Han Ryner, “The Secret of Don Juan” (1896)

THE SECRET OF DON JUAN

All of the accounts of the interview of Don Juan and the Commander are inaccurate, and the puerile words reported by various authors were not uttered. The genuine dialogue expressed deep, singular things, and it is perhaps my duty to make them known.

It is true that the statue invited the living man to dine, and that the living man accepted. And the man of stone admired the valor of the man of flesh. But he said, with a smile more sad than haughty:

“I have no need of courage. I am the one for whom danger does not exist.

The Commander asked, mocking:

“Do you believe yourself immortal?”

“No, replied the seducer. And yet I cannot die, I who am not living.

The statue, astonished, took a step back. And it exclaimed:

“You know that! Already!

“I realized it yesterday while walking in the forest.”

But the statue shook its heavy head gravely.

“What have you understood?” it said. “The words are vagaries and vanities. Each is rich with a thousand meanings, but the majority of these meanings are so shabby!… Perhaps you know nothing and have said nothing.

“I know myself and I have spoken myself. Now, Don Juan explained:

“Every living being is eternal. Oh, the noble and infinite poem of which each existence speaks a phrase. One phrase, do you hear? A single verb and a single music, the flower of a new sentiment marvelously blossoming on the stem of a new thought. Myself, this time around, I am a miserable and painful transition, creator of unity, without unity itself. Dispersed by my effort to embrace too much past and too much future, I am not of the present.

He mused some more, speaking slowly:

“Sometimes, when traveling, in certain places unknown to our present memory a strange nostalgia arises in us; we dream of living and dying in this setting which seems to be our setting. Spurred by their destiny this time, by the necessity of accomplishing all the work of the day, the others pass. The desire of an instant fades little by little like a dream. And they do not know what truth that lie was made of; they do not suspect that the passing uneasiness with the remembrance of a former sojourn or, more rarely, what I will dare to call the blind anticipation of a future life. I, who have nothing to do today, who was not a determined act and being, I have stopped everywhere, I have transformed into realities all my vague desires indifferently and given myself all the disappointments. I yawn, at the end of a wasted day, where I lay, bored, on the lying grass which beckons me.

He added, more bitterly:

“The noblest expression of unity is love. Certainly, the most faithful hear within them the call of many desires, fine memories or lovely premonitions. Each phrase of the poem is illuminated splendidly by the reflections of the preceding phrases, and it advances toward the uncertain glimmer that already seems to light the future. But I am not myself a new idea. I am not a new love. I am not an increase. I love no one, and no wealth is added to my treasure. A thousand kisses, soon terrifying, have brought to my lips the odor of corpses decay; and yet, mistresses of Don Juan, you were almost all, in some past existences, true beloveds and living loves. And you who nettle my soul as the green fruit nettles the teeth, ah! how sweet you will be in the future. I long to escape this transition made of a thousand irresolute stammerings, to finally be a destiny which affirms. For pity’s sake, statue, help my dispersion to die. Kill, I beg of you, the death that I am, so that, by the necessary trials, I may finally rise to the unity of a life and a love.”

The Commander did not make a movement.

Head hung low, Don Juan asked:—Has the beloved of my present life forgotten the rendezvous and she has not come on this earth? Or do I not know how to recognize her? Speak, if you know.

The statue kept silent.

Don Juan grasped it with both hands, wishing shake it. But despite his effort, it was still as a mountain.

Now, during the futile effort, he repeated the question. Finally he obtained a response,—a long snicker.

Then his vanquished hands pulled back from the statue. And on his lips appeared the light of the smile which understands and accepts.

“God is not mistaken,” he said. “Doubtless, the summary was necessary to the good order of the whole. But I thank you, Lord, for I sense it is at its end, the tiresome and tedious transition.”

Before the still and still silent statue, without the earth opening up, without the thunder groaning, Don Juan collapsed on the indifferent earth, apparently killed by the too exact consciousness of his nothingness.

LE SECRET DE DON JUAN

Tous les récits de l’entrevue de Don Juan et du Commandeur sont inexacts et les paroles puériles rapportées par les divers auteurs ne furent point prononcées. Le véritable dialogue exprima des choses profondes et singulières, et j’ai peut-être le devoir de les faire connaître.

Il est bien vrai que la statute invita le vivant à souper et que le vivant accepta. Alors l’homme de pierre admira la vaillance de l’homme de chair. Mais celui-ci, avec un sourire plus triste que hautain:

— Je n’ai nul besoin de courage. Je suis celui pour qui le danger n’existe pas.

Le Commandeur interrogea, railleur:

— Te croirais-tu immortel?

— Non, répondit le séducteur. Et cependant je ne puis mourir, moi qui ne suis pas un vivant.

La statue fit, d’étonnement, un pas en arrière. Et elle s’exclama:

— Tu sais cela! Déjà!

— J’ai compris, hier, en me promenant dans la forêt.

Mais la statue secoua lourdement sa tête lourde.

— qu’as-tu compris? dit-elle. Les mots sont caprices et vanités. Chacun est riche de mille significations, mais la plupart de ces significations sont de telles pauvretés! . . . Peut-être tu ne sais rien et tu n’as rien dit.

— Je me connais et je me suis dit. Or, Don Juan expliqua:

— Tout vivant est éternel. O le noble poème infini dont chaque existence dit une phrase. Une phrase, entends-tu? Un seul verbe et une seule musique, la fleur d’un sentiment nouveau merveilleusement épanouie sur la tige d’une pensée nouvelle. Moi, cette fois-ci, je fus une misérable et pénible transition, créatrice d’unité, elle-même sans unité. Dispersé par mon effort pour embrasser trop de passé et trop d’avenir, je ne suis pas du présent.

Il songea encore, parleur lent:

—Parfois, en voyage, devant certains, lieux inconnus à notre mémoire actuelle, une étrange nostalgie naît en nous ; nous rêvons de vivre et de mourir dans ce cadre qui semble notre cadre. Talonnés par leur destinée de cette fois, par la nécessité d’accomplir toute la besogne de la journée, les autres passent. Le désir d’un instant s’évanouit peu à peu comme un rêve. Et ils ne savent pas de quelle vérité était fait ce mensonge; ils ne se doutent pas que l’inquiétude bientôt disparue était la réminiscence d’un ancien séjour ou, plus rarement, ce que j’oserai appeler l’aveugle prévision d’une vie future. Moi qui n’avais rien à faire aujourd’hui, moi qui n’étais pas un acte et un être déterminés, je me suis arrêté partout, j’ai transformé en réalités tous mes vagues désirs indifférents et je me suis donné toutes les déceptions. Je bâille, à la fin d’un jour inoccupé, où je me suis étendu, ennuyé, sur les gazons menteurs qui me firent signe.

Il ajouta, plus amer:

—L’expression la plus noble de l’unité, c’est l’amour. Certes, le plus fidèle entend en lui l’appel de plusieurs désirs, beaux souvenirs ou adorables pressentiments. Chaque phrase du poème s’éclaire fantastiquement du reflet des phrases précédentes, et elle marche vers la lueur incertaine que semble déjà allumer l’avenir. Mais moi je ne suis pas une idée nouvelle, je ne suis pas un amour nouveau, je ne suis pas un accroissement. Je n’ai aimé personne, nulle richesse ne s’est ajoutée à mon trésor. Mille baisers, vite épouvanté, ont mis à mes lèvres l’odeur des pourritures et des cadavres; et pourtant, ô maîtresses de Don Juan, vous fûtes presque toutes, en des existences passées, de véritables bien-aimées et de vivantes amours. Et vous qui agaciez mon âme comme le fruit vert agace les dents, ah! combien vous me serez douces dans le futur. Il me tarde d’échapper à cette transition faite de mille balbutiements hésitants, d’être enfin une destinée qui affirme. Par pitié, ô statue, aide ma dispersion à mourir. Tue, je t’en supplie, la mort que je suis, afin que, par les nécessaires épreuves, je monte enfin à l’unité d’une vie et d’un amour

Le Commandeur n’eut pas un mouvement.

Tête basse, Don Juan interrogea: —La bien-aimée de ma vie actuelle a-t-elle oublié le rendez-vous et n’est elle pas venue sur cette terre? Ou n’ai-je point su la reconnaître? Parle, si tu sais.

La statue se taisait.

Don Juan la saisit à deux mains, voulut la secouer. Sous son effort, elle fut immobile comme une montagne.

Or, pendant l’effort inutile, il répétait la question. Il obtint enfin une réponse,—un long ricanement.

Alors ses mains vaincues s’éloignèrent de la statue. Et il eut sur les lèvres la clarté du sourire qui comprend et qui accepte.

—Dieu ne se trompe point, dit-il. Sans doute, le résumé était nécessaire à l’ordonnance belle de l’ensemble. Mais je vous remercie, Seigneur, car je la sens terminée, la transition fatigante et ennuyeuse.

Devant la statue immobile et qui se taisait, sans que la terre s’entr’ouvrit, sans que le tonnerre grondât, Don Juan s’éecroula sur le sol indifférent, apparence tuée par la trop exacte conscience de son néant.


Working translation by Shawn P. Wilbur; from The Smart Set, March 1915.

Originally published as
“Une Transition,” L’Humanité intégrale: organe immortaliste 2 no. 9 (November, 1897): 213-214.

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