L’En dehors (1922)

L’En dehors (1922):

[La Contemporaine] [Presse Anarchiste]


[This issue has not been digitized. Selected text was found on the Presse anarchiste site.]

  • E. Armand, “Résurrection,” L’En dehors 1 no. 1 (Mai 1922).
  • E. Armand, “Perspective,” L’En dehors 1 no. 1 (Mai 1922).
  • “L’en dehors,” L’En dehors 1 no. 1 (Mai 1922). [text and English translation]

Résurrection

À peine sorti de captivité — et je ne crains pas d’être démenti en affirmant que les cinquante-quatre mois que je viens de végéter en prison ont été particulièrement rigoureux — mon premier soin a été de penser à ceux qui m’ont témoigné un intérêt si vif lorsqu’ils ont appris que j’avais été incarcéré sous une inculpation toute de fantaisie — ai-je besoin d’y revenir ? — impossible à soutenir si on n’avait découvert ou suscité pour l’étayer, je ne sais trop, les dires contradictoires d’un malheureux dévoyé auquel on a fait espérer qu’en me compromettant il se tirerait à bon compte des griffes de la Justice Militaire. Je profite donc de ma mise en liberté pour adresser un cordial merci à ceux qui se sont intéressés à mon cas — ceux de la première et ceux de la dernière heure.

Mais ceux qui m’ont manifesté cet intérêt — ils sont trop pour que je les cite un à un — seraient peut être tentés, sinon de regretter, tout au moins de s’étonner si je ne leur annonçais, en même temps que mon retour à la vie, mon intention de reprendre l’oeuvre interrompue en pleine prospérité — par des circonstances imprévues et vraiment indépendantes de mon vouloir.

Je me propose donc, — après avoir pris quelque repos, achevé la mise au point du livre dont il est question par ailleurs, reconstitué les éléments d’une propagande éparpillés çà et là, renoué les fils de mes connaissances enfin — de reprendre mon activité en publiant un journal bi-mensuel.

Ce périodique, suite et fruit mûri de la tâche entreprise par l’Ere Nouvelle, hors du troupeau, l’anarchie (durant le temps que j’en avais assumé l’orientation), les Réfractaires, par delà la mêlée, prend pour titre

l’en dehors [1]

* * * *

Pourquoi un pareil titre ? Est-ce dans un accès de suffisance mélancolique, pour le hisser au sommet de quelque tour d’ivoire symbolique, devise vaniteuse claquant dédaigneusement aux brises qui soufflent de la plaine ?

Certes non.

Dans un monde oscillant entre la lutte de deux principes : l’un qui fait dépendre l’existence des sociétés de la domination et de l’exploitation de l’unité humaine ou du milieu par les détenteurs de monopoles et de privilèges,— l’autre qui fonde cette existence sur la domination ou l’exploitation de l’individu par le groupe social, — nous entendons, mes camarades et moi-même, nous situer ici en dehors de l’une comme de l’autre de ces deux conceptions, nous proposant comme objet d’exposer, de développer, de vulgariser la thèse de l’autonomie de l’unité humaine, autrement dit de revendiquer pour l’être individuel la faculté de se déterminer lui-même en toutes circonstances et à toutes les époques, de vivre sa vie en « isolé » ou en « associé », en dehors de toute ingérence coercitive, selon ses aspirations et ses réflexions particulières, et à charge de complète réciprocité à l’égard d’autrui.

Mais qu’on ne s’y trompe pas. Tout en nous désolidarisant énergiquement et logiquement de toute action visant à écraser et à pressurer encore plus les déshérités du milieu où nous évoluons, nous ne nous attaquerons pas seulement aux nantis, aux parvenus, aux bergers et aux administrateurs sociaux, nous prendrons également à partie la bête du troupeau, le résigné, l’avachi, l’électeur, les souteneurs et les valets des Institutions qui sanctionnent légalement l’Obligation et perpétuent la Sanction sous tous leurs aspects.

Notre étalon individualiste est toujours forgé du même métal : ni maître, ni valet ; ni exploiteur, ni exploité ; ni suiveur, ni suivi : l’en dehors sera un organe de combat et de propagande individualiste anarchiste.

— O —

l’en dehors entend se montrer l’adversaire irréductible de toutes les manifestations de 1’« archisme » : violence gouvernementale et contrainte sociale ; formes actuelles ou en devenir d’organisation étatiste, gouvernementale, parlementaire, centralisatrice, répressive, etc. ; conformisme, interventionnisme, empiétement du social sur l’individuel ; tous ordres de faits ou d’idées imposés, donc soustraits à la décision ou au contrôle de l’unité humaine ; l’en dehors entend les traquer, les pourchasser, les démasquer sous leurs multiples livrées : l’en dehors sera un organe de critique individualiste anarchiste.

L’Individualisme anarchiste comporte un certain nombre de solutions ou revendications d’ordre pratique, dont il conviendrait de rechercher, d’examiner, de discuter les possibilités d’application immédiate ; l’en dehors entend s’en préoccuper et s’y intéresser sérieusement, recueillir et publier par la suite, à titre documentaire, tous renseignements et informations sur les tentatives en ce sens qui parviendraient à sa connaissance, annoncer, appuyer, préconiser les expériences de ce genre qui lui paraîtraient d’accord avec sa ligne de conduite et reposer sur des bases solides — les susciter le cas échéant : l’en dehors sera un organe de réalisation individualiste anarchiste.

Aujourd’hui et non demain, à la minute actuelle, se forme un monde individualiste composé d’unités humaines qui se révoltent contre la domination d’idées, de conventions, de solidarités, de préjugés imposés par la veulerie ou l’apathie des multitudes. Aujourd’hui et non demain, il y a des antiautoritaires qui veulent vivre et davantage, qui se situent en état de lutte perpétuelle pour le plus grand développement de leur individualité : l’en dehors ambitionne d’être le point de contact de ceux qui, à travers le monde, s’efforcent de vivre ou vivent en individualistes anarchistes, sous la seule incitation de l’expérience et du libre-examen.

— O —

Comme mes initiatives passées, l’en dehors constitue un effort individuel dans toute la force du terme. Nous ne voulons gêner qui que ce soit, mes collaborateurs et moi-même : nous ne jalousons personne. Nous nous proposons simplement d’exister en dehors de tout paru, de toute organisation, de toute église ; de rayonner en dehors de toute lisière, de toute barricade, de tout fil à la patte. Nous adressons un chaleureux appel à tous ceux qui, dans la sphère où nous nous mouvons, ont quelque chose à dire pourvu que cela vaille la peine d’être dit. Nous avons l’intention d’être éclectiques ; nous sommes décidés à donner à l’autre son de cloche — à la controverse — toute l’ampleur désirable ; nous consacrerons à la rubrique Correspondance et aux échanges de vues qu’elle peut provoquer le développement convenable. Nous ne fuirons en aucun cas la polémique d’idées. Nous nous intéresserons à tout ce que nous croiserons en chemin de sincère, d’original, d’initiatif, de susceptible de nous apporter des éléments nouveaux d’appréciation, de comparaison, d’analyse, que ce soit en philosophie, en psychologie, en littérature, en art, en biologie ou ailleurs.

Mai tout ceci entendu, il reste convenu que l’en dehors se propose comme but précis d’exposer, de diffuser, de vulgariser l’opinion, l’attitude, le geste individualiste, dans l’acception antiautoritaire ou anarchiste du terme. Enfin, nous ferons de notre mieux pour donner à l’en dehors une tournure autant éducative que combattive, aussi documentaire qu’agressive. Ceux qui se sentiront poussés à nous apporter leur concours intellectuel tiendront compte de ces directives.

* * * *

Qu’on me pardonne ce long exposé : il y a si longtemps que je n’ai pu m entretenir avec ceux de « mon » monde.

À mon retour à la liberté, je découvre que s’appesantit de plus en plus la main mise de l’État ou de la collectivité sur l’unité humaine en passe de devenir l’éternelle taxée, l’éternelle réquisitionnée. — Notre en dehors sera un cri de révolte et de rébellion contre cette menace, une tentative raisonnée de défense de l’individu contre l’envahissement du grégaire, une protestation active contre l’avènement de la médiocratie ou de l’élite médiocratique au sommet de l’escabeau politique ou économique.

Je ferai de mon mieux pour assurer la réussite de ce nouvel effort. Et le travail ne me manquera certes pas. À ceux qui croient pareille œuvre intéressante, utile, nécessaire, urgente — à ceux qui m’ont vu à la besogne — à ceux à qui elle agrée enfin, de m’apporter leur appui pratique. Le papier, la main-d’œuvre, les frais généraux, tout a renchéri depuis quatre ans et demi. J’aurais mauvaise grâce enfin à insister sur mes conditions personnelles au lendemain de ma « résurrection ». Je recommande donc au bon accueil de tous et le bulletin d’abonnement et la souscription ouverte d’autre part. Je demande instamment à tous ceux dans les mains desquels ce numéro préparatoire parviendra, de le faire circuler autour d’eux. Ceux qui m’ont arraché à la vie avaient comme dessein évident d’interrompre mon action — sinon d’y mettre fin. Leur dessein, avoué ou occulte, à en partie échoué, puisque j’ai pu résister à un régime de droit commun auquel je ne voudrais pas voir astreint, même une seule minute, le plus fielleux ou le plus hypocrite de mes antagonistes.

En m’aidant à reprendre mon activité, vous déjouerez les calculs de ceux qui voulaient ma perte.

E. Armand

[1] Je sais fort bien que ce titre n’est point inédit. Mais il m’a semblé répondre si parfaitement à la besogne que j’ai dessein d’accomplir que cet inconvénient m’a paru somme toute de peu d’importance. Il y a une trentaine d’années en effet que florissait l’en dehors de Zo d’Axa. Depuis lors se sont accomplis des événements d’une portée incalculable pour l’individu et les collectivités. Il n’y a donc aucune liaison entre cet « en dehors » ci et celui auquel je fais allusion.

TRANSLATION

Perspective

Je sens que très longtemps mon cœur restera tendre ;
Les rides sur mon front pourront croître et s’étendre,
Je me soucierai peu de la marche des ans,
Vif et sensible encor malgré mes cheveux blancs.

Je sens que très longtemps audacieuse et vive,
Mon imagination vers la lointaine rive
Où les rêves sont rois, fera voile souvent.
Oublieuse, je crains, que l’âge décevant

Qui prend au bras sa force et rend la main moins sûre
Au pilote interdit la vogue à l’aventure.
Pour qui vieillit rêver n’est-il pas hors saison ?

L’on sourira peut-être alors sur mon passage.
N’importe. Tu sais bien que je suis le plus sage
D’avoir à la raison préféré Ma raison.

E. Armand.

Maison centrale de Nîmes, mai 1919.

TRANSLATION

L’en-dehors

L’en dehors veut être un journal vivant et vibrant, un journal de combat en même temps que de culture individuelle. Il se situera résolument à l’extrême gauche des divers mouvements antiautoritaires. Dans tous les domaines, il prendra parti pour l’original contre le routinier, pour l’aventureux contre le timoré ; pour l’insoumis contre l’esclave ; pour le révolté contre le mendiant. Il s’affirmera pour quiconque prend position en marge du bien et du mal juridique et conventionnel, par delà les catégories sociales ou les chapelles idéologiques, contre les formalistes, les endormeurs, les pharisiens, les tartuffes, les prostitués et les jugeurs. Il se placera du côté des victimes de l’autorité civile, militaire ou religieuse ; des rejetés et des mis au ban des sociétés étayées sur la maîtrise des manieurs d’argent, la rouerie des politiciens de métier, le servilisme des journalistes d’industrie.

l’en dehors se dressera contre les individualistes de coffre-fort ; les individualistes bourgeois avoués ou honteux ; les arrivistes à l’affût de tous les débouchés possibles, pourvu qu’il leur fournisse une chance de « parvenir » ; les affairistes prêts même à renoncer à l’instrument-domination et à l’outil-exploitation pour renchérir sur les clameurs du populaire — dès lors qu’ils y entrevoient un moyen, de surprendre le succès.

l’en dehors n’épargnera pas l’individualisme renfrogné, l’individualisme poseur, l’individualisme « à la Thénardier » ; le « j’m’en fichisme » des pseudo-copains individualistes qui prétendent avoir accompli leur « révolution personnelle » et achevé le cycle de leurs expériences, parce qu’ils se sont terrés — au prix de quels reniements ou de quels effacements ! — dans quelque situation médiocre, ou parce qu’ils ont amassé péniblement un piètre avoir. Nous ne nous laisserons pas duper par le vernis verbeux dont ils usent pour excuser leur nonchalance, leur paresse, leur opportunisme, leur adaptation à l’individualisme bourgeois. Nous ne concevons pas de foyer sans rayonnement, de vie intérieure sans activité extérieure, de sculpture de la personnalité intime sans réaction contre l’emprise oppressive et déprimante de l’ambiance. Pas de concessions sur ce point.

l’en-dehors

l’en dehors wants to be a lively, vibrant newspaper, a journal of combat as well as individual culture. It will situate itself resolutely at the extreme left of the antiauthoritarian movements. In every domain, it will take the side of the original against the routine, the adventurous against the timid; for the disobedient against the slave; for the rebel against the beggar. It is will assert itself for anyone who takes a position on the margins of legal and conventional good and evil, beyond the social categories and ideological schools, against the formalists, the pacifiers, the pharisees, the tartuffes, the prostitutes and judgmental. It will place itself on the side of the victims of civil, military or religious authority; of those rejected or ostracized by societies resting on the skill of money-lenders, the cunning of career politicians, the servility of business journalists.

l’en dehors will stand against the strongbox individualists; the bourgeois individualists, whether avowed or shame-faced; the social climbers on the lookout for every advantage, provided that it furnishes a chance to “succeed”; the wheeler-dealers ready even to renounce instrument-domination and tool-exploitation to add to the popular clamor — as soon as they glimps a means of grasping success.

l’en dehors will not spare the sullen individualism, the affected individualism, the individualism in the manner of Hugo’s Thénardiers; the I-couldn’t-care less-ism of the individualist pseudo-comrades who pretend to have accomplished their “personal revolution” and completed the cycle of their experiences, because they are holed up — at the price of what renunciations or self-effacements! — in some mediocre situation, or because they have painfully amassed a paltry capital. We will not let ourselves be fooled by the verbose varnish they use to excuse their nonchalance, their laziness, their opportunism, their adaptation to bourgeois individualism. We cannot imagine a hearth without radiance, an internal life without external activity, a shaping of the private personality without a reaction against the oppressive and demoralizing influence of the atmosphere. We make no concessions on this point.

 


  • E. Armand, “Il n’est rien comme de s’entendre,” L’En dehors 1 no. 1 bis (15 Août 1922): 1.
  • “Avis,” L’En dehors 1 no. 1 bis (15 Août 1922): 1.
  • E. Armand, “Enchanté, mais il y a mieux,” L’En dehors 1 no. 1 bis (15 Août 1922): 1.
  • “L’Individualiste,” L’En dehors 1 no. 1 bis (15 Août 1922): 1. [§38 of the Initiation] [text and English translation]
  • “L’en dehors,” L’En dehors 1 no. 1 bis (15 Août 1922): 1-2. [text and English translation]
  • E. Armand, “Les négateurs de maîtres,” L’En dehors 1 no. 1 bis (15 Août 1922): 2. [verse] (FR/EN)
  • “Un livre de E. Armand,” L’En dehors 1 no. 1 bis (15 Août 1922): 2. [announcement of the Initiation]
  • “Sous les verrous…,” L’En dehors 1 no. 1 bis (15 Août 1922): 2. [announcement]

Il n’est rien comme de s’entendre

Le premier n° préparatoire de l’en dehors a été — et celui-ci l’est également — tiré à cinq mille exemplaires. Il a été envoyé, pour les neuf dixièmes, soit aux abonnés de nos périodiques antérieurs, soit à des personnes que je sais figurer sur des listes d’abonnés ou de souscripteurs à des œuvres dites d’avant garde — ou dont les caractéristiques ont des traits communs avec nos revendications — soit encore à des « animateurs » de groupements avancés. Il se peut que notre activité les intéresse; il se peut que, pour une raison quelconque, ils en fassent fi. Malgré d’anciens déboires, je me refuse à croire que ceux auxquels parviendra ce second numéro préparatoire nous laissent, sans nous avertir, sans le refuser, leur envoyer notre organe, s’insouciant d’en régler l’abonnement ou laissant la quittance nous revenir impayée si jamais il nous arrivait de leur en faire présenter une. Je m’adresse à des individualités tellement sélectionnées qu’il serait puéril dé leur part de se retrancher derrière un « je n’ai pas demandé qu’on m’envoie cette feuille ». Cela n’est pas de mise entre nous. Malgré les quatre ans et demi que j’ai passés en retrait de la circulation, j’ai encore assez de confiance en certaines unités humaines pour croire que ceux auxquels « l’en dehors » est adressé me feront savoir qu’il est inutile de leur en continuer l’envoi, si notre activité ne leur plait en aucune façon.

E. ARMAND

TRANSLATION

AVIS

Nous prions instamment nos camarades, nos amis, tous ceux qui s’intéressent à notre travail de nous communiquer toutes informations ou possibilités de nous renseigner sur le fonctionnement ou l’existence :

1° d’associations ou de groupements de toute espèce, basés sur la libre entente entre individus ou la recherche des affinités. personnelles, que ces «ententes » aient pour but une activité économique, intellectuelle, éthique, effective, récréative, etc., ou tout simplement le désir d’évoluer, de se situer
à l’écart du milieu social ;

2° d’associations ou groupements qui auraient été tentés ou réalisés pour garantir les camarades contre les risques ou aléas découlant de la mise en pratique des conceptions individualistes anarchistes, ou tout au moins connexes ;

3° de tentatives ou réalisations ayant pour but de dispenser à l’enfant une éducation ou un enseignement rationnel, dépouillé de sectarisme, destiné à éveiller en lui le dégoût, de la domination et de l’exploitation ; le sentiment de son autonomie personnelle; le désir de la liberté de choix et de l’autodétermination, sous Ia réserve du respect de la liberté de choix et de détermination d’autrui.

Peu importe la durée de ces expériences ou le pays où elles peuvent avoir eu lieu, dès lors qu’elles ont été ou sont tentées en dehors de toute ingérence gouvernementale ou réglementaire extérieure à elles-mêmes.

Enfin nous demandons à nos amis de nous faire parvenir toutes informations ou possibilités de renseignements sur les vexations, persécutions ou châtiments dont peuvent avoir été l’objet ceux qui ont préféré être conséquents avec les conceptions ou revendications individualistes anarchistes (ou connexes) plutôt qu’obéir aux coutumes, aux préjugés, aux réquisitions légales : militaires, civiles ou administratives. Et ce depuis août 1914.

TRANSLATION

Enchanté, mais il y a mieux

Dire que je ne suis pas satisfait des résultats que m’a valus le numéro préparatoire de l’en-dehors, lancé à mille exemplaires —il m’en reste vingt-cinq tout au plus, soit dit entre parenthèses — ce serait faux, injuste, exorbitant. Je voudrais pouvoir citer une à une toutes les lettres qui me sont parvenues, lettres d’amitié, lettres d’encouragement, lettres. de réconfort. Le « sentimental » que je suis — eh_bien oui !— ne saurait rester indifférent à la confiance qui lui est témoignée, à l’espoir mis en lui par tant d’impatiences diverses. C’est une responsabilité dont je suis fier, mais dont je sens tout le poids, ceux, de « mon monde » peuvent en être certains. Sans doute, je n’ignore pas que l’en dehors n’atteindra jamais un très fort tirage, mais qu’il s’agisse d’un journal tirant à mille où un million d’exemplaires, j’ai trop conscience de l’action et de l’influence que peut exercer sur le milieu où il est lu et commenté un organe comme celui-ci, pour envisager, autrement qu’avec sérieux et appréhension, sa création et son expansion.

Avec sérieux, car, somme toute, le nombre a restreint de ceux qui veulent réagir, pour de vrai, contre l’intervention du social dans l’individuel, la contrainte du collectif sur le personnel. Et cela, tout en restant scellés — isolés ou associés — sur l’inexpugnable roc de la négation, du rejet, de la haine de la domination et de l’exploitation. Avec appréhension, car le nombre est grand de ceux qui nous épient, qui nous guettent, nous individualistes antiautoritaires, dans l’attente de nous surprendre en flagrant délit d’inconséquence « morale », d’insuffisance créatrice où d’incapacité revendicatrice. Donc, tout cet espoir mis en l’en dehors, dont on m’assure de tant de côtés que le besoin se fait si urgemment sentir; donc, tout cet espoir et toute cette confiance ne m’inspirent quel défiance à l’égard de mes ressources, de mes propres capacités.

Si je me sentais autre que je suis, c’est-à dire si je n’éprouvais l’impression d’être poussé, impulsé, incité par le besoin — le besoin irrésistible et inévitable — de me dépenser et de lutter, d’exposer et de diffuser des opinions, des thèses, des idées, des appels, des expériences, qui peuvent amener l’être individuel à réfléchir sur soi-même, à se révéler à soi-même ce qu’il est en réalité, à oser être sol-même et à tenter de vivre son audace ; à détester tout ce qui l’empêche d’être sui-même, aussi bien quand il en est la victime que lorsqu’il en est le bénéficiaire; — si je ne me sentais pas, dis-je, impulsé par la nécessité impérieuse de clamer ma vérité, d’édifier une tribune d’où pourront se manifester et d’où pourront s’élancer des vérités complétant, prolongeant ou illuminant la mienne — je resterais terré, inactif, silencieux, on peut le croire.

Mais enfin, ce besoin, cette nécessité, ce désir de m’extérioriser, de me répandre, d’en appeler d’autres à me tenir com à agir et à réagir de concert avec moi — appelez-le comme vous voudrez — cela existe, cela fait partie intégrante de ma constitution, me détermine à aller de l’avant malgré les obstacles, à me retrouver au sortir des tunnels et des claustrations (j’ai passé sept ans de mon existence en prison depuis qu’a paru le premier numéro de l’Ere nouvelle, en 1901), possédé du même vouloir et de la même opiniâtreté. Je ne fais donc que suivre ma nature en me remettant à la besogne, et c’est, en dernier ressort, le déterminisme de mon tempérament qui l’emporte sur les accès de découragement et d’inertie qui m’as-aillent de temps à autre.

J’écrivais plus haut que j’avais reçu des lettres en assez bon nombre, lettres de camarades peu fortunés et qui s’excusent, tant les temps sont durs, de ne pouvoir joindre quelques sous au montant de leur abonnement ; lettres de camarades plus aisés et qui éprouvent de la joie à ajouter de quelques francs pour la « souscription permanente »; lettres de camarades malades, mais qui expriment tant de contentement de me voir sorti du tombeau qu’ils en oublient leurs souffrances ; lettres d’amis qui me demandent comment je suis construit pour « reprendre la lutte après pareille épreuve. » J’y ai répondu ci-dessus. Lettres de penseurs comme Max Nettlau qui souhaite que je « puisse mettre de nouveau sur pied un périodique où seront chez eux l’anarchisme le plus large et l’expérimentalisme ». (Je reviendrai, d‘ailleurs, sur cette lettre, abondante en vues profondes.) Ou comme Wm. C. Owen qui voit bien une révolution mondiale en train de se faire, mais déclare qu’il est extrémement douteux de prévoir si elle s’orientera dans notre sens — la liberté — où dans celui de l’autoritarisme omnigouvernement

De ces lettres, je suis enchanté, mais il y a mieux. Nous sommes loin encore de nos mille abonnés, et jusqu’il n’y a pas assez de camarades qui se soient intéressés à la vente au numéro, à la question des dépositaires. Je rappelle que c’est là un point, d’extrême importance pour la vitalité de l’œuvre que nous voulons mener. Abonnez-vous; plus encore, faites-nous des abonnés dans votre entourage, dans votre région. Cherchez-nous des dépositaires sérieux dés maintenant. Soyez nos correspondants, nos vendeurs au numéro. Et vous, correspondants et vendeurs des journaux à allure antiautoritaire qui existent déjà, ne vous renfermez pas dans un unilatéralisme étriqué, un unilatéralisme qui sent son petit boutiquier d’une lieue, tant ilre doute que ses clients entendent l’autre son le cloche. Si quelque chose m’a touché à mon retour à la vie, c’est d’apprendre la part prise au mouvement qui s’est affirmé en ma faveur par tant de camarades appartenant la tendance communiste de l’anarchisme. Compagnons d’action libératrice, je désire vous retrouver maintenant que me voici remonté en selle pour la bataille pour l’émancipation l’unité humaine. C’est à la fin del cette année que l’Initiation Individualiste verra le jour. C’est à partir du 15 octobre que ce journal paraitra régulièrement. Il faut que l’en dehors soit une revanche, un succès, une source, une torche, un stimulant, un jalon, une soute, une réalisation. Nos collaborateurs, moi-même, nous ferons notre part. Faites la vôtre.

E. ARMAND.

TRANSLATION

l’Individualiste

tel que nous le concevons, — notre Individualiste — aime la vie et la force. Il proclame, il exalte la joie, la jouissance de vivre. Il reconnaît sans détours qu’il a pour fin son propre bonheur. Il n’est pas une manière d’ascète et la mortification charnelle lui répugne. Il est passionné. Il se présente sans fard, le front couronné de pampres et chante volontiers en s’accompagnant de la flûte de Pan. Il communie avec la Nature dans son énergie stimulatrice des instincts et des pensers. Il n’est ni jeune ni vieux :il a l’âge qu’il se sent. Et tant qu’il lui reste une goutte de sang dans les veines, il combat pour conquérir ou consolider sa place au soleil. Il ne s’impose pas, mais il ne veut pas qu’on lui en impose. Il répudie les maîtres et les dieux. Il sait aimer, mais il sait haïr. Il est plein d’affection pour les siens, ceux de son monde, mais il a horreur des faux-frères. Il est fier et il a conscience de sa dignité personnelle. Il se sculpte intérieurement et il réagit extérieurement. Il se recueille et il se dépense. Il s’insoucie des préjugés et ricane du qu’en dira-t-on. Il goûte l’art, les sciences, les lettres. Il aime les livres, l’étude, la méditation, le travail. Il est artisan, non pas manœuvre. Il est généreux, sensible et sensuel. Il est affamé d’expériences nouvelles et de sensations fraîches. Mais s’il s’avance dans la vie sur un char rapide comme un tourbillon, c’est à condition de se sentir le maître des coursiers qui l’emportent, c’est animé par la volonté d’assigner à la sagesse et à la volupté, selon son déterminisme, la part qui échet légitimement à chacune d’elles au cours de son évolution personnelle.

The Individualist

as we understand them, — our Individualist — loves life and strength. The proclaim, passionately, the joy and the enjoyment of living. They admit openly that their own happiness is their goal. They are no sort of ascetic and the mortification of the flesh disgusts them. They are passionate. They present themselves openly, their brow crowned with vines, and sing gladly, accompanying themselves on the pan flute. They commune with Nature, whose energy stimulate their instincts and thoughts. They are neither young nor old: they are the age that they feel. And as long as there remains a drop of blood in their veins, they struggle to win or to secure their place in the sun. They do not impose, but neither do they wish to be imposed upon. They renounce masters and gods. They know how to love, but they also know how to hate. They are full of affection for their own, those in their circles, but they have a horror of false friends. They are proud and conscious of their personal dignity. They shape themselves internally and react externally. They gather themselves and spend themselves lavishly. They care nothing for prejudices and laugh at what others say about them. They have a taste for art, the sciences and letters. They love books, study, meditation and labor. They are artisans, not mere laborers. They are generous, sensitive and sensual. They are hungry for new experience and fresh sensations. But if they advance through life on a chariot fast as a whirlwind, it is on the condition of feeling themselves the master of the coursers that carry them along, it is animated by the will to assign to wisdom and sensual pleasure, as circumstances decree, the share that legitimately falls to each of them in the course of their personal evolution.

L’en dehors

prend parti pour le producteur,—isolé comme associé. Ici « produire » c’est bien entendu créer, imaginer, innover, transformer, transporter, enseigner, etc. Produire, c’est rendre la matière — de la substance cérébrale à la pierre de la carrière — apte à la fin à laquelle on la destine. Mais ici, produire c’est autre chose encore : c’est mettre à contribution toutes les ressources des sens, tendre tous les ressorts de l’esprit et des muscles pour penser et agir avec originalité, pour imprégner de sa personnalité jusqu’à la plus insignifiante des besognes auxquelles on s’adonne.

Ici, on envisagera tout geste, tout acte accompli par l’unité humaine pour développer, tailler, faire épanouir son être et sa vie comme un geste, comme un acte producteur. Vivre en isolé, par tempérament ou parce qu’on est convaincu que l’homme seul est le plus fort où associé à des compagnons auxquels on se sent relié, pour l’heure, par des affinités ou sentimentales ou intellectuelles où réalistes, c’est encore faire œuvre de producteur. Résister aux influences qui mettent en danger l’autonomie de la personne, c’est encore et toujours se comporter en producteur soucieux et conscient de la valeur de son produit. Car ici, on considérera la vie individuelle comme le plus précieux, le chef-d’œuvre des résultats de l’effort personnel.

L’en dehors

takes the side of the producer,—whether isolated or associated. Here, “to produce” naturally means to create, to imagine, innovate, transform, transport, teach, etc. To produce is to render materials — from the substance of the brain to stone from a quarry — suitable for the aim to which we have destined it. But, here, to produce is something else as well: it is to harness all the resources of the senses, to extend all the energies of the mind and muscles to think and act with originality, to imbue with his personality even the most insignificant of the tasks to which we devote ourselves.

Here, we will consider any gesture, any act accomplished by the human individual in order to develop, shape and fulfull his being and his life as a productive act or gesture. To live in isolation—by temperament or because one is convinced that man is strongest alone—or associated with comrades to whom we feel ourselves linked, for a time, by affinities—whether sentimental or intellectual or realistic—is still to do the work of the producer. To resist the influences that put the autonomy of the person in danger, is still and always to to behave as a producer concerned and conscious of the value of their product. For, here, we will consider the individual life the most precious, the masterpiece resulting from individual effort.

l’en dehors

prend de même position pour le consommateur — isolé comme associé. Mais ici «consommer » ne s’entend pas seulement de l’usage ou de l’assimilation de la production. Consommer c’est aussi vouloir que le produit dont on se sert soit frappé au coin de l’originalité et porte un cachet personnel. C’est insister pour qu’il ne déchoie ni en qualité, ni en fini d’exécution ; pour qu’il évolue dans sa forme et dans ses capacités d’utilisation. Consommer ce n’est pas seulement demander que le produit offert procure la jouissance des yeux comme il procure l’assouvissement d’un appétit, c’est encore ne laisser aucun répit au producteur, l’inciter sans cesse à créer et mettre au point de nouvelles valeurs, des utilités inédites; c’est enfin favoriser l’avènement d’une mentalité qui ne comprendra pas plus la monotonie, le déjà vu et le toujours pareil dans la production que la domination et l’exploitation dans l’activité du producteur.

l’en dehors

takes the same position for the consumer — whether isolated or associated. But, here, “to consume does not only mean the use or assimilation of production. To consume is also to want the product that we use to be marked by originality and bear an individual stamp. It is to insist that it is not deprived of quality, nor of finish in execution; so that it evolves in its form and its capacities for use. To consume is not only to ask that the produce offered brings pleasure to the eye and the satisfaction of an appetite, it is also to give the producer no respite, to urge them to constantly create and develop new values, previously unseen utilities; it is, finally, to promote the emerges of a mentality that will more comprehend monotony, repetition and sameness in the productions than domination and exploitation in the activity of the producer.

l’en dehors

défendra la cause de l’émancipation de la femme et celle de l’émancipation de l’homme. Il combattra avec la dernière énergie le système de la double morale : morale différente selon que la femme est ou n’est pas en puissance de copain ou de mari, — suivant que l’homme est ou n’est pas en puissance de copine ou d’épouse. L’en dehors revendiquera pour la femme, pour l’homme, pour la mère, pour le père — en état ou non de cohabitation — la faculté de se déterminer à son gré, personnellement, dans le domaine de l’économique comme dans celui de l’intellectuel, dans la sphère de son activité sentimentale comme dans celle de son activité sexuelle.

l’en dehors

will defend the cause of the emancipation of women and that of the emancipation of men. It will battle with all its energies the system of the double standard: different morals depending on whether the woman is or is not tied to a boyfriend or husband, — whether the man is or is not tied to a girlfriend or wife. L’en dehors will demand for the woman, for the man, for the mother, for the father — in the state of cohabitation or not — the right to decide for themselves, individually, in the economic domain as in the intellectual, in the sphere of their sentimental activity as in that of their sexual activity.

l’en dehors

s’élévera contre l’unilatéralisme en toute matière. Il ne sera pas un organe spécialement scientifique ou naturien, hygiénique ou eugéniste, tolstoïen ou anti-guerrier, littéraire ou végétarien, artistique ou amour libriste, syndicaliste ou révolutionnaire, un organe de propagande en faveur de la langue internationale, des « colonies » où des œuvres d’éducation à tendance libertaire; l’en dehors veut être avant tout un organe de lutte, de propagande, de réalisation individualiste anarchiste.

Mais tous ces aspects de l’activité humaine seront exposés, examinés, discutés au point de vue de l’individualisme anarchiste.

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l’en dehors

will speak out against unilateralism of every sort. It willnot be specifically scientific or naturian, hygienic or eugenicist, tolstoyan or anti-war, literary or vegetarian, artistic or free-love-ist, syndicalist or revolutionary, an organ of propaganda in favor of the universal language, “colonies” or educational works with a libertarian tendency; l’en dehors wants above all to be an organ of struggle, of propaganda, of anarchist individualist achievement.

But all of aspects of human activity will be exposés, examined and discussed from the point of view of anarchist individualism.

—–

Parce que l’en dehors veut se situer à l’extrême gauche des mouvements contre-autoritaires :

il fera campagne contre toute conception, toute doctrine, tout régime impliquant pour l’unité humaine dépossession ou privation du moyen de production; ou encore interdiction ou restriction de disposer de son produit, résultat de son effort personnel; ou enfin immixtion ou ingérence quelconque du milieu dans les relations entre individus ;

il s’emploiera à dégager l’anarchisme — même individualiste — du marxisme qui le sature, qui le gangrène, qui l’atrophie. Et ce ne sera pas l’une de ses moindres tâches;

il ridiculisera sans pitié toute idée de « société future » conçue à la façon d’un paradis laïque ou basée sur la pratique d’un bonheur universel réglé à l’instar d’un papier à musique; il se manifestera l’implacable adversaire de tout arrangement social qui ne prévoit, n’autorise, ne postule ou ne sollicite pas l’essai ou la réalisation des expériences diverses qu’il est possible à des êtres humains d’imaginer, dès lors qu’en est absent le recours à la contrainte ; il dénoncera vigoureusement la carence et le péril de toute conception d’« humanité nouvelle » qui ne laisse pas le champ libre à la pratique simultanée de toutes les méthodes, de tous les systèmes possibles — et cela dans tous les domaines — sans autre réserve que le mutuel respect de leur application.

Because l’en dehors wishes to situate itself at the extreme left of the anti-authoritarian movements:

it will campaign against every conception, every doctrine, every regime involving the dispossession or deprivation of the means of production to the human individual; dépossession ou privation du moyen de production; or interdiction or restriction on the disposition of their product, resulting from their individual effort; or, finally, any interference or intrusion of the milieu in the relations among individuals;

it will work to free anarchism — even individualist anarchism — from the Marxism that saturates, corrupts and weakens it. And this will not be the least of its tasks;

it will ridicule pitilessly any idea of a “future society” conceived in the manner of a secular paradis or based on the practice of a universal happiness that runs like clockwork; it will show itself the implacable adversary of every social arrangement that does not foresee, authorize, postulate or solicit the attempt or realization of the various experiences and experiments that it is possible for human to imagine, as soon as the recourse to constraint is absent; it will vigorously denounce the deficiency and danger of every conception of a “new humanity” that does not leave the field open to the simultanesou practice of all methods and all systems possible — and that in all domains — without any reservations other than mutual respect in their application.

Les Négateurs de Maîtres

Chanson

1 Qu’ils portent panache ou hermine,
Devant les dirigeants, bien bas
Ebloui’, la foule s’incline,
Mais de la foul’ non, nous n’somm’s pas!
Nous somm’s les Négateurs de maitres,
Les Insoumis, les Indomptés,
Ceux qui ne veul’nt ni chefs ni prêtres,
Les éternell’ment révoltés!

REFRAIN

Nous somm’s les Négateurs de maîtres,
Les En dehors que rien n’a pu dompter
Céux qui ne veul’nt ni chefs, ni dictateurs ni prètres
Ni obéir ni commander!

2 Logiqu’s, les nôtres à personne
N’ veul’nt imposer leur opinion,
Puisque, sincèr’, tu la trouv’s bonne,
Fais, autrui, s’lon ta conviction.
Mais r’nonce alors à nous induire
Par force à agir comm tu l’fais;
Laisse-nous à notr’ guis’ nous conduire,
Mêm’ si c’est aimer c’que tu hais!

3 Disséminés sur la planète
Nous ne somm’s qu’un’ poigné d’en dehors,
D’incompris que le mond’ rejette,
N’est guère enviable notre sort.
On nous raille, on nous persécute,
Souvent on nous jette en prison,
A mill’ tracas nous somm’s en butte
Pour nous punir d’avoir raison!

4 Trouvant trop dang’reus’ pareill’ vie
Lassé, plus d’un nous quitte en ch’min,
Qu’import’! redoublant d’énergie
De nos idé’s, à pleine main,
Nous éparpillons la semence
Aux quatre coins de l’horizon
Et ce geste amplement compense
Calomni’, traîtrise, abandon.

5. D’êtr’ menés comm’ des troupeaux d’bêtes
P’t’êtr’ qu’un jour les humains s’ront las ;
D’professer des croyanc’s tout’s faites
Qui sait s’ils n’se fatigu’ront pas ?
D’êtr’ chair à profit, chair à gloire
P’t’êtr qu’ils auront assez un jour.
Ce jour-là nous cri’rons victoire!
D’récolter ce s’ra bien notr’ tour.

Maison Centrale de Nimes, Octobre 1919,

E. Armand

We Deny All Masters

Song

1.—Whether they sport feathers or furs,
The crowd, dazzled,
Bows low before their leaders,
But of that crowd, we make no part!
We are those who deny all masters,
The unbowed and the unbroken,
Those who want no chiefs nor priests,
The eternal rebels!

REFRAIN

We deny all masters,
The Outsiders whom nothing can tame
Those who want neither chiefs, dictators nor priests
Neither command or obey!

2.—Our logic—we have no wish
To impose it on anyone,
And since you find your own logic good,
Act, brothers, according to your conviction.
But leave off, then, any attempt to lead us
By force, to act as you do;
Leave us to carry on as we please,
Even if it is to love what you hate!

3.—Scattered across the globe
We are but a handful of outsiders,
Misunderstood and rejected by the world.
Our lot is hardly enviable:
We are mocked, we are persecuted,
And often we are cast into prison,
We are subject to a thousand troubles
To punish us for being in the right!

4.—Finding such a life too dangerous,
Weary, more than one abandons our path,
But what does it matter! redoubling the energy
Of our ideas, with full hands,
We scatter our seeds
To the four corners of the horizon
And this act amply compensates
For slander, treachery and abandonment.

5.—Perhaps one day humans will grow weary
Of being led around like herds of beasts;
Who knows if someday they will not grow tired
Of professing all these ready-made beliefs?
Of being flesh for profit, glory-fodder
Perhaps one day they will have had their fill.
On that day, we will cry victory!
On that day, it will be our turn to reap.

Maison Centrale de Nimes, October 1919,

E. Armand

Un livre de E. Armand

Notre camarade E. Armand va publier un ouvrage qu’il avait préparé avant son arrestation et qui portera comme titre :

l’Initiation individualiste anarchiste

Dans ce livre, l’auteur entend exposer et situer l’Individualisme envisagé au point de vue anti-autoritaire et anti-capitaliste.

L’Initiation individualiste n’est pas seulement un résumé et une condensation de toutes les opinions, de toutes les thèses, de toutes les polémiques qu’E. Armand a exposées ou soutenues jusqu’ici, elle aborde certains sujets que notre ami n’avait pu traiter à fond jusqu’ici. Ainsi, il ne se contente pas de flétrir, de dénoncer l’exploitation ou la domination, il s’efforce de définir ce qu’il entend par Domination ou Exploitation; on trouvera dans l’Initiation des études inédites d’un grand intérêt et destinées à provoquer de sérieuses réflexions, par exemple : l’association — l’individualisme et l’esprit de révolte — la réciprocité — le transgresseur, la transgression et la répression — le monde à venir, etc., etc. Enfin, l’ouvrage est terminé par un Index alphabétique mentionnant tous les sujets examinés, effleurés ou auxquels il est fait :allusion au cours de l’ouvrage. Cet index constituera pour le militant, pour le chercheur individualiste une source de renseignements et d’informations très appréciable; il ne sera pas moins utile à n’importe qui — curieux, sympathisant, adversaire même — désire se documenter sur l’individualisme anarchiste.

L’Initiation paraîtra en tout cas avant fin 1922 et contiendra au moins 250 pages d’impression compacte.

Malgré le travail considérable que cette œuvre représente, le prix de souscription reste fixé à CINQ francs par exemplaire.

Adresser les soucriptions à E. ARMAND, 22 cité St Joseph, ORLÉANS. Il va sans dire que pour les non souscripteurs, le prix sera de 6,50 ou de 7 fr., port en sus,

Il est accusé réception de toute somme reçue.

Dès le début, mille souscriptions avaient été demandées pour assurer l’édition de l’Initiation : Au 15 avril nous avions 2.000 fr. en caisse. La liste ci-dessous s’élève — en y ajoutant le produit de la vente d’un certain nombre d’exemplaires de « Qu’est-ce qu’un anarchiste ? » et en en déduisant les frais de correspondance, accusés de réception, etc. — à 569,45. Il nous reste au 31 juillet 2.569,45. Soit donc encore à trouver un peu moins de CINQ CENTS souscriptions.

Il nous paraît impossible que ce chiffre ne soit pas rapidement atteint parmi ceux dont, à un point de vue quelconque, l’individualisme attire où retient l’attention.

D’ailleurs, souscrire est une marque de sympathie que nos amis ne marchanderont pas à un écrivain qui vient de subir sans raison près de 54 mois d’emprisonnement au régime de droit commun.

Souscriptions reçues jusqu’ici : […]

TRANSLATION


  • E. Armand, “A nos amis,” L’En dehors 1 no. 2 (mi-Novembre 1922): 1.
  • “Pour faire réfléchir,” L’En dehors 1 no. 2 (mi-Novembre 1922): 1.
  • E. Armand, “Lettre ouverte à Victor Serge,” L’En dehors 1 no. 2 (mi-Novembre 1922): 1-2.
  • Gerard de Lacaze-Duthiers, “Les vrais révolutionnaires,” L’En dehors 1 no. 2 (mi-Novembre 1922): 2. (FR/EN)
  • Max Nettlau, “Correspondance,” L’En dehors 1 no. 2 (mi-Novembre 1922): 2. (FR/EN)
  • Marguerite Després, “L’amour libre,” L’En dehors 1 no. 2 (mi-Novembre 1922): 3.
  • E. Armand, “André Lorulot: Chez Les Loups,” L’En dehors 1 no. 2 (mi-Novembre 1922): 4. [review]
  • [Initiation Individualiste Anarchiste — Bulletin de souscription], L’En dehors 1 no. 2 (mi-Novembre 1922): 4.
  • [“Nous avons reçu d’Albin…], L’En dehors 1 no. 2 (mi-Novembre 1922): 4.
  • [L’Individualiste], L’En dehors 1 no. 2 (mi-Novembre 1922): 4. [Notice of tract available in French and Ido]

[A nos amis]

TRANSLATION

Pour faire réfléchir. Est-ce qu’un appel, une offre, une demande émanant d’un camarade d’opinions semblables ou simplement apparentées aux nôtres ne vaut pas la peine d’une réponse ? Se réclamer d’idées avancées, de théories d’avant-garde ou s’y prétendre sympathique, cela excuse-t-il l’insouciance ou le mufflisme ?

Food for thought. Isn’t a call, an offer or a request from a comrade of opinions similar or simply related to our own worthy of a response? Is claiming advanced ideas, avant-garde theories or claiming to be sympathetic to the an excuse for carelessness or boorishness?

[Lettre ouverte à Victor Serge]

TRANSLATION

Les vrais Révolutionnaires

Les vrais révolutionnaires ont toujours été, dans tous les temps et dans tous les pays, les hommes dont l’esprit a été assez large pour comprendre les formules les plus opposées, extraire de chacune d’elles la part de vérité qu’elle contient, et tenter de les concilier dans une harmonie supérieure. Les « révolutionnaires » ne sont pas toujours ceux que l’on désigne sous ce nom : ces derniers méritent plutôt l’épithète de « réactionnaires », que leurs actes justifient pleinement.

Le révolutionnaire est à l’opposé de sectaire. Un révolutionnaire qui serait un sectaire ne serait qu’un pseudo-révolutionnaire. Il y a beaucoup trop de révolutionnaires qui ont un esprit sectaire, et par là même nous prouvent qu’ils n’ont rien de révolutionnaire. Une étiquette n’est rien : c’est la sincérité de l’homme qui est tout ; c’est l’indépendance et le caractère qui comptent ; c’est la générosité et c’est le courage, c’est la fidélité à l’idéal qui seuls signifient quelque chose. Chaque jour nous voyons de tristes personnages s’affubler d’une étiquette pour en tirer profit, se mettre dans un parti ou dans un autre, par intérêt, et finalement leur conduite engendre le dégoût et l’écœurement chez leurs amis. Repoussés de partout, parce que partout on les a vus à l’œuvre, ce sont des épaves qui méritent plutôt la pitié que la haine. Les haïr ce serait les prendre au sérieux ; avoir pitié d’eux, c’est les punir comme ils le méritent.

Le révolutionnaire n’est pas celui que se croit en possession de la vérité, mais celui qui sait que la vérité est partout, et que son devoir est de la découvrir partout où elle est. Ce n’est pas celui qui ne connaît qu’un moyen d’améliorer l’humanité : la violence. C’est celui qu’absorbe une grande pensée, qui médite et qui rêve. Il ne violente personne pour imposes ses idées : c’est sur lui-même qu’il exerce sa violence ; il se reforme, il cherche à être meilleur. C’est dans son for intérieur qu’il réalise le grand soir. C’est à cette bastille de préjugés que le social a mis en lui qu’il s’attaque. C’est à sa volonté qu’il demande de l’aider à devenir un homme nouveau.

Cette révolution intérieure, qui est le plus bel effort de l’homme vers la vérité et vers la justice, est la révolution intégrale par excellence. En dehors d’elle, aucun progrès n’existe. Elle est le prélude des grandes transformations sociales, le creuset où s’élabore l’humanité de demain. Croyez qu’elle est aussi difficile, qu’elle est plus difficile que la révolution par la violence, et qu’elle est beaucoup plus fertile en résultats. Demander à un homme de chasser la passion et l’égoïsme de son cœur ; lui demander d’être assez tolérant pour accueillir toutes les sincérités et en dégager la réalité profonde, c’est assurément exiger de lui un effort beaucoup plus grand que celui de cotiser, d’écouter un orateur, d’insulter un adversaire, d’arborer un insigne ou de braver l’autorité. Commençons par cette révolution intérieure la transformation de la société. La révolution morale engendrera plus de bienfaits que la révolution sanglante, dont la dictature est le fruit empoisonné.

Par révolution intérieure, nous n’entendons pas faire l’apologie de la tour d’ivoire, contempler les événements en souriant, hausser les épaules chaque fois que le peuple essaie de secouer ses chaînes. Nous réclamons simplement que tout mouvement populaire ait une fin désintéressée : ce n’est pas pour prendre la place de ses maitres que le peuple se révolte : c’est afin de persévérer vers un idéal de justice et de beauté, c’est afin de donner naissance à une humanité meilleure. Les véritables révolutionnaires ont toujours eu devant les yeux, non un but immédiat et pratique, mais un but lointain d’harmonie et de liberté. Ce n’est pas décourager les esprits que d’affirmer qu’on ne change pas en un jour la société, et que pour ce changement il est nécessaire d’apprendre, d’étudier, d’observer et de vivre. Nous ne nions pas l’utilité d’une révolution économique, loin de là, nous la désirons, nous l’appelons de tous nos vœux, mais nous la subordonnons à la révolution du cœur et de l’esprit sans laquelle elle n’est pas possible. Nous sommes impatients d’évoluer dans une société plus juste, où chaque individu réalisera le maximum de bonheur, mais nous ne croyons pas que ce bonheur réside uniquement dans la jouissance matérielle, nous croyons qu’il doit être complété et dépassé par les jouissances spirituelles sans lesquelles la vie n’est qu’un leurre. Avec les révolutionnaires, chaque fois qu’ils se proposent de réagir contre l’ignorance et à l’égoïsme, nous sommes contre eux lorsque, trahissant leur idéal, ils font appel à l’ignorance et l’égoïsme pour transformer la société. La Révolution sera faite quand les individus auront compris qu’il ne suffit pas, pour être un révolutionnaire, d’obéir à un mot d’ordre ou de prendre un fusil pour abattre son ennemi, mais qu’il faut, pour mériter ce titre, posséder une âme et une conscience.

Gérard de Lacaze-Duthiers

The True Revolutionaries

The true revolutionaries have always been, in all times and all countries, those whose minds have been broad enough to grasp the most conflicting formulas, to extract from each of them the portion of truth that they contain and to attempt to reconcile them in a higher harmony. The “revolutionaries” are not always those whom we designate by that name: instead, these often deserve the epithet of “reactionaries,” as their acts entirely justify.

The revolutionary is the opposite of the sectarian. A sectarian revolutionary would only be a pseudo-revolutionary. There are far too many revolutionaries who have a sectarian spirit and thus prove that they are not revolutionary at all. A slogan is nothing: sincerity is everything; it is independence and character that count; it is generosity and courage, it is fidelity to the ideal that alone means something. Each day we see sad persons wrap themselves in a label in order to profit from it, place themselves in one party or another, from self-interest, and ultimately their conduct breeds disgust and nausea among their friends. Rejected everywhere, because they have been seen at work everywhere, they are wrecks who deserve pity rather than hate. To hate them would be to take them seriously; to pity them is to punish them as they deserve.

The revolutionaries are not the ones who believes they are in possession of the truth, but the ones who knows that truth is everywhere and that their duty is to discover it everywhere it exists. They are not the ones who know only one means of improving humanity: violence. They are the ones who absorb a great thought, who contemplate and dream. They do not assault anyone to impose their ideas: it is on themselves that they exert their violence; they reform themselves and seek to be better. It is in their heart of hearts that they realize the great day [the revolution]. It is this bastille of prejudices that the social revolution set them to attack. It is their own will that they ask to aid them in becoming new.

That internal revolution, which is the finest effort of the individual towards truth and justice, is the integral revolution par excellence. Apart from it there is no progress. It is the prelude of the great social transformations, the crucible in which the humanity of tomorrow will be produced. Believe that it is as difficult, that it is more difficult than revolution through violence, and that it is much more fertile in results. To ask a man to chase passion and selfishness from his heart, to demand that he be tolerant enough to welcome every sincerity and extract their profound reality, is without doubt to demand of him an effort much greater than that of making a contribution, of listening to an orator, of insulting an adversary, of wearing a badge or defying an authority. With that internal revolution, let us begin the transformation of society. The moral revolution will give rise to more benefits that the bloody revolution of which dictatorship is the poisoned fruit.

When we speak of internal revolution, we do not intend to apologize for the ivory tower, to contemplate events with a smile, to shrug our shoulders each time the people try to shake off their chains. We simply claim that every popular movement must have a disinterested aim: it is not in order to take the place of their masters that the people revolt, but it is in order to push on toward an ideal of justice and beauty, in order to give birth to a better humanity. The true revolutionaries have always had before their eyes, not an immediate and practical aim, but a distant goal of liberty and harmony. It is not to discourage spirits, but to affirm that society does not change in a day and that for that change it is necessary to learn, study, observe and live. We do not deny the utility of an economic revolution—far from it. We desire it and desire it with all our hearts, but we subordinate it to the revolution of heart and mind without which it is not possible. We are impatient to evolve in a more just society, where each individual will realize that the maximum of happiness, but we do not believe that this happiness resides solely in material pleasure; we believe that it must be completed and surpassed by the intellectual pleasures without which life is only a snare. While we are with the revolutionaries each time that propose to react against ignorance and selfishness, we are against them when, betraying their ideal, they appeal to ignorance and selfishness to transform society. The Revolution will be accomplished when individuals understand that it is not enough, to be a revolutionary, to obey a slogan or take up a gun to slaughter their enemy, but that they must, to be worthy of the title, possess a soul and a conscience.

Gérard de Lacaze-Duthiers

Vienne, 22 juillet 1922.

Mon cher camarade,

… Je suis très content d’apprendre que vos malheurs ont pris fin — jusqu’au moment où on voudra frapper à nouveau l’esprit « en dehors » que vous êtes. En ce qui me concerne je végète ici, mes ailes d’oiseau voyageur sont coupées par le cours de l’argent étranger. C’est ici où je suis encore le mieux, me confondant avec la misère générale, tandis qu’ailleurs je ferais tache. Quant à votre demande de m’inscrire sur la liste de vos collaborateurs, faites comme vous voulez : vos journaux seront toujours des expressions de pensée indépendante et de protestation sociale, et c’est un plaisir de savoir qu’une petite oasis de ce genre existe quelque part et qu’on pense à vous. Ceci dit, j’ignore si je suis « individualiste » et j’en dirais presque autant quant à « être communiste ». Je suis anarchiste pur et simple, « sans étiquette » selon l’expression de Tarrida del Marmol. Même s’il valait la ne de s’imaginer une société vraiment anarchiste — que nous en sommes loin !

Je puis dire que là encore il y aurait des hommes avec lesquels je voudrais vivre en communiste et d’autres à l’égard desquels je voudrais limiter mes relations à l’échange le plus « tuckeriennement » correct; — comme actuellement on est en relations de cordialité et de familiarité très différentes selon les personnes.

J’admire la liberté dont on jouit dans une forêt où l’on circule librement, ou sur les prés alpestres, ou en buvant de l’eau à une fontaine ou à un puits public; si un communisme pareil — « prise au tas » — s’étendait à quantités d’objets utiles, cela me plairait et je serais disposé à contribuer à rendre ce système possible par du travail librement fourni. Mais je déteste une réglementation forcée, cet autre communisme dont nous n’avons pas besoin de parler. Quant au mutuellisme, au régime des contrats, à l’échange égal, je comprends qu’il y ait quantité d’articles de certaine valeur, d’objets de choix, d’un caractère personnel, qu’on ne puisse se procurer que par transaction individuelle d’un genre ou d’un autre. Mais je ne voudrais pas que cela s’étendit à trop d’objets insignifiants ou indispensables, car le régime des contrats, c’est presque le régime des traités ; son résultat actuel me suffit: c’est le tombeau de la solidarité humaine ; par les sanctions que comporterait tout système de ce genre, quel que soit son nom, l’autorité ou réapparaîtrait ou ne disparaitrait jamais. Donc, je suis — où plutôt je serais, « en anarchie » — à toute heure du jour et à toute occasion, pour le genre d’arrangement économique qui me parait le plus pratique ou le moins ennuyeux, selon les objets dont il s’agit, les personnes, les circonstances, ma propre situation, etc. Je serais donc toutes sortes de choses, sauf anarchiste orthodoxe, étiqueté économiquement…

Je vous souhaite donc de pouvoir mener de nouveau à bien un de ces périodiques qui vous est spécial et où l’anarchisme, dans le sens le plus large de l’expression, et l’expérimentalisme seront chez eux. De même que, jusqu’ici, les enfants naissent tout petits et non en gaillards de deux mètres de haut, il serait étrange que ce vieux monde si absurde et souvent si cruel, mette du premier coup au monde un anarchisme à maturité : l’idée de généraliser dès le début un système anarchiste défini est une source de grande erreur. On ne peut créer, généraliser que la liberté de l’expérimentation; que chacun montre ensuite ce qu’il sait faire… Je suis certain que nous sommes d’accord sur tous ces points.

Max Nettlau.

Vienna, July 22, 1922.

My dear friend,

… I am very happy to hear that your misfortunes have ended — at least until they want to strike again the spirit “en dehors” that you are. As far me, I vegetate here. My wayfaring bird’s wings are clipped by the exchange rate of foreign money. It is here where I am still the best, blending into the general misery, while elsewhere I would be a blot on the landscape. As for your request to join the list of your collaborators, do what you wish: your newspapers will always be expressions of independent thought and social protest, and it is a pleasure to know that a little oasis of this kind exists somewhere and that one thinks of you. That said, I do not know if I am “individualist” and I would say much the same about “being communist.” I am an anarchist pure and simple, “without label” according to the expression of Tarrida del Marmol. Even if it was worth it to imagine a truly anarchist society — how far we are from it!

I can say once against that there are men with whom I would like to live as a communist and other with regard to whom I would like to limit my relations to the most voudrais vivre en communiste et d’autres à l’égard desquels je voudrais limiter mes relations to the most “tuckeriennement” correct exchange; — as presently we have relations of cordiality and familiarity that are very different depending on the person.

I admire the freedom that one enjoys in a forest where one moves freely, or on the alpine meadows, or by drinking water from a fountain or a public well; if such a communism — “prise au tas” — was extended to a quantity of useful objects, that would please me and I would be willing to contribute to making this system possible by work freely provided. But I hate forced regulation, that other communism that we do not need to talk about. As for mutualism, the system of contracts and equal exchange, I understand that there is a quantity of articles of certain value, objects of choice, of a personal character, that can only be procured by individual transactions of one sort or another. But I would not want this to be extended to too many insignificant or indispensable objects, for the system of contracts is almost the regime of treaties; its present result is enough for me: it is the tomb of human solidarity; by the sanctions that any system of this kind would have, whatever its name, authority or would reappear or never disappear. So, I am — or rather I would be, “in anarchy” — at any time of day and on any occasion, for the kind of economic arrangement that seems to me the most practical or the least irksome, according to the objects involved, the people, the circumstances, my own situation, etc. So I would be all kinds of things except orthodox anarchist, economically labeled …

So I hope that you will be able to once again bring to fruition one of these periodicals that is your specialty, where anarchism, in the broadest sense of the term, and experimentalism will be at home. Just as, thus far, children are born as little ones and not as strapping youth two meters tall, it would be strange for this old world, so absurd and often so cruel, to bring to the world a mature anarchism: the idea of generalizing from the beginning a defined anarchist system is a source of great error. We can only create and generalize the freedom of experimentation. Let everyone then shows what they can do… I am sure that we agree on all these points.

Max Nettlau.

ORIGINAL

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  • E. Armand, “Le macabrisme,” L’En dehors 1 no. 3 (début Décembre 1922): 1.
  • “L’en dehors,” L’En dehors 1 no. 3 (début Décembre 1922): 1.
  • Pervenche, “Jusqu’au bout” (Réponse à « Perspective » de E. Armand), L’En dehors 1 no. 3 (début Décembre 1922): 2. [verse]
  • Ovide Ducauroy, “Doute et mauvaise foi,” L’En dehors 1 no. 3 (début Décembre 1922): 2.
  • E. Armand, “Ma muse,” L’En dehors 1 no. 3 (début Décembre 1922): 2. [verse] (FR/EN)
  • Camille Spiess, “Opinion : Humanité ou individualité,” L’En dehors 1 no. 3 (début Décembre 1922): 2.
  • Emile Gantz, “Grandes Prostituées et fameux Libertins,” L’En dehors 1 no. 3 (début Décembre 1922): 3.
  • Emma Goldman, “Correspondance,” L’En dehors 1 no. 3 (début Décembre 1922): 4. (FR/EN)
  • E. Armand, “A nos amis,” L’En dehors 1 no. 3 (début Décembre 1922): 4.
  • [“Nouveau tirage : La Vie comme expérience, suivie de Fierté, poème inédit…”], L’En dehors 1 no. 3 (début Décembre 1922): 4.
  • E. A., “Parmi ce qui se publie : André Lorulot: Chez Les Loups,” L’En dehors 1 no. 3 (début Décembre 1922): 4.

Le Macabrisme

Le 11 novembre dernier, jour anniversaire de la cessation des hostilités entre malheureux qui s’entr’égorgaient sans savoir pourquoi, je n’ai pas rencontré — sur un trajet de vingt kilomètres— moins de cinq cortèges funéraires, avec accompagnement de pompiers, musiques municipales, gendarmes et gardes champêtres, s’il vous plaît. Il n’est pas un bourg, un village où on ne se heurte à quelque monument des morts. Je veux bien voir dans tout cela un témoignage de l’affection que portaient ou prétendaient porter à leurs disparus ceux à qui ils ont été arrachés, mais un étranger aux misères de cette Terre aurait tous les droits de s’étonner de la manière «aposterioristique» dont la susdite affection se manifeste; un moyen bien simple se présentait de conserver aux leurs ceux quine sont plus, penserait-il, c’était de leur éviter les circonstances qui les ont, avant leur temps, enlevés à la vie.

Mais ceci n’est qu’une des remarques auxquelles ces processions et ces édifices donnent lieu en mon esprit. Parmi mes autres observations, la principale est la constatation de l’influence ma-cabre qui domine actuellement sur la planète. Comme les morts tiennent solidement les vivants agrippés à leurs pauvres restes! « Nos morts » par ci, « Nos morts » par là. L’idéal de « Nos morts ». La raison du trépas de «Nos morts». La pensée de « Nos morts », ce que veulent « Nos morts ». Comme si « Vos morts »pouvaient penser et vouloir quelque chose. Tous ces pèlerinages, tous ces discours ne les feront pas revenir, « Vos morts ». Leur chair douloureuse a déjà dépassé le stade de la putréfaction pour la plupart d’entre eux; à part de rares exceptions, leurs os vont tomber bientôt en poussière; dès à présent, pour l’immense majorité, ils sont méconnaissables. S’ils vous apparaissaient dans l’état où ils sont, «Vos» morts, ils vous feraient horreur. Il est vrai que les champs où ils gisent seront longtemps encore plus productifs qu’ils étaient avant de leur servir de lieu de repos ultime. Et la nature nous donne là une leçon précieuse. Laissez-les donc en paix se désagréger, former de nouvelles combinaisons chimiques avec les matières qui les enserrent. Laissez-les s’intégrer tranquillement dans l’universelle circulation. Que leur font vos palabres, vos édifices, vos deuils prolongés. Ils ne voient pas. Ils n’entendent point.Secouez la hantise du Macabre.

* * *

Ce ne sont pas seulement les proches ou les amis des vic-times de la grande Fauche internationale de 1914-1918 qui cultivent le Macabrisme. Il me revient que des nôtres, de prétendus «en de-hors», de ces pseudo-libérés des préjugés moraux et des conventions sociales se laissant séduire par les chimères et les ombres du Spiritisme. On m’affirme qu’ils en sont venus à croire —oui, à croire, — à la possibilité de communiquer avec les morts, qu’ils sont persuadés que ces manifestations nerveuses — et sou-vent d’ordre névropathique, — hypersensibles, mal définies, malétudiées, sur lesquelles se fondent ce qu’on est convenu d’appeler les phénomènes spirites sont des retours sur le plan matériel des fantômes qui hantent, comme le déclamait Hamlet:

The undiscover’d country from whose bourn 
No traveler returns…

«le pays inexploré dont aucun voyageur ne refranchit les bornes.» Est-ce l’ambiance macabriste dont leur cérébralité n’est pas assez forte pour secouer l’influence? Est-ce peur de l’expérience, crainte de la vie, crainte de la jouissance et de la douleur qu’elle peut engendrer? Est-ce désœuvrement, paresse, glissement de la pensée?— Peut-être tout cela ensemble. Et où cela les conduit-il — ces désemparés — leur commerce imaginaire avec les trépassés? Quelle activité cela provoque-t-il en eux? Le plus souvent, ils se re-plient languissamment sur eux-mêmes, sourds aux appels de la réalité, incapables de se dégager d’une sorte d’envoûtement cérébral, qui leur interdit toute propagande un peu vibrante, toute action un peu virile contre les oppressions et les conventions qui jugulent les vivants.

Les morts ne reviennent pas. Quelle influence ont-ils exercée pour que ceux qui vivent soutirent moins, connaissent un bonheur plus durable, jouissent davantage. Ils sont légion, les hôtes du sombre Royaume; ils dépassent de bien loin le nombre des vivants. Sont-ils jamais intervenus pour susciter, créer chez ces derniers le désir d’une mentalité individuelle et collective qui ne tolère pas qu’un homme ou qu’un milieu puisse dominer ou exploiter une unité humaine, qui ne conçoive pas que le nombre ou la force ait raison de l’isolé ou du protestataire? Ils sont depuis longtemps réduits en cendre, les morts; ou ils achèvent de pourrir, chair, ossements, matière cérébrale et centres nerveux, insensibles, inconscients à tout ce qui se passe sur la surface terraquée.

Face au Macabrisme, compagnons. Combattons partout son influence, sa perniciosité. Ramenons dans le courant de la vie ceux qui s’attardent en la compagnie des morts. Je trouve aux cimetières un peu trop l’allure d’une prison, avec les murs qui les circonscrivent. Pensons à vivre. Equipons-nous pour les occasions que nous offre, que va nous offrir la vie tout à l’heure. Forgeons notre existence sur l’enclume des expériences. Enfermons dans le tom-beau de l’inéluctable les expériences, les essais qui n’ont pas réussi, qui auraient pu réussir si nous nous y étions plus habilement pris.Essayons d’un nouveau moyen. Prenons une voie autre. Tout n’est pas perdu, puisque nous sommes encore des vivants.

* * *

Chaque soir il faut allumer la lampe un peu plus tôt. Le soleil est perdu derrière les nuages, le ciel est bas, les arbres se dressent comme des squelettes efflanqués. Il n’y a plus de fleurs dans les jardins et dans les prairies, plus d’épis dans les champs; les feuilles se pourrissent lamentablement sur le sol, dans les bois, le long des routes. Les bêtes se terrent, les oiseaux ne chantent plus. C’est la désolation partout et partout la décrépitude. On dirait que la nature traîne ses jours comme un vieillard qu’abandonne quotidiennement l’une de ses dernières facultés. Est-ce encore la vie, n’est-ce pas déjà la mort? Cette glèbe inculte, déserte, n’est-ce pas un cadavre, un corps désormais privé de la faculté de produire, une matière stérile d’où se sortiront jamais plus ni grains, ni fruits, rien qui serve à la nourriture de l’organisme humain, à l’agrément des yeux?

Eh bien, tout ceci n’est qu’illusion pure: et la tristesse des aspects et la sénilité des choses. Sous ce masque d’impassibilité, un travail obscur s’opère, une énergie irrésistible est à l’œuvre. Non, les moissons de l’été dernier ne ressusciteront pas, les feuilles souillées sont bien mortes, les fleurs ne renaîtront pas du tas de fumier où elles finissent de se flétrir. Ce seront de nouvelles fleurs, de nouvelles feuilles, des épis nouveaux dont s’irradiera le printemps qui vient. C’est de nouvelles manifestations de la vie universelle dont l’été prochain et le prochain automne réaliseront la fécondité. Les morts sont bien morts: les choses et les êtres qui ne durent que quelques jours, qu’une saison, qu’une année, selon leur nature. Ils ont fait leur temps. Ils sont rentrés dans la grande circulation cosmique; ils servent, désagrégés, à la confection des formes nouvelles qui s’élaborent dans l’immense laboratoire de la Nature. Et ces formes nouvelles, l’an prochain s’accompliront dans leur plénitude, ignorantes de celles qui les ont précédées, ne se préoccupant que de vivre l’espace de temps qui leur est dévolu, de le vivre sainement, sans un retour morbide vers un passé dont elles n’ont cure.

Et c’est là le mystère de la perpétuité de la vie: qu’elle ne se préoccupe pas des manifestations qui ont précédé les formes qu’elle crée présentement. Elle s’avance, elle progresse, elle évolue sans faire halte devant les cadavres de celles de ses représentations qui ont fait leur temps, achevé leur cycle. Et c’est le secret de son in-épuisable jeunesse, de sa perpétuelle fraîcheur, de sa merveilleuse abondance, qu’elle laisse le passé s’engloutir dans la fosse du passé, qu’elle continue sa marche dans l’éternel présent, qui est en même temps l’avenir éternel, puisque l’avenir n’est que l’accouchement du présent.

Compagnons, vivons dans le présent.

E. ARMAND

TRANSLATION

l’en dehors

veut être un organe de combat pour l’individu — associé ou isolé — contre tout ce qui tend ou vise à le restreindre, à le comprimer, à l’entraver; — à l’empêcher de se manifester, de se forger, de s’accomplir; — de faire ou vivre sa vie à sa guise, à ses risques et périls, sans en engager d’autres que ceux qui veulent se solidariser de plein gré avec lui, sans empiéter sur la liberté d’être et d’agir d’autrui.

l’en dehors

n’a rien à faire, ne veut rien avoir à faire avec les individualistes qui se réclament des thèses qu’ils émettent ou professent, non pas pour justifier ce que le vulgaire et les moralitéistes dénomment des « passions », des « anormalités » (il n’est que pure logique de se situer au bénéfice de ses opinions); mais pour se dissimuler, se montrer à leurs camarades, à ceux de « leur monde », autrement que ce qu’ils sont en réalité : véridiques, quand ils sont hâbleurs, indifférents quand ils sont passionnés, fermes quand ils sont vacillants, etc. Ou encore pour « juger » ou apprécier les gestes de leurs compagnons d’idées, autrement qu’en tenant compte du tempérament ou de la conception de vie qui les amine.

l’en dehors

wants to be an organ of combat for the individual — associated or isolated — against everything that tends or aims to restrain, constrict or hinder them; — to prevent them from expressing, inventing and fulfilling themselves; — from doing or living their lives as their please, at their own risk and peril, without involving others except those who wish to voluntarily ally themselve with them, without infringing on the liberty of others to be and to act.

l’en dehors

has nothing to do, and wants nothing to do, with the individualist who wish for the theories that they issue or profess, not to justify what the vulgar and the moralists call “passions” or “abnormalities” (as it is purely logical to situate ourselves to benefit our opinions), but in order to hide themselves, to show themselves to their camarades, to those of “their world,” differently than they are in reality: truthful when they are boastful, disinterested when they are passionate, firm when they are wavering, etc. Or else to “judge” or value the works of their companions in ideas, other than by accounting for the temperament or the conception of life that animates them.

… 29 septembre 1922.

Cher camarade,

J’ai reçu, il y a quelque temps, quelques lignes de vous. J’avais projeté de vous écrire immédiatement, mais tant de choses sout arrivées depuis lors que je n’ai pas le faire. Je ne tarderai pas plus longtemps. Je ne puis vous dire toute la joie que j’éprouve à vous savoir enfin délivré de l’enfer de la prison. Je ne sais pas quelles sont les conditions d’existence dans la prison où vous vous trouviez incarcéré, mais d’expérience je sais que toutes les prisons sont des enfers faites de « briques de honte où l’homme mutile son frère ».

Je suis bien aise d’apprendre que vous recommencez votre œuvre. Nous avons si peu de camarades doués et conséquents ! Ça été une grande perte pour le mouvement que vous ayez été enfermé longtemps.

… Je travaille en ce moment à un livre sur la Russie qui doit être achevé en décembre. Je ne puis permettre à aucune autre occupation de m’en distraire. Ce n’est pas seulement par ce que je me suis engagée à finir ce livre dans un certain délai, mais est parce que je revis en ce moment les terribles deux années passées en Russie. Je suis dans un état d’esprit si affreux que la plupart du temps, c’est par simple force de volonté que j’arrive à rester debout… Il m’est impossible de penser à quoi que ce soit d’autre qu’à la Russie. Quand j’en aurai fini avec mon livre, je vous enverrai des articles pour l’en dehors

Je vois que votre énergie ne s’est pas ralentie et j’en suis contente. Je crois que mon livre vous apprendra bien des choses, quoique, à vrai dire, il n’est pas une plume qui puisse reproduire la lutte spirituelle et mentale qui fut le lot de ceux qui ne voulaient ni ne pouvaient conclure de compromis. Mais je fais de mon mieux pour faire de cet ouvrage sur la Russie une expérience aussi personnelle que possible ; vous en jugerez d’ailleurs en le lisant.… Avec le» choses telles qu’elles sont actuellement, il n’y a pas un pays européen qui supporterait un étranger s’occupant activement de propagande anarchiste. Si j’ai pu vivre jusqu’ici tranquillement, c’est parce que je me suis consacrée à des travaux purement littéraires, en dehors de toute activité politique ou sociale… Depuis mon départ de Russie j’ai essayé une demi-douzaine de pays. On m’a refusé partout le séjour. Vous voyez ainsi qu’elle est ma situation… Retournez en Russie, c’est être exilée dans quelque région éloigné… et cependant je n’ai aucun désir de me confiner l’inactivité pour le reste de mes jours…

Emma Goldman.

… September 29, 1922.

Dear friend,

I received, some time ago, a few lines from you. I had planned to write to you immediately, but so many things have happened since then that I did not do it. I will not wait any longer. I cannot tell you all the joy I feel at knowing you are finally delivered from the hell of prison. I do not know the conditions of existence in the prison where you were incarcerated, but from experience I know that all the prisons are hells made of “bricks of shame” where “men their brothers maim.” [1]

I am pleased to learn that you have started your work again. We have so few gifted, comrades! It has been a great loss to the movement that you have been imprisoned for so long.

… I am working at this moment on a book about Russia that must be finished by December. I cannot allow any other occupation to distract me from it. It is not only that I am committed to finishing this book within a certain period, it is because I am presently reliving the two terrible years passed in Russia. I am in such a frightful state of mind that most of the time it is only by simple force of will that I manage to remain standing… It is impossible for me to think of anything but Russia. When I have finished with my book, I will send you some articles for l’en dehors

I see that your energy has not dropped off and I’m happy for it. I think my book will teach you a lot of things. although, to tell the truth, there is not a pen that can reproduce the spiritual and mental struggle that was the lot of those who neither wanted to nor could bring themselves to compromise. But I do my best to make this work on Russia as personal as possible; you will judge it by reading it. With things as they are now, there is not a European country that would support a foreigner actively engaged in anarchist propaganda. If I have been able to live quietly here, it’s because I have devoted myself to purely literary works, outside any political or social activity… Since my departure from Russia I tried half a dozen countries. I was refused everywhere. You see my situation … To return to Russia is to be exiled in some remote area … and yet I have no desire to confine myself to inactivity for the rest of my life …

Emma Goldman.

[1] The reference is to Oscar Wilde’s “The Ballad of Reading Gaol.”

Ma Muse

Ma muse n’est pas une pensionnaire qui tapote en mesure sur un piano de bonne marque ;
C’est une Fille Sauvage, instinctive, primesautière,
Qui ne s’accommode ni du mètre, ni de la rime,
Qui exprime, comme elle le sent, ce qu’elle éprouve, et rien de plus;
Qui se regimbe contre la règle,
Et qui ne veut pas s’astreindre au joug d’une cadence monotone.
Elle pleure, elle rit, elle se désespère, elle exulte de plaisir,
Elle balbutie, elle délire, elle déclame, elle gronde,
Elle est passion, enthousiasme, sensibilité,
Ma muse.

My Muse

My muse is not a pensioner who taps in time on a fine piano;
She is a Wild Girl, instinctive, impulsive,
Who does not adapt herself to meter nor to rhyme,
Who expresses what she feels, as she feels it, and nothing more;
Who balks at rules,
And does not wish to be constrained by the yoke of a monotonous cadence.
She cries, she laughs, she despairs, she revels in pleasure,
She stammers, she babbles, she declaims, she growls,
She is passion, enthusiasm, sensitivity,
My muse.

Tantôt elle est semblable au torrent qui dévale de la montagne.
Impétueux, irrésistible, roulant une onde courroucée,
Qui menace de mettre en pièces les ponts érigés pour la franchir.
Tantôt elle est semblable à un étang quiet et solitaire
Dont les eaux miroitantes invitent à se baigner les timides fillettes…
Si ma muse n’est pas vêtue à la dernière mode,
Ce n’est certes pas un être de rêve, insexué,
Emmaillotée dans une robe vague, pourvue d’une paire d’ailes diaphanes,
C’est une femme :
Capricieuse, curieuse, mutine, volontaire, sentimentale, affolante ;
Dont la patience et la longanimité sont souvent à toute épreuve,
Mais sur laquelle il ne faut pas se reposer sans réserve.
Car c’est quand on l’évoque avec le plus d’instance qu’elle tarde davantage à paraître ;
Alors qu’elle n’admet pas, elle, qu’on la fasse languir.
Je sais que son verbe n’est pas toujours des plus châtiés ;
Il lui arrive de trépigner. Sa voix siffle, rauque, saccadée ;
Echevelée, tragique, elle se répand en accents enflammés.
Souventes fois, aussi, ses paroles sont un murmure doux comme le miel nouveau ;
Elles coulent, prenantes, enivrantes, comme le vin doux…
Elle n’a pas crainte de se montrer sans voile, dépouillée d’ornements ;
Elle n’a pas honte de sa nudité,
Ma muse.

Sometimes she is like the torrent that hurtles down from the mountain.
Impetuous, irresistible, rolling like a wrathful wave,
Which threatens to tear to pieces the bridges raised to span it.
Sometime she is like a quiet, solitary pool,
Whose sparkling waters invite the timid girls to bathe…
If my muse is not dressed in the latest style,
She is certainly not a creature of dreams, sexless,
Swaddled in a loose dress, endowed with a pair of diaphanous wings,
She is a woman:
Capricious, curious, rebellious, willful, sentimental, frightening;
Whose patience and fortitude are often as solid as rock,
But on which you should not rely on unreservedly.
For it is precisely when you conjure her most insistently that she is slower to appear;
While she, she will not be kept waiting.
I know that her language is not always the most refined;
She stamps her feet. Her voice hisses, hoarse and halting;
Tousled, tragic, she gives vent to fiery accents.
Oftentimes, too, her words are a soft murmur, pleasant as fresh honey;
They flow, captivating, intoxicating, like sweet wine…
She is not afraid to show herself without a veil, stripped of ornaments;
She is not ashamed of her nudity,
My muse.

Tant pis pour les moralitéistes et les pharisiens!…
Elie chante ses aspirations, ses appétits, ses amours :
Les jouissances de toute espèce qui font bondir son cœur et battre ses tempes.
Elle chante ses souffrances, ses désillusions, ses craintes,
Les blessures du passé, les soucis du présent, les ténèbres du devenir.
Mais que ce soit la joie ou la tristesse qui l’impulse,
Qu’elle s’accompagne de sanglots ou d’éclats de rire,
Ses chants vibrent à l’unisson de tout ce qui résonne et retentit dans la nature :
Le souffle du zéphir sur les plaines chargées d’épis,
Le gazouillement des oiseaux quand le printemps reverdit la forêt,
Le gémissement des vagues qui viennent agoniser sur la grève,
Le roulement du tonnerre, le mugissement du taureau, le rugissement du lion,
La musique des baisers qui ensorcelle les nuits d’été…
Ma muse n’est pas un mouvement d’horlogerie, une mécanique bien remontée :
Elle est originale et indisciplinée comme la vie elle-même,
Ma muse.

E. ARMAND.

What a shame for the moralists and pharisees!…
She sings her aspirations, her appetites, her loves:
The pleasures of every species, which make her heart leap and her temples throb.
She sings her suffering, her disappointments, her fears,
The wounds of the past, the troubles of the present, the obscurity of what is to come.
But whether it is joy or sadness that drives her,
Whether she accompanies herself with sobs or bursts of laughter,
Her songs resonate in unison with all that sounds and resounds in nature:
The whisper of the breeze over plains loaded with ears of wheat,
The chirping of the birds when spring again turns the forest green,
The dying moan of the waves that dash themselves on the beach,
The rolling of the thunder, the bellowing of the bull, the roaring of the lion,
The music of the kisses that bewitch the summer nights…
My muse is not a clockwork movement, a well-wound machine:
She is original and undisciplined, like life itself,
My muse.

E. ARMAND.

Documents

Un programme individualiste

  1. Abolition of tout tribut : loyer, rente, dime ou impôt.
  2. Suppression de toute institution militaire, multitudiniste ou patronale.
  3. Abolition de tout démarcation : borne, poteau-frontière.
  4. Une seule langue universelle.
  5. Négation de tout titre.
  6. Education générale pour tous.
  7. Vie garantie à tous les enfants, vieillards ou inaptes.
  8. Celui qui veut manger, qu’il travaille.

F. Internationale Individualiste.

(El Unico, 12 mars 1912).

Documents

An individualist program

  1. Abolition of all tribute: rent, income, tithe or tax.
  2. Suppression of every military, multitudinist or employers’ institution.
  3. Abolition of every dividing line, boundary marker or border post.
  4. One single universal language.
  5. Denial of every title.
  6. General education for all.
  7. Life guaranteed to all children, vieillards ou inaptes.
  8. Those who want to eat, let them work.

F. Internationale Individualiste.

(El Unico, March 12, 1912).


  • E. Armand, “Il n’est rien comme de s’entendre,” L’En dehors 1 no. 4 (fin Décembre 1922): 1.
  • E. Armand, “Regrets,” L’En dehors 1 no. 4 (fin Décembre 1922): 1. [verse] (FR/EN)
  • E. Armand, “Voici Noël,” L’En dehors 1 no. 4 (fin Décembre 1922): 1.
  • “L’en dehors,” L’En dehors 1 no. 4 (fin Décembre 1922): 1.
  • Albin, “Conseils,” L’En dehors 1 no. 4 (fin Décembre 1922): 2.
  • [“Non, ce n’est pas vous que visait…”], L’En dehors 1 no. 4 (fin Décembre 1922): 1.
  • E. Armand, “Aux compagnons,” L’En dehors 1 no. 4 (fin Décembre 1922): 3.
  • Emile Gante, “Grandes Prostituées et fameux Libertins,” L’En dehors 1 no. 4 (fin Décembre 1922): 3.
  • “L’en dehors,” L’En dehors 1 no. 4 (fin Décembre 1922): 4.
  • E. A., “Parmi ce qui se publie : John Henry Mackay : Der Freiheitsucher,” L’En dehors 1 no. 4 (fin Décembre 1922): 4.

Regrets

Ah! j’aurais bien voulu me montrer vrai toujours ;
Mais souvent, trop souvent, d’infliger de la peine
J’eus crainte et cette peur, empoisonnant mes jours,
Me fut plus qu’une charge: — une effroyable chaine.

Me montrer naturel. Sans masque, sans couleurs,
Souriant quand la joie illuminait ma route;
Aux heures de revers : triste ou versant des pleurs,
Et le front soucieux quand m’obsédait le doute.

Me montrer naturel. Sans voiler mes passions;
De mes désirs éteindre alors qu’il flambe, intense,
L’éclat. Sans redouter d’afficher mes actions
Ou de n’en dire mot, selon que bon j’en pense.

J’ai préféré me taire ou parler comme un sourd,
Comprimant mes élans dans un effort immense.
De n’avoir point osé me montrer vrai toujours
Que j’ai perdu, gâché d’heures da jouissance !

E. Armand.

Regrets

Ah! I would have liked to always show myself honestly;
But often, too often, I was afraid of the punishments that might be imposed.
I was afraid, and this fear, poisoning my days,
Was a heavy burden to bear: — a dreadful chain.

To show myself, naturally, unmasked, uncolored,
Smiling when joy lights my way;
In times of setbacks: sad or shedding tears,
And my brow furrowed when haunted by doubt.

To show myself, naturally, without veiling my passions,
Extinguishing the glare of my desires as they blaze, intensely;
Without fearing to flaunt my actions
Or to say nothing of them, as I think best.

I preferred to be silent or to speak like a deaf man,
Holding back my urges with an tremendous effort.
By not daring to always show myself honestly
How many hours of pleasure I have lost, squandered!

E. Armand

l’en dehors

veut être le journal de ceux qui aspirent à ce que la réciprocité remplace la violence et la ruse dans les rapports entre les hommes; qui désirent substituer à un soi-disant contrat social, imposé par la force et réglementé par l’arbitraire : légale liberté pour chacun de se comporter à sa façon et de régler de gré à gré ses relations avec toute unité ou collectivité humaine. De ceux qui souhaitent instaurer, à la place du monopole et de l’uniformisme, le libre jeu d’une émulation saine, basée sur l’entier accès de l’être individuel — isolé ou associé — à toutes les possibilités permettant d’assurer un plein rendement à son effort personnel.

l’en dehors

wishes to be the newspaper for those who yearn for reciprocity to replace violence and deception in the relations between individuals; who wish to substitute, for a so-called social contract, imposed by force and ruled by arbitrary will, legal liberty for each to behave in their way and to regulate through mutual agreement their relations with every human individual or collectivity. Of those who wish to establish, in the place of monopoly the ideology of uniformity, the free play of a healthy competition, based on the complete access of the individual being — isolated or associated — to all possibilities, to ensure a full return on their personal efforts.

l’en dehors

n’a rien à faire, ne veut rien avoir à faire avec ce pseudo-individualisme qui revendique — sous l’appellation de « concurrence » — le « droit» de s’avantager, de s’affirmer, de tirer son épingle du jeu, sans aucune espèce de contrepoids, aux dépens, au détriment: du camarade qui, dans un sens général, se trouve — par cas de force majeure — dénué des occasions d’apprendre, de connaître, de se perfectionner ; démuni des facilités de déplacement ou de publicité; privé du moyen de production.

l’en dehors

has nothing to do, and wants nothing to do, with that pseudo-individualism that claims — under the name of “competition” — the “right” to advantage or assert oneself, to play one’s cards right, without any sort of counterbalance, at the cost, to the detriment of the camarade who, in a general sense, finds themselves — through unforseeable circumstances — stripped of opportunities to learn, to know, to improve themselves; bereft of facilities for movement and publicity; deprived of the means of production.


  • E. A., et al, “Où il est question de l’Ilégalisme anarchiste, de l’affaire des Bandits tragiques, des Souvenirs d’anarchie, de Chez les Loups, d’Un peu de l’Unie des bandits et de quelques autres sujets encore,” Supplément au No. 4 de L’en dehors (fin Décembre, 1922): 1-2.

[texts]

About Shawn P. Wilbur 2456 Articles
Independent scholar, translator and archivist.