The Poems of E. Armand (FR)

L’Ère nouvelle

LA LUTTE SUPRÊME

Air : l'Internationale

1. Debout ! les vaillants, les sincères,
Debout ! c'est pour l'humanité,
Nous voici, quelques volontaires,
Unis par solidarité!
Le monde meurt sans espérance ;
Des milliers, tout autour de nous
Tombent, vaincus par la souffrance !
Il faut les sauver... Tous débout !

2. Trop longtemps de In crainte esclaves,
Dupes d'erreurs, de préjugés
Cœurs et voix liés par mille entraves,
On nous a vus muets, figés.
Mais le temps vole… assez de doute
L'appel du Christ est trop pressant
« Laisse tout et suis-moi ! » En route
Prenons nos places dans le rang.

3. Trop longtemps du fond des abîmes
Sont montés sanglots et clameurs,
Le mal terrassait ses victimes
Nous écoutions, distraits, songeurs !
D'humains l'immense multitudes
Ne voit son salut qu'en la mort !
A nous la tâche noble et rude :
Révélons-leur un meilleur sort !

4. Debout, c’est la lutte suprême 
Qui le veut peut être soldat,
Pourvu qu'on soit vrai, que l'on aime,
C'est assez pour livrer combat
Point de trêve avant que la terre
Du bonheur devenu séjour
Ait vu terrasser la misère
Par la puissance de l'Amour !

Refrain :

C'est la lutte suprême
Groupons-nous ! haut les cœurs
Du Christ l'Esprit même,
Nous rendra vainqueurs !
  • E. Armand, “La lutte suprème,” L’Ère nouvelle 1 no. 2 (Juin 1901): 4.
  • E. Armand, “La lutte suprème,” L’Ère nouvelle 2 no. 9 (Mi-Janvier 1902): 3.

L'EAU VIVE 

Cœurs altérés, écoutez le Prophète: 
Venez, puisez, sans argent ct sans prix
Cœurs affamés, cessez vos sombres cris… 
Voyez: pour vous, quel beau festin s’apprête !

Refrain :

Oh venez, buvez à longs traits
Accourez en foule
A flots l'eau vive coule !
Oh! venez buvez à longs traits
La source ne tarit jamais (bis)

Pour apaiser votre soif dévorante
Pourquoi puiser aux citernes ans eau!
De la Croix coule un limpide ruisseau...
Oh ! buvez en l'onde rafraichissante !

Aux fruits amers d'une humaine science
Oui, vous mordez, sans calmer votre faim
vous semez l’or, vous soupirez en vain !...
Vous succombez loin de toute espérance

Pais ct repos: tout en vous les réclame ;
Ne cherchez plus dans un monde trompeur
Le baume impur pour guérir votre cœur...
L'Amour du Christ peut seul sauver votre âme.
  • E. Armand, “L’eau vive,” L’Ère nouvelle 1 no. 3 (Juillet 1901): 4.

Le chant des semeurs

Nous avons pour champ le monde
L’immense univers !
À nous, la plaine féconde
A nous monts et mers !
Hardiment, jetons la faux.
Assez de repos — ô oui !
Mais si vaste est le sillon
Qu’ils sont peu les travailleurs.
Oh ! des bouts de l’horizon.
Accourez, semeurs !

REFRAIN

Au travail ! Hardi ! Semeurs ! hardi ! semeurs !
Notre champ au loin s’étend, au loin s’étend.
D’un bras fort épandons la semence !
Réveillons, libérons les âmes et les cœurs.

Unique est notre semence.
C’est la Liberté.
Le remède a ta souffrance,
Pauvre humanité !
L’Évangile rédempteur,
Christ libérateur — ô oui :
À nos voix mainte âme vibre,
Nous voyons s’enfuir l’erreur !
Maint cœur changé, rendu libre
Jouit du vrai bonheur !

Un jour, tous l’âme en liesse,
Nous moissonnerons !
Quels cris, quels chants d’allégresse
Partout retentiront.
Ce jour là, le genre humain
Se tendra la main !… ô oui :
Des maux, des larmes, des crimes,
Pas même le souvenir !
Plus de bourreaux, de victimes,
Voilà l’avenir !
  • E. A., “Le chant des semeurs,” L’Ère nouvelle 1 no. 4 (Août 1901).

Le remède

Coeur troublé, viens à mon Sauveur ;
Seul, Il peut donner le repos ;
Seul, il p… calmer ton cœur ;
Seul, il séchera tes sanglots.

Refrain

2

Le Christ l’a fait pour moi.
Cœur désolé, viens à Jésus,
Il sait consoler à jamais ;
Qui vient à Lui ne pleure plus,
Sur son chemin règne la paix.

3

Cœur blessé, sais-tu qu’il guérit ?…
Approche-toi du Rédempteur :
Loin de Lui ton âme périt ;
Il peut apaiser ta douleur.

4

Pécheur, c’est le jour du salut…
O, ne remets pas à demain.
Jésus passe… n’hésite plus
Saisis enfin Sa tendre main
  • E. A., “Le remède,” L’Ère nouvelle 1 no. 5 (Septembre 1901).

Pour les vingt ans d'un Camarade

Tu viens d'avoir vingt ans. Ta poitrine palpite !
Les fleurs jonchent la roule el, riant l'avenir.
Tend ses bras accueillants; à vivre, tout invite.
Ce jour tant souhaité peut-il jamais finir?

Des bords de ton chemin pourtant monte une plainte :
Des vieux pleurent tout bas, courbés, brisés, fourbus
Eux aussi sont partis, jeunes, ardents, sans crainte
Et les voila gisants, ignorés et vaincus!

Vaincus! quand du monde l'égoïsme imposteur
Promet à qui le sert et succès el bonheur!
…………………………………………..
Maïs lu me dis du Christ vouloir suivre l'empreinte.

Alors de les vingt ans consacre la vigueur;
D’Action ceins lès reins, d'Amour arme ton cœur ;
De l’Effort pourra seul surgir la Cité Sainte.
  • E. A., “Pour les vingt ans d’un camarade,” L’Ère nouvelle 2 no. 15 (Octobre 1902): 13.

Passé ou Avenir ?

Bornes sans nombre, entraves ;
     Noirs donjons, lourds impôts ;
     Ilotes, serfs, esclaves;
     Juges, soldats, bourreaux;
Codes, gendarmes, procédures,
     Lois, sentences obscures
     Or, richesses impures,…..
          C'est le passé !
     Gibets, intolérances,
     Dogmes, superstitions,
     Inutiles souffrances ;
     Absurdes conventions.
Faim, froid, matérielles misères
     — Coupes par trop amères ! — ;
     Morales mensongères..….
         C'est le passé!
     Fanatismes farouches,
     Bûchers, inquisiteurs ;
     Politiciens louches,
     Pontifes imposteurs ;
Foule aveugle qui crucifie ;
     Disciple qui renie
     Jésus à l'agonie...…
         C'est le passé!
     ………………………………
     Plus d’armes, de frontières,
     De banques, de prisons,
     De gueux, de prolétaires,
     D'innommables maisons
Inconnus l'orgueil et l'envie,
     Des cœurs haine bannie,
     L'intégrale harmonie.
         C’est l'avenir!
     Production commune
     Pour un labeur commun ;
     Nulle règle importune :
     « Un Pour tous, tous pour un! »
Le soleil d'équité se lève !
     Ton œuvre, ô Christ, s'achève :
     Ce ne fut pas un rêve,
         C'est l'avenir!
  • E. A., “Passé ou Avenir,” L’Ère nouvelle 2 no. 16 (Novembre 1902): 12.

RÉCONCILIATION

« De ce jour-là Hérode et Pilate devinrent amis »

Hier, la sombre haine éloignait leurs chemins,
Vouloir les concilier, eût paru vaine tâche ;
Et voici qu'une étreinte a confondu leurs mains :
Hérode le sinistre et Pilate le lâche.

Israël les connut l'un de l'autre jaloux :
De leurs chocs, il subit le contact effroyable ;
Le juif et le romain, s'acharnaient, tels deux loups.
L'un plus que l'autre encor vampire impitoyable.

Que1 miracle put donc apaiser leur fureur ?
— Ne cherchez pas ailleurs qu'au sommet du Calvaire
Où Jésus agonise… Enfin ! ils l'ont fait taire

Et le peuple avec lui Disparu le gêneur !
……………………………………………………
Ainsi, toutes les fois qu'un révolté succombe,
Les tyrans ennemis font la paix sur sa tombe.
  • E. A., “Réconciliation,” L’Ère nouvelle 3 no. 20 (12 Avril 1903): 20. [verse]

Un Portrait

J’ai cloué sur le mur un portrait de Reclus,
Dans un cadre en carton, car je ne suis pas riche.
Je garde ce portrait, non pas comme un fétiche,
Mais comme un souvenir de celui qui n'est plus.

J'aime, si vous saviez, son regard tendre et clair :
Ce regard tout empreint d'une bonté profonde.
— Consolante bonté, baume, à merveilleuse onde
Qui passe, adoucissant le sort le plus amer. —

Injuste qui tairait sa vaste connaissance…
Mais qu'il m'est doux penser que jamais l'indulgence
Ne déserta son cœur el qu'en foule saison

Plus on était meurtri, las, bas tombé, coupable,
Plus on trouvait son âme ouverte et secourable…
Oh! comme ce regard raconte qu'il fut bon !
  • E. Armand, “Un Portrait,” L’Ère nouvelle 4 no. 42 (Juin-Juillet 1906): 4.

Souvenir

Dans la nuit calme, hier, j’ai relu « ses » lettres ;
Profond et lourd aussi le silence planait,
Il était tard ; nul bruit ; obscures les fenêtres…..
Hélas ! mon âme en deuil ne connaît plus la paix…..

Pauvres fragments épars ; échos d’espoirs sans nombre,
Beaux songes envolés pour ne plus revenir,
Songes qu’on prolongeait à voix basse et dans l’ombre,
— De vous que reste-t-il, sinon le souvenir ?

Les ans fuient, emportant le plus cruel tourment,
On lasse ses amis quand trop souvent l’on pleure,
Et nos rêves, les faits les livrent au néant…
Parmi les ruines, seul le souvenir demeure !

24-25 juin
  • E. Armand, “Souvenir,” L’Ère nouvelle 4 no. 42 (Juin-Juillet 1906): 8.

E. Armand, “Ne l’écoute pas,” L’Ère nouvelle 4 no. 44 (Fin 1906): 36.
E. Armand, “Chant révolutionnaire,” L’Ère nouvelle 4 no. 44 (Fin 1906): 41. [verse]
E. Armand, “Engeôlé,” L’Ère nouvelle 5 no. 46 (Mi-Avril 1910): 11. [verse]

Rimes d’un emmuré

[Sensibilité]

Je préfère trembler au cœur d'une bataille,
Entendre du canon les accents furieux,
Entouré de mourants hachés par la mitraille
Que de voir, tu le sais, des pleurs mouiller tes yeux.

Je préfère croiser un bandit qui m'assaille
La nuit, au fond d'un bois ; voir se zébrer les cieux
De frémissants éclairs. Je ne suis pas de taille
A résister aux pleurs qui perlent dans Les yeux.

Et si d'aucuns disaient que c'est pure faiblesse,
Que je suis un enfant qu'une émotion blesse,
Je ne répondrais pas, cela vaut beaucoup mieux.

Je n’en veux point à ceux dont froide reste l'âme,
Moi, je ne comprends pas qu'on chérisse une femme
Et qu'on soit insensible aux larmes de ses yeux.

La Santé, 13 Septembre 1907.

[Utopie]

La cloche sonne. A bord ! C'est l'heure des adieux,
Amantes ! vous pleurez, et sans succès vos larmes 
Tenteraient d'arrêter les pas des audacieux
Qui vent partir. Pour fuir les attraits de vos charmes

Il faut un but puissant. S'en vent-ils conquérir
La fortune, ces fous, et ravir au Golconde
Ses trésors ? Ou, soldats, iraient-ils atterrir,
Pour se couvrir de gloire, en quelque coin du monde.

Où d'égorger à l'aise un peuple sans défense
Consacre des héros ? Non, l'on voit la vaillance
Inscrite sur leurs fronts. Purs et francs sent leurs yeux,

Et tout en leur maintien dit qu'ils sont courageux,
Le vapeur quitte enfin. Sur l'avant qui défie
Les flots, en lit ce nom fantastique. « Utopie. »

La Santé, Déc. 1907.

[Au moins jusqu'au retour...]

Au moins jusqu'au retour garde intacte la flamme.
Le jour baisse, le vent est froid. Prends-en bien soin.
Tu sais combien un feu qui brille égaye l'âme
Du voyageur lassé qui s'en revient de loin.

N'écoute pas les voix d'en bas ni leurs murmures
Qui chuchetent dans l'ombre : avantage, intérêt,
Réputation, profit. Ce sent des voix impures.
A les entendre, hélas, le foyer s'éteindrait.

S'il est des voix d'en bas, il est des voix d'en haut
Vibrantes, à l'accent encourageant et chaud
Disant : « dans le malheur soit constante et fidèle, »

Ecoute ces voix-là dans les heures d'ennui
Et fais jusqu'au retour, puisque tombe la nuit,
Qu'en l'être il luise au moins, ardente, une étincelle.

La Santé, 31 janvier 1907.

[L'amour n'est plus l'amour sitôt qu'on le raisonne]

Si la froide raison sur mon cerveau domine,
Je ne lui laisse point prendre place en mon cœur,
Sur un sentier plus doux, le sentiment chemine ;
     L'un est le fruit, l'autre est la fleur !

L'amour n'est plus l'amour sitôt qu'on le raisonne ;
Tu n'est pour le jauger d'équerre el de compas.
Quand on aime vraiment, sans réserve on se donne
     Au calcul, on ne pense pas.

Verdoyant oasis au désert de la vie,
Plus le trajet est rude el te sable aveuglant,
Plus on goute son ombre épaisse qui défie
     Les rayons du soleil brûlant.

Quand même on réduirait mes lèvres au silence
Quand même on priverait mes yeux clarté,
Qui donc peut interdire à mon esprit qu'il pense
     Comme il pensait en liberté ?

Quand même sur l’amour fondraient les jours d'épreuve
Les séparations, la traître adversité,
Pourquoi donc faudrait-il qu'il s'en trouble el s'émeuve
     Et faiblesse d'intensité ?

La Santé, 3 avril 1908.

[Les Résignés]

Je les ai vu passer sur le bord de la route
Les résignés. Muets, passifs. Tel le troupeau,
Qui d’un sombre abattoir franchit la morne voûte,
Ils allaient, l’œil éteint, marqués pour le tombeau

J’épiais tous leurs pas. Pas un cri sur leur bouche ;
Au cœur pas un élan. Vagues, ils acceptaient
Les faits ainsi qu’ils sont. Favorable ou farouche,
Contre le sort jamais ils ne se révoltaient.

Je les ai questionnés. — Infortune ou défaite
Ont brisé tout ressort — m’ont avoué les uns.
Et les autres m’ont dit : — Que du ciel soit faite
La volonté : qui veut entraver ses desseins ? —

Et je m’en suis allé, pensant qu’ils sont la foule,
Ceux que courbe le joug de la résignation.
Moi, je ne comprends pas, tant qu’en les veines coule
Une goutte de sang, qu’on renonce à l’action.

La Conciergerie, avril 1908.

[Aujourd'hui]

Je veux vivre aujourd'hui pour préparer demain.
Aujourd’hui, j'ai bien pu ne pas calmer ma faim
Ou rester au logis, tenu par la tempête
Qui grondait au dehors. Peut-être la défaite
A rendu sans objet où fausse mes efforts.
Vaincu, j'ai du céder. Des ennemis plus forts.
Mieux armes, mieux doués, plus rusés, plus habiles,
Ont pu rendre mes plans impuissants ou stériles
J’ai pu partir trop lard où me trouver trop tôt
Au but que je m’étais assigné : comme un sot
J'ai pu dans quelque embuche, ignoblement, tomber,
J'ai dû seul et lassé, finir par succomber.
Où bien ne me sentant ni d'aplomb ni de taille
J'ai cru sage et prudent de ne livrer bataille,
Reposé, que demain. Instruit par l'insuccès,
Sur des calculs plus sûrs bâtissant mes projets,
Je partirai dès Laube, ardent, plein de courage
Et je veux que demain soit d'aujourd'hui l'ouvrage.

Le Santé, 17 février 1908.

Que peut bien m’importer la vie
Sans une étoile dans mon ciel,
Puisque du monde je n’envie,
Ni l’éclat ni l’artificiel ?

Que pourrait m’importer la vie
Sans un oasis calme et frais
Puisque du monde je n’envie
Ni les plaisirs ni les attraits ?

Pour employer mon énergie :
Un grand idéal. Pour mon cœur :
Un grand amour et de la vie
M’apparaît alors la valeur.

Mais sans oasis, sans étoile
Me trouver seul dans ce désert ?
Mieux vaut laisser tomber ta toile.
En voir davantage, à quoi sert ?

Melun, 7 juin 1909.

[Ainsi j’imaginais un abri pour mon cœur]

Par delà le tumulte et la lutte et les pleurs,
J'ai rêvé pour mon cœur d'un calme et pur asile,
D'un refuge bien sûr protégé des douleurs
Comme l'est de l'orage au bord du lac tranquille,

L'abri rustique et doux. Quand d'un rude combat
L'on revient le pas lourd et la démarche lasse,
Le front sombre, l'œil terne et la voix sans éclat,
L'oreille pleine encor de l'écho qui tracasse,

Transmettant des rumeurs le lointain roulement,
Quel repos de s'asseoir près du feu qui pétille,
La porte et les volets clos hermétiquement,
Et de se réchauffer à la flamme qui brille.

L'orgueil n'y ternit point les efforts du vainqueur
Et le vaincu s’y sent renaitre à l'espérance.
Ainsi j’imaginais un abri pour mon cœur,
Du doute protégé comme de la souffrance.

La Santé, 9 janvier 1908.

… Je suis pour le vaincu, l’enchaîné, l’impuissant ;
Je suis pour l’accusé, non point pour l’innocent,
Car qui peut distinguer l’innocent du coupable
Dans la mêlée ardente, atroce, épouvantable,
Dans ce creuset fumant qu’est la société ?
J’ai la haine de qui restreint la liberté,
Prive de l’air des champs, claquemure, espionne ;
Du prisonnier, pour moi, la cause est toujours bonne.
Entre qui, sans danger, prononce jugement,
Du parvenu peureux anonyme instrument,
Et qui, condamné, gît au fond d’une cellule.
Je suis pour l’enfermé. Ma sympathie est nulle
Pour le bourgeois épais, le repu, l’arrivé,
Le marchand qui digère, à sa caisse rivé,
Et toise, l’œil fielleux, l’irrégulier qui passe,
Des menottes aux mains, au dos une besace.
Entre l’astucieux qui sait avec bonheur
Etre honnête sans perdre et sans risquer voleur,
Et le fier insoumis qu’il jette dans la tombe
Du cachot, mon choix est pour celui qui succombe.

La Santé, 27 décembre 1907.

[Le Semeur]

Le soleil qui montait a dissipé la brume :
Je vois plaines et champs s’étaler sous mes yeux,
J'entends le forgeron qui frappe sur l'enclume
Et l'air vif du matin rend mon cœur tout joyeux,

Tout moment est perdu qu'on abandonne au doute…
Ceindre ses reins, partir, verser à pleines mains
La semence en un lieu, puis reprendre la route,
Point lassé, s'en aller plus loin jeter ses grains;

Recommencer encor sans autre récompense
Que d'œuvrer sans relâche, — âpre et pure jouissance, —
Ai-je pu l'oublier, c'est pourtant là mon sort!...

Dans les sillons, tombez, à petites semences,
Sans vous presser, tombez, porteuses d'espérances
Et ne vous changez pas en porteuses de mort!

La Santé, 10 septembre 1907.
  • E. Armand, “Rimes d’un emmuré,” L’Ère nouvelle 5 no. 47 (25 Mai 1910): 28. [verse]
  • E. Armand, “Rimes d’un emmuré,” L’Ère nouvelle 5 no. 48 (30 Juin 1910): 36. [verse]
  • E. Armand, “Rimes d’un emmuré,” L’Ère nouvelle 5 no. 49 (Juillet-Août 1910): 60. [verse]
  • E. Armand, “Rimes d’un emmuré,” L’Ère nouvelle 5 no. 50 (Septembre 1910): 68. [verse]
  • E. Armand, “Rimes d’un emmuré,” L’Ère nouvelle 5 no. 51 (Octobre-Novembre 1910): 84. [verse]
  • E. Armand, “Rimes d’un emmuré,” L’Ère nouvelle 5 no. 52 (25 Décembre 1910): 108. [verse]
  • E. Armand, “Rimes d’un emmuré,” L’Ère nouvelle 5 no. 53 (Fin Janvier 1911): 132. [verse]
  • E. Armand, “Rimes d’un emmuré,” L’Ère nouvelle 5 no. 54 (Février-Mars 1911): 156. [verse]

E. Armand, “Romance,” L’Ère nouvelle 5 no. 54 (30 Avril 1911): 180. [verse]



Sous les verrous… (1922)

[The copy of this pamphlet that is available online was scanned carelessly and a few words were obscured. I have filled some gaps by consulting other collections and will attempt to complete the text later.]

Je ne me fais aucune illusion sur la valeur littéraire des sept pièces dont se compose cette brochure. Leur intérêt réside essentiellement dans les états de pensée qu’elles manifestent et les aperçus qu’elles donnent au lecteur des sujets qui peuvent hanter le cerveau d’un « emmuré ». E. A.


L’Initiateur

A Paul Paillette

Je voudrais t’initier aux Voluptés du Plaisir d’Amour. Non point aux voluptés grossières et brutales. Aux voluptés brusques et rapides, et qui ne laissent qu’un brumeux souvenir. Mais aux voluptés lentes, pénétrantes, suaves. Aux Voluptés qui persistent en la mémoire: Comme d’une Oasis au Sahara de l’existence. Je voudrais t’initier aux Caresses troublantes. Celles qui font frissonner et celles qui font flamber la Chair. La chair nue, palpitante, tremblante. Sous l’aiguillon du Désir et dans l’attente de la Jouissance. Je voudrais t’initier aux caresses dont le Commun n’ose s’entretenir, même à voix basse. Aux caresses perverses, effroi des vertuistes. Aux caresses défendues et profanes. Aux caresses païennes et maudites. Douces et en même temps affolantes. Savantes, raffinées et en même temps enivrantes. Aux caresses qui réclament toute la tension de la Passion amoureuse. A celles qui exigent la mise en jeu de tous les ressorts de l’Imagination sensuelle. Je voudrais ainsi t’initier dans le dessein que tu deviennes une grande Artiste en amour. De sorte que tu considères la Volupté Amoureuse comme une Manifestation d’Art. Non comme l’apéritif d’un passager appétit. Mais comme un Art qui ne le cède en rien aux autres arts. Et qui, semblable en ceci à toutes les manifestations artistiques. Se conçoit, […] manifestation conventionnel de bien

[…] 1918.


PSAUME

Forces de Rebellion — Forces de Révolte — Forces d'Inadaptation, 
Vous dont s'inspirèrent tous ceux qui ne voulurent ni s'humilier, ni ployer le genou devant les hommes ou devant Dieu, 
Ensemble, Somme des Forces de Transgression, 
C’est à vous que j'ai recours dans ma détresse. 
Vous avez animé et encouragé un si grand nombre de ceux de  « mon » peuple... 
De ceux qui ont mieux aimé souffrir qu'obéir et s'assujettir, 
De ceux qui ont préféré les fers ou l'échafaud à l'abaissement ! 
     Vous les avez soutenus et vivifiés, 
Non pas en les berçant d'hallucinations à leur heure dernière ; 
Non pas en leur montrant des cieux entr'ouverts 
     Et un paradis prêt à les recevoir, 
Un paradis fourmillant d'anges qui s'ennuient toute l'éternité à ressasser des cantiques. 
Vous les avez soutenus jusqu'au dernier s buffle, ô Puissances, 
En vidant en leur cœur une coupe débordante de Haine : 
     Haine de tout ce qui opprime la pensée, 
     Haine de tout ce qui réprime l'instinct, 
Haine de tout ce qui restreint le champ d'épanouissement de la vie individuelle ; 
     C'est à vous que je crie du fond de ma détresse, 
        Et elle est grande, 
Car ceux qui jugent et qui condamnent m'ont jeté dans une tombe. 
Je perds courage, car les jours s'écoulent et ma fosse se creuse toujours plus,
     Si bien que mon cœur est à bout de forces. 
Forcés de Rebellion — Forces d Révolte — Forces d'Inadaptation, 
Vous qui fûtes un Recours et un Refuge pour tant de transgresseurs 
     Secourez-moi à mon tour, 
Aidez-moi à réagir contre l'Ombre qui m'environne 
Afin que ceux qui me veulent du mal n'aient pas le dernier mot, 
     Mais que je triomphe de leur malignité 
        Et que je ressuscite bientôt. 
Sortant en vainqueur et pour vaincre du tombeau qui me comprime.

Lyon, prison Saint-Paul, 15 mai 1918.

QUESTIONS 

1

Dis-moi s'il est encore des fleurs 
Etoilant le vert des prairies ? 
Des sources qui, telles des pleurs 
Qui ne seraient jamais taries 
Tombent goutte à goutte du haut 
De vieux rochers couverts de mousse ? 
Ou bien, foisonnant dans l'air chaud, 
Maint insecte que le vent pousse ?

2

Puisque reviennent les beaux jours, 
Dis-moi donc si tendre est la brise 
Et si, narguant lois, juges, cours, 
Eros se comporte à sa guise ? 
Pait il palpiter de beaux seins, 
Dans de beaux yeux perler des larmes ? 
Se montre-t-il dans ses desseins 
Le même enfant semeur d'alarmes ?

3

Dis-moi si les hommes, moins fous, 
Ont mis fin à l'affreux carnage 
Ou si, semblables à des loups 
Dévorés d'une horrible rage, 
Ils s'entredéchirent toujours ? 
Est-ce le terme de la crise 
Ou bien sur ce troupeau de sourds 
Le bon sens n'a-t-il plus d'emprise ?

4

J'ai quatre murs pour horizon ! 
— Ah ! que ma détresse est profonde — 
On m'a séparé sans raison 
De ceux que j'aimais, de mon monde. 
e ne sais plus rien du dehors, 
L'ennui me hante et me consume ; 
Plus de livres, — le triste sort ! 
Mon cœur déborde d'amertume.

Lyon, Prison Saint-Paul, 12 mai 1918.

L’OISEAU CAPTIF 

Je ne suis plus qu'un pauvre oiseau captif s'étiolant dans sa cage. 
Autrefois, pour domaine, j'avais l'air aux étendues sans bornes 
et mon vol me portait jusqu'aux cimes les plus audacieuses ; 
je partais de mon nid pour m'en aller à l'aventure, advienne que pourra, 
sans connaître d'autres barrières à mes courses que la fatigue ou la fantaisie.

Il m'arrivait, d'un trait, de monter très haut, bien au-dessus des nuages, 
et parfois aussi, je descendais très bas, jusqu'à raser le sol ; 
il m'arrivait de me jucher sur quelque pic chenu, roi d'une armée de crêtes arides, 
et parfois aussi, la lassitude m'amenait à chercher du repos sur la dernière branche d'un peuplier ;

Il m'arrivait de revenir au nid, l'œil glorieux, les ailes frémissantes, 
victorieux de l'agilité d'un chasseur ou ayant défié son arme meurtrière ; 
mais il m'arrivait aussi de rentrer l'aile traînante, le plumage ensanglanté, 
à grand peine échappé à quelque embûche perfide.

Mais aussitôt mes blessures cicatrisées je m'élançais de plus belle hors du nid,
car je ne pouvais pas me passer de soleil, de sommets et d'immensités ; 
car, sans dépérir, je ne pouvais renoncer à affronter les périls, 
et je serais mort bientôt si j'avais dû cesser de vagabonder dans l'espace.

Or, un jour des bipèdes rusés m'ont capturé par surprise ; 
ils m'ont traité d' « oiseau nuisible », eux qui ne songent qu'à se porter mutuellement tort ; 
ils ne m'ont point rogné les ailes, crevé les yeux, égorgé sur place : 
non, ils ont choisi de me livrer à un supplice que, seuls, des hommes peuvent imaginer.

J'ignore comment je subsiste encore entre ces barreaux contre lesquels je me heurte souvent, saisi de rage ; en vérité, je me demande comment j'existe encore, 
alors que je sais, que hors de cette cage, de cette cage maudite, 
il y a le nid, le ciel, les monts, les plaines, les aventures, la vie enfin.

Je ne suis plus qu'un pauvre oiseau, s'étiolant en cage.

Nimes, Maison Centrale, mai 1919.

VISION D'ENFER 

                   Du mistral, 
                   Un ciel de cristal, 
De la nature, ô cinglante ironie !

Sans doute de l'azur l'immense symphonie 
Dépasse de bien loin les produits du pinceau 
D'un Raphaël ou d'un Rubens. C'est grand, c'est beau, 
                   C'est merveilleux ! Mais soit 
Qu'en prison notre esprit se fasse plus étroit 
Ou bien que notre cœur soit de roc, insensible, 
Nous trouvons qu'il fait froid — un froid navrant, horrible, 
Qui nous transperce jusqu'aux os... 
                   Nous courbons la nuque et le dos 
Quand sur notre préau cet infernal vent passe ; 
Nous nous sentons le nez, les oreilles de glace... 
Le mieux doué d'entre nous n'éprouve aucun désir 
De se saisir d'un luth et chanter le plaisir 
De contempler aussi sublime image, 
                   Le mistral fait rage 
Et dussions-nous passer pour d'impurs Philistins 
                   Voici quatre matins 
Que nous souhaiterions faire autre chose, certe, 
Que de marcher en rond dans cette cour ouverte 
Aux souffles hurlant des quatre points cardinaux. 
Ciel de cristal ! ... ô farce... Nous rêvons de fourneaux, 
De braseros crachant la chaleur et la flamme, 
C'est ce qui nous occupe en notre ronde infâme. 
                   Puis la maison où nous avons laissé 
Tout ce que nous aimons... Le front baissé, 
Nous tournons, blasphémant le sort qui nous accable, 
Songeant aux jours perdus, à l'avenir instable 
                   Qui sera notre lot alors que libérés. 
Certains serrent les poings : ils sont désespérés ; 
D'autres grincent des dents, rêvant à la vengeance ; 
Des juges, des geôliers ils maudissent l'engeance 
Et, en leur for intime, ils contractent des vœux 
Dont l'énoncé ferait se dresser les cheveux 
De qui les entendrait, incarnât-il l'audace 
Ou n'eût le sentiment chez lui la moindre place !

                   Du mistral. 
                   Un ciel de cristal ! — 
Sous le fouet d'un vent impitoyable. 
D'un pas cadencé tourne, ô ronde lamentable.

Nimes, Maison Centrale, Janvier 1922.

PAROLES AIGRES 

I

Ceux à qui l'existence est douce ; 
Ceux dont s'accomplissent les désirs et se réalisent les vœux, 
Ceux qui réussissent dans leurs entreprises et dont le succès couronne les projets, 
Que ceux-ci chantent la vie - ils ne font qu'acquitter leur dette. 
Qu'ils encensent sa clémence — qu'ils exaltent sa beauté — qu'ils célèbrent sa magnificence et sa gloire ; 
Qu'ils la dépeignent comme bonne, comme agréable, comme parfaite ! — 
Ils jouer t leur rôle et ils le tiennent à merveille.

II

Mais ceux 
Sur les épaules desquels la croix pèse chaque soir un peu plus lourdement 
Et qui se courbent chaque jour un peu plus bas sous le faix ; 
Ceux auxquels chaque aurore apporte une souffrance nouvelle : 
Des clous qui s'enfoncent plus profondément dans les mains et dans les pieds, 
Des épines qui pénètrent plus cruellement dans les plis de leurs fronts ridés, 
Un vinaigre plus amer que celui qu'on leur a versé la veille pour apaiser leur soif ;
Mais ceux 
Auxquels chaque aube annonce une nouvelle crucifixion 
Et des humiliations et des tortures et des outrages pires que ceux de la veille ; 
Une coupe encore plus débordante de fiel que celles qui l'ont précédée;
Ceux-là 
Trouvent la vie rude et âpre et déplaisante et laide, 
Elle leur apparaît comme désespérément imparfaite, comme irrémédiablement mauvaise, 
Et ils la décrivent telle qu'ils l'expérimentent — rien de plus. 
Ils se tordent de douleur sur des bois d'infamie dont nul ne vient les décrocher 
Et où leurs supplices n'excitent que les ricanements des passants. 
Ils n'ignorent pas que leurs mouvements de colère et d'impatience ne font que rendre leurs plaies plus brûlantes, 
Mais ils ne peuvent se résigner à leur rôle, ceux-là. 
Un jour arrive cependant où après avoir hurlé et geint et gémi tout leur saoul, 
Il devient impossible à leur agonie de traîner plus longtemps : 
Ils exhalent alors le dernier râle en sacrant et en jurant, 
L'écume aux lèvres, la rage au cœur, 
Blasphémant l'heure qui les a vu naitre, maudissant la vie,
L'implacable vie,
La vie, l’ironique et patibulaire marâtre. 

Maison centrale de Nimes, avril 1921.

COLÈRE 

Mendiants de pitié ?... Non point.... Mais implacable 
Et tenace la haine envers qui, lâchement, 
Alors que nous courbait une étreinte effroyable, 
Plus pesant à porter rendit notre tourment.

De la compassion ?... Non... Comme des morsures 
Qui ne s'effacent point, l'atroce souvenir 
Des gestes et des mots qui creusent les blessures, 
Cruels, qui font pleurer, font crier, font souffrir.

Oh ! ces jours comptant double, insipides, sans joie ; 
Où nous nous débattions comme au fond d'un filet 
Tel sous l'ongle acéré d'une bête de proie, 
Sanglant, en vains efforts s'épuise l'oiselet !

Tout à travers ces jours, l'espoir de la vengeance 
Seul a pu ranimer nos cœurs, Tocsin ou glas. 
Tu ne saurais tarder après tant de souffrance ! 
Et, cette fois, bourreaux, vous n'échapperez pas.

Nimes, Maison Centrale, Novembre 1920. 

 

Achevé d’imprimer le 20 juillet 1922 et tiré à 575 exemplaires.



FIERTÉ 

Ils sont une poignée, épars sur mainte route 
Ceux qui n'ont pas voulu subsister en rampant ; 
Et pourtant, tels qu'ils sont, le monde les redoute : 
Il s'en détourne, à moins qu'il les mette à son ban.

Au banquet de la vie ils pouvaient prendre place, 
Se tailler grasse part : certes, ils avaient en don 
Plus que d'autres - et mieux - et la science et l'audace ; 
Mais, faute de souplesse, ils ont répondu : « non »

Lorsque pour parvenir, il aurait fallu feindre... 
Du festin dédaignant et convives et mets, 
Fiers, ils s'en sont allés, le front haut sans le craindre, 
A l'encontre du sort cruel qui les guettait.

N'importe qu'en leur chair les maux gravent leur trace, 
Il suffit que leur vie accomplisse son cours, 
Sans qu'ils aient — sourds à l'offre autant qu'à la menace — 
Jamais brûlé d'encens devant les dieux du jour.

Maison centrale de Nîmes, 6 juin 1920.


les Imposteurs

Cerveaux étroits et cœurs limités,
à vous qui haïssez le soleil, la luxure, la chair, la sensualité,
vous prêchez que de la volupté
l'arbre
ne produit que fruits amers et inconsistants,
laissent au palais un goût de cendres…
Vous mentez.
Nous avons porté la main sur l'arbre
et en avons goûté les fruits :
ils sont doux et sucrés et fondent en la bouche,
ils enivrent l'esprit et satisfont l'appétit,
ils décorent de fleurs, de rêves et de sensations
ce pont étroit et pavé de tant de promesses inaccomplies
que les hommes appellent la vie.
Les fruits consommés, ils n'ont laissé d'autre goût à notre palais
que la volonté
de la puissance de désirer
recommencer.

15 août 1930.


L’En dehors

le voyage

I

Exosthène annonçait la bonne nouvelle de la réciprocité.
Il ne faisait ni sermons, ni longs discours ;
il parlait d'abondance, comme on converse entre amis :
courtes phrases et aussi aphorismes et paraboles ;
il plaisantait même souvent et pas toujours avec finesse.
Il parlait du soleil qui offre ses caresses brûlantes
et qui demande, comme réciprocité, que mûrisse la graine :
un lourd épi de blé pour une semence légère.
un chéne pour un gland, 
un arbuste aux fleurs parfumées pour un germe que véhicule la brise capricieuse.
Or; quelques: disciples l’entouraient et l’écoutaient patiemment :
il les emmenait parfois sur les bords de ruisseaux aux rives verdoyantes :
— pour un filet d'eau, disait-il, fécondité et fertilité.
Exosthène et ses disciples partirent un jour pour la ville,
un jour de marché ;
ils rencontrèrent sur la place beaucoup de femmes qui vendaient et qui achetaient,
qui des produits des champs, qui des fruits d'un bois prochain, 
et ce trafic n'allait pas sans disputes ni sans commérages.
Exosthène fonça vers le milieu de la place,
tout au centre et se mit à élever la voie :
— J'annonce, s’ecria-t-il, la bonne nouvelle de la réciprocité ;
donnant, donnant ;
un baiser sur les lèvres pour une strophe de l'un de mes chants,
j'y ai versé tonte ma jeunesse intérieure :
une nuit de tendresse pour l’un de mes chants,
un chant tout entier,
je l’ai décoré de toute ma beauté intérieure,
moi aussi, je vends et j'achète :
rien pour rien. —
Les femmes, les jeunes comme les vielles,
s'étaient arrêtées de commercer et de se quereller ;
elles se disaient l'une à l’autre : — il est piqué ;
un baiser pour un couplet de chanson,
une nuit de tendresse pour une chanson tout entière,
tout blanc et mal habillé comme il est,
il nous prend donc pour des putains !
— Ah ! s'il m'offrait de passer huit jours sur la côte d'azur, pensait une jeune.
— Ah ! s’il m'offrait de quoi acheter le champ qui tient à mon guéret, songeait une vieille.
— Que vent-il que nous fassions de ses chansons ?
Debout, au centre de la place du marché
Exosthène continuait à crier son offre.
— C'est un scandale, murmura une, mère de famille.
entre deux âges.
il m'empêche de bazarder mes volailles.
et il fait trop chaud pour ramener à la ferme
cette viande qui sent déjà :
à quoi sert donc la police ? —
Mais un membre de ligue contre la licence des rues, 
qui passait par là.
déjà s'en était allé la quérir.
Et voilà qu’un homme à la démarche raide et au képi galonné
apparut et saisit rudement Exosthène par le bras :
— Vos papiers, gronda-t-il ?
Exosthène leva alors les yeux :
il n’y avait plus un seul de ses disciples sur place.

1er juillet 1931.
  • E. Armand, “Le voyage—I,” L’en dehors 10 no. 210-211 (15 Juillet 1931): 8.

le voyage

II

Exosthène n'a pas voulu se libérer lui seul.
Sinon, il eût gardé par devers lui ses théories, ses pratiques et ses hypothèses ;
il se fût construit un laboratoire pour son usage
et il n'eût communiqué à personne le fruit de ses expériences.
Il eût, joui pour lui, pour, lui seul, du résultat de ses pensées. 
Mais il a tenu à les faire connaître à autrui ;
il à voulu,
de sa propre initiative,
sans être le délégué d'une institution,
le représentant d'un corps constitué,
il a voulu réunir autour de lui des disciples.
Personne ne l'avait mandaté,
il supportait seul le poids et la responsabilité de son initiative.
Ses disciples : il n’a eu de cesse qu’affranchis cérébralement,
ils le fussent également dans leur vie quotidienne ;
il n'a plaint ni son temps ni sa peine ;
cent fois, il est revenu sur un mot dont il craignait qu'on tordit le sens ;
cent fois, il a insisté sur une signification qu'il redoutait de voir mésinterprétée.
La nouvelle qu'il annonce n’est pas pour tout le monde,
mais ceux qui l’acceptent,
il veut qu'ils la saisissent dans son intégralité.
Ses disciples ont mis à profit ses leçons,
de ses théories fait une réalité,
vérifié ses hypothèses.
Sans son enseignement, ils traîneraient encore leurs chaines !
Or, rares sont ceux d'entre eux qui l'invitent aux banquets ou dans les assemblées où ses théories sont mises en pratique ;
ils agissent comme s'ils l'avaient oublié,
comme s'ils s'étaient affranchis d'eux-mêmes, par eux-mêmes...
Exosthène les contemple et il se demande avec anxiété :
Ai-je donc manqué de clarté dans mes leçons
qu'ils ont si mal compris celle où je leur enseignais la réciprocité?

1 août 1931.
  • E. Armand, “Le voyage—II,” L’en dehors 10 no. 212-213 (15 Août 1931): 14.

le voyage

III

Exosthène enseignait que ce qui rend l'humain malheureux
ce sont les préjugés qui influencent son intelligence,
décolorent sa vision, 
embuent l’horizon de ses désirs ou rétrécissent le champ de ses jouissances.
Le préjugé, expliquait-il, c'est l'acceptation,
sans l'avoir passé au crible au déterminisme personnel
de tout ce que l’habitude ou la coutume sociétaire
ou encore les intérêts des dirigeants,
font considérer comme bon ou utile ou nécessaire ou enviable.
Qui ne manifestait, pas l'intention, de rompre avec les préjugés,
Il n’en voulait pas pour, disciple,
car Exosthène choisissait ses disciples.
Et il y avait tant de préjugés dont il aurait voulu les affranchir
préjugés où n'entrent pour rien ni l'habitude ni la coutume sociale :
préjugé de la jeunesse et préjugé de la vieillesse,
préjugé de l'apparence physique,
préjugé de l’édification de là statue intérieure,
préjugé de l’obéissance aux l’instincts,
préjugé de la maîtrise des passions,
préjugé du vêtement et préjugé du nu,
préjugé du raisonnement et préjugé du sentiment,
préjugé, de l'isolement et préjugé de la compagnie,
préjugé du don de soi et préjugé du refus de soi,
préjugé du « faire croire » et préjugé de la suspicion,
préjugé de la violence, et préjugé de la ruse,
préjugé de la hiérarchie des fonctions naturelles ou des tâches artificielles.
Et Exosthène écrivait et parlait non seulement contre les préjugés
mais encore contre les préjugés des anti-préjugés. 
Il y revenait sans cesse et sans cesse les combattait
au risque de se faire traiter de radoteur,
ce dont il s'insouciait fort.
Exosthène s’en allait souvent en visite
chez ceux qui se réclamaient, de son enseignement
en public et en privé,
et il se disait, au retour :
« à quoi bon avoir dépensé tant d'années de l’encre et de la salive !
si ceux de ma famille s'interrogent encore
pour se demander si telle œuvre est bonne ou mauvaise
telle joie exaltante ou préjudiciable
au lieu de suivre leur nature, sans s'imposer, mais sans se contraindre,
en consumant, en épuisant intégralement l’heure présente
en toute simplicité d’action » ?

1er Septembre 1931.
  • E. Armand, “Le voyage—III,” L’en dehors 10 no. 214-215 (15 Septembre 1931): 9.

le voyage

IV

Exosthène enseignait
que s'il ne faut jamais séparer les l’idées des hommes
ce ne sont jamais les hommes qu'il faut discuter, mais leurs idées.
Malade ou bien portant,
l'individu est poussé par sa nature à faire ou à ne pas faire
et on ne peut le rendre responsable
des circonstances qui l'amènent à accomplir tel ou tel geste
tant les motifs en sont lointains et enchevêtrés.
Celui qui est sain ne pense et n'écrit pas de la même façon que celui qui est taré,
el nul n'est responsable dé son déterminisme originel.
Mais de celui dont là force de résistance acquise ultérieurement
est incapable de réagir contre le déterminisme primaire,
Exosthène conseillait de se garer...
Or, neuf fois sur dix
ses disciples se montraient impuissants à analyser une idée,
à la combattre par des arguments ou à la renforcer par des raisonnements, 
à confirmer une affirmation par une “preuve
ou appuyer une théorie sur un fait ;
ils se chamaillaient pour des questions d'apparence ou de préséance,
ils s'enviaient, se jalousaient, se trahissaient à l'envi.
Neuf fois sur dix ils prétendaient profiter de l’effort d'autrui sans rien ou presque apporter en échange.
Ils traînaient leurs différends sur la place publique
au grand plaisir des commères caquetant sur le pas des portes
et on ne savait plus qui causait davantage de tumulte :
d'eux on des crieurs aux enchères.
Exosthène disait : — Si l'on vous insulte
et que vous vous abaissiez à relever l'injure,
répondez une fois pour toutes et n'y revenez plus,
mais par dessus tout évitez d'amuser la galerie à vos dépens,
tes idées que vous aimez sortiront de là toujours endommagées…
Mais, neuf fois sur dix, qu'importaient à ses disciples et les idées et leur portée,
pourvu que se trouvassent assouvis et leur primitif instinct de guerroyer et leur amour de la polémique,
ou encore leur désir secret d'avoir le dernier mot ou de se supplanter l'un l'autre !

1er octobre.
  • E. Armand, “Le voyage—IV,” L’en dehors 10 no. 216-217 (15 Octobre 1931): 16.

le voyage

V (fin)

Exosthène entra ainsi en rapport avec beaucoup de ses semblables,
parcourut toutes sortes de pays :
et s'arrêta dans des villes sans nombre;
les ans s'accumulèrent sur son front,
ses tempes se dégarnirent,
la fatigue des ans entrava ses élans,
sa démarche devint moins certaine
et c'est insatisfait qu'il descendait vers le lieu où va toute chair.
Chaque aube assombrissait un peu plus son crépuscule.
Chaque saison rétrécissait un peu plus son hiver.
Il s'en allait vers la nuit de son repos éternel,
actif encore, mais inassouvi.
Insatisfait ? Savait-il bien lui-même pourquoi ?
Sa raison lui répondait qu'il n'avait jamais pu vivre sa vie comme il l'avait dessinée,
qu'il s'était usé à refouler ses plus secrets el ses plus ardents désirs,
qu'il n'avait jamais pu se faire voir tel qu'il était réellement
— même aux plus sûrs, aux plus avertis de ses disciples —
tant il dédaignait de se trouver en lutté avec les
préjugés et le conformisme larvés.
Il s'était donné sang, chair et cerveau pour son milieu
et il avait conscience que ce milieu
— son monde qu'il avait tant aimé —
se souciait fort peu qu'il achevât ses jours
satisfait ou non, assouvi où non !
Le mot de l'énigme lui échappait,
car à toutes les questions qu'il avait posées
seul l'écho de su voix avait répondu...
Exosthène rencontra un jour un petit enfant :
or, en ce petit être
le mensonge, l'hypocrisie et la dissimulation
n'avaient pus encore établi demeure
et cet enfant se montrait nu, comme l'avait fait la nature,
sans chercher à plaire, sans crainte de déplaire :
il était transparent comme un miroir sans tain,
clair comme la source qui jaillit du roc
tout cela parce qu'il ignorait le refoulement du désir,
parce qu'il ne faisait pas de différence entre le pur et l'impur, 
parce qu'il ne se posait pas de problème…
Exosthène comprit que cet enfant le dépassait
et il en éprouva une grande joie :
il avait trouvé la réponse à ses questions,
il avait déchiffré le rébus
et il conclut que c'est seulement quand l'enfant survit en l'homme
que l'homme est complètement sot.

1er décembre 1931.
  • E. Armand, “Le voyage—V,” L’en dehors 10 no. 220-221 (15 Décembre 1931): 21.

Si j'étais une branche de lilas

Ah ! que ne suis-je une branche de lilas !
Je n'aurais pas besoin de me creuser la tête pour appendre je ne sais combien de parlers
ni même de langues universelles ;
je serais compris de tout le monde,
des savants comme des ignorants,
des manuels comme des intellectuels, 
et cependant je n'articulerais pas un mot, pas un seul. 
Pourtant, j'en dirais long,
et mes phrases cadencées résonneraient tantôt comme une mélodie enchanteresse;
un chant anticipateur,
un hymne annonciateur de volupté ct de jouissance de vie,
— tantôt aussi comme une semonce sévère !

Ah ! que ne suis-je une branche do lilas
mon langage serait murmures, soupirs, cris et acclamations ;
je raconterais que l'hiver et les frimas ont plié bagage,
que le printemps est arrivé en fourier de l'été,
que les arbres se parent dé leur manteau de feuillage,
qu'oiseaux et insectes vont emplir les airs de leurs fraîches chansons et de leurs vols joyeux,
Je parlerais de sous-bois ombragés, de fleurs colorées et odorantes,
de ruelles mal éclairées propices aux rendez-vous amoureux ;
je parlerais de caressés émouvantes, dé fruits savoureux, de plein air, de longues journées ensoleillées, de moissons, de récoltés, de vendanges,
et personne ne se méprendrait sur ce que je voudrais dire,
sans que j'aie eu à émettre un son.

Mais je dirais autre chose aisé si j'étais une branche de lilas, une pauvre petite branche de lilas de quelques sous,
je dirais donc qu'il y a autre chose dans la vie que la laideur de la perspective d’une hécatombe sans précédent,
où toutes les ressources de la technique scientifique seront mises à contribution
pour tuer, tuer, tuer et tuer encore
sur terre, en l’air, sur mer et sous l’eau
Je dirais qu'il y a encore des fleurs qui ravissent le regard et flattent l’odorat,
et que sans ces fleurs qui décorent et embaument les prairies, les haïes, les jardins, les parcs, 
qui projettent une trainée de beauté sûr la surface de la planète,
la vie serait bien plus grisé et redoutable et bien plus terre à terre qu'elle n'est déjà.
Et que les hommes le savent bien, tout en feignant de l’avoir oublié, tout en faisant semblant, de l'ignorer.

J’en dirais des chosés — si j’étais une branche de lilas !
et cela sans avoir le don de la parole, 
et ma vois se fraierait un passage jusqu’au fond de l'inconscient,
des êtres humaines, les superbes comme les humbles.

Ah ! que ne suis-je une branche de lilas !

5 mai 1936.
  • E. Armand, “Si j’étais une branche de lilas,” L’en dehors 17 no. 318-319 (Mai-juin 1938): 51.

Sentimentalité

Parce qu'elle était très jeune
Je lui ai dit des paroles très douces
Si douces que j'ai senti son cœur se fondre.
— Le vent de l'épreuve ne soufflera pas assez tôt,
Et assez tôt la lutte pour la vie ne la prendra-t-elle pas toute : cerveau, cœur, muscles et chair ? —
Parce qu’elle était très jeune
Je lui ai dit de très douces paroles.

Parce qu'elle n'était plus très jeune,
Je lui ai murmuré des mots très tendres ;
Si tendres que ses yeux se sont emplis de larmes. :
— Le vent de l'épreuve n'avait-il pas soufflé assez fort,
La lutte pour la vie ne l'avait-elle pas assez terrassée : cerveau, cœur, muscles et chair ? —
Parce qu’elle n’était plus très jeune
J’ai murmuré des mots très tendres…
  • E. Armand, “Sentimentalité,” L’en dehors 18 no. 329 (Avril 1939): 33.
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