Pierre Madel, “L’en dehors” (1930-1931)

Notre feuilleton:

L’en dehors

À Marius Berger.

Le « Maurice-Eugène » était signalé depuis la veille, en partance de Nouméa. À huit heures du matin, Georges Oxford avait braqué vingt fois sa longue-vue sur la passe. Bernard, sorti dès l’ouverture des ateliers, n’était pas même venu aux informations.

Ti-Nam et Roï, les deux chinoises, achevaient en silence de ranger le salon. M. Georges remarqua un siège mal placé, ne dit rien, et, rectifia lui-même l’alignement. Puis il retourna sur la vérandah qui longeait le bungalow, face à la mer, et prit le « Bulletin du Commerce » qui traînait sur un guéridon de bambou. Sa haute taille se tassa tout à coup, se voûta, tandis qu’il s’asseyait dans un fauteuil. Le visage était jaune et sillonné de rides, avec des yeux bleus très jeunes et des cheveux grisonnants. Un bec-de-lièvre relevait la lèvre à droite, la figeait en une espèce de sourire qui ajoutait à l’expression incertaine des traits.

Entre les deux pointes rocheuses, la baie ouvrait un quart de cercle tout verdoyant. Des îles lointaines parsemaient la mer de corail ; sans un frémissement, au soleil déjà chaud, s’étendaient les flots bleu foncé sous un ciel de cobalt. Près du bord, les hauts fonds de sable rosissaient la lente progression de la marée montante. Les wharfs sur leurs pilotis étaient deux griffes noires implantées dans l’outremer profond, comme pour une prise de possession. Les chalands, noirs aussi et lourds, dormaient dans l’étendue saturée de lumière.

Lorsque le « Maurice-Eugène » parut au sud-est, Georges Oxford donna l’ordre de mettre en marche la « Christine », et les explosions assourdies du moteur se détachèrent nettement sur le rythme plus rapide et plus régulier des ateliers.

Our feuilleton:

The « En-dehors »

To Marius Berger.

The “Maurice-Eugène” had, it was reported, departed from Nouméa the day before. By eight o’clock in the morning, Georges Oxford had aimed his spyglass at the channel twenty time. Bernard, who had left as soon as the workshops opened, had not even inquired about it.

Ti-Nam and Roï, the two Chinese women, silently finished tidying up the salon. Mr. Georges noticed a misplaced seat, but said nothing and corrected the alignment himself. Then he returned to the verandah that ran along the edge of the bungalow, facing the sea and picked up the Bulletin du Commerce, which was lying on a bamboo side table. His tall frame suddenly folded in on itself, as he sat, hunched over, in an armchair. His face was yellow and furrowed with wrinkles, but there were very young blue eyes beneath his graying hair. A harelip twisted his mouth on the right, froze it in a kind of smile, which added to the uncertain expression of the features.

Between two rocky points, the bay was a verdant quarter-circle. Distant islands dotted the coral sea; without a murmur, under the already hot sun, the blue waves spread beneath a cobalt sky. Near the shore, the sandy shallows gave a pink blush to the slow progression of the rising tide. The wharves on their pilings were two black claws implanted in the deep ultramarine, as if taking possession. The barges, also black and heavy, rested idle in an expanse saturated with light.

When the “Maurice-Eugène” appeared to the south-east, Georges Oxford gave the order to start up the “Christine,” and the muffled explosions of the motor stood out clearly against the more rapid and more regular rhythm of the workshops.

L’administrateur suivait l’étroit sentier le long de la plage, et de temps en temps apercevait à travers les éclaircies des palétuviers la silhouette du « Maurice-Eugène » qui grandissait rapidement. Il franchit le tourniquet et courut presque, grimpant comme un jeune homme l’escalier qui accédait à la voie du Decauville. Le trafic était arrêté pour la matinée, tous les chalands ayant été remplis de minerai à l’avance, afin de hâter le chargement. À l’extrémité du wharf, la « Christine » ronronnait, accolée à l’une des lourdes embarcations.

Georges Oxford, sautant sur l’avant ponté du chaland, gagna le remorqueur qui, aussitôt après, vira de bord et se dirigea vers le cargo, au mouillage à deux cents mètres dans la baie.

Le « Maurice-Eugène » était un bateau de huit mille tonnes appartenant à la maison Ballande. Il venait charger à Hienghène quatre mille tonnes de minerai fie, chrome à destination de l’Amérique. Gladine Oxford, arrivée depuis huit jours à Nouméa par le « La Pérouse », occupait l’une des six cabines pour passagers, installées tant bien que mal à bord du cargo.

Sur la « Christine », tout le monde, depuis Provini le capitaine jusqu’aux canaques du chalandage, savait que le patron attendait sa fille. D’ailleurs, il ne pouvait se tenir d’en parler, ni dissimuler son impatience. Gladine n’avait pas voulu, comme son frère aîné Bernard, poursuivre ses études à Sydney, ce qui lui eût permis de revenir chaque année pour les vacances. Depuis neuf ans, elle vivait en France, partie à dix-huit ans, après l’obtention du bachot au collège de Nouméa — docteur en médecine depuis trois années, pendant lesquelles elle était demeurée dans la métropole pour parfaire, disait-elle, son apprentissage. Théoriquement, Georges Oxford avait confié sa fille à une parente habitant la banlieue parisienne ; pratiquement, la jeune fille avait de suite affirmé son indépendance en louant une chambre sur la rive gauche.

Mélange d’inquiétude, de joie et d’amour, les regards de M. Georges fixaient la vieille carcasse du « Maurice-Eugène ». Gladine, penchée à la coupée, souriait tendrement au matin splendide, au petit remorqueur qui s’essoufflait sur l’eau calme.

The administrator followed the narrow path along the beach, and from time to time glimpsed through the gaps in the mangroves the rapidly growing silhouette of “Maurice-Eugène.”He passed the turnstile and almost ran, climbing the staircase that led to the Decauville tracks like a young man. Traffic was stopped for the morning, all the barges having been filled with ore in advance, in order to hasten the loading.At the end of the wharf, the “Christine” was purring, attached to one of the heavy boats.

Georges Oxford, jumping on the foredeck of the barge, reached the tug which, immediately afterwards, tacked and headed for the freighter, anchored two hundred meters in the bay.

The “Maurice-Eugène” was an eight thousand-ton boat belonging to the firm of Ballande. It came to Hienghène to load four thousand tonnes of ore, chrome, destined for America. Gladine Oxford, who had arrived in Noumea eight days ago on “La Pérouse”, occupied one of the six passenger cabins, installed in a rather makeshift fashion on board the cargo ship.

On the “Christine”, everyone, from Provini the captain to the who manned the barge, knew that the boss was expecting his daughter. He couldn’t keep himself from talking about it, nor hide his impatience. Gladine had not wanted, like her older brother Bernard, to continue her studies in Sydney, which would have allowed her to return every year for holidays. For nine years, she had lived in France, departing at the age of eighteen, after obtaining her baccalaureate at the college of Nouméa — doctor of medicine for three years, during which she had remained in the metropolis to perfect, she said, her learning. Theoretically, George Oxford had entrusted his daughter to a relative living in the Parisian suburbs; in practice, the girl had immediately asserted her independence by renting a room on the Left Bank.

A mixture of anxiety, joy and love, Mr. Georges’ gaze fixed on the old carcass of the “Maurice-Eugène.” Gladine, leaning at the gangway, smiled tenderly at the splendid morning, at the little tugboat huffed and puffed across the calm water.

Souriant encore, elle fixait le vieil homme qui, l’ayant serrée dans ses bras, expédiait quelques formalités, pour, débarrassé de tout souci, entraîner jalousement sa fille. Un vieil homme ? Oui, bien qu’il n’eut guère plus de cinquante-cinq ans. Mais ces neuf années avaient durement marqué sur lui. Gladine revoyait les cheveux blond ardent, rejetés en arrière d’un mouvement juvénile, la taille bien droite, le teint clair. Cher papa ! c’était bien encore le même regard rêveur et enthousiaste, l’espèce de gaucherie charmante qui donnait à l’homme de quarante ans, malgré la déformation de la lèvre, une séduction d’être toujours jeune.

Dès qu’ils eurent descendu l’échelle au flanc du cargo, la « Christine » décrivit un demi-cercle et revint vers le rivage, laissant accosté le chaland que les canaques déchargeaient avec des chants et des cris aigus. Ils n’avaient rien à se dire ; il fallait laisser aux hôtes intimes le temps de se reconnaître, de reprendre contact. Côte à côte, ils regardaient s’approcher les maisons à travers la verdure ; et dans le fond, le long plateau du Katépabié, aux éperons parallèles jetés vers la plaine, séparés par des cascades d’un blanc éclatant.

Ils trouvèrent, sur le wharf, Bernard tout affairé. Le chargeur avait une panne, et ne serait sans doute pas réparé à temps pour l’après-midi ; il fallait prendre une équipe de chinois en attendant, afin que le chargement ne fut pas retardé. Monsieur le directeur technique était en colère contre le mécanicien, contre le chef d’atelier : ces gens-là n’étaient bons à rien, il devait s’occuper de tout lui-même. Il s’informa si sa sœur avait eu une bonne traversée et s’excusa de ne pouvoir l’accompagner à la maison. On se retrouverait à onze heures et demie pour le déjeuner : il ne pouvait négliger son travail, il n’avait pas une minute à lui.

Son père l’approuva ; mais Gladine eut un léger rire en reconnaissant le coup d’œil complice qu’il jetait de côté. C’était comme autrefois, peu de temps avant son départ, lorsque Bernard, jeune ingénieur et gonflé de son importance, revenait de Sydney avec le titre de sous-directeur de la Katépahié, changé après le départ de Ramsay en celui de directeur.

― Qui a remplacé Bernard, là-haut ? demanda Gladine.

— Un autre anglais, Ellis Blackway ; d’ailleurs, il descendra sans doute quelque dimanche, tu le connaîtras…

— Tu vois, continua le père, Bernard n’a pas changé, toujours actif, empressé, autoritaire…

— Et toi, papa ?

— Moi, je suis fatigué !…

Still smiling, she stared at the old man who, having hugged her, hurried through some formalities, so that he might, free of all worries, jealously carry off his daughter. An old man? Yes, although he was barely fifty-five. But those nine years had left their mark on him. Gladine saw again the fiery blond hair, thrown back in a youthful movement, the straight waist, the fair complexion. Dear daddy! He still had the same dreamy and enthusiastic look, the kind of charming awkwardness that at forty had given the man, despite the deformation of the lip, a seductive appearance of being always young.

As soon as they had descended the ladder on the side of the freighter, the “Christine” described a semicircle and returned to the shore. The barge was docked and the Kanaks unloaded it to the accompaniment of songs and high-pitched cries. They had nothing to say to each other; it was necessary to give the intimate guests time to recognize one another, to reconnect. Side by side, they watched the houses approach through the greenery; and, in the background, the long Katépabié plateau, with parallel spurs jutting out towards the plain, separated by brilliant white waterfalls.

They found Bernard on the wharf, wrapped up in business. The charger had broken down, and would probably not be repaired in time for the afternoon; a team of Chinese had to be taken on in the meantime, so that the loading was not delayed. The technical director was angry with the mechanic, with the foreman: these people were useless, he had to take care of everything himself. He inquired whether his sister had had a good crossing and apologized for not being able to accompany her home. They would meet at half past eleven for lunch: he couldn’t neglect his work, he didn’t have a minute to spare.

Her father approved the plan, but Gladine laughed a little at the knowing, sidelong glance he gave her. It was like the days, shortly before her departure, when Bernard, a young engineer filled with a sense of his own importance, had returned from Sydney with the title of deputy director of the Katépahié—a title changed after Ramsay’s departure to that of director.

― Who has replaced Bernard up there? asked Gladine.

— Another Englishman, Ellis Blackway; he will probably come down some Sunday and you will meet him…

— You see, continued the father, Bernard has not changed, always active, eager, authoritarian…

— And you, papa?

— Me, I am tired!…

[translation in progress]

Gladine voyait avec plaisir la vérandah chargée de lianes bleues et rouges, et l’énorme buisson de laurier-rose à côté du perron. Elle accrocha son chapeau de feutre au dossier d’un pliant et retirant quelques épingles de l’épaisse masse de ses cheveux roux, laissa retomber les tresses sur ses épaules. C’était là sa manière, et Monsieur Georges retrouva l’adolescente dans cette grande jeune femme dont les yeux gris se posaient sur toutes choses avec calme.

Bien sûr, il semblait fatigué : un reste de paludisme, rapporté des Hébrides, le foie aussi sans doute. Aujourd’hui, il n’y fallait pas penser. Toute une connaissance à refaire. Au fond, n’avait-il pas toujours préféré Gladine, qui lui ressemblait physiquement ? Renfermée et muette près de la mère trop distante et trop froide, elle s’animait lorsque son père l’emmenait avec lui dans la brousse ou chez les engagés qu’il soignait bénévolement. Bernard au contraire professait l’orgueilleuse supériorité intellectuelle de Madame Oxford. Quand celle-ci était morte, Gladine à dix-sept ans venait de sortir du collège, et Bernard, depuis un an déjà sous-directeur de la mine, habitait au village même édifié sur le Katépahié, et ne descendait à Hienghène qu’une fois par quinzaine. Georges Oxford avait donc vécu toute une année avec sa fille dans une affectueuse, intimité, et il s’en souvenait comme de la période la plus heureuse peut-être de sa vie. En l’adolescente déjà sérieuse et réfléchie, avec des accès d’enfantine gaieté. Il avait trouvé un compagnon de pensée et de travail, comme jamais sa femme ne l’avait été ; en même temps qu’un réconfort dans les moments difficiles.

Bernard blâmait en son père une bonté trop commode, trop de familiarité avec les employés, un manque de convictions sévères. L’usine devait marcher comme une caserne, et depuis qu’il était directeur il s’efforçait de faire rentrer dans l’ordre tout ce qui n’allait pas à son gré. Laissant la résidence d’en haut à Ellis Blackway, il était. venu habiter avec Monsieur Georges, qui regrettait presque la triste solitude où l’avait laissé le départ de Gladine.

— Enfin, que comptes-tu faire ? demanda Bernard à la fin de ce premier déjeuner en famille. Papa t’a dit que j’étais fiancé avec May Williams. Nous t’attendions pour fixer la date du mariage. Puisque te voilà, je vais écrire à May de venir passer quelque temps à la maison. Lorsque je serai marié, je m’installerai dans la maison actuellement vide située près des bureaux. Tu pourrais rester ici avec papa, exercer comme médecin de colonisation. et obtenir une subvention de la mine pour soigner les employés.
— Je n’ai pas du tout réfléchi à cela, dit Gladine. À vrai dire, je ne pensais pas…
— Ce serait pourtant le mieux, trancha Bernard. Le docteur Liehmann est à Ouaré : quarante kilomètres. Et l’état des routes ne lui permet pas de passer aisément. Papa, qui est toujours le même, hésite à le…déranger, et préfère se charger du rôle d’infirmier. Ce n’est ni son métier, ni sa place. Il ne s’écoule pas de jour sans qu’il ne rende quelque visite, non seulement à l’infirmerie, mais dans les cases mêmes des javanais ou des tonkinois. Ce n’est pas là besogne d’un administrateur. Ces gens-là deviennent déjà beaucoup trop familiers.
— Mais papa sait aussi bien que toi ce qu’il doit faire ! dit vivement Gladine. Pour moi, je n’ai vraiment pas l’intention de m’enterrer ici, dû moins à la manière dont tu l’entends. Et d’ailleurs…

La jeune femme vit l’expression attristée du père, et son regard comme un appel.

― …et d’ailleurs, reprit-elle en se levant et en baisant le visage flétri, je veux d’abord jouir de mes vacances. Nous verrons plus tard.

—o—

Gladine s’éveillait chaque matin avec un plaisir toujours le même et toujours renouvelé. On était en septembre ; les journées restaient pures et les nuits encore fraîches ; de temps en temps, une ondée avant le crépuscule rajeunissait la verdure et redonnait quelque vigueur aux creeks.

Les fenêtres ouvraient largement sur la mer. En s’endormant, la jeune femme était bercée par le glissement doux des flots sur le sable. À l’aube, l’air et l’eau étaient d’une transparence nacrée, froide comme la buée au flanc des gargoulettes. Gladine se levait sans éveiller personne. Roï lui apportait le thé sur la véranda, puis, elle partait seule vers le paddock. L’herbe haute, grise de rosée, mouillait ses jambes et le bord de sa jupe plissée. Capricieuse, la vieille Capricieuse qui l’avait tant portée autrefois, n’était plus bonne à rien. Chaque jour Gladine la trouvait près de la barrière et flattait en passant sa tête osseuse. Osiris était plein de feu : quatre ans et nouvellement dressé. Il ne se laissait pas approcher sans faire quelques manières ; Bernard avait observé que Gladine aurait pu se montrer plus prudente dans son choix. La jeune femme le laissait dire ; Osiris était un merveilleux compagnon de promenade. Elle le harnachait toujours elle-même, et sitôt en selle, il lui semblait qu’une espèce de divination possédât l’étalon, tant son intelligence plastique épousait les moindres intentions du cavalier. Comme la plupart des jeunes calédoniennes, habituée dès l’enfance à l’équitation, elle montait à califourchon, portant indifféremment une ample jupe de toile, ou les guêtres et la culotte du stock-man.

Le soleil n’avait pas encore atteint la crête des collines lorsqu’elle descendit l’étroite vallée du cimetière. Tout le fond était couvert de lantanas or et feu ; la piste serpentait à travers les broussailles épineuses qui griffaient au passage les flancs du cheval, et débouchait sur une anse peu profonde entièrement barrée par une ligne inégale de coraux grisâtres. Le ciel et l’eau étaient d’un bleu extrêmement pâle fondu en gris perle sur une ligne d’horizon indiscernable. Même à marée basse, les cailloux au pied de la falaise, à droite, étaient toujours humides et fort glissants, et seule une monture calédonienne pouvait s’y maintenir de pied ferme. De longs serpents aux cercles noirs et jaunes, encore engourdis par la fraîcheur nocturne, se déroulaient hors de leur abri rocheux et filaient vers la mer.

De nouveau une plage s’ouvrit, rectiligne, et Gladine lança Osiris au galop sur le sable rose et ferme. Que c’était bon de vivre, de se sentir un corps robuste et sain ! Gladine aimait la solitude de cette côte. Quand le sentier de Tonghoué l’a quittée pour s’enfoncer brusquement dans la brousse, elle apparaît telle que durent la connaître de tout temps les canaques des sauvages tribus du nord — et encore ne la touchaient-ils guère, car elle n’offre pendant des dizaines de kilomètres ni point d’eau ni terrain favorable aux cocoteraies. La marée était trop basse pour le bain. Gladine revint au pas sous le soleil qui montait, aplatissant les reliefs, éteignant l’éclat des couleurs. Accrochés à la falaise, un troupeau de chèvres familières la regarda passer, évoquant par ses bêlements quelque nouveau massacre des innocents.

—o—

Monsieur Georges passait la matinée au bureau. Bernard et lui rentraient presque toujours ensemble vers onze heures. Gladine aimait les souples tuniques de soie ou de laine aux couleurs claires ; elle gardait pour se rendre à la salle à manger, celle qu’elle avait revêtu au retour de sa promenade matinale. Bernard haussait les épaules : il blâmait ces manières originales. Sa sœur manquait de tenue ; la maison elle-même avait pris depuis son arrivée, un laisser-aller apparent, une note fantaisiste qui lui déplaisait, qui choquait son goût du bon ton et du conformisme. Il n’aurait su dire au juste en quoi consistait la transformation, tant les détails en étaient peu sensibles : livres oubliés sur les meubles, portières autrement drapées. Non, c’était la présence même de Gladine qui changeait l’atmosphère. Il en serait autrement dans son logis quand il serait marié ! Il estimait en May, sa fiancée, l’admiration qu’il lui inspirait, et une grande docilité ; il n’imaginait pas qu’elle pût avoir d’autres désirs que les siens, ni un autre idéal. De nouveau, il haussa les épaules ; Gladine pouvait-elle espérer faire un bon mariage ? Enfin, cela la regardait seule, et il s’en lavait les mains !

La conversation au repas de midi roulait parfois sur la mine et les ateliers. La Katépahié était en plein essor. On avait cru, en commençant l’exploitation, qu’en dix ans le minerai de chrome serait épuisé. Et voilà qu’on en rencontrait toujours de nouveaux filons d’excellente qualité : dans vingt ans, on en trouverait encore. Il avait fallu augmenter considérablement le nombre des coolies occupés à la mine, et des javanais employés en bas au chargement. Les contre-maîtres étaient des européens ou des japonais. Au village, on ne comptait qu’une dizaine de familles de blancs ou de métis, formant le personnel du bureau et du magasin, et quelques ouvriers spécialisés. Monsieur Georges avait accoutumé de les traiter en camarades, s’arrêtant volontiers au passage pour bavarder et plaisanter avec eux, qui lui gardaient leur franc-parler. Entr’eux, ils le nommaient souvent : Georges ou : ce vieux Georges, avec une nuance d’affection familière et moqueuse, car on le jugeait un peu « braque ». Bernard par contre restait tout uniment : le patron, le directeur, ne parlant que pour les questions de service.

La Compagnie, depuis quelque temps, et suivant le courant général, poussait à l’économie et à la rationalisation. Bernard voulait réduire les pertes de temps au minimum. Tâche impossible. Ni le climat, ni les tendances naturelles des races fournissant la main-d’œuvre, ni les installations souvent défectueuses, ne s’y prêtaient. Le mot d’ordre fut donné à tous les contre-maîtres de harceler les coolies, d’être impitoyables pour les retards ou la mauvaise volonté au travail. Jusqu’ici, la discipline avait été assez douce. Mais Georges Oxford abandonnait de plus en plus l’autorité aux mains de son fils : il eût fallu une lutte continuelle ; il ne s’en sentait pas la force, et s’était laissé pratiquement réduire au rôle passif de donneur de signatures. Défense fut faite de s’absenter du chantier, de fumer, de causer entre camarades. Certains surveillants préféraient la nouvelle méthode, et ne dédaignaient pas de faire usage du gourdin.

Il y eut cependant des mécomptes. Malgré l’absence totale de préparation, on n’avait eu jusqu’ici, grâce à la sage allure du travail, que de rares accidents à déplorer. Maintenant, ils se multipliaient. En l’espace de trois mois, deux chinois avaient glissé sur un étroit passage au flanc de la carrière ; l’un s’était tué sur le coup en tombant à l’étage inférieur ; l’autre, blessé gravement, était mort quelques heures plus tard. Un javanais avait eu une épaule brisée par un bloc de minerai projeté hors de la courroie sans fin du chargeur. Un autre enfin, deux semaines auparavant, en contournant le shaft d’aération creusé dans le roc, avait été entraîné sans pouvoir se retenir sur les parois humides jusqu’au bas, où on l’avait ramassé horriblement déchiqueté.

— Sans doute était-il sous l’influence de l’opium, conclut Bernard, ils prendront l’habitude de faire attention, sinon personne n’y peut rien !

— Ne crains-tu pas d’avoir, au moins, quelques ennuis ? demanda sa sœur.

— La loi sur les accidents du travail n’est pas promulguée en Calédonie, répondit-il durement. Et ce ne sont après tout que des jaunes !

—o—

L’heure de la sieste s’appesantissait sur la maison. Une légère brise venue de la mer ne cessait cependant jamais de s’insinuer aux fentes des persiennes ; les moustiques ne menaient pas encore leurs danses guerrières. Gladine allait et venait un instant à travers la chambre demi-obscure, dont la psyché reflétait vaguement son beau corps harmonieux et nu, sa jeunesse épanouie. Allongée sur le lit frais, elle dirigeait de moins en moins de flottantes rêveries, jusqu’à ce que le sommeil la prît. Plus tard, elle retrouvait son père sur la véranda. Lui ne se plaignait ni de ses pieds nus ni de sa gandourah. Sous la couronne dorée de ses tresses, il lui disait qu’elle ressemblait à Artémis.

Cette heure leur appartenait en propre. Ils s’installaient côte à côte pour lire les journaux de France, ou bien ils causaient à mi-voix amicalement. Petite fille, Gladine avait été un peu amoureuse de son père ; aujourd’hui, elle se sentait presque maternelle ; il y avait de l’inquiétude et de la pitié dans son affection.

—  Comme je suis heureux, dit M. Georges en souriant ; Bernard me gâte, il ne me laisse presque plus rien à faire. Cela me permet d’être davantage avec toi, ma petite fille.

Il n’y avait même pas d’amertume dans sa voix. Et c’était vrai qu’avec le souci de sa santé, une sorte d’indifférence lui venait pour la marche de l’entreprise.

À quatre heures, Ti-Nam servit le thé sur la véranda. Les deux chinoises étaient si bien stylées que Gladine ne s’occupait presque pas de la maison, qui avait d’ailleurs tenu si longtemps sans elle ! Elle détestait les complications d’une vie trop « confortable ». À Paris elle faisait elle-même sa chambre, déjeunait au restaurant, et dînait de fruits et d’une tasse de thé. À Hienghène, elle trouvait que les choses pouvaient très bien se passer de son intervention, et ne changeait rien à l’arrangement du logis, ajoutant seulement quelque désordre. Bernard nommait cela « son incorrigible bohème ».

—o—

Les jours qui suivirent son retour, Gladine avait vu arriver l’une après l’autre dans l’après-midi, toutes « ces dames », femmes d’employés ou de fonctionnaires, attirées par la curiosité ou le désir de faire leur cour au patron. Elles étaient une bonne demi-douzaine, prêtes à papoter indéfiniment sur. Ja vie chère ou les _menus événements locaux. Gladine se laissa examiner sur toutes les coutures, répondit peu au questions, et s’amusa un moment aux grimaces de ces péronnelles.

Mme Viéville et son mari, le chef comptable, avaient-passé quelques années en Australie et s’y étaient fait naturaliser anglaise ; aussi affectaient-ils de connaître peine leur langue maternelle, qu’ils ne parlaient qu’avec force hésitations et un accent risible. Dès sa première visite, Mmes Viéville demanda à Mile Oxford s’il ne lui serait pas agréable de s’exprimer en anglais. Gladine répondit imperturbablement qu’elle ignorait les premiers éléments. La petite Mme Rhéas, jolie, sotte, et hystérique, l’accrocha au passage dans la rue, pour lui escroquer une consultation sur l’état de ses intestins. Depuis plus de trois années, elle soignait une entérite imaginaire, qu’elle finissait par rendre réelle à force de remèdes : elle ne pouvait parler plus de cinq minutes avec quelqu’un sans lui poser es questions les plus saugrenues sur ses malaises passés, présents, ou futurs, et sur la nature de ses évacuations. Gladine eut beaucoup de peine à’s’empêcher de rire, et l’épouvanta par de sinistres pronostics. — La femme du magasinier était la plus mauvaise langue. Laide et sèche, elle jalousait Ja vanité épanouie de l’institutrice, l’élégance de Mme Viéville, et même la petite Rhéas que les hommes courtisaient volontiers parce qu’on la savait de mœurs faciles.

Quand Gladine eut assez de voir évoluer ces fantoches, elle-leur montra clairement qu’on l’ennuyait et qu’elle se moquait d’eux. Elle joua fort mal son rôle de maitresse de maison, ne se donna aucune peine pour soutenir dés conversations qui ne l’intéressaient pas, et ne rendit aucune visite. On en conclut que Mile Oxford ne savait pas recevoir, et au demeurant qu’elle était trop « sauvage » pour qu’on eût du plaisir à la fréquenter —- et on la laissa tranquille.

Ellis Blackway, cependant, avait pris habitude de descendre presque chaque dimanche. Un peu plus jeune que Gladine, réveur et enthousiaste, il s’était pris d’admiration pour cette belle fille rieuse et d’esprit ouvert avec qui l’on pouvait discuter sur tous les sujets comme avec un homme. Grand et un peu mince, les épaules solides, il ressemblait à un dieu égyptien, la peau
dorée libéralement par le soleil. Avec lui, Gladine se départait volontiers de son ironie, se faisait tantôt sérieuse et tantôt enjouée. Elle le regardait avec plaisir ; elle l’eût désiré plus viril, plus sûr de lui. Pourtant une belle flamme par moments brûlait dans son regard ; mais lorsqu’une parole trop directe venait dans la conversation, une idée trop bousculeuse des conventions sociales, la flamme vacillait,, s’éteignait ; il devenait triste ; il n’avait pas la force d’en garder rancune à la jeune femme, mais il semblait lui reprocher humblement sa rudesse. Elle n’eût pas
voulu le peiner, mais ce manque de courage intellectuel l’agaçait. Ellis s’efforçait pourtant de ne pas se laisser effaroucher; il reconnaissait sa logique à elle : il l’eût désirée moins rigide.

A cinq heures, Gladine sortait, et le hasard la conduisit parfois vers le court de tennis. Un énorme banian ombrageait une extrémité du terrain. Elle pouvait s’asseoir là et, sans parler, observer la comédie qui se jouait autour d’elle : comédie du flirt, de l’envie, de la servilité.

Bérnard y venait après la fermeture des ateliers ; bien qu’on le sut fiancé, les femmes se faisaient coquettes et lui souriaient ; les hommes affectaient une respectueuse indépendance. C’était un petit cercle fermé : le groupe des employés frayait peu avec les ouvriers. De l’une à l’autre caste, il y avait rivalité pour les salaires, pour les toilettes. Les uns pratiquaient le tennis, les autres le foot-ball. Les uns étaient « bien pensants » ; les autres se targuaient d’esprit frondeur. M. le directeur entretenait soigneusement, cette animosité, qui donnait lieu à des incidents plus risibles que graves, et qui lui permettait d’asseoir d’autant mieux son autorité. :

Les employés eux-mêmes, il les tenait en fermant ostensiblement les yeux sur les indélicatesses mesquines et multiples qui liaient, depuis les magasiniers Mélier et Cécaldo, jusqu’au chef comptable. C’était la bonne méthode, inaugurée déjà et depuis longtemps par la maison Balleners, et qui lui permettait de garder la main sur la majeure partie de son personnel. Pour les ouvriers, mécaniciens, fondeurs, ajusteurs, menuisiers, c’était plus difficile ; ils échappaient davantage à son influence ; ils se réunissaient ordinairement chez un hôtelier beau parleur qui avait monté un magasin rival de celui de la Compagnie. Cependant le chef d’atelier lui était soumis, ayant outre sa femme et un bébé, sa mère et sa sœur à nourrir.

M. Georges ne s’était jamais préoccupé des idées religieuses ni sociales de ses hommes.

— C’était bon autrefois, dit Bernard. Mais aujourd’hui la contagion s’étend. J’ai vu les syndicats à l’œuvre en Australie: Ils sont en train de paralyser l’industrie et de ruiner les petits producteurs. Jusqu’ici, la Calédonie a été à l’abri ; la C. G. T. calédonienne au contraire a conduit les salariés dans la bonne voie. Mais quelques fous voudraient troubler ce calme, créer chez nous une question sociale qui n’existe pas. Halte-là ! Ce ne sera pas à la Katépahié.

À la vérité, Bernard pouvait dormir tranquille. Les braillards qui le traitaient parfois de dictateur — de loin, entre deux pernods — quelques instants plus tard célébraient avec enthousiasme le « brave général Castelnau » qui n’était pas un traître, tapaient sur ces salauds de communistes, déblatéraient contre le camarade absent, et finissaient, par la « Trompette en bois ». Non, la question sociale n’existait guère pour eux. Existait-elle pour d’autres que les chinois ou les javanais engagés et maintenus au dur travail des mines où des plantations ? De ceux-ci, Gladine avait pitié, Mais que venaient-ils faire en cette galère ?

Elle remarqua l’un des mécaniciens. Employé, ordinairement au chargeur, il travaillait, seul blanc avec une équipe de Tonkinois. Au passage, il la saluait distraitement. Un jour, il sembla la découvrir et la regarda de face en souriant. Il était un peu plus petit qu’elle, avec un visage rond où les lèvres minces et serrées mettaient un trait volontaire, des yeux pâles et secrets. Elle le rencontra assez souvent au retour de ses promenades. Elle sut qu’il était arrivé de France depuis peu de temps ; second mécanicien à bord d’un bateau des « Messageries Maritimes », un accident l’avait retenu à Nouméa ; il ne pouvait repartir qu’après un délai d’un an, La Compagnie lui avait offert du travail, et il avait accepté.

lis ne se parlaient pas ; leurs yeux se rencontraient chaque fois franchement et amicalement — ce silencieux, pensa-t-elle, était peut-être la seule force indépendante qu’il y eût à Hienghène

—o—

Ce fut le soir, A l’heure du bref crépuscule, un soleil d’or liquide s’abimait à l’extrémité de la pointe. Le Katépathié devenait couleur dé pourpre. Dans l’air plus sonore, le déploiement soyeux et régulier des vagues se percevait de nouveau. Une fraicheur frissonnante semblait couler tout à coup des cimes devenues plus proches. Vers les réserves de minerai, derrière le village, les canaques, assis autour de grands feux en plein air, chantaient. Une voix isolée s’élevait d’abord, claire et haute, puis d’autres s’étageaient vers les notes basses ; elles déroulaient de lentes: harmonies, toujours en suspens, toujours recommencées, chacune des longues phrases se terminant à aigu sur une note prolongée en décrescendo. C’étaient des hommes de Lifou, de ces beaux Loyaltiens dont la race presque purement polynésienne, n’est pas encore abatardie comme le sont les tahitiens — à qui l’on a fait payer cher leur réputation d’aimable hospitalité. — Le chant leur était aussi nécessaire que les ignames et le riz. Du rivage ou des chalands, ils saluaient le départ des courriers avec de beaux gestes lents et rythmés. Leurs appels, lorsqu’il fallait coordonner les forces de l’équipe en poussant un.Wagon, se répondaient sans heurt : et lorsque les voix trouvaient leur accord, les épaules aussi et les reins arc-boutés s’unissaient pour l’effort. Aucun ne s’affublait de vêtements européens, comme ils font aujourd’hui dans les centres. Manou et turban rouge ou bleu leur laissaient une noble et élégante légèreté. Chez presque tous, nulle saillie déplaisante des muscles. Leurs torses lisses -brillaient sous le soleil. Une nonchalante et élastique allure, et brusquement une explosion de vie bruyante et irrésistible.

Gladine avait un faible pour ces êtres paresseux et insouciants, les seuls qui ne donnaient pas — et pour cause — une impression étrangère, anachronique, parmi tant de merveilleuse lumière et la brise aux senteurs balsamiques. Les jaunes aux visages fermés, à l’âme hermétique, aux corps noués de vieux gamins, nécessitaient une atmosphère lourde et surpeuplée, un sol trop remué et plein de fermentations. Les blancs, graves, avides, impatients, ne sachant pas jouer, appelaient le froid, et les brouillards et les villes. Les subtils poisons n’avaient pas encore pénétré très profondément aux veines des Canaques.

Gladine n’eut-elle pas un instant la tentation du total dépouillement ? Il y avait, dans la Montagne, vers le haut Diahot, des tribus presque indépendantes sur leurs réserves. À celle-là, l’administration demandait peu de chose, acceptait plutôt ce qu’elles voulaient bien accorder. Là-bas, les femmes encore portaient le tapa et les homme le baguiyou. La mission la plus proche se tenait prudemment près de l’embouchure de la rivière. Vivre là, dans un Eden qui avait cessé depuis peu d’être cannibale ; habiter à la limite du village, une case en palmes tressées ; user tous les jours à des actions rares, lentes, et primordiales ; conférer gravement avec un vieux takata sur l’opportunité de tels soins à donner — peut-être enfin un jour, au cœur des branches enchevêtrées d’un énorme banian, nourrir de sa chair les buses et les éperviers, sentir ses os blanchir comme le tronc satiné des niaoulis. — Pas tout à fait dupe de son désir, elle se plut à y céder ou résister alternativement, dans les nuits niveleuses, où l’on pouvait se croire, les temps étant abolis, dans quelque Arcadei ignorant des machines et des morales.

—o—

Un dimanche matin, Gladine, laissant à gauche la route de Koumac, obéit à l’invite d’un sentier qui s’enfonçait sous les bois de fer et les bouraos. De rochers en rochers, les plages argentées bordaient de festons la mer étale au soleil levant. La piste courait sur le sable, envahie de lianes traînantes aux larges coupes mauves et d’herbes rousses et salées ; puis elle se faufilait entre les palétuviers et la brousse. L’air était plein de vibrations, plein de senteurs amères et salines.

Brusquement, un espace s’ouvrit, un jardin : patates et manioc, haricots grimpants; une maisonnette: bois et tôles d’un brun rouge, voilée de jasmin et de liane tahiti. Gladine ne se souvenait pas de l’avoir jamais vue: peut-être quelque javanais… En face, les palétuviers s’ouvraient, formant un étroit canal où s’amarrait une petite chaloupe. Non, pas javanais ; japonais ? ou un canaque solitaire ? — Elle se pencha pour lire le nom ; le sable crissa derrière elle. Pieds nus, un manou autour des hanches et coiffé d’un casque de jonc; l’homme attendait, le filet sur l’épaule. Elle dit plaisamment :

— Je vous salue, homo naturæ.

Il se découvrit et répondit :

— Je vous salue, Mile Oxford.

C’était le mécanicien français, Jean Scherperell. Ils se regardèrent sans gêne: le torse large, bien d’aplomb sur des jambes un peu courtes, la peau blanche encore-en dépit du soleil tropical, le poil blond et peu ostensible, il donnait une impression de santé expansive et de solidité.

Il commença à arranger son matériel. Elle hésita l’espace d’une seconde :

— M’acceptez-vous ?

— Si vous voulez.

Elle avait relevé le bas de sa robe pour entrer dans l’eau. Elle escalada le bord d’un mouvement souple. Il ne lui tendit pas la main, Les poings haut-levés sur
une perche, il poussait le bateau hors des palétuviers. La brise n’était pas encore levée. De faibles souffles passaient. Dénouant les cordages, Gladine commença à hisser la voile, il la regarda, puis vint l’aider à arrimer.

Il dit, un peu railleur :

— Dois-je, vous enrôler. comme. mousse ?

— Non, vous seriez trop mal servi !

Il la délogea de l’arrière pour prendre la barre. Le vent du sud se levait, inclinant la barque à tribord. €

— Vous ne:savez même pas où je vous emmène !

— Pourquoi savoir ? et pourquoi un but ?

Il se mit à siffloter. Elle s’allongea sur le bordage, le visage penché au-dessus de l’eau — si claire que l’on distinguait le sable des hauts-fonds et les rochers de corail déformés et flottants à travers l’ondulation de l’eau ; ailleurs les teintes s’épaississaient en vert-jade, en émeraude foncé, en vert véronèse. — Puis l’alisé mollit. Il était plus de huit heures. Le soleil prenait un éclat blanc.

— Voici l’ile Pour, dit le mécanicien, mais aurons-nous assez de vent pour l’atteindre?

Un tiers de l’ilot était formé par une plate-forme de sable éclatant, à peine au-dessus du niveau de la mer. Ensuite, barrière transversale, s’élevait d’un rivage à l’autre une falaise rocheuse aux écroulements puissants, continuée par un plateau couvert de broussailles et presque partout, semblait-il, en. pente abrupte sur la mer.

Debout sur l’avant, Gladine regardait. La brise était complètement tombée.

— A peine trois cents mètres, fit-il encore ; il faut prendre les avirons.

Elle descendit et s’installa en arrière. Elle ramait avec régularité, sans à-coups. Il restreignait un peu son effort pour ne pas la devancer. L’extrémité des rames soulevées frôlait la surface lisse et faisait jaillir des gouttes lumineuses.

— N’accostons pas trop près, la marée se retire.

Elle ôta sa robe, apparut en courte chemise-enveloppe.

— Gardez vos sandales, recommanda-t-il, vous en aurez besoin.

Elle santa dans l’eau et gagna le rivage à la nage.

— Comme vous êtes pressée : Ne pourriez-vous m’aider un peu ?

Elles revint ; il la chargea de deux sagaies et d’une marmite, et prit pour lui le filet et un petit sac plein.

— Ils nous faut, expliqua-t-il sans rire, gagner notre déjeuner.

La plage était semée de debris de coraux déchiquetés et coupants. La falaise se dressait comme les remparts démantelés d’une ville monstrueuse. En bordure du plateau, les palétuviers formaient une verte ceinture, et la marée découvrait peu à peu leurs racines étranges plongées dans la boue nourricière.

Ils se séparèrent. Elle prit la sagaie et partit à la recherche des crabes. Le filet sur l’épaule et le bras droit, il entra dans l’eau jusqu’à mi-cuisses. La boue était chaude, Gladine voyait entre les palétueviers des trous pleins d’eau. Avec un, bâton, elle en tâtait le fond, et parfois un crabe offrait une résistance, faisait entendre un froissement de calcaire. Alors, elle enfonçait la sagaie ; ou bien essayait de projeter l’animal au dehors. Appuyant du bâton sur les pinces, elle le saisissait par derrière; puis l’immobilisait avec une liane. Elle en prit quatre, qu’elle déposa dans le panier dé palmes tressées. Par une éclaircie, elle aperçut son compagnon ; il avançait lentement, à demi courbé, ses pas ne faisant aucun bruit dans L’eau; elle le vit lancer le filet, se redresser d’un coup brusque, et mordre la tête des poissons avant de les retirer des mailles. Elle revint au coin ombragé-où l’on avait laissé le sac. En fouillant celui-ci, elle trouva un vieux journal et dés allumettes ; puis, ayant ramassé quelque bois, elle prépara le feu et plaça au-dessus Ia marmite pleine d’eau de mer.

Elle déposait un crabe dans le liquide bouillant quand Jean Sherperell revint : pêche médiocre : quelques bossus, deux mulets assez gros. Il les nettoya sur la plage, et les piquant d’une branchette les grilla au-dessus des braises qu’il avait tirées de côté. I sortit encore du sac un demi pain enveloppé d’une serviette, deux bouteilles d’eau, un gobelet d’aluminium et une-petite théière.

Ils mangèrent en silence. La lumière éclatante tombait d’un bloc sur l’eau immobile: Adossée contre une branche, Gladine fermait à demi les paupières. Une lassitude heureuse la gagnait, rassasiée de clarté, de chaleur, d’air marin. La côte au loin s’aplatissait, voilée par un tremblement de vapeurs, sans relief sous le flamboiement vertical. Un goéland s’abattit comme une pierre, et remonta avec sa prise vers un rocher suspendu au bord du plateau. À l’ombre propice d’un bourao, les deux compagnons dormaient.

Vers trois heures le vent se leva. Assise à l’avant, Gladine voyait de loin venir les risées. La chaloupe plongeait et rebondissait, et la vague s’écroulait, frappant de trois quart, et mouillant la jeune femme. Jean. Seherperell debout, appuyait sa jambe gauche contre la barre, et du pied droit retenait le filin serrant la voile. Il se baissa, ramassa un chandail, et le lança à Gladine. Elle, maintenant dressée, une main aux cordages, enveloppée du lainage sombre d’où sortaient ses jambes longues aux chevilles un peu fortes, chantait et riait dans le vent qui répandait sur ses épaules ses cheveux dénoués.

Puis, ayant refait une toilette convenable dans le bungalow: elle quitta le mécanicien. Elle ne lui dit pas si elle reviendrait et il ne lui demanda rien.

—o—

M. Georges arrivait tout essoufflé du bureau :

— Blackway vient de téléphoner. Il y à un accident, là-haut. Un javanais… la jambe écrasée par une benne. Il nous réclame un brancard ! Un brancard, c’est vite dit ! Il me semblait bien que nous en avions un, mais où peut-il être? — Ecoute, ma pelite fille, si cela nette dérangeait pas, tu, monter: la mine. Après tout n’est pas, quoique ce ne soit qu’un javanais… Enfin je vais chercher le brancard. Au fond, ce n’est peut-être pas la peine que ti montes ? Fais comme tu voudras…

Gladine alla seller Osiris et partit au galop à travers les gaïacs. Mais bientôt le sentier devint rocailleux et commença en lacet l’ascension de la montagne. De maigres cascades le coupaient par moments. Au tournant, le bord du plateau apparut, la terre rouge sombre ouverte en coupures régulières, muraille crénelée de village mort, sous un soleil pareil à celui de d’islam. Dans une vision strictement limitée à droite et à gauche par les éperons rocheux, des îlots semblèrent flotter très haut sur un horizon indiscernable. Puis le chemin continuait dans une tranchée où se montraient ça et là des ébauches de prospects. Tout à coup l’autre versant souvrit, fout un village grandi en pleine pente, d’immenses gradins de déblai gris et jade ou terre de sienne brûlée, une plaque éclatante de tale. Une brousse courte et clairsemée couvrait cette terre métallique, Les lantanas étaient couleur cyclamen.

Cependant Gladine hâtait le pas d’Osiris, et le sous-directeur attendait près de la salle des machines. Tout de suite, sil mena la doctoresse vers le blessé. — M. Georges venait de lui téléphoner : pas de brancard à Hienghène ; on avait dû le laisser là-haut. Mais non, Blackway était certain ! Et brusquement, l’administrateur se souvenait ; la civière était restée à Nouméa lors du dernier transport, il fallait en confectionner une à la hâte… Des hommes s’y étaient mis aussitôt, c’était l’affaire de peu de temps. Mais on avait perdu près de deux heures à chercher, et le javanais criait, criait… Maintenant, il était un peu calmé.

Gladine approuva les soins donnés par Ellis Blackway : Ja plaie désinfectée, un pansement pour arrêter l’hémorragie. La descente serait longue et pénible. Huit coolies entourèrent la civière improvisée, prêts à se relayer. Mile Oxford resta en arrière, se fit expliquer l’accident. Au poste d’expédition, ils étaient quatre manœuvres, l’un aux freins, deux pourvoyeurs de bennes pleines,-et le dernier chargé d’enlever les bennes vides. L’un des pourvoyeurs amenant une benne pleine — trois tonnes de minerai — ne s’était pas aperçu que le dispositif mécanique qui tient la benne attachée au câble tracteur était mal fermé. La charge fut quand même entraînée, mais après cent mètres de montée, elle se détacha et revint vers son point de départ. Le javanais qui pendant ce temps avait avancé une autre benne pleine, ne pouvait l’entendre venir; quand il s’en aperçut, c’était trop tard : il fut coincé entre les deux bennes et eut la jambe écrasée.

De tels accidents sont-ils inévitables ? demanda Gladine.

— Je crois. Enfin… non. On pourrait automatiquement…. Mais pourquoi ne font-ils pas plus attention ? gémit Ellis Blackway.

Elle le regarda avec un peu de pitié méprisante, qu’il senti.

— Je ne-suis rien ici, Mademoiselle Gladine, reprit-il. — Il était sincèrement désolé. — Parlez à votre frère. Tout ce qui ne coûte rien, tout ce que je puis faire exécuter directement par mes hommes, je le fais. Oh ! je ne veux.pas juger M. Bernard. Il agit selon les directives de la Compagnie. D y aurait tant de choses à revoir. Je tremble souvent en pensant que cé câble est vieux, qu’il peut se rompre, et quelle énorme charge il représente !… Et puis, qu’est-ce que vous voulez ? On ne croyait pas d’abord la mine si riche, on a fait des installations de fortune. Maintenant on se dit que ce qui a duré jusqu’ici durera bien encore…

— (Bien sûr, toi aussi tu prends le « pas colonial » — et comme l’enfer, tu es pavé de bonnes intentions…)

Pourquoi ce grand garçon, ce sportif, n’avait-il pas plus de courage moral, plus de caractère ? — Ses hommes l’aimaient. Jamais d’histoires sur ses chantiers pas de punitions pour mauvaise volonté au travail. Mais-Bernard trouvait que le rendement aurait pu être plus sérieux. Il y avait environ deux cents chinois à la mine, et une vingtaine à peine de javanais. Gladine remarqua avec quelle politesse exactement mesurée le sous-directeur leur parlait : là était sans doute son secret pour manier ces hommes de vieille race, débiles et résistants, barbares et policés. Elle admira que -les constructions fussent plus saines et mieux comprises que dans la plaine.

N’est-ce pas juste, dit-il en souriant, que nous qui produisons la richesse, soyons plus à l’aise que vous autres, qui ne faites que la transmettre ?

Il lui offrit le thé. Son logis occupait une sorte de plate-forme découpée à vii au flanc du Katépahié. Il tournait le dos aux carrières. Devant, la pente tombait à pic sur une profonde vallée. À travers la dentelle des mimosas, Gladine vit au loin moutonner des collines ; puis le sol remontait — et tout au lointain vaporeux : le ciel, la mer…

— C’est toute la vallée du Diahot à nos pieds, el là-bas In côte est, La mer, oui. Les hauts sommets, le mont Panier, sont plus au sud…

Gladine, muette, admirait. Aucune parole ne pouvait exprimer tant de noblesse harmonieuse dans les lignes, tant de suavité dans les teintes. Un peu de sa reconnaissance envers la divine Beauté se retournait vers Ellis qui avait su choisir un tel lieu et s’y plaire. Elle eut quelque peine à quitter l’enchantement. Le jeune homme l’accompagna jusqu’à ce que le sentier rejoignit l’autre versant.

— N’aimeriez-vous pas visiter la mine ? demanda-t-il. Et je serais si heureux si vous veniez de temps en temps.…

Elle promit volontiers.

Lorsqu’elle dépassa le convoi, à l’entrée de la plaine, la nuit tombait. Une petit tonkinoise jolie et décidée, qu’on appelait la Souris, et une autre vieille, s’installèrent à l’infirmerie près du blessé que la retourmentait. Le médecin de la Compagnie, Liehmann, devait venir de Ouaré, le lendemain. Dans la nuit, M. Georges se leva deux fois pour prendre des nouvelles.

Le docteur Liehmann arriva vers onze heures. Bernard, Georges Oxford et Gladine se trouvèrent réunis. La fièvre était tombée, et le blessé très affaibli par une forte perte de sang.

— L’os est brisé en deux endroits, dit Liehmann. Nous avons le choix entre le plâtre ou un appareil à contre poids.

— Le plâtre est préférable, affirma Gladine.

— Un appareil à contre-poids ne nous coûtera rien, fit observer M. Georges, mais c’est beaucoup plus douloureux.

— Mettons-nous du plâtre ? reprit le docteur.

— Il revient à 2 fr. 75 le kilo, trancha Bernard. C’est trop cher pour un javanais.
Si le garçon souffre un peu plus avec l’autre système, cela passera. D’ailleurs ces gens-là sont durs…

— Donc pas de gouttière ? Si vous voulez me procurer une petite poulie? Nous
mettrons sept ou huit kilos. Il lui faudra bien les garder une quarantaine de jours,

— Bah ! avec la Souris à côté de lui, il ne s’ennuiera pas…

Gladine avait quitté la salle.

M. Georges était embarrassé. Les ouvriers demandaient une augmentation. Evidemment la vie aussi augmentait tous les jours — et pourtant, de quoi de plaignaient-ils ? —

Bernard éclata. Une augmentation : des gens que l’on payait de 900 à 1.500 francs par mois, et logés par dessus le marché ? Est-ce qu’ils auraient ces salaires-là en France ? — Tout était soixante pour cent plus cher que dans la métropole ? D’a bord, c’était exagéré ; ensuite, avait-on besoin de luxe à Hienghène ?

Lui-même avait eu vent d’une autre histoire : on commençait à parler de la jour-
née de huit heures. Comme ‘si l’on appliquait exactement la loi en France ! Et l’on voudrait qu’elle le fût en Calédonie, où nul gouverneur ne lavait encore promulguée !

Le directeur concluait :

— Ce sont des ivrognes et des paresseux. J’avais raison de me méfier. La solution est simple : je ferai former rapidement des apprentis chinois dans les ateliers ; d’ailleurs, c’est déjà commencé. Un indo-chinois revient, nourriture et vêtement compris, à dix-sept francs par jour, et un javanais à quinze ou seize, De plus, ils sont moins exigeants pour le logement. Engagés, on en fait ce qu’on veut ; ils sont bien forcés de marcher. A mesure qu’ils sauront travailler, je licencierai les blancs et tout d’abord les étrangers. J’ai toujours le chef d’atelier et un ou deux vieux dont je suis sûr. Je me demande qui a pu pousser les antres à cette réclamation. En as-tu quelque idée, père ?

— La pétition est très bien faite, très nette. Et tout le monde, a signé, par ordre alphabétique.

— Oui, on veut éviter que les meneurs soient sacqués. Ils ont dû confectionner le papier au comptoir, et éviter soigneusement Mélier qui, sans cela, m’aurait prévenu. Je me méfie de ce Jean Scherperel.

— Pourtant, il’ne va guère au comptoir et parle peu.

— Justement, il travaille les autres en dessous. Le postier m’a montré son courrier : il est plus volumineux que-le mien. Pourquoi reçoit-il tant de journaux et de revues ? Il y a de tout, depuis les pires publications bolchévistes jusqu’à La Croix. N’est-ce pas pour égarer l’opinion à son sujet ? Je n’aime pas qu’un salarié éprouve le besoin d’une telle documentation.

— Un salarié est-il un homme, demanda Gladine, l’air intéressé ?

— Ce Scherperel est un de nos plus habiles ouvriers, constatait en même temps M. Georges.

— Sans cela, il y a longtemps que je l’aurais flanqué à la porte, bougonna Bernard.

—o—

Le mécanicien avait confié une clef de son logis à Gladine Oxford. Elle y venait volontiers en son absence, trouvant là plus que partout ailleurs le silence et la solitude qu’elle aimait. Souvent, c’était le matin, et il lui arrivait de laisser un mot ou quelque objet « oublié » comme trace de son passage ; presque toujours, Sherperel ne savait même pas si elle était venue, où non.

Parfois, quand il rentrait du travail à cinq heures et demie, il la trouvait au jardin, ayant servi le thé sous le manguier, derrière la haie de lianes.

Elle le prévint :

— Je ne crois pas que tu puisses rester longtemps encore à la Katépahié.

— J’ai pourtant résolu de demeurer à Hienghène jusqu’à mon départ pour la France. Est-ce qu’ailleurs en Calédonie, je retrouverais une camarade comme toi ? Tu l’as vu, j’avais choisi d’être seul. Mais je ne te classe pas parmi « les barbares ». Que ton frère me renvoie, cela ne me fera pas mourir de faim. Cette maison ne m’est pas fournie par la Compagnie, je l’ai louée à un Japonais. De toutes façons mon indépendance matérielle est assurée.

Gladine ne pensait ni à se cacher, ni à s’afficher. On avait pris l’habitude de ses manières « sauvages », et le lieu était tellement isolé qu’on fut longtemps avant de s’aviser des visites qu’elle y faisait. Un jour, cependant qu’elle lisait, assise au pied d’un banian, au bord du pré, et levant parfois son visage pour admirer la grâce bondissante de deux poulains, elle entendit parler dans le sentier, et s’immobilisa tout à fait, craignant d’être découverte. Deux promeneurs avançaient à pas lents ; elle reconnut les voix de l’institutrice et de Mme Viéville. Le sujet était si intéressant qu’elles s’arrêtèrent à peu de distance :

— Et sait-on ce qu’elle a pu faire à Paris ? On na dit qu’elle avait refusé d’habiter chez sa tante, préférant la compagnie d’étudiants — de je ne sais quoi — un drôle de monde, pour tout dires.

— Enfin, ce n’est pas pour enfiler des perles qu’elle se rend chez ce mécanicien, ou qu’ils se baladent ensemble en bateau des journées entières. Pour qu’elle aille chez lui, même quand il est absent, il faut qu’ils soient bien intimes!

— Après tout, ces gens-là, qui se croient supérieurs aux autres, ne valent souvent pas mieux. Du moins, il y en a qui savent avoir de la tenue. Par exemple, le frère, Bernard : il est-presque tous les soirs avec la Souris, depuis qu’elle habite l’infirmerie. Mais jamais il ne ferait attention à elle dans ja journée, et il prend toutes les précautions pour n’être pas vu. Si mon mari ne l’avait pas guetté exprès, jamais nous n’aurions connu leurs relations.

— Ce n’est pas la même chose. M. Bernard est un homme, n’est-ce pas ? Il a bien le droit de s’amuser un peu. Dans quelques mois, il sera marié ; il en profite auparavant.

— Je vois que vous ne savez pas tout. Elle aura un joli cadeau de noce, la petite Williams ! La Souris n’est qu’une boîte à sales maladies, Tous ceux qui lui ont passé sur le corps en ont pris et en ont laissé. Si vous croyez que celui à est indemne ; et joueuse avec ça ; elle s’y entend pour faire marcher les hommes. Je suis sûre qu’elle-a plus de soixante mille francs placés chez. Ballengros…

Les Voix s’éloignaient. Gladine avait repris sa lecture.

— Tu vas encore dire que je te fais de la morale, observa Bernard au repas du soir. Je dois pourtant te faire remarquer que les langues marchent sur ton compte. Je sais — je sais de bonne source, tu entends — que tu as déjà tes habitudes prises chez ce mécanicien, chez Scherperel. Je ne le tolérerai pas. Que tu te conduises comme… comme une fille, c’est le mot,
cela te regarde. Mais tu ne rendras pas ta famille ridicule. T’aperçois-tu qu’avec ces manières un bon mariage te deviendra complètement impossible ? Mais moi, je suis fiancé, et je ne veux pas que May ait à rougir de sa future belle-sœur. Tu ne daignes pas répondre ? Evidemment, tu te crois au-dessus de « ce qu’un vain peuple pense ». Ah, pourtant, sans chercher en loin, Ellis Blackway aurait pu faire ton affaire; Il a un an de moins que toi, c’est vrai. Mais c’est un garçon d’avenir et sa famille est riche ; il aurait pu rester en Australie à s’amuser, il l’avait voulu. Tu ne m’écoutes même pas ? Comme tu voudras. Seulement, je te garantis que ton type peut préparer ses paquets, son compte sera vile réglé.

— Tu m’ennuies, dit-elle, tu cries trop fort et tu deviens vulgaire. Bonsoir.

— Ma chère petite, reprenait M. Georges le lendemain après-midi, je comprends que la maison n’est pas bien gaie, et que tu cherches un peu de distraction. Je t’assure que je ne crois pas un mot de ce que prétendait Bernard ; je n’ai pas répondu, tu sais bien qu’il est inutile de discuter avec lui ; d’ailleurs, toi non plus tu n’as pas répondu. Alors, vois-tu, sois prudente, c’est la seule recommandation que je puisse te faire ; j’ai confiance en toi. Ce serait ennuyeux que son mariage manque à cause de cette histoire ; il y tient beaucoup…

— Et pour elle, dit Gladine en le regardant, crois-tu que ce soit si désirable ? Pauvre papa, allons, ne fais pas celle tête, et embrasse-moi…

Deux jours plus tard, en quittant l’atelier, le jeune Robert dit à Scherperel :

— Mon vieux, je pars ce soir pour Gomen.

— Tu as une permission ?
— Mieux que ça, je suis remercié. Tu parles d’une histoire ! Hier soir, avec Lelut, nous avons tué une des poules de Cécaldo à coups de lance-pierre. C’est vrai que ce n’était pas la première ; mais elles ne lui coûtent rien à nourrir, ses poules, elles sont toujours chez les voisins. Nous avons mangé celle-là à la popote. Cécaldo n’a rien dit, du moins je ne crois pas ; mais le patron l’a su par son chef de police, et il a fait un foin, mais un foin ! Moi, je ne m’y attendais pas, d’abord j’ai rigolé.…. Alors, il a dit : « Ramassez vos outils, et passez à la caisse. Vous aussi, Monsieur Lelut. » — Tu comprends que ça ne me gène pas beaucoup, la boîte n’était guère amusante depuis quelque temps. Mais c’est la tête de Lelut qu’il faut voir ! Il demeure avec sa mère et ça les aidait tous les deux. Est-ce qu’il pourra maintenant trouver du travail par ici ?

Mélier sortait du magasin.

— Tu es content ? demanda Scherperel. Crois-moi, Mélier, c’est un vilain métier que tu fais là. Prends garde qu’il ne te porte malheur.

L’après-midi, un javanais vint trouver le mécanicien :

— M. Directeur demande pour vous au bureau.

Sans rien dire, Scherperel rangea ses outils et décrocha sa veste.

— J’ai appris, dit Bernard Oxford, que vous aviez insulté et menacé un de nos meilleurs employés. Je ne puis accepter cela.

— De qui parlez-vous, Monsieur, et quelles paroles ai-je prononcées ?

— Vous le savez fort bien, et que par de telles paroles vous m’insultiez moi-même…

— Je ne m’étais donc pas trompé, dit tranquillement l’ouvrier. J’ajoute que celui qui agit sur des rapports de mouchard n’est qu’un triste individu.

— Sortez, cria Bernard, pâle de colère, et quittez immédiatement l’atelier.

— C’est déjà fait. Adieu, Monsieur.

— C’est un peu trop tôt, dit Bernard à son père. Le remplaçant est encore loin d’être formé, et le travail va en souffrir pendant quelque temps. Tant pis, j’ai saisi l’occasion. On fera descendre une où deux équipes de la mine pour activer les chargements.

—o—

Gladine grimpait allègrement la pente abrupte. Au-dessus de sa tête, les bennes descendaient et remontaient le câble transporteur avec un roulement croissant et décroissant. A mi-côte, elle s’assit sur le support d’un des pylônes géants. Une lourde chaleur humide l’enveloppait. Le soleil émettait une clarté diffuse et aveuglantes. Au creux des éperons, une cascade bondissait de paliers en paliers, visible lorsque le couloir verdoyant se faisait moins dense, tentante avec son grondement continu. La saison des pluies commençait et de récentes averses avaient grossi les creeks. Continuant son ascension, Gladine traversait des plaques de brumes accrochées aux rochers ; elle en sortait couverte de fines gouttelettes. Une large feuille adroitement recourbée canalisait un filet d’eau sortant de terre. Elle voulut y boire et trouva l’eau tiède et fade.

En haut, le câble, d’un saut hardi, franchissait un vallon. Elle dut contourner le cirque, l’étroit sentier rougeâtre sérpentant au bord de l’abime. La montagne, tout martyrisée, ouvrait ses plaies béantes. Sous les pas, la terre sonnait, pas d’oiseaux, presque pas d’insectes. Un silence étonnant de ruine.

Gladine atteignit le plateau. L’exploiation était encore loin. Sur ce sommet fangeux, plein de joncs et de fougères, l’eau ruisselait partout. Là, prenaient naissance les innombrables torrents qui, de chutes en chutes, dévalaient vers la mer.

Ils hésitaient longtemps, se mêlaient, se séparaient, s’unissaient de nouveau, se reposaient aux marais, s’engouffraient dans des crevasses pour ressortir plus bas, jusqu’à ce que leur destinée irrésistible les poussât sur l’un ou l’autre versant.

Le sentier escaladait des roches noires et mouillées. Le câble ensuite s’enfonça entre deux hautes murailles de terre rouge. Les bennes passaient presque au ras du sol. Il fallait à chaque instant s’effacer de côté. Gladine se pencha pour voir les énormes contre-poids qui pendaient à quelques mètres au-dessous d’elle. Tout-à-coup, la tranchée s’inclina. La jeune femme se retint avec peine de glisser sur la pente : heureusement le trafic avait cessé. Tout le village s’étageait à ses pieds. Un vieux chinois passa : visage ratatiné, maigre barbiche de longs poils gris.

— Fini travail, à présent ? Tu vas me conduire chez M. Directeur ?

Oui, oui, fini travail.

Il riait d’une bouche aux rares chicots, noir de bétel. Ellis Blackway venait de quitter un contremaitre. Il se retourna, vit Gladine et s’illumina.

Merci, grand-père, cria-t-il joyeusement au Chinois. Va à la cuisine, on te donnera du thé.

— Vous arrivez trop tard pour voir la mine en plein travail ; oui, nous faisons neuf heures consécutives, on du moins neuf heures pour les hommes qui travail lent à la surface, et huit heures au fond. De six heures à quatorze ou quinze heures. Vous voulez descendre tout de suite ? M. Ressonnes, ouvrez-nous donc la salle des machines…

Gladine n’écoutait guère les explications. Les monstres captifs s’alignaient, or et noir; dans Ja nappe de lumière tombant des larges baies. Tout était tenu dans une propreté et un ordre méticuleux : Ressonnes, un petit homme maigre à figure souffreteuse, en était visiblement fier. Il soupesa au passage une des foreuses à air comprimé.

— Est-ce lourd, dit Gladine ?

— Nom, répondit Blackway ; mais le poids moyen des Chinois est à peine de cinquante kilos. J’en ai mesuré des quantités. Ils ne peuvent fournir le même effort qu’un blanc, mais résistent mieux à la misère…

— Je vous remercie, Monsieur Ressonnes. Auriez-vous l’obligeance de nous donner des lampes ?

Il tendit à Gladine une petite lanterne à acétylène, et en prit une autre plus lourde:

— Voici l’entrée du premier tunnel : 150 mètres. Nous en avons un autre de 700 mètres. Attention ! N’allez pas trop vite. Il ne pleut déjà plus…

— Le sol disparaissait sous une couche de boue liquide, de laquelle émergeaient seulement les rails du Decauville. En effet, l’eau ne tombait plus de la voûte, mais les parois brillaient à la clarté des lampes. Partout le roc, hérissé et noir.

— Le boisage est inutile ici, nous sommes dans la pierre dure, le mineral est plus loin…

Une tache lumineuse se précisait. Brusquement, on fut hors du souterrain, Mais partout encore le regard heurtait Ia pierre: Gladine et son compagnon se trouvaient au fond d’un immense entonnoir parsemé d’énormes cailloux,

— Nous exploitions encore récemment cette carrière. Elle est abandonnée. Heureusement : depuis que les. pluies sont venues, ont lieu des éboulements continuels.

A quelques mètres de l’entrée du tunnel, un trou irrégulier s’enfonçait dans la montagne.

— C’est là qu’un des hommes est tombé, voici quelques semaines. Le shaft a soixante mètres de profondeur, avec un angle de quarante-cinq degrés. Le chinois a glissé, glissé sans pouvoir se retenir et s’est écrasé au fond. Une telle humidité… Non, il n’y a jamais eu de parapet… —
Vous voulez voir les galeries ? Il y a quatre étages. Le premier est à quatorze mètres.

L’échelle de fer descendait verticalement. Gladine prit soin de ne pas regarder la petite lumière qui disparaissait au-dessous d’elle. La voix d’Ellis monta, avec une résonance bizarre :

— Prenez garde : chaque échelle est en retrait sur la précédente ; à la jonction, les barreaux sont plus écartés.

Du bout du pied, la jeune femme tâtonnait. L’échelle était couverte de boue, qu’elle saisissait bravement à pleines mains. La paroi à côté ruisselait. A chaque barreau, la jupe se relevait, essuyait le fer rouillé. Enfin, ce fut le palier. L’autre puits plongeait tout près. En haut et en bas, un couvercle de ténèbres fermait les ouvertures.

Ellis s’enfonça dans une des galeries latérales. Des poteaux de gaïacs supportaient les madriers formant la voûte. Gladine s’étonna de boiseries si imposantes, mais le directeur regardait d’un air soucieux :

— Le minerai de chrome est tellement lourd ! de plus, il absorbe l’eau avec une grande facilité, et ce n’est plus que de la boue. — On travaille ici dans de toutes autres conditions que dans les mines de charbon ; on n’a pas à craindre les gaz, c’est entendu, mais les éboulements sont trop fréquents. Là où nous sommes, il n’y a absolument rien de dur : les galeries sont creusées à même la masse de chrome. Pourtant impossible de travailler à ciel ouvert comme on l’a fait jusqu’à ces dernières années : nous sommes au cœur de la montagne. L’autre jour, quand cinq chinois sont repartis en fin d’engagement, je n’ai pu m’empêcher de penser : ceux-là, du moins, ne seront pas victimes de la Katépahié. Qui sait si un jour, je n’y resterai pas moi-même ? — C’est inévitable ? Sans doute ! On ne peut arrêter les travaux. Je fais pour le mieux, voilà tout.

Un véritable ruisseau coulait entre les rails. L’odeur de la dynamite emplissait encore les couloirs. L’air lourd collait à la peau. Gladine imaginait aisément les annamites à demi-nus, ruisselants d’eau et de sueur, piochant dans la maigre lumière des lampes à carbure ou roulant les wagonnets.

— Vous n’avez pas vu Oméga ? C’est autrement pire qu’ici. Ils n’ont pas une seule machine ; les trous de mine sont forés à la main. L’aération est si mal faite que les fumées de dynamite s’accumulent au point de rendre l’atmosphère irrespirable. Le plus joli, c’est le système employé pour combattre l’inondation : un homme se tient au fond du puits, de l’eau au-dessus des genoux ; un autre en haut, remonte les seaux avec-un treuil, et un troisième les vide dans une rigole. Voilà. Bien entendu, l’eau n’est jamais épuisée, on parvient seulement à le maintenir à un niveau « raisonnable ». La mine est petite ;-dans quatre ou cinq-ans, elle sera vide ; on ne peut pas faire les frais de grosses installations…

Gladine était fatiguée de piétiner dans la boue. Elle jugea inutile de descendre plus bas. Penchée au-dessus du puits, elle demanda :

— Jamais un homme n’a manqué l’échelle, n’a entrainé un de ses compagnons dans l’abime ?

— Jamais, depuis que je suis ici. Quand on a l’habitude, on n’y pense même pas. On n’a établi des ascenseurs que pour le minerai. — Ah ! il y a encore bien des millions dans cette mine ! La terre que nous extrayons actuellement a une teneur de 62 %, tandis que les mines des plus riches de la Rhodésie n’ont que de 48 à 50 %. Mais…

Dans le tunnel supérieur, Ellis Blackway avança le premier. Il patinait avec légèreté sur les rails étroits. La jeune femme essaya de limiter ses pieds retombaient dans les flaques, faisant jaillir l’eau limoneuse. À la sortie il se mit à rire en la regardant: les souliers, les jambes, et le bord de la jupe, étaient couverts de boue — de crème au chocolat, dit-il. — Le visage même était éclaboussé. Blackway n’avait pas une tache sur son pantalon gris clair ; à peine les mains s’étaient-elles salies au contact des échelles. — Une pluie fine tombait, ensevelissant la vallée et des cimes voisines sous un voile opaque.

— Depuis huit jours nous vivons dans ce nuage. Sauf quelques rares éclaircies, en voilà pour six mois… Vous avez de la chance, en bas près de la mer. Chez nous, tout est couvert de moisissures : meubles,*
livres, chaussures…

Ils se hâtèrent vers la maison. Comme ils pénétraient sous la véranda, de larges gouttes s’écrasèrent à leurs pieds. Au bout de quelques minutes, des ruisseaux bruns ou orangés se précipitaient sur la pente avec furie. Les tôles retentissaient ; le grondement de l’averse effaçait tous les autres bruits. Ellis cria :

— Il est impossible que vous redescendiez. Voulez-vous téléphoner à M. Georges ? Je vous offre l’hospitalité…

Gladine téléphona, tandis qu’il allait donner des ordres au couple de chinois qui le servait ; puis il lui indiqua la salle de bain. Mais Mlle Oxford considérait sa robe d’un air de désolation comique et perplexe :

— Que faire ? Je n’ai rien à vous offrir. Un pyjama, peut-être ?

— Eh bien, va pour le pyjama : nous sommes presque de même taille !

Il retourna tout un rayon d’armoire pour lui rapporter une soie mauve à revers noirs qui ferait tout juste son affaire : un pli à la cheville un autre au poignet… — Quel « grain » providentiel ! — Il courut de nouveau à la cuisine, — Gladine enfin vint le retrouver au salon. Tous deux causèrent, mis en bonne humeur par l’imprévu. Comment Gladine, habituellement silencieuse, devenait-elle toujours près de ce grand garçon, bavarde, discuteuse, taquine ?— Il lui plaisait, mélange de hardiesse timide, de bonne volonté timorée, d’admiration effarouchée. Presque inconsciemment, elle devenait coquette: Un moment, il lui dit :

— Vous ne voulez être qu’un camarade; mais comme vous étés femme !

Elle fit la grimace au compliment : pour l’instant, une enfant joueuse. Elle se serait volontiers livrée à quelque extravagance : faire la pirouette ou jouer à la poursuite. Ils chantèrent et se disputèrent, finirent par fox-trotter à la musique du phonographe. Ils eurent un diner d’amoureux ; ils se regardaient d’un air grave en présence du boy, puis éclataient de rire aussitôt qu’il avait disparu. La veillée fut plus calme. Ellis craignait que Gladine ne fut fatiguée mais elle l’assura que non. Tout de même, il l’installa dans un vaste fauteuil ; et assis à ses pieds sur le tapis, il commença d’une voix chantante à lire des vers qu’il accentuait drôlement.

Gladine glissait doucement vers le sommeil, lorsque la perception d’un grand silence la réveilla. La pluie ne s’égouttait plus qu’en tintements isolés au bord de la véranda, ou lorsqu’une rafale secouait la brousse. Le livre était à terre, et le lecteur regardait sa compagne. Elle se redressa, s’excusant, et demanda :

— A quoi pensiez-vous ?

— Je pense, dit-il à mi-voix, que vous voilà sans doute bien compromise si l’on apprend à Hienghène que vous êtes demeurée ici ce soir…

Elle eut un geste gamin et insouciant, mais il reprit:

— Si vous vouliez pourtant… M. Georges ne s’opposerait pas à notre mariage ?

Et comme elle secouait négativement la tête, il entreprit de plaider sa cause, entremêlant es: pourquoi ? aux tendres paroles et aux promesses.

Les cils à demi baissés, Gladine le regardait en souriant, qui marchait par la chambre, s’arrêtant parfois devant elle, le teint chaud et animé. Elle le trouvait beau, encore très adolescent, un homme-enfant. Les yeux noisette brillaient ; les lèvres était boudeuses et sensuelles.

— Cher pétit ! que tu es bête et touchant !

— Elle ne l’écoutait pas: Que pouvait-il dire qu’elle ne sût d’avance ? Et comme une explication serait inutile !

Il avait repris sa place sur le tapis ; il s’appuyait au rebord du fauteuil. Alors, elle se pencha, releva les mèches éparses, et l’embrassa sur le front. Il crut que c’était une réponse, un acquiescement. Il repartit de plus belle: Gladine souriait toujours. Deux ou trois fois, il s’avisa qu’elle tombait de sommeil, mais il ne pouvait plus s’arrêter. Et le désir grandit en lui de ce corps souple et vigoureux. Il n’y vit qu’une exaltation mystique de son amour Il se mit à genoux et baisa les mains de son amie avec dévotion. Puis il voulut la conduire à la chambre qu’on l’avait préparée. Debout près de la porte, il ne se décidait pas à s’éloigner ; le respect, oui, et quoi encore ? — Gladine sentait en elle la volupté mûre et prête, à cueillir, gonflant sa poitrine, bourdonnant à ses oreilles. De ses bras frais et volontaires, elle attira Ellis, et s’offrit.

—o—

Gladine Oxford revenait de la Katépahié. Le matin étincelait sur les feuilles mouillées. Elle s’éveillait à la joie de l’air frais et sonore. Derrière le dernier éperon, un soleil caché dardait des rayons tangentiels couleur de banane. La montagne rejetait négligemment par dessus son épaule de gros flocons de brume, qui, si-tôt l’obstacle franchi, dégringolaient en avalanche dans le creux obscur où grondait le torrent ; quelques indisciplinés s’accrochaiéent au passage dans les rochers où les buissons.

Gladine laissait Ellis Blackway incertain, heureux et inquiet. A ses demandes passionnées, il avait bien fallu répondre catégoriquement. Pourquoi s’être donnée si elle ne l’aimait pas ? et si elle l’aimait, pourquoi refuser un mariage qui les eût rapprochés pour toujours. ? — Au fond, que désirait-il ? l’avoir lui, rien qu’à lui, irrémédiablement : — le vieil instinct propriétaire ! — Elle n’aurait pas voulu lui faire de peine, mais s’enchaîne-t-on par pitié. ? avec quelle innocence il prononçait ce mot terrible : toujours !

— Par un sentier dix fois perdu, dix fois retrouvé; elle atteignit le lit du creek. Les arbres agrippés aux rives abruptes étendaient leurs rameaux tentaculaires au-dessus de l’eau. Le soleil émergea au-dessus de l’éperon, et ses rayons vinrent frapper leurs cimes. Gladine jeta ses vêtements sur une large pierre. Elle remonta la vallée tantôt marchant dans le courant, tantôt sautant de rochers en rochers. Dans un bouillonnement neigeux, l’eau jaillissait d’un étage supérieur. Au pied de la falaise, le calcaire poli et verdâtre s’était creusé, formant une vasque d’où lé flot s’échappait de côté. Gladine en mesura la profondeur avec une branche, puis y pénétra lentement. Elle vint jusque sous la chute. L’eau lui montait à la poitrine. Elle reçut sur les épaules le jet glacé qui faillit la renverser. Puis. solidement arc-boutée contre le roc, la tête un peu de côté, elle l’accueillit avec une joie frissonnante. Elle le sentait glisser tout le long dé son corps, comme une foule de douces, et froides et fortes mains, qui la pétrissaient, la malaxaient, l’enveloppaient d’une caresse cruelle, continue, et délicieuse. Enfin, elle s’en retourna vers le bord, et de minuscules crevettes venaient, curieuses, tâter de leurs antennes le bout de ses orteils. Elle sortit à regret, Aphrodite calédonienne, sous la couronne de cheveux roux, et sur la rive exposée au soleil. Elle respira profondément, saturée de joie et de beauté — et lentement rhabillée, acheva nonchalamment sa descente vers le village:

—o—

Deux mois restaient encore à Jean Scherperel avant le départ de la « Ville-de-Verdun ». Il les vivait en solitaire, entre son bateau, son jardin et ses livres. Il venait lui-même tous les deux jours faire au village sa provision de pain et de tabac, et cela suffisait à ses besoins sociaux. Fréquemment, quoique de façon irrégulière, Gladine le visitait, s’installant parfois près de lui pour une journée entière. En peu de mots, ils s’étaient dit l’essentiel de leurs histoires respectives. Le silence était entre eux comme l’essence même de leurs relations, plein, de pensées et de fluides, leur atmosphère naturelle. Les mots ne doivent servir qu’à la connaissance où à l’amour : ils avaient peu à s’apprendre réciproquement, et leur camaraderie possédait un langage plus expressif que la parole.

La pluie et le vent du nord-est gênaient souvent la navigation. Un soir, cependant, par-une nuit pleine d’étoiles tremblantes ils partirent vers l’embouchure d’une vière hantée par les tortues. Gladine, de bout à l’arrière de l’embarcation mise à l’ancre, agitait au-dessus de l’eau la hampe enflammée d’une palme de cocotier. Les poissons vinrent en foule, hébétés et tournoyants, hypnotisés par la rouge clarté ; puis deux énormes tortues, nageant obliquement près de la surface, émergèrent pour respirer. Jean sauta dans l’eau et s’efforça de saisir plus grosse: art difficile, car il faut-éviter les coups de bec tranchants, et subir les gifles violentes des pattes-nageoires. Un moment l’animal l’entraîna ; mais le nageur, maintenant solidement la carapace par derrière et plongeant continuellement, réussit, si non à noyer sa prise, du moins à l’’étourdir et la rendre plus maniable, et la ramena vers le bateau, Excité par le jeu, Scherperel eût volontiers recommencé, mais Gladine craignait pour lui les requins, et il céda. Quelques coups de sagaie furent donnés sans résultat.

Ils durent s’écarter vers le large par revenir ; la brise de terre s’opposait à la marche de petit cotre. Ils louvoyèrent longtemps et la brousse leur envoyait la senteur balsamique des niaoulis et des gaïacs. A travers la nuit où vibrait seul le chant des cigales, Jean reconduisit Gladine jusqu’au seuil de la maison familiale.

—o—

D’ordinaire, avant l’heure chaude de la sieste, ils mettaient à la voile. Dès que la distance qui les séparait du rivage était suffisante pour les dérober aux regards, ils se dépouillaient de leurs vêtements, offrant leurs corps nus à la fraternité des éléments. Ils ne craignaient ni l’un ni l’autre l’ardeur du soleil. Jean Scherperél avait acquis une teinte uniforme de bronze clair ; Gladine résistait victorieusement au hâle, bien que les rayons trop vifs lui infligeassent ça et là de rouges morsures. Hors de l’atteinte des moustiques et des « barbares », ils s’arrêtaient près d’un récif, ou bien au large d’une plage isolée; et dormaient sur les couchettes que le mécanicien avait installées sous le pont avant. Une heureuse sécurité était en eux, un désir latent et sans hâte. Au réveil, ils lisaient ou dessinaient, jusqu’à ce que le soleil leur indiquât qu’il était quatre heures.

Un samedi, après leur retour, Scherperel était assis sous la tonnelle, Gladine Oxford, près de la lampe à alcool, préparait le thé. Elle entendit crier le sable de l’allée, et tout aussitôt la voix d’Ellis Blackway : Puisque M. Scherperel était sans travail, ne voudrait-il pas lui rendre un service : une petite réparation à sa motocyclette.. Non, il n’était pas descendu exprès : il voulait voir Bernard Oxford. La pluie faisait des ravages, là-haut ; il craignait des éboulements ; il eût préféré arrêter le travail dans certaines galeries, mais il appartenait au directeur de prendre une décision.

Gladine apparut, portant sur un plateau la théière et les tasses. Une souple tunique de soie paille laissait deviner la ligne de son corps ; ses pieds étaient nus dans de légères sandales de raphia. Ellis Blackway, fut saisi de la voir ainsi, tellement sereine et pleine d’aisance. Elle ne lui avait pas caché ses fréquentes visites au mécanicien, — mais étaient-ils donc si intimes ? — Et une puérile envie de pleurer le prit à la gorge, embrouillant ses phrases. Gladine-s’était approchée de lui, simple, lui offrant gentiment le thé et les tartines — autre encore que toutes les Gladine qu’il connaissait : celle, froide et assez dédaigneuse de la vie « mondaine » — la gamine espiègle de leurs causeries — l’amante passionnée d’une nuit. — Et aujourd’hui ? la figure la plus parfaite : l’amie paisible, et secourable, et compréhensive. Mais près d’un autre, un ouvrier, somme toute, qui ne le valait pas. Il eut honte de cette pensée. Il balbutia, s’excusant de les quitter. Il eut la tentation de remonter tout de suite à la Katépahié. D’habitude, chaque fois qu’Ellis venait à Hienghène, Georges Oxford le recevait en ami, sans qu’il eût à s’annoncer ou à s’excuser.

Ne trouverait-on pas étrange sa retraite précipitée ? Il luttait misérablement contre son désir de rester malgré tout près de son amie — l’était-elle ? — Il se justifiait par la pensée qu’une demande d’explications était nécessaire. Devait-il se fier aux apparences ? — Là serait cependant la raison d’un refus qu’il ne comprenait pas. — Pourtant, il était sûr qu’elle l’avait aimé vraiment l’autre soir. Ce dédoublement — cette duplicité ? — l’affolait. Avait-il possédé son corps, l’âme lui demeurant étrangère ? Ses souvenirs de bonheur, il les sentait glisser entre ses doigts, il les éprouvait amèrement dérisoires. Et dans sa misère, il se retournait encore vers Gladine, ne voyant nulle consolation en dehors d’elle.

Quand Ellis Blackway put parler à Bernard, un peu avant le diner, celui-ci se montra fâché du contre-temps. Déjà, après un élan momentané, la production s’était ralentie ; et c’était juste quand la compagnie réclamait des économies, que Blackway proposait des frais supplémentaires et un arrêt partiel ! Lui, le directeur, s’opposait à toutes modifications avant d’avoir vérifié l’état des lieux. Blackway était beaucoup trop pusillanime ; un homme
d’action ne pouvait s’embarrasser de scrupules excessifs !

Et comme le sous-directeur le priait de monter du moins au plus tôt à la mine, Bernard répondit :

— Demain, je descends à Nouméa par le Gia-Long que nous achevons de charger. J’y serai retenu une quinzaine par les préparatifs de mon mariage. Mademoiselle Williams m’accompagnera au retour pour veiller ici à l’aménagement de notre logis, le mariage étant fixé au 18 mars, dans un mois et demi. Ne comptez pas me voir à la Katépahié avant dix ou douze jours. Que voulez-vous qu’il arrive en si peu de temps ? Et si par hasard en mon absence, le danger se faisait imminent, vous pourriez toujours en référer à mon père. Mais sachez bien, mon cher Blackway, que je tiens absolument à ce que les travaux continuent sur un rythme accéléré ; jusqu’au moment où il sera vraiment impossible d’aller plus loin.

Ellis n’insista pas. Toutes ses pensées tourbillonnaient en lui. Comme presque chaque soir maintenant, avant le crépuscule, le vent du nord avait poussé jusqu’au rivage les nuages sombres qui tout le jour s’accumulaient au-dessus de la montagne. Durant le repas, la pluie gronda sans arrêt sur les tôles ; et, vers 9 heures, il ne demeura, diffusant la clarté de la lune,
qu’une buée lumineuse sur un ciel pâle. Tout naturellement, Gladine se leva et pria Blackway de l’accompagner pour une courte promenade sur la plage. M. Georges était ravi de les voir si bons amis.

Ils marchaient côte à côte-sans parler. Des souffles tièdes et parfumés venaient
de terre. Le long des palétuviers, la plage était déserte jusqu’à l’extrême pointe rocheuse, Gladine, affectueusement, prit le bras de son compagnon. Ellis ne savait plus que dire. Ne comprenait-elle pas ? Pourquoi ne venait-elle pas à son secours ? Mais si bonnement, elle demanda :

— Quelque chose ne va pas ? Voyons, c’est votre discussion avec Bernard qui vous tourmente ?

— Ah, je devrais, en effet, y songer. Gladine, Gladine, vous le savez bien, pourquoi je suis troublé. — Mon Dieu, pensa-t-il, vais-je lui infliger des reproches ? — Ma chérie, excusez-moi, j’ai été tellement surpris de vous rencontrer cet après-midi…

— C’est vrai, dit-elle ; j’ai eu une bonne promenade avec Jean Scherperel, et je jouais, au retour, à la maîtresse de maison. Est-ce si remarquable ? Je ne crois pas avoir jamais dissimulé nos relations ?

— Je vous en prie, Gladine, ne prenez pas cette attitude. Oh non, vous ne cachez rien, vous ne dissimulez pas assez. Que dois-je penser ?

Et, trop timide pour, une fois lancé, ne point aller droit au but :

— Dites ? ce… cet homme, est-il votre amant ?

Elle ne répondait pas. Comme elle l’aimait, cet enfant impulsif et exigeant !

— Gladine ? Je vous en prie, c’est donc vrai ? Près de moi, ah ! peut-être pensiez-vous à lui ?

— Que puis-je vous dire, cher Ellis ? Admettez que je réponde : oui ; je vous torturerais inutilement, et malgré tout, vous douteriez encore, vous trouveriez quelques raisons d’espérer selon votre désir — non : vous auriez un apaisement momentané et, tout au fond, vous ne me croiriez pas. Et moi-même, mon ami, quelle que soit ma réponse, ‘ je serais assuré de mentir. Cela vous paraît étrange ? Eh bien, en vérité, Jean Scherperel n’est pas mon amant, au sens où vous l’entendez — mais à l’instant même où je vous parle, peut-être l’est-il plus réellement que… — que d’autres avec qui j’ai couché — puisque vous voulez la brutalité des mots — peut-être le sera-t-il prochainement — peut-être jamais. — Que sais-je !

— Vous l’aimez, Gladine !

— Quelle rage avez-vous donc de vous servir de ces mots : amour, passion, sentiment — oui, oui, amour, délice et orgue — tant de fois prostitués, adultérés, vidés de leur sens et de leur force — ou s’adaptant indifféremment à tous les contenus, comme les bottes du Petit Poucet — tellement qu’ils ne représentent plus rien et sonnent faux dans toutes les bouches.

— Si je l’aime, Ellis ? Mais toi aussi, je t’aime. Me crois-tu si pauvre de cœur ?

— Non, cria-t-il, je ne veux pas, je vous veux toute à moi.

— Vous avez raison, reprit-elle avec plus de calme et un peu d’amertume. La question allait dévier ; ce n’est plus d’amour qu’il s’agit, c’est de propriété. Est-ce que je vais être obligée de me disculper, ou de vous faire un cours de droit ? N’as-tu pas senti, l’autre soir, que j’étais « toute à toi » ? Tant pis pour toi, si tu n’as pas su à quel point je me suis donnée…

— Je l’ai cru, gémit-il. Maintenant je ne sais plus…

— Oui ? Eh bien, voilà : il y a propriété continue, et propriété discontinue — Elle rit nerveusement. — Je m’appartiens d’abord à moi-même ; et s’il me plaît de m’aliéner en ta faveur, cela ne regarde que moi. Si tu ne me désirais pas, crois-tu que cela m’empêcherait de me donner ou de me reprendre ? Est-ce que je t’enlève quelque chose en allant entièrement — entièrement — vers un autre ? Que désires-tu donc ?

— Si tu m’aimes, pourquoi ne veux-tu pas m’épouser ?

— Mais à partir de ce jour, tu ne comprends donc pas ? Je ne pourrais plus !… Fini, le libre don, l’enthousiasme, la surprise, la poésie, Avec toi, surtout avec toi, le mariage est impossible,

— Pourquoi, avec moi ?

— Parce que tu serais jaloux, parce que tu aurais « des droits sur moi », parceque, mon pauvre ami, nous ne pourrions même plus être amis — parce qu’il suffirait que je me lie d’une promesse (je me connais, va !) pour qu’un besoin irrésistible me prenne, de l’indépendance perdue — que je ne satisferais pas parce que jai horreur de la tromperie — et qui rendrait misérable notre vie à tous deux. Ne me cherche pas autre que je suis. Aie donc un peu de confiance. Pourquoi êtes-vous à ce point esclaves de la lettre ? Je ne parle pas seulement pour toi, toujours des mots, des engagements, écrits ou parlés, selon votre degré de délicatesse. Qu’en sais-tu, si ma fidélité à moi ne vaut pas mieux que toutes celles que tu souhaites ? Parce que je suis saine, et que j’aime la vie, vas-tu me traiter comme ces marionnettes qui ont besoin de béquilles, et remplacent par une raideur artificielle la force qui leur manque ? — Ellis, Ellis, veux-tu bien ne pas pleurer !…

Sur le sable sec au pied de la falaise creusée par les hautes marées, Ellis cherchait la force aux lèvres de la bien-aimée…

—o—

Bernard partit pour Nouméa. Gladine sortait peu, travaillait assidument. M. Georges passait avec elle toutes les heures que le bureau ne réclamait pas. La jeune femme pensait résolument à quitter Hienghène. Le manque de vie intellectuelle, à la longue, lui pesait ; elle se rouillait, s’engourdissait. La nostalgie la prenait de la solitude animée des grandes villes, plus réelle que celle, toujours incomplète, de la brousse. Nouméa était pire que tout. Alors ? Sydney, peut-être, avant de regagner la France ? Seule, la pensée de son père la retenait : âgé, fatigué, aurait-il force de supporter une nouvelle séparation ? Bien sûr : Ellis… qu’y faire ? Il lui fallait une vie droite, bien réglée. N’était-il pas protestant ? une nature honnête, scrupuleuse, un « esprit libéral », bon mari et bon père ! Gladine pensa sans moindre ironie : « Il lui faudrait une charmante petite femme, comme May Williams, pleine de douce tendresse et de bonnes intentions. Les hommes savent bien mal tailler les événements à leur usage… Voilà : j’attendrai jusqu’au mariage de Bernard. D’ici là, je m’interdis de prendre aucune décision… » Mais le besoin du départ était en elle, irrésistible.

Le jeudi matin, M. Georges. arriva du bureau presque en courant. Il était très rouge. Son bec de lièvre tremblait et ses paroles étaient plus embrouillées que d’habitude.

— Blackway a téléphoné. Il y a eu un éboulement dans la deuxième galerie. Il ma appelé avant de descendre, ne sachant pas l’étendue de l’accident. Mais des hommes doivent être pris. — Ah, pourquoi Bernard ?… Mais cela ne sert à rien. Tu viens avec moi, n’est-ce pas ? J’ai déjà demandé les chevaux. Une pareille affaire ! et juste lorsque Bernard n’est pas là ! Tu as bien ta trousse ? Pourvu que ce ne soit pas trop grave !

Quand ils arrivèrent à la mine, presque tout le travail était interrompu. On avait pu remonter deux boys : l’un était mort, l’autre avait la colonne vertébrale brisée au niveau des lombes. Tous deux avaient été frappés par les poutres rompues. Main tenant, il fallait creuser pour dégager les autres: cinq ou six, peut-être dix. Tous les travailleurs des autres galeries s’étaient précipités, pris de peur,-vers le puits. A grand’peine, en avait-on fait redescendre quelques-uns pour les recherches,

Le sauvetage s’effectuait très difficilement, à cause de l’étroitesse des galeries et surtout du shaft. Il avait fallu une heure et demie — le temps que M. Georges et Gladine avaient mis à gravir la montagne — pour parcourir les trente mètres d’échelles et les cent cinquante mètres de tunnel qui séparaient les blessés de la surface, Le premier n’était mort qu’à la sortie du puits, après des souffrances abominables, pendant qu’on le transportait à dos d’homme d’abord, puis par l’ascenseur du minerai.

Blackway était en bas depuis le premier instant. M. Georges voulut descendre de suite. Gladine ne croyait pas que ce fut nécessaire. N’y avait-il pas déjà le nombre d’hommes suffisant ? Pourquoi risquer peut-être une vie de plus ? — Elle se rendit près du blessé que l’on avait porté à l’économat. Une femme poussait des cris aigus près du mort : elle les fit évacuer l’un et l’autre vers un local voisin. On ne trouvait rien ; il devait bien exister une petite pharmacie de campagne, mais nul ne savait où. Heureusement que Gladine avait apporté pansements et désinfectants ! Finalement, on découvrit une minuscule armoire pleine de remèdes d’un âge préhistorique : on en avait si rarement besoin. Les paquets de gaze et d’ouate pouvaient encore servir.

Une seule femme européenne : son mari, un contremaitre anglais, n’était pas monté. Se trouvait-il au lieu de l’accident ? Personne ne pouvait lui donner une réponse exacte ; et toute à son angoisse, elle courait çà et là, embarrassant tout le monde. La doctoresse fit demander le mécanicien, Ressonnes : il l’aida très adroitement à déshabiller les chinois qui, les dents serrées, gémissait sourdement. Le bas du dos n’était qu’une plaie, toute la partie inférieure du corps comme disloquée, inerte. On pourrait le sauver, si les chaleurs de l’été permettaient de lutter victorieusement contre la gangrène. Dans tous les cas, c’était la paralysie. Gladine pensait à la destinée de ce malheureux, au Tonkin d’où il arrivait à peine — et maintenant, qu’allait-il devenir ? La Compagnie se soucierait-elle de pourvoir à l’existence d’un infirme, d’un engagé indo-chinois ? — Cependant, elle nettoyait la blessure, établissait un pansement,
donnait des ordres pour que l’on préparât des civières. Ah ! le calvaire des malheureux que l’on extrairait encore, et qu’il faudrait transporter dans les sentiers de la montagne !

Les coolies avaient disparu. Réunis dans quelques cases, ils commentaient l’événement. On n’entendait que les cris aigus de la chinoise, et les piétinements intermittents de l’anglaise… La pluie tombait, fine et pressée.

Georges Oxford, s’emparant d’une lampe à carbure, se hâtait dans le tunnel ruisselant. Il glissait presque à chaque pas et cela retardait sa marche. Un véritable courant d’eau s’engouffrait dans le shaft. L’air était chaud et plein de pourriture puante.

Après le premier palier, l’administrateur entendit distinctement les voix, les coups de pioches et de pelles. A la deuxième galerie, il enfonça dans la boue jusqu’aux chevilles. Il appela :

— Blackway, vous êtes ici ?

Le sous-directeur accourut: La lumière fusante de l’acétylène faisait aux hommes des faces grimaçantes, noir et feu.

—-Ah ! Monsieur Georges, je savais bien que vous viendriez. Il faut que nous allions viye ; voyez-vous ? Il y là-dedans sept chinois ; un chef d’équipe japonais, et Davis, le contremaitre anglais. Vous avez dû voir la malheureuse, là-haut ? Ce sera un miracle si l’on retrouve un vivant. Et… ces hommes-là, qui piochent, ne vont-ils pas être écrasés avant d’avoir fini ?
Voyez, voyez…

On travaillait sous une pluie de boue. La pression avait écarté les poteaux, ployé les poutres : certaines éclataient. On reboisait rapidement ; mais tout céderait bientôt. Ah oui, il fallait faire vite, vite… Et dans toute cette fange, on n’avançait pas, on n’avait pas de prise.

Ellis parlait, parlait…

— C’est affreux; Monsieur Georges : tout cela est ma faute, ma faute. Je le savais, comprenez-vous ? J’ai-été lâche, j’ai voulu dégager ma responsabilité. J’espérais quand même…

— Blackway, voyons ?… après tout, Bernard…

— Non, Monsieur Georges, ne cherchez pas à m’excuser, Bernard n’y pouvait rien, Il n’avait pas vu, lui, ce qui en était. J’aurais dû insister davantage. Et moi, je pensais à tout autre chose. C’est affreux. Pourquoi, pourquoi ? Vous ne pouvez pas savoir, Monsieur Georges. Personne n’est coupable, que moi, moi seul.

— Non, Ellis, vous n’êtes-pas coupable, je vous l’assure. En tout cas, maintenant, vous risquez votre vie ici. Est-ce que ça ne suffit pas ?

—Ah L j’aurais dû arrêter les travaux malgré l’ordre. je me serais expliqué. Je ne pensais plus à rien. Tenez, Monsieur Georges, il vaudrait mieux que la mine m’ensevelisse…

—Taisez-vous, Ellis. Mon petit… mon enfant… je puis bien vous parler ainsi. Gladine…

— Il ne faut pas parler de Gladine. Il faut… Ah !

Dans la boue et les cailloux remués, un pied venait d’apparaître, un pied chaussé. Davis ? Avec les mains maintenant, les hommes fouillaient, dégageaient l’autre jambe. Monsieur Georges s’était penché. Tout à coup, Blackway se redressa. Ses yeux s’élargirent brusquement. Il cria :

— En arrière… En arrière… Vite !… et s’abattit dans le fracas des poutres et le bruit mou, abominable, de la boue.

Deux chinois, hurlant dans l’obscurité, pataugeant, tombant, à demi-fous, couraient vers l’extrémité du boyau, se battaient pour saisir chacun le premier l’échelle libératrice.

—o—

Bernard arriva le surlendemain. Sa fiancée avait tenu à l’accompagner. Ils étaient venus en auto jusqu’à Muéo, puis par pétrolette. Tous deux étaient en grand deuil.

Le directeur monta de suite à la Katépahié. Le travail n’avait pas repris ; les chinois allaient de l’un chez l’autre, causaient entre eux, sans bruit. Les contremaitres éprouvèrent un soulagement en voyant le patron.

Voilà : un seul tonkinois survivant était remonté. Il parlait avec incohérence d’un autre, échappé comme lui à l’éboulement, et qui serait tombé, dans l’obscurité, où perdu, il ne savait où. Il ne cessait de répéter :

— Plus rien, plus rien. Tout le monde, fini, foutu, mort…

Impossible d’en tirer autre chose. Alors on avait rassemblé les hommes. Il fallait des volontaires, pour voir mais personne ne voulait plus redescendre, mème sous la menace du revolver. Eux-mêmes, mon Dieu… Mademoiselle Gladine était arrivée ; elle avait dit au mécanicien :

— Vous venez, Ressonnes ? et tous deux s’étaient enfoncés dans la nuit, tandis que les autres attendaient… Trois quarts d’heure après, ils avaient reparu, couverts de boue de la tête aux pieds, méconnaissables. Mademoiselle Gladine ne regardait personne. Elle était allée prendre son cheval elle-même, et repartie, telle qu’elle était, sans dire un mot. Ressonnes était très pâle ; il prononça seulement :

— Rien à faire. pour l’instant au moins…

Deux des contremaitres ayant voulu lui parler, il les avait engueulés et traités de lâches. Alors, on l’avait laissé tranquille.

Depuis, on attendait l’arrivée du directeur. On ne savait pas trop ce que pensaient les chinois. On ne pouvait pas les empêcher de causer. On se méfiait, c’était bien naturel ; on n’avait pas essayé de les remettre à l’ouvrage. Le patron déciderait.…

—o—

May Williams était demeurée à Hienghène, près de Gladine. Elle était mince et charmante, avec de beaux yeux pensifs. Gladine l’intimidait un-peu : elle ne l’avait guère connue au collège, entrant en sixième l’année même où Mlle Oxford préparait le bachot. Elle avait beaucoup de chagrin pour sa future belle-sœur et pour Bernard, et elle trouva pour l’exprimer
des paroles délicates et vraies.

Le soir, Bernard ne rentra pas. May, apprivoisée, se laissa aller, parla un peu de son fiancé. Gladine devina, sous un amour réel, une peur instinctive de l’homme et de l’avenir. Bernard était parfois si rude, si fermé. May ne se plaignait pas, il s’était envers elle toujours montré parfait, très correct. Mais-était-ce tout à fait cela qu’elle eût désiré ? Elle eut un petit soupir raisonnable. Et, n’est-ce pas, quelle belle vie à mener, au milieu de ces pauvres gens qui peinaient et travaillaient ? May les aimerait, se pencherait sur eux…

Gladine vit toute cette tendre ferveur embourgeoisée, pétrifiée, canalisée dans de-« bonnes œuvres », des « patronats » — ce corps fragile. Elle l’embrassa, l’attira contre elle :

— Ma chérie, un voyage ne vous dirait-il rien ? si nous partions toutes deux, qu’en pensez-vous ? Vous trouveriez, vous l’assure, beaucoup à travailler et beaucoup à aimer…

May la regarda avec des yeux étonnés et alarmés

— Que dites-vous, Gladine ? mes parents, mon fiancé… mais je suis engagée ! Vous ne parliez pas sérieusement, n’est-ce pas ?

Gladine lui caressa les cheveux en souriant :

— Non, May, rassurez-vous, je ne parlais pas sérieusement. Ne craignez rien, je ne vous sauverai pas malgré vous…

—o—

— Ta conduite est indigne ! siffla Bernard lorsqu’il apprit le proche départ de sa sœur. Je n’ai trouvé là-haut que des froussards. IIS tremblaient devant les chinois. Ils craignaient une révolte, et san doute, ils l’auraient eue. Je les ai vu filer devant moi comme des chiens, oui, des chiens qu’on fouette, dès que j’ai parlé en maître. Mais qui sait si l’un d’eux ne me frappera pas un jour, par derrière ? Il n’y a que moi qui sois un homme ici, il n’y a jamais eu que moi ! Le travail doit reprendre, il reprendra et je m’installerai moi-même à la Katépahié aussi longtemps qu’il le faudra. Toutes choses seront faites convenablement. Le père Russac viendra de Oundjo célébrer un service à Hienghène, et un autre dans la carrière à l’entrée du tunnel. Et au milieu de tant de difficultés, ma sœur se montre ma pire ennemie ! Je te demande peu dé chose pourtant : montrer un deuil convenable, assister décemment aux cérémonies, représenter la famille à mon mariage, habiter Hienghène aussi longtemps que je serai à la mine. Et tu-pars ! Que va-t-on penser ? ton départ ne semble-t-il pas donner raison aux histoires qu’on colporte ? Ah ! toujours ton attitude dédaigneuse et butée ! Tiens, tu n’aimais pas notre pauvre
pére !

—o—

— Adieu, mon amie, dit à Gladine Jean Sherperel ; tu me verras à Sydney au passage de la « Ville-de-Verdun ». Et peut-être encore plus tard. Qui sait ? La terre est si petite ! Nous avons préparé quelques beaux souvenirs :ils-ne seront pas empoisonnés par ce que Ia vie a placé à côté d’affreux. Ne risquons pas de détruire l’œuvre-d’art, toujours précaire, en voulant lier nos destinées, sous le prétexte qu’elles se sont une fois croisées. Il y a quelque chose de malsain et de laid dans les promiscuités, même les plus restreintes — d’astreignant aussi. La solitude est la condition première de la liberté, de la force, et même de l’amour. Tous les malheurs des hommes viennent de leurs instincts de troupeau; de leur manque de caractère. Tu le sais, qu’il est pénible de se libérer, de paraître dur, indifférent. Mais que faire ? on ne lutte ni ne discute contre les forces de la nature : certains essayent seulement de se les asservir, Pour nous, ni maîtres, ni serfs, nous nous serrons là main au passage, fraternellement, et nous continuons seuls nôtre route.

Fin.

P. Madel.

[Transcription in progress. There were ten installments.]


  • P. Madel, “Notre feuilleton: L’en dehors,” L’en dehors 9 no. 194-195 (15 Novembre 1930): 15.
  • P. Madel, “Notre feuilleton: L’en dehors—II,” L’en dehors 9 no. 196-197 (15 Décembre 1930): 15.
  • P. Madel, “Notre feuilleton: L’en dehors—III,” L’en dehors 9 no. 198-199 (15 Janvier 1930): 15-16.
  • P. Madel, “Notre feuilleton: L’en dehors—IV,” L’en dehors 9 no. 200-201 (15 Février 1930): 6.
  • P. Madel, “Notre feuilleton: L’en dehors—V,” L’en dehors 9 no. 202-203 (15 Mars 1930): 15.
  • P. Madel, “Notre feuilleton: L’en dehors—VII,” L’en dehors 10 no. 204-205 (15 Avril 1930): 15.
  • P. Madel, “Notre feuilleton: L’en dehors—VIII,” L’en dehors 10 no. 206-207 (15 Mai 1931): 14.
  • P. Madel, “Notre feuilleton: L’en dehors—IX,” L’en dehors 10 no. 208-209 (15 Juin 1931): 15-16.
  • P. Madel, “Notre feuilleton: L’en dehors—X,” L’en dehors 10 no. 210-211 (15 Juillet 1931): 14-15.
  • P. Madel, “Notre feuilleton: L’en dehors—fin,” L’en dehors 10 no. 212-213 (15 Août 1931): 13-14.
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