mon expansion, ma faim et ma soif des sensations qui stimulent et qui apaisent, qui enfièvrent et qui calment. Mon ami me doit la vérité jusqu’au point où je ne considère pas son intervention comme un geste d’autorité, le déguisât-il sous le masque de la censure ou la lévite du sermon. Une fois ce point franchi, à n’est plus que mon ennemi. — E. ARMAND.

E. Armand, “Points de repère: Mon Ami,” L’en dehors 5 no. 91/92 (début Octobre 1926): 4.

TRANSLATION

POINTS DE REPÈRE

L’ÉNIGME

Toi que j’ai rencontré, Sphinx at masque effroyable
Chaque fois qu’aux abois mon esprit misérable
De l’énigme cherchait en vain la solution
Dis-moi pourquoi faut-il — et c’est là ma question —
Que de deux forces l’une à l’autre cède ou tombe ?
Que l’une monte au faite et que l’autre succombe.
Au lieu d’agir sans heurt chacune en son rayon ?
Toute l’histoire humaine est là — mais à quoi bon ?

Plus une force croît et devient vigoureuse
S’épandant puissamment, vibrant plus orgueilleuse
Elle devient aussi ; malheur au concurrent
Qui ne veut pas se taire et rester dans le rang.

Point de rival, c’est là ta faiblesse, Ô Puissance
De l’Etre ou du Savoir. Tu n’admets point qu’on pense
Ou qu’on œuvre autrement que tu le veux. Tu crains.
Tu n’as point de repos tant que grincent les freins.
Tu t’affiches, c’est vrai, tolérante. Mensonge |
La moindre opposition te torture et te ronge.

Pourquoi les noirs cachots et les-fleuves de sang,
Le rapace glouton, le fauve rugissant ?
Pourquoi vos lâchetés, fières orthodoxes,
Tant de viles actions, nobles philosophies ?

« Régner seul ! » prétentieux souhait et cependant
Dés que pour son parti l’on cessé d’être ardent,
Dès qu’on ne défend. plus qu’avec froid ou mollessé
Sa cause ou ses idées, qu’on laisse Ja paresse
S’installer au logis, c’est le recul certain.

Sans lutte pas de vie, à l’étrange destin !
Dans la forêt, au fond des eaux, parmi les sables
Se racontent les faits, témoins irrécusables.
Leurs hôtes, inconscients, subissent même sort
Et pour vivre, autour d’eux, font abonder la mort.

Colosse de granit au sourire infernal,
Est-ce le dernier mot ? Réponds : Est-ce fatal ?
Sur toi des siècles ont passé. Le soleil dore
Chaque matin ton front. Est-ce qu’un jour l’aurore
Radieuse, luira sur un monde nouveau
Où prématurément, jamais un seul tombeau
Ne creusera le sol ?

Mais ta bouche est muette
Et l’ombre qui s’étend t’environne, inquiète.

TRANSLATION

L’ASSOCIATION

J’ai vu de trois cours d’eau
Les flots se réunir. D’insignifiants ruisseaux
Subissant, ‘en été, l’aride sécheresse
lis devinrent rivière. ensuite, enflant sans cesse,
Fleuve aux grandioses bords
Roulant, profond et fort,
Ses vagues écumeuses
A travers mille sols, vers Je vaste océan.
Dans ses ondes, coulant
Ici paisiblement, là-bas, tumultueuses.
Se laissant pourtant toujours faire,
Les humains découvraient la force nécessaire
A la marche d’engins puissants :
Ils actionnaient ainsi force moulins bruyants,
Des machinés de toute espèce :
Des champs morts, desséchés, ineffable liesse
Sous l’effet des canaux semant l’humidité
Renaissaient verdoyants à la fertilité !
D’immenses acqueducs en de lointaines villes
D’une eau pure et limpide amenaient la fraicheur ;
Mainte demeure gaie, image du bonheur,
Riante, se dressait sur ses rives tranquilles,
Il portait sûrement, jusqu’à son embouchure
Les bateliers et nombre en tentaient l’aventure.
Du jour où confondus, leur lit devint commun,
Des trois torrents, en vain,
J’ai recherché la trace, ils ne formaient plus qu’un,
Tous trois donnèrent vie aux mêmes espérances ;
Ils connurent tous trois les mêmes expériences,
Se perdirent tous trois dans les gouffres immenses
Où les fleuves trouvent leur fin.
Sans que des trois aucun ;
D’être diminué jamais ne se plaignit.
D’un esprit
Contrariant n’est-ce pas l’amusement frivole
De vouloir de l’union un plus frappant Symbole?

La Santé, novembre 1907. E. ARMAND.

TRANSLATION

Comme en rêve

Je soulevai légèrement et délicatement le rideau de l’unique fenêtre de cette chambre où nous nous étions rencontrés, où nous nous étions aimés une heure, peut-être un peu plus, peut-être un peu moins — les minutes avaient coulé si vite ! Je soulevai donc ce rideau et je l’aperçus qui s’éloignait dans la rue sans rien qui la différenciât des autres femmes. Le jour agonisait dans cette pièce, mais elle était pleine de clartés, de sons et de gestes, lesquels, pour être perçus, demandent probablement une vision et une ouïe autres que celles que peuvent, à l’état ordinaire, procurer les sens. La nuit prenait lentement possession de ces quelques mètres carrés d’espace, mais je voyais, oui, je voyais distinctement son corps lumineux sur la chaise où elle s’était d’abord assise, sur le lit où elle avait ensuite pris place. Je percevais nettement ses membres d’amoureuse à la fois subtile, raffinée et passionnée ; je les voyais se contracter, s’abandonner à l’étreinte, étreindre à leur tour, se détendre et retomber languissamment, comme un coureur à bout de souffle. Ses lèvres, acceptant brièvement les baisers, puis s’attardant à les rendre, puis en réclamant, en exigeant de nouveaux, et cela impérieusement ; ses mains timides, puis hardies, accomplissant d’audacieuses, de somptueuses, d’irrésistibles caresses, comme nulle autre Sur la terre me sait sans doute en imaginer ; et sa chair secouée par un émoi voluptueux et ses lèvres entr’ouvertes ; et ses yeux luisants dans l’attente du plaisir, et ses paupières alourdies sous le fardeau du ravissement ; et ses mains tout fièvre — je les voyais ensemble et séparément se découper sur l’ombre comme des clairières au cœur d’une forêt touffue. Et de cette artiste, de cette créatrice d’extases et de délires, à ne restait plus, dans la rue passante déjà éclairée de mille feux, qu’une silhouette se perdant dans la foule, qu’une jeune femme hâtant sa marche, qu’une femme en tous points semblalle aux autres par l’allure et par le vêtement. — E. ARMAND.

E. Armand, “Points de repère: L’énigme; L’association; Comme en rève,” L’en dehors 6 no. 99 (début Janvier 1927): 2.

As in a Dream

I gently and delicately raised the blinds on the single window in that room where we had met, where we had loved for an hour, perhaps a bit more, perhaps a bit less — the minutes had passed so quickly! I raised the blinds to glimpse one who walked off down them street, without anything to differentiate her from other women. In this room, the day was dying, but it was filled with brightness, with sounds and movements, which, in order to be perceived, probably demand a vision and hearing other than those the senses can, in the ordinary state, provide. The night slowly took possession of these few square meters of space, but I saw, yes, I saw distinctly her luminous body in the chair where she had first sat, on the bed where she had later taken her place. I clearly perceived her amorous limbs, at once gentle, refined and passionate; I saw them tense, abandon themselves to an embrace, embrace in their turn, relax and fall back languidly, like a like a runner out of breath. Her lips, briefly accepting kisses, then lingering to give them, then requiring, demanding them anew, and that imperatively; her hands timid, then bold, through audacious, sumptuous, irresistible caresses, like no other on earth can probably imagine; and her flesh shaken by a voluptuous excitement and her lips just parted; and her eyes shining in anticipation of pleasure, and her eyelids heavy with the weight of rapture; and her hands all feverish — I see them together and separately standing out among the shadows like clearings in the heart of a dense forest. And of that artist, of that creatrix of ecstacies and frenzies, there remains nothing more, in the busy street already lit by a thousand lights, than a silhouette gradually lost in the crowd, than a young woman rushing on, than a woman in all points like the others in look and in dress.

License et liberté

« La liberté, toute la liberté, mais pas la licence, » Bien sûr! Et vous vous gardez soigneusement de définir clairement ce que vous entendez par « liberté » et quelle signification vous donnez à « licence » ! Je n’ignore point, cependant, les allures et la démarche de votre « liberté » : on peut se promener avec elle sans crainte de se faire remarquer ni risquer. le ridicule de se faire tarer d’originalité ou d’atteinte aux bonnes mœurs. Votre « liberté » est une personne bien élevée, qui jouit de ressources avouables, qu’on emmène avec soi en visite, qui ne dit mot avant qu’on l’ait price de parler et qui justifie si bien qu’on puisse se passer de gendarmes, de garde-chiourmes et de bourreaux que, dans les derniers salons où l’on cause, l’autorité est la première à lui offrir une tasse de thé. « Votre » liberté est comme « votre » anarchie, elle est à l’usage des honnêtes gens et des gens comme il faut. L’essence de « ma liberté » c’est justement la « licence », autrement dit, tout ce qui, dans la liberté, vaut la peine d’être vécu, car, somme toute — pour m’en tenir à la définition du dictionnaire — ce n’est point être libre que de n’user que « modérément d’une faculté concédée », que de n’avoir qu’une conduite « réglée », que de s’astreindre à des paroles et à une conduite « convenables ». L’autorité est toute disposée à me « concéder » tout cela et même quelquefois un peu plus. « Ma » liberté implique la faculté d’user immodérément des « droits » que j’arrache, d’avoir une conduite irréglée, de parler et d’écrire de façon inconvenante et de me comporter de même, étant sous-entendu que je n’entends, isolé ow associé, m’imposer ou nous imposer à autrui, autrement dit amener autrui à faire comme je le fais, comme nous le faisons, si cela ne lui agrée point. Mais si je consentais, si nous consentions à habiter sous le même toit qu’autrui, temporairement ou durablement, dans une maison commune ou une colonie, par exemple, réunissant plusieurs groupes, ce ne serait qu’à la condition que personne n’intervint dans la salle, la parcelle de logement ou de terrain où nous résiderions, de façon temporaire où durable, pour entraver ou critiquer notre façon licencieuse de vivre notre vie « en liberté ». Sinon, je me sentirais, nous nous sentirions aussi esclaves que dans le milieu dont nous voulons nous relirer, justement parce qu’il veut émasculer la liberté en en éliminant la licence, autrement dit l’élément dynamique, virilisateur. — E. ARMAND.

E. Armand, “Points de repère: Licence et liberté,” L’en dehors 6 no. 100 (fin Janvier 1927): 5.

TRANSLATION

au-forte d’hiver

J’étais venu là pour entendre le son de sa voix et pas pour autre chose. Mais il me fallut subir, en attendant, toute la morosité de la petite ville où elle languit. Comme c’est triste, ces petites villes, avec leurs rues monotones et mornes, bordées de petites maisons frileuses et toutes closes, leurs magasins aux devantures mélancoliques, aux étalages trop discrets et trop époussetés, trop méticuleusement époussetés, leurs lieux de plaisir d’où suinte la tristesse, leurs ateliers dont les murs suent l’automatisme, leurs promenades maussades et désertes ! Les pierres elles-mêmes y distillent la résignation et ce n’est pas de la pluie que laissent échapper les nuages qui crèvent, c’est de la routine en gouttelettes. On n’y vit pas, on apprend à mourir dès qu’on a vu le jour. On n’aime ni on ne hait : on végète sans grandes passions, on rampe sans grands vices, on se traîne sans grandes vertus. Cérébralement et sentimentalement, c’est comme dans l’intimité des logis : le demi-jour règne — l’apathie est maîtresse, l’inertie est la coutume ; il n’y a ni hiers, ni aujourd’huis, ni demains, — ni expériences qui crucifient, ni aventures qui projettent dans des sphères de ravissement, ni espoirs qui décuplent les battements du pouls. c’est toujours la même chose. L’huis se ferme au passant, on laisse le novateur à la porte, car on ne craint rien autant que d’être dérangé dans ses habitudes, que d’entendre d’autres nouvelles que celles déjà apprises au berceau et transmises de mère en fille à travers la tradition. On ne redoute rien autant que d’être autre chose que des momies ambulantes….. J’étais pourtant venu là pour entendre le son de sa voix et pas pour autre chose.

Février 1927. E. ARMAND.

E. Armand, “Points de repère: Eau-forte d’hiver,” L’en dehors 6 no. 103 (début Mars 1927): 5.

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Points de repère

[113-114]

E. Armand, “Points de repère,” L’En dehors 6 no. 113-114 (fin Juillet 1927): 5-6.

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Points de repère

On est bien arrivé dans les pays anglo-saxons à ce que coexistent des associations religieuses absolument dissemblables, unitaires et épiscopaux, adventistes et méthodistes, catholiques et mormons, etc. Une « société » anarchiste doit pouvoir garantir que des associations économiques, intellectuelles, sexuelles, etc. pourront fonctionner sans avoir jamais de rapport les unes avec les autres, — sinon qu’appelez-vous « la liberté » ?

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Il y a des idées qui semblent très superficielles, mais dont la superficialité nest qu’apparente. Par exemple: l’idée qu’il faut jouir et tout de suite de l’occasion présente : cela ‘peut vouloir dire qu’il n’existe ni passé ni futur, c’est-à-dire que le futur est conditionné par le passé de telle sorte que le moment présent embrasse lout ce qui a été et tout ce qui sera. Jouir de l’occasion qui passe, c’est me présenter avec tout mon acquis passé, vivre tout mon moment présent, envisager le futur, enrichi d’une expérience nouvelle. Les conceptions les plus simples sont parfois les plus profondes.

—o—

La dispersion des sentiments, désirs, passions, etc., sur plusieurs objets est dynamique, elle indique une puissance individuelle de rayonnement et de réciprocité, de recherche et de jouissance qu’ignore la concentration, d’ordre statique. La
somme des jouissances ou des acquis obtenue grâce à la dispersion est toujours supérieure à la somme résultant de la concentration. Tant que la possibilité d’appréciation subsiste, dans la variation ou la dispersion, il y’a enrichissement, amplification de la compréhensivité individuelle ; dans la concentration ou unification, il y a pauvreté, stagnation, routine. Quelqu’un a dit : « Je crains l’homme d’un seul livre », je suis convaincu que cela s’applique aussi bien au sentiment, au désir et à la passion.

—o—

Croyant me blesser ou me froisser sans doute, quelqu’un me faisait remarquer l’autre jour que je ne paraissais pas content quand une camarade se refusait à mes caresses (ou quelque chose dans le même goût). Je ne le nie pas, certes. Je n’ai jamais vu un écrivain témoigner de la satisfaction quand on refusait de lire son dernier ouvrage — ou un orateur montrer de la joie quand se vidait la salle où il parlait — ni un potier exulter de plaisir quand un jour de marché on se refusait à acquérir son! produit : dieu, table ou cuvette. C’est que je considère mes « démonstrations amoureuses » comme l’une de mes productions — et non des moindres. Et je ne suis pas non plus un hypocrite. — E. ARMAND.

E. Armand, “Points de repère,” L’en dehors 7 no. 144-145 (mi-Octobre 1928): 5.

Points de repère

Je suis las de l’entendre dire que ton œuvre ne se poursuit que parce que tu consacres partie ou tout de ton gain journalier. Cela revient à dire que tu me fais la charité. J’aimerais eux, cent fois mieux, que ton travail de rédaction ou d’administration, ou de distribution, où quel qu’il fût, te rapportât de quoi vivre, comme le cas pour le maçon, le plombier ou le cordonnier. Comme ça, nous serions quittes, et tu n’aurais pas l’air de me faire l’aumône.

—o—

Si tu as l’âme d’un étatiste, sois-le franchement, mais ne me bourre pas le crâne avec es déclarations anarchistes. Je n’admets pas que la parles ou écrives en anarchiste et que sur les questions de morale ou d’enseignement, tu te conduises comme les gouvernants, nos maitres. Si, en fait de morale, ta conclus comme un manuel d’éducation civique, sois un bon citoyen et marche de l’autre côté de la route. Si tes conseils sont l’écho des sermons du curé de la paroisse, marche en compagnie de ce digne ecclésiastique, mais donne-moi la paix.

—o—

L’idée de gagner des adhérents ou des sympathiques aux idées anarchistes au moyen de grandes réunions m’apparait comme une conception purement démocratique, manifestement grégaire, La propagande individualiste s’adresse aux individus, pris un à un ; elle consiste à s’attaquer à son voisin d’usine ou d’atelier, à son compagnon de chantier, à son collègue de bureau ; à semer, par un mot, une brochure, un journal, le doute sur l’efficacité des commandements du Décalogue, traduits en langue laïque, qui régentent tout le milieu social.

—o—

Il m’importe peu que ceux dont ta partages le toit pratiquent ou non certaines des conceptions, des thèses, des propositions que nous’ exposons ou défendons ici. ls ne sont pas plus responsables de la conduite que tu l’es de la leur. Ne déplace pas les responsabilités, s’il te plait. Pratiques-tu, toi, indépendamment de ton entourage, de ton milieu, petit ou grand, sans le soucier si on l’emboîte ou non le pas ? C’est le réalisateur qui m’intéresse en toi, plus que le convertisseur.

—o—

Il est de mode d’accuser les individualistes de débrouillage. « Cachez cet expédient que je ne saurais voir ». It paraît que composer, imprimer, corriger des journaux capitalistes ; établir des factures pour le compte de commerçants exploiteurs ou le bordereau de paie d’ouvriers exploités, ce n’est pas du « débrouillage ». Le fait d’appartenir à un syndic change rien. De loin, ces accusations semblent porter ; à l’approche, à l’analyse on s’aperçoit que, dans le milieu social où nous évoluons, bien malgré nous, tout est, « débrouillage », du danseur mondain à l’académicien qui se fait des rentes grâce au système des éditions de luxe.

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Eprouver la joie de voir un être se débarrasser des préjugés d’ordre civique, d’ordre moral, d’ordre métaphysique, c’est quelque chose. Mais une joie plus grande encore, c’est de se sentir la puissance d’étayer, de soutenir pareil être à l’heure trouble des regards en arrière. Une joie qui dépasse ces deux-là, c’est de savoir que le réconforté d’hier est devenu capable à son tour d’affermir la marche chancelante de certains hésitants,

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Il parait que dans certaines parties de l’Italie méridionale, des gamins au sortir du sermon, et soutenus par les autorités fascistes, poursuivent à coups de pierres les femmes dont, selon eux, les jupes sont trop courtes ou le corsage trop échancré. En Amérique — l’Amérique des Emerson, des Thoreau, des Walt Whitman — on poursuit, sous prétexte de blasphème, le professeur Kallen, de l’Université de Harvard, parce que, au Scenic Auditorium de Boston, il a déclaré que Sacco et Vanzetti étaient des anarchistes comme le furent Jésus-Christ, Socrate, Epictète et tant d’autres qui nous captivent par leur grandeur.

C’est là où ont abouti et aboutiront toujours ceux qui veulent « mobiliser toutes les forces spirituelles dont ils disposent », comme ils disent, « contre l’assaut des forces bestiales ». En fait de forces spirituelles, les usagers de ce jargon finissent inévitablement par l’emploi de la trique, de la prison, de la déportation, voire de l’auto-da-fé.

Vingt fois; cent fois, nous l’avons écrit et récrlt : le purltanisme et le redressement de la moralité échouent dans cette impasse. Quelle douleur aussi quand on voit des anarchistes, par leur vie, leurs dits, leurs écris, se comporter, comme veulent qu’on se comporte M. Mussolini, Thayer, Faller et consorts !

—o—

Sans l’athéisme et sans la liberté des mœurs, l’être humain reste un éternel mineur entre les mains du délégué de Dieu et du représentant de la moralité publique.

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On reprochait à quelqu’un d’avoir basé sur un trait de tempérament personnel ou la recherche de la satisfaction d’an appétit individuel toute une doctrine. Bah ! Si cette doctrine était aussi individuelle et personnelle que vous prétendez, elle ne trouverait pas l’écho. qu’elle a rencontré. A vrai dire, ce que je crois, c’est que la doctrine en discussion — si doctrine il y a — suscite vos critiques parce qu’elle demanderait de vous un. effort d’auto-discipline que vous êtes bien incapables de fournir.

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La vie comme expérience, certes. Mais si vous vous arrêtez au tiers ou aux trois quarts de l’expérience, quelle conclusion voulez-vous qu’on en tire ?

E. ARMAND.

E. Armand, “Points de repère,” L’en dehors 8 no. 156 (début Avril 1929): 5.

TRANSLATION

Points de repère

Je me souviens d’avoir entendu dire jadis d’un propagandiste fameux dont le nom. importe peu ici, qu’il menait plusieurs vies. Dirigeant une œuvre de réalisation non loin d’une capitale, il habitait un petit logement dans cette dernière ville et il y revenait assez souvent. On me faisait remarquer qu’il y avait en lui plusieurs hommes : l’animateur de l’œuvre dont je viens de parler, le conférencier de réunions publiques, le citadin et quelques autres encore. J’étais très jeune alors et j’avoue que ma confiance er ce propagandiste fut ébranlée.

Puis le temps passa et je m’aperçus combien était rétréci un jugement, dû à ce que je n’étais pas encore débarrassé de certains restes d’éducation. Ce que Je prenais pour de l’inconséquence chez ce propagandiste, était tout bonnement une preuve de vitalité — une vitalité incapable de se maintenir au-dedans de champs d’activité trop restreints.

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L’homme d’un seul livre et l’homme d’une seule femme comptent parmi les plus dangereux ennemis de l’humanité. Je ne sais pas d’ailleurs s’il en existe de plus dangereux. On sait les flots de sang qu’ont fait couler les hommes qui s’en sont tenus au livre unique : catholiques comme protestants : et je ne parle pas seulement des persécutions religieuses, la Bible légitimant la domination de l’homme sur l’homme, l’exploitation de l’homme par l’homme, la guerre, l’appropriation sexuelle, la prohibition imposée, etc,

L’homme d’une femme unique n’a joué un rôle moindre dans l’histoire de l’humanité. C’est à lui qu’on doit l’asservissement de la femme, la compression des instincts les plus naturels, l’intervention dans la vie privée des individus, l’interdiction de discuter au grand jour des questions relatives à la sexualité, etc., etc.

—o—

Je crains l’homme d’un seul livre, d’une seule femme, ou, si vous voulez, d’une expérience, d’un risque unique. Je crains l’homme qui redoute la simultanéité des tentatives, des pratiques, des réalisations. J’ai toujours: peu qu’il m’enferme dans un parc, qu’il m’enchaine dans un cachot, qu’il me jette dans des oubliettes.

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D’instinct, je me sens attiré vers celle ou celui qui ne se résout pas à mener une vie unique, qui s’arrange toujours — quelle que soit sa situation sociale — à tirer quelque chose de son fonds intérieur pour une initiative parallèle à celle ou à celles qu’il déploie déjà, J’aime celle ou celui qui simultanément est capable de s’édifier plusieurs environnements, de figurer en plusieurs ambiances, de témoigner de l’affection à plusieurs de ses semblables, de mener de front plusieurs activités, de rendre heureux plusieurs humains. Je la ou le sens plus large, plus expansif, plus étendu dans sa pensée et dans son geste, dans ses raisonnements ou dans sa compréhension des gestes d’autrui. Je me sens davantage dans mon monde avec l’homme ou la femme aux vies multiples. — E. ARMAND.

E. Armand, “Points de repère,” L’en dehors 8 no. 169 (fin Octobre 1929): 4.

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Points de Repère

Je ne suis pas de ceux qui émettent des idées ou défendent des thèses pour le plaisir de noircir du papier. Et en celui qui me répète que devrait me suffire la joie de les exprimer ou de les publier, j’ai peur de découvrir un profiteur, ou un exploiteur de mes propositions. « Donnant, donnant ». Mes conceptions sont exposées publiquement afin d’être réalisées et non pas seulement pour faire réfléchir. Par et pour moi, et par et pour ceux dont elles satisfont le déterminisme. Et c’est à ces derniers que je m’adresse pour qu’en ce qui me concerne elles soient une réalité vivante. Si j’étais communiste, c’est aux communistes que je m’adresserais pour faire du communisme. Associationniste, c’est aux partisans de l’association volontaire que j’ai recours quand je désire œuvrer en association. Partisan de l’expérimentation dans tous les domaines, c’est vers ceux qui se déclarent prêts à toutes les expériences possibles et imaginables que je me tourne quand je me sens poussé à faire de la camaraderie amoureuse par exemple. Et ainsi de suite. Pour pratiquer, je ne vais quand même pas frapper à la porte de ceux qui se déclarent hostiles à mes revendications ou à mes aspirations…

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Je trouve naturel qu’un parti, qu’une association expulse de son sein celle ou celui qui ne partage plus les conceptions qui ont présidé à la formation de ce parti, à la création de cette association. Tout individu sain de mentalité et loyal de desseins devrait quitter de lui même un milieu où il ne se sent plus à sa place. Il est malpropre de se servir de la confiance qu’on a placée en vous pour trahir, miner, saper les buts du groupe qui vous a accueilli. Mais parce qu’on a radié quelqu’un des cadres d’un parti, le charger de toutes les vilenies concevables, voilà qui n’est pas à l’avantage dudit parti. Admettons que les rejetés d’une association soient fous, et sans exception, des espions, des escrocs, d’immondes personnages — cela ne m’édifie pas sur la perspicacité de ceux délégués à l’admission des associés. Ni sur la « moralité » de ceux qui faisant encore aujourd’hui partie du groupement risquent d’en être bannis demain et qu’on vilipendera de même façon. Ce parti qui se propose de faire, bon gré mal gré, le bonheur du genre humain, n’est donc qu’un ramassis de crapules ou d’hypocrites, sinon actuels, du moins en puissance ? Ce n’est vraiment pas rassurant.

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Parce que je me trouverais mêlé à une « sale » affaire, vous me laisseriez « tomber ? » Vous étiez mon ami, mon camarade lorsque vous ne couriez aucun risque à me fréquenter. Mon nom s’étalait sur vos listes de souscription, vous me comptiez parmi vos intimes, vous me receviez chez vous, vous m’invitiez à vos assemblées. Mais il a suffi que je sois livré en pâture à la malignité et à l’incompréhension publiques pour que vous me tourniez le dos. Etrange notion de l’amitié ! Singulière conception de la camaraderie ! La camaraderie dont je rêve, l’amitié à laquelle j’aspire ne ressemble en rie à cette sympathie de bazar, « Tout est commun entre amis » — la peine, la joie, l’amour, la haine, la disette, l’abondance, le normal, l’anomal. Entre amis qui se choisissent volontairement bien entendu. Et cette formule, ainsi comprise, n’est qu’une application du principe de la réciprocité, de la compensation — principe. Individualiste s’il en fut.

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Une fois sorti du domaine idéologique, de la sphère de la propagande, je ne veux choisir de camarades ou d’amis autres que parmi les moissonneurs qui s’emploient à me faire jouir de la récolte du grain que je sème depuis longtemps, si longtemps, dans toutes sortes de terres. Ce grain a pu ne rien rapporter, mais il à pu aussi rapporter au centuple. Et je dis qu’il est équitable que ce fruit me soit attribué, lorsque fruit il y a. N’est-ce pas une application de cet autre principe individualiste, qui veut que le producteur reçoive le produit intégral de son travail ? Et si ce n’est pas dans un milieu de camarades ou d’amis que ce principe est mis en pratique, où sera-ce donc ? — E. ARMAND.

 

TRANSLATION

Points de repère

Ma vie privée ne vous regarde pas, ne vous l’envoie pas dire. Et votre insistance à intervenir dans mes faits et gestes m’est une démonstration déplaisante et hostile. Vous saviez bien que je ne vis pas, que je ne veux pas vivre dans une « maison de verre ». Quand donc me comprendrez-vous, ô hommes à l’intelligence lente. Quand donc comprendrez-vous que c’est à ma façon que je suis ce que vous appelez « conséquent » et non à la vôtre. Est-ce que par hasard, m’affichant individualiste anarchiste, c’est-dire individualiste contre ou non étatiste, j’aurais, pour vous nuire, utilisé personnellement les institutions de l’Etat ? — Ou encore est-ce que J’ai agi individuellement à votre égard comme l’Etat l’aurait fait en employant coercition, contrainte, violence ? Que me voulez-vous donc ?

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Je ne me conduis pas partout et avec tous de la même façon. Je considère comme archiste quiconque ferait mine — individu on milieu — de m’imposer une règle de conduite, la même pour chacun et pour tous, pour chaque circonstance et pour toutes les circonstances. Je suis individualiste…. Je suis un et divers.

—o—

De même que je mai pas qu’une opinion sur un même sujet, je ne me comporte pas de la même façon dans tons les milieux où j’ai accès. Je me montre différent selon le but que poursuivent les diverses associations auxquelles j’appartiens. Je ne serais pas le même dans une association qui aurait pour dessein des recherches scientifiques et un groupement où l’on ferait de la production et de la consommation théâtrale. Je souhaiterais vivre plusieurs vies … mille vies si ca m’était possible — mais à condition que dans chacune de ces vies — pour qu’elle vaille la peine d’être vécue — je sois un vivant différent, j’existe d’une façon autre.

—o—

Fournissez-moi une preuve (soit dit entre nous, c’est pour cela que je suis partisan de l’aide-mémoire arrêté de part et d’autre, du contrat écrit) que je m’étais engagé à votre égard à accomplir telle tâche, telle besogne et vous me trouverez à votre disposition le moment venu. Associé, j’ai assez de dignité pour ne pas regimber quand l’heure sonne de supporter les inconvénients, ayant bénéficié des avantages. Je pourrais trouver la charge lourde, renâcler devant la coupe à absorber, mais en fin de compte je subirai la perte, si perte il y a. Et si je me suis leurré sur ma force — car je ne suis pas parfait et he puis me tromper — ne craignez rien, je vous préviendrai assez à l’avance pour que vois ne fondiez pas sur moi une fille espérance. Mais, je le répète, fournissez-moi une preuve convaincante que je m’étais bien engagé à me laisser consommer de la façon dont vous l’entendez.

—o—

Les clauses du contrat dont vous me réclamez l’exécution, je les ai toujours ignorées. Vous vous êtes imaginé que je les avais souscrites mais ça s’est passé dans votre cerveau. Erreur n’est pas compte, mon cher.

Association volontaire, solidarité volontaire, réciprocité volontaire. Tant qu’on voudra et pour tout ce que l’on voudra, mais pas d’obligation unilatérale.

—o—

Pourquoi réclamez-vous à mon plus intime, à mon camarade le plus près de moi par la pensée et par l’action d’agir comme j’ai agi, comme j’agirais dans telle circonstance donnée ? Où et quand celle-ci où celui-là vous a-t-il promis de me répéter ? Le fat d’habiter sous le même toit que moi n’implique pas, pour mes cohabitants, qu’ils devront faire partie des « unions » auxquelles j’appartiens, qu’ils devront partager ma conception de la camaraderie, qu’ils contresigneront les ententes que je puis conclure.

—o—

Je suis un être imparfait, tendant vers la perfection. C’est avec des imparfaits de mon genre — quelle que soit leur conception de la camaraderie — que je m’achemine vers la perfection. Mais qu’est-ce que la perfection individuelle ?

—o—

Par l’expression « salaire intégral » les individualistes anarchistes à notre façon n’entendent pas toujours une rémunération en espèces. Ils entendent par là être is qu’en échange de leur production, toutes possibilités leur seront fournies de satisfaire leurs besoins — et leurs goûts — littéraires, artistiques, sentimentalo-sexuels, récréatifs. Et pas seulement leur consommation d’ordre nutritif. Ils se considéreraient comme « exploités » si faisant TOUT leur effort de production — manuel ou intellectuel — on ne leur garantissait que PARTIE de leur consommation. Le fait de parler de « camaraderie » ne changerait rien à leur opinion. Dans la pratique cela implique qu’ils demandent, dans un milieu de, vie à plusieurs, à jouir, en réponse à leur effort, des assouvissements que la société capitaliste leur refuse ou qu’elle n’accorde qu’aux privilégiés de la fortune.

E. Armand.

E. Armand, “Points de repère,” L’en dehors 8 no. 170 (mi-Novembre 1929): 4.

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Points de repère

On me demandait un jours j’étais heureux. Avant de me poser pareille question, mon questionneur et moi, nous aurions préalablement nous entendre sur ce que j‘entendais par bonheur, une fois sorti du « bonheur physiologique » qui consiste à entretenir en bon état de fonctionnement la machine organique.

—o—

Qu’entends-je donc par bonheur. Un doux farniente ? Ou bien la recherche des expériences dont est susceptible l’individuelle puissance de réalisation — dont est capable la possibilité d’associations d’idées de l’imagination personnelle ? Dire qu’on est heureux est un paravent derrière lequel se dérobe quiconque est désormais incapable d’une réalisation autre, inapte à d’autres réalisations d’idées. Dire qu’on est heureux c’est avoir renoncé au dynamisme de la recherche de la sensation nouvelle ou de son renouvellement pour se cristalliser dans le statisme du « découvert », du « trouvé » ou du « retrouvé » une fois pour toutes.

—o—

Je ne suis done pas heureux aux sens statique du mot. Je tends au bonheur, c’est-à-dire à un état de choses où il y a toujours place pour une tentative, une sensation, une jouissance nouvelle d’un aspect de la vie — pour des modifications, des transformations, des renouvellements de ces tentatives, de ces sensations, de ces jouissances.

—o—

Dire que je suis heureux parce que j’ai fait x tentatives, éprouvé x sensations, goûté x jouissances, ne signifie rien ; car ce sont les tentatives que je n’ai pas encore ailes, les sensations que je ‘ai pas encore éprouvées, les jouissances que je n’ai pas encore goûtées qui font que pour moi la vie vaille encore la peine de vivre — ce que j’ai pu obtenir ou conquérir jusqu’ici ne comptant plus qu’à l’état de souvenir. Dire que je ne serai jamais heureux, autrement dit que je dois me contenter du peu que J’ai reçu jusqu’ici, c’est une preuve d’inaptitude à l’effort, car rien ne prouve que l’occasion (ou son renouvellement) ne se présentera pas fout à l’heure — d’expérimenter, d’éprouver, d’user.

—o—

Je tends au bonheur et j’espère bien que j’y tendrai jusqu’à ce que je rende l’ultime souffle. Et s’il m’échappait de dire que je suis heureux, il faudrait comprendre par là que je me sens dans l’état voulu pour provoquer ou happer foutes occasions d’essayer, de pratiquer, d’apprécier, d’éprouver, de ressentir — toutes occasions de perfectionnements, et de joies positives.

E. Armand.

E. Armand, “Points de repère,” L’en dehors 8 no. 171-172 (début Décembre 1929): 4.

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Points de repère

Le Réveil du 30 novembre a publié, sous la signature d’Errico Malatesta un article intitulé : « Quelques considérations sur le régime de la propriété après la révolution ».

Nous ignorons la date de cet article. Nous le considérons comme excellent. Bien que communiste, Malatesta fait montre d’une impartialité louable en se tenant (jusqu’à un certain point, il est vrai) à égale distance de l’individualisme et du communisme ; nous souscrivons de tout cœur et sincèrement à sa conclusion : « l’important, l’indispensable, le point d’où il faut partir, c’est d’assurer à tous les moyens d’être libres. » Voilà qui est parler en anarchiste.

Malatesta écrit cependant, au cours de ce lumineux article que « le communisme se substituera automatiquement, presque insensiblement à l’individualisme pour le plus grand avantage, la plus grande liberté effective et la plus grande satisfaction de tous les individus. »

Malatesta fait erreur en réduisant l’individualisme à « de minutieux calculs sur ce qui revient à l’un et à l’autre ». L’individualisme économique, au sens anarchiste du mot, est tout autre chose que cela. Il veut, l’État et ses institutions ayant disparu, que l’individu demeure économiquement indépendant du milieu, qu’il soit mis en situation de traiter en tout temps d’égal à égal avec ce milieu, sans se sentir son obligé, même s’il devait en souffrir, quantitativement parlant.

L’individualisme économique ne se fonde pas sur la fraternité ni sur la solidarité obligatoire ou imposée ou suggérée (par l’éducation, par exemple), il se base sur la faculté que veut l’individu de disposer de son effort producteur comme il l’entend, autrui étant assuré de la même faculté. L’individualisme ne veut pas remplacer le privilège ou le monopole de la classe dominante par le privilège ou le monopole de l’ensemble ou du groupe social. La-dessus, les individualistes sont intransigeants,

Le communisme anarchiste économique garantit-il ou non le producteur individuel contre ce privilège où ce monopole ? La question est là et non ailleurs.

Autrement dit, l’être est-il compréhensible sans l’avoir, quelles que soient les modalités de cet « avoir » ?

Il ne me semble que Malatesta ait tranché cette question.

Dans l’association individualiste anarchiste, le problème ne se pose pas. Quel que soit le but de l’association, elle est un moyen, une expérience, non une fin, un terminus. Au point de vue économique, lorsqu’il quitte l’association, l’associé se retrouve en possession de son avoir — peu importe que ce soit l’outil de production ou autre chose. Même alors que l’association fonctionnerait de façon communiste, le communisme économique ne saurait exister que pendant la durée de l’association, durant le séjour guy ait l’associé. Une fois sorti de l’association, l’associé, redevenu un isolé, doit être en mesure ou de ne pas ou plus s’associer, ou de se joindre à une autre association. Sans un avoir ou apanage personnel inaliénable, imprescriptible, insaisissable, inviolable, cela ne peut se réaliser.

J’estime qu’il se trouvera toujours des individualistes qui préféreront la qualité à la quantité, l’autonomie économique personnelle aux avantages économiques du communisme.

Sans doute, ce sont des questions dont la solution est lointaine, Mais il est bon —lorsqu’on se trouve en face d’exposés aussi larges et aussi pleins de bon sens que l’article auquel nous faisons allusion — de se rendre compte de sa situation intellectuelle personnelle — de clairement concevoir ce qui différencie l’individualisme du communisme anarchiste, non pas dans un vain but de polémique, mais pour définir une position qui pourrait rester confuse. L’individualiste pense que si chaque individu tend à se pleinement réaliser pour lui-même et par lui-même, l’ensemble des individus évoluera nécessairement dans ce sens, « la réciprocité-camaraderie » constituant la ligne de conduite-sauvegarde et des isolés et des associés. — E. Armand.

E. Armand, “Points de repère,” L’en dehors 8 no. 173 (fin Décembre 1929): 4.

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Points de repère

Rien n’est plus déconcertant et énervant que de voir apparaître dans une réunion, au beau milieu de la discussion d’un sujet, un quidam, tombant on ne sait d’où, qui, profitant de ce qu’on appelle « la liberté de parole » parle de tout autre chose que de ce qu’on examinait ou approfondissait. Appeler pareil procédé « la liberté de parole » nous paraît une plaisanterie de mauvais goût. C’est « liberté de confusion » qu’il faudrait dénommer cela. L’individualisme à notre façon ne conçoit, pas, parce qu’en anarchie, paraît-il, on fait ou on dit tout ce qu’on veut, qu’on s’impose là où on n’a pas désiré votre présence, qu’on s’immisce dans les conversations où on ne vous a pas demandé d’intervenir — a fortiori quand c’est pour parler « à tort et à travers ».

C’est ainsi que l’autre soir, je fus, sur les onze heures, interpellé par ur quidam, à propos d’une série d’articles parus ailleurs qu’ici et qui n’avaient aucun rapport avec le sujet en discussion. Je fus accusé d’avoir trahi Stirner, crime grave, et qui me vaudrait au moins d’être banni en quelque lointaine et glaciale Sibérie. Brr ! Trahi Stirner ! Certes la chose est de conséquence. Mais où et quand ai-je prétendu être stirnérien au point de me déplaire ? Je prends chez Stirner ce qui est de nature à me servir, je laisse de côté ce qui me dessert. Je cherche en premier lieu, même intellectuellement, « mon intérêt personnel ».

Mais est-il vrai que j’aie trahi Stirner autant que le susdit quidam le prétendait ? « Alors même qu’une chose paraîtrait injuste à tout le monde si cette chose m’était juste, c’est-à-dire si je la voulais, je me soucierais peu de tout le monde ». Et un peu plus loin l’auteur. de L’Unique et sa Propriété définit ainsi le « droit égoïste » : — Je le veux, donc c’est juste.

J’avais exposé une thèse que je considère comme juste et dont l’énoncé m’agrée, peu importe « l’approbation du fou et du sage ». Les colonnes:du dit organe représentaient la « mesure de ma puissance » puisqu’il avait été entendu que j’y exprimerai les idées qui me conviendraient. En en profitant pour faire connaître des conceptions que je tiens pour « justes », j’ai agi en pur « stirnérien ».

Mais confirma le quidam dont il s’agit, il n’est pas stirnérien de chercher à influencer autrui en faveur d’une thèse donnée. Comme si Stirner, tout au long de son œuvre n’avait pas cherché à influencer ses lecteurs en faveur de sa cause intellectuelle. Dès lors que j’estimais « ma thèse » — ou « ma cause » — juste, raisonnables etc. ; il était naturel que je la défendisse ou l’exprimasse avec véhémence, avec enthousiasme, avec opiniâtreté, que je cherchasse à lui gagner tous ceux à qui elle était susceptible de plaire. Dès lors que je n’use pas d’autorité physique ou de violence matérielle pour faire triompher ma cause, qu’a-t-on à objecter ? — E. Armand.

E. Armand, “Points de repère,” L’en dehors 9 no. 174 (mi-Janvier 1930): 5.

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Points de repère

C’est une erreur de croire que la discussion et l’échange de vues produisent — dans tous les cas — plus de camaraderie intime, amènent les hommes à se conduire plus fraternellement les uns envers les autres. La discussion basée sur la tolérance, sur le respect de l’opinion discutée ; l’échange de vues qui met chacun en état de choisir ce vers quoi l’impulse son goût ou ses sentiments, certes cette discussion-là, cet échange de vues-ci peut mener à plus d’intercompréhension. Mais la discussion qui veut qu’il y ait un vainqueur et un vaincu, mais le discuteur qui discute avec le secret désir de faire mordre la poussière au camarade dont l’avis et les méthodes diffèrent des siens, cette discussion-là et ce discuteur-ci engendrent aigreur, âcreté, éloignement, Il n’y a de relations fraternelles possibles que là où il est admis que votre antagoniste — individu ou milieu — peut, quant à lui, avoir autant raison que vous. Le jour où ce principe sera pratiqué universellement, « la vie harmonieuse » sera bien près de sa réalisation.

—o—

Nous n’étions pas venus vers vous pour discuter, discuter, discuter encore. Nous étions venus vous faire visite parce que nous croyions que vous nous rendriez plus agréables, plus plaisantes, plus douces les heures que nous passerions en votre compagnie. Il en est peut-être parmi nous qui sont las du fardeau qu’ils portent et dont la lutte prolongée a courbé les épaules. Ils ne vous demandaient pas de leur faire un cours de philosophie, ces cœurs lassés, mais de leur témoigner un peu de chaude affection, mais de leur procurer un peu de plaisir, comme ils aiment. S’ils ont répondu à votre invitation, ces tourmentés ou ces inassouvis, c’est qu’ils comptaient trouver sous votre toit un lieu de délassement et non un laboratoire.

—o—

Sois plus modeste quand tu cites les opinions ou les expériences d’un détenteur de chaire d’enseignement officiel. D’abord, tu n’es qu’un scientiste à la seconde puissance, dépourvu des moyens de contrôler lesdites expériences ; ensuite, tu ignores si tes doctrines qui en découlent n’ont pas, comme but ultime, de soutenir une institution gouvernementale, voire. ur monopole industriel. Si je souris du croyant qui m’affirme croire parce que Newton, Pasteur ou Bismarck étaient déistes, pourquoi ne sourierais-je pas du scientiste qui appuie son argumentation sur des doctrines et des expériences d’hommes de science (?} serviteurs de l’Etat ?

—o—

Androclès rencontra un lion sur sa route et lui tira une épine du pied. Bien que le chapitre que l’Initiation individualiste consacre à la « réciprocité » ne fût pas encore écrit, le lion, plus tard, compensa cet effort en sauvant la vie de celui qui lui avait rendu service.

Ce lion ne savait pas lire, ce lion ignorait tout de la religion, de la science, de la morale, de la loi. Et tout ce qu’il ne savait pas ne l’empêcha point de pratiquer la réciprocité — dont « la reconnaissance » n’est qu’une face — principe certain de justice que d’aucuns — les pauvres — estiment fade, mesquin, étroit. Ah ! le brave lion, il se douta bien que sauver la vie d’Androclès était ce qui, à ce moment-là, pouvait, plus que tout le reste, lui faire
plaisir. — E. Armand.

E. Armand, “Points de repère,” L’en dehors 9 no. 176-177 (mi-Février 1930): 4.

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Points de repère

Aucun individu, aucune collectivité n’a édifié ou propagé une théorie que n’eût pour but ultime de justifier son déterminisme, d’expliquer ou d’excuser ses actes, ses gestes, son « comportement ». Et c’est tout naturel, Ou alors il faut admettre que la doctrine ou l’enseignement dont on se réclame ou qu’on diffuse est le produit d’une révélation divine, extra-humaine.

Un être humain ne peut être l’esclave d’une théorie que qu’un ou plusieurs de ses semblables la lui imposent, Tout individu de mentalité affranchie, agissant sans être obligé ou contraint par autrui, ne verra dans une théorie quelconque qu’un instrument, un outil, une arme dont se sert dans son intérêt, comme d’un moteur, d’une table de Pythagore ou d’une canne à pêche.

—o—

Pourquoi éprouverais-je un embarras à connaître que j’ai choisi telle théorie, parce qu’elle justifie ou explique plus que telle autre mes gestes, mes, vouloirs, mes aspirations — d’isolé ou d’associé. Je ne saisis pas pourquoi je me sacrifierais où je sacrifierais mes co-associés à la pratique d’une théorie qui va à l’encontre de mes intérêts ou des leurs. Je ne conçois pas pourquoi, eux ou mot, nous adopterions une doctrine, un enseignement impliquant renoncement à ce qui, pour nous, rend la vie supportable ou agréable.

—o—

Il peut être nécessaire, pour que des rapports harmonieux et profitables s’établissent entre moi et autrui, entre l’association dont Je fais partie et d’autres associations, que je fasse certaines concessions, que j’adhère à certaines clauses d’entente. Il peut se faire aussi que je trouve préférable de ne céder sur aucun point, que l’association à laquelle j’appartiens juge inutile de passer accord avec d’autres associations. Il se peut encore que me trouvant, isolé ou associé, devant un obstacle, il me soit, il nous soit plus avantageux de le contourner que de l’aborder de front. Eh bien, si nous trouvions nécessaire d’édifier ou d’adopter une théorie, pourquoi celle-ci ne justifierait-elle et n’expliquerait-elle pas nos diverses attitudes ?

—o—

L’individualisme anarchiste est assez ample et assez souple pour expliquer et justifier toutes les attitudes d’attaque ou de défense à l’égard de l’état de choses archiste. Il justifie et explique, également l’extrémisme, les concessions, l’activité secrète. Et tout cela, non pas parce qu’il est incertain dans ses revendications, indécis dans ses déductions, mais parce qu’il se base sur le fait individu, qu’il relative le fait collectif au fait individuel. Parce qu’il reconnait la multiplicité des tempéraments individuels et la différenciation des aspirations collectives. Parce qu’il subordonne la théorie à l’individu ou au milieu et non l’individu ou le milieu à la théorie.

—o—

Nous avons découvert dans la théorie anarchiste l’explication de nos rebellions, la justification de nos révoltes contre la socialité obligatoire, contre la moralité imposée, contre la légalité inéluctable — contre un état de restrictions et de constrictions qui heurtait notre nature, contrariait notre tempérament, entravait nos élans vers une vie plus intense, plus ardente. Nous qui ne voulions contraindre qui que ce soit à marcher à notre allure, nous sommes donc venus à l’anarchisme par pur intérêt personnel.

—o—

Cynisme ? Mais non, mon camarade, sincérité. Crois-tu que nous voulions l’attirer vers nous en nous affublant d’un masque de philanthrope ou en nous dissimulant sous un manteau de philosophe ? Nous sommes des égoïstes, nous nous associons entre égoïstes, et nous nous montrons tels que nous sommes.

—o—

N’est-il donc pas un égoïste celui qui trouve dans la religion l’explication et la justification de son déterminisme de faiblesse et de crainte du surnaturel ? Et celui qui rencontre dans, les. différentes branches de la science l’explication et la Justification de son déterminisme de re cherche, d’analyse, de synthèse ? Et celui qui découvre dans la morale la justification et l’explication de son déterminisme de tradition et de conservation ? Et le patriote dont le culte à l’égard de la patrie sert à expliquer et à justifier le tempérament particulariste et belliqueux ? Et la bonne mère et le père modèle dont la progéniture justifie et explique l’amour qu’ils portent instinctivement aux enfants ? Et le communiste, dont les théories sociétaires expliquent et justifient la tendance personnelle à l’agglutination et à l’action de masses

Qui d’entre vous, nanti, déshérité ou parasite a jamais adopté une théorie qui ne justifiât ou n’expliquât son attitude par rapport à autrui ou au milieu social ?

E. Armand.

E. Armand, “Points de repère,” L’en dehors 9 no. 178 (début Mars 1930): 4.

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Points de repère

[…]

E. Armand, “Points de repère,” L’en dehors 9 no. 184-185 (mi-Juin 1930): 3.

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Points de repère

Je n’ignore pas que un activité se déverse dans des canaux autres que ceux où vous auriez voulu la voir s’écouler. Vous criez volontiers à la déviation; vous me reprochez de donner à mon énergie une direction autre que celle que vous auriez souhaité. Vous déplorez que je me sois engagé sur un chemin autre que celui que vous auriez désiré que je suive, Les thèses que je défends vous déplaisent ou vous importunent, Ne sont pas de votre goût les réalisations auxquelles je convie ceux de « mon monde », mes camarades. Ah ! si j’avais pris une autre route ; si j’avais consacré un temps moindre à défendre des idées qui vous choquent, des opinions qui vous heurtent — qui vous répugnent, parlons net — à proclamer des revendications dont la nécessité ne vous paraît pas urgente ! Amis, vous oubliez que j’œuvre selon mon déterminisme et vous m’en voulez, tout compte fait, de me conduire, par le cerveau et par le geste, selon que }y suis déterminé. Je ne vous nuis point personnellement, je ne cherche point à vous obliger à suivre le sillon que je trace et, pour le tracer, je ne fais appel ni à ceux qui commandent ni à ceux qui obéissent aux détenteurs de la puissance archiste. Il me suffit d’avoir raison pour moi et pour ceux dont la conception de vivre côtoie la mienne. Me suffit de trouver de la joie dans mon activité et de savoir qu’à agir dans le même sens, quelques-uns ont joui d’un peu de ce bonheur sans lequel la vie n’est qu’une vaste duperie. Bonheur fugitif, limité, circonstanciel peut-être — mais bonheur quand même. Je ne vous dois rien et vous ne me devez pas davantage. Laissez moi donc accomplir ma raison d’être et si, parvenu au bout du chemin, je ne trouvais que cendres ou poussière, je préférerais encore cela à être resté muet — si j’avais pu l’être — à l’appel de mon déterminisme. — E. Armand.

E. Armand, “Points de repère,” L’en dehors 9 no. 187 (fin Juillet 1930): 2.

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Points de repère

E. Armand, “Points de repère,” L’en dehors 9 no. 188-189 (mi-Août 1930): 5.

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Points de repère

E. Armand, “Points de repère,” L’en dehors 9 no. 194-195 (15 Novembre 1930): 9.

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Points de repère

E. Armand, “Points de repère,” L’en dehors 10 no. 208-209 (15 Juin 1931): 7.

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Points de repère

On dit que l’espérance est le pain des malheureux. Je suis las, pour ma part, d’espérer sans réaliser, c’est-à-dire de remettre à demain le repas que je dois consommer aujourd’hui. Je considère comme mon ami celui qui n’avoue franchement qu’il ne peut pas me fournir ce que je lui demande, mais le camarade. qui me répond « espère ». diffère-t-il autant que d’un ennemi ?

* * *

La jeune et fraiche Spéranza s’étonne du nombre de vieillards qui s’en prennent à des êtres incapables de leur opposer la moindre résistance, mais la jeune et fraîche Spéranza s’insoucie de la tragédie que représente pour celui chez qui les cheveux blancs n’ont pas éteint l’impulsion amoureuse sentir tenus à l’écart, frappés d’ostracisme, ridiculisés, dédaignés, méprisés. Ceci parfois explique cela, s’il ne le justifie.

* * *

Le « colonie » ou le milieu social où je veux vivre est celui qui me permettra de SATISFAIRE, en échange de tout mon effort pour le faire réussir ou prospérer :

mon cerveau : par l’étude et la possibilité du libre examen et des la libre critique dans tous les domaines ;

mes yeux : par la possibilité de contempler du pittoresque, de l’agréable et du plaisant ;

ma sensibilité : par la possibilité d’éprouver des émotions ou des sensations dynamiques ou apaisantes, selon le cas.

* * *

Dans certains milieux, on affecte de tourner en dérision les gens d’âge qui cherchent, pour réaliser une aventure amoureuse, des jeunes gens (de l’un ou de l’autre sexe). On oublie que ceux ou celles de leur génération n’ont plus rien à leur apprendre. C’est seulement par la frequentation intime de ceux dont les sépare une ou deux générations qu’il leur est possible de reprendre goût à la vie et se sentir « à la page ». L’antiquité avait beaucoup mieux compris que nos contemporains ce système de réjuvénation naturelle, qui vaut bien les opérations de nos jours, et que l’esprit de vraie de vraie camaraderie conçoit sans peine.

* * *

La colonie ou le milieu social où je souhaiterais d’exister serait constitué de telle façon qu’il me permettrait d’épuiser le calice des sensations possibles. Ignorant le recours à la violence et `s l’agression entre ceux qui le composeraient, il ne connaîtrait ni les « tabous », ni les « interdits », ni les « défendus ». Mais cela n’implique pas que je veuille « déchoir ». Si je trempe mes lèvres dans toutes les coupes à ma portée, c’est parce que je sais que je ne m’enivrerai pas.

Imaginez une société où tous les « droits de l’homme » seraient affirmés, mais où on nierait aux âgés le droit à l’amour. Et par conséquent, où uns be trouveraient pas les possibilités de leurs aspirations sentimentales ou érotiques. Pourquoi ne pas franchement les supprimer ? Pourquoi leur promettre le bien être, la tranquillité « pour leurs vieux jours » si on leur refuse ce qui peut, en les rajeunissant, leur redonner goût à la vie ? Qu’une société où l’individu est exploité par le milieu social s’en insoucie, fort bien ! Mas qu’un milieu de camarades y reste indifférent, voilà qui est incompréhensible.

* * *

Je ne nie pas le problème de la vie en société. Je suis pour la solution que incite l’être humain à tirer de son fonds toutes les ressources latentes pour passer un contrat de bonne entente avec ses semblables sans recourir à la loi. Je rejette toute solution qui mutile l’individu et le mue en un rouage d’une gigantesque mécanique qui fonctionne sans qu’il puisse émettre un seul avis sur son fonctionnement.

* * *

Il n’est pas vrai que la solution du problème économique résolve le problème humain. Un fonctionnaire ou un ouvrier fasciste, nazi ou soviétique, bien nourri, bien vêtu et bien logé se désintéresse absolument du sort du réfractaire intellectuel ou moral qui pourrit dans un camp de concentration ou un prison d’Etat.

E. Armand.

E. Armand, “Points de repère,” L’en dehors 16 no. 287 (mi-Octobre 1935): 56.

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Points de rèpere

Je ne suis ni un dieu, ni un surhomme. Je suis un être sensible. Je le suis de par ma constitution physiologique ; je le suis de par ma construction psychologique. Je fuis la souffrance et je n’ai jamais trouvé à la souffrance une utilité pédagogique. C’est pourquoi je ne me sentirais jamais complètement à l’aise dans un milieu où persiste lu souffrance. Le milieu où je voudrais vivre, où je souhaiterais vivre, est celui où la camaraderie serait poussée à un tel point de réalisation que, dans les limites des capacités des composants de ce milieu, aucun désir ne resterait sans possibilité de réponse, aucune aspiration ne resterait sans possibilité de réalisation. On m’a souvent objecté que c’était du domaine de la chimère, mais peul-être, pour passer de la théorie à la pratique, faudrait-il davantage de bonne volonté que de connaissance, de compréhensivité que de raisonnement de raisonnement ? Dans tous les-cas,. j’aime mieux présenter une conception de ce genre à ceux qu’il m’est possible d’atteindre qu’un idéal d’association où, sous le couvert où sous le prétexte de la camaraderie, le « tant-pis pour-loi » dominerait autant que dans la société dont, à cor el à cri nous réclamons la disparition. — E. Armand.

E. Armand, “Points de repère,” L’en dehors 16 no. 288 (mi-Novembre 1935): 76.

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Points de repère

A force de préconiser la joie de vivre pendant des lustres el des lustres, un jour vient où l’on s’aperçoit — tardivement — qu’on voudrait bien, soi, en jouir autrement que par la pensée où la plume. Si on se retourne à ce moment-là vers ceux qui vous ayant lu, vous approuvaient, avaient souscrit à vos thèses et qu’ils fassent défaut, il s’ensuit une certaine rancœur, voire une certaine impression d’avoir été « refait », « dupé », « estampé.». Et c’est très humain, ce Sentiment-là.

Supposons un animateur quiz ait déclaré à un moment donné qu’il ne persévérerait dans sa propagande qu’à la condition que son milieu, lorsqu’il en manifesterait le besoin, fournisse à ses désirs. Déclaration ouverte, publique, bien entendu. Je m’estimerais un piètre individualiste si l’heure venue je me dérobais à l’exercice direct ou indirect de cette réciprocité. J’aurais dû me tenir à l’écart de ce milieu, prendre pour le moins bien soin de n’en tirer aucun avantage, si je ne me sentais pas en mesure de répondre, directement ou indirectement, à l’appel qui, un jour ou l’autre, me serait indubitablement adressé. Sinon, qui me différencierait d’un profiteur
bourgeois ?

« Tu as bien le temps », affirmaient certains conseilleurs qui, eux, n’attendaient pas au lendemain pour satisfaire leurs appétits. «Tu récolteras ce que tu as semé ». En fait de récolte, tel qui les as écoutés, Se réalise um beau jour refoulé et plein d’amertume. Les conseilleurs ont disparu. De bravés « copains » le consolent. « Tu es trop vieux maintenant ». Pas si vieux pour qu’on ne mette à contribution, d’une façon ou d’une autre, l’effort de toute sa vie, en croyant être quittes par l’envoi de cent sous où de cent francs. O dérision ! ô mentalité de sous-hommes !

E. ARMAND.

E. Armand, “Points de repère,” L’en dehors 17 no. 306-307 (Mai-Juin 1937): 140.

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