Gaston Leval, “The Path of Anarchism” (1924)

Le chemin de l’anarchisme

L’ami Content se livre à la révision de certaines questions concernant l’anarchisme. L’état plutôt languissant de notre mouvement lui inspire une foule de réflexions sur l’orientation qu’il faut lui imprimer, et il les expose avec sincérité, soucieux de rendre service à la diffusion et au triomphe die nos idées, et par conséquent, à la cause de tous les hommes.

Cet état d’inquiétude dans lequel il se trouve est partagé sans doute par bien des camarades, et je suis un de ceux-là. Mais, précisément, je suis arrivé, quant à ce que l’intérêt de notre mouvement exige, à des conclusions distinctes et en certains points, opposées. Je vais donc en faire l’exposition et je serais heureux si la confrontation de nos thèses pouvait aider quelques camarades à se former une conception d’action propre et décidée, car, que l’on soit partisan de quelque méthode que ce fût, l’important est de mettre cette méthode en pratique, avec toute l’intensité de notre énergie.

Y a-t-il quelque chose à rétracter, à modifier, à retrancher de l’anarchisme comme philosophie et doctrine de vie humaine ainsi que comme mouvement social historique ? A mon avis, non. Dans l’œuvre de nos grands penseurs, il n’y a qu’une erreur à révéler : une date. Ils avaient annoncé — et pas tous — la révolution pour avant la fin du siècle dernier, et cette révolution n’est pas venue. Mais les vérités fondamentales au nom desquelles ils demandaient cette révolution, et les moyens d’affectuation révolutionnaire qu’ils ont préconise — je parle ici surtout de Bakounine et Kropotkine dont nous avons, dans les pays latins, le plus subi l’influence — restent exacts. Ces derniers ont été vérifiés par l’expérience de la révolution russe, où le plus solidement révolutionnaire, c’est-à-dire le plus vraiment transformateur, a été improvisé par les masses qui auraient dû déjà assurer leur vie sans patrons et sans Etat, si celui-ci n’avait pas brisé leur initiative. Les premières sont tous les jours confirmées par l’expérience universelle.

Les moyens de révolution, qu’ont préconisé Bakounine et Kropotkine sont les seuls libérateurs. Et précisément ce sont ceux-ci que Content semble repousser comme des facteurs de déviations dans notre mouvement, parce qu’ils ne peuvent pas être mis en application à la date fixée. « Car les prévisions d’un Kropotkine et d’autres penseurs anarchistes ne s’étant pas réalisées et leurs déductions s’étant révélées erronées, il me suffit plus maintenant de ce nouveau fatalisme qui consiste à dire : «  l’anarchie régnera demain » pour que cela soit », écrit-il. Mais d’abord, aucun penseur anarchiste n’a soutenu cette thèse que l’anarchie allait être établie d’un jour à l’autre, sur notre sphère ensoleillée. Dans l’œuvre si connue de Kropotkine, « La Conquête du Pain », nous ne trouvons pas un plan de société future. Kropotkine était trop intelligent pour avoir semblable outrecuidance. Il s’est limité à sonder le problème de la révolution sociale, ce qui n’est pas encore l’anarchie parfaite chantée par le poète et désirée par nous, et à démontrer qu’il était possible de réaliser cette révolution sans avoir recours aux procédés que ‘conseillaient les écoles autoritaires ou les timorés de tout acabit.

Malatesta a souvent insisté sur ce point que certainement notre rêve ne surgirait pas, soudainement, de la magie d’un chambardement, mais qu’au contraire, il nous faudrait passer par une longue période d’incubation pratique, au cours de laquelle on élaguerait les erreurs et on apprendrait à la lumière des faits, à s’assurer, sans exploiteurs et sans maîtres, le nécessaire, ce qui est la conquête fondamentale de toute révolution — la conquête du pain.

Si les prévisions ne se sont pas réalisées, il ne s’ensuit pas forcément que les déductions soient erronées, comme si la naissance d’un enfant survient plus tard qu’elle n’était attendue, cela ne veut pas dire qu’il faudra cesser de lui donner les soins qu’on avait préparés.

Notre idéal implique la transformation de la société ou ne l’implique pas ; cette transformation doit être violente ou ne doit pas l’être ; le nouvel état de choses doit avoir une base autoritaire ou libertaire et son édification exige une préparation individuelle et collective, subjective et objective, morale et technique, ou ne l’exige pas. Dans le premier cas, il n’y a qu’à entrer au cœur de notre tâche et se mettre à créer tout ce qu’il nous manque pour pouvoir profiter de circonstances favorables ; dans le second, il n’y a qu’à se mettre à rouler avec patience cette pierre d’Ixion qu’est l’éducationnisme.

C’est un tort que de constater notre manque de préparation comme facteur suffisant d’orientation générale en période révolutionnaire, pour en déduire que l’anarchisme est un état d’esprit ou un idéal qui n’a d’autre portée que de provoquer des opérations isolées, toujours contrebalancées par les déchéances et les adaptations. Non, l’anarchisme n’est pas cela. C’est une conception de la vie, personnelle et sociale, surtout sociale, et une doctrine de transformation. Ses moyens pourront être l’éducation, la révolution violente — ils seront l’un et l’autre — mais son but sera toujours l’égalité et la fraternité humaines réalisées sur la terre libérée.

Buts et moyens, voilà la grande confusion dans laquelle tombe, à mon avis, Content. En Espagne, nous souffrons précisément du même mal, mais à l’opposé. Ici on est violent par tempérament, par le déterminisme du passé et du présent, et on confond la violence, qui doit renverser les obstacles sur lesquels passera l’humanité en marche vers l’anarchie, avec l’anarchie elle-même. En France, bon nombre de camarades confondent le moyen qu’est l’éducation individuelle avec la grande aspiration sociale qu’est l’anarchie. Et ils ramènent l’anarchisme à cette conception réduite, à cette méthode partielle, l’encerclant dans d’étroites limites où, comme force sociale militante, il s’étiole et dépérit.

La faiblesse d’une chose n’en détruit pas la justesse. Si l’anarchisme n’est pas encore solidement doté pour l’œuvre des, réalisations pratiques, il n’y a qu’à entreprendre cette tâche dont personne ne peut nier la nécessité. L’état d’esprit qui consiste à abandonner ce qu’on n’a pas trouvé solide à son gré est condamné à la stérilité ! Il faut créer, créer et créer.

Des créateurs ! Voilà ce qui a manqué le plus à l’anarchisme. Aucun de nos penseurs n’a voulu faire un livre saint de ses écrits, et cependant la majorité qui les a lus l’a fait avec une mentalité de croyant. Elle leur a demandé des solutions partout. Ceux d’entre elle qui ont trouvé une réponse à ce qui les hantait, ont courbé leur pensée servile sous les idées de l’idole et s’en sont allés en procession de fidèles chantant des louanges à l’a gloire de leur prophète et du paradis entier. Ceux qui ne l’ont pas trouvée ou l’ont trouvée insuffisante, ont rejeté les postulats à l’exposition incomplète, soit dans ses bases théoriques, soit dans ses conséquences matérielles, ou ont rejeté tout à la fois.

Et c’est le plus grand mal dont a souffert l’anarchisme. En germe, les grandes vérités fondamentales de principes et de tactique sont contenues dans les œuvres de nos penseurs. Mais ils n’ont rien dit de définitif quant à ce dernier point. Ils étaient anarchistes, et non des faiseurs de bibles chrétiennes ou marxistes. C’est pourquoi ils nous ont montré un chemin qu’ils ont eux-mêmes percé, mais que nous devons prolonger et élargir et compléter de chemins nouveaux.

Sur ce qu’ils ont construit, il faut construire davantage. Les bases scientifiques de l’anarchisme ne s’arrêtent pas aux travaux de nos grands disparus, pas, plus que les critiques de la société présente, pas plus que les conceptions d’effectuation future. Il faut ajouter à ce qu’ils ont créé, apporter des pensées nouvelles; combler les lacunes, perfectionner ce qui est imparfait, compléter ce qui est incomplet, renforcer ce qui est faible et non pas se désespérer au spectacle de nos imperfections et d’abandonner ce qui n’est pas développé tel que nous le voudrions.

Il faut créer, créer, créer ; apporter des solutions aux problèmes qui surgissent, leur faire face courageusement et les résoudre. Il faut créer dans tous les domaines, de la doctrine et de la propagande, de la philosophie et de l’organisation, de l’économie et de la préparation destructive et de reconstruction. Il faut continuer l’œuvre que nos camarades morts ont laissé inachevée, parce que l’anarchie, n’ayant pas de barrière, sera toujours une création ininterrompue.

Gaston LEVAL.

The Path of Anarchism

Our friend Content is engaged in the review of certain questions concerning anarchism. The rather languid state of our movement inspires in him a host of questions about the direction that it should take and he examines them honestly, anxious to render service to the spread and triumph of our ideas and, consequently, to the cause of all human beings.

This state of uncertainty in which he finds himself is undoubtedly shared by many comrades, and I am one of those. But, when it comes to what the interests of our movement demand, I have arrived at some conclusions that are quite distinct and, on certain points, opposed. So I will lay them out and I would be pleased if the confrontation of our theses could help some comrades form an idea of proper and determined action, for, whatever method one might be a partisan of, the important thing is to put that method into practice, with our most intense energy.

Is there anything to retract, modify or withdraw from anarchism, as a philosophy and doctrine of human life or as a historical social movement? In my opinion, no. In the work of our great thinkers, there is only one error to reveal: a date. They had announced — though not all — revolution before the end of the last century, and that revolution has not come. But the fundamental truths in the name of which they demanded that revolution, and the revolutionary means that they advocated — I speak here particularly of Bakunin and Kropotkin, to whose influence we have been most subject in the Latin countries — remain correct. The latter have been verified by the experience of the Russian revolution, where the most firmly revolutionary, the most truly transformative, have been improvised by the masses who would already have assured their livelihood, without bosses and without the State, if those forces had not shattered their attempt. The former are confirmed every day by universal experience.

The means of revolutionary advocated by Bakunin and Kropotkin are the only means of liberation. And it is precisely these that Content seems to reject as factors diverting our movement, because they cannot be implemented at the appointed hour. He writes: “Because the predictions of a Kropotkin and other anarchist thinkers have not been realized and their deductions have proven erroneous, it is no longer enough for me to embrace this new fatalism, which consists of saying ‘anarchy will reign tomorrow’ in order for it to be so.” But, first, no anarchist thinker has supported this theory that anarchy would be established overnight, on our sunny sphere. In the famous work of Kropotkin, The Conquest of Bread, we do not find a plan for a future society. Kropotkin was too intelligent for such impertinence. He limited himself to sounding the problems of the social revolution, which is not yet the perfect anarchy sung by the poet and desired by use, and demonstrating that it was possible to accomplish that revolution without resorting to the methods recommended by all the authoritarian or timid schools.

Malatesta has often insisted on this point that our dream will certainly not spring up, suddenly, from the magic of an upheaval, but that, on the contrary, we must pass through a long period of practical incubation, in the course of which we will prune away the errors and learn, in the light of the facts, to guarantee, without exploiters and without masters, the necessary and fundamental conquest of every revolution — the conquest of bread.

If the predictions have not been realized, it does not follow inevitably that the deductions were erroneous. If the birth of a child occurs later than expected, that does not mean that we must stop giving them the care we had prepared.

Either our ideal entails the transformation of society or it does not; that transformation must be violent or it must not; the new state of things must have an authoritarian or libertarian basis, and its construction demands an individual and preparation, subjective and objective, moral and technical, or it does not. In the first case, there is nothing to do but get to the heart of our task and set about creating all that we lack in order to take advantage of favorable circumstances; in the second, there is nothing to do but patiently roll that Ixion’s wheel that is educationism.

It is wrong to note our lack of preparation as a factor of our general orientation in the revolutionary period, sufficient to conclude that anarchism is a state of mind or an ideal, which has no other impact then to inspire isolated operations, always counterbalanced by losses and adjustments. No, anarchism is not that. It is a conception of life, individual and social, but especially social, and a doctrine of transformation. Its means could be education or violent revolution — and they will be both — but its aim will always be human equality and fraternity, produced on a liberated earth.

Ends and means — that is, in my opinion, the great confusion into which Content has fallen. In Spain, we suffer precisely the same evil, but in an opposite sense. Here we are violent by temperament, through the decisive influence of the past and present, and we confuse violence, which must overturn the obstacles over which humanity must pass in its march toward anarchy, with anarchy itself. In France, many comrades confuse the means of individual education with the great social aspiration that is anarchy. And they bring anarchism back to this reduced idea, this partial method, confining it within narrow limits, where it withers and perishes as a militant social force.

The weakness of a thing does not destroy its truth. If anarchist is still not securely equipped for the work of practical achievements, there is nothing to do but undertake the task of undeniable necessity. The state of mind that consists of abandoning at will what we have not found already well established is condemned to sterility! We must create, create and create.

Creators! That is what anarchism lacks the most. None of our thinkers have wanted to make a holy book of their writings, and yet the majority of those who have read them have done so with the mentality of a believer. They have demanded solutions from them everywhere. Those among them who have found an answer to the questions that haunted them, have bent their servile thought beneath the ideas of the idol and set out in a procession of the faithful, singing praises to the glory of their prophet and their complete paradise. Those who have not found an answer have found the work insufficient, have rejected the postulates of the incomplete exposition, either in its theoretical bases or in its material consequences, or they have rejected both at once.

And this is the greatest evil from which anarchism suffers. The great fundamental truths regarding principles and tactics are contained, in embryonic form, in the works of our thinkers. But they have said nothing definitive regarding that last point. They were anarchists, and not makers of Christian or Marxist bibles. That is why they have shown us a path that they have opened themselves, but that we must extend and widen and complete with new paths.

On the foundation that they have created, we must create more. The elaboration of the scientific bases of anarchism will not stop with the works of our departed pioneers, nor will the critiques of the present society or the ideas for future accomplishments. We must add to what they have created, provide new thoughts, fill the gaps, perfect that which is imperfect, complete that which is incomplete, strengthen that which is weak and not despair at the spectacle of our imperfections and abandon that which is not as developed as we would like.

We must create, create, create; we must find solutions to the problems that emerge, face those problems bravely and resolve them. We must create in all domains: in doctrine and propaganda, in philosophy and organization, in economy and in the work of destructive preparation and reconstruction. We must continue the work that our fallen comrades have left unfinished, because anarchy, having no barrier, will always be an uninterrupted creation.

Gaston LEVAL.

Gaston Leval, “Le chemin de l’anarchisme,” L’idée anarchiste No. 4 (May 8, 1924): 1–2.

[Working translation by Shawn P. Wilbur]

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