E. Armand, “Ouragan / Hurricane” (1906)

Ouragan

1. Des monceaux de ruines. Des bûchers. Du sang. Des pleurs. Des cris déchirants. Des appels désespérés, entrecoupés de silences terrifiants. Des supplications navrantes, des rires insensés.

Des rumeurs vagues comme la brume, frissonnantes. Des bruits rauques comme les flots lorsqu’ils heurtent les roches à fleur d’eau.

C’est le vent de la liberté qui souffle.

2. Coutumes de jadis, scrupules respectables. Morales, règlements, préjugés vénérables. Codes, livres sacrés, dogmes, patrie, honneur. Famille, réligion, foyer, vertu, pudeur. Pénates, dieux lares, frontières. Crainte du qu’en dira on. Frayeur de l’au-delà. Craintes des sanctions à venir où présentes. Crainte du gendarme. Respect du drapeau, du juge, du législateur, du magistrat, de la police, du prêtre.

Tout cela gisant entassé, mutilé, broyé, déchiré, déchiqueté, en loques. Tout cela flambant, brûlant, fumant.

C’est le vent de la liberté qui attise.…

3. Un cœur qui se débat, une âme en proie au doute. Un esprit hésitant et qui cherche sa route. Tous les appuis qui s’effondrent, font défaut, s’affaissent, s’évanouissent. Le dégoût de l’existence inutile, la crainte de l’indéfini, le regret des béquilles d’antan. Toute une nébuleuse de pensées qui vont, viennent, gravitent les unes autour des autres, se repoussent, s’attirent, se confondent, se séparent. La paix succédant au trouble pour faire bientôt place à la détresse, un retour vers le passé, une enjambée vers le devenir, un recul nouveau, un nouvel élan.

Tout un chaos d’actes, de faits, d’idées incohéremment distribuées, incompréhensibles, inexplicables, inouïs.

C’est le vent de la liberté qui purifie…

4. Une âme sereine comme les ondes d’un lac. Un ciel pur comme le cristal. Des reins ceints pour les longs trajets, pour les voyages à la découverte, pour les expériences aventureuses. De la curiosité, mais nulle crainte de l’inattendu. De la passion, mais point de fanatisme. Le frôlement des précipices, mais un pas équilibré. Le cerveau en activité. Les sens en éveil. Le sentiment bien net d’un SOI indépendant de tous les jugements humains mais incapable pourtant, pour s’extérioriser, de se passer des autres hommes. Un char à mille fougueux coursiers mais les rênes en main ferme.

Le désir intense, brûlant, d’approfondir la vie, d’en sonder le mystère, d’en connaître les manifestations, d’en jouir sous toutes les formes, mais la maîtrise et la perception consciente des émotions, des sensations, des jouissances.

Le vent de la liberté a passé.

E. Armand.

Hurricane

1. Heaps of ruins. Pyres. Blood. Tears. Harrowing cries. Desparate appeals, interspersed with terrifying silences. Pitiful supplications, mad laughter.

Murmurs, quivering, hazy and indistinct. Raucous noises, like the waves when they crash into the rocks.

It is the wind of liberty that whispers.

2. Ancient customs, respectable scruples. Morales, rules, venerable prejudices. Codes, sacred books, dogmas, homeland, honor. Family, religion, home, virtue, modestly. Gods of the fields and of the hearth, borders. Fear of what people will say. Fear of the hereafter. Fear of future or present sanctions. Fear of the gendarmes. Respect for the flag, for the judge, for the legislator, for the magistrate, for the police, for the priest.

All of that lying piled up, defaced, crushed, ripped up, torn to shred, in rags. All of that burning, blazing, smoking.

It is the wind of liberty that fans the flames.…

3. A heart that struggles, a soul beset by doubt. A hesitant spirit that seeks its path. All the supports that crumble, fail, subside, vanish. Disgust with a useless existence, the fear of the undefined, regret for the crutches of past times. A whole nebula of thoughts that go, come, revolve around one another, repel one another, attract one another, become mixed, separate. Peace following trouble, to soon give way to distress, a return toward the past, a stride toward the future, a new retreat, a new surge.

A total chaos act, facts and ideas, incoherently distributed, incomprehensible, inexplicable, unheard of.

It is the wind of liberty that purifies…

4. A soul calm as the waves on a lake. A sky pure as crystal. Loins girded for long travels, for voyages of discovery, for daring experiments. Curiosity, but no fear of the unexpected. Passion, but not fanaticism. The skirting of the abyss, but a balanced step. The brain active. The senses awake. The clear point of view of a SELF independent of all human judgments, but still incapable, in order to express itself, of doing without other men. A chariot with a thousand spirited steeds, but the reins in a firm hand.

The intense, burning desire to deepen life, to probe its mysteries, to know its manifestations, to enjoy it in all its forms, but the mastery and the conscious perception of the emotions, the sensations, the pleasures.

The wind of liberty has passed.

E. Armand.

E. Armand, “Ouragan,” L’Ère nouvelle 3 no. 39 (15 Janvier 1906): 8.

[Working Translation by Shawn P. Wilbur]

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Independent scholar, translator and archivist.

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