Les Réfractaires (1912-1914)

Les Réfractaires (1912-1914)


  • les Réfractaires, bi-mensuel en formation

les Réfractaires no. 1 (29 décembre 1912):

  • José Ingenieros, “Pour faire réfléchir” — 1
  • E. Armand, “Prélude” — 1-2.
  • Han Ryner [selection] — 2
    [“Le lâche — dit Psychodore — n’est pas celui qui ne tombe jamais ; c’est celui qui ne se relève point.”
  • Louis Dalgara, “Les Courtisans” — 2
  • Le Guépin [Armand?], “En Butinant” — 2
  • Jean Lorrain, [“Quand une courtisane sortie du peuple ruine un banquier millionnarie…” (Fards et poisons)] — 2
  • Whistler, “Réflexions sur l’Art” — 2
  • John Myers o’Hara, “Idylle égéenne” — 3 [“Aegean Idyl,” from Pagan Sonnets]
  • “Manifeste de l’association Anarchistes Individualistes allemands” — 3 [translated by E. Armand]
  • Eug. Bizeau, “Douleur de simple” — 4
  • E. Armand, “Le suicide de l’anarchie” 4.
  • Léon Tolstoy [selection] — 4
  • Le Rétif, “Le progrès de l’ignorance et ses conséquences” — 4-5 [dated Septembre 1911]
  • Friedrich Nietzsche [selection] — 5
  • E. Armand, “Solidaire?” 5.
  • Eliot White, “Les camarades de plage” — 6
  • E. Hervé, “Correspondance” — 6
  • Max Stirner [selection] — 7
  • Max Nettlau, “Toutes les opinions : Le cas Hervé” — 7
  • Michael Monahan [selection] — 7

Prélude

les Réfractaires ne sont pas une publication nouvelle. Ils poursuivent l’œuvre tentée depuis dix ans dans l’Ère Nouvelle, hors du troupeau et ailleurs. Ils viennent à un moment troublé, obscur, où le besoin se fait plus sentir que jamais d’un organe sérieux, à tendance franchement anarchiste individualiste ; c’est à dire — car il importe de distinguer : suivant au premier plan l’éducation et la formation intellectuelle de l’être individuel, envisageant l’individu comme distinct de l’ensemble et en rebellion contre toutes les Autorités, qu’elles émanent du milieu, de la tradition, des préjugés, de la raison d’état, des besoins d’une cause objective ou des postulats “ne varietur” d’un quelconque dogme : clérical ou scientifique.

Ici, nous considérerons l’Individu et nous ne le voulons “pas plus dominateur que serf”. Nous
le considérerons et le voulons uniquement ‘‘comptable à soi-même” de ses faits et gestes. Nous le considérons et le voulons en état de défensive continuelle à l’é le toute conception économique impliquant entrave au producteur individuel — isolé ou associé — de ‘*disposer à son gré de son produit.”

Cet exposé suffit amplement à justifier notre titre. Nous somme “réfractaires” à tout ce qui veut enliser l’initiative et l’expansion, individuelle dans la bouche d’un solidarisée obligatoire.

Mais qu’on se rassure : notre anarchisme individualiste s’a rien qui frise l’orthodoxie. Il se concilie avec un éclectisme raisonné et une recherche consciente de l’argument contradictoire ; nous voulons vivre, certes, en “réfractaires” — sous ne voulons pas croupir au fond de quelque ornière morale ou doctrinaire ; nous voulons prêter l’oreille aux cloches qui ne tintent pas toujours comme celles que nous avons coutume d’entendre. Nous coulons vivre, c’est à dire évoluer, cueillir les expériences variables, errer à l’aventure dans de reposants sentiers de traverse ; nous voulons vivre, non point avoir l’apparent de la vie.

Les sympathies — relativement nombreuses — qui m’ont été témoignées m ont montré qu’en lançant “les Réfractaires” j’avais été compris. Ces sympathies n’ont permis de mener jusqu’à exécution mon projet. Nos amis noteront cependant que l’effort accompli — s’il été suffisant pour établir co premier fascicule — n’a pas été assez considérable pour me délivrer de tout souci matériel. Loin de là, hélas ! Assurer la parution d’un journal-revue tel que je le conçois n’est pas petite affaire.

Le manque d’éléments primordiaux — le matériel suffisant pour la composition — est cause que ce fascicule parait sur huit pages an lieu de 12, comme je l’avais promis. J’entends remédier peu à peu à ces choses. Cela dépend aussi de l’intérêt pratique qu’on portera à mon travail.

Mais il est bien entendu qu’en s’y intéressant, on contribuera au maintien d’une œuvre absolument personnelle, conçue et accomplie en dehors de tout esprit de coterie ou de routine; “les Réfractaires” sont l’œuvre de quelqu’un point exempt de fautes où de faiblesses — et qui donc est parfait de eux qui lisent ces lignes ? — qui a pu se tromper grossièrement parfois, mais qui peut affirmer hautement: qu’il n’a jamais considéré « la propagande » comme un moyen de parvenir, fait d’une besogne éducative une entreprise d’arrivisme ou dissimulé sous les dehors d’une activité mielleuse des instincts de mercanti ; quelqu’un enfin qui ne sait pas agir ou penser autrement qu’en pleine indifférence de l’opinion d’autrui. Ceci dit une fois pour toutes.

Il va sans dire que les tolstoyens, naturiens, anarchistes chrétiens, individualistes nietzschéens, “colonistes” individualistes et autres dissidents de l’anarchisme officiel – rencontreront ici l’accueil qu’implique l’antisectarisme de ce recueil.

E. Armand.

TRANSLATION

Solidaire ?

Je ne demanderais pas mieux certes, que de me rendre solidaire des faits et gestes du premier venu d’entre ceux qui s’intitulent anarchistes individualistes. Mais voici: je suis moi même et anarchiste et individualiste. De sorte que je ne veux me placer, anarchiste, sous l’empire d’aucune domination. Et que je me refuse à être solidaire de ceux avec lesquels il ne m’agrée pas de faire route. Ni n’entends — individualiste — partager la responsabilité de gestes au sujet desquels on ne m’a point consulté ni même demandé mon opinion. Il est des êtres qui se réclament des points de vue intellectuels qui me sont chers, des êtres avec lesquels je me sens en parfaite communion d’esprit; mais cela ne veut pas dire que je me sente lié en rien par les faits et gestes de leur vie autre qu’intellectuelle. Juger ne me plait point: il ne me convient que d’apprécier et de me guider sur mon appréciation personnelle. Cela sans nourrir l’intention d’influencer qui que ce soit. M’apparaît comme le plus nuisible des “camarades” qui me suggère ou veut m’imposer d’être solidaire d’actes qui ne sont pas de mon goût ou perpétrés à mon insu. Est-il une différence entre sa prétention et celle des représentants de la société qui me veulent participant à un Contrat dont il ne m’a pas été donné de discuter, d’approuver ou de repousser les termes? Me dénommant anti autoritaire; individuellement ; il est logique que toute obligation m’inspire de l’horreur ; y compris l’obligation de la solidarité.

E. Armand.

Solidary?

I could certainly ask for nothing better than to place myself in solidarity with the actions of any of those who call themselves individualist anarchists. But here is the thing: I am myself both an anarchist and an individualist. So that, as an anarchist, I do not wish to place myself under the control of any form of domination. And I refuse solidarity with those with whom it does not please me to travel. Nor do I intend — as an individualist — to share the responsibility for actions on subjects about which I have not been consulted or my opinion asked. There are beings who claim intellectual points of view that are dear to me, beings with whom I feel a perfect communion of minds; but that does not mean that I feel bound in any way by the actions of their lives beyond the intellectual sphere. Judging does not please me: it only suits me to appraise and to guide myself according to my individual appraisal—and without harboring the intention of influencing anyone. They appear to me the most detrimental of “camarades” who suggest to me or wish to impose on my solidarity with acts that are not to my taste or are committed unbeknownst to me. Is there a difference between this pretension and that of the representatives of society who want me to participate in a Contract whose terms I have never been able to discuss, approve or reject? Calling myself an anti-authoritarian, individually, it is logical that every obligation fills me with horror, including the obligation of solidarity.

E. Armand.


Les Réfractaires no. 2-3 (31 janvier 1913)

  • George Bernard Shaw, “Pour faire réfléchir” — 9
  • E. Armand, “La folie du meutre” 9-10
  • Gino Aglietti, “Les deux grandes antithèses” — 10-11
  • J. Hiam Lévy, “Ce qu’est l’individualisme” — 11
  • Le Guépin, “En butinant” — 11
  • Ernest Crosby, “Credo de soldat” — 11
  • Albert Semain, “Les bûchers” — 12
  • Benajmin de Casseres, “Le second avènement” — 12-13
  • Anselmo Lorenzo, “Qu’importent les luttes personnelles !” — 13
  • Le Rétif, “L’Egoïsme” — 13 [Translation: Anarchist Library]
  • E. Armand, “Parce que je tu considère comme mien” 13.
  • J.-J. Thomasset, “Les Reactions des êtres (Haine et amour) — 14
  • Georgina B. Paget, “En passant…” — 14
  • Frank Harris, “Avec Rodin” — 14
  • Louis Dalgara, “Le Poète” — 15
  • Charles Edward Russell, “Opinions et documents: L’inutile production” — 15 [from The Coming Nation]
  • “Une « communauté » moniste” — 15-16 [from Der Socialist]
  • Jean Lorrain [selection] — 16
  • Dr. A. Robertson Prochowsky, “Correspondance” — 16
  • E. A., “Les Livres” — 16 [Han Ryner, “Les Paraboles cyniques;” Marguerite Berthet, “La Fée aux Oiseaux;” Peter Kropotkin, “Modern Science and Anarchism;” Bolton Hall, “What Tolstoy Taught;” “La discussion” (raoul georghet.)]

Parce que je te considère comme mien.

Parce que je te considère comme mien, je m’intéresse à toi. Parce que je sais que je puis compter sur toi dans les heures difficiles, ou sur tes caresses quand parlent mes sens, ou sur ton savoir quand mes propres lumières défaillent, ou sur ton appui matériel quand je me trouve à bout de ressources, ou sur la sympathie quand je m’embarque dans quelque aventure de ton goût. Parce que tu es ma propriété. Parce que tu m’appartiens et que je puis faire fond sur cette possession. Parce que toi aussi tu me considère comme tien et comme ta propriété. Je te désire toutes les félicités souhaitables. Et parmi celles-ci, la félicité de la libération individuelle qui est le bonheur le plus grand qui se puisse concevoir. Je te souhaite d’être libéré des chaines du passé et des engagements du devenir. Je te souhaite d’être affranchi des règles de conduite irrevisables et de la crainte de vivre. Je te souhaite d’être délivré de la recherche de l’approbation d’autrui. Je te désire belle, forte et voluptueuse, ô ma camarade. Je te désire vigoureux, audacieux et sensuel, ô mon camarade. Je désire te voir un pli dédaigneux sur les lèvres lorsqu’en ta présence on parle des luttes politiques et des compétitions commerciales de ce monde. Et je veux m’employer de toutes mes forces à ce que tu sois ou deviennes tout cela. Non pour toi, mais pour moi. Parce j’y trouve mon plaisir: Plus tu montes vers les sommets de l’autonomie personnelle, plus tu te montres assoiffé de vivre, plus tu vis indifférent aux banalités qui font s’agiter les masses, plus je te sens mon camarade. Et je ne demande pas de toi que tu me traites autrement.

E. Armand

Because I Consider You To Be Mine.

Because I consider you to be mine, I take an interest in you. Because I know that I can count on you in the difficult times, on your caresses when my senses speak, on your knowledge when my own fails, on your material support when I find myself at the end of my resources, or on your sympathy when I embark on some adventure that is to your taste. Because you are my property. Because you belong to me and I can build on that possession. Because you also consider me as your own and as your property. I wish for you all the happiness you could desire. And among those, the pleasure of individual liberation, which is the greatest good that we can imagine. I want you to be free of the chains of the past and the commitment of the future. I want you to be free of rigid rules of conduct and of the fear of living. I hope that you will be liberated from seeking the approval of others. I long for you to be beautiful, strong and voluptuous, my camarade. I long, my comrade. to be vigorous, audacious and sensual. I like to see a disdainful curl to our lip when in the presence of those who speak of the political struggles and commercial competitions of this world. And I want to employ all my strength to see that you are or become all of that. Not for you, but for me. Because I find my pleasure in it. The more you rise toward the summits of individual autonomy, the more you show yourself thirsty for life, the more indifferent you are to the banalities that stir up the masses, the more I feel that you are my camarade. And I do not ask that you treat me any differently.

E. Armand


Les Réfractaires 4-5-6 (fin-Février-Mars 1913)

  • Emma Goldman, “Pour faire réfléchir” — 17
  • Frédéric Nietzsche [selection] — 17
  • E. Armand, “Du haut de ma tour d’ivoire : Après le « procès » ; Un peu de polémique” 17-18.
  • Angelo Jorge, “O Soleil” — 18
  • Libero Tancredi, “Etudes sur le Capitalisme” — 18-19 [translated by E. Armand]
  • Macauley [selection] — 19
  • E. Armand, “L’homme de sang” 19.
  • Robert Delon, “Individualisme” — 20
  • W. Curtis Swabey, “Proclamation” — 20 [from Mother Earth, August 1912]
  • Le Rétif, “La Douleur et la vie” — 20
  • M. Evelyn Bradley, “Philosophie” — 21
  • E. Armand, “Ma propagande,” Les Réfractaires no. 4-5-6 (fin février-mars 1913): 21.
  • Yone Naguchi, “Printemps!” — 22
  • P. Calmette, “Doute” — 22
  • Léon Hubert, “Déduction simpliste” — 22
  • Le Rétif, “Un livre d’Esthétique” — 22
  • J. William Lloyd, “Amie, veux-tu?” — 23
  • Francis Vergas, “Mon Anarchisme,” Les Réfractaires 4-5-6 (fin-Février-Mars 1913): 23.
  • Han Ryner [selection] — 23
  • Benjamin R. Tucker, “Un post-scriptum” — 23
  • John Basil Barnhill [selection] — 23
  • Stephen Mac Say, “J’ai vu des roses…” — 24
  • Pedro Esteve, “Opinions et documents : Manuel Pardinas” — 24 [from Mother Earth]
  • H. Mahistre et Une Réfractaire, “Correspondance” — 24

l’Homme de sang.

SINISTRE, l’œil amer, sûr de l’impunité,
L’accusateur public insiste pour qu’on tue ;
Tour à tour menaçant, persuasif, irrité,
Doucereux quelquefois, son verbe s’évertue

A traquer la pitié jusqu’au tréfonds du cœur
De ceux qui vont juger; à forcer son refuge
Ultime et l’en chasser. Mordant, cruel, moqueur,
Il peut l’être sans risque. Il n’est de subterfuge

D’appel aux bas instincts encor mal endormis,
D’exagération dont il n’enfle sa cause…
Ministre de vengeance, il se sait tout permis,
Conscient que sur lui, titubant, se repose

Le Bâtiment social. « Au crime horrible il faut
Par le meurtre répondre ». Et sa voix qui résonne,
Dans le silence semble hurler à l’échafaud…
De dégoût, à l’ouïr, mon être entier frissonne…

E. Armand

The Man of Blood.

A sinister figure with his bitter stare, certain of impunity, the public prosecutor insists that we kill;
By turns threatening, persuasive and irritated, cloyingly sweet at times, his words pursue pity even in the deepest recesses of the hears of those who will judge, to force open its final refuge and drive it out.
Biting, cruel, mocking, he can be all this without risk.
There is no subterfuge, appealing to low instincts still sleeping fitfully, to exaggerations that will inflate his case…
Minister of vengeance, he knows that all is permitted to him, that the tottering social structure rests on him.
“To this horrible crime, we must respond with murder.”
And his voice, which reverberates in the silence, seems to scream for the scaffold…
Hearing it, my whole being shudders with disgust…

E. Armand

Ma propagande.

Je souhaiterais volontiers l’avènement d’une société anarchiste individualiste, d’une société dont les constituants, isolés ou associés ,ne voudraient ni jouer le rôle de dominés ni remplir le rôle de dominateurs. D’un milieu dont la règle de conduite, inscrite dans les cerveaux et gravée dans les cœurs-tiendrait en deux lignes: « Tiens compte du développement d’autrui comme tu désires qu’il tienne compte du tien; interdis-toi de t’immiscer en ses affaires comme tu souhaites qu’il n’intervienne pas en les choses qui te concernent personnellement ». Qui, je rêve parfois d’un ensemble social où « l’équité au point de départ» ferait partie à un tel point du
contrat social tacitement et implicitement accepté et reconnu par tous qu’ “exploiter son semblable” serait considéré comme un crime, comme le plus grand des crimes. Mais. mon expérience me montre que c’est folie pure d’attendre, pour un temps plus ou moins rapproché, l’avénement de pareil état d’être et de choses. Je doute que les hommes en général puissent se passer de l’autorité haïssable. J’ignore si la hideuse exploitation n’est pas fonction de notre conception de la production et de la consommation. Et à cause de ce doute, et à cause de cette ignorance je ne me sens pas libre de pousser indistinctement chacun à la révolte. Je suis certain que la propagande irraisonnée des idées anarchistes a conduit plusieurs vers une ruine morale, sinon pis. Or, je ne veux la ruine d’aucun ; je cherche à faire se révéler en quelques-uns l’antiautoritarisme que repose, latent, au fond de leur être intime. Ma propagande n’est pas une propagande de convertisseur ou de barnum. C’est une propagande de sélectionnement. Je suis à la recherche des anarchistes individualistes « qui s’ignorent ». Et je me refuse, pour qu’ils se manifestent à eux-mêmes tels qu’ils sont, à user de procédés démagogiques. En proclamant que l’anarchisme individualiste est en premier lieu une attitude intellectuelle, une pratique morale, une réalisation intérieure, voici qu’un tri se produit de lui-même. Et s’éliminent ceux qu’attirerait seul l’appât des perspectives des résultats économiques immédiats. Et voici que prend racine l’œuvre sérieuse, profonde, la formation de l’être que ne troublent les défaites d’ordre purement matériel. Cela parce qu’il les domine et n’accepte point d’être dominé par elles.

E. Armand.

TRANSLATION

Mon Anarchisme

J’aime la liberté, l’indépendance ; je veux agir selon ma fantaisie, à ma guise; m’insoucier du sifflet de l’usine comme des reproches du contremaitre ; me libérer de la crainte de ne pas satisfaire aux exigences d’un patron comme du souci d’être mal servi par des employés; ne connaître ni le ton arrogant du maître ni la mine obséquieuse du valet; ne me courber devant personne, car je suis orgueilleux, fier et ne connait rien qui me soit supérieur. Ni m’associer avec des esclaves en vue de leur exploitation: il me faudrait compter avec leur force, discuter le contrat, les surveiller pour qu’ils produisent à mon gré. Les esclaves sont une chaîne, un tourment, un souci que je ne puis supporter. Je veux être libre.

Je ne veux obéir ni commander à qui que ce soit; et, comme on se sert de mots pour définir les pensées, les idées, les sensations, je cherche celui qui définit mon tempérament. De même que celui qui est riche en sang est dit: « sanguin », — de même que celui qui vibre et s’émeut dans la contemplation de la nature, ou éprouve le besoin d’exprimer ses sentiments, ses impressions au moyen de couleurs, de sons et de mots se dénomme « artiste », — moi, je définis mon état d’être, mon tempérament par le vocable anarchiste, autrement dit: « négateur d’autorité.»

Qu’est pour moi ce qualificatif d’anarchiste ? Un programme? Que non. Toujours, je suivrai ma fantaisie; mes actions concourront constamment à ma jouissance. J’ai vu dans le mot , « anarchie » un terme me définissant, non un règlement auquel je doive conformer mes actes. Je n’ai pas à m’informer si tel geste ou telle attitude est anarchiste; seul, savoir si j’en tirerai soit profit soit plaisir m’intéresse. Mon acte sera forcément anarchiste, puisque subir l’autorité m’est une souffrance et l’exercer une gêne.

Francis Vergas.

My Anarchism

I love liberty, independence. I want to act as I please, according to my fancy; to care nothing for the factory whistle and the foreman’s rebukes; to free myself from the fear of not satisfying the demands of a boss and from the worry of being ill served by employees; to know neither the arrogant tone of the master nor the obsequious look of the servant; to bow before no one, for I am proud and recognize nothing superior to myself. I do not wish to associate with slave with the intent of exploiting them: I would have to account for their strength, discuss the contract and watch over them so that they produce as I wish. Slaves are a chain, a torment, a concern that I cannot bear. I want to be free.

I don’t want to obey or to command anyone; and, as we use words to define thoughts, ideas and sensations, I seek the one that defines my temperament. Just as one who is rich in blood is called “sanguine,” — as one who is thrilled and moved by the contemplation of nature, or feels the need to express their sentiments and impressions by means of colors, sounds and words is caled an “artiste,” — I define my own state of being, my temperament by the term “anarchist,” which means “one who denies authority.”

What does the term anarchism signify for me? A program? Not at all. Always, I will follow my fancy; my actions will constantly contribute to my enjoyment. I have seen in the term “anarchism” a term that defines me, not a rule to which my acts must conform. I do not ask if a given act or attitude is anarchist; I am only interested in knowing if I will draw some profit or pleasure from it. My act will necessarily be anarchist, since for me submission to authority is suffering and exercising it is a bother.

Francis Vergas.


les Réfractaires no. 7-8-9 (fin mars-15 mai 1913)

  • Jules de Gaultier, “Pour faire réfléchir” — 25
  • Rémy de Gourmont [selection] — 25
  • E. Armand, “Du haut de ma tour d’ivoire : Pessimiste! ; Terrain de rencontre ; Mort glorieuse? ; Ignorance” — 25-27.
  • Louis Dalgara, “Pierre au jardin” — 27
  • Robert Delon, “Le Silence” — 28
  • Errata — 28
  • Benjamin de Casseres, “Plaidoyer en faveur du polythéisme” — 28-29
  • August Sabatier [selection] — 29
  • Ernest Mac Gaffey, “Analyse” — 29
  • Libero Tancredi, “Etudes sur le Capitalisme” — 29-30
  • Le Rétif, “Un livre d’Esthétique” — 30-31
  • Eug. Bizeau, “Ballade printanière” — 31
  • J. William Lloyd [selection] — 31
  • D’un projet de Milieu anarchiste individualiste — 31 1
  • Jean Bouchard, “Pourquoi j’aime ma vie” — 31
  • Max Dankwart, “Opinions et documents : Lettre d’Allemagne” — 31-32
  • E. A., “Entre Nous” — 34
  • E. A., “Les livres” — 34

Du haut de ma tour d’ivoire

[…]

Mort glorieuse ?

D’autres que moi — & mieux que moi — ont fait ressortir de quelle cruauté basse s’accompagne l’exercice de la vengeance parmi les hommes. Quelle lâcheté dans ce supplice infligé à coup sûr, à l’abri, sans avoir rien à redouter, à des êtres qui au moins ont à leur actif d’avoir agi à leurs corps défendant. Mais, d’un autre côté, peut on dire que constitue une fin glorieuse, digne d’un réfractaire, d’être trainé, poussé, jeté sous le couteau d’un infâme machine à tuer — en présence des magistrats satisfaits, des policiers narquois et des reporters railleurs ? Cela fera-t-il enfin réfléchir ?

[…]

From the Height of My Ivory Tower

[…]

Glorious Death?

Others than me — & better than me — have emphasized what low cruelty accompanies the exercise of revenge among men. What cowardice in this torture inflicted, without fail, from a position of safety, without having anything to fear, on beings who at least have to their credit for having acted despite themselves. But, on the other hand, can one can say that it constitutes a glorious end, worthy of a refractaire, to be dragged, pushed, thrown under the blade of an infamous killing machine — in the presence of smug magistrates, sneering police officers and mocking reporters? Will it finally make people think?

[…]


  • “La verité sur les Anarchistes individualistes.” [1913?] [single sheet]

The text refers to and largely reprints “Du haut de ma tour d’ivoire : Terrain de rencontre,” in the previous issue, and the sheet should be treated as a supplement to les Réfractaires no. 7-8-9 (fin mars-15 mai 1913.)

 


La vérité sur les Anarchistes Individualistes.

Sous le titre de Le Terrain de Rencontre s’est formée une libre Association de camarades:

1° — se dénommant Anarchistes Individualistes, c’est à dire : négateurs de l’Autorité du milieu ou d’autrui sur l’Individu & de son corollaire économique : Exploitation de l’Individu par autrui ou le milieu ; se réservant d’utiliser pour leur avantage toutes les conséquences découlant de celte altitude négative ;

2° — se refusant à être sciemment des dominateurs, des exploiteurs ou des parasites; ou encore à être des agents directs ou des auxiliaires d’agents d’autorité ou d’exploitation ; se refusant à rien faire ou entreprendre volontairement qui tendrait à frustrer le producteur de la valeur de son produit ou à l’empêcher d’en disposer à son gré; se désolidarisant logiquement de toute action visant à écraser davantage les écrasés ; préférant se situer „hors du troupeau” à prendre place parmi ceux qui le tondent ;

3° — combattant l’ingérence d’Autrui, du Milieu ou de l’État dans leurs affaires & s’interdisant l’immixtion dans les affaires des autres; déclarant n’être comptables qu’à eux-mêmes de leurs faits & gestes, et s’efforçant de ne jamais mettre aucun de leurs camarades dans la situation d’avoir à rendre compte des leurs à qui que ce soit; se refusant à participer à tout mouvement ou action impliquant subordination de l’être individuel à un ensemble social quelconque ; n’envisageant dans l’association qu’un moyen de sauvegarder leur ‘autonomie individuelle ;

4° — niant à la Violence une valeur éducative quelconque; lui refusant une efficacité durable dans la résolution des conflits divisant individus ou collectivités ; la considérant comme le signe par excellence de l’exercice de l’Autorité ; s’interdisant de l’employer en aucun cas à l’égard des personnes paisibles ; ne l’admettant à litre de tactique qu’à la dernière extrémité, comme réponse à une agression non provoquée ou à un acte de spoliation brutale, ou en cas de suppression de la liberté d’expression de la pensée individuelle ;

5° — réagissant contre la „tendance illégaliste”: pis aller que l’expérience à démontré excessivement et inutilement dangereux, néfaste au développement intérieur & à l’épanouissement extérieur de la vie individuelle, n’affranchissant économiquement à aucun égard ; se désolidarisant en tous cas de tout geste illégaliste impliquant attentat contre la personne ;

6° — toujours prêts à accueillir la discussion de leurs opinions pourvu que soil de rigueur l’appréciation des idées opposées; en matière d’acquisition de connaissances, pratiquant la méthode de Libre examen et toujours disposés à accueillir les valeurs nouvelles qui se présentent; en matière sexuelle, laissant à chacun la faculté de se déterminer consciemment comme il l’entend ; n’envisageant jamais la Femme comme inférieure à l’Homme et préconisant son Affranchissement économique; se refusant à qualifier les actes publics de qui recherche ou partage leur camaraderie, pourvu que ces actes soient conséquents avec ses déclarations, c’est à dire exempts de contrainte à l’égard d’autrui; plaçant la Réciprocité à la base de la “camaraderie” ou de “l’association”;niant toute solidarité autre que celle qu’ils ont expressément consentie;

7° — amants passionnés de « la Vie vécue hors l’Autorité » tendant cependant à éliminer de leur existence quotidienne tout ce qui n’est pas indispensable à la Jouissance équilibrée de la vie, risque de les diminuer intérieurement ou menace de les priver de la Puissance de distinguer entre l’Us et l’’Abus; en faisant une affaire d’appréciation personnelle; sans tomber dans l’exagération des outrances doctrinaires ou présenter comme panacée un régime hygiénique ou thérapeutique particulier ;

8° — se déclarant, par rapport à l’ambiance actuelle, individuellement asociaux, amoraux, alégaux, adoptant par conséquent une altitude e réfractaire» à l’égard de la Société; poursuivant logiquement une propagande active contre :

  • l’État, les Privilèges & les Monopoles qu’il soutient et les Institutions qui le soutiennent,
  • la Propriété-spoliation,
  • toute conception, tout régime impliquant restriction à la liberté économique de l’être individuel [c’est à dire lui interdisant la p: on inaliénable du moyen de production et la libre & entière disposition du produit] ou intervention du milieu dans les relations entre individus;
  • le Parlementarisme, le Militarisme, le Cléricalisme,
  • et tout ce qui est tenu pour, enseigné ou imposé à titre de credo, dogme, contrat, critérium, formule ou étalon définitif, irrevisable, exclusif ou irrévocable;

9° — foncièrement athées & areligieux, cependant prêts et sans arrière pensée à considérer comme des camarades les spiritualistes individuels d’accord avec eux sur les définitions qui précèdent ;

10°— tenant en premier lieu l’anarchisme individualiste, pour une altitude intellectuelle, une réalisation intérieure, une méthode de vie et d’activité en devenir;

les camarades dont s’agit tiennent à déclarer que cette énumération de points de vue, utiles à exposer, à titre d’indications pratiques pour se reconnaitre, se différencier ou se sélectionner —pour situer leur tendance à l’égard des amis, des hostiles, des confusionnistes & du public — ne sauraient en aucun cas être regardée comme l’esquisse d’un corps de doctrines ou une collection de règlements,

S’adresser pour tous, renseignements concernant ce groupement à E. ARMAND, au bureau des Réfractaires, 2, cité Saint-Joseph (rue de Châteaudun), à Orléans.

Nous tenons cet exposé à la disposition des camarades au prix de 0 fr. 50 le cent.


Les Réfractaires no. 10-11-12 (15 mai-fin juin 1913)

  • Georges Guy Grand, “Pour faire réfléchir” — 33
  • R. W. Emerson [selection] — 33
  • E. Armand, “Du haut de ma tour d’ivoire : Exploits de gouvernants ; Exploits de gouvernés ; De l’instinct, &c.” 33-34.
  • Henry Meulen, “L’illusion fondamentale du socialisme” — 34-35
  • Philibert Blanc, “Orgueil” — 36
  • Oberdan Gigli, “Les sources grecques de l’anarchisme” — 36-37
  • “La Sagesse Orientale” [selection] — 37
  • E. Armand, “Rimes païennes” — 37
  • M. Duffin, “Le laboureur” — 37
  • Payot [selection] — 37
  • E. Armand, “Epître à Thysis” 37
  • Le Rétif, “Un livre d’Esthétique” — 38
  • D’un projet de Milieu anarchiste individualiste — 38-39
  • Thomas Preston Lockwood, “La Différence” — 39
  • Ramon Suarez, “Opinions et Documents : Un projet de colonie naturiste” — 39 [Nueva Ciencia]
  • John Nicolas Beffel [selection] — 39
  • Walt Whitman [selection] — 40 [“Est-ce que je me contradirais ? Cela se peut, je me contredis en effet. Je suis vaste. Je contiens des multitudes.”]

Rêve païen

Aimant la vie, aimant l’amour, aimant Ia chair,
Il m’arrive parfois, remontant des années
Le cours lointain, de voir, en mon rêve, une mer
D’azur comme le ciel, et des rives baignées

D’une lumière ardente et limpide. À Vénus,
Un temple consacré décore une colline,
Tout proche, et dans un bois d’oliviers dansent nus,
Lascifs, de Pan des fils et des filles… Divine,

La brise douce exhale et sème le désir.
La volupté m’entoure et je me sens comme ivre…
O coupe qui jamais ne s’épuise… Saisir
D’une femme le corps qui palpite et se livre,

L’étreindre, l’enserrer, se donner en retour,
Dans un geste, tout soi, sans retenue… O joie
Tout soi… Pourquoi faut-il que se lève le jour
Et que meure le songe auquel j’étais en proie ?

(Les Réfractaires nos. 10-11-12)

Pagan Dream

Loving life, loving love, loving the flesh, I sometimes see, retracing in my dreams the course of distant years, a sea blue as the sky and banks bathed in a clear, blazing light.

A temple, dedicated to Venus, crowns a hill, while nearby, in a wood of olive trees, the lusty sons and daughters of Pan dance naked…

Divine, the gentle breeze exhales and sows desire.

I am encircled by delight and feel like I am drunk…

O cup that never runs dry…

To grasp the body of a woman who quivers and surrenders, to embrace her and hold on tight, giving myself in return, my whole self, with one movement, without restraint…

Oh, joy! My whole self…

Why must the day break and why must the dream that gripped me fade away?

(Les Réfractaires nos. 10-11-12)


  • E. Armand, “Du haut de ma tour d’ivoire,” Les Réfractaires deuxième série no. 6 (juillet-août 1913): 41-45.
  • E. Armand, “Le spectre déambulant,” Les Réfractaires deuxième série no. 6 (juillet-août 1913): 56.

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  • E. Armand, “Du haut de ma tour d’ivoire,” Les Réfractaires 2 no. 7 (septembre-mi-octobre 1913): 73-77.
  • E. Armand, “L’occasion qui passe…,” Les Réfractaires 2 no. 7 (septembre-mi-octobre 1913): 88.
  • E. Armand, “Ce que nous sommes, nous le restons,” Les Réfractaires 2 no. 7 (septembre-mi-octobre 1913): 97-101.

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  • E. Armand, “Du haut de ma tour d’ivoire,” les Réfractaires 2 no. 8-9 (novembre-décembre 1913): 108-117.

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  • E. Armand, “Du haut de ma tour d’ivoire,” Les Réfractaires 2 no. 10 (1914): 145-149.
  • E. Armand, “Portrait,” Les Réfractaires 2 no. 10 (1914): 151-152.
  • E. Armand, “La neige,” Les Réfractaires 2 no. 10 (1914): 162.

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Les Réfractaires 2 no. 11-12 (1914)

 

  • E. Armand, “Du haut de ma tour d’ivoire,” Les Réfractaires 2 no. 11 (1914): 169-174.
  • E. Armand, “Un mot,” Les Réfractaires 2 no. 11 (1914): 176. [verse]
  • E. Armand, “Amoral,” Les Réfractaires 2 no. 11 (1914): 184.
  • E. Armand, “A ne rien faire,” Les Réfractaires 2 no. 11 (1914): 191. [verse]

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  • E. Armand, “Du haut de ma tour d’ivoire,” Les Réfractaires 2 no. 13-14 (1914): 201-206.
  • E. Armand, “Souhait,” Les Réfractaires 2 no. 13-14 (1914): 223.

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  • E. Armand, “A nos abonnés—Circulaire A,” Les Réfractaires troisième série (1915): 223. [single sheet]

Troisième Série. — 1914
(An 13.455 de la première éclipse reconnue)

…les chiens aboient,
la caravane passe…

A nos abonnés.

Circulaire A.

J’ai attendu chaque jour que s’éclaircisse la situation pour lancer le 15e fascicule des « Réfractaires », mais il semble au contraire que nous volions à la rencontre d’évènements incalculables. Si bien que nos fascicules ne trouveraient plus chez eux maints de ceux auxquels ils sont destinés. Dans ces conditions, je pense que le plus sage est d’attendre que l’état de choses redevienne normal pour reprendre la publication de notre recueil.

L’essential, dans la phase actuelle, est de conserver entre nous le contact intellectuel, puis de mettre en pratique la camaraderie effective qu’elle implique. Pour mois, j’ai déjà résolu de me mettre à la disposition de ceux auxquels je puis être utile, de me rendre même auprès d’eux, s’ils promets dans la mesure, bien entendu, de mes possibilités. Que chacun, dans sa sphère, en fasse de même, et les amertumes à prévoir en seront peut être adoucies…

De coeur à chacun.

Le 4 août 1914.

E. Armand.

S’adresser pour tout ce qui concerne la Rédaction et l’Administration :
à E. ARMAND, 22, cité Saint-Joseph (rue de Chateaudun), ORLEANS

Prix de l’abonnement pour un an : 2 fr. (Par recouvrement 2,35)
Extérieur (U. P. U.) : 2 fr. 50. Un fascicule 0 fr. 20 (Extra 0 fr 25)

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