E. Armand, “Points de repère” (Le Libertaire, 1924)

Points de repère

Sympathie et Compassion

Témoigner de la sympathie, de la compassion, non pas à tout le monde, sans discernement, vaguement, mais à des êtres qui nous intéressent ou auxquels nous nous sentons liés par des affinités d’un genre ou d’un autre — cela n’est aucune une preuve de faiblesse ou de « sensiblerie», c’est simplement mettre en œuvre notre appareil sentimental. Il y a plus de véritable force à montrer, en certains cas bien déterminés, de la tendresse et de l’affection, qu’à fuir cette « expérience ». J’estime que celui qui témoigne de la sympathie — dans le sens le plus profond du mot — possède une valeur beaucoup plus grande que celui qui s’est abstenu de donner libre cours à ses instincts de compassion. Dans maints cas d ailleurs, j’ai trouvé que cette abstention état synonyme de crainte.

Vouloir demander la sympathie n’est pas non plus une preuve de faiblesse, surtout si c’est un milieu particulier ou une personnalité spéciale que vise votre désir de sympathie. Vouloir la sympathie c’est vouloir retrouver en autrui comme en écho de son état d’être, une appréciation de son effort. « Voilà dix ans que je n’ai pas entendu une parole qui m’ait touché », se plaignait douloureusement Nietzsche, ce grand solitaire. Quelle leçon ! Vouloir la sympathie — bien entendu en dehors de toute obligation — la sympathie qui ranime, réchauffe ou rafraîchit selon l’acuité ou la température de l’épreuve traversée, c’est en somme faire appel aux clauses de l’entente qui réunit tacitement des êtres épousant certaines aspirations semblables, nourrissant de la rie une conception a peu près similaire, poursuivant des réalisations presque analogues.

La prison et les prisonniers

On peut arriver à s’accoutumer à ce que quelqu’un des vôtres — quelque un d’aimé et de chéri — passe des mois et des années en prison, vive de la vie étriquée de l’emmuré. On peut s’y accoutumer à ce point que cela devienne ordinaire de ne pas voir cet être cher ou de ne l’entrevoir que de temps à autre — quelques moments — derrière un treillis grillagé. Il est vrai qu’on s’habitue à l’usine à la caserne, à la censure. à la guerre, au despotisme. Ainsi se confirme le fait que l’animal homo est le plus adaptable des vertébrés supérieurs.

Tout prisonnier se promet de regagner le temps perdu une lois qu’il sera « dehors » et de renouer les fils de sa vie interrompue. Mais le temps perdu ne se regagne jamais et il oublie que lorsque la détention a duré plusieurs années, les bouts de ces fils brisés sont excessivement difficiles à retrouver. Les circonstances et les êtres se sont modifiés. De plus, le malheureux engeôlé oublie l’atteinte que de longs mois d’emprisonnement apporteront — sauf rares exceptions — à sa vigueur et à son intelligence. Et, à sa « sortie », c’est cette constatation qui l’aigrit peut-être plus que toutes les autres conséquences de son exil forcé.

Qu’est-ce que le sentiment ?

J’appelle « sentiment » l’ensemble, la somme des actions et réactions, des manifestations lesquelles, chez un individu donné, se rapportent plus spécialement aux différents aspects de la sensibilité, aspects que l’on désigne ordinairement sous le nom de facultés, par exemple : l’amativité, l’affectivité, la sympathie, ou encore (quand elles revêtent un caractère violent), de passions. Je ne fais pas du sentiment l’idée d’une cloison étanche, fermée fatalement aux actions et réactions des manifestations qui se rapportent plus spécialement à ce qu’on a coutume de dénommer facultés intellectuelles ou morales, ou encore cérébrales, par exemple : le raisonnement, le jugement, la réflexion, le calcul, la volonté et ainsi de suite. Non. Je considère simplement « le sentiment » comme une face particulière de l’activité individuelle, comme l’est d’ailleurs « le raisonnement ». aspect qui varie d’importance et d’intensité selon chaque unité humaine. Je vais plus loin cependant, je considère que c’est en matière de sentiment que l’unité humaine se montre à l’état le plus primordial, le plus « nature », autrement dit que c’est dans le domaine du sentiment qu’elle emprunte le moins aux conventions, au convenu, à l’artificiel enfin.

Créateur égale destructeur

A quoi reconnaissez-vous le créateur ? A ce qu’il commence par détruire. Et détruire, c’est tout autre chose que remplacer. Celui qui remplace ne transforme pas. ne renouvelle pas, n’invente pas. En fait, il n’apport, il ne produit aucune valeur originale. C’est un modificateur de situations personnelles ou collectives, non un créateur. Mettre les savants à la place des ignorants, les littérateurs à la place des guerriers, les prolétaires à la place des capitalistes, ce n’est pas produire une « société nouvelle », c’est continuer, avec une autre enseigne, la même entreprise. C’est faire la même chose que remplacer le respect du prêtre par celui du législateur, le respect de Dieu par celui de la Loi. Le créateur, c’est celui qui détruire ce qui existe, qui l’annihile sans esprit de retour, en produisant un état de choses ou d’êtres, sans aucune analogie avec ce qui avait lieu autrefois. Ainsi, cette société-ci fonctionne au moyen de divers rouages dénommés Etat, Gouvernement, Justice, Armée, etc. Une société « nouvelle » ne le sera réellement que si ces rouages en ont disparu. Que l’action de gouverner soit exercée par une classe au lieu de l’être par une autre, que les lois soient éditées par tel elite legislative au lieu de l’être par un corps élu — rien n’est changé à l’essence du fonctionnement du milieu humain.

Surmonter ou résister ?

« Surmonte le mal par le bien. » Mais qu’est-ce que le bien ? Et qu’est-ce que le mal ? Tendre le joue gauche à celui qui vient de vous frapper sur la joue droite n’est pas une solution. Il y a des temperaments qui ne considèreront jamais comme le bien de ne pas resister à celui qui vous inflige sciemment une punition ou une souffrance. Oppose à ce qui t’est nuisible ce qui t’est utile — a ce qui t’opprime, ce qui te libère. Résiste à tout ce qui vise à entraver son développement et à mutiler ton activité. Résiste par l’affirmation de ta propre supériorité : tel l’aigle dont nul ne distance le vol — par la ruse : tel le serpent qui, faute de mieux, imagine d’être une branche de l’arbre sur lequel il a pris refuge. Mais résiste : l’essentiel — aigle ou serpent, c’est que tu ne te diminues pas à tes propres yeux. Et c’est là une problème d’une portée autrement pratique que celui du bien et du mal.

De l’analyse appliquée à la psychologie

Je ne crois pas que l’analyse appliquée à la psychologie donne des résultats exacts. Je ne crois pas qu’on puisse résoudre un être humain comme on résout une equation algébrique. Rien ne prouve, étant admis qu’une circonstance se produise, qu’un individu donné agira comme il l’a fait dans une circonstance précédente. Rien ne prouve non plus qu’étant analysée sa conduite dans une action antérieure, tel individu se conduira de même — cette action viendrait-elle à se representer exactement.

Il est impossible de connaître tous les éléments determinants d’un acte, non seulement les éléments actuels, mais encore les éléments passés : influence personnelle des ascendants, influence du milieu où ceux-ci ont vécu, influence particulière d’un de ces ascendants, etc. Dans les déterminantes d’un acte, il y a une certaine dose d’imprévisibilité, une inconnue dont l’intensité plus ou moins forte est à meme de dérouter l’analyse la plus perspicace.

E. Armand.

  • E. Armand, “Points de repère,” Le Libertaire 3e série, 30 no. 20 (6 Janvier 1924): 1-2.

TRANSLATION

POINTS DE REPÈRE

Le risque et la volupté.

Je suis l’adversaire résolu de tout plan d’organisation précaire qui supprime le risque et bannit l’aventure. C est par son effort que l’individu doit conquérir la jouissance de sa vie. Là d’où l’aventure a disparu, il ne reste plus que le réglé ; là où il n’y a plus de braconniers, il ne reste plus que le garde-chasse. Là d’où le risque a été banni, il ne reste plus que des êtres taillés ou confectionnés sur le même modèle : des automates. des fonctionnaires, des administrés. Là où la bohème est morte, il n’y a plus que des gens rangés.

Je m’insurge contre les religions ou les morales qui prêchent, enseignent ou préconisent le mépris de la volupté. Qu est-ce que la volupté ? — sinon un état spécial de notre sensibilité qui nous permet d apprécier, de jouir avec une intensité extrême et une violente passion des aspects divers de la vie. Ce n’est pas seulement l’aspect sensuel de la vie qui est susceptible d’être senti avec volupté : tous les aspects de la vie peuvent être appréciés de cette façon : la poursuite d’une recherche scientifique l’accomplissement d’une besogne manuelle, l’entreprise d’un voyage, la confection d’un poème, la composition d’un morceau de musique, la culture d’une pièce de terre, le manger et le boire même. Il approche bien près de l’individu-type celui qui a acquis ou conquis une aptitude à jouit de sa vie, telle, que, quoi qu’il sente, crée ou imagine, il se meut dans une atmosphère de volupté.

L’amitié et l’amour.

« L’amitié survit à l’amour ». C’est-à-dire que l’aspect fondé et éprouvé de l’affection dure encore,- tandis que pâlit de plus en plus, l’aspect uniquement émotionnel et superficiel de l’attraction physique.

La marche rectiligne.

La marche rectiligne n’indique pas toujours l’homme fort — le plus souvent, au contraire, elle est un signe de médiocrité. Qu’est-ce qui caractérise l’homme médiocre en effet ? C’est qu’il ne porte ombrage à personne et que personne ne songe à mettre des obstacles en travers de son chemin.

Qui dit vie où abonde la lutte — c’est-à-dire vie origine — ne dit pas chemin en ligne droite. Car la lutte implique les sinuosités. les sentiers de chèvre, les avances de flanc, les reculs, les retours au point de départ, s’il le faut. Quand cm lutte, c’est pour remporter la victoire, et il faut user de bien des stratagèmes parfois pour remporter la victoire.

Trop grossier ou trop sombre.

J’ai sous les yeux une édition classique des « Voyages de Gulliver » — un des livres les plus puissants de critique sociale et individuelle qui aient jamais été écrite, soit dit en passant. Or ce livre, étant à l’usage des classes, est expurgé : comme l’explique la préface, on a enlevé ce qui paraîtrait ou o trop grossier » ou « trop sombre ». Dans cela tient toute l’éducation classique : il ne faut pas que le a trop grossier » ou le a trop sombre » paraisse ; il ne faut laisser des descriptions de la vie individuelle et de l’évolution sociale que le poli ou le brillant, c’est-à-dire l’artificiel. Et c’est ainsi qu’on forme des « ignorants » ; car, dans la vie et dans la nature, le grossier et le sombre coexistent avec le raffiné et l’éclatant : ils en sont l’envers ou l’endroit, comme on voudra.

La vie complexe.

Vivre d’une vie complexe n’est pas chose facile après tout. Je crois qu’on pourrait compter sur les doigts les êtres humains aptes à vivre d’une vie réellement complexe, c’est-à-dire à mener de front plusieurs existences qui ne s’enchevêtrent, ni ne se confondent. Quel épanouissement des facultés chez les êtres capables de se manifester, de se Tépandre ainsi en plusieurs activités dont aucune ne contrarierait sa voisine ! Quelle connaissance de soi-même et d’autrui il en résulterait ! Quelle richesse, quel capital que cette accumulation d’expériences ! Il est infiniment probable que l’homme-type du devenir ne sera pas l’homme d’un but unique — the man of one purpose — mais l’homme aux desseins multiples, aux multiples rayonnements, assez puissant et assez énergique pour mener parallèlement et simultanément plusieurs existences. J’aime à croire qu’il y sera merveilleusement aidé par les innombrables associations volontaires qui existeront alors et qui se donneront comme but, chacune en leur sphère, de ne laisser inexploré aucun des domaines où il est loisible à l’être humain de poursuivre ses investigations et d’atteindre des réalisations d’un genre ou d’un autre.

Se faire valoir.

« Humiliez-vous. Soyez humbles. Courbez-vous sous la volonté du Maître des deux et de la terre ».— Voilà tout le christianisme. Je vous propose, non pas d’être des suffisants, des fats ou des prétentieux, mais de travailler à acquérir une notion aussi juste que possible de « votre valeur » — puis, cette notion acquise de « vous faire valoir i» selon vos aptitudes et vos aspirations. Dressez-vous de toute votre hauteur. Si vous vous courbez parce que la perte n’est pas assez élevée, faites-le en vous révoltant en votre for intime et redressez-vous un fois l’huis franchi — à moins, si les on dit vous laissent froids, que vous ne préfériez passer par la croisée.

Réciprocité.

Au détour d’une rue, je rencontrai Archippe. — Maître, commença-t-il… Ça flatte toujours un peu la vanité, même quand on se prétend mort à ces choses-là… Maître, tenez-vous toujours la réciprocité comme base des rapports entre les humains ? — Certes oui et plus que jamais. — Eh bien, n”est-ce pas la réciprocité même qu’en échange de l’entretien que j’assure à ma famille, ma femme me conserve une fidélité impeccable ? — Tu ne t’es donc pas regardé, malheureux ? Tu as le cheveu rare, le regard éteint, la voix sans éclat, le geste sans audace… La réciprocité s’accomplit pleinement du fait que ta compagne accepte de cohabiter avec toi. fait comme tu es… Mais Archippe s’était déjà enfui.

Demeurer jeune.

Dire d’un producteur intellectuel, écrivain ou artiste, qu’il est demeuré « jeune » ne signifie pas, bien entendu, que grâce à un miracle, il a pu se soustraire au mécanisme du déterminisme universel qui fait parcourir un même cycle à tous les organismes vivants : naissance, croissance, déclin, mort. Cette locution exprime tout simplement qu’en dépit des hivers qui ont pu s’accumuler sur son front, 1 Intellectuel dont s’agit n’a rien perdu de l’originalité, de la hardiesse, du dédain des formules scolastiques et de la facilité à la diversité qui caractérisaient les débuts de sa production.

On sait que l’observation a maintes fois démontré qu’en ce qui concerne les affaires courantes de l’existence, l’on n’a jamais que l’âge qu’on se sent, a fortiori lorsqu’il s’agit de la conception des idées et de la matérialisation des enfantements de la pensée.

C’est ainsi que tel intellectuel qui nombre à peine vingt-cinq printemps peut être classé parmi les vieillards qui exploitent encore la branche littéraire ou artistique dans laquelle il opère. On pressent, à la lecture ou à l’examen de ses toutes premières productions que son esprit ne brisera jamais le moule au-dedans duquel mijote son activité. Littérateur, son dernier roman, son poème ultime portera empreinte de son jet initial. Artiste, son dernier tableau, son dernier livret, sa statue dernière révéleront les mêmes procédés de composition que ses premiers travaux. non point du tout qu’il ait atteint dès l’abord cette perfection dans les résultats qui rend presque inutile, pour quelques rares exceptions, un développement ultérieur ; mais bien parce que, dès le principe, ri est manifeste que cet intellectuel s’est inféodé à quelque routine, enrôlé dans quelque école à laquelle il restera fidèle jusqu’à la fin — à la façon dont le chien reste fidèle à son maître et à sa niche.

Mais ce n’est point à ces remarques générales que je voudrais m’en tenir. Je veux essayer de rechercher à quels signes évidents l’on peut reconnaître qu’un écrivain ou un artiste est « resté » jeune — jeune de conception et jeune d’exécution — autrement dit audacieux, vigoureux, ardent ; l’esprit aux aguets, entendement à l’affût ; ouvert aux déductions qui jaillissent de 1 imprévu — qui sourdent des expériences nouvelles, des sensations fraîches.

Ma thèse est celle-ci : que c’est dans le rôle plus ou moins prononcé que l’aspect sexuel de la vie joue dans sa production qu’on peut déterminer, qu’on peut se rendre compte de la vitalité d’un producteur intellectuel.

Il ne s’agit pas ici de l’aspect sexuel de la vie envisagé comme spécialité de production intellectuelle — on peut traiter toute sa vie de la question sexuelle d une manière froide, compassée, machinale,; comme on traiterait froidement , machinalement de n’importe quel autre sujet. Je parle de l’aspect sexuel de la vie en me plaçant au point de vue de la nature, qui ne sépara pas la floraison et l’épanouissement des organismes vivants de la faculté, de la sensibilité sexuelle. En d’autres termes, je pose que l’artiste, l’écrivain, demeurera jeune et vivant dans la mesure où il restera « amoureux » — je n’emploie ce terme un peu vulgaire que parce qu’il exprime bien ce que je veux expliquer. Le jour où pour une raison ou une autre, l’intellectuel cessera d’être amoureux, sa production portera les marques d’une décadence, d’une caducité, d’une cristallisation indécrottables. Même alors qu’on y rencontrerait une apparence d’intérêt au fait amoureux.

Je maintiens que les romanciers, les poètes, les artistes, etc., qui ont eu le bonheur de faire vibrer l’intelligence et d’émouvoir les sens de ceux qui s’intéressaient à leur labeur — l’ont dû à ce qu’ils sont demeurés amoureux jusqu’à la fin. Leur intérêt pour l’expérience amoureuse se montrait, se glissait, apparaissait enfin sous une forme ou sous une autre dans toute œuvre qui émanait d’eux. Non point, après tout, que l’amour formât le thème inéluctable de leur productivité, mais c’est parce qu’ils étaient amoureux — autrement dit sensibles à la face amoureuse de la vie — que leur œuvre reflétait de si remarquables qualités d’invention. d’imagination, de variété ou de fraîcheur — une pareille spontanéité et un tel brio.

E. ARMAND.

  • E. Armand, “Points de repère,” Le Libertaire 3e série, 30 no. 57 (12 Février 1924): 2.

TRANSLATION

POINTS DE REPÈRE

Du bien et du mal.

Pour comprendre l’évolution de la morale précaire ou sociale, il est indispensable de se souvenir que le bien est synonyme de « permis » et le mal de « défendu ». Un tel — raconte la Bible — « ht ce qui est mal aux yeux de l’Eternel », et cette phrase se retrouve stéréotypée en de nombreux passages des livres sacrés des Juifs, qui sont aussi ceux des chrétiens ; il faut traduire : Un tel ht ce qui était défendu par la loi religieuse et morale telle qu’elle était établie pour les intérêts de la théocratie israélite… Dans tous les temps et dans tous les grands troupeaux humains, on a toujours appelé « mal » l’ensemble des actes interdits par la convention, écrite ou non, convention variant selon les époques ou les latitudes. C’est ainsi qu’il est mal de s’approprier la propriété de celui qui possède plus qu’il n’en a besoin pour subvenir à ses nécessités — qu’il est mal de tourner en dérision l’idée de Dieu ou ses prêtres — qu’il est mal de nier la patrie, d’entretenir des relations sexuelles avec un consanguin très rapproché. Comme la défense toute seule ne suffit pas, la convention non écrite se cristallise en loi dont la fonction est de réprimer.

Je reconnais tout de suite que l’apparition d’une différence entre le bien et le mal — le permis et le défendu — marque une étape dans le développement de l’intelligence des collectivités. A l’origine, cette différence ne pouvait être que sociale, l’individu ne possédait pas assez d’acquis héréditaire personnel, assez d’expérience mentale particulière pour se passer de l’acquis et de l’expérience, du contrôle du groupe.

Il est compréhensible que le bien cl le mal aient été décrétés d’abord d’essence religieuse. Durant toute la période préscientifique, la religion fut à nos ancêtres ce que nous est la science. Les hommes les plus savants d’alors ne concevaient qu’une explication extra-naturelle des phénomènes ou ils ne comprenaient pas. La coutume religieuse a précédé naturellement la coutume civile.

Tout surprenant que cela nous puisse paraître, à nous, a posteriori, vivre dans l’ignorance du bien et du mal conventionnels est un signe d’inintelligence chez le primitif. Ce n’est pas du tout parce qu’il est pics de la nature que le primitif ignore le permis et le défendu — ce n’est pas du tout parce qu’il est « amoral » — c’est tout bonnement parce qu’il ne raisonne ni ne réfléchit…

Au contraire, l’humain actuel qui se place individuellement en marge du bien et du mal, qui se situe personnellement par delà le permis et le défendu, en est au stade supérieur de l’évolution de la personnalité Humaine. Il a étudié l’essence de la conception du bien et du mal social ; il s’est demande ce qui restait du permis et du défendu une fois dépouilles de leurs oripeaux. S’il préfère, avoir comme guide l’instinct plutôt que la raison, c’est à la suite de comparaisons et de jugements soigneusement élaborés. S’il donne le pas au raisonnement sur le sentiment ou au sentiment sur le raisonnement, c’est délibérément, sûrement, après avoir sondé son tempérament, li s’est séparé du troupeau traditionnel, de l’agglomération conventionnelle, parce, qu’il a considéré, l’ayant pesé et expérimenté, que la tradition et la convention étaient des entraves à son épanouissement ; autrement dit, il n’est « amoral » qu’après s’être demandé ce que valait « la morale » par report à l’individu. Il y a loin de cet hors-morale-là au primitif à peine différencié d’un ancêtre au cerveau encore embrumé, incapable d’opposer son déterminisme personnel au déterminisme ambiant et écrasant.

De l’Art et du corps humain.

Faire du dessin, de la peinture, de la sculpture sans connaître l’anatomie du corps humain, c’est bâtir une maison sans employer le hl à plomb. Il est nécessaire que, sous les plis de la draperie, on devine des membres, de la chair, la saillie des muscles, si on ne peut pas créer des êtres de rêve ou hors nature. Sinon, l’art n’est plus vie ni vérité : il n’est plus que fantasmagorie. Si déformées que soient les parties du corps recouvertes par les vêtements, elles sont de la chair, sillonnée par les veines, enveloppant les os. Tout cela doit se sentir, se pressentir dans un tableau, dans une statue. C’est un corps que représente l’artiste, non pas un bloc de coton, de laine ou de je ne sais quelle matière confectionnée dont émergent une tête et des extrémités de membres.

Il est un peu hasardeux d’affirmer que le vêtement contemporain — paletot et pantalon, jupe et corsage — rentre pour une très grande partie dans la déformation du corps humain. Il est tout aussi hasardeux d’fermer que tant que l’on a porté une tunique, une toge ou un péplum, le corps ne s’est pas déformé. J’aurais bien voulu voir les corps des esclaves athéniens ou ceux des ilotes lacédémoniens. Je crois qu’ils pouvaient, en fait de déformations, rivaliser avec le corps du mineur ou celui de l’ouvrière de fabrique contemporains.

D’ailleurs, par les découvertes faites au cours de maintes fouilles, cous savons que les élégantes compatriotes des Hélène, des Sapho, des Aspasir se servaient de corsets et d’ingrédients destinés à réparer des ans l’irréparable outrage Les femmes grecques qui avaient allaité plusieurs enfants ne devaient lus posséder la fermeté de contours qui caractérise la Vénus de Milo !

Si l’on admet que l’art signiez vie et vérité, on aboutit à cette conséquence qu’à moins d’être des menteurs, les artistes devraient représenter le corps humain tel qu’il est, avec les déformations qu’il subit du fait de la déformation professionnelle, de l’existence vécue dans les cités surpeuplées, dans les taudis désolés, dans la misère. Pourquoi dissimuler les tares corporelles, fruit de la civilisation industrielle que nous subissons ? Pourquoi ne représenter toujours que des athlètes ou des oisifs ?

A entendre certains admirateurs de l’art antique, la contemplation du « nu » grec (pour ne citer que celui-là) n’éveille qu’un sentiment absolument « pur ». tandis qu’on ne pourrait jeter les yeux sur une représentation contemporaine du nu sans qu’il se produise une excitation d’ordre sexuel. Eli bien, il est infiniment probable que le nombre vraisemblablement élevé de beaux corps qu’on rencontrait chez les anciens — chez ceux qui n’étaient pas des manoeuvres — résultait de la suggestion sexuelle qu’exerçait sur la population le grand nombre de statues représentant des êtres nus ou dont le voile laissait deviner les formes. Il y avait une provocation constante à la génération… Toute la mythologie grecque est là pour montrer que la pureté d’esprit des anciens Hellènes est un mythe. Les Grecs étaient passionnés pour la forme. Etant passionnés pour la forme, ils ne pouvaient être que des sensuels.

Les artistes florentins pensaient que le visage est le miroir de l me, les artistes grecs pensaient que c’est le corps tout entier. Voilà ce qui explique la différence qu’on ne peut s’empêcher de remarquer entre les représentations du corps humain qu’ils nous ont léguées. Le paganisme était tout sensibilité et sensualité. Les Florentins avaient derrière eux les siècles moyenâgeux et leur christianisme prêchant le mépris du corps et le renoncement aux vibrations des sens. On ne se rappelle pas assez que la Renaissance n’a aperçu le paganisme et conçu l’art antique qu’à travers le voile de l’hérédité chrétienne — quatorze ou quinze fois séculaire. Et de cette hérédité, en art comme nous en sommes encore dépendants !

De l’inspiration poétique.

Jamais aucune poésie, la mieux confectionnée qui soit ne vaut le poème — mal bâti peut-être— où le poète raconte, comme il le sent, comme il l’a ressenti, un moment de son existence qui l’a impressionné si fortement ou frappé si vivement qu’il éprouve le besoin de l’extérioriser. C’est cette nécessité impérieuse de laisser s’écouler « au dehors », par la voie de la plume ou du chant, ce qui s’accumule « au dedans » qui constitue l’inspiration ou l’impulsion. Je ne prétends pas ici que tout le monde éprouve ce besoin irrésistible, d’extérioriser ses impressions, ses émotions, ses sensations — voire ses opinions ; je suis au contraire d’avis que ceux qui connaissent ou ont connu cotte nécessité ou ce besoin sont en nombre fort restreint ; beaucoup même qui en écrivent ou en parlent n’y ont jamais rien compris — mais c’est là une digression et je reviens à mon sujet. Donc, je ne crois pas qu’il soit possible d’évoquer chez autrui le souvenir plus ou moins profondément enseveli des heures de jouissance et de souffrance qui l’ont pour un peu de temps arraché au terre-à-terre quotidien — sans avoir expérimenté soi-même les joies .les douleurs, les espérances, les aspirations qu’on décrit.

Sans doute, on peut placer sur les lèvres d’un personnage Actif le récit du moment de bonheur qui vous a ravi, les instants de désespoir qui vous ont torture. Sans doute, on peut faire exprimer à un être imaginaire de pied en cap les espérances qui, à de certaines périodes de votre vie, ont précipité la circulation de votre sang, les perspectives qui ont surexcité votre activité cérébrale. Mais c’est votre expérience que, sous un masque emprunté, vous exposez, vous livrez à ceux dont le tempérament vibre à l’unisson du vôtre.

Je n’ignore pas qu’on me reprochera d’ériger en système l’autobiographisme, peu importe. Prenez garde de ne pas confondre l’artificiel avec l’art et de prendre une perruque pour une chevelure naturelle. quiconque fait métier d’exprimer ou de chanter ce qu’il n’éprouve, ne sent, ne pense — celui-là n’a, selon moi, aucun titre au qualificatif d’artiste ou même d’artisan intellectuel : il est tout au plus un manoeuvre, une façon de marionnette.

E. ARMAND.

  • E. Armand, “Points de repère,” Le Libertaire 3e série, 30 no. 73 (28 Février 1924): 2.

TRANSLATION

POINTS de REPERE par E. ARMAND

Se récréer

Il n’importe pas à la dignité de la personne humaine qu’on soit constamment grave, morose, renfermé ; la gravité et la froideur, quand elles sont artificielles et affectées, ont une tendance pour ainsi dire inéluctable à détruire ou à fausser les manifestations récréatives, de quelque nature qu’elles soient. Ce qui me parait inséparable de la dignité individuelle, par contre, c’est qu on a remplisse avec conviction, en y mettant tout « le sien » dont on est capable — comme un chef-d’œuvre si l’on veut — les démonstrations gaies, joyeuses, plaisantes, auxquelles on est poussé par son tempérament ou impulsé oar certaines émotions dont l’origine est extérieure à soi. Ce qui est indigne d’un individu, ce n’est pas tant de s’abstenir des plaisirs, quand sa nature l’y convie, que de les pratiquer comme s’il s’agissait d’un « service commandé ». J’ai rencontré des hommes qui se livraient au plaisir avec un je ne sais quoi de contraint ou de réservé qui en souillait tout le charme, si je puis m’exprimer ainsi. J’ai pitié de tels êtres et ce qu’ils appellent des « parties de plaisir » ressemble à s’y méprendre à des « corvées ». J’aime, je voudrais qu’on s’amuse, qu’on se divertisse avec enthousiasme, avec passion et non pas qu’on paraisse s’amuser ou se divertir avec une arrière-pensée, une restriction mentale. Quand j’écris qu’il faut prendre « la vie au sérieux », cela inclut les loisirs ou les récréations qu’elle nous laisse ou que nous lui arrachons.

Emotion “noble” ou émotion “ignoble”

Il y a des gens qui voudraient que nous lassions ce qu’ils appellent « un départ » entre ce qu’ils dénomment l’émotion « noble » et l’émotion « ignoble ». Je ne comprends pas ce que cela veut dire. Je ne connais que l’émotion tout court et je crois que tout ce qui vibre dans la nature me ressemble. L’émotion que produit, la nuit, une feuille d’arbre que le vent traîne sur la route. L’émotion qui s’empare d’un petit garçon au moment où, pour la première fois, il s’apprête à ouvrir le buffet où se trouve enfermé le pot de confitures qu’il convoite. L’émoi que procure le geste d’une jeune mère tendant le sein gonflé de lait à son enfant affamé. Où voulez-vous que je discerne le noble et le trouble dans res trois aspects de l’émotion ?

Inconséquence

Sosthène a le bonheur de cohabiter avec une femme très intelligente et d’esprit « très large ». Un jour qu’il se promenait avec elle et une amie qui ne pouvait être qu’une passante dans sa vie. quelle ne fut pas sa stupéfaction d’entendre sa compagne habituelle se plaindre qu’il accordais « plus d’attention » à cette amie d’un soir « qu’à elle », avec laquelle il réside les cinq ou six dixièmes de son temps.

La nature prenant conscience d’elle-même

On a dit que l’homme était la nature « prenant conscience d’elle-même ». Au point de vue humain, si l’on veut, et rien qu’au point de vue humain. A la vérité, dans chaque organisme vivant, la nature prend conscience d’elle-même, mais à des degrés différents, plus ou moins distinctement. avec une vision qui varie selon la vivacité d^ compréhension de l’organisme dont s’agit. Tl est clair que la nature prend davantage conscience d’elle-même en l’être humain, spécialement dons les types humains supérieurs, mais elle ne prend dans aucun vôtre humain pleinement conscience d’elle-même. Elle ne pourrait le faire qu’eu un être qui l’aurait déchiffrée entièrement, donc assimilée. Et quel être humain y est parvenu jusqu’ici ?

Si l’homme est la nature prenant conscience d’elle-même, c’est-à-dire la nature se rendant (compte qu’elle est. s’interrogeant sur ce qu’elle est. sur sa raison d’être, sur ses possibilités d’évolution, sur son passé, sur son présent, sur son devenir et sur tant d’autres problèmes, on peut dire que l’individu est le troupeau humain prenant conscience de lui-même, c’est-à-dire se demandant ce qu’il fait sur la terre, se posant de multiples questions sur son origine et la façon la meilleure de consommer sa vie, s’analysant, formulant des aspirations définies et calculant la somme d’efforts nécessaires on utiles pour en conquérir la réalisation.

L’erreur naturaliste

La grande erreur des naturalistes, c’est d’avoir présenté la nature comme immorale, grossière, cruelle, impitoyable. En réalité, elle n’est rien de tout cela. La nature est amorale. Elle existe en toute ignorance de bien et de mal. Elle est naturelle, et c’est tout dire. Un tigre n’est pas cruel, il agit conformément à sa nature de tigre. Un chien n’est pas immoral, il se conforme à sa nature de chien. Un pigeon n’est pas vertueux, il se conduit selon sa nature de pigeon, et ainsi de suite. Il est vrai que si les naturalistes avaient « naturalisé » — c’est-à-dire « amoralisé » — leurs héros, le public ne les aurait pas compris. Pour se faire comprendre, ils ont dû envisager la nature à travers le périls de la moralité conventionnelle. Plus donc leurs types se rapprochaient soi-disant de la nature ou plus la soi-disant nature se jouait librement en eux. plus ils se montraient foncièrement grossiers, impitoyables, ignobles, etc… A dire vrai, c’est alors qu’ils s’éloignaient davantage du naturel… Mais il fallait bien sa fripier an préjugé populaire, qui veut que le naturel soit inférieur à l’artificiel.

L’ennemi du peuple

Quel que soit le milieu ou l’agglomération — usine, caserne, prison, chantier, maison d’éducation, association quelconque — la foule ne supporte, n’admet pas l’homme qui se situe à part, en dehors d’elle-même et surtout quand c’est pour réfléchir, pour méditer, pour se replier sur lui-même. Elle met à l’index l’original qui ne bavarde pas, qui ne se mêle pas, comme les autres, aux mille petites intrigues qui occupent les loisirs des civilisés. Celui qui fuit le bruit et les canotages de son entourage a beau ne pas porter préjudice à autrui ; il est non seulement mal vu, considéré comme faux ou sournois, mais encore il sent se développer autour de lui tout un tissu d’animosités et de gestes hostiles. On lui en veut, on ne lui pardonne point d’être un solitaire, de se « singulariser ». Petit ou grand, le peuple le considère comme son ennemi. Et cette inimitié qu’il suscite est due tout simplement au fait que son environnement sent très bien qu’il lui échappe, qu’il se soustrait à son influence, à son pouvoir. La foule — petite ou grande — sent comme tin reproche, corrige un blême dans cette existence qui évolué en toute autonomes éloignée du brouhaha, des mesquineries qui l’agitent. La foule accueille volontiers un chef, un dompteur, un dictateur-démagogue, homme à poigne, homme de décision. S’il réussit à s’implanter, à se hisser sur le pavois, elle bat des mains : elle le suit, docile : mais elle ne ressent que haine ou n’entend que raillerie à l’égard de l’individu qui, lui, ne veut cependant exercer aucune sorte de domination sur elle… Le plus curieux est que ce même sentiment sature bon nombre de groupements prétendus avancés où qui se disent d’avant-garde, et qui font grise mine à quiconque dés leurs s’écarte de la mentalité moyenne ou courante chez les composants de leur milieu.

Vicieux “naturels” et “artificiels”

Il y a des gens « vicieux » par tempérament et d’autres qui le sont artificiellement, à fleur de peau. Ces derniers se reconnaissent à ce qu’ils éprouvent le sentiment qu’ils font mal chaque fois qu’ils accomplissent un de ces gestes que les préjugés qualifient d’antivertueux. Us sentent alors un besoin irrésistible de se justifier et les voilà, pour ce faire, qui entassent citations, auteurs, philosophies, méthodes scientifiques. Il y a toujours en eux de l’ange déchu, qui regrette la place qu’il occupait dans la ciel. Le « vicieux » pour de vrai, le « vicieux » au naturel ignore cette casuistique, ces combats centra la chair, ces rappels de paradis perdu. Il est allègrement, sainement vicieux. Il l’est de bon cœur, sans arrière-pensée de narguer les vertueux. Il ne se réclame d’aucune doctrine, il ne s’appuie sur Aucun texte, il n’a jamais été chassé d’aucun Eden… Il est vicieux de bonne humeur.

Pitié amoureuse ?

Sophronie est la franchise ou la charité même — comme on voudra. « Si mon compagnon savait, — dit-elle — que j’ai des amants, il en éprouverait force peine. Or, je l’aime et ce que je considère comme une faiblesse chez lui est compensé par tant d’autres qualités que c’est comme une goutte d’eau dans un vase. Voici ce que je ferai : je prendrai mes précautions oui qu’il ignoré mes expériences amoureuses extérieures et, du cette façon, je ne gâterai I pas mon plaisir en sachant qu’il en souffre. »

Se répéter

Il arrive qu’on se répète ou qu’on éprouve le besoin de se répéter, parce qu’on a le sentiment très net de n’avoir pas épuisé un sujet, de ne l’avoir pas présenté avec toute la clarté possible, de ne l’avoir pas développé intégralement, il est fréquent que des mois et des années même se passent avant qu’on y revienne. On sait bien qu’on ne l’a pus traité la première fois d’une façon qui satisfasse ; on a dû, faute de mieux, se contenter d’une exposition incomplète… Puis des circonstances sont survenues qui vous ont contraint à laisser la question de côté. Cependant, dans les tirons profonds de la mémoire, subsiste l’idée qu’il faudra quelque jour reprendre le sujet et le traiter plus à fond. Un débat, une lecture, une conversation suffisent au réveil, au rappel de cette idée. Elle prime tout labeur auquel on su consacre pour le moment et on n’a de cesse avant qu’on ait approfondi la question, du façon à être satisfait. Un peut ainsi revenir dix fois sur une thèse avant d’en avoir tiré tout le développement qu’elle est susceptible de fournir.

“Égoïsme” ou “Altruisme”

Il est curieux — j’allais dire comique — de constater quelle peine se donnent les « idéalistes » pour opposer sans cesse — et sous de nouvelles formes à mesure que les anciennes deviennent caduques — « l’altruisme » à « l’égoïsme », ce qu’ils dénomment le « dévouement » à ce qu’ils appellent « l’intérêt ». Comme si l’égoïsme n’était pas la réaction la plus évidente d’un tempérament individuel, « généreux, libéral, prodigue de soi », sur des forces qui lui sont contraires. Je vous défie de trouver un altruiste pour de vrai — j’entends qui le soit de bonne volonté — qui ne ressente du plaisir, de la satisfaction, de la volupté, donc de l’intérêt, à se dépenser, à se sacrifier. Or, quelle est la fin de l’égoïsme, sinon la gratification de soi ?

E. Armand.

  • E. Armand, “Points de repère,” Le Libertaire 3e série, 30 no. 100 (26 Mars 1924): 1-2.

TRANSLATION

POINTS de REPÈRE

L’ « illusion » de la liberté.

Je n’ignore pas l’intérêt palpitant des discussions sur le libre-arbitre. Je sais que les volumes ou les thèses publiés sur cette question rempliraient des bibliothèques et des bibliothèques. Mais imaginez-vous être transporté en prison, dans la situation d’un pauvre oiseau renfermé dans une cage, auquel on obligerait toutes sortes de vexations relatives a sa dignité individuelle. Eli bien ! en dépit de tout ce qu’on pourrait vous raconter ou vous enseigner sur l’illusion de la liberté, vous n’en persisteriez pas moins a penser qu’il y a une différence immense entre ta réclusion dans un bâtiment dont vous ne pouvez sortir ni le jour, ni la nuit, astreint à l’observation de règlements restrictifs de vos mouvements — et la possibilité d’aller ça et là, de marcher, de parier, de courir, de chanter, de vous mouvoir et d’agir à votre guise, enfin.

— Mais, ami, tu oublies que cette liberté dont tu jouis, c’est celle d’être mené par Je bout du nez, pour ainsi dire, par ton déterminisme personnel.

— Je l’ai appris et j’en ai discouru. Mais mon expérience aidant, je crois que ce mot d’ « illusion » ne répond pas à la réalité des choses. L’homme qui vit en liberté est libre par rapport à celui qui vit en prison. L’homme qui n’est astreint qu’à un nombre restreint d’obligations est indépendant par rapport à celui qui est l’esclave d’un grand nombre d’engagements. Et ainsi de suite.

Le « Surhomme » et l’Individu.

Un troupeau de surhommes ne vaudrait ni plus ni moins qu’un troupeau de sous-hommes. Peut-être serait-il plus dangereux pour l’individu. A force d’avoir beau que l’homme a été surmonté — tellement bêlé qu’ils l’auraient cru, — ils finirai eut par détruire en eux toute apparence d’homme, je veux dire par là qu’ils su montreraient d’une vanité et d une suffisance insensées, tout en demeurant exposés, somme toute, aux mêmes accidents-que le reste de leurs congénères en humanité. Voilà pourquoi il faut surmonter le surhomme par l’individu, — en d’autres termes, par l’homme en pleine possession, en pleine jouissance de toutes ses facultés ; l’homme qui veut vivre toute sa plénitude de vie, sans s’inquiéter des on-dit, et sans vouloir jouer le rôle de berger social. Le surhomme n’est compréhensible — et tolérable — que comme une exception, comme une sorte de prophète dont la voix descend de la montagne et nous invite à regarder en nous-mêmes, ce que nous oublions trop souvent. D’ailleurs, le surhomme est contenu en l’homme, il en est fonction, et le contenu, dans ce cas, ne saurait s’abstraire du contenant.

« Eugénisme ».

Je puis aimer passionnément une femme contrefaite, bossue, boiteuse, peut-être parce quelle elle possède un talent intellectuel ou artistique remarquable — peut-être aussi parce que sa conversation est très séduisante — peut-être enfin parce que, au point de vue du plaisir voluptueux, elle est sans rivale. Cela ne veut pas dire que je la désire comme mère de mes ornant, étant entendu que je sois doué d’instinct paternel.

Une contradiction apparente.

Il semble curieux, au premier abord, que les bourgeois qui admettent fort bien qu’on réquisitionne toutes les forces vives d un territoire pour la défense de ce qu’ils dénomment la « patrie », montrent tant, d’hostilité lorsqu’il est question d’appliquer le même procédé à l’ordre de choses économique. Ils acceptent fort bien qu’on ac rauche à ses occupations ordinaires, que dis-je, qu’on fasse fi des opinions d’un être humain, qu’on violente ses convictions, qu’on le force à coopérer à des actions qu’il réprouve en son for intime, qu’on le contraigne à se battre contre des nommes, ses semblables, qui ne lui ont jamais nui personnellement, dons le seul malheur est d’être menés par des privilégiés qui ont des intérêts contraires à ceux des privilégiés qui le mènent, lui. Ils acceptent tout cela, et les sanctions cruelles qui frappent les récalcitrants. Mais que, pour parvenir a ce que chacun consomme ou ait accès à la possibilité de consommer scion ses besoins ou ses aspirations, il soit question de mobiliser bon grue, mal gré, toutes les aptitudes, toutes les capacités — ces mêmes bourgeois crient à la tyrannie… A vrai dire, la contradiction n’est qu’apparente. Lorsque les bourgeois approuvent les réquisitions inhérentes à l’état de guerre — même quand c’est au détriment passager de leurs intérêts — c’est parce que la survivance de la convention ou du préjugé « patrie » implique le maintien du régime d’exploitation de l’homme par le privilège ou le Monopole. Qu’au contraire, sous une forme ou une autre, la possibilité soit offerte à chacun de satisfaire ses besoins, de consommer selon ses besoins, en dehors de tout privilège ou de tout monopole, ce sera le glas de leur domination.

Avoir des principes.

Un homme qui a des principes, c’est, dans le langage ordinaire, un homme qui adopte une fois pour toutes une règle de conduite donnée, d’accord avec ce que le troupeau appelle « se conduire bien » et qui s’y conforme durant toute son existence, en dépit des événements qu’il rencontre au cours de son voyage de la vie. L’anarchiste règle aussi son existence sur certains principes : mais, hors cette condition qu’il ne saurait se diminuer pas plus en exerçant qu’en subissant — à son gré tout au moins — l’autorité, sa règle de conduite demeure variable et flexible, et modifiable au furet et à mesure des expériences nouvelles et des nouvelles acquisitions. Il n’est pas l’esclave de ses règles de conduite. Il les imagine ou les édifie pour s’en servir et en retirer le « summum » de bénéfice pour son développement personnel.

Les prendre comme ils sont.

Il y a des personnages, très sympathiques, c’est entendu, mais de la vie desquels il est impossible d’éliminer, tant ils sont notoires, certains éléments scabreux. Aussi, pour ménager le bon ton, a-t-on coutume de qualifier de « naïveté » leur dépravation. On dira, par exemple, que c’est par naïveté que X… écrivain, a commis tels actes qui auraient amené n’importe quel terrassier sur les bancs du tribunal correctionnel. Prenez donc vos héros comme ils sont. Ils étaient « dépravés », dites-vous. C’était un aspect de leur tempérament, une attitude de leur personnalité, et rien ne prouve que, sans cet élément, ils eussent été les individualités exceptionnelles qui ont gagné votre attachement.

Un aspect de la réciprocité.

Dans un milieu ou les rapports entre humains auraient pour base la réciprocité, il n’est personne qui ne voudrait qu’autrui se développât dans le sens où le dirigeraient son tempérament et sa conception personnelle de la vie, dès lors que ce développement respecterait l’évolution de l’existence des autres constituants du dit milieu. C’est d’ailleurs ce point de vue qui règle les rapports entre consignons épousant les opinions et les revendications anarchistes. Mais ce genre de réciprocité ne peut pas être envisagé sans réflexion, à la légère. Il règne en effet, parmi nous, une manière de juger, ou, si l’on veut, d’apprécier les faits et gestes de nos amis, qui n’a rien à voir du tout avec la réciprocité; elle consiste d porter un jugement, une appréciation favorable ou défavorable sur tel acte accompli par un autre que nous, selon que sa conduite ou son procédé en la circonstance est on non d’accord avec ce que, nous trouvant dans un cas semblable, nous supposons que nous aurions accompli. Il est curieux de voir des hommes aux opinions très libérales, très avancées, oublier que, dons de tels jugements ou appréciations, ils vont déterminés par leur tempérament et, faut-il le dire, par un parti pris qui n’est pas l’apanage que des esprits rétrogrades. Personne ne sait, exactement, au surplus, comment ils se seraient comportés dans telle ou telle circonstance, à la place d’un autre. Tout ce qu’ils peuvent hasarder, ce sont des conjectures…

Donc, quand nous déclarons désirer vouloir pour autrui, pour notre compagnon d’opinions et d’aspirations, qu’il se développe dans le sens où l’incitent sa nature et ses réflexions, cela implique que ce développement pourra le conduire dans une voie absolument autre que colle où nous aurions voulu le voir s’engager, même dans son intérêt ; dans une direction peut-être tout à fait opposée à nos goûts, à nos souhaits, ou s’en écartant à un degré considérable. C’est cela que sous-entend ce vœu, ce souhait : ou bien il ne veut rien dire du tout.

Progéniture et cohabitation.

Le fait qu’une femme vous a porté à la peau, qu’a ta suite d’une expérience voluptueuse au cours de laquelle le plaisir s’est trouvé partagé, une progéniture a résulté : de ce fait découle-t-il pour les deux participants à cette expérience, l’obligation naturelle de passer désormais toute leur existence ensemble ?… La loi et les mœurs, par la séparation de corps et le divorce ont déjà résolu la question négativement… La fondation d’un « loyer », d’une « famille » sur la base d’une attirance sexuelle passagère ne se justifie pas sérieusement.

L’Art et les monstres.

« Du jour où l’on a admis que l’art est la manifestation de la vie, on arrive à ne réservez son admiration que pour l’anormal dans l’humanité — pour les monstres. » Non point. Non pour le monstre qui n’est qu’une production de la nature, à laquelle production le monstre n’a eu lui-même aucune part. Ceux auxquels nous réservons notre intérêt, ce sont ceux qui se conduisent ou se sont conduits de façon à détacher de façon originale leur personnalité colorée sur le fond gris et monotone de la médiocrité conventionnelle ; ceux qui y sont parvenus par l’effort de leur volonté et par la culture de leurs dispositions primitives. Le grenadier géant, le nain de l’impératrice d’Araucanie. la femme à barbe, l’homme à la tète de veau, n’ont besoin d’aucune initiative pour se distinguer de l’ensemble humain. La nature les a créés tels quels.

E. ARMAND.

  • E. Armand, “Points de repère,” Le Libertaire 3e série, 30 no. 119 (14 Avril 1924): 2.

TRANSLATION

Points de repère

Dieu et la guerre

Comment être intelligent et ne pas comprendre que la guerre — et spécialement la dernier guerre — a proclamé la faillite de la religion, de toutes les religions ? A moins que l’on ne considère comme le châtiment de nos « péchés » les épouvantables hécatombes qui ont marqué la grande mêlée et raffinements de barbarie scientifique qui la rendront à jamais célèbre — à moins que l’un ne considère la guerre que connue un appel de Dieu, un appel suprême destiné à rappeler a lui ses créatures désobéissantes. Je ne conçois pas comment, ceux qui pensent ainsi ne se rendent pas compte du dégoût dont ils nous remplissent pour leur Idole.

Sans doute la guerre — il en est de même de tous les fléaux, de toutes les catastrophes — a amené une recrudescence de superstitions. Mais s’imaginer quelle elle puisse conduire un être intelligent à acquérir ou à retrouver la foi en Dieu, c’est sottise pure. Ce que je vais dire est peut-être un lieu commun, mais pour croire en ce dieu-là, il faudrait admettre qu’il existe quelque part — comme directeur moral du système solaire une entité incarnant la méchanceté dans ce quelle elle a de | plus ignoble.

Il n’y a pas même à soulever ici des problèmes de théologie transcendantale, à dire par exemple : comment Dieu qui laisse faire le mal et ne l’empêche pas, peut-il être toute bonté et tout amour ? Comment Dieu peut-il être tout puissant, puisque prévoyant la guerre, il n’a su ou pu l’empêcher. Non. il suffit d’un moment de réflexion pour se rendre compte que si un tel dieu existait ce serait le dernier des misérables ou le premier des criminels, puisqu’il laisserait s’entr’égorger — tout en pouvant intervenir — des milliers d’êtres dans la fleur de leur jeunesse et des milliers d’êtres qui n’avaient jamais demande à nanti a sur la terre — sa création.

L’agnosticisme individuel

Je sais que je vis. Je sais que je possède la conscience de vivre. Je connais maintes choses sur la constitution physiologique de mon corps, j’en crois savoir moins sur sa constitution psychologique. Je suis à même d’augmenter chaque jour le stock de mes connaissances. Ceux qui viendront après moi cri connaîtront davantage. J’accomplis ce qui me semble tic la raison d’être d’un organisme conscient de son existence; assimiler cl désassimiler, jouir et souffrir, réagir et supporter, c’est-à-dire opposer mon déterminisme personnel, individuel, particulier — au déterminisme ambiant, immédiat, prochain, cosmique. Et c’est dans la mesure où je prends connaissance de l’originalité, de la particularité de ma réaction contre l’environnement — du refus que mon « moi » oppose à l’absorption du « non moi » — que je me sens un « unique », un « hors du troupeau ».

Et puis quand bien même on aurait découvert quelque part un centre à l’univers, — centre nerveux, contre cérébral, centre dynamique — centre d’où partiraient des ordres, des injonctions, des vibrations destinées à être exécutés, réalisés, matérialisés au pont d’arrivé… Ma raison d’être d’unité humaine me serait-elle pas d’opposer intelligemment ma réaction personnelle à l’action de ce centre ? J’admets d’ailleurs que les conceptions explicatives du phénomène cosmique ne fournissent pas mie solution ultime de ce qui est et méso du problème de la raison d’être de la vie. Qu y avait-il au commencement ? Y a-t-il eu d ailleurs un commencement ci, dans ce cas, quel état de choses a précédé ce commencement ? Pourquoi la vie ? Pourquoi la conscience individuelle de l’existence ? C’est à cause de ces questions, laissées sans réponse concluante, que l’agnosticisme est la situation intellectuelle la plus loyale que puisse occuper le penseur — à condition bien entendu que cet agnosticisme ne soie pas une résignation mentale, qu’il n’ait rien de commun avec l’abstention de la recherche et du vouloir en connaître davantage.

Le « moi » est-il une illusion?

L’instinct, la nature, l’expérience ! Tout beau, me dira-t-on ; mais sont-ils autre chose, eux aussi, qu’une apparence, un état momentané, enfin pour lâcher le grand mot, une illusion ? Pour ma part je nu suis pas un adorateur toujours enthousiaste de la nature ou de l’instinct. ; j ai toujours préconisé la résistance au naturel et à l’instinctif lorsqu’ils menaçaient de dominer, d’empiéter sur ce que nous appelons « raison », « volonté », et de rompre a leur profit l’équilibre. Mais ceux qui préconisent que non seulement le hors-moi est relatif à nos sens limités, mais qu’encore tout ce qui est, le moi y compris, est une illusion — ceux-là oublient qu’ils n’en jugent ainsi que grâce à leur faculté de penser, de concevoir ou d’imager — leur jugement, n’étant qu’une relativité comme le reste, peut tout aussi bien être taxé d’illusion. De sorte que je problème tout entier reste à résoudre et que nous voici derechef au seuil de l’agnosticisme individuel.

De immortalité volontaire

On m’a objecté : « Qui prouve qu’un Individu ne puisse arriver à une immortalité relative du seul lait de sa volonté ? Ne peut-il conquérir son immortalité individuelle comme il conquiert sa personnalité ? Ne peut-il réagir contre l’anéantissement de sa personnalité psychologique ? Se survivant intellectuellement tout au moins, c’est-à-dire poussant sa réaction contre le déterminisme ambiant jusqu’à conquérir la survivance de sa pensée ? Je réponds que je n’en vois pas la possibilité dès lors que le cerveau n’existe plus, le cerveau, c’est-à-dire l’organe sécréter, enfanteur de la pensée. Quant à savoir si par le jeu d’une volonté très forte — une espèce d’envoûtement rieur ainsi dire — quelqu’un peut être influencé ou impressionné au point de continuer, de poursuivre l’œuvre d’un producteur intellectuel à qui le relieraient de très fortes affinités mentales, ceci est une tout autre question. Et il vaudrait pour y répondre de plus amples connaissances que exiles que nous possédons. Mais là encore pour puissant que soit l’envoûtement, il ne s’agirait que d’une survivance, par réflexion.

La décadence des sociétés

J’entends dire que les sociétés antiques sont tombées en décadence parce qu’elles étaient basées sur l’esclavage. C’est une erreur. Ces sociétés ont simplement péri parce qu’elles étaient parvenues au terme de leur existence. Le prolétariat est la forme contemporaine de l’état social appelé « servage » au moyen âge et « esclavage » dans l’antiquité et dépend des conditions économiques du milieu humain actuel. De nom qui les civilisations féodalo-chrétieni.rs et hispano-islamiques du moyen âge ont succombe, les civilisations basées sur l’industrialisme, la puissance de l’argent, l’exploitation du travail du producteur au rôtit du détenteur de capitaux espèces ou mails — ces civilisations s’éteindront dès qu’elles auront épuisé leurs capacités de résistance contre les influences qui les minent, les réactions qui les attaquent, et n’attendent que leur ruine pour donner naissance à de nouvelles formes de civilisation…. Les civilisations naissent, croissent, déclinent, périssent selon un rythme dont la mesure dépend de l’amplitude de leur déterminisme social.

La femme et la nature

Ou reproche aux femmes de préférer à l’homme rangé, pacifique, de mœurs tranquilles, l’aventurier, le bohème, le réfractaire — l’en dehors pour tout dire. En cela la femme su rapprocherait de la nature qui réserve ses faveurs à celui qui, pour ainsi dire, la violente et la dompte. C’est pourtant vrai que la nature est impitoyable au timide, au paisible, à l’résolu et qu’elle n accorde ce qu’elle peut donner qu’au « vainqueur ». autrement dit au plus apte , u au plus ruse, aux passionnés en un mot. Je crois qu’en ce qui concerne la femme, il y a un motif de plus qui la pousse vers l’irrégulier. Sa sensibilité lui révèle que ce n’est pas sans souffrance qu’il a conquis sa place hors rang. C’est de même à cause de sa sensibilité qu’elle est. attirée vers le poète, l’artiste, l’acteur, le rêveur, vers quiconque lui semble un incompris. La nature, elle aussi, qu’on ne l’oublis pas est ni us sujette à l’impression qu’à la raison.

D’ailleurs, j’accorde volontiers que c’est dans les choses qui dépendent du sentiment bien plus que dans celles qui ressortent du raisonnement que les individualités véritables se montrent elles-mêmes. Un être dominé exclusivement par le raisonnement n’est bientôt plus qu’un automate. Celui en qui la passion ne trouve plus de place n’est qu’un cadavre vivant.

Survivance tenace

Comme l’être humain est peu de chose devant la maladie, lorsqu’on y réfléchit bien. Une indisposition passagère qui s’aggrave — un air vicié ou saturé de miasmes — une incapacité de résistance momentanée et c’en est fait d’un organisme doué de facultés, même extraordinaires. Voilà ce que tu es, fragment de substance prenant conscience de ton être. Encore un , ou plus de douleur, encore un peu plus le souffrance.Comment est-il possible qu’on ait pu endurer tout cela ? Il semblait que la mesure était comble, qu’une goutte de plus ferait déborder le vase. Et. voici qu’on a survécu à lu dernière épreuve, celle qu’il semblait qu’on n’aurait jamais pu subir.

L’œuvre infâme

Les Gouvernements qui connaissent horreur des groupements avancés pour les délateurs se sont toujours efforcés de jeter le doute sur certains agitateurs qu’ils considéraient comme dangereux pour le maintien de l’ordre établi. Il en coûte si peu à un ministre ou à un chef de police, non pas de déclarer mais de faire soupçonner, que tel ou tel est un agent à ses gages, d’autant plus que c’est chose pratiquement impossible à vérifier.

La religion individuelle

Puisque nous ne pensons pas qu’une civilisation soit possible sans une religion — même laïque — politique ou économique, faut-il alors jeter le manche après la cognée et reconnaître que, sans religion, toute civilisation est impossible ? Non pas. « Toute civilisation basée sur le social, sur le peuple », faut-il ajouter.

Une civilisation basée sur l’individuel, c’est-à-dire sur l’affirmation constante et persistante de l’unité humaine — créatrice, productrice, consommatrice — et sur la résistance incessante à tous les envahissements. à fous les empiétements du grégaire sur le personnel ; une civilisation conçue sans le peuple, pour ainsi dire, cette civilisation n’a pas besoin de religion. On me dira que la religion peut être individuelle. mais ces deux mots jurent d’être accouplés. L’étymologie du mot « religion » est « religare », relier, unir. Religion et individuel. ces deux termes accouplés, sont paradoxe.

E. ARMAND.

  • E. Armand, “Points de repère,” Le Libertaire 3e série, 30 no. 133 (28 Avril 1924): 1-2.

TRANSLATION

Points de repère

par E. ARMAND

Considérations cosmo-physique.

Il y a une vie minérale comme il y a une vie végétale et une vie animale. Sans doute, les phénomènes de la vie minérale ne nous apparaissent-ils pas aussi nettement et de la même façon que ceux de la vie végétale ou animale. Ces phénomènes ne sont pas caractérisés par la nutrition, la reproduction, la locomotion, c’est entendu ; mais ils possèdent leurs caractéristiques spéciales, comme l’attraction ou la répulsion moléculaire, la polarisation, l’affinité, la cohésion, etc. Se dilater, se contracter, changer d’état sous les influences thermiques ou électriques, s’oxyder, etc., voilà, parmi les plus manifestes, les phénomènes particuliers à la vie minérale. Il y en a bien d’autres, d’ailleurs. La vie minérale a précédé la vie végétale et ce sont ses ultimes manifestations qui accompagnèrent les suprêmes convulsions de la vie sur la terre, dort que sans eau, sans atmosphère, sans éruptions volcaniques, sans secousses sismiques, ne recevant plus ni lumière ni chaleur du soleil éteint, notre globe rouler, astre désert et désolé, dans les étendues infinies du Cosmos.

* * *

Peut-être ce sombre avenir est-il hypothèse purement gratuite ? Peut-être l’eau et l’air no sont-ils pas nécessaires à des manifestations spéciales de vie organisée que notre cerveau n’est pas apte à concevoir? Peut-être le soleil étant éteint, une sorte de vie peut-elle subsister à la surface des planètes constituant le système solaire ? La vie est possible dans l’obscurité et rien ne prouve que la « pâle clarté qui tombe des étoiles » ne suffise pas à entretenir une chaleur et une lumière aptes à la production, ou au maintien de certains phénomènes vitaux.

* * *

Dans l’état actuel de nos connaissances, la vie — sous sa forme végétale ou animale — peut être considérée comme un phénomène parasitaire, annonçant la décadence, précédant la décrépitude de l’astre sur lequel il se produit. Tout semble indiquer qu’il en a été ainsi sur la terre. Pour qu’apparaissent les premières algues, il a fallu une diminution très sensible de l’activité propre du globe ; depuis longtemps l’incandescence avait disparu, les vapeurs gazeuses qui entouraient la planète en feu s’étaient résultes en eau ; la température s’ôtait abaissée dans une proportion considérable. Il est vrai que la croûte terrestre vacillait encore, qu’elle se ridait, qu’elle était secouée par de formidables secousses, suivies d’affaissements gigantesques et d’éruptions formidables. Mais, d’époque en époque, les cataclysmes et les bouleversements diminuaient d’intensité et ne rappelaient plus que de loin en loin l’exubérance jeunesse du globe.

L’âge venait : perdant de plus en plus de sa chaleur particulière, la terre devenait chaque jour plus étroitement dépendante du soleil. C’est alors que la vie animale parut, émergeant de la vie organique. Comment ? Nul ne le sait. Nul œil humain sans doute n’a été témoin de la transmutation des minéraux supérieurs en plantes, de celle des végétaux supérieurs en animaux. Les assises géologiques nous montrent que plus les espèces se multipliaient, se diversifiaient, tout en perdant de leur masse et de leur élasticité, plus la planète se solidifiait, se pétrifiait, s’ossifiait, si nous osons dire. C’est un astre peut-être entré un agonie ou à la veille d’agoniser que nous exploitons.

* * *

Il semble dans l’ordre naturel qu’à un moment donné de leur évolution ou encore pendant toute la durée de leur développement, les organismes vivants soient exploités superficiellement ou intérieurement par d’autres êtres, à cela conformés spécialement, qu’on nomme « parasites ». La planète n’échappe pas à ce phénomène. Si nous ignorons ce qui s’y passe intérieurement, nous savons fort bien, par contre, qu’à sa surface, au fond de la huée humide qu’y entretient l’atmosphère qui l’entoure, « vivent » une foule d’êtres appartenant à un nombre considérable d’espèces. Mais pourquoi ceux de ces parasites qui appartiennent au genre homo se considèrent-ils comme bien supérieurs à leurs collègues en parasitisme, s’attribuent-ils des qualités morales et intellectuelles extraordinaires, se prétendent-ils doués d’intelligence -et de libre arbitre, alors qu’ils ne laissent aux non-humains que des facultés d’ordre mécanique dont l’ensemble est affublé du nom d’instinct ?

Peut-être est-ce la conséquence d’une teslance naturelle ? Peut-être ces prétentions sont-elles simplement l’effet des théories religieuses auxquelles on doit la conception réaliste qui différencie l’âme et le corps, l’esprit et la chair, l’homme et la brute. Mais ces théories religieuses, que sont-elles elles-mêmes, sinon le produit de cette vanité et de cette outrecuidance qui caractérisent les humains ?

La femme et la fidélité masculine

Il semble étrange que la femme ordinaire tienne autant qu’elle le fait à la fidélité sexuelle chez son compagnon. Elle sait bien qu’en règle générale l’attirance sexuelle cesse normalement dès que le désir masculin est assouvi. Pourquoi donc est-ce que les femmes ne cherchent pas à retenir près d’elles les compagnons qu’elles aiment et qu’elles distinguent, par la culture de leur intelligence, le développement de leur sensibilité, la participation à leurs travaux? En vain blanchira la chevelure d’une femme qui est l’intime amie de son mari, en vain l’âge fanera-t-il ses traits, elle n’aura — sur le terrain solide de l’amitié et de l’attachement — rien à craindre de la rivale qui n”u pour elle que sa jeunesse et sa beauté. Mais pourquoi faut-il que la jalousie fasse que si peu de femmes s’efforcent de devenir les a amies intimes » de celui ou ceux avec lequel ou lesquels clics cohabitent ?

Si l’homme ordinaire considère sa femelle comme sa chose, su propriété, c’est peut-être parce qu’il l’a jugée Incapable — instinctivement — de s’élever au-dessus de la conception de la fidélité sexuelle. L’un entraîne l’autre. « Je te serai fidèle sexuellement, — dit l’homme à sa partenaire. — et tu seras ma servante. » Seulement, comme il s’agit d’un contrat imposé, il le lacère de nombreux coups de canif.

Le progrès

Nous n’ignorons pas la superficialité du progrès. Nous nous rendons compte qu’il a très peu modifié les tempéraments et presque point transformé les aspirations intimes des individus. Et lorsque j’écris « très peu » et « presque point ». c’est déjà lui concéder beaucoup. Nous savons ce qu’est le progrès, le « déplacement » dans le temps des conditions de la civilisation. Les découvertes d’ordre scientifique — spécialement au point de vue mécanique — et leurs applications techniques ont transformé les circonstances de révolution des agglomérations sociales ; elles ont fait se substituer le fait purement économique aux faits religieux-moral et politique-idéaliste dont les rôles sont réduits à celui d’un réservoir de termes abstraits, termes dont on se sert pour voiler la crudité des expédients ou des nécessités économiques de l’existence des hommes.

Mais nous savons parfaitement bien que l’Ouvriérisme moderne n’est pas plus apte à faire du travailleur-contemporain un Individu — un être original, pensant et vivant pour lui-même — que l’ont été l’esclavage et le servage. Les guerres démontrent combien « Limité sociale économique » est soumise aux caprices et à la volonté des haut placés parmi les troupeaux humains.

Et pourtant, ceci reconnu, nul de nous ne voudrait demeurer insensible aux applications techniques de l’acquis scientifico-mécanique le plus récent, ne serait-ce que pour ne pas se trouver en état d’infériorité par rapport aux autres composants du milieu social. Cette concession faite, il demeure bien compris que notre acquis scientifique — si on peut le considérer comme un outil « perfectionné », comparé à la massue de l’homme primitif — n’influencera notre état d’être psychologique que dans la mesure où le voudront, le détermineront notre raison et nos réflexions, non point par Lui-même.

E. ARMAND.

  • E. Armand, “Points de repère,” Le Libertaire 3e série, 30 no. 146 (12 Mai 1924): 1-2.

TRANSLATION

POINTS DE REPÈRE

par E. Armand.

De l’intelligence et de l’instinct

Au temps où la conception réaliste battait son plein, on arrivait à des conclusions comme celles-ci : que la fourmi-lion creuse son trou pour y faire choir une fourmi badaude — instinct ; qu’un braconnier tende des collets pour y prendre un lapin — intelligence ; qu’un castor construise sa hutte maçonnée — instinct ; qu’un cambrousard se construise une case en boue séchée au soleil et entremêlée de paille — intelligence ; que les singes hurleurs de Bornéo s’arrêtent de hurler, ou plutôt de chanter chaque fois qu’une grenons accouche — instinct ; qu’un citadin fasse recouvrir de paille le pavé de la rue qui borde sa maison, afin que le bruit des véhicules ne préjudicie pas aux malades qui se trouvent chez lui — intelligence ; que les fourmis noires élèvent des pucerons et les traient — instinct ; que les hommes élèvent des vaches et des chèvres et les traient — intelligence ; que les fourmis rouges réduisent en servitude les fourmis noires et leur fassent exécuter des besognes qu’il leur répugne sans doute d’accomplir — instinct ; que les Egyptiens ou les Grecs réduisent en esclavage des hébreux, des pubiens ou des asiatiques, et s’en servent, ceux-là pour édifier les pyramides, ceux-ci des temples à Jupiter ou à Minerve — intelligence, génie, art ; qu’un hex pique de son aiguillon, je ne sais plus quel autre insecte charnu, à tel ganglion déterminé de son appareil nerveux, le plonge en léthargie et le traîne en son habitation afin que, à son éclosion, sa larve trouve une provision de substance, immobilisée mais vivante encore — instinct ; qu’une femelle du genre » homo » prépare le trousseau de sa progéniture dont elle prévoit la mise au monde dans un laps de temps déterminé — intelligence, amour maternel, etc… Devant de tels faits, et combien d’autres, il a bien fallu que la suffisance humaine capitule et reconnaisse qu’à l’instauré de l’homme, l’animal est doué de sensibilité, de volonté, rie mémoire, d’intelligence enfin ; qu’il sait consciemment diriger ses mouvements et, sous l’influence des impressions qui lui viennent de l’extérieur, associer des idées, et les combinant, utiliser ses sensations aux fins de conservation de son individu.

De l’instinct et de l’intelligence

Aujourd’hui qu’on reconnaît chez l’homme comme chez l’animal l’existence d’actes instinctifs, c’est-à-dire échappant à l’action de la volonté, la définition de l’acte instinctif « en soi » n’est pas aussi claire, aussi déterminée qu’il semble. Qu’est-ce qu’un acte instinctif ? C’est celui où l’intervention du mécanisme cérébro-spinal paraît inappréciable — échappe à toute mesure. En d’autres termes, l’acte instinctif est un geste automatique dépendant uniquement du fonctionnement du grand sympathique. Mais cet automatisme no pourrait-il pas être le résultat d’une habitude atavique qui a exigé, à l’origine, tout le déploiement de l’intelligence de l’être qui l’a transmise à ses descendants ?

Un exemple : Durand, gros métallurgiste, apprend, au moment de prendre son repas, que ses deux mille ouvriers sont sur le point de se mettre en grève. Tout en portant ses aliments à sa bouche, il réfléchit ; il calcule qu’il est riche à dix millions, qu’il possède en magasin un stock de matières ouvrées et non ouvrées et qu’en estimant à mille francs — chiffre éminemment exagéré — l’avoir moyen de chacun de ses salariés, i! sera encore en situation de leur opposer une résistance quintuple de la leur. La fin de son repas arrive sans qu’il en ait pour ainsi dire conscience… Et les tenants de l’instinct de chanter victoire et de crier que l’acte de prétention des aliments est instinctif et rien d’autre. A la vérité, chez l’homme, l’acte de prétention des aliments demande un apprentissage, mais sa répétition et son statisme le font par la suite s’accomplir à peu près irréfléchiment. Les réflexions et le calcul auxquels s’est livré l’exploiteur Durand ne lui étant pas habituels ont au contraire exigé de lui un fonctionnement absorbant et très appréciable du mécanisme cérébral. Le premier de ces actes n’est pas plus instinctif que l’autre.

Ce qu’on appelle « intelligence », « instinct », ce sont des aspects, des états du fonctionnement de l’appareil cérébro-nerveux de l’animal. Chez les animaux inférieurs, dont le cerveau est peu développé, il est clair que le bagage d’idées associées et combinées ne doit pas peser lourd. Mais à mesure que le cerveau se développe, — qu’il présente davantage de circonvolutions, — la mémoire s’amplifie ; les impressions, les sensations enregistrées deviennent de plus en plus nombreuses ; les associations, les combinaisons d’idées et leur utilisation se diversifient, se différencient pour ainsi dire à l’infini.

L’amour à la « Bourgeoise »

La femme ne plaît plus sexuellement, c’est entendu. Les charmes sont fanés. Aussi n’est-ce plus l’amour qui retient les conjoints ensemble. C’est la ferme, l’épicerie, la quincaillerie, le cabaret exploité en commun. Et puis, il y a les enfants, et la femme a recours à tous les moyens pour retenir l’homme, non pas qu’il lui plaise, mais parce qu’elle ne peut subvenir toute seule à leur entretien, et qu’elle est trop flétrie pour espérer rencontrer quelqu’un qui s’attache à elle. L’homme sait tout cela, cette vie de famille le dégoûte, mais il reste quand même. Dans cette association d’intérêts se trouve ainsi réalisée la conception bourgeoise et légale de l’amour…

L’enfant de l’amour

Je ne nie pas le charme de « l’enfant de l’amour », les tendres souvenirs qu’il évoque, le passé de fraîcheur et d’exaltation amoureuse qu’il rappelle, mais c’est un fait que bien souvent « l’enfant de l’amour » n’est pas le mieux portant de la famille. Il a été conçu dans un moment où ses géniteurs pensaient bien davantage au plaisir résultant de l’accouplement, qu’à perpétuer l’espèce. Combien de fois sur cent les parents de l’enfant de l’amour n’auraient-ils pas désiré qu’il restât à l’état d’espérance ? Même désiré ou accueilli avec joie, il a été procréé dans un moment de surexcitation génitale telle que cette circonstance est nettement défavorable à son développement ultérieur.

Du perfectionnement cérébral de l’homme

Vraisemblablement, le perfectionnement cérébral de l’homme tient à deux incidents de sa conformation : la station droite et Imposition du pouce aux autres doigts de, la main. Peut-être est-ce un séjour prolongé dans certaines conditions climatériques qui a obligé l’être humain à tirer de son mécanisme cérébral toutes les ressources qu’il lui était possible de fournir. Il est évident que la possibilité pour l’homme du manier un outil — et tout ce qui en est dérivé — lui a ouvert un horizon d’idées et d’association d’idées inaccessible à l’être le plus intelligent… De même pour la station droite… Qu’on s’imagine le chien, le cheval, l’éléphant, doués dû pouce et aptes à manipuler un outil, à faire un effort constant pour ajouter cet outil à leur force — qui peut concevoir ce que serait le globe ?

De la colère

L’homme qui se met en colère n’obéit pas plus à un sentiment instinctif que celui qui reçoit des coups sans riposter. Le tempérament du premier veut que chez lui la réaction aux impressions aptes à déterminer sa colère soit si vive et si immédiate qu’elle domine toute pensée, toute réflexion. C’est question de tempérament, de déterminisme personnel, non point d’instinct ou d’intelligence.

D’ailleurs, chez les tempéraments qui, congénitalement ou par suite d’une éducation ultérieure, sont aptes à amortir, émousser ou refouler les réactions brutales que suscitent certaines sensations, il devient possible de dissimuler ou simuler non seulement la colère, mais encore le contentement, la peur, la passive amoureuse, etc., etc… Cela s’observe aussi bien chez l’animal que chez l’homme.

  • E. Armand, “Points de repère,” Le Libertaire 3e série, 30 no. 160 (26 Mai 1924): 2.

TRANSLATION

Points de repère

Par E. Armand.

Vérité relative égale mensonge relatif

Ce qu’on appelle le « moi » est un état momentané de substance prenant conscience de son existence à part, en dehors du « non-moi ».

Y a-t-il identité entre le « moi » et le « non-moi » — le « nous » et le « hors nous » ? Le non-moi est un aspect des choses qui nous sont extérieures, considérées par rapport au moi, au moi « physiologique » et au moi « psychologique ». Le non-moi est donc une relativité, c’est-à-dire qu’il n’existe que tel que je le vois, que quant a moi. Le « moi » est. au contraire, un point de départ, un créateur, un centre de jugement, d’appréciation, de discernement, d’analyse et de synthèse. Il est réalité.

Or, je ne puis faire du non-moi un point de départ, un créateur, un centre d’appréciation, d’analyse ou de valeur. Je puis bien me relative un phénomène cosmique, par exemple apprécier son influence sur la marche de son developpement individuel. J’ignore absolument sous quel angle de relativité ce phénomène cosmique me considère et quelle répercussion j’ai sur son évolution, — à condition que j’en aie une.

L’idée que je me fais du « non-moi » empirique ou scientifique (même au cas de concordance absolue des hypothèses que je me forge pour me l’expliquer), cette idée ne peut jamais être qu’une vérité relative à ma cérébralité d’individu appartenant à l’espèce humaine. Or, qui dit vérité relative dit mensonge relatif. Sans oublier que l’idée que le « moi » se fait du « non-moi » varie au cours des siècles et dépend de l’acquis cérébral de l’époque.

Pour tenter une définition du « non-moi » — c’est-à-dire de ce qui est en dehors de nous, il faudrait pour le moins savoir (?) sous quel aspect il apparaît aux autres organismes, aux autres vertébrés par exemple, qui possèdent eux aussi leur intelligence sui generis. Que dis-je ? Il faudrait connaître l’idée que se font (?) du non-moi » les êtres doués d’une cérébralité peut-être supérieure à la nôtre — car nous n’avons pas l’outrecuidance d’imaginer que le chétif grain de matière solidifiée qu’est notre planète est le seul lieu de l’infini cosmique où se meuvent des êtres qui pensent ?

Mais alors même que nous saurions — de façon claire (?) et précise (??) la manière dont ” tous les individus ou organismes doués de pensée (quelque heu qu’ils habitent dans l’univers) envisagent ou définissent le « non-moi ». Alors même que nous posséderions cette connaissance, nous n’aurions pas fait un pas de plus : nous posséderions mie collection de vérités relatives — de probabilités relatives, si vous voulez. Mais, je le répète, vérité relative c’est mensonge relatif ; probabilité relative, c’est improbabilité relative.

Point de privilège en amour libre

Ce serait seulement à quelques privilégiée que serait réservée la pratique de la liberté sexuelle, la réalisation de l’amour libre. Le reste des hommes y serait inapte ? Halte-là. Je m’insurge contre le monopole et le privilège aussi bien en matière amoureuse qu’on matière économique ou intellectuelle. Qu’on propose d’abord la thèse amour-libriste. L’expérience sélectionnera ensuite ceux qui y sont aptes. Peut-être est-ce parmi ceux qui semblent le moins adaptés que se trouvent les meilleurs expérimentateurs. Puis, ce n’est pas parce qu’à soixante-quinze ans, vous vilipendiez une théorie dont l’application a fait les délices de votre jeunesse qu’il faut en dégoûter autrui.

Sur l’éducation

Toutes hypothèses mises de côté, chaque genre, chaque espèce possède une intelligence adéquate à son stade d’évolution morphologie, à son existence intrinsèque. Une fourmi possède l’intelligence d’une fourmi et un dromadaire l’intelligence d’un dromadaire. L’intelligence d’un lion est aussi éloignée de l’intelligence d’un homme que l’intelligence d’une taupe de celle d’un pigeon. L’intelligence d’un terre-neuve ne ressemble pas plus à celle d’un lévrier que l’intelligence d’un Parisien à celle d’un Hottentot. Autres sont l’intelligence de l’habitant des côtes et celle du montagnard. L’intelligence du marin diffère de celle de l’ouvrier d’usine. Et ainsi de suite. Il y a dans chaque cas et dans tous les cas action du milieu spécial sur l’individu qui y évolue et réaction personnelle de ce dernier contre la pression, l’emprise du milieu. Nous croyons capables de « perfectionnement » tous les phénomènes dépendant du fonctionnement du système nerveux. De perfectionnement, c’est-à-dire d’éducation. Nous pensons susceptibles d’éducation la sensibilité, la mémoire, l’endurance, l’nativité, etc., aussi bien chez l’homme que chez les animaux. Mais ceci, bien entendu, dans la mesure où le permet le déterminisme spécial de chaque individu (le tempérament, la nature, si l’on préfère ces termes), déterminisme qu’il s’agit d’utiliser dans le « processus » de ce perfectionnement, de cette éducation et non de contrarier, comme le font ou l’ont fait tant d’éducateurs mal avisés.

La perfection dans son œuvre

Exiger la « perfection » dans son œuvre ne révèle pas toujours un esprit créateur, un tempérament initiatif. Cela dénote d’excellentes, de précieuses qualités de savoir-faire, — cela démontre qu’on est un ouvrier qualifié, accompli. Pour moi, c’est la force, c’est la puissance, c’est l’originalité que je réclame dans une œuvre, non point le fini dans les détails et une préoccupation constante, étouffante du fini dans la forme. Je demande d’un ouvrage qu’il me fasse penser, réfléchir, qu’il émeuve ma sensibilité au point de ni arracher des lampes. quel mette ma compréhension a l’épreuve, qu’il soulève en moi un ouragan de contradictions. Je veux voir dans toute production un essai, un échantillon une ébauche, non point une pièce définitive, hors concours, tellement touillée, raffinée, que le producteur ne la dépassera, ne la surpassera plus ; qu’elle est à la fois l’alpha et l’oméga de son œuvre.

Individualisme et arrivisme

« Notre » individualisme se différencie de l’arrivisme en ce que, pour parvenir à sculpter son « moi », selon qu’il s’y sent déterminé. « notre » individu rie cherchera jamais à se conformer au « tout » grégaire ou à éviter l’hostilité du troupeau. L’arriviste, au contraire, redoute avant toute autre chose de se montrer différent de la mentalité moyenne du troupeau. Son succès en dépend.

L individualiste et l’épreuve

L’individualiste ne nie pas l’épreuve. Ce serait absurde. Il n’y a personne an monde qui ressente aussi profondément l’épreuve que l’être qui a conscience de ce qui est utile ou nuisible, agréable ou déplaisant à sa chair et à ses nerfs. L’épreuve est capable d’abattre l’âme la mieux trempée, de l’affaiblir. du la décourager, de la désespérer même. Mais tout cela momentanément. Un peu plus tôt, un peu plus tard, à la réflexion. l’individualiste retrouve son équilibre « psychologique »,. c’est-à-dire se rend compte de sa situation « réelle ».

Ne s’agit-il pas, dans l’épreuve, d’une expérience de celles qu’on qualifie de « douloureuses » ? Or, les expériences do la vie ne sont pas toujours des expériences agréables et qui donnent satisfaction. Je dis donc qu’à un moment donné, l’individualiste se retrouve « lui-même ». Et dès ce moment, tout en s’efforçant de réduire au minimum l’épreuve par laquelle il passe — quant à l’intensité et à la durée — il essaie d’en tirer tout Te profit possible pour la sculpture et le développement de son moi.

Nature et moralité

« Il y a antinomie de la nature et de la moralité », a dit un penseur. Comme il y a antinomie du naturel et de l’artificiel. A vrai dire, il y a apparence d’antinomie : car le même que sans le naturel il n’v aurait pas d’artificiel, sans la nature, il n’y aurait pas de morale. Tout ce que nous appelons it artificiel ». en effet, a été « fabriqué » à l’aide d’éléments empruntés au naturel. Tout ce que nous appelons « morale » est basé sur des éléments empruntés à la nature ou. si l’on vent, à « l’instinct ».

E. ARMAND

  • E. Armand, “Points de repère,” Le Libertaire 3e série, 30 no. 180 (15 Juin 1924): 1-2.

TRANSLATION

POINTS DE REPÈRE

par E. Armand

L’homme dangereux

On me qualifie d’homme dangereux. Les gouvernants, les magistrats et la police, s’accordent pour m’attribuer ce vice, ou celte vertu, car on n’est pas bien fixé. En effet, je n’ai jamais porté d’arme sur moi. Je n’aime pas les rixes. Je professe une horreur marquée pour le règlement à coups de poing des litiges et des contestations, tout cela n’empêche pas que les « autorités » me qualifient d’ « homme dangereux ». Je n’ai jamais profite de la misère privée mi publique pour spéculer sur la détresse de qui que ce soit. L’idée ne me serait jamais venue d’utiliser une calamité un une catastrophe, de grande ou de petite envergure, pour améliorer ma situation pécuniaire. Je n’ai pas tiré avantage de quelque grand entr’égorgement international pour fourni d’engins meurtriers ou de déniées de basse qualité les malheureux que les grands mangeurs d’argent sacrifient a leurs convoitises. En les faisant payer cinq ou dix fois Jour valeur, bien entendu, .le lie me suis pus édifié une fortune sur les cadavres ou sur les ruines. J’avoue humblement que l’audace, la rouerie. 1″astuce indispensables. m’eussent fait défaut au moment d’agir si mon cerveau, déboussolé, en eût connu la pensée. Je n’en cuis pas moins un « homme dangereux ». Il est vrai que je ne professe point sur la vie et à l’égard des conventions sociales les opinions de MM. les politiciens et de MM. les policiers. Il est vrai que j’appelle les gens et les choses par leur nom. Je traite d’exploiteur quiconque, prélève un bénéfice sur le travail des déshérités dont ses privilèges lui permettent de louer l’effort. Je traite d’assassin quiconque lait s’entre-tuer ses semblables pour retenir un profit que la libre concurrence menace de rogner. le nourrie une haine tenace et sincère contre qui fait métier de maître et métier d’esclave, métier de meneur et métier de suiveur, métrer de commandeur et métier d’obéisseur. Ils me répugnent tous, du premier magistrat de la république an dernier des gardes champêtres. Je considère comme nuisible qui lise d’autorité on qui l’exerce. Je le clame à haute voix. Je fais fi de l’établi, du traditionnel, de l’orthodoxe, le ne crains pas de l’afficher. L’opportunisme me répugne. Et c’est ce que ne pardonnent pas ni ceux qui régentent, ni ceux qui oppriment. Et c’est pourquoi je figure sur la liste des « hommes dangereux ».

Force physique et arrivisme

On affirme que l’humain vulgaire s’incline devant la force brutale, qu’il admire la vigueur physique, que ses préférences vont à ceux de ses semblables taillés en athlètes. Il y a beaucoup d’exagération dans cette affirmation qui est tout au plus vraie pour les amateurs de culture physique.

Il est vrai que l’humain vulgaire lait. redoute celui qui est plus fort que lui. C’est instinctif. Mais il ne l’admire pas. Il peut le déifier, car « la crainte de Dieu est le commencement de la sagesse ». — A en croire les opportunistes de tous les temps — mais inscrire quelqu’un sur le catalogue des dieux et des demi-dieux n’est pas une preuve d’admiration.

Ceux qui ont pratiqué l’humain vulgaire savent qui l’homme qu’il admire, c’est le tourbe habile qui réussit, l’homme adroit qui se lire des situations les plus scabreuses sans lien laisser de sa toison aux ronces de la légalité. C’est l’homme qui « roule » son prochain, fait fortune grâce à ses malhonnêtetés, et « s’arrange » pour échapper à toutes les sanctions pénales qui atteignent le valeur grossier ou imprudent. Le véritable objet de l’admiration du public ordinaire, c’est l’arriviste ou plutôt l’arrivé, le parvenu : celui qui, peu importe les moyens employés, s’est hissé à une situation de richesse qui lui assure une indépendance relative, et lui donne la faculté de se procurer des jouissances auxquelles doivent renoncer le commun des mortels.

De nos jours eu c’est l’argent qui confère la puissance et commande le respect, peu importe les outils dont on s’est servi pour en amasser : pince-monseigneur, chalumeau oxhydrique, vol. fraude, mensonge, escroquerie. Pourvu qu’on ait glissé entre les mailles de la répression. Peu importe qu’on ait vilipendé, piétiné, écrasé, trahi ceux qui vous ont aidé à voler ou gagner votre argent, ou qu’on ait envoyé ses complices au bagne. L’essentiel est qu’on ait réussi à tirer d’affaire : oui, qu’on ait réussi. Alors la foule vous salue, chapeau bas, et attend, dans l’admiration, que vous l’autorisiez à recueillir les miettes qui tombent de votre table. Et chacune des unités de la multitude qui vous contemple se dit in petto : « Que n’ai-je été assez malin pour en faire autant. »

Amour plural et souffrance

Il est faux de dire que les amoureux pluraux ne souffrent que peu ou prou des séparations ou des ruptures lorsqu’elles ont lieu prématurément, lorsqu’elles leur ont été imposées. C’est un préjugé de réserver la souffrance aux seuls amoureux uniques. Je conçois fort bien que le tempérament de « l’amoureux unique » le pousse à ne comprendre qu’un seul amour à la fois et la souffrance y relative. Ce que je lui conteste, c’est de porter un jugement sur la sensibilité de « l’amoureux plural ».

Christianisme et non résistance

On prétend que le principe de la non-résistance a triomphé au moment où le christianisme a été reconnu comme religion d’Etat. C’est inexact. Le jour où le christianisme a remplace la paganisme comme religion officielle, il est devenu un instrument de gouvernement, c’est-à-dire d’oppression, comme les hérétiques n’ont pas tardé à s’en apercevoir. Ce qui s’est produit alors, c’est l’absorption du christianisme par l’Etat, qui avait intérêt manifeste, en présence du succès et de l’extension de la religion nouvelle, à lui enlever tout ratière d’opposition, de péril pour les institutions établies. Mais jamais le triomphe du christianisme, sous Constantin par simple, n’a impliqué le triomphe du principe de la « non-assistance au mal par la violence ». Tout au contraire.

Prison et philosophie

On entend des ignorants soutenir que tel écrivain, tel propagandiste, tel remuer d’idées emprisonné devrait trouver en sa philosophie une consolation et un réconfort. Avant d’émettre semblable opinion, il serait au moins d’une élémentaire loyauté de déterminer à quelle propagande s’était consacré l’emmuré, et quelle philosophie de la vie était la sienne. Demander à un être amoureux de vie vécue dans toute la plénitude de ses manifestations, demander à un être pour qui vivre est un art bien plus qu’une fonction, de se résigner à l’existence morne, terne, végétative d’une prison —cela abstraction faite et du régime déprimant qu’il subit, et du milieu délétère où il s’étiole — lui demander cela, c’est vouloir de lui qu’il fasse l’hypocrite et mente à tous ses dits et écrits. Et quand je me trouve en face d’insistances, cela me paraît étrange, ci je me réserve de me demander à mon tour de qui tout le jeu ceux qui semblent transformer ces opinions mal assises en conseils gratuits. Car ce sont les gouvernants et les dominants qui ont intérêt à ce que les hommes de pensée se résignent ,i leur sort lorsqu’ils sont jetés entre les quatre mur s d’un établissement pénitentiaire. Un homme d’action, un homme de lutte — et je ne parle ici qu’au point de vue des idées — n’est pas à sa place en prison, pas plus qu’en n’importe quel lieu où son antique ne peut s’exercer.

Du tempérament

J’appelle « tempérament » la somme ou le résultat des actions et réactions d’ordre physiologique ou psychologique d’un Individu à tout moment donné de son développement, de son évolution. Dans ce « tempérament », dans cette somme, dans ce résultat, je comprends et j’englobe toutes les influences assimilées par l’unité humaine dont s’agit : courants et influences de l’hérédité, de l’éducation, de l’instruction, des fréquentations de tout genre, de la profession. des voyages, etc.

Mentalité féminine vulgaire

Dans la consommation de l’acte sexuel, dans les plaisirs qui appartiennent au domaine purement sensuel, la femme — la femme ordinaire, tout bonnement — trouve autant de satisfaction que l’homme, parfois davantage. Mais elle ne s’en regarde pas moins comme lésée dès que son partenaire masculin fait mine le premier de cesser de la fréquenter. Elle crie à l’abandon. Pour qu’elle ne se plaigne pas, il faut qu’elle s’éloigne, qu’elle rompe la première. Et encore elle veut alors que tout le monde soit persuadé qu’elle a raison d’agir ainsi. Pour qu’elle se tienne tranquille, il est indispensable qu’elle passe pour avoir été trompée.

Etre raisonnable

Je désirerais qu’en chaque être humain — et cela pour canaliser les élans du sentiment — ou si l’on veut les exagérations de la passion — intervienne le raisonnement, le souhaiterais que l’individu ne fût pas tout entier passion ou sensibilité, mais je regarde mine mortellement ennuyeux l’humain qui a dompté chez lui le sentiment à un point tel qu’il n’est plus que logique et calcul — une mécanique animée, « Etre conscient de soi » — cela ne veut pas dire être uniquement raisonnable, cela veut dire qu’on a plein connaissance des passions capables d’agiter sa personne, et qu’on possède assez de maîtrise de soi pour accorder, dans sa vie. au sentiment, le domaine qui lui est indispensable pour donner sa pleine mesure.

La religion pour le peuple

L’essence de toute religion est de pouvoir être conçue, comprise, pratiquée socialement. en masse, universellement. C’est seulement quand l’unité humaine se différencie du peuple par sa pensée, par son initiative, par sa façon de se comporter individuelle, ment, qu’on commence à mettre en doute l’utilité de « la religion pour le’ peuple ».

E. ARMAND

  • E. Armand, “Points de repère,” Le Libertaire 3e série, 30 no. 200 (5 Juillet 1924): 2.

TRANSLATION

POINTS DE REPÈRE

De la production intellectuelle.

Produire cérébralement en toute indépendance, comme si on se trouvait en pleine nature, sans se soucier si l’on sera suivi ou non par une clientèle de lecteurs. Produire. le cerveau libre, parce que cela vous convient, c’est-à-dire parce que vous êtes déterminé par désir ou par goût. Produire, en opposant son déterminisme personnel au déterminisme général. Produire ainsi, tous les écrivains proclament qu’ils le font, mais combien sont prêts, dans la pratique, a présenter toute leur pensée lorsque surgit la crainte de perdre leurs lecteurs.

Initiateur et éducateur.

J’ai déjà exposé en quoi consistait la différence entre l’Initiateur et l’Educateur : l’éducateur vulgarise ou s’abaisse au niveau des éduqués, alors que l’initiateur singularise c’est-à-dire s’efforce d’attirer chacun individuellement vers les sommets ou il n établi sa demeure. C’est pourquoi un jour vient tôt ou tard, où l’initiateur est non seulement abandonné et trahi, mais encore vilipendé par ceux qu’il initiait. L’atmosphère des cimes ou il enseignait est tellement différente de celle des bas-fonds d’où viennent les initiés, qu’une fois retournés dans la plaine, ses faits et gestes leur deviennent incompréhensibles.

Le maître et les disciples.

Pas plus que l’homme qui engendre ne saurait être rendu responsable des faits et gestes de ceux qu’il a engendrés. L’homme nui pense ne saurait être rendu responsable des résultats de la pensée.émise par son cerveau. Quelqu’un peut survenir qui s’empare de cette pensée et qui lui fasse dire tout notre chose que ce que voulait celui de qui elle émane. Il y a des enfants dont l’éducation avait été orientée eu vue de .es destiner à telle ou telle carrière, et qui rencontrent sur leur route une influence nui modifie complètement leur vie. Il y a des pensées qu’on a élaborées avec grand soin, qu’on a ciselées, remaniées, refondues et qui aboutissent à des résultats diamétralement opposés à ceux qu’on en attendait.

L’amour comme une bataille.

Oui, l’amour est une bataille où l’homme, en général, remporte la victoire et où la femme, en général, entre plusieurs prétendants. élit celui qui a évincé les autres, qu’il se soit servi de la violence ou de la ruse Mais ceci s’entend de l’amour pratiqué entre humains vulgaires. Lorsque l’amour, outre l’aspect purement physique, comporte l’amitié, profonde, à longue portée, comme cela a lieu entre amans doués de sensibilité, il en va tout autrement, tout au moins pour l’homme. Il ne s agit pas d’évincer des rivaux, mais de se demander si la femme vers laquelle on se sent porté est capable de répondre à la confiance que comporte l’amour qu’on ressent pour elle.

Dirigeants et responsabilité

Puisque nous sommes déterminés par le milieu, par l’ambiance — physiologique, psychologique, météorologique, sociale ou autre. — pourquoi rendre un individu responsable de ses actes ? Pourquoi ne pas rejeter la responsabilité sur l’environnement ? J’avoue que le problème est complexe, d’autant plus qu’il est tout aussi possible pour un individu d’outrer la tendance d’un milieu donné que d’y résister. Mais jamais vous ne parviendrez à rejeter sur un milieu tout entier la responsabilité d’actes commis par des êtres qui interprètent avec une rigueur excessive la volonté, ou préviennent les désirs dès dirigeants dudit milieu. Car vous savez, instinctivement, qu’il est possible aux hommes investis de fonctions d’autorité d’être plus ou moins sévères ou cruels dans l’exécution des mandats qui leur sont confiés, d’orienter les majorités dans une direction plus ou moins oppressive

Il est impossible, en fait, de ne pas faire retomber la responsabilité sur les conducteurs qui abusent de leur pouvoir pour faire régner l’arbitraire ou la coercition, peu importe qu’ils soient les porte-parole au les représentants du troupeau social qu’ils mènent ou qui les a choisis. On se sent instinctivement guidé par l’espoir d’un relâchement et on en revient à cette idée très simple : que la disparition du chien enragé qui barrait le chemin rend celui-ci praticable.

Irréel et réel.

Si insensées, si chimériques, si délirantes, si invraisemblables que paraissent les créations de notre imagination, il n’en est pas une qui n’ait à sa source un fait ou un événement réel. L’irréel n’est qu’une déformation du réel.

Faut-il une religion pour le peuple ?

Faut-il une religion pour le peuple ? Voici le grand problème que se sont posé, qu’ont dû sans doute se poser un jour ou l’autre tous les réformateurs, tous les novateurs, tous les initiateurs. Et quand j’écris « une religion », je n’entends pas seulement une croyance en un être surnaturel, en un esprit suprême directeur du Cosmos ou surveillant général de la marche de l’évolution, y imposant finalement sa volonté. Je n’entends pas un culte, un ensemble de rites et de cérémonies mettant en relations la créature et le créateur, l’humain et le divin. Je donne au vocable « religion » une signification plus ample, plus vaste, et je pose ainsi la question : « Faut-il aux collectivités humaines une doctrine d’ensemble, universelle, catholique, qui relie entre eux les membres de l’humanité — une doctrine qui le concrétise, qui s’exprime en une collection de commandements, de règlements, de formules purement laïques ; qui possède one morale, un code de règles de conduite accepté d’un bout du monde à l’autre — une doctrine qui présente ou enseigne un idéal à atteindre le plus tôt possible, ou plus tard, par étapes ? Ou encore un idéal variable ? Faut-il pour le peuple une religion politique ou économique, dont les prêtres portent le nom de délégués, fonctionnaires, administrateurs ?

On sait que les doctrinaires politiques et socialistes de toutes les écoles ont répondu affirmativement. A mon tour, je répondra : « Si l’on veut que le peuple demeure un troupeau, si l’on veut qu’il reste maniable et réquisitionnasse à merci, qu’il ait pour raison d’être ou pour fin d’accomplir les desseins ou de mettre eu pratique les conceptions de ses pontifes politiques et économiques : oui, il faut une religion pour le peuple. » En effet, il n’est pas possible de réaliser une conception politique ou économique unique, mondiale ou internationale. si le peuple n’est ni docile ni souple — disons le mot, s’il est ingouvernable.

Du cerveau, de la pensée, de l’apparence et de la réalité.

Il n’est pas exact que le cerveau secrète la pensée, comme l’avait déclaré un physiologiste célèbre. Le cerveau enregistre tout simplement les sensations et les émotions qui lui parviennent de toutes les parties du l’organisme dont il dépend : il les enregistre, il les classes, il les associe à la présence ou au souvenir d’autres perceptions, d’un genre identique ou différent. L’ensemble et parfois le conflit de tous ces enregistrements, de tous ces classements, de ces rappels distincts et parfois aussi inconscients, constitue comme une sorte de creuset, de hublot où s’élabore la pensée, où se forge l’imagination… Un aveugle qui n’aurait jamais entendu parler de l’extérieur. qui n’aurait de communication avec qui que ce soit et qui vivrait dans les profondeurs d’une caverne reculée penserait encore, mais il est probable que son cerveau ne fonctionnerait guère que par rapport aux images, aux acquis héréditaires…

Si le cerveau n’est qu’un élaborateur de pensée. — une sorte de laboratoire ; s’il ne crée pas de la pensée ; si l’extérieur, le hors-moi est tellement nécessaire à son fonctionnement, — le « non moi » existe donc réellement. Sans doute, le « non moi » existe et on ne saurait le nier. Mais il se manifeste, il « se représente » de façon tant soit peu différente à chacun de ceux qui l’observent, — d’autant plus différente que le tempérament, les facultés d’observation du spectateur sont plus personnels, plus raffinés, plus sensibles. D’ailleurs, — ceci dit entre parenthèses, — il est probable qu’à des êtres doués de sens plus complets que les nôtres, le hors-moi apparaît, se représente avec des détails, des traits, des nuances que nous ne percevons pas, — lesquels modifient peut-être l’apparence ou la structure des objets.

A la dislocation de l’organisme humain, le hors-moi ne cesse certes pas d’exister, mais pour l’individu dont le cerveau ne fonctionne plus (parce qu’il est mort, lui aussi), il n’y a plus ni firmament, ni soleil, ni humanité, ni vie sociétaire ou en général… Pour que l’unité humaine perçoive le hors-moi, il faut qu’elle existe, qu’elle soit sensible, qu’elle pense. Les influences que l’extérieur exerce sur un cadavre on décomposition ne sont pas du même ordre et ne peuvent être comparées à celles dont est l’objet, un humain qui vit, dont le cerveau est en pleine activité.

« Il faut nous entendre : un chien, un arbre, une montagne, la mer se manifestent-ils, à vous, sous un autre aspect qu’à moi ?» — Oui et non. Pour vous et pour moi, un chien est un quadrupède, un arbre est un végétal, une montagne est un plissement de l’écorce terrestre, et la mer est cette immense étendue d’eau salée qui recouvre la plus grande partie du globe.

Mais dans ce chien, alors, que vous nu considérez que la race, le plage, l’allure, les qualités générales ou spéciales, moi, j’aperçois un animal dont le maître humain est la divinité et que ne redoute rien autant que de ne pas trouver à tout moment sa volonté bonne, agréable et parfaite, la volonté du son dieu lût-elle qu’il mourût en sacrifice à ses pieds.

Dans cet arbre, vous admirez le tronc jouissant, la nuance du feuillage, l’abondance de la ramure, l’antiquité, enfin ; je vois en lui le témoin ou le descendant direct de témoins d’un âge disparu — il me semble que je vais voir glisser le long de ses branches supérieures une famille de préhistoriques réfugiés là pour fuir une bande de fauves, à moins que ce ne soit pour s’abriter de quelque inondation diluvienne.

Vous voyez dans cette haute montagne l’effet des secousses gigantesques auxquelles était en proie la planète encore mal refroidie, encore mal affermie et toute bouillonnante ; elle m’attire, moi; comme une retraite ; elle m’apparat comme un escalier de géants, dont chaque échelon gravi vous plonge dans une atmosphère plus pure que celle de l’échelon précédent, où l’on se sent davantage à l’abri des contraintes et des souillures des sociétés humaines, des pensées méchantes et dominatrices.

La mer vous charme par son immensité, vous ne vous lassez pas non plus d’admirer le spectacle du flot qui se brise sur le rivage et le couvre d’écume ; moi, je In regarde comme, le grand collecteur des boues et des ordures de l’humanité ; l’immense cloaque où les générations des hommes ont déversé tous les détritus, tous les déchets, tous les rebuts dont ils ont empli leurs égouts et leurs senti nés. Et ainsi de suite.

Des Diverses formes de l’Activité sexuelle.

Les observations ont démontré qu’on retrouvait chez nos frères les animaux toutes les tonnes connues de la vie sexuelle. Leur réalisation dépend de lu nature de l’individu, de l’espérer à laquelle il appartient, de sa conformation [. ] que l’accouplement poursuit, etc. On trouve chez des animaux qui vivent en la compagnie de l’homme une ignorance absolue de la soi-disant, répulsion qu’engendre une consanguinité étroite. La monogamie, la polygamie, la monoandrie, la polyandrie, une monogamie relâchée, une polygamie relative, il y a place pour toutes ces manifestations dans le monda animal. Parmi les insectes, c’est la femelle qui incline à la pluralité ; chez les vertébrés, c’est le mâle. Dans l’espèce humaine où aboutissent et s’épanouissent toutes les aspirations, toutes les réalisations de l’animal, il est compréhensible qu’on retrouve toutes les formes de pratique sexuelle.

E. ARMAND

  • E. Armand, “Points de repère,” Le Libertaire 3e série, 30 no. 215 (20 Juillet 1924): 2.

TRANSLATION

POINTS DE REPÈRE

La connaissance et la personnalité.

Mettre la connaissance au-dessus de l’élaboration de la personnalité — de l’appréciation, de l’amour, de la jouissance de la vie — voilà l’erreur. La connaissance, en effet, est coexistant à la vie et non antérieure à elle. Se servir de la connaissance comme d’un outil utile et même indispensable à la sculpture, à la révélation, au perfectionnement de SA personnalité, comme d’une source d’informations sans rivale à utiliser dans la poursuite des expériences de SA vie, voilà en quoi il convient que consiste l’aspiration à la connaissance. La « culture » est un moyen, non un but.

Le rôle de la nécessité.

Je ne nie pas qu’un très grand nombre des acquisitions de l’homme n’aient été faites sous l’empire de la croyance à sa liberté métaphysique. On a même prétendu que lesdites acquisitions auraient été moins rapides si cette croyance n’avait pas dominé l’horizon de la pensée humaine. C’est une question qui demande à être discutée sérieusement. Pour ma part, je crois que la NECESSITE, dans la plupart des cas, est à l’origine des conquêtes ou des « progrès de l’esprit humain » pour parler comme Condorcet. D’ailleurs, le problème n’est plus là. Puisqu’il est entendu que l’unité humaine n’est pas libre, mais qu’elle possède la faculté de réagir contre le déterminisme ambiant, il appartient au propagandiste, à l’initiateur d’insister avec puissance sur le rôle qui échoit à la volonté de résistance et d’affirmation personnelles, à l’action de l’association des volontés individuelles dans le combat pour la conquête d’acquis nouveaux, de nouvelles utilisations, de connaissances nouvelles, de nouveaux procédés ou modes d’existence permettant à l’être humain d’évoluer avec plus d’aisance, assurant aux facultés un jeu plus ample. En deux mots il appartient à l’initiateur – l’éducateur, si l’on préfère ce mot — de démontrer que la nécessité n’est pas un générateur de crainte ou de résignation, mais un facteur d’évolution, d’épanouissement.

Conséquences de l’amour de la vie.

Aimer la vie conduit naturellement à aimer la femme. Aimer la femme conduit à aimer la chair. Qui aime la chair donnera à la sensibilité charnelle, sexuelle, la place qui lui revient dans le développement de l’individu. Et cette place est importante. Qui l’a compris s’efforce de mettre sur le même plan la volupté et la sagesse. la jouissance et la connaissance. Il arrive qu’on ne la comprend pas, qu’on torture ses dits et qu’on dénature ses gestes. Mais on s’aperçoit bientôt que ceux qui le prennent le plus violemment à partie sont les moins sages et les moins sachants.

Le libre arbitre.

Je ne l’ignore point : il n’est pas de libre arbitre. L’homme ne peut pas se soustraire au déterminisme de son hérédité ou. pour mieux dire, des multiples hérédités qui se juxtaposent et se combattent en lui. Il ne peut pas non plus s’opposer à ce que s’accomplissent — malgré et contre lui — les ‘phénomènes telluriques, météorologiques, cosmiques… Mais ce mie je nie, c’est qu’il y ait une fatalité qui’ désarme tellement l’unité humaine qu’elle l’empêche de réagir, autrement dit d’opposer son déterminisme personnel au déterminisme intérieur, d’acquérir des habitudes autres ou nouvelles de penser et d’agir. Et cela faisant. d’utiliser de façon autonome et bien distincte son déterminisme personnel.

Non, l’homme n’est pas libre, mais il n’y a pas de fatalité inéluctable, puisqu’il y a possibilité de volonté, possibilité de lutte, possibilité de conquêtes, possibilité d’acquisitions : bien plus, possibilité d’utilisation des énergies naturelles considérées primitivement comme hostiles.

Par exemple, l’homme n’a pu faire qu’il ne pleuve, mais il a su s’abriter de la pluie, se garantir contre elle. L’homme n’n pu faire que la température s’abaissait, mais il s’est protégé contre le froid par le port de vêtements et en créant de la chaleur artificielle. L’homme n’a pu faire que T nourriture lui tombât toute apprêtée d’un ciel imaginaire, mais il a appris à cultiver la, terre, à fabriquer le pain, à élever le bétail. L’homme n’a pu faire que la nuit ne succédât nu jour, mais il a su inventer des procédés d’éclairage. L’homme ne peut pas dépouiller les gaz de leur faculté d’expansion, annihiler les phénomènes d’électricité, mais il peut enlever à son usage la puissance des gaz et les manifestations de l’électricité, s’en servir pour modifier les conditions de son existence.

Science et misère.

Il est très intéressant et très instructif de savoir s’il faut des centaines et des centaines d’années pour que le sol de la planète se plisse de quelques mètres et que l’unité de temps à laquelle devraient être rapportées les évolutions géologiques est le » million d’années ». Il peut être très consolant de penser que l’évolution sociale marche de pair sous ce rapport avec l’évolution géologique. Mais au miséreux qui ignore ce qu’il mangera à midi et où il couchera ce soir, cela sonne un peu comme un coup de trompette paradisiaque. On comprend alors que pour s’évader de sa misère matérielle, ou bien il renonce à l’existence — et c’est le fait d’un résigné — ou dans un coup d’audace, il joue son va-tout — et c’est le fait d’un révolté.

L’éternel retour.

Que tout ce qui a déjà eu lieu ait lieu à nouveau, mais non de façon exactement semblable, voilà, selon moi. comment il faut comprendre le concept de « l’éternel retour ». Les faits et les événements se reproduisent. mais non identiquement, car ils ne peuvent revenir à leur point de départ. On pourrait prendre comme exemple la terre qui revient sur elle-même dans sa course elliptique autour du soleil, mais pas exactement au point où elle se trouvait, puisque l’astre du jour se déplace lui-même. entraînant dans ses pérégrinations son haro do planètes. L’humanité, les agglomérations, sociales recommenceront sans doute des expériences analogues à celtes qu’elles ont accomplies ou subies, mais non identiques, les conditions géologiques, météorologiques, sociales s’étant transformées.

Après avoir évolué, être devenu un être supérieur, extraordinaire peut-être, une sorte de surhomme impossible en ce moment a esquisser, l’homme pourra redevenir un animal, rétrograder, régresser jusqu’à l’animalité… Mais rien ne prouve qu’il redeviendrait un singe ou un anthropopithèque. Les circonstances climatiques, pour ne citer que celles-là, ne seraient pas semblables, incontestablement, à celles qui ont vu surgir les premiers ébauches de l’humain. De plus, il y aurait h tenir compte de la longue période de « civilisation » traversée par l’humanité… Mais cette brute — cet homme déchu — pourrait être bien plus méchant, bien plus cruel que le singe.

Il se peut que les agglomérations humain en reviennent à l’expérience, au stade du clan, de la tribu, do la vie promiscue. — mais non de la môme façon qu’aux époques préhistoriques. Les organisations communistes postérieures utilisèrent les forces motrices, les applications scientifiques, toutes sortes d’engins qu’ont ignorés les expériences primitives de communisme.

Il se peut aussi qu’il ait existé, foulant le sol de quoique confinent détruit ou déchiqueté par une secousse ou des secousses sismiques, des humanités et des humains « supérieurs » à ce que nous connaissons, sous ce rapport, au passé et au présent, possédant des connaissances bien plus étendues que les nôtres et qui ont utilisé — mieux et davantage que nos sociétés antiques ou modernes — les énergies planétaires et cosmiques susceptibles de captation. Peut-être que les surhumanités (?) du devenir seront tout simplement des retours à une situation, à un plan que les hommes ont déjà occupés.

Pour faire réfléchir nos compagnes.

C’est un fait que la plus grande partie de la clientèle des courtisanes s’est recrutée dans tous les temps chez les « hommes mariés » et les « pères de famille » — qu’il s’agisse de la « rôdeuse » des furtifs ou de l’actrice en vedette. Il ne s’agit pas de passer cette constatation sous silence, puisqu’il est question d’un fait commun” à l’Athènes de jadis et au Paris contemporain. Je souhaite que nos compagnes en tirent toutes les déductions sensées et scientifiques qui leur soient possibles.

En guise de prière.

Vous avez besoin de méditer. Vous avez besoin de prier — c’est-à-dire de vous épancher, de vous raconter à vous-même vos afflictions, vos peines .vos désirs, vos aspirations. Je vous comprends et, après tout, ce n’est pas une marque de faiblesse. Vous n’ôtes pas une entité imaginaire, mais vous existez, vous êtes. Voici donc un brouillon de prière à votre usage : « Forces. Energies. Puissances affirmées, à l’œuvre ou latentes en moi, qui n’existez que parce que je suis, qui sont moi-même. Faites que je me développe jusqu’à l’extrême de mes aptitudes. Que je me révèle à moi-même tout ce que je suis en réalité. Que je sois doué de la volonté et de la persévérance nécessaires pour accomplir mes desseins. — de discernement convenable pour jouir intensément de la vie sans me laisser diminuer à mes propres yeux. — de l’intelligence indispensable pour me procurer quotidiennement ma subsistance. — de la capacité de résistance nécessaire pour ne rien livrer volontairement de moi-même au troupeau social, — du caractère voulu pour traverser les heures difficiles sans me laisser entamer ou mutiler intérieurement. Que MA volonté se fasse toujours et cela sans contrarier la volonté d’autrui. Et que. ne réclamant de comptes à autrui, je ne me mette jamais dans le cas d’être comptable à qui que ce soit. »

E. ARMAND.

  • E. Armand, “Points de repère,” Le Libertaire 3e série, 30 no. 232 (6 Août 1924): 2.

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