Gérard de Lacaze-Duthiers, “The True Revolutionaries” (1935)

Les vrais Révolutionnaires

Les vrais révolutionnaires ont toujours été, dans tous les temps et dans tous les pays, les hommes dont l’esprit a été assez large pour comprendre les formules les plus opposées, extraire de chacune d’elles la part de vérité qu’elle contient, et tenter de les concilier dans une harmonie supérieure. Les « révolutionnaires » ne sont pas toujours ceux que l’on désigne sous ce nom : ces derniers méritent plutôt l’épithète de « réactionnaires », que leurs actes justifient pleinement.

Le révolutionnaire est à l’opposé de sectaire. Un révolutionnaire qui serait un sectaire ne serait qu’un pseudo-révolutionnaire. Il y a beaucoup trop de révolutionnaires qui ont un esprit sectaire, et par là même nous prouvent qu’ils n’ont rien de révolutionnaire. Une étiquette n’est rien : c’est la sincérité de l’homme qui est tout ; c’est l’indépendance et le caractère qui comptent ; c’est la générosité et c’est le courage, c’est la fidélité à l’idéal qui seuls signifient quelque chose. Chaque jour nous voyons de tristes personnages s’affubler d’une étiquette pour en tirer profit, se mettre dans un parti ou dans un autre, par intérêt, et finalement leur conduite engendre le dégoût et l’écœurement chez leurs amis. Repoussés de partout, parce que partout on les a vus à l’œuvre, ce sont des épaves qui méritent plutôt la pitié que la haine. Les haïr ce serait les prendre au sérieux ; avoir pitié d’eux, c’est les punir comme ils le méritent.

Le révolutionnaire n’est pas celui que se croit en possession de la vérité, mais celui qui sait que la vérité est partout, et que son devoir est de la découvrir partout où elle est. Ce n’est pas celui qui ne connaît qu’un moyen d’améliorer l’humanité : la violence. C’est celui qu’absorbe une grande pensée, qui médite et qui rêve. Il ne violente personne pour imposes ses idées : c’est sur lui-même qu’il exerce sa violence ; il se reforme, il cherche à être meilleur. C’est dans son for intérieur qu’il réalise le grand soir. C’est à cette bastille de préjugés que le social a mis en lui qu’il s’attaque. C’est à sa volonté qu’il demande de l’aider à devenir un homme nouveau.

Cette révolution intérieure, qui est le plus bel effort de l’homme vers la vérité et vers la justice, est la révolution intégrale par excellence. En dehors d’elle, aucun progrès n’existe. Elle est le prélude des grandes transformations sociales, le creuset où s’élabore l’humanité de demain. Croyez qu’elle est aussi difficile, qu’elle est plus difficile que la révolution par la violence, et qu’elle est beaucoup plus fertile en résultats. Demander à un homme de chasser la passion et l’égoïsme de son cœur ; lui demander d’être assez tolérant pour accueillir toutes les sincérités et en dégager la réalité profonde, c’est assurément exiger de lui un effort beaucoup plus grand que celui de cotiser, d’écouter un orateur, d’insulter un adversaire, d’arborer un insigne ou de braver l’autorité. Commençons par cette révolution intérieure la transformation de la société. La révolution morale engendrera plus de bienfaits que la révolution sanglante, dont la dictature est le fruit empoisonné.

Par révolution intérieure, nous n’entendons pas faire l’apologie de la tour d’ivoire, contempler les événements en souriant, hausser les épaules chaque fois que le peuple essaie de secouer ses chaînes. Nous réclamons simplement que tout mouvement populaire ait une fin désintéressée : ce n’est pas pour prendre la place de ses maitres que le peuple se révolte : c’est afin de persévérer vers un idéal de justice et de beauté, c’est afin de donner naissance à une humanité meilleure. Les véritables révolutionnaires ont toujours eu devant les yeux, non un but immédiat et pratique, mais un but lointain d’harmonie et de liberté. Ce n’est pas décourager les esprits que d’affirmer qu’on ne change pas en un jour la société, et que pour ce changement il est nécessaire d’apprendre, d’étudier, d’observer et de vivre. Nous ne nions pas l’utilité d’une révolution économique, loin de là, nous la désirons, nous l’appelons de tous nos vœux, mais nous la subordonnons à la révolution du cœur et de l’esprit sans laquelle elle n’est pas possible. Nous sommes impatients d’évoluer dans une société plus juste, où chaque individu réalisera le maximum de bonheur, mais nous ne croyons pas que ce bonheur réside uniquement dans la jouissance matérielle, nous croyons qu’il doit être complété et dépassé par les jouissances spirituelles sans lesquelles la vie n’est qu’un leurre. Avec les révolutionnaires, chaque fois qu’ils se proposent de réagir contre l’ignorance et à l’égoïsme, nous sommes contre eux lorsque, trahissant leur idéal, ils font appel à l’ignorance et l’égoïsme pour transformer la société. La Révolution sera faite quand les individus auront compris qu’il ne suffit pas, pour être un révolutionnaire, d’obéir à un mot d’ordre ou de prendre un fusil pour abattre son ennemi, mais qu’il faut, pour mériter ce titre, posséder une âme et une conscience.

The True Revolutionaries

The true revolutionaries have always been, in all times and all countries, those whose minds have been broad enough to grasp the most conflicting formulas, to extract from each of them the portion of truth that they contain and to attempt to reconcile them in a higher harmony. The “revolutionaries” are not always those whom we designate by that name: instead, these often deserve the epithet of “reactionaries,” as their acts entirely justify.

The revolutionary is the opposite of the sectarian. A sectarian revolutionary would only be a pseudo-revolutionary. There are far too many revolutionaries who have a sectarian spirit and thus prove that they are not revolutionary at all. A slogan is nothing: sincerity is everything; it is independence and character that count; it is generosity and courage, it is fidelity to the ideal that alone means something. Each day we see sad persons wrap themselves in a label in order to profit from it, place themselves in one party or another, from self-interest, and ultimately their conduct breeds disgust and nausea among their friends. Rejected everywhere, because they have been seen at work everywhere, they are wrecks who deserve pity rather than hate. To hate them would be to take them seriously; to pity them is to punish them as they deserve.

The revolutionaries are not the ones who believes they are in possession of the truth, but the ones who knows that truth is everywhere and that their duty is to discover it everywhere it exists. They are not the ones who know only one means of improving humanity: violence. They are the ones who absorb a great thought, who contemplate and dream. They do not assault anyone to impose their ideas: it is on themselves that they exert their violence; they reform themselves and seek to be better. It is in their heart of hearts that they realize the great day [the revolution]. It is this bastille of prejudices that the social revolution set them to attack. It is their own will that they ask to aid them in becoming new.

That internal revolution, which is the finest effort of the individual towards truth and justice, is the integral revolution par excellence. Apart from it there is no progress. It is the prelude of the great social transformations, the crucible in which the humanity of tomorrow will be produced. Believe that it is as difficult, that it is more difficult than revolution through violence, and that it is much more fertile in results. To ask a man to chase passion and selfishness from his heart, to demand that he be tolerant enough to welcome every sincerity and extract their profound reality, is without doubt to demand of him an effort much greater than that of making a contribution, of listening to an orator, of insulting an adversary, of wearing a badge or defying an authority. With that internal revolution, let us begin the transformation of society. The moral revolution will give rise to more benefits that the bloody revolution of which dictatorship is the poisoned fruit.

When we speak of internal revolution, we do not intend to apologize for the ivory tower, to contemplate events with a smile, to shrug our shoulders each time the people try to shake off their chains. We simply claim that every popular movement must have a disinterested aim: it is not in order to take the place of their masters that the people revolt, but it is in order to push on toward an ideal of justice and beauty, in order to give birth to a better humanity. The true revolutionaries have always had before their eyes, not an immediate and practical aim, but a distant goal of liberty and harmony. It is not to discourage spirits, but to affirm that society does not change in a day and that for that change it is necessary to learn, study, observe and live. We do not deny the utility of an economic revolution—far from it. We desire it and desire it with all our hearts, but we subordinate it to the revolution of heart and mind without which it is not possible. We are impatient to evolve in a more just society, where each individual will realize that the maximum of happiness, but we do not believe that this happiness resides solely in material pleasure; we believe that it must be completed and surpassed by the intellectual pleasures without which life is only a snare. While we are with the revolutionaries each time that propose to react against ignorance and selfishness, we are against them when, betraying their ideal, they appeal to ignorance and selfishness to transform society. The Revolution will be accomplished when individuals understand that it is not enough, to be a revolutionary, to obey a slogan or take up a gun to slaughter their enemy, but that they must, to be worthy of the title, possess a soul and a conscience.

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