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Quelques lances rompues pour nos libertés
Nelly Roussel
Some Lances Broken for Our Liberties
Nelly Roussel
PRÉFACE
Comment un inconnu très octogénaire a-t-il la témérité de présenter au grand public le recueil des articles écrits dans les journaux par une conférencière féministe, dont le nom, Nelly Roussel, a tout le prestige du non seulement à une merveilleuse éloquence, mais encore à l’élégance du physique, à la délicatesse des sentiments, à la loyauté du caractère, aux vertus d’épouse et de jeune mère ? Sans doute, ce vieillard, s’étant mis, depuis un quart de siècle, à étudier la sociologie, est entré en possession des idées que voici:
I. — L’humanité, dans son ensemble, ayant toujours progressé, progressera encore.
II. — Le progrès actuel, dans les sociétés civilisées, consiste à concilier l’indépendance individuelle avec l‘appui mutuel.
III. — Pour que cette conciliation soit suffisamment réalisable, il faut un perfectionnement de la race.
IV. — Ce perfectionnement sera obtenu en améliorant la mentalité et le sort des femmes.
V. — De l’équivalence des deux générateurs résultera le perfectionnement de l’enfant et, par conséquent, de la race.
Sans doute, c’est de ces idées fondamentales, que Mme Nelly Roussel est partie pour se lancer vers les cimes de l’idéal et y planter son drapeau.
Ayons donc pour but à atteindre celles de ces perspectives d’avenir qui ne sont point des mirages, et marchons vers ce but, en nous rappelant ce que dit Charles Letourneau, page 463 du volume intitulé : L’Évolution de la Morale.
« Dans toute société, il apparaît des individus supérieurs à leur milieu, des précurseurs troublant la somnolence générale et poussant le monde en avant, bien souvent à leur dam ; car c’est un dangereux métier que celui de novateur, surtout de réformateur moral, heurtant de front les préjugés séculaires et les intérêts égoïstes, s’insurgeant contre l’in— justice, même quand elle n’atteint que les autres. Bénis soient ces perturbateurs, ces contemporains de l’avenir… »
Oh oui ! bénie soit Nelly Rousse ! !
L’un de ses meilleurs amis,
Emile Darnaud
PREFACE
How does an unknown man in his eighties have the audacity to present to the general public the collection of newspaper articles written by a feminist lecturer whose name, Nelly Roussel, has all the prestige of not only marvelous eloquence, but also physical elegance, delicacy of feeling, loyalty of character, and the virtues of a wife and young mother? No doubt, this old man, having devoted a quarter of a century to studying sociology, has acquired the following ideas:
I. — Humanity, as a whole, having always progressed, will continue to progress.
II. — Current progress in civilized societies consists of reconciling individual independence with mutual aid.
III. — For this reconciliation to be sufficiently achievable, racial improvement is necessary.
IV. — This improvement will be achieved by improving the mentality and lot of women.
V. — From the equivalence of the two progenitors will result the perfection of the child and, consequently, of the race.
Undoubtedly, it is from these fundamental ideas that Madame Nelly Roussel set out to launch herself towards the heights of the ideal and plant her flag there.
Let us therefore aim to attain those of these future perspectives that are not mirages, and let us march towards this goal, remembering what Charles Letourneau says on page 463 of the volume entitled: The Evolution of Morality.
“In every society, individuals emerge who are superior to their environment, precursors who disturb the general drowsiness and push the world forward, often to their own detriment; for the profession of innovator, especially moral reformer, is a dangerous one, confronting age-old prejudices and selfish interests head-on, rebelling against injustice, even when it only affects others. Blessed be these troublemakers, these contemporaries of the future…”
Oh yes! Blessed be Nelly Rousse!!
One of her best friends,
Emile Darnaud
A MA FILLE
A ma chère petite Mireille
Afin que plus tard elle se souvienne que sa mère fut de celles qui luttèrent pour conquérir les libertés dont peut-être elle jouira.
Nelly Roussel
TO MY DAUGHTER
To my dear little Mireille So that later she may remember that her mother was one of those who fought to win the liberties she might enjoy.
Nelly Roussel
I
VUES D’ENSEMBLE
QU’EST-CE QUE LE « FÉMINISME » ?
Nul mot français n’est plus souvent mal compris et faussement interprété que celui qui désigne l’ensemble de nos revendications.
Et je ne crains pas d’affirmer que quelques hommes, et beaucoup de femmes, sont « féministes » sans le savoir, tout en repoussant ce titre.
Les uns — malgré l’évidence — s’obstinent à ne voir dans le « féminisme » qu’une masculinisation de la femme, une copie servile et grotesque du mâle par sa compagne envieuse.
Les autres croient y découvrir une tendance inquiétante à intervertir les rôles, à remplacer la domination masculine par une domination féminine aussi injuste, aussi abusive; et à réduire à l’esclavage les « seigneurs et maîtres » de la veille.
La première de ces conceptions est, de la part des hommes, quelque peu prétentieuse. Nous n’avons pas pour ces messieurs une admiration si profonde que nous voulions ainsi leur ressembler en tout. Nous préférons être nous-mêmes. Nous aspirons à autre chose qu’au rôle d’imitatrices.
La seconde nous prête des désirs de revanche qui nous sont bien étrangers, et qui seraient, d’ailleurs, bien maladroits. L’expérience nous a appris qu’il n’y a pas de concorde possible entre le maître et l’esclave. Tant qu’une partie quelconque de l’humanité prétendra dominer l’autre, et se croira des droits sur elle,… la tyrannie sera inévitable et la révolte sera légitime.
Nous n’approuvons pas plus la gynécocratie (gouvernement des femmes) — qui, s’il faut en croire les savants, a existé en des temps très anciens — que la société férocement masculiniste d’aujourd’hui.
Le « féministe » — répétons-le sans cesse— proclame l’équivalence naturelle et demande l’égalité sociale des deux facteurs du genre humain.
On nous objecte qu’ils sont différents. Raison de plus pour admettre qu’ils se complètent l’un par l’autre, et que nulle œuvre parfaite n’est possible sans leur étroite collaboration.
On nous dit encore que la femme est, en raison de sa nature même, inapte à certaines fonctions. Peu nous importe. Nous ne prétendons pas obliger toutes les femmes à faire telle ou telle chose. Nous réclamons seulement pour elles la liberté de choisir, estimant que tout être humain sait mieux que personne ce qui lui convient à lui-même. Nous ne connaissons pas la Femme, vague abstraction. Nous voyons autour de nous des femmes, créatures concrètes, d’aptitudes, de goûts, de tendances, de tempérament très divers. Et sans méconnaître les différences entre les sexes, nous voulons que l’on tienne compte des différences, non moins grandes, entre les individus.
Le féminisme est une doctrine de bonheur individuel et d’intérêt général. Il veut, pour chaque unité, le droit et les moyens de vivre sa vie complète, de s’épanouir intégralement dans toute sa personnalité, de se faire une place au soleil ; et il veut, pour la Société, le concours actif et ouvert de toutes les forces, de toutes les initiatives, de toutes les ressources humaines.
Le féminisme est, encore, une doctrine de justice. Il aspire à l’équilibre entre les devoirs et les droits, les compensations et les peines. Il se refuse à admettre qu’une créature puisse à la fois être mineure et majeure — mineure quant à ses droits, majeure quant à ses fautes — et que la femme, ouvrière, ménagère, ou génératrice (parfois les trois en même temps), représentant une valeur sociale au moins égale à celle de son compagnon, soit subordonnée à lui, et traitée en accessoire, par les lois toujours, par les mœurs souvent.
Le féminisme est, enfin, une doctrine d’harmonie. Il rêve le couple humain, uni par l’esprit et le cœur — et non plus seulement par les sens et surtout par l’intérêt — composé de deux unités ‘également conscientes et libres, se respectant, se conseillant, se soutenant mutuellement; et côte à côte, la main dans la main, sans hiérarchie, sans jalousie, marchant toujours vers plus d’amour, plus de lumière, plus de beauté !…
L’Almanach Féministe, 1906.
I
OVERVIEWS
WHAT IS “FEMINISM”?
No French word is more often badly understood and falsely interpreted than the one that designates the ensemble of our demands.
And I do not fear to affirm that some men, and men women, are “feminists” without knowing it, all while rejecting the title.
Some—despite the evidence—persist in seeing in “feminism” only a masculinization of woman, a servile and grotesque copy of the male by his envious companion.
Others believe they have discovered there a disturbing tendency to invert the roles, to replace masculine domination with an equally unjust, equally abusive feminine domination, and to reduce the former “lords and masters” to slavery.
The first of these ideas is, on the part of men, somewhat vain. We do not have such a profound admiration for these gentlemen that we would want to resemble them in every respect. We prefer to be ourselves. We aspire to something other than the role of imitators.
The second attributes to us desires for revenge that are foreign to us, and that would be, moreover, very clumsy. Experience has taught us that there is no harmony possible between the master and the slave. As long as any part of humanity will claim to dominate the other, and believe that it has rights over it,…tyranny will be inevitable and revolt will be legitimate.
We no more approve of gynocracy (government by women)—which, if we must believe the scholars, has existed in very ancient times—than the fiercely masculinist society of today.
The “feminist”—let us repeat it without ceasing—proclaims the natural equivalence and demands the social equality of the two factors of the human race.
Some will object that they are different. All the more reason to admit that they complement one another, and that no perfect work is possible without their close collaboration.
They will also say that woman is, by reason of her very nature, unsuited to certain functions. That matters little to us. We do no pretend to oblige all women to do such and such a thing. We only demand for them the freedom to choose, judging that every human being knows better than anyone what is suitable for them. We do not know the Woman, a vague abstraction. We see around us women, concrete creatures with very diverse skills, tastes, tendencies, and temperaments. And without being unaware of the differences between the sexes, we want to take account of the differences, no less great, between individuals.
Feminism is a doctrine of individual happiness and general interest. It desires, for each unity, the right and the means to live its complete life, to blossom completely in all aspects of its personality, to make itself a place in the sun; and it desires, for Society, the active and open cooperation of all forces, all initiatives and all human resources.
Feminism is also a doctrine of justice. It aspires to balance between duties and rights, compensations and cares. It refuses to accept that a creature can be at once minor and major—minor with regard to rights, major with regard to failings—and that woman, as worker, housewife, or génératrice (sometimes all three at the same time), representing a social value at least equal to that of her companion, should be subordinated to him, and treated as an accessory, always by the laws and often by customs.
Feminism is, finally, a doctrine of harmony. It dreams of the human couple, united by heart and mind—and not only by the senses and especially by interest—composed of two unities equally conscious and free, and sustaining one another mutually; and side by side, hand in hand, always marching towards more love, more light, more beauty!…
L’Almanach Féministe, 1906.
TARTUFERIES
J’ai sous les yeux un « filet » que la Croix m’a fait, la semaine dernière, l’honneur de me consacrer.
A vrai dire, je méritais bien cela. Je méritais même beaucoup mieux, car le « filet » n’est pas méchant.
Et je n’y attacherais pas autrement d’importance, si une réflexion de notre saint confrère ne m’en suggérait quelques autres, que je veux exprimer ici.
L’émancipation féminine est, bien entendu, à ses yeux, une chose tout à fait ridicule. Il me rappelle obligeamment que « les meilleurs titres de gloire de la femme sont encore ses vertus domestiques, et que son rôle n’est jamais plus grand que lorsqu’elle se contente d’être épouse et mère ». Merci du renseignement, Monsieur.
Et permettez-moi, à mon tour, de vous en donner un, dont vous avez besoin. Depuis que le féminisme existe, une grande partie de ses efforts s’est précisément appliquée à faire ressortir cette « grandeur » de l‘épouse et de la mère, qu’ont méconnue toutes les religions et toutes les organisations sociales, et à réhabiliter ces vertus, dites domestiques, féminines, et inférieures, qui sont : l’ordre, la prévoyance, la sobriété, le dévouement, le courage modeste et patient.
Et il est assez piquant de constater, une fois encore, que ceux qui préconisent les « vertus domestiques» sont ceux qui les méprisent le plus, et qui ont le plus asservi la moitié du genre humain à laquelle ils les donnent en partage.
Il faudrait être, pourtant, un peu logique.
Si la place de la femme est au foyer, et rien que là, qu’on lui fasse cette place assez enviable, assez séduisante, pour qu’elle s’en contente et n’en désire pas d’autre. Si la famille est son domaine unique, qu’elle y trouve au moins la satisfaction des besoins de son cœur et de son intelligence. Si sa fonction maternelle est la plus haute qu’il soit possible de remplir, qu’on accorde à une « fonctionnaire » si importante et si utile, le respect, la considération, les avantages qui lui sont dus.
Mais notre société incohérente ne raisonne pas ainsi.
Elle dit à la femme: sois épouse ; sois amante. Et elle fait de l’épouse une servante, une esclave; et de l’amante hors mariage une déchue et une paria !…
Elle dit à la femme : Sois mère. Et elle réduit la maternité à un acte purement physique, la dépouillant de ses nobles prérogatives morales ; traitant la créatrice douloureuse en quantité négligeable qui peut n’être pas consultée, et ravalant la mère humaine au-dessous de la femelle animale, à laquelle aucun « droit du père » ne vient arracher ses petits !…
Et l’on s’étonne que quelques-unes, conscientes et enfin révoltées, se dressent en face de l’injustice, et, se sentant capables de la vaincre, l’étreignent corps à corps, dans une lutte sans merci !…
⁂
Ah ! certes, il serait plus facile de l’accepter tranquillement… pour les autres, quand on a la rare chance de n’en pas souffrir soi-même. Et — nous pouvons bien l’avouer — il nous arrive quelquefois, aux heures de doute et de découragement, d’envier ces indifférentes, qui, privilégiées du sort, s’enferment dans leur bonheur, sans voir les larmes qui coulent autour d’elles.
Mais nous qui les voyons, ces larmes, et qui savons que l’on peut les tarir, nous aurions honte d’en rester les témoins passifs et muets.
Et, s’il déplaît aux messieurs bien pensants de nous voir abandonner, pour entrer dans la bataille, le rôle obscur que nous ont assigné les préjugés séculaires, qu’ils s’en prennent à ceux-là seuls qui nous imposent une telle attitude, à tous les fondateurs de dogmes, à tous les faiseurs de lois, artisans de la misère et de l’esclavage féminins.
Quand nos droits seront reconnus, nous cesserons de revendiquer. Quand nous n’aurons plus rien à réclamer, nous nous tairons ; mais pas avant.
Ce sont les rois — a-t-on dit — qui font les révolutions.
Ce sont les hommes comme vous, ô très catholique confrère, qui ont créé le féminisme.
⁂
D’ailleurs, la théorie de «la femme au foyer» est, dans la bouche des cléricaux, une tartuferie dont nous ne sommes pas dupes. Nous savons ce que valent leurs déclamations sur la beauté des « vertus domestiques», et la «grandeur » de la femme exclusivement épouse et mère. Ces messieurs ne trouvent pas mauvais, en dépit de leurs principes, que les dames de la « Patrie Française » s’occupent de politique. Ce ne sont point les « vertus domestiques » qu’ils célèbrent en jeanne d’Arc ou en sainte Geneviève. Et les « sœurs de charité », pour n’être ni épouses ni mères, ne leur paraissent pas moins «grandes» et moins dignes d’admiration.
Que la femme quitte le foyer pour les servir, c’est excellent. Pour les combattre, c’est inadmissible.
Ils enverraient volontiers au Palais-Bourbon les abonnées de la Croix. Mais ils voudraient boucler dans leurs cuisines les lectrices de l‘Action.
L’Action, 2 septembre 1905.
TARTUFFERIES
I have before me a “filet” that the Croix did me the honor of dedicating to me last week. To tell the truth, I deserved it.
I deserved even more, for the “filet” is not malicious. And I would not attach any more importance to it, if a reflection from our holy colleague did not suggest a few others, which I wish to express here.
Female emancipation is, of course, in his eyes, a completely ridiculous thing. He kindly reminds me that “a woman’s greatest claims to glory are still her domestic virtues, and that her role is never greater than when she is content to be a wife and mother.” Thank you for the information, Sir.
And allow me, in turn, to give you one, which you need. Since feminism’s inception, a large part of its efforts has been directed precisely toward highlighting the “greatness” of the wife and mother, which all religions and social organizations have ignored, and toward rehabilitating those so-called domestic, feminine, and inferior virtues, which are: order, foresight, sobriety, devotion, modest and patient courage.
And it is rather ironic to note, once again, that those who advocate “domestic virtues” are those who despise them the most, and who have most enslaved the half of the human race to which they assign them as a share.
We should, however, be a bit logical.
If a woman’s place is in the home, and only there, let us make this place enviable enough, seductive enough, for her to be content with it and desire no other. If the family is her sole domain, let her at least find there the satisfaction of the needs of her heart and her intellect. If her maternal function is the highest possible, let such an important and useful “civil servant” be accorded the respect, consideration, and benefits due her.
But our incoherent society does not reason like this.
It says to women: Be a wife; be a lover. And it makes the wife a servant, a slave; and the extramarital lover a fallen woman and a pariah!…
It says to women: Be a mother. And it reduces motherhood to a purely physical act, stripping it of its noble moral prerogatives; treating the sorrowful creator as a negligible quantity that may not be consulted, and demoting the human mother below the animal female, from whom no “father’s right” comes to tear her little ones!…
And we are astonished that some, conscious and finally revolted, stand up to injustice, and, feeling capable of overcoming it, embrace it body to body, in a merciless struggle!…
⁂
Ah! Certainly, it would be easier to accept it calmly… for others, when we have the rare good fortune of not suffering it ourselves. And — we can well admit it — we sometimes find ourselves, in times of doubt and discouragement, envying these indifferent women who, privileged by fate, withdraw into their happiness, without seeing the tears flowing around them.
But we who see these tears, and who know that they can be stopped, would be ashamed to remain passive and silent witnesses.
And if it displeases right-thinking gentlemen to see us abandon, in order to enter the battle, the obscure role assigned to us by age-old prejudices, let them attack only those who impose such an attitude on us, all the founders of dogmas, all the makers of laws, the artisans of feminine misery and slavery.
When our rights are recognized, we will stop demanding them. When we have nothing more to demand, we will be silent; but not before.
It is kings — it has been said — who make revolutions. It is men like you, oh most Catholic colleague, who created feminism.
⁂
Moreover, the “housewife” theory, in the mouths of the clerics, is a hypocrisy by which we are not fooled. We know the value of their declamations on the beauty of “domestic virtues” and the “greatness” of women as exclusively wives and mothers. These gentlemen do not find it wrong, despite their principles, for the ladies of the “French Fatherland” to be involved in politics. It is not the “domestic virtues” that they celebrate in Joan of Arc or Saint Genevieve. And the “sisters of charity,” for being neither wives nor mothers, do not seem to them any less “great” or less worthy of admiration.
For women to leave the home to serve them is excellent. To fight them, it is unacceptable.
They would gladly send the subscribers of the Croix to the Palais-Bourbon. But they would like to lock the readers of L’Action in their kitchens.
L’Action, September 2, 1905.
MENACES ?…
On me communique, de divers côtés, plusieurs articles sur le même sujet, et qui, malgré leurs sources différentes, malgré les étiquettes en apparence contraires dont se parent leurs auteurs, offrent une singulière et frappante analogie.
Il s’agit du féminisme, … ou plutôt des féministes.
Car — remarquons-le en passant — presque tous nos adversaires — qu’ils viennent des sacristies ou des loges maçonniques, des salons bourgeois ou des groupes anarchistes — trouvent plus simple et plus commode d’injurier les personnalités que de répondre aux arguments. Et quand ils ont vomi sur chacune de nous quelques saletés de leur vocabulaire, ils croient avoir renversé nos doctrines, et raffermi à tout jamais la royauté chancelante du Mâle.
Les échantillons que j’ai sous les yeux restent dans la bonne tradition.
Ils nous disent que les militantes sont toutes des créatures grotesques, insupportables ou dangereuses : vieilles filles aigries et desséchées, « bas-bleus » nulles et prétentieuses, ou commères «fortes en gueule » qui ne redoutent pas le coup de poing.
Cela, nous le savions depuis longtemps. Nous savions également que les militants mâles sont tous jeunes, beaux, irréprochables, parés de toutes les grâces et de toutes les vertus. Nous savions encore que la justesse et l’intérêt d’une cause sont étroitement liés au sexe et à l’âge, à la figure, au costume, à l’état physiologique de l’avocat qui la défend ; et qu’une femme laide ou âgée, mal vêtue ou inféconde, ne peut dire que des choses absurdes ou criminelles. Louise Michel, qui ne fut pas belle, devint vieille, et resta vierge, en est une preuve irréfutable.
Et nous ne sommes point étonnées de voir, une fois de plus, les feuilles « révolutionnaires» et les journaux cléricaux s’unir en un chœur touchant pour proclamer ces très hautes et très nobles vérités.
Tout cela ne mérite pas l’honneur d’une réponse. Nous croirions faire injure au bon sens public, en Supposant un seul instant qu’il accueillera autrement que par un haussement d’épaules, ou un sourire de pitié, les insanités de ces plumitifs en mal de copie, que peut-être des malheurs intimes indisposent contre le sexe auquel appartient l’infidèle.
Mais parmi tout ce fatras charentonnesque, un mot retient mon attention, et ne me paraît point indigne de commentaires, parce qu’il dépeint et résume l’état d’esprit de tous nos misogynes.
Ce qui, par-dessus tout, exaspère ces messieurs, c’est la maternité consciente. Ne leur demandez pas pourquoi. Les cléricaux, sans doute, invoquent la loi divine, le patriotisme, la morale. Mais les « révolutionnaires » restent court. Ils n’en veulent pas,… parce qu’ils n’en veulent pas. Cela doit nous suffire. Et il est fort heureux que nous n’ayons pas besoin, à ce sujet, de leur permission. La liberté, pour la femme, de régler sa fonction la plus intime, semble excessive à ces soi-disant « libertaires », qui, en fait de « liberté », ne réclament et n’exercent guère que celle de gêner la liberté d’autrui.
« On nous menace — s’écrient-ils, indignés — on nous menace de la grève des ventres ! »… Ce « »nous menace » est ineffable !… j’ai beau chercher, je n’arrive pas à comprendre en quoi la « grève des ventres » peut « menacer » les hommes. J’ai peine à imaginer — et c’est là sans doute une preuve de l’infériorité du cerveau féminin — quelle jouissance supérieure peut ressentir un père à voir pleurer autour de lui une nichée de petits misérables, et une compagne épuisée par des enfantements continuels.
Certes, la procréation réfléchie intéresse d’abord les femmes —auxquelles incombe la part la plus pénible dans l’œuvre de reproduction. Mais je ne crois pas qu’elle puisse être complètement indifférente aux hommes qui ne sont pas des brutes.
Et vraiment, messieurs, il faut que votre antiféminisme vous ait rendus tout à fait insensés, pour que vous arriviez ainsi à combattre vos propres intérêts, par crainte de favoriser les nôtres !…
Ne vous corrigerez-vous jamais de cette étrange et grotesque manie, qui vous fait opposer sans cesse la liberté masculine à la liberté féminine, comme si l’une et l’autre étaient inconciliables ; voir une « menace » dans chacun de nos gestes ; et trembler devant la perspective de notre libération comme devant celle du déchaînement de bêtes féroces qui doivent vous dévorer tout vifs ?…
Pourquoi donc nous prêter des désirs de revanche ?… Etes-vous incapables de concevoir un monde d’harmonie, de justice et de fraternité, où vous cesseriez d’être maîtres sans devenir fatalement esclaves ?…
Le « féminisme ? — on l’a dit et redit ; et il faut être aveugle ou de mauvaise foi pour lui donner un autre sens — est tout simplement la doctrine de l’équivalence naturelle et de l’égalité sociale des sexes. Et, au-dessus des partis politiques, des discussions philosophiques, des querelles d’opinions ou d’intérêts, tous les individus à peu près conscients peuvent se mettre d’accord sur ce point.
L‘Action, 5 octobre 1905.
THREATS?…
I have received several articles on the same subject from various quarters, which, despite their different sources, despite the seemingly contradictory labels their authors adopt, offer a singular and striking analogy.
It is a question of feminism… or rather of feminists.
For — let us note in passing — almost all of our adversaries — whether they come from sacristies or Masonic lodges, bourgeois salons or anarchist groups — find it simpler and more convenient to insult personalities than to respond to arguments. And when they have vomited a few filths from their vocabulary upon each of us, they believe they have overturned our doctrines and forever strengthened the shaky kingship of the Male.
The samples I have before me remain in this good tradition.
They tell us that female activists are all grotesque, unbearable, or dangerous creatures: bitter and withered spinsters, worthless and pretentious “bluestockings,” or “loud-mouthed” gossips who don’t fear a punch.
We’ve known this for a long time. We also knew that male activists are all young, handsome, irreproachable, adorned with every grace and virtue. We also knew that the justice and merit of a cause are closely linked to the sex and age, the figure, the costume, and the physiological state of the lawyer who defends it; and that an ugly or old woman, poorly dressed or infertile, can only say absurd or criminal things. Louise Michel, who was not beautiful, grew old and remained a virgin, is irrefutable proof of this.
And we are not surprised to see, once again, the “revolutionary” newspapers and the clerical journals unite in a touching chorus to proclaim these very lofty and very noble truths.
All this does not deserve the honor of a response. We would believe we would be insulting public good sense to suppose for a single moment that it would receive anything other than a shrug of the shoulders or a pitying smile, the insanities of these hacks in need of copy, whom perhaps personal misfortunes indispose against the sex to which the unfaithful belong.
But among all this Charenton-esque jumble, one word catches my attention, and does not seem unworthy of comment, because it depicts and summarizes the state of mind of all our misogynists.
What, above all, exasperates these gentlemen is conscious motherhood. Don’t ask them why. The clerics, no doubt, invoke divine law, patriotism, morality. But the “revolutionaries” fall short. They don’t want it… because they don’t want it. That should be enough for us. And it’s fortunate that we don’t need their permission on this matter. The liberty of women to regulate their most intimate functions seems excessive to these so-called “libertarians,” who, in fact, demand and exercise little more than the liberty to hinder the liberty of others.
“We are being threatened,” they cry indignantly, “we are being threatened with a belly strike!”… This “threatens us” is ineffable!… I’ve searched hard, but I can’t understand how the “belly strike” can “threaten” men. I find it hard to imagine — and this is undoubtedly proof of the inferiority of the female brain — what superior pleasure a father can feel seeing a brood of wretched little ones crying around him, and a companion exhausted by continual childbirth.
Certainly, thoughtful procreation primarily concerns women — who bear the most painful part in the work of reproduction. But I don’t believe it can be completely indifferent to men who are not brutes.
And truly, gentlemen, your anti-feminism must have made you completely insane, for you to end up fighting your own interests like this, for fear of favoring ours!…
Will you never correct this strange and grotesque habit, which makes you constantly oppose male liberty to female liberty, as if the two were irreconcilable; seeing a “threat” in each of our gestures; and tremble before the prospect of our liberation as before the unleashing of ferocious beasts that must devour you alive?…
Why then attribute to us desires for revenge?… Are you incapable of conceiving of a world of harmony, justice, and fraternity, where you would cease to be masters without inevitably becoming slaves?…
“Feminism” — it has been said again and again; and one must be blind or dishonest to give it any other meaning — is quite simply the doctrine of the natural equivalence and social equality of the sexes. And, above political parties, philosophical discussions, quarrels over opinions or interests, all individuals of any conscious can agree on this point.
L’Action, October 5, 1905.
MISOGYNIE
L’espèce « antiféministe »’ comporte plusieurs variétés.
Les uns nous combattent, Ou nous raillent, parce qu’ils ne nous connaissent pas ; qu’ils se ‘ font de nous ou de nos théories une‘ idée fausse et absurde; qu’ils nous prêtent des sentiments, des désirs, des intentions que nous n’avons jamais eus ; — ou bien parce que, ignorants des détresses féminines, ils ne comprennent pas la nécessité d’une propagande ayant pour but de mettre fin à ces détresses, ou tout au moins de les atténuer.
Ceux-là ne sont, bien souvent, que de braves gens un peu bornés, incapables de dépasser le cercle étroit de l’horizon familial, et qui, hommes, faisant à leur compagne une existence facile et douce, ou, femmes, se trouvant satisfaites de leur sort, ne peuvent s’imaginer qu’il n’en est pas partout de même ; — et plus souvent encore, d’inconscients égoïstes, qui ne s’aperçoivent pas des sacrifices qu’ils exigent, des « abus de pouvoir » qu’ils commettent journellement, et qui seraient fort étonnés d’apprendre qu’on souffre autour d’eux et par eux.
D’autres, produits purs et directs de l’éducation cléricale, ont puisé en elle le mépris de la femme, de toutes les femmes, à quelque catégorie sociale ou morale qu’elles appartiennent. Et ce mépris les conduit fatalement à toutes les incohérences, à toutes les contradictions.
Si nous voulions les satisfaire, nous perdrions bien notre temps. Affirmons-nous, par l’exemple, le droit des femmes à la vie intégrale, à l’accès de toutes les branches de l’activité humaine ; faisons-nous preuve de volonté, d’initiative, de capacités quelconques; nous rendons-nous utiles à la « chose publique » ?… C’est un concert de lamentations !… Nous sortons de notre rôle, nous perdons notre charme, nous sommes des dévoyées, des détraquées, des désexuées.
Nous contentons—nous, au contraire, d’accomplir docilement, dans l’ombre du foyer domestique, les besognes obscures et ingrates’ qui sont, depuis des siècles, 1’ « apanage féminin » ; d’être des ménagères parfaites, des épouses et des mères dévouées jusqu’à l’abnégation ?… ces messieurs n’ont pas de paroles assez dédaigneuses pour notre « non-valeur sociale ».
C’est vraiment, selon l’expression populaire, à donner sa langue au chat.
Un livre que j’ai sous les yeux— et auquel je ne ferai pas la petite réclame que son auteur a sans doute cherchée en me l’envoyant— nous présente, dans cet ordre d’idées, une collection de « perles » d’un éclat incomparable. En voici une, entre mille, queje soumets au jugement de tous, même à celui des antiféministes qui n’en sont pas encore entièrement dépourvus.
Il est question du mariage et des lois qui le régissent. Après nous avoir affirmé que, dans l’état actuel de nos mœurs, c’est, neuf fois sur dix, le mari qui « obéit » à sa femme, on nous prédit, quelques pages plus loin, avec la même assurance, que l’article 213 abrogé, l’égalité des époux reconnue, « il arrivera ceci de très simple et de très prévu que la femme se subordonnera d’instinct à l’homme »!!!
Hein ! que dites-vous de cela ?… Moi, je ne comprends pas très bien.
Voyons, un peu de logique, messieurs !… Si vous êtes bien convaincus que votre loi est inutile — soit parce qu’elle n’a jamais pu forcer les femmes à « obéir »; soit, au contraire, parce que les femmes « obéissent » tout aussi bien sans elle (il faudra vous entendre là-dessus) — pourquoi diable mettez-vous un tel acharnement à combattre ceux qui parlent de la supprimer ?… D’ordinaire, on ne tient pas tant aux choses qui ne servent à rien.
Laissez donc les deux conjoints se débrouiller tout seuls. S’il plaît à l’un d’entre eux de se sou— mettre à l’autre, parce que ses goûts, ses tendances, son tempérament l’y poussent, cela ne regarde que lui ; et la loi n’a rien à y voir.
Je pourrais continuer longtemps. La critique d’un tel livre (458 pages) m’entraînerait fort loin et dépasserait de beaucoup le cadre d’un article de journal. Il ne donne pas un argument qui ne soit réfutable — et n’ait été, d’ailleurs, mille fois réfuté —; il ne contient pas un chapitre qui n’offre quelques contradictions analogues à celle que je viens de citer.
Un des plus significatifs s’intitule modestement: « Nature et caractère de la femme » !… C’est toujours le même système et toujours la même erreur. On nous parle de la femme — vague entité — sans vouloir tenir compte des individualités très diverses qui se trouvent englobées dans ce terme abstrait, et auxquelles il est impossible d’appliquer une règle commune.
Et la femme, bien entendu, est pleine « d’infériorités ». Elle est frivole, versatile, perverse, incapable d’effort suivi et de raisonnement sain; Ou, si elle n’est pas ainsi…, elle a tort. Toutes celles qui ne répondent pas à ce signalement — fussent-elles en majorité—sont des exceptions, des monstres, des erreurs de la Nature. En perdant leurs défauts, elles perdent aussi leurs qualités. (Il est vrai qu’elles en ont si peu que la perte n’est pas grande et qu’elles ne peuvent que gagner au change.) Dès qu’elles se permettent d’être intelligentes, sérieuses, loyales, persévérantes, elles deviennent sèches, froides, acariâtres, vaniteuses. Pensez donc! ce monsieur — le monsieur qui écrit tout cela — a connu une dame à l’esprit « distingué » qui n’aimait pas son mari et le faisait très malheureux, tout en étant très malheureuse elle-même !… Quel argument contre le féminisme !… ce féminisme qui s’efforce précisément, par une triple transformation des lois, des mœurs et de l’éducation, de rendre de plus en plus rares, et de plus en plus « résiliables », les unions mal assorties.
Et, naturellement, quand il y a brouille, c’est toujours la faute de la femme. Les mauvais maris, cela n’existe pas. Il n’y a que de mauvaises femmes, surtout parmi ces « émancipées », qui n’ont pas de confesseur pour les remettre dans le droit chemin.
Sur celles—ci — c’était inévitable — nous voyons rééditer les lieux communs que nous connaissons. Ne pas penser comme ce monsieur, cela suffit pour être une « mégère », une « virago », une « caricature d’homme ». C’est là ce qu’on appelle la courtoisie et la bonne foi dans la discussion.
Quand il fait des citations (son livre en est bourré), il ne les prend pas toujours à la source ; mais parfois dans ces… traductions de nos paroles et de nos idées qu’excellent à faire les journaux de sacristie.
Enfin, pour conclure, il nous prédit un échec complet… ; tout en constatant, d’ailleurs, que la condition des femmes s’est beaucoup améliorée ; et en souhaitant— qu’il l’eût cru ! — qu’elle s’améliore encore. On n’est pas plus logique.
Et c’est nous qui sommes accusées de « déclarer la guerre aux hommes ! »… Il suffit de lire les élucubrations de quelques-uns d’entre eux pour savoir d’où partent les coups.
Mais vous connaissez le refrain :
« Cet animal est très méchant ;
« Quand on l’attaque. il se défend. »
Pourtant, soyons indulgentes,… et même reconnaissantes. Car le travail de ce misogyne n’est pas tout à fait inutile. Non seulement il peut — par son outrance même, et par ses inconséquences —nous servir auprès des hommes doués d’une parcelle de bon sens, et des femmes en qui reste une lueur de fierté ; mais encore il nous donne des renseignements précieux, et dont le besoin se faisant sentir. Nous apprenons, par exemple —— et les lecteurs de l’Action seront heureux de la savoir — que « c’est Dieu lui-même, et non pas un ange » —comme le croient des gens mal informés — qui, dans la Genèse, dit à Eve : « Je multiplierai tes épreuves et tes enfantements ! » (sic)…
Et puis, il fait cette remarque, qui nous est fort agréable, et que je livre, en terminant, à la méditation de bien des francs-maçons ;… c’est que nous jetons « les bases d’une morale laïque » et que « féminisme et libre pensée marchent d’accord ». Cela juge le féminisme à ses yeux. — Aux nôtres aussi.
L’Action, 16 novembre 1905.
MISOGYNY
The “antifeminist” species comprises several varieties.
Some fight us, or mock us, because they do not know us; because they have a false and absurd idea of us or of our theories; because they attribute to us feelings, desires, intentions that we have never had; — or because, ignorant of women’s distress, they do not understand the need for propaganda aimed at ending this distress, or at least alleviating it.
These people are, very often, just good but somewhat narrow-minded people, incapable of going beyond the narrow circle of the family horizon, who, as men, make an easy and sweet existence for their partner, or, as women, find themselves satisfied with their lot, cannot imagine that it is not the same everywhere; — and even more often, unconscious selfish people, who do not realize the sacrifices they demand, the “abuses of power” they commit daily, who would be very surprised to learn that people are suffering around them and because of them.
Others, pure and direct products of clerical education, have drawn from it a contempt for women, for all women, regardless of their social or moral class. And this contempt inevitably leads them to all sorts of inconsistencies and contradictions.
If we wanted to satisfy them, we would be wasting our time.
Do we affirm, by example, women’s right to a full life, to access all branches of human activity; do we demonstrate willpower, initiative, any kind of ability; do we make ourselves useful to the “public good”?… It’s a chorus of lamentations!… We are stepping outside our role, we are losing our charm, we are depraved, deranged, desexualized.
On the contrary, are we content to docilely perform, in the shadow of the domestic hearth, the obscure and thankless tasks that have been, for centuries, the “feminine prerogative;” to be perfect housewives, wives and mothers devoted to the point of self-denial?… These gentlemen have no words disdainful enough for our “social worthlessness.”
It’s really, as the popular expression goes, enough to make you just give up.
A book I have before me — and to which I will not give the little bit of publicity its author undoubtedly sought by sending it to me — presents, in this vein, a collection of “pearls” of incomparable brilliance. Here is one, among thousands, which I submit to the judgment of all, even that of the antifeminists who are not yet entirely devoid of them.
It is a question of marriage and the laws that govern it. After asserting that, in the current state of our customs, nine times out of ten it is the husband who “obeys” his wife, we are told, a few pages later, with the same certainty, that with Article 213 repealed and the equality of spouses recognized, “this very simple and predictable event will occur: that the woman will instinctively submit to the man”!!!
Well! What do you say to that?… I don’t quite understand.
Come now, a little logic, gentlemen!… If you are so convinced that your law is useless — either because it has never been able to force women to “obey;” or, on the contrary, because women “obey” just as well without it (you will have to agree on that) — why on earth are you so determined to fight those who speak of abolishing it?… Ordinarily, people don’t care so much about things that serve no purpose.
Let the two spouses sort things out on their own. If one of them chooses to submit to the other because of their tastes, tendencies, or temperament, that is their own business ; and the law has nothing to do with it.
I could go on at length. Criticizing such a book (458 pages) would take me far afield and exceed the scope of a newspaper article. It doesn’t present a single argument that isn’t refutable — and, moreover, has been refuted a thousand times over; — it doesn’t contain a chapter that doesn’t offer some contradictions similar to the one I just mentioned.
One of the most significant is modestly titled: “The Nature and Character of Woman”!… It’s always the same system and always the same mistake. We are told about woman — a vague entity — without taking into account the very diverse individualities encompassed by this abstract term, to which it is impossible to apply a common rule.
And woman , of course, is full of “inferiorities.” She is frivolous, fickle, perverse, incapable of sustained effort and sound reasoning; or, if she isn’t like that… she’s wrong. All those who don’t fit this description — even if they are the majority — are exceptions, monsters, errors of Nature. In losing their flaws, they also lose their virtues. (It’s true that they have so few that the loss isn’t great and they can only gain in the exchange.) As soon as they allow themselves to be intelligent, serious, loyal, persevering, they become dry, cold, cantankerous, vain. Just imagine! This gentleman — the gentleman who writes all this — knew a lady of “distinguished” mind who did not love her husband and made him very unhappy, while being very unhappy herself!… What an argument against feminism!… this feminism which strives precisely, through a triple transformation of laws, morals and education, to make ill-matched unions increasingly rare, and increasingly “terminable.”
And, naturally, when there’s a falling out, it’s always the woman’s fault. Bad husbands don’t exist. There are only bad women, especially among these “emancipated” ones, who don’t have a confessor to put them back on the right path.
In these discussions — inevitably — we see the same old clichés repeated. Not thinking like this gentleman is enough to be labeled a “shrew,” a “virago,” a “caricature of a man.” This is what we call courtesy and good faith in a discussion.
When he makes citations (his book is full of them), he doesn’t always take them from the source; but sometimes from those… translations of our words and ideas that sacristy newspapers excel at making.
Finally, in conclusion, he predicts complete failure…, while also noting that the condition of women has greatly improved; and hoping—would he believe it! — that it will improve even further. One couldn’t be more logical.
And we are the ones accused of “declaring war on men!”… You only need to read the ramblings of some of them to know where the blows are coming from.
But you know the refrain:
“This animal is very vicious;
when attacked, it defends itself.”
However, let us be indulgent… and even grateful. For the work of this misogynist is not entirely useless. Not only can it — by its very excess and inconsistencies — serve us with men endowed with a modicum of common sense, and with women in whom a glimmer of pride remains; but it also provides us with valuable information, the need for which is keenly felt. We learn, for example—and readers of L’Action will be pleased to know this — that “it is God himself, and not an angel” — as some ill-informed people believe — who, in Genesis, says to Eve: “I will multiply your troubles and your children!” (sic)…
And then he makes this remark, which we find very pleasing, and which I offer, in closing, for the consideration of many Freemasons: that we are laying “the foundations of a secular morality” and that “feminism and free thought go hand in hand.” This is how he judges feminism. — And how we see it too.
L’ Action, November 16, 1905.
LES IDÉES DE MADAME DE SAVOIE
Madame Marguerite de Savoie, reine douairière d’Italie, vient de rompre, en faveur d’un journaliste américain, « sa règle inflexible de silence ». Et le public, qui, d’ailleurs, s’en souciait fort peu, a la bonne fortune de connaître enfin les « vues » de Sa Majesté sur « quelques-unes des questions sociales et familiales qui agitent à cette heure le vieux et le nouveau monde».
Ces « vues » sont à peu près ce que, logiquement, elles devraient être. Nous n’attendons pas d’un cerveau royal, et de plus catholique, des conceptions révolutionnaires, ou simplement nouvelles.
Mais, tout de même, qu’une femme qui jouit évidemment des loisirs nécessaires pour s’instruire et se renseigner, montre une si parfaite et inconsciente ignorance des « questions sociales » qu’elle prétend juger; qu’une souveraine qui a, jusqu’alors, peu parlé et peu fait parler d’elle, perde une si belle occasion de continuer à se taire,… voilà qui nous donne le droit de nous étonner quelque peu.
Interrogée sur le féminisme, sur la condition des femmes, leur rôle, leur éducation, l’auguste dame a bien voulu exprimer l’avis que cette dernière ne peut avoir d’autre base que la religion.
« Une femme sans religion est une fleur sans parfum. » (sic).
Et « la jeune fille élevée religieusement se respectera toujours beaucoup plus que celle qui ne croit à rien ».
J’ignore ce que Sa Majesté entend par « se respecter ». Il est probable que, Elle et moi, ne sommes pas tout à fait d’accord sur le sens de ce verbe pronominal. A mes yeux, « se respecter », c’est respecter en soi la dignité humaine — laquelle défend, en autres choses, de s’aplatir devant une tête couronnée, sans s’inquiéter de ce qu’il y a dedans. Et ce « respect »-là, j‘ai idée que la jeune fille élevée religieusement (lisez dans l’ignorance, l’hypocrisie et la servilité), est moins capable de l’éprouver que celle qui ne croit à rien — c’est-à-dire qui ne croit qu’à la science, au travail. à la grandeur et à la beauté de l’effort humain!
Bien entendu, le couplet obligatoire, auquel nous sommes habituées, et qui, malgré nos réfutations, nos protestations, nos incessantes preuves du contraire, persiste à faire le fond des critiques de nos adversaires, le couplet sur la « masculinisation » de la femme, et la « suppression » de l’amour, conséquences du féminisme, n’a pas manqué dans les déclarations de la noble interviewée.
« La femme, dit-elle, doit toujours rester femme… »
Nul de nous n’a jamais nié cette vérité de La Palisse. Mais il nous semble assez étrange de l’entendre proclamer par ceux qui s’efforcent le plus —sans réussir toujours, heureusement! — d’entraver, de paralyser le naturel essor de l’esprit féminin, et de faire de toutes les femmes des créatures factices, conventionnelles et semblables, malgré la diversité profonde des aptitudes et des tempéraments.
Certes, la femme doit rester femme,… ou plutôt devenir femme. Et c’est par nous qu’elle le deviendra, par nous, les féministes, qui, peu à peu, l’arrachons à son antique et lamentable destin d’esclave ou de poupée, de bête de somme ou de bibelot de luxe.
Quant à l’amour, ô majesté !— le grand, le pur, le vrai amour, celui qui est le soleil de la vie, qui réconforte et qui exalte, celui que vous n‘avez sans doute jamais connu, pauvre reine ! mariée, comme presque toutes vos pareilles, par « convenance », par « raison d’Etat » — nous estimons qu’il n’est possible qu’entre deux êtres égaux et libres, se respectant mutuellement ; deux êtres qui se donnent l’un à l’autre en toute conscience, en toute indépendance, sans arrière pensée; et que lie autre chose que le besoin de manger, pour la femme, et le désir d’être servi, pour l’homme — à moins que ce ne soit, pour elle et pour lui, le plus bas des intérêts ou la plus stupide des conventions mondaines.
Nous ne songeons en aucune façon, comme semble le croire Madame de Savoie, à interdire à une femme, quelle qu’elle soit, « d’avoir recours à son père, à son frère, à son mari, pour lui demander aide et conseil dans les difficultés de l’existence ». Mais nous voulons, d’abord, que celles qui n’ont point de père, ni de frère, ni de mari, puissent vivre, comme les autres, et se faire toutes seules leur place au soleil. Et nous voulons, aussi, que celles qui en ont, apparaissent aux yeux de ce père, de ce frère, de ce mari, avec tout le prestige de créatures conscientes et majeures, capables d’être, à leur tour, en plus d’une circonstance, les conseillères, les associées, les guides.
Faut-il ajouter, en terminant, que la mère de Victor-Emmanuel se déclare — c’était inévitable — partisan des nombreuses familles ? — Sa Majesté, qui n’a mis au monde qu’un enfant, estime que la fécondité est une chose excellente… pour les autres.
« Une nation ne progresse, dit-elle, que par la densité de sa population. »
Qu’en pensez-vous, pauvres femmes italiennes, si prolifiques ?… Pauvres mères gigognes de ce pays déchu, qui, constamment, déverse chez nous et ailleurs, le trop-plein de ses meurt-de-faim ; et qui, plus que tout autre, peut-être, étale le honteux contraste de la misère du peuple et du luxe des puissants !
L’Action, 28 juin 1906.
THE IDEAS OF MADAME OF SAVOY
Queen Margherita of Savoy, Dowager Queen of Italy, has just broken, in favor of an American journalist, “her inflexible rule of silence.” And the public, which, moreover, cared very little for it, has the good fortune to finally learn Her Majesty’s “views” on “some of the social and family questions which are currently agitating the old and the new world.”
These “views” are pretty much what, logically, they should be. We don’t expect revolutionary, or even simply new, ideas from a royal, and moreover a Catholic, mind.
But still, that a woman who obviously enjoys the leisure necessary to educate herself and learn, should show such perfect and unconscious ignorance of the “social questions” that she claims to judge; that a sovereign who has, until now, spoken little and caused little to be spoken of, should miss such a fine opportunity to continue to remain silent… this gives us the right to be somewhat astonished.
When questioned about feminism, the condition of women, their role, their education, the august lady was kind enough to express the opinion that the latter can have no other basis than religion.
“A woman without religion is a flower without fragrance.” (sic)
And “a religiously raised girl will always respect herself much more than one who believes in nothing.”
I don’t know what Her Majesty means by “self-respect.” It’s likely that she and I don’t entirely agree on the meaning of this reflexive verb. In my view, “self-respect” means respecting human dignity itself — which, among other things, forbids groveling before a crowned head without any concern for what lies beneath. And this kind of “respect,” I suspect, is less capable of being felt by a young woman raised religiously (read: in ignorance, hypocrisy, and servility) than by one who believes in nothing — that is, who believes only in science, in work, in the grandeur and beauty of human endeavor!
Of course, the obligatory refrain, to which we are accustomed, and which, despite our refutations, our protests, our incessant proofs to the contrary, persists in forming the basis of the criticisms of our adversaries, the refrain on the “masculinization” of women, and the “suppression” of love, consequences of feminism, was not lacking in the statements of the noble interviewee.
“A woman,” she said, “must always remain a woman…”
None of us has ever denied this obvious truth. But it seems rather strange to hear it proclaimed by those who strive the most — fortunately without always succeeding! — to hinder and paralyze the natural development of the feminine spirit, and to make all women artificial, conventional and similar creatures, despite the profound diversity of aptitudes and temperaments.
Certainly, woman must remain woman,… or rather become woman. And it is through us that she will become so, through us, the feminists, who, little by little, are wresting her from her ancient and lamentable destiny as a slave or a doll, a beast of burden or a luxury trinket.
As for love, O majesty! — the great, the pure, the true love, the one that is the sun of life, that comforts and exalts, the one that you have doubtless never known, poor queen! Married, like almost all your kind, by “convenience,” by “reason of state” — we believe that it is only possible between two equal and free beings, respecting each other; two beings who give themselves to each other in full awareness, in full independence, without ulterior motive; and who are bound by something other than the need to eat , for the woman, and the desire to be served, for the man — unless it is, for her and for him, the lowest of interests or the most stupid of worldly conventions.
We do not in any way intend, as Madame de Savoy seems to believe, to forbid any woman, whoever she may be, “from turning to her father, her brother, or her husband for help and advice in life’s difficulties.” But we want, first and foremost, those who have no father, brother, or husband to be able to live like everyone else and make their own way in life. And we also want those who do have husbands to appear in the eyes of their father, brother, or husband with all the prestige of conscious and mature individuals, capable of being, in turn, advisors, partners, and guides in more than one circumstance.
Need we add, in closing, that Victor Emmanuel’s mother declares herself — it was inevitable — a supporter of large families? — Her Majesty, who only gave birth to one child, believes that fertility is an excellent thing… for others.
“A nation only progresses,” she said, “through the density of its population.”
What do you think, poor Italian women, so prolific?… Poor nested mothers of this fallen country, which constantly pours out its overflow of starving people to us and elsewhere; and which, more than any other, perhaps, displays the shameful contrast of the misery of the people and the luxury of the powerful!
L’Action, June 28, 1906.
LA « BÊTE DIVINE ?… »
Mme Lucie Delarue-Mardrus est un poète original, hardi, et de grand talent. Et rien de ce qui vient d’elle ne peut nous laisser indifférentes.
Or, ces jours derniers, elle consacrait un élégant article à démontrer que la femme, jusqu’alors comparée, dans toutes les romances et tous les madrigaux, à une fleur ou à un ange, est une « bête divine ».
Si elle n’avait dit que cela — bien que cet adjectif « divine» me semble quelque peu obscur — il n’y aurait certes pas matière à discussion. Tout le monde s’accorde aujourd’hui à considérer l’être humain comme un animal supérieur, un animal parvenu à Un degré plus élevé de l’évolution universelle.
Mais Mme Delarue-Mardrus ajoute — sans voir, l’ailleurs, dans ce fait, aucune marque d’infériorité que la femme est plus « animale » que l’homme. Ce dernier n’est, à ses yeux, qu’un « animal momentané ». Elle ne nie point « qu’une bête terrible gronde en lui à l’heure du désir ». Mais, dit-elle, « cette heure passée, l’homme retourne à ses abstractions, à la vie passionnée et sans chair de l’esprit ». Tandis que la femme, chez qui la fonction génératrice ne se termine pas avec l’acte sexuel, reste liée à la vie animale par l’animal nouveau qu’elle porte en elle, qu’elle enfante, qu’elle nourrit.
Ce raisonnement ingénieux me cause quelque surprise. Est-il possible d’oublier ainsi que la fonction génératrice n’est point notre seule fonction naturelle ?… Le désir satisfait — outre qu’un ‘autre désir peut naître presque immédiatement, et laisser de minces loisirs à « la vie sans chair de l’esprit » ; que, d’autre part, plus d’un désir demeure inassouvi, ce qui fait parfois bien longuement « gronder la bête terrible », l’exaspérant jusqu’à la folie, jusqu‘au crime ! —… le désir satisfait, hélas ! il faut manger, boire, digérer, dormir !… La « bête terrible » ne gronde pas moins dans l’homme qui a faim que dans l’homme amoureux. Et le plus sublime génie — masculin ou féminin — est condamné, sous peine de mort, à être, plusieurs fois par jour, un animal ; et rien que cela.
J’oserai même prétendre que la maternité est, de toutes nos fonctions — en même temps que la moins nécessaire à la vie individuelle, et la seule dont on puisse impunément s’affranchir — celle qui comporte — ou, tout au moins, est susceptible de comporter — la plus grande part d’intellectualité. Car la maternité, ce n’est point uniquement le douloureux travail physique de la gestation, de l’enfantement ; c’est aussi une immense et splendide besogne morale, la Surveillance, la culture, la création d’une âme, d’un cerveau ! Et plus nous la ferons consciente, réfléchie, voulue — telle que la rêve avec moi, j’en suis sûre, l’auteur de l’admirable « Refus » néo-malthusien — moins nous l’abandonnerons au hasard, à la fatalité,… plus nous éloignerons, nous différencierons notre maternité humaine des maternités animales.
⁂
Mme Lucie Delarue-Mardrus n’est point, certes, une ennemie du féminisme. D’abord, elle constitue pour lui, par la valeur de son individualité, un argument vivant et précieux. Et puis, elle veut bien reconnaître que « s’il en est, parmi les femmes, que les conquêtes du féminisme établiront dans la vie, sauveront de la misère et du reste, cela est fort respectable, et ne fait de mal à personne ». Peut-être l’étonnerai-je en lui disant qu’elle est même plus féministe qu’elle ne croit ‘être ou ne veut le paraître, puisqu’elle écrit ces ères paroles: « Nous voulons voir en vous un être libre et neuf; nous voulons une humanité différente… Laissez de côté toutes les leçons ; trouvez toutes seules votre route ! »
Mais, alors, que signifie ce reproche qu’elle nous adresse, de « prétendre à des facultés nouvelles auxquelles on ne s’attendait point», et de chercher à pénétrer « dans les départements masculins » ?… Je ne comprends pas. J’attends qu’on m’explique ce que sont ces « départements masculins ». Je demande qu’on me montre la barrière infranchissable derrière laquelle chaque sexe doit œuvrer isolément.
Ce qui importe, me semble-t-il, à cette « grande harmonie » dont Mme Delarue-Mardrus, étant poète, se soucie fort justement, c’est que, dans tous les « départements », chacun des deux pôles humains apporte son fluide propre, chacun des deux éléments donne au Tout ce qui lui est spécial, ce qui manque à l’autre, et qui, seul, ne peut rien.
Mme Delarue-Mardrus conseille à la femme « d’être elle-même ». Parfait !… Nous sommes ici entièrement d’accord. Mais personne ne dira jamais comment la femme, pleinement, librement développée, pourrait ne pas être « elle-même ». Or — faut-il le répéter ? — le féminisme a pour but ce plein et libre développement.
Être « soi-même » ! Quel idéal !… Mais, hélas ! à l’heure actuelle, c’est précisément lorsqu’on ose l’être ; lorsque, en dépit des formules, des préjugés, des conventions, on ne craint pas de montrer franchement ce que contient son cœur ou son cerveau,… qu’on est accusée par les traditionnalistes de se « masculiniser » !…
Car il est entendu que la femme doit être une ombre, et rien de plus.
⁂
Et, d’ailleurs, à quoi bon toutes ces dissertations ?… Que nous importe, à nous, les militantes, les pionnières, les avant—courrières, que nous importe ce que peut, et ce que fera la Femme ?… Que nous importe de savoir si elle est une fleur, comme le disent les poètes, ou une bête, comme le prétend la poétesse ?… Quelle qu’elle soit, nous roulons pour elle une chose très simple : le droit de vivre, de vivre, dans toute l’acception du mot; de vivre selon les tendances. les goûts, les aspirations de chacune des individualités bien distinctes et très diverses, qui constituent cette vague, indéfinissable, et inexistante entité.
L’Action, 30 août 1906.
THE “DIVINE BEAST”?…
Mme Lucie Delarue-Mardrus is an original, bold and highly talented poet. Nothing that comes from her can leave us indifferent.
However, in recent days, she devoted an elegant article to demonstrating that woman, hitherto compared, in all romances and madrigals, to a flower or an angel, is a “divine beast.”
If she had said only that — although the adjective “divine” seems somewhat obscure to me — there would certainly be no room for discussion. Everyone today agrees that humankind is a superior animal, an animal that has reached a higher stage of universal evolution.
But Madame Delarue-Mardrus adds — without seeing any sign of inferiority in this fact—that woman is more “animal” than man. The latter is, in her eyes, merely a “momentary animal.” She does not deny “that a terrible beast roars within him at the moment of desire.” But, she says, “once this moment has passed, man returns to his abstractions, to the passionate and disembodied life of the mind.” Whereas woman, in whom the generative function does not end with the sexual act, remains bound to animal life by the new animal she carries within her, whom she gives birth to, whom she nourishes.
This ingenious reasoning surprises me somewhat. Is it possible to forget that the generative function is not our only natural function?… Desire satisfied — besides the fact that another desire can arise almost immediately, leaving little leisure for the “disembodied life of the spirit;” that, moreover, more than one desire remains unfulfilled, which sometimes causes the “terrible beast” to rumble for a very long time, exasperating it to the point of madness, even crime! — … desire satisfied, alas! one must eat, drink, digest, sleep!… The “terrible beast” rumbles no less in the hungry man than in the man in love. And the most sublime genius — male or female — is condemned, under penalty of death, to be, several times a day, an animal; and nothing more.
I would even venture to claim that motherhood, of all our functions — both the least necessary for individual life and the only one from which we can disregard with impunity — is the one that involves — or at least is capable of involving — greatest degree of intellectualism. For motherhood is not merely the painful physical labor of gestation and childbirth; it is also an immense and splendid moral undertaking: the nurturing, the cultivation, the creation of a soul, a mind! And the more consciously , thoughtfully, and deliberately we approach it —as I am sure the author of the admirable neo-Malthusian “Refusal” envisions it alongside me—the less we abandon it to chance, to fate… the more we will distance and differentiate our human motherhood from animal motherhood.
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Mme Lucie Delarue-Mardrus is certainly not an enemy of feminism. First, by virtue of her individuality, she constitutes a living and valuable argument for it. And second, she readily acknowledges that “if there are women among whom the gains of feminism will establish themselves in life, save them from poverty and other hardships, that is highly respectable and harms no one.” Perhaps I will surprise her by saying that she is even more of a feminist than she believes herself to be or wants to appear, since she writes these words: “We want to see in you a free and new being; we want a different kind of humanity… Leave aside all the lessons; find your own way!”
But then, what does this reproach she levels at us mean, this accusation of “claiming new and unexpected abilities” and of seeking to penetrate “the masculine domains”?… I don’t understand. I expect an explanation of what these “masculine domains” are. I demand to be shown the insurmountable barrier behind which each sex must work separately.
What matters, it seems to me, to this “great harmony” which Mme Delarue-Mardrus, being a poet, is very rightly concerned about, is that, in all the “departments,” each of the two human poles brings its own fluid, each of the two elements gives to the Whole what is special to it, what is lacking in the other, and which, alone, can do nothing.
Ms. Delarue-Mardrus advises women to “be themselves.” Excellent!… We are in complete agreement here. But no one will ever say how a woman, fully and freely developed, could not be “herself.” And yet — need I repeat it? — feminism aims at this full and free development.
To be “oneself”! What an ideal!… But, alas! at present, it is precisely when one dares to be so; when, despite formulas, prejudices, and conventions, one is not afraid to frankly show what one’s heart or mind contains,… that one is accused by traditionalists of “masculinizing” oneself!…
For it is understood that the woman must be a shadow, and nothing more.
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And besides, what’s the point of all these dissertations?… What does it matter to us, the activists, the pioneers, the trailblazers, what does it matter to us what Woman can do, and what she will do?… What does it matter to us whether she is a flower, as the poets say, or a beast , as the poetess claims?… Whatever she may be, we advocate for her one very simple thing: the right to live, to live, in every sense of the word; to live according to the tendencies, the tastes, the aspirations of each of the very distinct and diverse individualities that constitute this vague, indefinable, and nonexistent entity.
L’Action, August 30, 1906.
POUR LES MÈRES
La fonction génératrice — avec toutes ses conséquences physiologiques et morales — est bien la plus grave chose, la chose primordiale et dominante dîme existence féminine. Adversaires et partisans des théories féministes s’accordent à le déclarer.
Et il est assez curieux de constater que cette fonction génératrice leur fournit, aux uns et aux autres, le point d’appui, l’argument suprême qui sert à étayer leurs raisonnements.
Mais, alors que les premiers s’obstinent à ne voir en elle qu’une cause d’infériorité essentielle et irrémédiable de la femme, et une raison d’être de son asservissement (conception primitive, digne des temps barbares où le « droit du plus fort » était la seule règle) — les seconds, s’inspirant du moderne idéal de justice, voudraient qu’elle devînt, pour celle qui l’accomplit, une source d’avantages matériels et moraux, d’indépendance, d’influence, de bien-être; et c’est en son nom qu’ils formulent leurs principales revendications.
A une époque où l’on admet que tout devoir correspond à un droit, que tout travail mérite salaire, et qu’à toute peine est due une compensation,… nul, en effet, n’a lieu, plus que les mères, de se plaindre et de réclamer.
Traitée par l’actuelle loi du mariage — comme par la Bible chrétienne et les dogmes de toutes les religions — moins en créature humaine et consciente qu’en objet dont l’époux dispose à son gré, en machine à reproduire qu’il peut faire travailler sans relâche ; abandonnée, d’ailleurs, complètement, par la Société ingrate qui se soucie fort peu de l’aider à élever les enfants qu’elle lui demande ; dépouillée de ses nobles prérogatives, privée de tous droits sur les fruits de sa chair, qui, légalement, n’appartiennent qu’au père,… la Femme Créatrice apparaît aujourd’hui, sous la troisième République, dans le pays de la Révolution, comme la dernière et la plus lamentable des esclaves !
Oh! certes, je ne prétendrai point que toutes es mères sont ainsi sacrifiées et annihilées. Je sais qu’il est des mères heureuses, des épouses respectées, qui, dans un foyer où règne l’aisance, ont u conquérir leur vraie place; des femmes qui ne [s]entent pas le poids de la « loi de l’homme » et de ignominie sociale. Aussi n’est-ce point de celles-là que je veux parler ici. Celles-là n’ont pas besoin d’avocat. C’est pour les autres que nous plaidons,… pour les autres qui sont, hélas ! l’immense majorité!…
Et vous plaiderez avec nous, mères heureuses !… Lorsque, sous les blancs rideaux envolantés de dentelle, vous endormez d’une douce chanson le bel enfant robuste et souriant, l’enfant ardemment désiré, sur qui se penche, en même temps que le vôtre, le front d’un époux bien-aimé, vous songerez — en vous rappelant les souffrances dont fut payée, pour vous-même, cette joie !… — vous songerez à toutes celles, hélas ! qui n’ont que les souffrances et ignorent la joie !… Vous songerez à celles qui, jusqu’au dernier jour, traînent leur ventre endolori dans les ateliers infernaux; et qui, rentrant au logis, exténuées, doivent encore servir « leur homme» — lequel, un soir de ribote sans doute, les féconda brutalement, Sans s’inquiéter du lendemain. Vous songerez à celles qui vont, par les nuits froides, leur dernier-né entre les bras, guetter, anxieuses, affamées, la sortie des cabarets, où le « seigneur et maître » boit le pain de la nichée. Vous songerez aux tristes filles-mères, qui, toutes seules, dans leur mansarde, subissent, sans aide, sans secours, sans un mot d’amour qui console, sans un serrement de mains qui réconforte, l’épreuve suppliciante, tandis que le séducteur, oublieux, continue, en faisant de nouvelles victimes, à jouir paisiblement de l’estime du « monde » !… Vous songerez, aussi, — car, pour les femmes, il n’y a pas de « classes privilégiées » — à plus d’une bourgeoise que vous avez connue, à plus d’une «grande dame » dont vous savez l‘histoire; et qui, placées entre le bagne d’une vie conjugale sans estime et sans amour, et l’abandon des enfants adorés que la loi leur défend de prendre et de garder, ont dû souffrir dans leur chair, dans leur cœur, et dans leur fierté, toutes les douleurs, tous les déchirements, toutes les humiliations !…
Vous songerez, mères heureuses !… Et vous comprendrez alors pourquoi nous sommes « féministes» ; … et pourquoi, parmi les diverses transformations, d’ordre moral ou social, que nous avons inscrites à notre programme, il en est trois qui, pour les mères, vos sœurs, me semblent surtout désirables.
D’abord, la liberté de choisir elles-mêmes le moment d’accomplir leur tâche créatrice ; la liberté de s’y soustraire chaque fois que, d’une façon quelconque, elles la jugent préjudiciable à leur personne, à la famille, ou à l’être qui naîtrait ; — liberté que leur assureront, d’une part, le respect suggéré à l’homme par une éducation meilleure, et, d’autre part, la Science, distribuée à toutes, sans parcimonie, sans réserve, la Science bienfaisante et civilisatrice,
Ensuite, la reconnaissance de leur droit naturel de mères, qui veut, sinon le retour au matriarcat antique, du moins une organisation rationnelle de la famille, la basant, non sur l’incertaine et facile paternité, mais sur la maternité trop douloureuse— ment certaine — et méritoire par tout ce qu’elle exige de courage et de dévouement—rendant aux enfants le nom de leur mère, et à la mère son prestige et sa douce autorité.
Et puis, le juste salaire du noble travail maternel, son assimilation à une fonction sociale, la plus honorée, la mieux rétribuée. Une société civilisée se doit à elle-même de montrer pour la Mère, ouvrière de vie, au moins autant de sollicitude qu’elle en témoigne au Soldat, ouvrier de mort. L’entretenir, lui assurer le nécessaire, lui faire une vie calme et digne pendant tout le temps qu’elle consacre à la formation d’un citoyen, c’est là pour la Cité un devoir élémentaire dont elle s’est trop longtemps affranchie.
Qu’elle le comprenne enfin !… Et, des flancs sacrés de la Mère, libre, consciente, heureuse et glorifiée, surgira un monde nouveau et splendide de joie, de force et d’harmonie!
L’Almanach Féministe, 1907
FOR THE MOTHERS
The reproductive function — with all its physiological and moral consequences — is indeed the most serious, the primary and dominant aspect of female existence. Opponents and proponents of feminist theories agree on this point.
And it is quite curious to note that this generative function provides both of them with the point of support, the supreme argument which serves to support their reasoning.
But, while the former persist in seeing it only as a cause of the essential and irremediable inferiority of women, and a reason for their subjugation (a primitive conception, worthy of barbaric times when the “right of the strongest” was the only rule) — the latter, inspired by the modern ideal of justice, would like it to become, for the one who fulfills it, a source of material and moral advantages, of independence, influence and well-being; and it is in its name that they formulate their main demands.
In an era where it is accepted that every duty corresponds to a right, that every job deserves a wage, and that every effort is due compensation,… indeed, no one has more reason to complain and demand than mothers.
Treated by the current law of marriage — as by the Christian Bible and the dogmas of all religions — less as a conscious human creature than as an object that the husband can dispose of at his will, a reproductive machine that he can make work without ceasing; abandoned, moreover, completely, by the ungrateful Society that cares very little about helping her raise the children it demands of her; stripped of her noble prerogatives, deprived of all rights over the fruits of her flesh, which, legally, belong only to the father,… the Creative Woman appears today, under the Third Republic, in the land of the Revolution, as the last and most lamentable of slaves!
Oh! Certainly, I would not claim that all mothers are thus sacrificed and annihilated. I know that there are happy mothers, respected wives, who, in a comfortable home, have managed to find their rightful place; women who do not feel the weight of “man’s law” and social ignominy. It is not of these that I wish to speak here. They need no advocate. It is for the others that we plead… for the others who are, alas! the vast majority!
And you will plead with us, happy mothers!… When, beneath the white curtains billowing with lace, you lull to sleep with a sweet song the beautiful, robust, smiling child, the ardently desired child, over whom, at the same time as your own, the brow of a beloved husband leans, you will think — remembering the sufferings for which this joy was paid for yourself!… — you will think of all those, alas! who have only sufferings and know no joy!… You will think of those who, until their dying day, drag their aching bellies through the infernal workshops; and who, returning home, exhausted, must still serve “their man” — who, one night of revelry no doubt, brutally impregnated them, without worrying about tomorrow. You will think of those who, on cold nights, with their youngest child in their arms, anxiously and hungrily wait for the exit of the cabarets, where the “lord and master” drinks the bread of the brood. You will think of the sad single mothers, who, all alone in their garret, suffer, without help, without assistance, without a word of love that consoles, without a handshake that comforts, the agonizing ordeal, while the forgetful seducer continues, by making new victims, to peacefully enjoy the esteem of “society”!… You will also think — for, for women, there are no “privileged classes” — of more than one bourgeois woman you have known, of more than one “great lady” whose story you know; who, caught between the drudgery of a conjugal life devoid of respect and love, and the abandonment of beloved children whom the law forbids them to take and keep, have had to suffer in their flesh, in their hearts, and in their pride, all the pains, all the heartbreaks, all the humiliations!…
You will think, happy mothers!… And you will then understand why we are “feminists”; … and why, among the various transformations, of a moral or social order, that we have included in our program, there are three which, for mothers, your sisters, seem to me especially desirable.
First, the freedom to choose for themselves the moment to accomplish their creative task; the freedom to withdraw from it whenever, in any way, they judge it to be detrimental to themselves, to their family, or to the being that would be born; — a freedom that will be assured to them, on the one hand, by the respect suggested to humankind by a better education, and, on the other hand, by Science, distributed to all, without parsimony, without reservation, beneficent and civilizing Science.
Next, the recognition of their natural right as mothers, which means, if not a return to the ancient matriarchy, at least a rational organization of the family, based not on uncertain and easy fatherhood, but on motherhood that is too painful — certain — and meritorious because of all the courage and devotion it demands — giving children back their mother’s name, and the mother her prestige and gentle authority.
And then, there is the just reward for the noble work of motherhood, its recognition as a social function, the most honored, the best paid. A civilized society owes it to itself to show the Mother, the worker of life, at least as much solicitude as it shows the Soldier, the worker of death. To support her, to provide for her necessities, to give her a calm and dignified life for all the time she devotes to the formation of a citizen — this is a fundamental duty of the City, one from which it has for too long been exempt.
May she finally understand!… And, from the sacred womb of the Mother, free, conscious, happy and glorified, will arise a new and splendid world of joy, strength and harmony!
L’Almanach Féministe, 1907
FÉMINISME ET SOCIALISME
Le Congrès Socialiste International de Stuttgard s’est prononcé en faveur de l’électorat et de l’éligibilité des femmes. Cela n’est plus une nouvelle pour personne. Mais il n’est pas trop tard encore pour en parler, puisque, tout dernièrement, dans l’Humanité, le citoyen Bracke en faisait le thème d’un substantiel article, qui me paraît appeler la discussion.
Et d’abord, je déclare applaudir de tout cœur à la seconde partie de cet article.
Répondant aux trembleurs qui redoutent de voir le suffrage féminin favoriser la réaction, notre confrère estime une telle crainte fort exagérée, et prétend que les femmes apportent, au contraire, lorsqu’elles se jettent dans la mêlée, «’un élément d’impulsion en avant». Puis il ajoute — et je tiens ici à citer textuellement ses paroles :
« Quand elle (cette crainte) serait conforme à la réa« lité, je dirai : raison de plus. A quoi nous sert, à nous socialistes, le suffrage universel ? Engels l’a dit: « c’est un thermomètre ». Il mesure le degré d’organisation et d’ardeur de la classe ouvrière. S’il nous faisait constater que cette classe ouvrière — dont font partie les femmes — est moins près que nous le croyons du degré d’ébullition, ce serait un motif pour nous de redoubler d’efforts et de propagande. Voilà tout. A quoi bon se boucher les yeux pour ne pas voir qu’en pensant organiser une classe pour la conquête de l’affranchissement on en laisse la moitié de côté?
« L’éducation de l’électeur se fait en votant. »
Bravo ! On ne saurait avoir du suffrage universel, trop prôné par les uns, trop honni par les autres, une conception plus saine et plus exacte.
Mais ce n’est point à cela que je veux m’arrêter. Et l’article du militant socialiste me suggère d’autres réflexions.
Après s’être défendu de « faire du féminisme » en luttant pour le suffrage féminin, le citoyen Bracke s’efforce de justifier une résolution du Congrès de Stuttgard, qui — « pour écarter les malentendus » ! — « distingue nettement l‘action socialiste pour les droits politiques des femmes; de l’action des féministes bourgeoises », et « fait un devoir aux femmes socialistes de ne pas s’allier à celles-ci ».
« En réalité — déclare-t-il, — le mouvement féministe bourgeois pour le vote des femmes n’a presque rien de commun avec le mouvement socialiste tendant au même but en apparence.» Et, pour démontrer cela, il prête à ce « féminisme bourgeois » des raisonnements que, pour ma part, je ne me rappelle pas avoir jamais rencontrés sous la plume ou dans la bouche d’aucune féministe, « bourgeoise » ou non.
Il me semble donc que, dans leur désir « d’écarter les malentendus », les congressistes de Stuttgard n’ont réussi qu’à en faire naître. Essayons de les dissiper.
D’abord, il est inexact que la bourgeoise et l’ouvrière, dans leur lutte simultanée pour la conquête des droits politiques, s’appuyent, comme le prétend le citoyen Bracke, sur des arguments contraires ou simplement différents. L’une et l’autre poursuivent un même but, très net. Elles veulent pouvoir participer au même degré que l’homme, à l’organisation d’une société dont elles font partie au même titre que lui. Et, tant qu’elles resteront pareillement privées de ce qu’elles réclament ensemble, en faisant valoir des raisons identiques, et ont un intérêt égal à obtenir, il sera illogique et funeste de chercher à établir entre elles de subtils « distinguos », à les séparer là où elles sont d’accord, et où l’union, qui donne la force, peut les conduire à la victoire.
Et puis, c’est une erreur de croire que l’abîme séparant les classes est aussi profond chez nous que dans la moitié masculine du genre humain. Deux femmes de classes opposées peuvent avoir plus d’intérêts communs, plus de semblables sujets de révolte, par conséquent plus de terrains d’entente, que n’en ont l’homme et la femme appartenant au même milieu.
Trop de bourgeoises ne sont pas, par l’actuelle organisation familiale et sociale, moins dépouillées, moins humiliées, moins torturées que leurs sœurs ouvrières. Et le mépris — ou plutôt la condescendance dédaigneuse — qu’affichent, à l’égard des « femmes du peuple », certaines « dames » inconscientes et stupides, ne dépasse pas celui que la plupart des hommes — et les travailleurs comme les autres; plus que les autres quelquefois — témoignent à la compagne de leur vie.
On ne saurait trop le répéter, il n’y a pas chez nous de « classes dirigeantes », puisque toutes les femmes sont — ou du moins doivent être — d’après la loi, des dirigées. Et il est vraiment injuste de rendre les femmes bourgeoises responsables d’un état de choses, que, traitées de tout temps en mineures et en incapables, elles n’ont pu contribuer à créer, et dont elles-mêmes sont victimes.
Les militants socialistes et libertaires qui appartiennent au sexe « fort » ont trop tendance à oublier—et nous devons le leur rappeler sans cesse—que la question sociale est pour nous, femmes, beaucoup moins simple que pour eux. La lutte contre le capitalisme, qui intéresse un grand nombre de femmes, se complique de la lutte contre le masculinisme — c’est-à-dire contre le principe de la suprématie du mâle — qui intéresse toutes les femmes. La femme prolétaire est opprimée comme femme autant que comme prolétaire; elle ne souffre pas moins du préjugé sexuel que de l’injustice sociale. De là, pour elle, un doublé intérêt, qui se confond, d’un côté, avec celui de tous les individus de sa classe, de l’autre, avec celui de tous les individus de son sexe.
On me dira— je connais l’objection — que le parti socialiste ayant inscrit à son programme les revendications des femmes, le féminisme — en tant que mouvement spécial — cesse, pour les femmes socialistes, d’avoir une raison d’être.
Pardon ! messieurs. Depuis combien de temps le parti socialiste a-t-il accompli ce geste logique ?… Et n’y fut—il pas poussé précisément par les féministes, qui arrivèrent — non sans peine ! — à lui faire comprendre que la femme compte, et qu’elle est une force ?…
Nous avons trop présentes encore à la mémoire les théories bien chrétiennes professées à l’égard de la femme par quelques socialistes de marque, qui ont fait école ; et, d’autre part, l’hostilité professionnelle témoignée, en diverses circonstances, par les travailleurs mâles à leurs camarades féminins,… pour ne garder aucune inquiétude sur ce que pourront être les rapports entre les sexes dans la société future.
D’ailleurs, en admettant que la majorité des révolutionnaires soient vraiment disposés à nous laisser prendre, sans contestation et sans lutte, dans cette société future, la place que nous revendiquons, ne nom est-il pas permis, dans la société présente, de travailler à conquérir ce que l’homme possède déjà, et, en attendant la totale délivrance, à diminuer notre fardeau de tout Ce qui le fait plus pesant que le sien ?…
Quand bien même le féminisme ne poursuivrait que ce but, et n’arriverait qu’à ce résultat : nous donner des armes égales a‘ celles de nos compagnons, pour combattre avec eux les oppresseurs communs, il me semblerait justifier suffisamment son existence. Et vouloir éloigner de lui les femmes socialistes, ce n’est, certes, rendre service ni aux femmes ni au socialisme.
L’Action, 17 septembre 1907
FEMINISM AND SOCIALISM
The International Socialist Congress in Stuttgart voted in favor of women’s suffrage and eligibility for office. This is no longer news to anyone. But it is not too late to discuss it, since, just recently, in L’Humanité, Citizen Bracke devoted a substantial article to it, which seems to me to warrant discussion.
And first of all, I declare that I wholeheartedly applaud the second part of this article.
Responding to those who fear that women’s suffrage will encourage reaction, our colleague considers such fear greatly exaggerated, and claims that women, on the contrary, when they throw themselves into the fray, bring “an element of forward impetus.” Then he adds — and I wish to quote his words verbatim here:
“When it (this fear) were to be borne out by reality, I would say: all the more reason. What use is universal suffrage to us socialists? Engels has said: It’s a thermometer. It measures the degree of organization and zeal of the working class. If it were to show us that this working class — which includes women — is less close than we believe to the boiling point, that would be a reason for us to redouble our efforts and propaganda. That is all. What good is it to close our eyes and not see that in trying to organize a class for the conquest of liberation, we are leaving half of it out?”
“Voter education happens through voting.”
Bravo! One could not have a healthier and more accurate conception of universal suffrage, which is too much advocated by some and too much reviled by others.
But that’s not what I want to dwell on. And the article by the socialist activist suggests other thoughts to me.
After defending himself against accusations of “doing feminism” by fighting for women’s suffrage, Citizen Bracke endeavors to justify a resolution of the Stuttgart Congress, which — “to avoid misunderstandings”! — “clearly distinguishes socialist action for the political rights of women from the action of bourgeois feminists,” and “makes it a duty for socialist women not to ally themselves with the latter.”
“In reality,” he declares, “the bourgeois feminist movement for women’s suffrage has almost nothing in common with the socialist movement tending towards the same goal in anything but appearance.” And, to demonstrate this, he attributes to this “bourgeois feminism” reasoning that, for my part, I do not recall ever having encountered in the writing or from the mouth of any feminist, “bourgeois” or not.
It seems to me, therefore, that in their desire to “avoid misunderstandings,” the Stuttgart delegates only succeeded in creating them. Let us try to dispel them.
First, it is inaccurate to claim that the bourgeois woman and the working woman, in their simultaneous struggle for political rights, rely, as Citizen Bracke asserts, on opposing or simply different arguments. Both pursue the same, very clear goal. They want to be able to participate, to the same degree as men, in the organization of a society of which they are equally a part. And, as long as they remain similarly deprived of what they jointly demand, while asserting identical reasons, and have an equal interest in obtaining it, it will be illogical and disastrous to try to establish subtle distinctions between them, to separate them where they agree, and where unity, which gives strength, can lead them to victory.
Furthermore, it is a mistake to believe that the chasm separating the classes is as deep in our society as it is in the male half of humankind. Two women from opposing classes can have more common interests, more similar causes for revolt and consequently more common ground, than a man and a woman from the same social class.
Too many middle-class women are, by the current family and social organization, no less destitute, less humiliated, less tormented than their working-class sisters. And the contempt — or rather, the disdainful condescension — displayed by certain oblivious and foolish “ladies” toward “working-class women” does not exceed that which most men — and workers like them, sometimes even more so — show to their life partners.
It cannot be stressed enough that we have no “ruling classes,”since all women are — or at least must be — according to the law, governed. And it is truly unjust to hold bourgeois women responsible for a state of affairs that, having always been treated as minors and incapable, they could not have helped to create, and of which they themselves are victims.
Socialist and libertarian activists who belong to the “stronger” sex too often forget — and we must constantly remind them of this — that the social question is far less simple for us women than it is for them. The struggle against capitalism, which concerns a great many women, is complicated by the struggle against masculinism — that is, against the principle of male supremacy — which concerns all women. The proletarian woman is oppressed as a woman as much as she is as a proletarian; she suffers no less from sexual prejudice than from social injustice. Hence, for her, a twofold concern, which is intertwined, on the one hand, with that of all individuals in her class, and on the other, with that of all individuals of her sex.
I will be told — I know the objection — that since the Socialist Party has included women’s demands in its program, feminism — as a special movement — ceases, for socialist women, to have a reason to exist.
Excuse me, gentlemen. How long has the Socialist Party been taking this logical step?… And wasn’t it driven to it precisely by the feminists, who managed — not without difficulty! — to make it understand that women matter, and that they are a force?…
We still have too vivid in our memory the very Christian theories professed with regard to women by some prominent socialists, which have set a school of thought; and, on the other hand, the professional hostility shown, in various circumstances, by male workers to their female comrades,… to not have any concern about what relations between the sexes may be like in the future society.
Moreover, assuming that the majority of revolutionaries are truly willing to let us take, without contestation or struggle, the place we claim in this future society, is it not permissible, in present society, to work towards conquering what humanity already possesses, and, while awaiting total liberation, to lessen our burden of everything that makes it heavier than humanity’s?
Even if feminism pursued only this goal, and achieved only this result — giving us weapons equal to those of our comrades to fight alongside them against common oppressors — it would seem to me to sufficiently justify its existence. And to try to alienate socialist women from it is certainly to serve neither women nor socialism.
L’Action, September 17, 1907
LE FÉMINISME…. TOUT COURT (1)
Combloux (Haute-Savoie).
En face de la vallée immense où les villages s’éparpillent comme des joujoux mignons sur un tapis de velours vert ; devant la ligne crénelée des cimes bleutées ou grisâtres, que le Mont-Blanc, le roi des Alpes, domine de son étincelante et formidable majesté; dans la solitude bienfaisante et sublime où m’exile la santé d’un, être cher; parmi la joie de contempler la beauté des choses, de détendre dans l’air exquis mes nerfs lassés, et, surtout, de voir peu à peu revenir, au visage du malade aimé, la couleur, l’espoir, la vie…, je garde au cœur un regret cuisant. C‘est le regret de ne m’être pas trouvée à mon poste de bataille, et d’avoir laissé s’élever, là-bas, le grand édifice d’idéal, sans y poser ma modeste pierre.
Bien que je n’apporte pas les impressions d’un témoin, et que je ne puisse dire aux lecteurs de l’Action, sur le « Congrès national des droits civils et du suffrage des femmes », que ce qu’ils ont appris, déjà, par des comptes rendus trop brefs, il ne me semble pas inopportun de parler encore d’une telle manifestation. Les réflexions qu’elle a provoquées m’y poussent, d’ailleurs, irrésistiblement.
J’avoue n’avoir pas vu sans quelque surprise réapparaître, à cette occasion, contre les femmes qui, en dépit de Proudhon, prétendent être autre chose que «ménagères ou courtisanes», des clichés si vieux, si usés, que nous les croyions à jamais ensevelis dans la poussière, et qu’il faut être de Landernau, de Pontoise… ou de Tours, pour oser les sortir encore. On nous a présenté de nouveau ‘la très ancienne « demoiselle plate à lunettes » — les lunettes étant, comme chacun sait, un objet fort ridicule sur le nez féminin, car les hommes seuls ont le droit d’avoir une mauvaise vue — et son ordinaire pendant, la « vaste dame à perruque » —qui montre en cela, d’ailleurs, un grand souci de moderne élégance, la perruque, qu’on nomme aujourd’hui « postiche », étant on ne peut plus à la mode, même pour les femmes qui ont tous leurs cheveux. — Et il s’est trouvé quelques-uns de nos « honorables » les plus récents — désireux de nous inciter à « leur laisser les luttes politiques »… et les 15.000 francs qu’elles rapportent — pour nous affirmer qu’en devenant député on risque de perdre son sexe !… Ces messieurs sont évidemment bien placés pour savoir cela. Mais ils oublient que perdre notre sexe, avec tous les inconvénients qui en dérivent, ne serait peut-être pas, pour nous femmes, un si grand malheur.
Et maintenant, trêve de plaisanteries, car nous avons des choses sérieuses à dire. Il est vraiment inouï que, après de longues discussions publiques, après les déclarations si claires, si précises de Mme Oddo-Deflou, interviewée par l’Action, des malentendus soient encore possibles sur le but réel du Congrès. C’est le droit de tous de critiquer ce but; mais ce n’est celui de personne de le dénaturer — même si on ne le dénature que pour pouvoir le louer.
La lecture du programme, la connaissance des ‘personnalités qui organisèrent la manifestation et dirigèrent les débats, suffisent à me persuader que ce Congrès fut, non pas un congrès de « bon » féminisme — ce qui, étant donné le sens que certains attachent à cet adjectif, équivaudrait un amoindrissement de l’idée — mais un congrès de « féminisme » tout court. Il a compris que le féminisme ne consiste ni uniquement dans les questions du suffrage ou du travail des femmes, ni uniquement dans celle de la réorganisation de la famille; mais qu’il est formé d’un ensemble
d’aspirations, de revendications, si étroitement liées, enchaînées, confondues, qu’il faut les admettre ou les rejeter en bloc, sans chercher à établir entre elles de subtils « distinguo ».
Certes, nous voulons la mère respectée, l‘épouse influente, l’amour triomphant. Mais nous savons que ce respect, cette influence, ce triomphe, ne seront obtenus que par le travail, qui donne, avec l’indépendance matérielle, l’indépendance morale, et garantit le libre choix du cœur. Et, pour que le travail soit lui-même libéré, pour qu’il soit ennobli et réhabilité, rendu facile et joyeux, il faut que la travailleuse ait, comme le travailleur, voix consultative et délibérative dans toutes les assemblées où s’élaborent les institutions dont dépend en grande partie sa destinée. — De là, pour les féministes, la nécessité d’une triple action : civile, économique, politique ;’et, à la base de tout, d’une action éducative, sans laquelle nulle réforme n’est possible, et qui, lentement, sûrement, fait pénétrer dans les cerveaux une conception plus juste, plus noble, plus humaine, des rapports entre les sexes, et entre les individus.
Tous les féministes ne professent point les mêmes opinions politiques ou sociales, ni les mêmes doctrines philosophiques. Mais il est une idée sur laquelle ils ne peuvent, sous peine de cesser d’exister, ni se mettre en désaccord, ni consentir (en principe) à aucune concession; c’est l‘idée fondamentale de l’équivalence de l’homme et de la femme devant la Nature, et de leur égalité devant la Société. Et j’entends par « égalité », non pas quelque uniformisation ennuyeuse, absurde, et d’ailleurs irréalisable, mais la possibilité égale pour tous les êtres de se développer intégralement dans le sens de leurs aspirations, accentuant ainsi les différences individuelles d’où résultent l’infini progrès et l’universelle harmonie.
L’Action. 15 juillet 1908.
1. Réponse à un article de M. René Besnard, député de Tours, intitulé « Le Bon Féminisme ».
FEMINISM… JUST FEMINISM (1)
Combloux (Haute-Savoie).
Facing the immense valley where villages are scattered like charming toys on a carpet of green velvet; before the crenellated line of bluish or grayish peaks, which Mont Blanc, the king of the Alps, dominates with its sparkling and formidable majesty; in the soothing and sublime solitude to which the health of a loved one exiles me; amidst the joy of contemplating the beauty of things, of relaxing my weary nerves in the exquisite air, and, above all, of seeing color, hope, and life gradually return to the face of my beloved, who is ill… I harbor a burning regret in my heart. It is the regret of not having been at my post, and of having allowed the great edifice of the ideal to rise there, without laying my humble stone.
Although I am not offering the impressions of a witness, and I can only tell the readers of L’Action about the “National Congress of Civil Rights and Women’s Suffrage” what they have already learned from overly brief reports, it does not seem inappropriate to speak again about such an event. The reflections it has provoked, moreover, compel me to do so irresistibly.
I confess I was somewhat surprised to see the reappearance, on this occasion, of clichés so old and worn out that we thought them forever buried in the dust, against women who, despite Proudhon, claim to be anything other than “housewives or courtesans,” and that one would have to be from Landerneau, Pontoise… or Tours, to dare trot them out again. We were presented once more with the very old “flat-faced lady with glasses” — glasses being, as everyone knows, a rather ridiculous object on a woman’s nose, since only men have the right to have poor eyesight — and its usual counterpart, the “large lady with a wig” — which, incidentally, demonstrates a great concern for modern elegance, the wig, which we now call a “hairpiece,” being extremely fashionable, even for women who have all their hair. And some of our most recent “honorable members” — eager to persuade us to “leave the political battles to them”… and the 15,000 francs they bring in — have come along to tell us that becoming a member of parliament risks losing one’s sex! These gentlemen are obviously in a good position to know this. But they forget that losing our sex, with all the inconveniences that entails, might not be such a great misfortune for us women.
And now, enough of this nonsense, because we have serious matters to discuss.
It is truly astonishing that, after lengthy public discussions, after the clear and precise statements of Mme Oddo-Deflou, interviewed by L’Action, misunderstandings are still possible regarding the true purpose of the Congress. Everyone has the right to criticize this purpose; but no one has the right to distort it — even if the distortion is only done in order to praise it.
Reading the program and knowing the personalities who organized the event and led the debates is enough to convince me that this Congress was not a congress of “good” feminism — which, given the meaning some attach to this adjective, would amount to a diminishment of the idea — but simply a congress of “feminism” tout court. It understood that feminism consists neither solely of questions of women’s suffrage or employment, nor solely of the reorganization of the family; but that it is made up of a whole ensemble of aspirations, demands, so closely linked, chained, confused, that they must be admitted or rejected en bloc, without seeking to establish subtle “distinctions” between them.
Certainly, we want the mother respected, the wife influential, love triumphant. But we know that this respect, this influence, this triumph, will only be achieved through labor, which, along with material independence, provides moral independence and guarantees the free choice of the heart. And, for labor itself to be liberated, ennobled and rehabilitated, made easy and joyful, the working woman, like the working man, must have a consultative and deliberative voice in all the assemblies where the institutions upon which her destiny largely depends are created. — Hence, for feminists, the necessity of a threefold action: civil, economic, and political; and, at the foundation of everything, of educational action, without which no reform is possible, and which, slowly and surely, instills in minds a more just, nobler, and more humane conception of the relationships between the sexes and between individuals.
Not all feminists profess the same political or social opinions, nor the same philosophical doctrines. But there is one idea on which they cannot, under penalty of ceasing to exist, disagree, nor (in principle) consent to any concessions: the fundamental idea of the equivalence of man and woman before Nature, and of their equality before Society . And by “equality” I mean not some tedious, absurd, and moreover unrealizable standardization, but the equal possibility for all beings to develop fully in accordance with their aspirations, thus accentuating the individual differences from which infinite progress and universal harmony result.
L’Action, July 15, 1908.
1. Response to an article by Mr. René Besnard, Member of Parliament for Tours, entitled “Good Feminism.”
II
LIBERTÉ POLITIQUE
APRÈS LA BATAILLE
Voici terminée la grande bataille,… la bataille qui, tous les quatre ans, et pendant plusieurs semaines, mobilise les forces vives de l’armée des militants. Le résultat est une éclatante victoire pour le Socialisme, pour la libre pensée, pour tout ce que nous défendons ici.
En ce qui concerne, la cause qui particulièrement m’occupe et me passionne : l’émancipation de la femme, l’évasion dans le soleil de l’antique prisonnière, sur qui, malgré trente—cinq ans d’illusoire République, les lois et les préjugés verrouillent encore leurs lourdes portes,… peut-être n’est-il pas indifférent de rechercher si nous avons quelques motifs de nous réjouir et d’espérer.
Du bord des flots bleus et chantants où, après trois semaines d’ardente propagande, je goûtais un repos nécessaire, j’ai suivi de loin, en spectatrice, les péripéties de la lutte. Et sans doute n’en suis-je aujourd’hui que plus à même de juger sainement, impartialement, les faits.
Je constate d’abord ceci : c’est que rarement les femmes ont pris à cette lutte une part aussi active. En plus d’une circonscription, on les a vues mener campagne pour ou contre tel candidat, suspect de favoriser ou d’entraver l’effort des militantes. Ailleurs, elles se contentaient d’affirmer, par leur présence, l’intérêt qu’elles prennent au sort de la Nation. A Lyon, mon excellente amie Odette Laguerre entraînait les institutrices dans les réunions électorales, et le candidat, flatté, « se croyait obligé de faire, m’a—t-elle dit, des déclarations féministes ».
D’autre part, diverses manifestations — toujours louables quant au fond, sinon très adroites dans la forme — attirèrent l’attention publique. Et les affiches apposées sur les murs de Paris par les soins de la « Solidarité des Femmes », résumant toute la question en une formule brève et claire, forcèrent les plus indifférents a parler du vote féminin.
Il n’est pas jusqu’au zèle extraordinaire des dames de la « Patrie Française » qui ne me semble digne d’être signalé. Non point que, libre penseuse, je ne déplore de voir ce zèle se dépenser pour une cause que je juge mauvaise; et que, féministe, je ne m’attriste du peu de clairvoyance de ces dames, servant leurs pires ennemis, et travaillant à consolider les puissances qui les ont asservies. Mais chaque fois que des femmes, comprenant qu’elles ont leur mot à dire en toutes choses, osent sortir du cercle étroit des occupations ménagères ou des frivoles mondanités, pour se mêler à la vie sociale,… je ne puis m’empêcher de trouver le geste intéressant et significatif.
Et si, à tout cela, nous ajoutons le succès de quelques-uns de nos meilleurs amis, de quelques-uns des très rares hommes capables de défendre notre cause, et dont certains ont déjà fait leurs preuves, des citoyens Allemane, Viviani, Beauquier, Meslier, Magnaud, Rozier, Justin-Godard (que ceux que j’oublie me pardonnent), nous pouvons nous déclarer satisfaites,… relativement, et en attendant mieux.
La presse, bien entendu, n’est pas restée muette sur un sujet auquel les événements prêtaient un tel regain d’actualité. Adversaires et partisans ont cru devoir exposer leurs « raisons » —pas toujours dignes de ce nom. Dans la Patrie, une enquête : « La Femme doit—elle voter ? » a déterminé quelques réponses qui, pour n’être pas très nouvelles, n’en sont pas moins très suggestives. J’ai sous les yeux deux morceaux particulièrement savoureux.
D’abord, un « distingué confrère » — qui s’est distingué surtout par ses fréquentes… conversions, Coïncidant avec ses villégiatures à Sainte-Aune — affirme, avec la gravité qui convient à un pince-san-rire, que l’extension aux femmes du suffrage improprement nommé universel, entraînerait fatalement pour les hommes l’obligation d’accoucher à leur tour !… — Hélas ! que n’est-ce possible !… Ils deviendraient tous néo—malthusiens.
Ensuite, c’est un simple « lecteur » — exemple vivant de ce que peut produire la lecture quotidienne d’un « organe de la défense nationale » — qui nous sert cette perle, enchâssée parmi d’autres :
« Il est clair que la femme, devenue électrice, sera de « droit éligible. Figurez-vous la femme—député siégeant à la Chambre, son enfant dans les bras, à moins qu’elle ne l’abandonne à des soins mercenaires ! Ne sera-ce pas le comble du ridicule? »
En effet. Une femme de quarante a quarante-cinq ans — âge avant lequel il est rare que les hommes « siègent à la Chambre » —portant dans ses bras son enfant, vraisemblablement âgé d’une vingtaine d’années, nous paraîtrait, à nous aussi, « le comble du ridicule ».
Mais, quand on est lecteur de la Patrie, on ne pense pas à tout. On ne se dit pas qu’il arrive ‘un jour où les petits, devenus grands, quittent les bras de leur maman ; qu’à l’âge où sont élus la plupart de nos « honorables », une femme peut être grand-mère ; et que, d’ailleurs, quand bien même on choisirait des députées de vingt-cinq ans, celles-ci ne seraient sans doute pas plus gênées par leurs enfants pour « siéger à la Chambre » , que les ouvrières ne le sont par les leurs pour aller à l’atelier, les « dames de magasin » pour se rendre a leur « rayon », les institutrices pour faire leur classe, les dévotes pour se livrer à leurs pieux exercices, et les mondaines pour courir à leurs fêtes, voire même pour assister, en spectatrices, de la tribune du public, aux grandes premières du Palais-Bourbon.
Et cette idée ne vient pas à l’esprit, que, la fonction de député n’étant pas obligatoire, celles qui ne se trouvent pas en état de l’exercer, n’auront qu’à ne pas la solliciter; et enfin, que soi, électeur, on sera toujours libre de ne pas donner sa voix au candidat ou à la candidate qui, pour une raison quelconque, ne semblerait pas apte à remplir son mandat.
Du côté des libres penseurs, la discussion change d’allure et de base. Les enfants ne sont plus en cause. Il ne s’agit plus de savoir si l’exercice des droits politiques est compatible avec les devoirs maternels, et si le temps que passeraient les ménagères à déposer, tous les quatre ans, dans l’Urne solennelle, un petit morceau de papier, serait préjudiciable au pot-au-feu. On se demande seulement comment les femmes voteraient !… ce qui — il faut le reconnaître—n’a rien à faire dans, la question.
Et ce n’est point sans chagrin que j’ai trouvé, dernièrement, sous la plume d’un rédacteur à l’Action — d’un collaborateur de ce journal où nous avons l’habitude de voir les choses de haut, sans nous arrêter aux limites d’un anticléricalisme étroit — le couplet trop connu sur l’incapacité actuelle des femmes à voter convenablement.
Vraiment, confrère, croyez-vous qu’elles voteraient plus mal que les hommes ?… Les églises sont pleines de femmes ? Hélas ! les cabarets sont pleins d’hommes !… Et ces milliers d’inconscients, qu’un bout de ruban hypnotise, ou dont le vote se vend pour un _verre d’alcool, vous semblent-ils plus dignes que leurs « ménagères » — si courageuses et parfois si sensées — du titre de « citoyens » ?…
Et puis — pour voir les choses d’un autre point de vue — vous qui vous déclarez partisan de l’émancipation féminine, dans le domaine économique et civil,…. avez-vous donc assez confiance en la générosité masculine pour croire que cette émancipation se réalisera sans le concours officiel des femmes à l’organisation sociale qu’elles subissent ? Ne comprenez-vous pas quel prestige leur donnerait, immédiatement, aux yeux des simples, ce titre d’ « électeur » dont l’homme s’enorgueillit naïvement ? Peut-être, alors, verrait-on moins de maris préférer, comme interlocuteur, le marchand de vin du coin à la compagne de leur vie, et répondre à celle-ci, d’un air supérieur, lorsqu’elle se permet de hasarder une timide observation ; « Tais—toi ! Tu n’y connais rien. La politique ne regarde pas les femmes. »
Les femmes, dites-vous, voteraient contre la République. Qu’en savez-vous ?… Là où elles votent, en Amérique, en Australie surtout, les socialistes ont gagné des sièges. Là où elles sont influentes, actives et respectées, le pacifisme et l’antialcoolisme sont plus en progrès que partout ailleurs. Et comment ne voyez-vous pas qu’avec le système actuel, avec leur stupide exclusion du suffrage « universel », les seules femmes influentes sont celles dont vous vous plaignez, les belles dames réactionnaires, riches et bien apparentées, qui, grâce à leur fortune et à leur situation, n’ont pas besoin d’être électeurs pour agir sur les élections,… tandis que l’immense légion des travailleuses, de celles qui n’ont pas le temps d’aller à la messe, reste, en face d’elles, complètement désarmée.
Ce qui importe, mon cher confrère, c’est que la République, pour laquelle vous tremblez, conquière la sympathie et l’estime des femmes en étendant jusqu’à elles ses bienfaits, en se montrant pour elles meilleure et plus juste que les régimes qu’elle a remplacés. C’est que, en face de l’Église misogyne, génératrice de servitude, et démasquée par nos mains vengeresses, la Pensée libre Se dresse en justicière, brisant les chaînes et secouant les jougs !… Les femmes, comme les hommes — j’en ai la conviction — accorderont leurs suffrages au parti et au candidat qui leur paraîtront les mieux disposés à défendre leurs intérêts et à respecter leurs droits. Et peut-être, citoyen Bourceret, puisque vous êtes féministe et ne craignez pas de le dire, peut-être, si les femmes votaient, compteriez-vous aujourd’hui parmi nos heureux élus.
L‘Action, 26 mai 1906.
II
POLITICAL LIBERTY
AFTER THE BATTLE
The great battle is over… the battle which, every four years, for several weeks, mobilizes the vital forces of the militant army. The result is a resounding victory for Socialism, for free thought, for everything we defend here.
As for the cause that particularly occupies and fascinates me: the emancipation of women, the escape into the sun of the ancient prisoner, on whom, despite thirty-five years of illusory Republic, laws and prejudices still lock their heavy doors,… perhaps it is not indifferent to seek whether we have some reasons to rejoice and to hope.
From the shores of the blue, singing waters, where, after three weeks of fervent propaganda, I was enjoying a much-needed rest, I followed the twists and turns of the struggle from afar, as a spectator. And no doubt this has made me all the more capable today of judging the facts soundly and impartially.
My first observation is this: rarely have women taken such an active part in this struggle. In more than one constituency, they were seen campaigning for or against a particular candidate suspected of favoring or hindering the efforts of female activists. Elsewhere, they were content to affirm, by their presence, their interest in the fate of the nation. In Lyon, my dear friend Odette Laguerre brought schoolteachers to election meetings, and the candidate, flattered, “felt obliged,” she told me, “to make feminist pronouncements.”
On the other hand, various demonstrations — always commendable in substance, if not very skillful in form — attracted public attention. And the posters affixed to the walls of Paris by the “Women’s Solidarity” group, summarizing the entire issue in a brief and clear formula, forced even the most indifferent to talk about women’s suffrage.
Even the extraordinary zeal of the ladies of the “French Fatherland” seems to me worthy of note. Not that, as a freethinker, I don’t deplore seeing this zeal expended on a cause I consider evil; nor that, as a feminist, I am not saddened by the lack of foresight of these ladies, serving their worst enemies and working to consolidate the powers that have enslaved them. But whenever women, understanding that they have a say in all things, dare to step out of the narrow circle of domestic duties or frivolous social gatherings to participate in social life… I cannot help but find the gesture interesting and significant.
And if, to all this, we add the success of some of our best friends, some of the very rare men capable of defending our cause, and some of whom have already proven themselves, citizens Allemane, Viviani, Beauquier, Meslier, Magnaud, Rozier, Justin-Godard (may those I forget forgive me), we can declare ourselves satisfied,… relatively, and while waiting for better.
The press, of course, did not remain silent on a subject to which events had given such renewed relevance. Opponents and supporters alike felt compelled to present their “reasons” — not always worthy of the name. In La Patrie, a survey entitled “Should Women Vote?” elicited some responses which, while not particularly novel, were nonetheless highly suggestive. I have before me two particularly insightful excerpts.
First, a “distinguished colleague” — who distinguished himself above all by his frequent… conversions, coinciding with his holidays in Sainte-Anne — asserts, with the gravity befitting a deadpan humorist, that the extension to women of the improperly named universal suffrage would inevitably lead to men being obliged to give birth in turn!… — Alas! why is that not possible!… They would all become neo-Malthusians.
Then, it is a simple “reader” — a living example of what daily reading of a “national defense organ”can produce — who serves us this gem, embedded among others:
“It is clear that a woman, having become a voter, will be eligible by right. Imagine a woman — a member of parliament sitting in the House, her child in her arms, unless she abandons it to mercenary care! Wouldn’t that be the height of absurdity?”
Indeed. A woman of forty to forty-five years old — an age before which it is rare for men to “sit in the House” — carrying in her arms her child, presumably in his twenties, would seem to us, too, “the height of ridiculousness.”
But, when you are a reader of La Patrie, you don’t think of everything. You don’t tell yourself that there comes a day when the little ones, having grown up, leave their mother’s arms; that at the age when most of our “honorable” people are elected, a woman can be a grandmother; and that, moreover, even if we were to choose twenty-five-year-old deputies, they would probably not be any more hindered by their children to “sit in the Chamber” than factory workers are by theirs to go to the workshop, shop assistants to go to their “department,” schoolteachers to teach their classes, devout women to engage in their pious exercises, and socialites to rush to their parties, or even to attend, as spectators, from the public gallery, the great premieres at the Palais-Bourbon.
And it does not occur to anyone that, since the function of deputy is not compulsory, those who are not able to perform it will only have to not seek it; and finally, that one, as a voter, will always be free not to give one’s vote to the candidate who, for whatever reason, does not seem capable of fulfilling his mandate.
Among freethinkers, the discussion shifts in tone and focus. Children are no longer the issue. The question is no longer whether exercising political rights is compatible with maternal duties, or whether the time housewives would spend depositing a small piece of paper in the solemn ballot box every four years would be detrimental to their cooking. The only question is how women would vote! … which — it must be admitted — has no bearing on the matter.
And it was not without sorrow that I recently found, in the pen of an editor at L’Action — a contributor to this newspaper where we are used to seeing things from a high perspective, without stopping at the limits of a narrow anticlericalism — the all-too-familiar refrain about the current inability of women to vote properly.
Truly, my colleague, do you believe they would vote worse than men?… Churches are full of women? Alas! Taverns are full of men!… And these thousands of unconscious souls, hypnotized by a piece of ribbon, or whose vote is sold for a glass of alcohol, do they seem to you more worthy than their “housewives” — so courageous and sometimes so sensible — of the title of “citizens”?…
And then t o look at things from another perspective — you who declare yourself a supporter of women’s emancipation, in the economic and civil spheres… do you really have enough faith in male generosity to believe that this emancipation will be achieved without women’s official participation in the social organization they are subjected to? Don’t you understand the immediate prestige that the title of “voter,” of which men are so naively proud, would give them in the eyes of ordinary people? Perhaps then, we would see fewer husbands preferring the local wine merchant to their wife as a conversational partner, responding to her with a superior air when she dares to make a timid observation: “Shut up! You don’t know anything about it. Politics is none of women’s business.”
You say women would vote against the Republic. What do you know about it?… Where they vote, in America, especially in Australia, socialists have won seats. Where they are influential, active, and respected, pacifism and anti-alcoholism are more prevalent than anywhere else. And how can you not see that with the current system, with their stupid exclusion from “universal” suffrage, the only influential women are those you complain about, the beautiful, reactionary, wealthy, and well-connected ladies who, thanks to their fortune and position, don’t need to be voters to influence elections… while the vast legion of working women, those who don’t have time to go to Mass, remain completely powerless in the face of them.
What matters, my dear colleague, is that the Republic, for which you tremble, wins the sympathy and esteem of women by extending its benefits to them, by proving itself better and more just than the regimes it replaced. It is that, faced with the misogynistic Church, breeder of servitude, and unmasked by our avenging hands, Free Thought rises up as a righteous avenger, breaking the chains and shaking off the yokes!… Women, like men — I am convinced of this — will cast their votes for the party and the candidate who seem best disposed to defend their interests and respect their rights. And perhaps, Citizen Bourceret, since you are a feminist and do not hesitate to say so, perhaps, if women voted, you would count yourself today among our fortunate elected representatives.
L’Action, May 26, 1906.
ENCORE LE SUFFRAGE DES FEMMES
La question du suffrage des femmes continue à défrayer les chroniques de la presse de tous les partis.
La semaine dernière, ici même, mon excellent confrère Armand Charpentier reprenait, en y ajoutant la saveur de son interprétation personnelle, deux idées intéressantes que j’ai eu, maintes fois déjà, l’occasion de discuter, et dont notre amie Odette Laguerre nous entretenait il y a peu de temps.
Celle de l’éligibilité des femmes, précédant leur électorat — qu’a formulée, le premier, je crois, dans l’Almanach féministe, un des plus ardents et des plus sympathiques défenseurs de notre cause (1) — ne me paraît pas soulever d’objections fondamentales.
Proposer de rendre la femme d’abord éligible, est certainement un bon moyen de « mettre au pied du mur » tous ceux qui, prétendant nous approuver « au fond », être d’accord avec nous « en principe », se retranchent, dès qu’on parle de réalisation, derrière un commode opportunisme, et invoquent la « raison d’Etat », le salut de la République !…
Leurs arguments de circonstance — valables peut-être, en apparence, lorsqu’il s’agit d’électorat — s’évanouissent complètement devant la question d’éligibilité. La femme candidate, n’ayant affaire qu’à des électeurs masculins, devra leur présenter toutes les garanties. Il est même probable que ceux-ci se montreraient pour elle infiniment plus sévères que pour ses concurrents de l‘autre sexe ;… car il est entendu que les femmes — au moins lorsqu’elles aspirent à un rôle dans la vie publique — doivent avoir toutes les perfections, et que nulle faiblesse,‘ nulle erreur, nulle infériorité d’aucune sorte, ne peut leur être pardonnée.
Et précisément, je me demande s’il se trouverait, à l‘heure actuelle — même parmi les « libres penseurs » — assez d’hommes débarrassés du très religieux préjugé de sexe, pour préférer, comme mandataire, une femme de valeur à un homme médiocre ; et si, par conséquent, ce droit à l’accès des parlements ne resterait pas, pour nous, absolument platonique.
Quant au suffrage restreint des femmes, à la
réforme bâtarde et boiteuse qui consisterait à ne faire justice qu’à une partie du sexe sacrifié, …j’ai dit ce que j’en pense, autrefois, ici même, à propos d’une pétition ouverte, par un groupe féministe, et tendant à obtenir l’exercice des droits politiques pour les femmes célibataires, veuves ou divorcées — c’est-à-dire d’une part, à rendre plus profonde la déchéance légale de la femme mariée; et, d’autre part, à jeter dans la balance électorale quelques milliers de voix congréganistes, tandis que les libres penseuses demeureraient, pour la plupart, muettes et désarmées.
Je l’ai redit, plus récemment, dans les Annales de l’Ariège, lorsque mon vieil ami Darnaud — le militant octogénaire qui, là-bas, tout doucement, défriche les cerveaux bourgeois, et, par son « Courrier féministe », jette, chaque semaine, quelques bons grains — proposa de reconnaître la qualité de « citoyennes » aux «femmes d’élite » seulement, savoir :
A celles qui ont le titre d’avocat, de médecin, de professeur ;
A celles qui ont le brevet supérieur de l‘enseignement primaire ;
A celles qui brillent dans les lettres, dans les sciences, dans les arts ;
A celles qui sont décorées de la Légion d’honneur.
Et bien! je veux le répéter encore, malgré toute la sympathie que m’inspire l’aimable vieillard, un tel projet me semble devoir être énergiquement combattu.
Outre qu’il est injurieux pour mon sexe, en n’accordant qu’aux meilleures d’entre nous — ou ‘ du moins réputées telles — des droits dont jouit sans conteste le dernier des ivrognes mâles; en faisant à Mme Curie — pour ne prendre qu’un exemple — la grâce de l’élever au rang d’un rond-de-cuir ou d’un palefrenier quelconque ;… outre que, d’autre part, l’application m’en paraisse malaisée— pour ne pas dire tout à fait impossible—… je le juge parfaitement contraire à nos principes démocratiques, et, de plus — c’est là sans doute ce qui touchera davantage son « parrain » — préjudiciable et peut-être funeste à la cause laïque et républicaine.
Car, enfin, comment se fera ce « triage » des électrices ?… Quel sera le jury, le tribunal suprême, chargé de décerner les brevets de «femmes d’élite» et de désigner celles qui, selon lui, « brillent dans les lettres, les sciences ou les arts » ?… Ne pouvons-nous pas craindre que certaines femmes, qui doivent à leur fortune, à leurs relations, à leur situation mondaine, une grande partie de leur notoriété, obtiennent leurs « droits » beaucoup plus facilement que les plus distinguées militantes du socialisme, de la libre pensée ; et que ce soit là, encore, un triomphe pour la réaction ?…
D’autre part, je ne suis pas sûre que la demoiselle de « bonne famille », à qui l’aisance de ses parents a permis d’acquérir son « brevet supérieur », soit plus capable de voter que la courageuse ouvrière, si souvent pleine de bon sens, mais qui a dû, pour gagner sa vie, quitter l’école à douze ans.
Un suffrage féminin d’où seraient exclues les femmes prolétaires, l’immense légion des travailleuses manuelles, de toutes celles à qui l’âpre lutte ne permet pas d’être brevetées, diplômées ou décorées — ni même élèves de ces « lycées » en lesquels Charpentien met tout son espoir, oubliant qu’ils ne s’adressent qu’à une infime minorité bourgeoise — toutes celles qui ont pâli sur la machine plus que sur les livres, dont les pauvres bras ont porté plus de marmots que de lauriers, dont la poitrine flétrie a reçu plus de coups de poing que de médailles — mais qui n’en ont pas moins besoin — au contraire ! — de se défendre contre le patron qui les exploite ou le mari qui les maltraite — … un tel suffrage féminin m’apparaîtrait comme une comédie indigne de notre République !
Ah! croyez-moi, mes chers amis! Allons jusqu’au bout de l’Idée? Ne nous arrêtons pas à des demi-mesures, toujours injustes et souvent dangereuses. Pourquoi donc établir, parmi les citoyennes, des hiérarchies et des catégories ?… puisque — théoriquement au moins — il n’en existe plus parmi les citoyens. Toute la question, me semble-t-il, se résume en ces quelques mots : L’homme et la femme faisant, au même titre, partie de la société, il n’y a aucune raison pour qu’ils ne prennent point part, au même degré, à l’organisation de cette société.
Et puisque, hélas ! chez l’un comme chez l’autre, la plupart sont peu dignes des «droits» qu’ils exercent ou réclament,… sachons, nous, les militants, les pionniers, les avant-coureurs — c’est notre rôle et notre raison d’être — sachons créer, dans l’une et l’autre moitiés de l’Humanité, par une active propagande, une vigilance de tous les instants, un invincible acharnement, des êtres raisonnables, éclairés, conscients, capables de marcher ensemble à l’assaut de toutes les bastilles !
Etant donnée la lenteur avec laquelle s’élaborent les réformes les plus simples, les plus utiles, les plus urgentes,… d’ici à ce que le suffrage des femmes, réclamé dès aujourd’hui sans restriction et sans arrière-pensée, passe dans le domaine des faits,… nous avons largement le temps d’accomplir, de parachever, notre besogne éducatrice.
L’Action, 8 juin 1906.
1. Le statuaire Henri Godet
WOMEN’S SUFFRAGE AGAIN
The issue of women’s suffrage continues to make headlines in the press of all parties.
Last week, right here, my excellent colleague Armand Charpentier took up again, adding the flavor of his personal interpretation, two interesting ideas that I have had the opportunity to discuss many times already, and which our friend Odette Laguerre spoke to us about a short time ago.
The one concerning the eligibility of women, preceding their electorate — which was formulated, I believe, first in the Almanach féministe by one of the most ardent and sympathetic defenders of our cause (1) — does not seem to me to raise any fundamental objections.
Proposing to make women eligible first is certainly a good way to “back into a corner all those who, while claiming to approve of us “deep down” and agree with us “in principle,” retreat, as soon as we talk about implementation, behind convenient opportunism and invoke “reasons of state” and the salvation of the Republic!
Their circumstantial arguments — perhaps valid, superficially, when it comes to the electorate — vanish completely before the question of eligibility. The female candidate, dealing only with male voters, will have to offer them every guarantee. It is even likely that they would be infinitely more severe with her than with her male competitors;… for it is understood that women — at least when they aspire to a role in public life — must possess every perfection, and that no weakness, no error, no inferiority of any kind can be forgiven them.
And precisely, I wonder if there would be, at present — even among the “free thinkers” — enough men freed from the very religious prejudice of sex, to prefer, as a representative, a woman of value to a mediocre man; and if, consequently, this right of access to parliaments would not remain, for us, absolutely platonic.
As for women’s restricted suffrage, the bastard and lame reform which would consist of doing justice only to a part of the sacrificed sex, …I said what I think of it, once, here, about an open petition, by a feminist group, tending to obtain the exercise of political rights for single, widowed or divorced women — that is to say, on the one hand, to make the legal degradation of the married woman deeper; and, on the other hand, to throw a few thousand congregational votes into the electoral balance, while the freethinkers would remain, for the most part, mute and disarmed.
I said it again, more recently, in the Annals of Ariège, when my old friend Darnaud — the octogenarian activist who, over there, is gently clearing the bourgeois minds, and, through his “Feminist Courier,” scatters a few good seeds every week — proposed recognizing the quality of “citizens” only for “elite women,” namely:
To those who hold the title of lawyer, doctor, professor;
To those who have the higher diploma of primary education;
To those who excel in literature, science, and the arts;
To those who are decorated with the Legion of Honor.
Well! I want to repeat it again, despite all the sympathy I feel for the kind old man, such a project seems to me to have to be vigorously opposed.
Besides the fact that it is insulting to my sex, by granting only to the best among us — or at least those considered as such — rights which are undoubtedly enjoyed by the lowest of male drunkards; by doing Madame Curie — to take only one example — the favor of raising her to the rank of a bureaucrat or some other stable boy;… besides the fact that, on the other hand, its application seems to me difficult — not to say completely impossible —… I judge it perfectly contrary to our democratic principles, and, moreover — this is undoubtedly what will affect its “godfather” more — prejudicial and perhaps fatal to the secular and republican cause.
For, in the end, how will this “sorting” of female voters be carried out?… What will be the jury, the supreme tribunal, charged with awarding the titles of “elite women” and designating those who, in its opinion, “shine in literature, science, or the arts”?… Should we not fear that certain women, who owe a large part of their renown to their wealth, their connections, their social standing, will obtain their “rights” much more easily than the most distinguished activists of socialism and freethinking; and that this will be, once again, a triumph for reaction?…
On the other hand, I am not sure that the young lady from a “good family,” whose parents’ comfort allowed her to acquire her “advanced diploma,” is more capable of voting than the courageous working woman, so often full of common sense, but who had to leave school at twelve to earn a living.
A women’s suffrage that would exclude proletarian women, the immense legion of manual laborers, all those whom the bitter struggle does not allow to be certified, graduated or decorated — nor even students of those “lycées” in which Charpentien places all his hope, forgetting that they are only for a tiny bourgeois minority — all those who have toiled more at the machine than with books, whose poor arms have borne more children than laurels, whose withered breasts have received more blows than medals — but who nonetheless need — on the contrary! — to defend themselves against the boss who exploits them or the husband who mistreats them — … such a women’s suffrage would appear to me as a farce unworthy of our Republic!
Ah! Believe me, my dear friends! Let us pursue this idea to its logical conclusion. Let us not settle for half-measures, which are always unjust and often dangerous. Why then establish hierarchies and categories among female citizens?… since — theoretically at least — none exist among male citizens. The whole question, it seems to me, boils down to these few words: Since men and women are equally part of society, there is no reason why they should not participate, to the same degree, in the organization of that society .
And since, alas! in both countries , most are hardly worthy of the “rights” they exercise or claim,… let us, the activists, the pioneers, the forerunners — it is our role and our reason for being — let us create, in both halves of Humanity, through active propaganda, constant vigilance, and invincible tenacity, reasonable, enlightened, conscious beings, capable of marching together to storm all the bastions!
Given the slowness with which the simplest, most useful, most urgent reforms are being developed, … until women’s suffrage, demanded today without restriction and without ulterior motive, becomes a reality, … we have plenty of time to accomplish, to complete, our educational work.
L’Action, June 8, 1906.
1. The sculptor Henri Godet
LA POLITIQUE ET LA BEAUTÉ
Les femmes-députés de Finlande ont fait couler — c’était inévitable — des flots d’encre… et de fiel. Et messieurs les journalistes ont, une fois de plus, donné libre cours à leurs fantaisies coutumières sur l’obligatoire « disgrâce» des femmes qui savent être autre chose que des servantes ou des poupées. Les dix-neuf élues d’Helsingfors sont toutes — nous disent-ils — remarquablement laides. Si cela est vrai, je le regrette, car la beauté est un don précieux et souhaitable. Mais, outre que je ne suis pas bien sûre que cela soit vrai — n’ayant qu’une confiance limitée dans l’affirmation de nos reporters il me semble que, à défaut de la fameuse « galanterie française » qui, de plus en plus, devient une légende, la générosité la plus élémentaire exigeait qu’on n’insistât point sur ce détail, et qu’on n’écrivît point des phrases comme celle-ci :
« Qui décrira les nez « en pied de marmite » chevauchés par de calamiteux lorgnons, et les mentons crochus, les bouches édentées où n’apparaissent plus, au coin d’un redoutable sourire, que quelques vieux chicots crénelés ; et les visages couperosés ou jaunâtres, les physionomies en « coin de rue », et les petits yeux vérons ou pers, laissant filtrer un regard réfrigérant comme un courant d’air ?… » (Ludovic Naudeau, le Journal du 6 juin.)
Ah ! messieurs ! si nous voulions vous éplucher de cette façon, vous passer au crible d’une critique aussi sévère que la vôtre, quels tableaux humoristiques nous pourrions, nous aussi, tracer à vos dépens ! Et quel amusant « jeu de massacre » nous fournirait le Parlement de n’importe quel pays !… Mais nous sommes meilleures que vous. Nous vous reconnaissons le droit à la laideur,… bien que, de celui-là, comme des autres, vous abusiez trop volontiers.
Et si beaucoup de nos « honorables » n’offrent aucune ressemblance avec Apollon, non seulement il ne nous vient pas à l’idée de leur en faire un grief, mais nous ne songeons pas un instant à établir une corrélation entre leur pauvreté plastique et leur richesse intellectuelle, n’étant pas très certaines qu’un élu possède forcément celle-ci.
« Pourquoi — ajoute notre galant confrère — poser en principe qu’une femme doive opter entre la raison et la beauté ?… »
Pourquoi? en effet, je vous le demande, pourquoi, monsieur, posez-vous ce principe ? Et, aussi, pourquoi diable allez—vous en Finlande faire vos études sur les rapports de la beauté et de l’intelligence ?
Et encore, pour finir, une dernière question :
Vous voudriez, dites—vous, « pressentir et saluer l’avènement de la sur-femme, Minerve et Vénus : celle dont le cœur généreux battra dans la magnificence d’un corps de déesse, celle dont les yeux aimants s’illumineront de pensée ; la sur-femme, la suprême consolatrice, superbe dans la sérénité de sa conscience, de sa liberté et de sa beauté » !
Peste! monsieur, vous n’êtes pas difficile ! Et nous aussi, nous voudrions bien cela. Mais, s‘il vous plaît, où sont les hommes dignes d’une semblable femme ?
L’Action, 25 juin 1907.
POLITICS AND BEAUTY
The female members of parliament in Finland have inevitably stirred up a torrent of ink… and venom. And the journalists have, once again, given free rein to their customary fantasies about the obligatory “disgrace” of women who know how to be more than servants or dolls. The nineteen elected representatives from Helsingfors are all — they tell us — remarkably ugly. If this is true, I regret it, for beauty is a precious and desirable gift. But, besides the fact that I am not entirely sure it is true — having only limited confidence in the assertions of our reporters — it seems to me that, in the absence of the famous “French gallantry,” which is increasingly becoming a myth, the most basic generosity would have required that this detail not be dwelled upon, and that sentences like this one not be written:
“Who can describe the “snub” noses straddled by calamitous pince-nez, and the hooked chins, the toothless mouths where only a few old, jagged stumps appear at the corner of a fearsome smile; and the ruddy or yellowish faces, the “street corner” physiognomies, and the small, hazel or blue eyes, letting through a gaze as chilling as a draft of air?… ” (Ludovic Naudeau, the Journal of June 6.)
Ah, gentlemen! If we were to dissect you in this way, to subject you to a critique as severe as your own, what humorous tableaux we too could paint at your expense! And what an amusing “gameof carnage the Parliament of any country would provide us with!… But we are better than you. We grant you the right to ugliness… although, of this right, as of others, you abuse it all too readily.
And if many of our “honorable” ones bear no resemblance to Apollo, not only does it not occur to us to hold it against them, but we do not for a moment think of establishing a correlation between their physical poverty and their intellectual richness, not being very certain that an elected official necessarily possesses the latter.
“Why,” adds our gallant colleague, “should we assume that a woman must choose between reason and beauty?”
Why? Indeed, I ask you, why, sir, do you posit this principle? And also, why on earth are you going to Finland to study the relationship between beauty and intelligence?
And finally, one last question:
You would like, you say, “to foresee and welcome the advent of the superwoman, Minerva and Venus: she whose generous heart will beat in the magnificence of a goddess’s body, she whose loving eyes will light up with thought; the superwoman, the supreme comforter, superb in the serenity of her conscience, her freedom and her beauty”!
Damn it, Sir! You’re not hard to please! And we’d like that too. But, please, where are the men worthy of such a woman?
L’Action, June 25, 1907
ENCORE UNE !!
Tout le monde, aujourd’hui, collectionne quelque chose. Moi, je collectionne les perles. — Oh ! non point les perles concrètes, réelles, que produisent les huîtres malades; mais les perles abstraites, spirituelles (ne pas confondre les deux acceptions de ce mot), qui se forment aussi naturellement dans certains cerveaux humains.
J’en ai déjà, ici même, présenté de remarquables, issues de différentes sources, aux lecteurs de l’Action. Et voici qu’aujourd’hui une modeste revue familiale, dans sa « Chronique » sur « les Suffragettes », m’offre une rare occasion d’enrichir mon écrin. .
Après avoir réfuté, comme le ferait la meilleure des féministes, les arguments qu’on invoque d’ordinaire contre le suffrage féminin; après être allé jusqu’à dire « que les électrices pourraient accomplir d’importantes et très utiles réformes », l’auteur de ce morceau humoristique n’hésite pas à se déclarer, malgré tout, adversaire du vote des femmes.
Pourquoi ?… Lecteurs, je vous le donne en mille!
Parce que, selon lui, les salons où l’on cause de chiffons et de potins perdraient tout leur charme et leur agrément, le jour où ces conversations frivoles feraient place à de graves discussions politiques ! — Car notre « chroniqueur » ne suppose pas un instant que les électrices pourraient, comme les électeurs, s’occuper quelquefois d’autre chose que des élections.
Hé quoi ! monsieur, c’est à une considération de ce genre que vous immolez l’intérêt public ! que vous sacrifiez les « importantes et très utiles réformes » que, selon vos propres paroles, accompliraient les électrices ! Fi! l’abominable égoïste et le mauvais citoyen que vous êtes!
D’ailleurs, êtes-vous bien sûr que, aujourd’hui déjà, on ne parle pas politique dans les « salons » pour lesquels vous tremblez ?… Et puis, avez-vous fait le compte des femmes qui ont un « salon » ?… Et avez-vous songé à celles, infiniment plus nombreuses, qui, n’en ayant pas, ne peuvent, à ce point de vue, rien perdre, ni rien faire perdre à leurs amis…
Mais ce n’est pas tout encore. Et l’ennemi des « suffragettes » a d’autres sujets de crainte. Le vote des femmes lui apparaît comme un danger pour leur beauté !… Car la politique, assure-t-il, les obligerait à la violence (étant électeur, il doit s’y connaître). Et la violence sied très mal aux femmes, de quelque façon qu’elle se manifeste. Qu’en pensez-vous, admirateurs de nos grandes tragédiennes, des Rachel, des Sarah Bernhardt, des Segond-Weber ?
Et, pour appuyer sa thèse, notre professeur d’esthétique termine sa leçon par ces lignes ineffables:
« J’ai assisté, il y a deux ans, ou trois, à une conférence de Mme X… C’est une femme jolie, au visage gracieux. Elle disait des choses violentes et sectaires. Peu n’importaient, d’ailleurs, les opinions qu’elle proclamait ; sa violence répandait une gêne dans l’auditoire; son loquence la rendait laide. »
Et voilà la perle des perles !… Personne ne comprendra jamais comment « l’éloquence » qui embellit les hommes laids, peut enlaidir une jolie femme.
L’Action, 28 décembre 1907.
ONE MORE!!
Everyone today collects something. Me, I collect pearls. — Oh! not the concrete, real pearls produced by diseased oysters; but the abstract, spiritual pearls (do not confuse the two meanings of this word), which also form naturally in certain human brains.
I have already presented some remarkable ones, from various sources, to the readers of l’Action here. And now, a modest family magazine, in its “Chronicle” on “the Suffragettes,” offers me a rare opportunity to enrich my collection.
After refuting, as the best of feminists would, the arguments usually invoked against women’s suffrage; after going so far as to say “that female voters could accomplish important and very useful reforms,” the author of this humorous piece does not hesitate to declare himself, despite everything, an opponent of women’s suffrage.
Why?… Readers, I’ll give you a thousand guesses!
Because, according to him, the salons where people talk about clothes and gossip would lose all their charm and appeal the day these frivolous conversations gave way to serious political discussions! — For our “columnist” does not suppose for a moment that female voters could, like male voters, sometimes be concerned with something other than elections.
What! Sir, is it to a consideration of this kind that you sacrifice the public interest! That you sacrifice the “important and very useful reforms” that, according to your own words, the female voters would carry out! Fie! You abominable egoist and bad citizen!
Besides, are you quite sure that politics isn’t even discussed in the “salons” you’re so worried about?… And have you counted the number of women who have a “salon”?… And have you considered the infinitely more numerous women who, not having one, can, from this point of view, lose nothing, nor cause their friends to lose anything?
But that’s not all. And the enemy of the suffragettes has other causes for fear. Women’s suffrage appears to him as a danger to their beauty!… For politics, he asserts, would force them into violence (being a voter, he must know something about it.) And violence is very ill-suited to women, in whatever form it manifests itself. What do you think, admirers of our great tragediennes, of Rachel, Sarah Bernhardt, and Segond-Weber?
And, to support his thesis, our professor of aesthetics ends his lesson with these ineffable lines:
“Two or three years ago, I attended a lecture by Ms. X… She is a pretty woman with a graceful face. She said violent and sectarian things. Moreover, it mattered little what opinions she proclaimed; her violence spread discomfort among the audience; her eloquence made her seem ugly.”
And here is the pearl of pearls!… No one will ever understand how “eloquence,” which beautifies ugly men, can make a pretty woman ugly.
L’Action, December 28, 1907.
LOGIQUE !
Remise, plus que jamais, à l’ordre du jour par des événements récents, la question du suffrage et de l’éligibilité des femmes a provoqué une explosion nouvelle de sarcasmes et de grognements; Et, vraiment, quelque opinion que l’on ait sur le fond du débat, il faut avouer que nos adversaires ne se mettent pas en frais d’invention ni d’esprit.
Voici, d’abord, dans un grand quotidien illustré, l’image d’un maigre gamin, loqueteux et solitaire, qui, à la question d’une passante: « Et ta mère ?», répond :« Maman est conseiller municipal ».
Hein ! que dites-vous de l’idée ?… Elle est neuve, n’est-ce pas ?… Et originale !… Elle a surtout l’avantage de pouvoir s’appliquer à tous les cas, s’accommoder à toutes les sauces. Le pauvre mioche répondrait : « Maman est au lavoir » ou « Maman est en visite », « Maman est couturière » ou « Maman est chez sa couturière… », que le morceau aurait tout autant — ou pour mieux dire, tout aussi peu — de signification. Les « conseillères municipales » ne seront pas, que je sache, les premières femmes qui s’occuperont d’autre chose que de leurs enfants, sans que ceux-ci, d’ailleurs, s’en portent plus mal. Et l’auteur de cette platitude oublie un tout petit détail : c’est qu’une maman pourvue de neuf mille francs par an serait, mieux que n’importe quelle ouvrière ou ménagère, à même de vêtir proprement son enfant, et de lui assurer, en son absence, une garde.
Mais, précisément parce qu’elle y toucherait neuf mille francs par an, ces messieurs se soucient fort peu de lui laisser la place. — N’insistons pas!
⁂
Un autre journal — du soir, celui-là — termine une longue chronique sur les « Suffragettes » par ces ineffables lignes :
« Je vous le disais, que le féminisme était une doc« trine gaie. Quand il régnera, il faudra bien, au nom de l’égalité, que les femmes endossent l’uniforme, prennent le sac et le flingot et « tirent » leurs deux ans à la caserne.
« — Ah ! mais non, diront-elles. Nous avons notre lot : la maternité. Qu’est-ce que vous en faites ?
« Ma foi ! j’en fais grand cas. Mais combien y en a-t-il, parmi les agitées du féminisme, qui la puissent invoquer ? Je ne vois dans leurs rangs que « demoiselles » de tous âges; et les mamans, dans la paix du foyer familial, ne réclament rien… »
J’avais, en effet, remarqué souvent que la plupart de nos adversaires ne « voient » que « des demoiselles » dans nos rangs. Et je m’étais demandé pourquoi, ne sachant rien de notre état civil, ils s’obstinent à nous donner ce titre, à toutes, invariablement. — Je comprends !… Ils veulent pouvoir, le cas échéant, avec quelque apparence de bonne foi, affirmer que « les mamans, dans la paix du foyer familial, ne réclament rien… », bien que ce soient elles, pourtant, qui ont le plus à réclamer.
Seulement, le chroniqueur de la Presse et le dessinateur du Matin devraient bien se mettre d’accord. Nous attendons qu’on nous explique comment les revendicatrices, puisqu’elles sont toutes stériles, peuvent, en revendiquant, porter préjudice à leurs enfants.
L’Action, 18 mai 1908.
LOGIC!
Brought back to the forefront more than ever by recent events, the question of women’s suffrage and eligibility has provoked a new explosion of sarcasm and grumbling; And, really, whatever opinion one may have on the substance of the debate, it must be admitted that our opponents are not making any effort in terms of invention or wit.
Here, first of all, in a major illustrated daily newspaper, is the image of a thin, ragged and solitary boy, who, when asked by a passerby: “And your mother?” replies: “Mother is a city councilor.”
Hey! What do you think of the idea?… It’s new, isn’t it?… And original!… Its main advantage is that it can be applied to any situation, adapted to any context. The poor kid could answer: “Mommy’s at the washhouse” or “Mommy’s visiting,” “Mommy’s a seamstress” or “Mommy’s at her seamstress’s…” — and the whole thing would have just as much — or rather, just as little — meaning. The “municipal councilors” won’t be, as far as I know, the first women to take care of something other than their children, without the children suffering any less for it, by the way. And the author of this platitude forgets one tiny detail: a mother with nine thousand francs a year would be better able than any factory worker or housewife to properly clothe her child and provide childcare in her absence.
But, precisely because she would be earning nine thousand francs a year, these gentlemen care very little about giving her the position. — Let’s not insist!
⁂
Another newspaper — this one an evening paper — concludes a long column on the “Suffragettes” with these ineffable lines:
“I told you, feminism was a gay doctrine. When it reigns, in the name of equality, women will have to put on the uniform, take the bag and the gun and do their two years in the barracks.”
“ — Ah! But no, they will say. We have our share: motherhood. What do you do with it?”
“My goodness! I value it highly. But how many of the agitated feminists can actually invoke it? I see only “demoiselles” of all ages in their ranks; and mothers, in the peace of their family homes, demand nothing…”
I had, in fact, often noticed that most of our opponents “see” only the “demoiselles” in our ranks. And I had wondered why, knowing nothing of our marital status, they insist on invariably calling us all by that title. — I understand!… They want to be able, if necessary, to claim with some semblance of good faith that “mothers, in the peace of the family home, ask for nothing…,” even though it is they, in fact, who have the most to ask for.
However, the columnist for La Presse and the cartoonist for Le Matin should surely agree on something. We are waiting for an explanation as to how these women, all of whom are sterile, can, by making demands, harm their children.
L’Action, May 18, 1908.
III
LIBERTÉ ÉCONOMIQUE ET DOMESTIQUE
A BAS LE CODE !
Notre confrère Jacques Dhurr, dans le Journal, nous conte — avec des commentaires tels que j’en voudrais voir souvent dans la presse dite « avancée » — les histoires presque semblables, et combien navrantes ! de deux mères — victimes des lois et des mœurs, des institutions et des hommes — deux femmes à qui le mâle, le père, investi de tous les droits, a pu arracher l’enfant, le fruit de leur amour brisé, l’œuvre vivante de leur chair douloureuse, sans qu’elles entrevoient contre lui la possibilité d’un recours !…
Moi-même, j’ai reçu, dernièrement, les confidences d’une de ces malheureuses que torture la « loi de l’homme ». Je puis ajouter une page au martyrologe féminin. Et peut-être, à la veille des fêtes projetées pour le centenaire du Code civil, à l’instant où ceux qu’il protège, ou qu’il fait vivre, se préparent à en célébrer solennellement les « bienfaits », quelques anecdotes de ce genre ne manquent-elles point d’intérêt.
L’action se passe en province, dans une très cléricale ville bretonne. Mariée à une brute immonde, trompée, injuriée, battue, une femme, lasse de souffrir, demande la « séparation de corps ». Le tribunal, composé — chose rare — de juges républicains, fait droit à sa requête, et lui confie la garde de l’enfant — un pauvre petit infirme dont les soins incessants et dévoués de sa mère soutiennent seuls la fragile existence. Mais le mari va en appel. Les seconds juges — connus dans la région pour leurs opinions réactionnaires — cassent le premier arrêt ; et des lèvres du président, tombe cette parole historique : « Je ne désunis point ceux que Dieu a unis !… »
La malheureuse est condamnée à retourner dans son enfer, ou — si elle ne peut s’y résoudre — à vivre loin de son enfant, le laissant aux mains d’une brute. Dépouillée de tous ses biens, que détient et administre le « chef de la communauté », et sous l’incessante menace d’une invitation impérieuse à rejoindre son « seigneur et maître », elle se débat en vain dans ce cercle tragique, implorant de tous côtés des conseils ou un appui.
Un appui ?… Vous aurez, madame, quelque peine à le trouver dans notre société férocement masculiniste. Des conseils ?… je ne peux vous en donner qu’un seul : Faites-vous justice vous-même !…
Et peut-être — bien que les jurés soient tous des mâles, comme les législateurs — s’en trouvera-t-il quelques-uns assez humains pour comprendre qu’il est des cas de légitime défense ; que ni le chien enragé qui nous aboie dans les jambes, ni le rôdeur de nuit qui nous prend à la gorge n’ont droit au respect de leur existence, et que la main qui tue pour libérer n’est point la main d’un assassin!
Et vous, messieurs, fêtez le Code !… Versez à flots, en son honneur, l’éloquence et le champagne ! Couvrez de fleurs de rhétorique sa putréfaction naissante !… Tous vos discours et tous vos toasts ne lui sauveront pas la vie. Car il meurt un peu chaque jour des coups incessants que lui portent les dignités qui se réveillent et les consciences qui s’épanouissent. Et nous le jetterons à terre, nous, ses victimes révoltées; nous, les mères qu’il méconnaît, les épouses qu’il humilie, toutes les femmes qu’il entrave ou qu’il broie !… Nous le jetterons à terre,… pour édifier sur ses ruines un monde d’harmonie, de paix et de beauté, où les deux ennemis d’hier — rendus tels par le mensonge, les préjugés, la fausse morale — apparaîtront dans le soleil, libres, radieux, et se tendant_ la main !
L’Action, 27 octobre 1904.
III
ECONOMIC AND DOMESTIC LIBERTY
DOWN WITH THE CODE!
Our colleague Jacques Dhurr, in the Journal, recounts — with commentary such as I wish I saw more often in the so-called “progressive” press — the almost identical, and so heartbreaking! stories of two mothers — victims of laws and customs, of institutions and men — two women from whom the male, the father, invested with all rights, was able to snatch the child, the fruit of their broken love, the living work of their suffering flesh, without them seeing any possibility of recourse against him!…
I myself recently received a confession from one of those unfortunate women tortured by “man’s law.” I can add another page to the list of female martyrs. And perhaps, on the eve of the planned celebrations for the centenary of the Civil Code, at the very moment when those it protects, or sustains, are preparing to solemnly celebrate its “benefits,” a few anecdotes of this kind are not without interest.
The story takes place in the provinces, in a very clerical Breton town. Married to a vile brute, deceived, insulted and beaten, a woman, weary of suffering, requests a legal separation. The court, composed — a rare occurrence — of republican judges, grants her request and awards her custody of the child — a poor, disabled little boy whose fragile existence is sustained solely by his mother’s ceaseless and devoted care. But the husband appeals. The second judges — known in the region for their reactionary views — overturn the first ruling; and from the lips of the presiding judge fall these historic words: “I do not separate those whom God has joined together!”
The unfortunate woman is condemned to return to her hell, or — if she cannot bring herself to do so — to live far from her child, leaving him in the hands of a brute. Stripped of all her possessions, which are held and administered by the “head of the community,” and under the constant threat of an imperious summons to rejoin her “lord and master,” she struggles in vain in this tragic cycle, imploring advice or support from all sides.
Support?… You will have some difficulty finding it, madam, in our fiercely male-dominated society . Advice?… I can only give you one piece of advice: Take justice into your own hands!
And perhaps — although the jurors are all male, like the legislators — there will be some humane enough to understand that there are cases of self-defense; that neither the rabid dog that barks at our legs, nor the night prowler that takes us by the throat, has a right to respect for their existence, and that the hand that kills to liberate is not the hand of an assassin!
And you, gentlemen, celebrate the Code!… Pour forth, in its honor, eloquence and champagne! Cover its nascent decay with rhetorical flourishes!… All your speeches and all your toasts will not save its life. For it dies a little each day from the incessant blows dealt by the awakening dignities and the blossoming consciences. And we, its rebellious victims, will cast it to the ground; we, the mothers it fails to recognize, the wives it humiliates, all the women it shackles or crushes!… We will cast it to the ground,… to build upon its ruins a world of harmony, peace, and beauty, where the two enemies of yesterday—made such by lies, prejudices, and false morality—will appear in the sunlight, free, radiant, and extending their hands to one another!
L’Action, October 27, 1904.
LA « BONNE A TOUT FAIRE » LÉGALE
« Les droits politiques — écrivait dernièrement une féministe des plus distinguées (1) — ne sont nullement inconciliables avec nos fonctions ménagères. Il n’est pas plus difficile de peser les mérites d’un candidat en tournant une sauce ou en berçant un enfant, qu’en fumant un cigare ou en faisant une partie de billard… »
Et elle rappelait le mot de Condorcet, disant que, « en faisant de la femme une citoyenne, on ne l’arracherait pas plus à son ménage, que l’on n’arrache les laboureurs à leurs charrues, les artisans à leurs ateliers. »
Ces réflexions, évidemment fort justes, m’en suggèrent quelques-unes, d’un autre ordre, que je crois intéressant de soumettre aux lectrices de ce journal.
Qui donc a décidé que les « fonctions ménagères » seraient forcément des fonctions féminines ?… et que les travaux domestiques incomberaient, toujours, exclusivement, aux femmes ?…
Quand l’homme seul exerce une profession qui fait vivre la famille, il est logique, certes, que la femme — en vertu même des principes d’aide mutuelle et de division du travail — soigne le ménage et les enfants.
Mais, lorsque les époux ont tous deux un métier — ce qui, par une évolution inévitable, devient de plus en plus fréquent, et sera bientôt la règle générale, …— pourquoi faut-il que la femme seule ajoute à son travail professionnel — et à ses devoirs maternels — la fatigue supplémentaire de l’entretien de la maison ?…
On répète sur tous les tons que la femme est un « être faible ». On invoque cette prétendue faiblesse pour la priver de certains droits… (comme si les droits d’un individu se mesuraient à la puissance de ses muscles!)… Et l’on ne craint pas d’imposer à cet «être faible » toutes les besognes ingrates et rudes que l’homme refuse d’accomplir !
Il les juge, dit-on, « humiliantes », incompatibles avec sa « dignité masculine ».
Eh bien ! nous avons, nous autres, une « dignité féminine », qui ne nous est pas moins précieuse. Ou plutôt, nous estimons qu’il existe, pour tous, une semblable « dignité humaine » que chacun doit respecter, en autrui et en lui-même. Si les travaux du ménage sont « humiliants », ce n’est point là, nous semble-t-il, une raison pour nous les réserver. Si, au contraire, ils ne le sont pas, les hommes peuvent, comme nous, en prendre leur part sans déchoir.
Ne vous sentez-vous donc point lasses, mes sœurs, d’être traitées ainsi en domestiques ?… En domestiques ? Que dis-je !… Les « bonnes à tout faire » des maisons bourgeoises sont payées, et vous ne l’êtes pas ; elles peuvent changer de maîtres, vous êtes rivées au vôtre par des chaînes légales. Et le célibataire qui épouse sa servante fait évidemment une excellente « affaire », puisqu’il s’assure gratuitement des services qu’auparavant il lui fallait rémunérer, et qu’il se met, sous le couvert de la loi, a l’abri de toute tentative de « lâchage » ou de rébellion.
Ne verrons-nous jamais une grève des « ménagères » ?… Ce serait peut-être le seul moyen d’attirer l’attention publique sur cette question si importante, et jusqu’alors si négligée, des besognes domestiques. A une époque où, peu à peu, tout se concentre et S’industrialise, où tout se perfectionné en se simplifiant, où la machine remplace les bras, en travaillant mieux et plus vite,… n’est-il pas extraordinaire que ces besognes soient restées, à peu de chose près, ce qu’elles étaient il y a cent ans ?… Le jour viendra — espérons-le — où l’on saura leur appliquer, à toutes, de rationnelles et scientifiques méthodes ; et faire, par exemple, pour la préparation des aliments et le nettoyage des appartements, ce qu’on fait, depuis quelque temps, pour le blanchissage, la cuisson du pain, ou la confection des vêtements, qui sont accomplis, non plus au logis par la mère de famille, mais par des professionnels dans des ateliers spéciaux.
Et tout le monde s’en trouvera bien. L’ouvrage mieux fait, l’hygiène mieux observée, la femme plus libre et plus heureuse, toute la famille mieux portante : telles seront les conséquences de cette transformation profonde, que nous devons appeler de tous nos vœux et hâter de tous nos efforts.
Les Cahiers Féministes de Bruxelles, 1 novembre 1904.
1. Mme Odette Laguerre.
THE LEGAL “DOMESTIC”
“Political rights,” wrote a most distinguished feminist recently (1), “are by no means incompatible with our domestic duties. It is no more difficult to weigh the merits of a candidate while stirring a sauce or rocking a child than while smoking a cigar or playing a game of billiards…”
And she recalled Condorcet’s saying that, “by making women citizens, we would no more tear them away from their households than we tear farmers away from their plows, or artisans from their workshops.”
These reflections, obviously very accurate, suggest to me some others, of a different nature, which I think are worth submitting to the readers of this journal.
Who decided that “household duties” should necessarily be women’s duties? … and that domestic work should always fall exclusively to women?…
When the man alone has a profession that supports the family, it is logical, of course, that the woman — by virtue of the very principles of mutual aid and division of labor — should take care of the household and the children.
But, when both spouses have jobs — which, through inevitable developments, is becoming increasingly common and will soon be the general rule — why must the woman alone add to her professional work — and her maternal duties — the additional burden of maintaining the household?
It is constantly repeated that women are “weak beings.” This supposed weakness is invoked to deprive them of certain rights… (as if an individual’s rights were measured by the strength of their muscles!)… And there is no hesitation in imposing on this “weak being” all the thankless and arduous tasks that men refuse to perform!
He reportedly considers them “humiliating,” incompatible with his “masculine dignity.”
Well, we women possess a “feminine dignity” that is no less precious to us. Or rather, we believe that a similar “human dignity” exists for everyone, which each person must respect, in others and in themselves. If housework is “humiliating,” that, it seems to us, is no reason to reserve it for us alone. If, on the contrary, it is not, men can, like us, take their share without being degraded.
Do you not feel weary, my sisters, of being treated like servants?… Servants? What am I saying!… The maids of all work in bourgeois households are paid, and you are not; they can change masters, you are chained to yours by legal shackles. And the bachelor who marries his servant obviously makes an excellent deal, since he secures for free the services that previously he had to pay for, and he places himself, under the cover of the law, safe from any attempt at abandonment or rebellion.
Will we never see a strike by housewives?… Perhaps it would be the only way to draw public attention to this crucial, and hitherto neglected, issue of domestic chores. In an age where everything is gradually becoming more concentrated and industrialized, where everything is being improved by simplifying, where machines are replacing human hands, working better and faster… isn’t it extraordinary that these chores have remained, more or less, what they were a hundred years ago?… The day will come — let us hope — when we will know how to apply rational and scientific methods to all of them; and do, for example, for food preparation and cleaning, what has been done for some time now for laundry, bread baking, or clothing making, which are no longer carried out at home by the mother of the family, but by professionals in specialized workshops.
And everyone will be better off. Better work, better hygiene, freer and happier women, healthier families: these will be the consequences of this profound transformation, which we must fervently desire and hasten with all our efforts.
Les Cahiers Féministes of Brussels, November 1, 1904.
1. Mrs. Odette Laguerre.
LA RECHERCHE DE LA PATERNITÉ
La recherche de la paternité est depuis longtemps à l’ordre du jour. Après tant d’autres, j’en voudrais parler. Mais ce n’est point pour chanter ses louanges que j’écris aujourd’hui ces lignes.
Certes, je ne combattrai point une réforme louable en principe, et qui peut, dans la pratique, être quelquefois utile. Je ne trouve pas mauvais qu’on veuille inspirer au mâle le sentiment de sa responsabilité, et l’obliger à réfléchir aux conséquences de ses actes. Et que la femme abandonnée puisse exiger du séducteur l’indemnité qui lui est due ; que l’enfant naturel puisse savoir par quel homme il fut procréé, rien n’est plus parfaitement conforme au droit et à l’équité.
Mais je tiens à dire ceci : que la recherche de la paternité ne saurait être un remède radical à, tous les maux dont souffrent les victimes de l’amour; et qu’on a tort de voir en elle autre chose qu’un palliatif très anodin et très insuffisant.
Je songe à toutes celles pour qui le père restera introuvable ; à toutes celles qui reculeront devant les formalités, les démarches et les frais ; à toutes celles dont la dignité ne voudra rien demander et devoir au misérable qui les a reniées.
Et j’en conclus qu’il importe moins d’autoriser la mère et l’enfant à rechercher le père, que de les mettre l’un et l’autre en état de se passer de lui.
L’admission des femmes à tous les emplois, le relèvement des salaires féminins, et — en attendant l’assimilation complète de la maternité, légitime ou non, à une fonction sociale, honorée et rétribuée comme telle — l‘assistance obligatoire aux filles—mères ; d’autre part, l’enseignement à toutes les femmes adultes des moyens qui leur permettent de n‘être mères qu’à leur gré, et de ne faire que les enfants qu’elles sont à peu près sûres de pouvoir élever ; et, enfin, pour épargner au bâtard la honte imméritée que nos préjugés lui infligent encore aujourd’hui, la substitution, pour tous, du nom de la mère au nom du père : tels sont les points, à mon avis, où doit porter l’effort des féministes, et — quelle que soit l’étiquette dont ils se parent — de tous ceux qui veulent sincère— ment la justice sociale et le bonheur humain.
L’Action, 19 février 1905.
THE SEARCH FOR PATERNITY
The search for paternity has long been a topic of discussion. After so many others, I would like to talk about it. But it is not to sing its praises that I write these lines today.
Certainly, I will not oppose a reform that is commendable in principle and which can, in practice, sometimes be useful. I do not find it wrong to want to instill in men a sense of responsibility and to compel them to reflect on the consequences of their actions. And that an abandoned woman should be able to demand from her seducer the compensation due to her; that an illegitimate child should be able to know by whom he was conceived — nothing is more perfectly in accordance with law and equity.
But I want to say this: that the search for paternity cannot be a radical remedy for all the ills suffered by victims of love; and that it is wrong to see it as anything other than a very innocuous and very insufficient palliative.
I think of all those for whom the father will remain untraceable; of all those who will shrink back from the formalities, the procedures and the costs; of all those whose dignity will not ask for or owe anything to the wretch who has disowned them.
And I conclude that it is less important to allow the mother and child to search for the father, than to enable both of them to do without him.
The admission of women to all jobs, the raising of women’s wages, and — pending the complete assimilation of motherhood, legitimate or not, to a social function, honored and remunerated as such — compulsory assistance to unwed mothers; on the other hand, the teaching to all adult women of the means which allow them to be mothers only at their own discretion, and to have only the children they are reasonably sure they can raise; and, finally, to spare the bastard the undeserved shame which our prejudices still inflict upon him today, the substitution, for everyone, of the mother’s name for the father’s name : these are the points, in my opinion, where the efforts of feminists should focus, and — whatever label they adopt — of all those who sincerely want social justice and human happiness.
L’Action, February 19, 1905
LE DROIT AU TRAVAIL
A tous ceux qui se sont penchés fraternellement sur la douleur humaine, et qu’a émus l’injustice sociale, il semble que l‘émancipation économique — c’est-à-dire la possibilité pour tout être de satisfaire convenablement ses besoins physiques — doive apparaître comme le premier pas vers la liberté intégrale, comme la source naturelle et féconde de toutes les autres émancipations.
Nous avons vu cependant — et ce nous fut une pénible surprise f quelques esprits excellemment intentionnés, sympathiques, surplus d’un point, au mouvement féministe, reprendre et développer la vieille théorie de « la femme au foyer », sans comprendre combien cette théorie est en contradiction avec leurs généreux désirs d’une vie plus libre, plus digne et plus douce, pour la plus malheureuse moitié du genre humain.
Et je ne crois pas inutile de préciser, dans cet Almanach Féministe, les raisons qui nous ont fait placer le droit au travail à la base de nos revendications.
Il ne faut pas se le dissimuler : le triple esclavage de la femme — sexuel, intellectuel, légal — a pour cause essentielle l’obligation où elle se trouve, neuf fois sur dix, de recourir à un homme, qui l’entretient, et qui souvent abuse de sa situation vis-à-vis d’elle pour l’asservir et l’humilier. Que de femmes, dans l’union prétendue « libre », sont liées par le besoin de manger tous les jours à la brute qui les maltraite !… Et dans le mariage légitime — méconnaissant, parce que gratuit, le travail de la ménagère et de la génératrice — le législateur n’a-t-il pas établi les droits de l’époux et du père sur ce fait unique que c’est lui qui fait vivre la famille ?…
Et ce n’est pas tout encore. Cette dépendance économique n’a pas seulement pour résultat de livrer la femme sans défense à l’homme, de lui imposer un maître, et de l’empêcher de rompre la chaîne — légale ou illégale — devenue trop lourde ou trop ignominieuse. En acculant la femme au mariage comme à une nécessité vitale, elle a commis ce crime abominable : tuer l’amour !… ou tout au moins en étouffer la voix.
L’amour, le sublime et divin amour, l’amour consolateur et moralisateur, qui devrait être la seule base et l’unique ciment de l’union, n’y entre trop souvent, hélas ! que comme un facteur secondaire, un accessoire qui, parfois, fait totalement défaut. Peut-elle, la pauvre fille sans fortune et sans gagne-pain, se donner le luxe d’attendre que son cœur ait parlé, que son cerveau ait choisi ?… Le premier « parti » qui présente quelques garanties matérielles, et qui n’inspire pas trop de répugnance, est accueilli comme le sauveur.
Et la travailleuse elle-même n’échappe pas à cette loi, puisque, dans la plupart des cas — pour des raisons diverses qu’il serait trop long d’énumérer ici — le travail de la femme, si acharné soit-il, ne suffit pas, actuellement, à lui assurer le minimum indispensable à la vie.
C’est tout cela qui nous désole ; c’est tout cela qui nous révolte. C’est tout cela que l’effort patient du féminisme anéantira peu à peu. Nous entrevoyons, Pour l’avenir, un type de femme — qui déjà commence à se dessiner noblement — un type de femme libre, fière et tendre, conservant, dans la dignité laborieuse et dans la sécurité, son corps vierge et son âme aimante à l’Elu qui tôt ou tard viendra !
⁂
Et puis, il faut élargir la question, la poser dans toute son ampleur.
Voilà trop longtemps qu’on nous trompe, qu‘on nous dupe, avec les déclamations sentimentales ou scientifiques (?) sur « le rôle de la Femme », de la « Femme » avec un grand F, la Femme-entité. Ne comprendra-t-on jamais que toutes les femmes, pas plus que tous les hommes, ne sont des créatures semblables, identiques, ayant forcément, parce qu’elles sont femmes, les mêmes aspirations, les mêmes aptitudes ?… et que toute règle unique, fixe, inflexible, appliquée à un ensemble d’individus différents, engendre non point l’ordre et l’équilibre, mais l’erreur, l’injustice et la souffrance ?…
La femme qui veut être exclusivement mère et « gardienne du foyer » nous paraît profondément digne d’intérêt et de respect. Nous souhaitons que par l’assimilation de la maternité à une fonction sociale rétribuée — lui soit rendu possible le plein accomplissement de sa tâche, noble entre toutes, et jusqu’alors trop méconnue. Mais les autres vocations ne nous semblent, pas plus que celle-là, devoir être contrariées. Nous ne faisons pas même à nos adversaires la concession d’admettre que, dans le domaine industriel, certains métiers, et, dans le domaine administratif, certaines fonctions, doivent être réservés aux femmes, les autres leur restant sévèrement interdits. Notre idéal est très simple, très net, et tient tout entier dans un mot: la liberté,… liberté pour chaque être humain de choisir lui-même et de suivre paisiblement la voie qu’il croit lui convenir, sans Connaître d’autres limites à son activité que celles de ses forces et de ses capacités personnelles.
Que — cette liberté reconnue, assurée — les femmes se portent en plus grand nombre vers telles ou telles occupations, c’est très possible ; c’est même probable; on peut estimer que c’est désirable. Mais, de cette division du travail, établie naturellement, normalement, par le libre jeu des volontés conscientes, et non plus arbitrairement, par une absurde classification des êtres, il ne résultera pour la collectivité que plus de bonheur et plus d’harmonie.
L’Almanach Féministe, 1908.
THE RIGHT TO WORK
To all those who have looked with fraternal concern upon human suffering, and who have been moved by social injustice, it seems that economic emancipation — that is to say, the possibility for every being to adequately satisfy their physical needs — must appear as the first step towards complete liberty, as the natural and fertile source of all other emancipations.
We have seen, however — and this was a painful surprise to us — some excellently well-intentioned, sympathetic minds, moreover, to the feminist movement, take up and develop the old theory of “the housewife,” without understanding how much this theory contradicts their generous desires for a freer, more dignified and gentler life for the less fortunate half of humankind.
And I do not think it is unnecessary to specify, in this Almanac Féministe, the reasons that led us to place the right to work at the basis of our demands.
We mustn’t deceive ourselves: the triple enslavement of women — sexual, intellectual, and legal — stems from the fundamental obligation they face, nine times out of ten, to rely on a man who supports them and who often abuses his position to subjugate and humiliate them. How many women, in so-called “free” unions, are bound by the need to eat every day to the brute who mistreats them!… And in legitimate marriage — which, because it is considered free, disregards the work of the homemaker and the mother — hasn’t the legislator established the rights of the husband and father on the sole basis that he is the one who provides for the family?…
And that’s not all. This economic dependence not only results in delivering defenseless women to men, imposing a master upon them, and preventing them from breaking the chain — legal or — that has become too heavy or too ignominious. By forcing women into marriage as a vital necessity, it has committed this abominable crime: killing love! … or at the very least stifling its voice.
Love, sublime and divine love, consoling and moralizing love, which should be the sole foundation and cement of the union, too often, alas, enters into it only as a secondary factor, an accessory that is sometimes entirely absent. Can she, the poor girl without fortune or means of support, afford the luxury of waiting for her heart to speak, for her mind to make a choice?… The first “suit” who offers some material guarantees, and who doesn’t inspire too much repugnance, is welcomed as a savior.
And the working woman herself does not escape this law, since, in most cases — for various reasons that would be too long to list here — the work of the woman, however hard it may be, is not currently sufficient to ensure her the minimum necessary for life.
All of this grieves us; all of this revolts us. All of this will gradually be eradicated by the patient efforts of feminism. We envision, for the future, a type of woman — already beginning to take shape nobly — a type of woman who is free, proud, and tender, preserving, in dignified labor and security, her virgin body and her loving soul for the Chosen One who will come sooner or later!
⁂
And then, we need to broaden the question, to ask it in its full scope.
For far too long we have been deceived, duped, with sentimental or scientific (?) pronouncements on “the role of Woman,” of “Woman” with a capital W, Woman as an entity. Will we never understand that all women, no more than all men, are not similar, identical creatures, necessarily having, because they are women, the same aspirations, the same aptitudes?… and that any single, fixed, inflexible rule, applied to a group of different individuals, engenders not order and balance, but error, injustice, and suffering?…
The woman who wishes to be exclusively a mother and “keeper of the home” seems to us profoundly worthy of interest and respect. We hope that by assimilating motherhood to a paid social function, she will be able to fully accomplish her task — noble above all others, and hitherto too little recognized. But it does not seem to us that other vocations should be thwarted any more than this one. We do not even grant our opponents the concession that, in the industrial sector, certain trades, and, in the administrative sector, certain positions, should be reserved for women, while others remain strictly forbidden to them. Our ideal is very simple, very clear, and can be summed up entirely in one word: freedom … freedom for every human being to choose for themselves and peacefully follow the path they believe is right for them, without knowing any limits to their activity other than those of their own strength and personal abilities.
This freedom recognized and assured, is quite possible that women will turn in greater numbers to certain occupations; it is even probable; one might consider it desirable. But from this division of labor, established naturally and normally by the free play of conscious wills, and no longer arbitrarily by an absurd classification of beings, there will result for the community only greater happiness and greater harmony.
Almanach Féministe, 1908.
IV
LIBERTÉ SEXUELLE ET MORALE
LE DROIT DES VIERGES
Décidément, le féminisme fait des progrès. au théâtre. Et vraiment, depuis quelque temps, nous n’avons pas trop lieu de nous plaindre de MM. les auteurs dramatiques.
Après la Maternité de Brieux, au théâtre Antoine ; après le magnifique cri de révolte de cette épouse que son mari traite moins en créature consciente qu’en animal reproducteur, et condamne, par égoïsme, par caprice, par stupide désir d’être prolifique, à l’insupportable supplice d’un enfantement continu, sans se soucier en aucune façon de son consentement ; après cette noble et puissante affirmation du droit le plus sacré des femmes, le droit de disposer librement de leur corps, et de régler elles-mêmes leur fécondité — on nous a donné au théâtre Victor-Hugo, Le Droit des Vierges, de M. Paul Hyacinthe-Loyson.
Ce qu’est cette pièce, au double point de vue littéraire et scénique, importe peu. Mais le seul fait d’avoir osé saper, dans ses fondations mêmes, ce monstrueux édifice de sottise et d’immoralité qu’est l’éducation des jeunes filles, doit suffire à concilier à l’auteur la sympathie des féministes. Et c’est à dessin que j’emploie le mot « immoralité »,.…. car je ne puis rien concevoir de plus profondément «immoral » que le mariage d’une jeune fille, absolument ignorante des plus élémentaires lois physiologiques, qu’on jette, inconsciente, aveugle, dans cet inconnu redoutable ; qu’on livre, comme un jouet, comme une chose, à un homme qu’elle n’aime pas, qu’elle ne peut pas aimer, puisqu’elle ignore, la pauvrette, jusqu’au sens du mot « amour »! .
Il est terrifiant de penser que presque toutes les femmes de la génération qui nous a précédées immédiatement, ont été mariées dans ces conditions! Et peut-être ne faut-il pas chercher ailleurs le secret de tant de mauvais ménages, désunis dès les premières semaines. Le cas de Mme de Simerose, de L’Ami des Femmes, n’a pas dû exister seulement dans l’imagination d’Alexandre Dumas. Et si les vierges d’aujourd’hui sont plus éclairées que ne l’étaient leurs mères, elles le doivent, non point à celles-ci, obstinément attachées, malgré tout, aux traditions dont elles souffrirent, … mais à la curiosité légitime, à l’impérieux désir de savoir, qui s’éveille dans leur esprit avec la conscience de leurs droits, le sentiment de leur dignité, et l’affaiblissement de leur foi religieuse. Car, ici encore, comme partout, les religions sont les grandes coupables; toujours, et dans tous les domaines, nous les retrouvons à la base des erreurs et des préjugés.
Et, tandis qu’on enferme ainsi les futures femmes dans les ténèbres ; qu’on leur cache avec tant de soin ce qui les intéresse le plus directement, … que fait-on de ceux qui, plus tard, deviendront leurs époux et leurs « maîtres ?» — Oh! ceux-ci, de très bonne heure, avant même la puberté — et non point par les saines explications d’un éducateur, mais par les confidences clandestines de camarades plus âgés ou plus vicieux, par la lecture démoralisante de ces journaux illustrés qui souillent et profanent l’Amour — sont initiés, au moins théoriquement, à tous les secrets de la débauche. Ils savent trop, … et ne savent rien. Ils apprennent dès l’enfance à mépriser la femme, à la considérer comme un objet de plaisir. La conception qu’ils se font de la vie ne peut être ni belle ni juste. Leurs sœurs ne voient que l’irréel ; eux ne connaissent que la bestialité. Et c’est avec ceux-ci et celles-là qu’on parle de créer un monde d’harmonie, de sagesse et de beauté ! 1…
Ah! quand viendra le jour où les questions sexuelles — si importantes ! — cesseront d’être frappées d’interdit, et de s’envelopper d’un mystère honteux ?.….. le jour où les livres scolaires expliqueront aux enfants des deux sexes, simplement et scientifiquement, les fonctions de reproduction, comme ils expliquent aujourd’hui la digestion ou le système nerveux ?… où rien de ce qui touche au corps, à la « misérable guenille» que la Libre Pensée veut réhabiliter, ne sera plus négligé ni caché ; où nul adolescent n’ignorera les lois de la Nature et les principes de l’hygiène ; .… le jour, enfin, où sera comprise de tous, l’influence bienfaisante et moralisatrice de la Vérité ?…
La Fronde, 1er mars 1904.
IV
SEXUAL AND MORAL LIBERTY
THE RIGHTS OF VIRGINS
Feminism is definitely making progress… in the theatre. And really, for some time now, we haven’t had much reason to complain about the dramatic authors.
After Brieux’s Maternité, at the Théâtre Antoine; after the magnificent cry of revolt of this wife whom her husband treats less as a conscious creature than as a reproductive animal, and condemns, through selfishness, through caprice, through stupid desire to be prolific, to the unbearable torment of continuous childbirth, without any regard for her consent; after this noble and powerful affirmation of the most sacred right of women, the right to freely dispose of their bodies, and to regulate their own fertility — we were given at the Théâtre Victor-Hugo, Le Droit des Vierges, by Mr. Paul Hyacinthe-Loyson.
What this play is, from both a literary and theatrical point of view, matters little. But the mere fact of having dared to undermine, at its very foundations, this monstrous edifice of folly and immorality that is the education of young girls, should suffice to win the author the sympathy of feminists. And it is deliberately that I use the word “immorality,”… for I can conceive of nothing more profoundly “immoral” than the marriage of a young girl, utterly ignorant of the most basic physiological laws, whom one throws, unconscious and blind, into this dreadful unknown; whom one hands over, like a toy, like an object, to a man she does not love, whom she cannot love, since she, poor thing, is ignorant of even the meaning of the word “love”!
It is terrifying to think that almost all the women of the generation immediately preceding ours were married under these conditions! And perhaps we need look no further for the secret of so many unhappy marriages, broken apart in the first few weeks. The case of Mme de Simerose, in L’Ami des Femmes, must not have existed only in the imagination of Alexandre Dumas. And if today’s virgins are more enlightened than their mothers were, they owe it not to their mothers, who remained stubbornly attached, despite everything, to the traditions from which they suffered, but to legitimate curiosity, to the compelling desire for knowledge, which awakens in their minds with the awareness of their rights, the sense of their dignity and the weakening of their religious faith. For here again, as everywhere, religions are the great culprits; always, and in every sphere, we find them at the root of errors and prejudices.
And while future women are thus confined in darkness, while what most directly concerns them is so carefully hidden from them… what becomes of those who will later become their husbands and “masters”? Oh! These men, from a very early age, even before puberty — not through the sound explanations of an educator, but through the clandestine confidences of older or more depraved peers, through the demoralizing reading of those illustrated magazines that defile and profane Love — are initiated, at least theoretically, into all the secrets of debauchery. They know too much… and yet know nothing. From childhood, they learn to despise women, to regard them as objects of pleasure. Their conception of life can be neither beautiful nor just. Their sisters see only the unreal; they know only bestiality. And it is with these people that we talk about creating a world of harmony, wisdom, and beauty!…
Ah! When will the day come when sexual matters — so important! — cease to be taboo and shrouded in shameful mystery?… The day when schoolbooks explain the functions of reproduction to children of both sexes, simply and scientifically, as they explain digestion or the nervous system today?… When nothing concerning the body, the “miserable rag” that Freethought seeks to rehabilitate, will be neglected or hidden; when no adolescent will be ignorant of the laws of Nature and the principles of hygiene;… The day, finally, when the beneficial and moralizing influence of Truth will be understood by all?…
La Fronde, March 1, 1904.
L’ÉGLISE ET LA MATERNITÉ
Nos lecteurs n’ont pas oublié l’intéressante enquête: Beaucoup d’enfants ? que détermina dans l’Action, l’an dernier, à pareille époque, l’apparition simultanée du roman de Michel Corday et de la pièce de Brieux, traitant tous deux cette question passionnante de la maternité consentie.
Or, voici qu’une enquête analogue va s’ouvrir dans la Chronique médicale, sous ce titre: La prophylaxie anticonceptionnelle est-elle légitime ?
Le numéro du 1 novembre contient un excellent article du docteur Klotz-Forest, provoquant la discussion. L’auteur s’y montre partisan de la liberté, pour la femme, de ne concevoir qu’à son gré; et il estime que le médecin lui-même peut et doit, en beaucoup de cas, recommander l’amour stérile, en indiquant franchement les moyens dt le pratiquer.
Mais, ce qui est — dans cet article — particulièrement intéressant, pour les lecteurs d’un journal comme l’Action, c’est l’étude des théories de l’Eglise relatives à la procréation, et de l’influence néfaste qu’exercèrent ces théories sur les progrès de la médecine et de la chirurgie gynécologiques. Car, trop souvent, hélas ! les hommes de « science? » crurent devoir consulter le Pape, et s’incliner devant sa décision ! — Et le docteur Klotz-Forest fait l’historique de l’opposition que rencontrèrent longtemps, au sein même de l’Académie de Médecine, les novateurs qui osèrent proposer quelque pratique en désaccord avec le dogme catholique.
Or, celui-ci est féroce. Qu’on en juge :
« En 1895 — nous dit M. Klotz-Forest — l’archevêque de Cambrai posa la question de l’autorisation de l’avortement artificiel, sous la forme suivante,. admirablement précise; «Le médecin Titius est appelé auprès d’une femme très malade. La seule cause de cette maladie est le fœtus, et la femme est en danger de mort. De plus, le seul moyen de la sauver consiste à pratiquer l’avortement artificiel. Est-il permis de le pratiquer? » La Congrégation répondit négativement, et cette condamnation fut approuvée par le Pape ! »
Et ce n’est pas seulement l’avortement, mais encore les plus inoffensives mesures anticonceptionnelles, que l’Eglise « condamne » ainsi, dans tous les cas, et sans examen. — Le nombre de ses victimes est donc plus grand qu’on ne le pense, s’il faut ajouter à tous ceux qu’elle envoya au bûcher, toutes celles à qui le respect de ses dogmes empêcha de sauver la vice.
Je me suis pourtant laissé dire qu’une dame avait obtenu de son confesseur — moyennant finances — la « permission » de n’avoir qu’un enfant. Mais ce « moyennant finances » indique suffisamment que, en cela comme en tout, les riches sont privilégiés.
On a beaucoup écrit, ces temps derniers, pour et contre le néo-malthusianisme, c’est-à-dire la procréation réfléchie. Nous avons pu constater, unc fois de plus, combien de prétendus « libres penseurs » raisonnent encore, sur la Femme, à peu près comme les « Diaconales » (1). Et nous avons eu la surprise de voir des gens qui se disent « libertaires », s’élever avec véhémence contre la première et la plus précieuse des libertés : la liberté de la Maternité — condition primordiale et indispensable de la liberté de l’Amour.
Mais nous sommes parfaitement tranquilles. Le jour où nous aurons, d’une part —et c’est là le rôle de l’Action — détruit le vieux préjugé religieux qui fait de l’amour un « péché », et de la maternité le châtiment nécessaire; où, d’autre part, sera trouvé — et c’est là le rôle des savants — le moyen pratique, simple et sir, d’éviter la conception, … ce jour-là, les apôtres de fécondité — patriotards qui veulent des soldats ; exploiteurs qui ont besoin de « sans-travail », de « meurt-de-faim » ; et fanatiques de la déesse Nature qui n’admettent pas que.l’on « contrarie » leur idole — pourront déclamer à leur aise, … la Femme ne se libérera pas moins — sans demander la « permission » ni aux prêtres ni aux sociologues — du terrible fardeau de l’enfantement sans trêve.
Et la Maternité, consciente et volontaire, sera plus sublime encore! Ayant cessé d’être une obligation et une fatalité, elle deviendra une gloire pour celles qui l’accepteront librement, comme une mission supérieure et sacrée, comme une espèce de sacerdoce; entouré de tous les hommages et de toutes les vénérations !
L’Action, 6 décembre 1904.
1. Manuel des Confesseurs.
THE CHURCH AND MATERNITY
Our readers have not forgotten the interesting survey: Beaucoup d’enfants? which was determined in L’Action last year, at the same time, by the simultaneous appearance of Michel Corday’s novel and Brieux’s play, both dealing with this exciting question of consensual motherhood.
Now, a similar investigation is about to begin in the Chronique médicale, under the title: Is contraceptive prophylaxis legitimate?
The November 1st issue contains an excellent article by Dr. Klotz-Forest, which is generating considerable discussion. The author argues in favor of a woman’s liberty to conceive only as she pleases; and he believes that the physician himself can and should, in many cases, recommend childlessness, while frankly indicating how to practice it.
But what is particularly interesting — in this article — for readers of a newspaper like L’Action is the study of the Church’s theories on procreation and the harmful influence these theories have exerted on the progress of gynecological medicine and surgery. For, all too often, alas! men of science have felt compelled to consult the Pope and defer to his decision! And Dr. Klotz-Forest recounts the history of the opposition that innovators who dared to propose any practice contrary to Catholic dogma long encountered, even within the Academy of Medicine itself.
Now, this one is ferocious. Judge for yourself:
“In 1895,” Mr. Klotz-Forest tells us, “the Archbishop of Cambrai posed the question of the authorization of artificial abortion in the following admirably precise form: “Doctor Titius is called to the bedside of a very ill woman. The sole cause of this illness is the fetus, and the woman is in danger of death. Moreover, the only way to save her is to perform an artificial abortion. Is it permitted to perform it?”
“The Congregation answered in the negative, and this condemnation was approved by the Pope!”
And it is not only abortion, but also the most harmless contraceptive measures, that the Church thus “condemns,” in all cases, and without examination. — The number of its victims is therefore greater than one might think, if one must add to all those it sent to the stake, all those whom adherence to its dogmas prevented from saving their vice.
I have, however, heard that a woman obtained from her confessor — for a fee — “permission” to have only one child. But this “for a fee” clearly indicates that, in this as in everything else, the rich are privileged.
Much has been written lately, both for and against neo-Malthusianism, that is, deliberate procreation. We have seen, once again, how many so-called “free thinkers” still reason about Woman much like the “Deaconales” (1). And we were surprised to see people who call themselves “libertarians” vehemently railing against the first and most precious of liberties: the liberty of Maternity — the essential and indispensable condition for the liberty of Love.
But we are perfectly calm. The day we have, on the one hand — and this is the role of L’Action — destroyed the old religious prejudice that makes love a “sin,” and motherhood the necessary punishment; when, on the other hand, the practical, simple and sur means of avoiding conception is found — and this is the role of scientists — on that day, the apostles of fertility — patriots who want soldiers; exploiters who need “unemployed” and “starving” people; and fanatics of the goddess Nature who cannot allow their idol to be “contradicted” — will be able to proclaim at their leisure… Woman will no less be freed — without asking “permission” from either priests or sociologists — from the terrible burden of ceaseless childbirth.
And Motherhood, conscious and voluntary, will be even more sublime! Having ceased to be an obligation and a fatality, it will become a glory for those who freely accept it, as a higher and sacred mission, as a kind of priesthood; surrounded by all the homage and all the veneration!
L’ Action , December 6, 1904.
1. Confessors’ Manual.
MORALISTES
Une épidémie de « moralisme » sévit dans la presse « avancée ». Ce sont les néo-malthusiens qui l’ont fait naître inconsciemment; et c’est eux qui servent de cible aux invectives indignées des défenseurs de la Vertu. On crie, on gémit, ou l’on raille ; on parle de pornographie, sans penser que les vrais pornographes sont ceux qui s’habituent â tout considérer du point de ‘vue pornographique, et qui ne voient dans les plus graves sujets qu’un thème à plaisanteries obscènes.
Les femmes qui ne veulent pas accoucher tous les ans, et qui croient cependant avoir le droit d’aimer, se sont entendu dire, une fois de plus, leurs «vérités » par ces messieurs. Car — c’est une chose à constater — à part quelques vieilles filles et quelques estropiées, bien certaines, pour leur part, d’être à l’abri du danger — les apôtres de fécondité se recrutent parmi les mâles ; parmi les plus égoïstes d’entre eux, peu soucieux .de restreindre ou troubler leur plaisir pour épargner à l’amante trop confiante une torture parfois meurtrière; ceux-là qui, célibataires, reculant devant toutes les charges, peuplent nos villes de malheureux bâtards et de filles-mères abandonnées ; ou bien ceux-là qui, mariés, se font servir par leur femme enceinte, négligeant absolument les précautions et les soins qu’exige cet état sacré; vont au café lorsqu’elle accouche, parce qu’ils craignent les émotions ; et, plus tard, sont incapables de se priver d’une sortie ou de quelques heures de sommeil, pour remplacer auprès de l’enfant, la mère épuisée de fatigué ou avide de liberté,
Quant aux hommes conscients et bons, ceux qui réfléchissent, ceux qui aiment, et qui prennent des charges maternelles toute la part qu’ils en “peuvent prendre, ..….ils ne comptent point parmi les « moralistes » et les « repopulateurs ».
Et nous avons tout lieu’ de croire que, si les deux sexes devaient enfanter chacun à leur tour, ‘et partager exactement les peines, les ennuis, les dangers, … la procréation réfléchie rèncontrerait beaucoup moins d’adversaires dans la moitié masculine du genre humain.
Les pratiques néo-malthusiennes sont immorales, nous dit-on ? Elles choquent la délicatesse ; elles enlèvent à l’amour sa poésie et sa beauté?
Mais, d’abord, il faudrait s’entendre sur le sens du mot « immoral ». La morale, comme le devoir, est une chose si relative, variant tellement avec les temps, les pays et les circonstances, qu’il est permis de n’y attacher qu’une importance très secondaire. En quoi la conquête par l’homme des forces reproductrices, serait-elle plus «immorale » que les opérations chirurgicales et les traitements médicaux, que la captation des sources, la canalisation des fleuves, tout ce qui contrarie, transforme, dompte et asservit la Nature?
Quant à la poésie de l’amour, c’est dans nos cerveaux qu’elle réside. C’est nous qui la lui donnons par tout ce que nous ajoutons à l’acte matériel d’exaltation sentimentale. Et les êtres les plus grossiers, qui ne voient dans l’amour que la satisfaction d’un besoin physique, sont ceux qui se soucient le moins de la « prudence procréatrice ».
S’il y a quelque chose de vraiment « immoral » et de vraiment « indélicat », quelque chose de parfaitement contraire à l’équité et au bon sens, c’est de féconder une femme sans son consentement formel ; c’est de jeter au hasard dans le monde une foule d’êtres qui n’étaient ni désirés ni désirables, et qui ne réunissent point les conditions nécessaires pour vivre utiles et heureux; c’est d’accomplir, au XXe siècle, aussi bêtement que l’homme des cavernes, sans réflexion, sans circonspection, sans autre guide que l’instinct animal, et sans aucun souci des conséquences, le plus grave des actes humains !
O moralistes! à notre époque de science, de civilisation, de progrès, de lumière. . vous êtes restés des sauvages et des brutes.
L’Action, 8 février 1905.
MORALISTS
An epidemic of “moralism” is raging in the “progressive” press. It was the neo-Malthusians who unwittingly brought it about; and it is they who serve as the target of the indignant invectives of the defenders of Virtue. There is shouting, moaning, and mockery; people talk about pornography, without considering that the real pornographers are those who have become accustomed to viewing everything from a pornographic point of view, and who see in the most serious subjects only material for obscene jokes.
Women who don’t want to give birth every year, yet believe they have the right to love, have once again been told their “truths” by these gentlemen. For — and this is a fact — apart from a few spinsters and cripples, quite certain, for their part, of being safe from danger, the apostles of fertility are recruited from among the males; from among the most selfish of them, little concerned with restricting or disturbing their pleasure to spare the overly trusting lover a torture that is sometimes deadly; those who, as bachelors, shrinking from all responsibilities, populate our cities with unfortunate bastards and abandoned single mothers; or those who, as married men, have their pregnant wives wait on them, completely neglecting the precautions and care that this sacred state requires; go to the café when she is giving birth, because they fear the emotions; and, later, are unable to forgo an outing or a few hours of sleep, to replace, in the child’s care, the mother who is exhausted from fatigue or yearning for freedom.
As for conscious and good men, those who reflect, those who love, and who take on maternal responsibilities to the fullest extent they can, … they do not count among the “moralists” and the “repopulators.”
And we have every reason to believe that, if both sexes were to give birth in turn, and share exactly the pains, troubles, dangers, … thoughtful procreation would encounter far fewer adversaries in the male half of humankind.
Neo-Malthusian practices are immoral, we are told? They offend delicacy; they rob love of its poetry and beauty?
But first, we must agree on the meaning of the word “immoral.” Morality, like duty, is such a relative thing, varying so much with time, country, and circumstances, that it is permissible to attach only secondary importance to it. In what way is man’s conquest of reproductive forces more “immoral” than surgical operations and medical treatments, than the capture of springs, the channeling of rivers — everything that thwarts, transforms, tames, and enslaves Nature?
As for the poetry of love, it resides in our minds. We give it to it through everything we add to the physical act of emotional exaltation. And the crudest beings, who see in love only the satisfaction of a physical need, are those who care least for “procreative prudence.”
If there is anything truly “immoral” and truly “unseemly,” anything perfectly contrary to fairness and common sense, it is to impregnate a woman without her formal consent; it is to throw into the world at random a multitude of beings who were neither desired nor desirable, and who do not meet the necessary conditions to live useful and happy lives; it is to carry out, in the 20th century, as stupidly as cavemen, without reflection, without circumspection, without any guide other than animal instinct, and without any concern for the consequences, the most serious of human acts!
O moralists! In our age of science, civilization, progress, and enlightenment, you have remained savages and brutes.
L’Action, February 8, 1905.
LES TORTUREURS
J’ai signalé, en temps voulu, aux lecteurs de l’Action, l’enquête du docteur Klotz-Forest, dans la Chronique médicale, sur la prophylaxie anticonceptionnelle — autrement dit, la procréation réfléchie.
Le numéro de février nous en apporte le résultat, divisant les réponses en trois catégories : celles des adversaires, celles des partisans sous réserves, celles des partisans absolus.
Les premiers sont fous des médecins, probablement des accoucheurs. — Vous êtes orfèvre, M. Josse ? — Demander aux accoucheurs leur avis sur cette question. c’est demander aux patrons d’assommoirs ce qu’ils pensent de la Ligue antialcoolique. Et les arguments de ces spécialistes en faveur de la procréation quand même, ne brillent ni par la force ni par la nouveauté.
Cueillons, au hasard, quelques perles :
« La Maternité est le champ de bataille de la femme ; elle ne doit pas le déserter. »
Champ de bataille, certes !!.. et combien plus périlleux que l’autre! Mais qui ne rapporte pas, comme lui, des honneurs et des profits, la société « civilisée » (?) plaçant le soldat destructeur fort au-dessus de la mère créatrice.)
« La femme ne s’appartient pas à elle-même. Elle appartient à la Société. Elle a la mission d’enfanter. »
Mission bien mal rétribuée, vraiment !.. En général, lorsqu’on « commande » ainsi un travail, on le paye. Et, dans le cas qui nous occupe, une bonne grève ne serait peut-être pas inutile.
«La maternité est une loi générale de la nature, et la raison d’être de la femme sur la terre. »
Ça, c’est vrai. La Nature ne demande aux êtres, mâles et femelles, que la reproduction. Elle n’a pas plus prévu la prophylaxie anticonceptionnelle, le sérum antidiphtérique et le vaccin, que les écluses et le paratonnerre, Et la civilisation n’est faite que des conquêtes de l’Homme sur la Nature.
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Ayant formulé ainsi les principes. d’une morale chrétienne, patriotique, et surtout lucrative, — pour mieux appuyer leur thèse, ces professionnels nous expliquent les différentes pratiques chirurgicales à l’aide desquelles ils arrivent à faire accoucher les malheureuses que la parturition met, chaque fois, en danger de mort. Et tout sentiment d’humanité semble leur être complètement étranger. Ils parlent de ces opérations horribles, bien dignes de l’Inquisition, avec la même tranquillité que si elles s’appliquaient à la matière inerte et non à des êtres sensibles. Une femme a subi deux fois l’opération césarienne, ou l’embryotomie ?… ou bien, deux fois, il a fallu, par l’avortement artificiel, interrompre une grossesse qui menaçait sa vie ?.. Qu’importe ! Ce qu’on à fait, on peut Le faire encore, et on le fera autant de fois qu’il sera nécessaire. Mais donner à cette martyre l’instruction sexuelle qui lui manque, enseigner à cette chair à souffrance les moyens de n’être plus fécondée, et, par conséquent, suppliciée ? Y pensez-vous ! Ce serait enlever aux pauvres charcuteurs leurs « cas » les plus intéressants !
Ces mâles qui, très probablement, ne se feraient pas, sans anesthésie préalable, arracher une molaire, n’admettent point qu’une femme, une créature humaine, consciente et sensible comme eux, se veuille soustraire aux atroces tortures d’un enfantement difficile ! Ces repus, ces privilégiés, qu’engraisse la douleur d’autrui, qui n’ont jamais connu les privations et l’angoisse du lendemain, … s’indignent que le pauvre diable, obligé, à chaque naissance, de serrer d’un cran sa ceinture, ait l’ambition de manger à sa faim, et de ne pas réduire, en leur donnant des frères, la part déjà si maigre de chacun des petits !!…
Ah! trouverons-nous jamais des mots assez cinglants, des imprécations assez véhémentes, pour ces malfaiteurs volontaires qui, pouvant atténuer da souffrance, sciemment ne le font pas! pour ces savants, indignes d’un tel nom, qui méconnaissent leur mission véritable — je devrais dire leur unique raison d’être — en refusant de répandre autour d’eux, à profusion, la Science :libératrice !
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Mais, heureusement, les médecins ne sont pas tous des « tortureurs ». Et nous en rencontrons quelques-uns en compagnie des hommes et femmes de lettres distingués, qui se déclarent partisans absolus de la maternité consciente.
« Tousles esprits affranchis, — écrit le docteur Callamand, — sauront reconnaitre à la femme, cette éternelle opprimée, le libre gouvernement de sa fonction physiologique la plus intime, c’est-à-dire la première à mon sens et la plus essentielle de ses libertés. La liberté de conception est à l’union des sexes ce que la liberté physique et la liberté de conscience sont dans la vie individuelle et sociale. »
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« Le droit d’être simplement amante, — ajoute le docteur Darricarrère (ex-médecin-major),—est, à mes yeux, aussi imprescriptible que le droit à la chasteté. Tout plaisir individuel me semble licite, désirable et réalisable, quand il n’est pas attentatoire à la liberté et au bien-être du prochain. »
Quant au docteur Cazalis, il reproche au Dieu de la Bible d’avoir commis « une imprudence grave en prononçant la parole fameuse : « Croissez et multipliez. » Malgré sa prescience, il n’avait donc pas songé au combat pour la vie et à toutes les conséquences que pourrait entraîner cette multiplication sans limites ; conséquences qui sont à jamais, et plus que jamais aujourd’hui, les guerres terribles entre les peuples, entre les races ; des luttes sociales non moins affreuses, des millions de souffrances et de morts, parce qu’ils sont trop ? »
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Le docteur Foveau de Courmelles déclare :
« Tout ce qui peut contribuer à la santé et au bonheur, sans léser autrui, m’apparaît comme moral. »
Et le docteur Aimé Gardette estime que:
« Dire à certaines gens: « Faites des enfants » à dire: « Faites des vagabonds, des assassins, des filles de joie.» Mieux vaut n’avoir qu’un enfant et s’en occuper, que quatre qu’on est obligé de négliger ou d’abandonner. »
Le docteur Toulouse voudrait qu’on préparât la femme à « ce beau rôle de mère éclairée et volontaire », et pense que « le choix de la maternité a une conséquence favorable immédiate pour la race ».
Parmi les littérateurs, Rachilde-Vallette s’indigne que, dans la majorité des cas, la fécondité d’un ménage soit réglée par le mari ou le médecin, non par la femme ; et revendique pour la principale intéressée le droit de donner son avis.
M. Fernand Kolney — auteur du livre original et hardi : Le Salon de Mme Trupbot — et, avec lui, le docteur Féraud, de Philippeville, estime que la prophylaxie anticonceptionnelle « devrait être enseignée à cours publics » et qu’elle seule « fera la révolution sociale, dé façon pacifique ».
Mr: Camille Pert juge «arriérée, puérile, grotesque et malfaisante » une morale qui nie « le droit de l’être à se refuser à une procréation qui peut lui être nuisible matériellement et moralement ».
Enfin, Lucien Descaves se dit « partisan résolu de tout ce qui peut assurer contre des grossesses répétées et hasardeuses la légitime défense de la femme obéissant aux scrupules respectables de sa santé ou de sa condition. »
Et d’autres, d’autres encore : Odette Laguerre, Jeanne Dubois, Séverine, Maurice Landay, Paul Robin, le président Magnaud, les docteurs Gotchalk, Lacassagne, Paul Denis, Joanny Roux, Sicard de Plauzolles, etc., etc., proclament Le droit au bonheur, le droit à l’amour et à la santé, le droit à la vie intégrale ; et aussi. la nécessité sociale ‘de remplacer le nombre par la qualité ; d’arrêter, autant que possible, l’envahissement de la mauvaise graine.
Et la dernière partie des réponses au docteur Klotz-Forest nous console amplement de la première. Nous aurions grand tort de nous plaindre. L’Idée marche à pas de géants ; les esprits droits viennent à nous en foule. Et l’invraisemblable ignorance de quelques-uns de nos adversaires, la cynique cruauté des autres, sont d’excellentes armes qu’ils nous fournissent contre eux.
L’Action, 16 mars 1905.
THE TORTURERS
I pointed out, in due course, to the readers of L’Action, the investigation by Dr. Klotz-Forest, in the Chronique médicale, on contraceptive prophylaxis — in other words, thoughtful procreation.
The February issue provides us with the result, dividing the responses into three categories: those of the opponents, those of the conditional supporters and those of the absolute supporters.
The first group are all doctors, probably obstetricians. — Are you a goldsmith, Mr. Josse? — Asking obstetricians their opinion on this matter is like asking bar owners what they think of the Anti-Alcohol League. And the arguments of these specialists in favor of procreation are neither strong nor original.
Let’s pick, at random, a few pearls:
“Motherhood is a woman’s battlefield; she must not abandon it.”
A battlefield, indeed!!… and how much more perilous than the other! But one that doesn’t bring honors and profits, unlike the other, since “civilized” society (?) places the destructive soldier far above the creative mother.
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“Woman does not belong to herself. She belongs to society. Her mission is to give birth.”
A poorly paid mission indeed! Generally, when you “order” a job like that, you pay for it. And, in this particular case, a good strike might not be a bad idea.
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“Motherhood is a general law of nature, and the reason for woman’s existence on earth.”
That’s true. Nature asks nothing of beings, male and female, but reproduction. It has no more provided for contraceptive prophylaxis, diphtheria antitoxin or vaccines than it has for locks or lightning rods. And civilization is made up only of Man’s conquests over Nature.
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Having thus formulated the principles of a Christian, patriotic and above all lucrative morality — to better support their thesis — these professionals explain to us the various surgical practices by which they manage to deliver the unfortunate women whose lives are in danger, each time, in childbirth. And all sense of humanity seems completely foreign to them. They speak of these horrific operations, worthy of the Inquisition, with the same composure as if they were applied to inert matter and not to sentient beings. A woman has undergone two cesarean sections, or embryotomies?… or twice, a pregnancy that threatened her life had to be terminated by artificial abortion?… What does it matter! What has been done, can be done again and will be done as many times as necessary. But to give this martyr the sexual education she lacks, to teach this suffering flesh the means to no longer be impregnated, and, consequently, tortured? Do you think of that! It would deprive the poor butchers of their most interesting “cases”!
These men, who most likely wouldn’t have a molar pulled without prior anesthesia, cannot accept that a woman, a human being, conscious and sensitive like themselves, would want to escape the atrocious tortures of a difficult childbirth! These sated, privileged men, fattened by the pain of others, who have never known deprivation and the anxiety of tomorrow… are indignant that the poor wretch, forced with each birth to tighten his belt a notch, should aspire to eat his fill and not reduce, by giving them siblings, the already meager portion of each child!!…
Ah! Will we ever find words harsh enough, imprecations vehement enough, for these willful wrongdoers who, being able to alleviate suffering, knowingly do not do so! For these scholars, unworthy of such a name, who fail to recognize their true mission — I should say their sole reason for being — by refusing to spread around them, in abundance, the liberating Science!
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But, fortunately, not all doctors are “torturers.” And we encounter some of them in the company of distinguished men and women of letters, who declare themselves absolute supporters of conscious motherhood.
“All liberated minds,” wrote Dr. Callamand, “will recognize in woman, this eternal oppressed, the free governance of her most intimate physiological function, that is to say, in my opinion, the first and most essential of her freedoms. Freedom of conception is to the union of the sexes what physical freedom and freedom of conscience are to individual and social life.”
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“The right to simply be a lover,” adds Dr. Darricarrère (former major), “is, in my view, as inalienable as the right to chastity. All individual pleasure seems to me lawful, desirable, and achievable, when it does not infringe upon the freedom and well-being of others.”
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As for Dr. Cazalis, he reproaches the God of the Bible for having committed “a grave imprudence in uttering the famous words: ‘Be fruitful and multiply.’ Despite his foresight, he had therefore not considered the struggle for life and all the consequences that this unlimited multiplication could entail; consequences which are forever, and more than ever today, the terrible wars between peoples, between races; social struggles no less dreadful, millions of sufferings and deaths, because there are too many of them?”
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Dr. Foveau de Courmelles states:
“Anything that can contribute to health and happiness, without harming others, seems moral to me.”
And Dr. Aimé Gardette believes that:
“Telling some people, ‘Have children,’ is like saying, ‘Have vagrants, murderers, prostitutes.’ It’s better to have one child and take care of it than four that you’re forced to neglect or abandon.”
Dr. Toulouse would like to see women prepared for “this beautiful role of enlightened and willing mother,” and believes that “the choice of motherhood has an immediate favorable consequence for the race.”
Among literary figures, Rachilde-Vallette is indignant that, in the majority of cases, the fertility of a household is regulated by the husband or the doctor, not by the wife; and claims for the main person concerned the right to give her opinion.
Mr. Fernand Kolney — author of the original and daring book: LE Salon de Mme Trupbot — and, with him, Doctor Féraud, of Philippeville, believe that contraceptive prophylaxis “should be taught in public courses” and that it alone “will bring about the social revolution, in a peaceful way.”
Mr: Camille Pert judges a morality that denies “the right of a person to refuse procreation that may be materially and morally harmful” to be “backward, childish, grotesque and harmful.”
Finally, Lucien Descaves declared himself “a staunch supporter of anything that can ensure the legitimate defense of women against repeated and risky pregnancies, based on respectable scruples concerning their health or condition.”
And others, still others: Odette Laguerre, Jeanne Dubois, Séverine, Maurice Landay, Paul Robin, President Magnaud, Doctors Gotchalk, Lacassagne, Paul Denis, Joanny Roux, Sicard de Plauzolles, etc., etc., proclaim the right to happiness, the right to love and health, the right to a full life; and also the social necessity of replacing quantity with quality; of stopping, as far as possible, the invasion of the bad seed.
And the last part of the replies to Dr. Klotz-Forest amply consoles us for the first. We would be quite wrong to complain. The Idea is advancing by leaps and bounds; right-thinking people are flocking to us. And the unbelievable ignorance of some of our adversaries, the cynical cruelty of others, are excellent weapons they provide us against them.
L’Action, March 16, 1905.
« BON SENS »
«Si toutefois les tentatives des partisans de la dépopulation prenaient quelque importance — ce que je me refuse à croire, comptant sur l bon sens de mes concitoyens — … etc, etc. »
M. Le Sénateur Piot
(interview du Matin.)
Il est rare d’être servi par les événements comme l’ont été les organisateurs de la conférence que je . fis, lundi soir; à l’Hôtel des Sociétés savantes, sous ce titre : « Beaucoup d’enfants ?… », et que notre aimable directrice voulut bien signaler, ici même, à l’attention des militants. .
Les dernières statistiques de la population française, publiées, par un heureux hasard, quelques jours avant cette conférence, donnaient au sujet, toujours passionnant, une saveur d’actualité brûlante. Et nous n’avons qu’à remercier nos adversaires de l’empressement qu’ils ont mis à nous « dénoncer »— c’est-à-dire à faire connaître le jour et le lieu de notre réunion —dans leurs larmoyants articles sur la « dépopulation ».
Pauvres « repopulateurs » !.. En ont-ils, depuis huit jours, des raisons de pleurer de l’encre !… Affolés par les statistiques ; partagés entre le désir de nous combattre et la crainte de nous faire de la réclame, ils s’efforcent de nous présenter comme des gens très dangereux, tout en affirmant que nous n’avons, et ne pouvons avoir, aucun succès.
M. Piot — nous dit un interview du Matin — compte « sur le bon sens de ses concitoyens ».
C’est:ce « bon sens » qui, selon lui, pousse les familles affamées à mettre à table un convive de plus — que ni la Patrie ni la Providence ne se chargeront de nourrir. C’est ce « bon sens» qui conseille aux mères, accablées de besogne, de perdre, à fabriquer un nouveau misérable, des forces et un temps qui seraient mieux employés à l’élevage et à la surveillance des pauvres petits déjà nés. C’est ce «bon sens » qui engage les malheureuses à demi tuées par des enfantements antérieurs, à laisser définitivement, dans une nouvelle épreuve, leur santé, ou même leur vie. C’est ce «-bon sens » qui dit aux alcooliques, aux syphilitiques, aux tuberculeux : « Croissez et multipliez ; ne laissez pas éteindre votre race de tarés, de dégénérés !.. »
En vérité, M. le sénateur Piot interprète le mot « bon sens » d’une façon qui pourrait nous faire croire à une réforme du dictionnaire ; . à moins que le plus fameux de nos « repopulateurs » ne soit en même temps le plus distingué de nos humoristes.
⁂
Et bien ! nous — néo-malthusiens de toutes nationalités — nous comptons également sur «le bons sens de nos concitoyens ». C’est à lui que nous nous adressons.-Et nous sommes bien persuadés qu’il les fera agir tout autrement que le pense M. Piot.
Ce n’est point là une pure hypothèse. Nous avons des gages certains. Les dernières statistiques nous ont émus, nous aussi.
Oh ! certes, nous ne nous faisons pas d’illusions… Nous ne nous exagérons pas l’importance des résultats obtenus. Constater que l’une des nations qui restreignent le plus leur natalité présente encore un excédent de 15 pour 10.000 des naissances sur les décès, … ce n’est qu’à demi rassurant dans un monde où la population dépasse déjà sensiblement les subsistances dont elle peut disposer. Mais, enfin, i/ y a progrès. Et, puisque tout nous porte à croire que ce progrès ne s’arrêtera pas, ne se localisera pas ; que, peu à peu, par la diffusion de l’hygiène et de la morale laïque, il s’étendra, en s’accentuant, à tous les pays d’Europe — et même aux autres — contentons-nous de cet espoir, et réjouissons-nous sans arrière-pensée.
Réjouissons-nous, d’abord, en propagandistes, orgueilleusement satisfaits de penser qu’ils ne sont pas tout à fait étrangers à l’amélioration qu’ils saluent. Réjouissons-nous, surtout, en bumanistes, heureux de sentir diminuer — ô combien peu encore, hélas ! — sur un petit coin de la terre, la somme des douleurs humaines. Enfin — pour faire une concession à nos braves nationalistes, et bien que la corde patriotique soit un peu détendue en nous — réjouissons-nous e# Français, fiers de voir leur patrie s’engager la première dans une voie de sagesse, de vraie civilisation, et donner au monde, une fois de plus, un noble et salutaire exemple.
L’Action, 23 novembre 1905.
“GOOD SENSE”
“If, however, the attempts of the depopulation advocates were to gain any importance — which I refuse to believe, relying on the common sense of my fellow citizens — … etc., etc.”
Senator Piot (interview in Le Matin.)
It is rare to be served by events as were the organizers of the speech I gave on Monday evening at the Hôtel des Sociétés savantes, under the title: “Many children?…,” which our amiable director was kind enough to bring to the attention of activists here.
The latest French population statistics, published, by a happy coincidence, a few days before this conference, gave the ever-fascinating subject a burning topicality. And we can only thank our adversaries for their eagerness to “denounce” us — that is, to publicize the date and location of our meeting — in their tearful articles on “depopulation.”
Poor “repopulators”! They’ve had plenty of reasons to cry ink for the past eight days! Panicked by the statistics; torn between the desire to fight us and the fear of giving us publicity, they strive to present us as very dangerous people, while asserting that we have not, and cannot have, any success.
Mr. Piot — according to an interview in Le Matin — is counting “on the common sense of his fellow citizens.”
It is this “common sense” that, according to him, compels starving families to put one more guest at the table — one for whom neither the Nation nor Providence will provide. It is this “common sense” that advises mothers, overwhelmed with work, to waste, in creating a new wretch, strength and time that would be better employed in raising and caring for the poor little ones already born. It is this “common sense” that leads unfortunate women, half-dead from previous childbirths, to definitively sacrifice their health, or even their lives, in a new ordeal. It is this “common sense” that tells alcoholics, syphilitic patients, and tubercular sufferers: “Be fruitful and multiply; do not let your race of cretins, of degenerates perish!”
In truth, Senator Piot interprets the word “common sense” in a way that might lead us to believe in a reform of the dictionary; unless the most famous of our “repopulators” is at the same time the most distinguished of our humorists.
⁂
Well then! We — neo-Malthusians of all nationalities — are also counting on “the common sense of our fellow citizens.” It is to this that we appeal. And we are quite convinced that it will make them act very differently than Mr. Piot thinks.
This is not a pure hypothesis. We have concrete evidence. The latest statistics have moved us as well.
Oh! Certainly, we are under no illusions… We are not exaggerating the importance of the results obtained. To observe that one of the nations most restrictive of its birth rate still has a surplus of 15 births over deaths per 10,000… is only half reassuring in a world where the population already significantly exceeds the resources available to it. But, at least, there is progress. And, since everything leads us to believe that this progress will not stop, will not be localized; that, little by little, through the spread of hygiene and secular morality, it will extend, intensifying, to all the countries of Europe — and even to others — let us be content with this hope, and rejoice without reservation.
Let us rejoice, first of all, as propagandists, proudly satisfied to think that we are not entirely uninvolved in the improvement we applaud. Let us rejoice, above all, as patriots, happy to feel the sum of human suffering diminish — oh, how slight it still is, alas! — in a small corner of the earth. Finally — to make a concession to our brave nationalists, and although our patriotic fervor is somewhat waning — let us rejoice as Frenchmen, proud to see our homeland take the lead on a path of wisdom, of true civilization, and give the world, once again, a noble and salutary example.
L’Action, November 23, 1905.
LETTRE OUVERTE
A MM. PAUL ET VICTOR MARGUERITTE
Je viens d’éprouver, messieurs, une pénible surprise. Vous êtes de ceux dont l’opinion ne me laisse point indifférente. Et — faut-il vous l’avouer? — j’étais curieuse de savoir de quel côté .s’orientaient vos clairs et généreux esprits dans cette question primordiale, qui a soulevé ct. soulèvera encore de si ardentes polémiques : /a question de population. Ou plutôt, je me demandais jusqu’à quel point vous étiez des nôtres — car pas un instant ne m’est venue la pensée que vous pouviez ne pas en être.
Hélas ! le Journal d’abord, puis la Dépêche de Toulouse, me répondent brutalement. °
Les plumes sœurs qui écrivirent Les deux Vies, Le Cœur et la Loi — fières affirmations du droit individuel, nobles révoltes contre la théorie du sacrifice obligatoire — s’enrôlent sous la bannière des « repopulateurs »! Les voix jumelles, qui clamèrent si haut des paroles de liberté, crient au peuple affamé, aux mères douloureuses : « Des enfants ! Faites-nous des enfants ! »
Peut-être pouvez-vous, plus que d’autres, vous permettre de parler ainsi, étant de ceux qui luttent pour les droits de la femme, et qui s’indignent d’un état social où celle à qui l’on demande le plus est considérée, en toutes choses, comme quantité négligeable, et reléguée au rang des fous, des mineurs, des repris de justice. Mais, tout de même, je m’étonne de voir des féministes — et vous avez, jusqu’alors, amplement mérité ce titre — ne pas comprendre’ que l’affranchissement de la chair est le premier des affranchissements, la base de: tous les autres ; et que la femme accablée sous le fardeau de l’enfantement sans trève, épuisée, flétrie avant l’âge, n’ayant ni repos, ni loisir, vouée à la perpétuelle souffrance, … ne ressemble que de très loin à la belle, et heureuse, et libre créature, que nous voulons faire surgir d’une éducation meilleure et d’une société plus juste !
Oh! je sais bien que vous êtes avec nous — l’article que j’ai sous les yeux en fait foi — pour souhaiter le remplacement des maternités de hasard, des maternités-accidents, accueillies avec ennui, souvent avec désespoir, par ce que vous appelez «le fier bonheur désiré». Mais il faut ignorer complètement ce: que représentent de tortures, pour un trop grand nombre de femmes, la grossesse et l’accouchement, et ce que coûte à foutes les mères — principalement aux mères pauvres — de soins, de soucis, de fatigues, l’élevage d’un seul enfant, pour croire qu’il est. possible à une-créature consciente de « désirer » les douze ou quinze qu’elle aurait en s’abandonnant sans réserve à sa fécondité normale.
Et peut-être sied-il mal — permettez-moi de vous le dire — à ceux qui, comme vous, étant hommes, sc savent à l’abri de semblables épreuves, d’avoir des paroles sévères pour celles qui, les connaissant, refusent de les affronter trop souvent.
Le droit au bonheur, le droit à la santé, le droit à la culture intellectuelle, à l’épanouissement de toutes ses facultés, le droit à La vie intégrale, c’est tout cela que contient pour la femme l’idée de maternité libre.
Et puis, l’intérêt de la femme n’est pas seul en jeu ici. Nous sommes en face non seulement d’une question féministe, mais d’une question humanitaire, au sens le plus élevé du mot.
Je ne puis, dans ce cadre étroit, entreprendre d’exposer, avec les développements qu’elles comportent, la loi de population et la loi de l’industrie agricole, qu’ont formulée Malthus, Stuart Mill, le sénateur Joseph Garnier, et tant d’autres esprits éminents. Je ne puis chercher à prouver, par des raisonnements et par des chiffres, que la population ayant une tendance constante à s’accroître beaucoup plus vite que les subsistances, et les dépassant même actuellement dans des proportions sensibles, il est absurde et criminel de ne pas, volontairement et d’un commun accord, modérer cet accroissement. Cela m’entrainerait beaucoup trop loin,
Mais laissez-moi vous dire combien je suis navrée — après avoir trouvé sous votre plume cet aveu « qu’il y a des cas où l’on ne devrait pas procréer », et que la fécondité du peuple est due à son « ignorance », à son & imprévoyance » — de vous voir vous poser en apôtres de «la vie quand même », de la vie misérable, incomplète, douloureuse, la vie indigne de ce nom, et qui fait désirer la mort!
Il vous faut 4 nombre, coûte que coûte. Vous ne concevez pas, pour la « patrie », un autre facteur de puissance.
Eh bien ! périsse la Patrie !.… si elle ne doit s’édifier que sur la douleur humaine; si sa « puissance » exige le sacrifice des droits les plus sacrés de l’être! Périsse l’idole monstrueuse, dont les intérêts, contraires à ceux de l’humanité, après avoir fait couler tant de larmes et de sang, après avoir, pendant des siècles, provoqué, excusé, glorifié tant de crimes, peuvent, aujourd’hui encore, servir de prétexte à perpétuer toutes les misères!
Mais plutôt, non! Rassurez-vous, messieurs. Votre patrie ne mourra pas d’avoir marché, une fois de plus, à la tête d’un grand mouvement ; de s’être engagée la première dans une voie de progrès, où ses voisins plus prolifiques ne tarderont pas à la suivre. Ce n’est pas seulement chez nous que se répand la doctrine salvatrice, exécrée des prêtres et des capitalistes. Un jour viendra — proche peut-être — où tous les prolétaires de toutes les patries auront compris que, seuls, leurs exploiteurs peuvent gagner quelque chose à l’accroissement continu des « sans-travail », des « meurt-de-faim»; où toutes les femmes de toutes les classes, conscientes de la grandeur et de la gravité de leur fonction maternelle, sauront ne l’accomplir qu’avec circonspection, en choisissant le moment opportun pour elles-mêmes et pour l’enfant. Et ce jour-là, messieurs, on verra s’épanouir, sur le monde pacifié, une floraison jusqu’alors inconnue d’intelligence, de force et de beauté !
L’Action, 16 décembre 1905.
OPEN LETTER
To Messrs. Paul and Victor Margueritte
I have just experienced, gentlemen, a painful surprise. You are among those whose opinion does not leave me indifferent. And — must I confess? — I was curious to know where your clear and generous minds leaned on this fundamental question, which has stirred and will continue to stir such ardent debates: the question of population. Or rather, I wondered to what extent you were on our side — for not for a moment did the thought cross my mind that you might not be.
Alas! First the Journal, then the Dépêche de Toulouse, responded to me harshly.
The sister pens who wrote Les deux Vies, Le Cœur et la Loi — proud affirmations of individual rights, noble revolts against the theory of compulsory sacrifice — are enlisting under the banner of the “repopulators”! The twin voices, which so loudly proclaimed words of liberty, cry out to the starving people, to the grieving mothers: “Children! Give us children!”
Perhaps you, more than others, can afford to speak this way, being among those who fight for women’s rights and who are outraged by a social order where the one from whom the most is demanded is considered, in all things, as negligible and relegated to the ranks of the insane, the minors, and the convicts. But still, I am astonished to see feminists — and you have, until now, amply deserved this title — fail to understand that the liberation of the flesh is the first of all liberations, the foundation of all others; and that the woman burdened by endless childbirth, exhausted, withered before her time, having neither rest nor leisure, condemned to perpetual suffering… bears only a very distant resemblance to the beautiful, happy, and free creature we wish to bring forth from a better education and a more just society!
Oh! I know very well that you are with us — the article before me attests to this — in wishing to replace chance pregnancies, accidental pregnancies, received with boredom, often with despair, with what you call “the proud, desired happiness.” But one must be completely ignorant of the torture that pregnancy and childbirth represent for far too many women, and of the cost to all mothers — especially poor mothers — in care, worry, and fatigue of raising a single child, to believe that it is possible for a conscious being to “desire” the twelve or fifteen she would have by surrendering herself unreservedly to her normal fertility.
And perhaps it is unbecoming — allow me to say so — for those who, like you, being men, know themselves to be safe from such trials, to have harsh words for those who, knowing them, refuse to face them too often.
The right to happiness, the right to health, the right to intellectual culture, to the development of all one’s faculties, the right to a complete life, this is what the idea of free motherhood contains for women.
And then, the woman’s interest is not the only one at stake here. We are facing not only a feminist issue, but a humanitarian one, in the highest sense of the word.
Within these limited parameters, I cannot undertake to expound, with all the developments they entail, the laws of population and agricultural industry formulated by Malthus, Stuart Mill, Senator Joseph Garnier and so many other eminent minds. Nor can I attempt to prove, through reasoning and figures, that since the population has a constant tendency to increase much faster than the available resources, and even currently exceeds them by significant proportions, it is absurd and criminal not to voluntarily and by common agreement moderate this growth. That would take me much too far afield.
But let me tell you how sorry I am — after finding in your writing this admission “that there are cases where one should not procreate,” and that the fertility of the people is due to their “ignorance,” their “lack of foresight” — to see you posing as apostles of “life no matter what,” of miserable, incomplete, painful life, life unworthy of the name, which makes one desire death!
You need four numbers, no matter what. You cannot conceive of any other factor of power for the “fatherland.”
Well then! May the Fatherland perish!… if it is to be built only on human suffering; if its “power” demands the sacrifice of the most sacred rights of humankind! May the monstrous idol perish, whose interests, contrary to those of humanity, after having caused so many tears and so much bloodshed, after having, for centuries, provoked, excused, and glorified so many crimes, can still today serve as a pretext for perpetuating all miseries!
But rather, no! Rest assured, gentlemen. Your country will not perish from having marched, once again, at the head of a great movement; from having been the first to embark on a path of progress, where its more prolific neighbors will soon follow. It is not only among us that the saving doctrine, abhorred by priests and capitalists, is spreading. A day will come — perhaps soon — when all proletarians of all countries will understand that only their exploiters can gain anything from the continuous increase of the unemployed and the starving; when all women of all classes, aware of the grandeur and gravity of their maternal role, will know how to fulfill it only with circumspection, choosing the opportune moment for themselves and for the child. And on that day, gentlemen, we will see a previously unknown flowering of intelligence, strength, and beauty blossom across the pacified world!
L’Action, December 16, 1905.
LE SUJET « DÉFENDU »
Notre éminent ami Paul Robin signalait, ici même, il y a quelques mois, à l’indignation des libres penseurs, les odieuses persécutions dirigées par les « puritards », par les jésuites protestants — qui ne valent pas mieux que les autres — contre le vénérable militant Moses Harmann, le Paul Robin des Etats-Unis.
Depuis, les choses se sont aggravées, dans la «terre classique de la liberté ».
Pour avoir exposé, dans son organe, Lucifer — avec plus de modération encore que nous ne le faisons en France — la grande idée régénératrice ; pour avoir dit aux souffrants, aux miséreux, aux affamés : « Vous avez Je droit de ne point augmenter votre souffrance, votre misère, votre faim ; et vous avez Le devoir de ne point les faire partager à d’autres êtres, issus de votre imprévoyance» ; pour s’être montré bon, clairvoyant, secourable ; pour avoir osé dresser la Science en face du Dogme, et placer l’Humanité au-dessus de la Patrie, ce vieillard de soixante-seize ans est condamné à finir en prison une existence de travail, de dévouement, de désintéressement.
Ailleurs, en Espagne, dans le pays de l’Inquisition — qui, lui, au moins, n’a pas la prétention d’être une « terre de liberté » — le propagandiste Bullfi se voit, pour le même crime, poursuivi, traqué de toutes parts, réduit à l’impuissance et à la misère !.… Mais rien n’éteint son ardeur et sa foi. Et il écrit à ses amis de France une lettre navrante et sublime, qui met une page de plus au « Livre d’or » de l’Apostolat.
Pendant ce temps. chez nous, autre « terre de liberté », toute la bande des maîtres-chanteurs et menteurs professionnels use de cette « liberté» en déversant les ordures qui lui servent d’argumentation sur la tête de ceux, et surtout de celles, qui osent aborder le sujet « défendu ». Je n’entends pas faire allusion ici à certain noble personnage (1) — descendant de ces « preux » dont on nous vante la courtoisie — qui réclamait le bagne ou la Salpétrière pour la « virago », la « femme insexuée », le « singulier phénomène » que je suis! — car il est entendu qu’une libre penseuse, surtout une libre penseuse militante, ne peut être qu’une « virago ». Tout le monde sait que le charme, l’élégance et la beauté sont l’apanage exclusif des vieilles bigotes, des matrones pudibondes et des gouvernantes de curés. Et, pour traiter, les questions d’amour et de maternité, personne n’ignore qu’il est indispensable de ne connaître ni l’un ni l’autre.
D’autre part, les représentants de la « morale » officielle étudient les moyens d’interdire nos conférences et d’enrayer notre mouvement.
C’est le sort de toutes les idées nouvelles d’être ainsi persécutées, calomniées, dénaturées. Et les mœurs, à ce point de vue, n’ont pas beaucoup changé depuis les temps antiques. Le Christianisme eut ses martyrs. La Réforme et la. Libre Pensée eurent tour à tour les leurs. La République naquit dans le sang des héros. Les premiers socialistes furent chargés de fers et d’opprobre. Les anarchistes connurent les « lois scélérates ». Aujourd’hui les antimilitaristes et les néo-maithusiens sont vilipendés par la presse et incarcérés par les gouvernements.
⁂
Le néo-maltbusianisme, pour la classe privilégiée, pour les bourgeois possédants et jouisseurs, représente désormais le « danger ». Presque tout, à leurs yeux, s’efface devant cela. Le socialisme, et même l’anarchisme— dès qu’il n’est plus question de « bombes » — ne les inquiètent que médiocrement. Ceux qui parlent sans cesse de la Révolution les font quelquefois sourire. Mais ceux qui, tranquillement, la préparent et la rendent possible, commencent à peupler leur sommeil de désagréables cauchemars. Plus soucieux de faits que de théories, ils voient d’un œil anxieux, se ralentir — faiblement encore, mais d’une façon continue — la production intensive des misérables dont ils vivent, et des dégénérés dont ils font leurs chiens de garde. Et la perspective d’un arrêt sérieux dans la fourniture de chair à canon, de chair à travail, de chair à plaisir, leur apparaît comme celle d’une ‘catastrophe à nulle autre comparable.
Et peut-être faut il voir là l’explication de la stupide et injustifiable haine que professent, à l’égard des néo-malthusiens, quelques «révolutionnaires » de parade. Ces gens-là ne nous pardonnent point de travailler « pour de bon » à cette «- Révolution » dont ils voudraient avoir le monopole, avec la marque de fabrique :
« Parlons-en toujours ; n’y pensons jamais. »
L’Action, 3 mars 1906.
THE “FORBIDDEN” SUBJECT
Our eminent friend Paul Robin pointed out, right here, a few months ago, to the indignation of freethinkers, the odious persecutions directed by the “puritans,” by the Protestant Jesuits — who are no better than the others — against the venerable activist Moses Harmann, the Paul Robin of the United States.
Since then, things have gotten worse in the “classical land of liberty.”
For having expounded, in his organ, Lucifer — with even more moderation than we do in France — the great regenerative idea; for having said to the suffering, the destitute, the starving: “You have the right not to increase your suffering, your misery, your hunger; and you have the duty not to make other beings, born of your imprudence, share them;” for having shown himself to be good, clear-sighted, helpful; for having dared to set Science against Dogma, and to place Humanity above the Fatherland, this seventy-six-year-old man is condemned to end in prison an existence of work, devotion, and selflessness.
Elsewhere, in Spain, the land of the Inquisition — which, at least, does not claim to be a “land of liberty” — the propagandist Bullfi finds himself, for the same crime, pursued, hunted down from all sides, reduced to impotence and misery!… But nothing extinguishes his ardor and his faith. And he writes to his friends in France a heart-rending and sublime letter, adding another page to the “Golden Book” of the Apostolate.
Meanwhile, back home, in another “land of liberty,” the whole gang of blackmailers and professional liars is using this “freedom” by heaping the garbage they use as arguments on the heads of those, and especially those women, who dare to broach the “forbidden” subject. I don’t intend to allude here to a certain noble figure (1) — a descendant of those “valiant knights” whose courtesy is so highly praised — who demanded the penal colony or the Salpêtrière hospital for the “virago,” the “sexless woman,” the “singular phenomenon” that I am! — because it is understood that a freethinker, especially a militant freethinker, can only be a “virago.” Everyone knows that charm, elegance, and beauty are the exclusive domain of old bigots, prudish matrons, and priests’ housekeepers. And, to deal with questions of love and motherhood, no one is unaware that it is essential to know neither one nor the other.
On the other hand, representatives of official “morality” are studying ways to ban our speeches and stop our movement.
It is the fate of all new ideas to be thus persecuted, slandered, and distorted. And morals, from this point of view, have not changed much since ancient times. Christianity had its martyrs. The Reformation and Freethought each had theirs in turn. The Republic was born in the blood of heroes. The first socialists were burdened with chains and public disgrace. The anarchists suffered under the “villainous laws.” Today, antimilitarists and neo-Malthusians are vilified by the press and imprisoned by governments.
⁂
For the privileged class, for the wealthy and pleasure-seeking bourgeoisie, neo-Malthusianism now represents the “danger.” Almost everything else pales in comparison. Socialism, and even anarchism — as long as “bombs” are no longer mentioned — only mildly concern them. Those who constantly talk about the Revolution sometimes amuse them. But those who quietly prepare for it and make it possible are beginning to haunt their sleep with unpleasant nightmares. More concerned with facts than theories, they anxiously observe the slowing — still slight, but steady — of the intensive production of the wretches on whom they live, and of the degenerates they use as watchdogs. And the prospect of a serious halt in the supply of cannon fodder, labor fodder, and pleasure fodder appears to them as a catastrophe beyond compare.
And perhaps this explains the stupid and unjustifiable hatred professed by some self-proclaimed “revolutionaries” towards neo-Malthusians. These people cannot forgive us for working “for real” on this “Revolution” of which they would like to have a monopoly, with their trademark:
“Let’s always talk about it; let’s never think about it.”
L’Action, March 3, 1906.
1. M. Guy de Cassagnac
DÉCADENCE… OÙ PROGRÈS?
Tous les ans, à pareille date, la publication des statistiques de la natalité fait, selon l’expression traditionnelle, « couler des flots d’encre » dans la presse de tous les partis.
L’année dernière, la coïncidence de cette publication avec ma conférence : Beaucoup d’enfants? avait soulevé partout les plus ardentes polémiques. Et les journaux cléricaux s’étaient, comme toujours, distingués par leur mauvaise foi et leur grossièreté.
Cette année, le résultat du recensement quinquennal remet, plus que jamais, à l’ordre du jour, la question de population. Et je ne crois pas inutile de répondre, une fois de plus, à nos alarmistes statisticiens.
Tout d’abord, je m’étonne d’entendre parler de « dépeuplement », à une époque où les nations les moins prolifiques présentent encore un excédent sensible des naissances sur les décès. Dépeuplement signifie diminution de la population. Or, la population augmente partout. Seulement, elle augmente de plus en plus lentement; et elle augmente en France plus lentement qu’ailleurs. Voilà tout.
Il s’agit de savoir si cette augmentation continue est un bien ou un mal, si elle est favorable ou funeste au développement physique et moral du genre humain, à son bien-être, à son bonheur; et si, par conséquent, nos efforts doivent tendre à favoriser le ralentissement, ou, au contraire, à le combattre dans la mesure du possible.
Les partisans de la procréation à outrance ont coutume de se placer, pour envisager le problème, à un point de vue spécial et exclusif, le point de vue patriotique, au, plus exactement, le point de vue militaire. Toute leur argumentation peut se résumer en quelques mots : « Il nous faut beaucoup d’enfants pour avoir beaucoup de soldats. »
Peut-être, si nous voulions les suivre sur ce terrain, ne serait-il pas très difficile de prouver que les plus grandes nations n’ont pas toujours été les plus nombreuses, qu’un pays n’a rien à gagner à la production intensive des non-valeurs sociales, et que ce n’est pas le grandir, mais le diminuer, que de lui imposer la charge ruineuse de l’entretien des inutiles, voire même des nuisibles. Et nous pourrions invoquer l’autorité d’un professionnel de marque, le général de Brialmont, pour soutenir que la force des armées dépend moins de leur importance numérique que de la qualité des individus qui les composent, et surtout de leur bonne organisation.
Mais je ne veux pas insister sur ce point. Car une telle question ne s’enferme pas dans le cadre étroit des frontières. C’est l’intérêt de l’humanité tout entière qui est en jeu.
L’Action a eu la très heureuse idée de mettre, cette année, au nombre de ses primes gratuites, les Éléments de Science sociale, du docteur Georges Drysdale. Voilà une « étrenne » utile entre toutes, qui sera pour beaucoup, sans doute, une véritable révélation, et qui ouvrira à plus d’une intelligence des horizons immenses et insoupçonnés. Je n’entreprendrai point de résumer en quelques lignes ce considérable ouvrage. Je ne puis qu’en conseiller la lecture à tous ceux qui veulent réellement connaître la question de population.
Et, pour le moment, je me bornerai à faire cette constatation : que si — pour des raisons que nous n’avons pas à examiner, et qui ne regardent qu’eux — quelques ménages, relativement rares, restent stériles, ou se contentent d’une seule procréation, la majorité des autres dépassent de beaucoup le nombre d’enfants qu’ils peuvent raisonnablement avoir, c’est-à-dire le nombre d’enfants qu’ils sont en état de faire robustes, non affligés de tares héréditaires, et de nourrir, de surveiller, d’élever convenablement.
Si messieurs les statisticiens voulaient bien se donner la peine de quitter un peu leurs chiffres pour regarder dans la vie ; s’ils consentaient à observer un autre monde que celui des salons où ils dissertent savamment ; s’ils pénétraient — ne fût-ce que par la pensée — dans une école, une maison, voire même une rue d’un quartier populeux ; s’ils contemplaient la navrante légion de tous ceux qui n’auraient pas dû naître : les enfants d’alcooliques, les enfants d’«avariés », les enfants de tuberculeux, et les enfants de misérables, hélas ! les pauvres êtres qui grandissent en s’étiolant comme des fleurs en cave; dans des taudis sombres et puants, parmi les cris, les injures, les coups, ou bien qui traînent sur le pavé leur enfance déguenillée, sans surveillance, sans tendresse — graine d’hôpital, ou de prison peut-être ! — les fillettes de huit ans, vieilles avant d’être femmes, dont les maigres bras fléchissent sous le poids du dernier poupon que la maman leur abandonne; et les petits cercueils qui défilent, lamentables, remportant vers le néant ceux qui
‘en sortent à peine, et auraient mieux fait d’y rester! et puis, s’ils songeaient aux mères, à ces tristes créatures qu’écrase le triple fardeau de la misère, de la procréation sans trêve, et, trop sou.vent, des mauvais traitements ; femelles pondeuses que, un soir de ribote, le mâle brutal féconde inconsciemment ; qui, jusqu’à la dernière minute, sans souci de leur ventre endolori et lourd, peinent, « triment» pour toute la famille, servant l’homme, soignant les marmots ; et qui, après avoir subi, sur le grabat de leur mansarde, sans air l’été, sans feu l’hiver, l’épreuve suppliciante, reprennent, toutes meurtries encore, au bout de trois ou quatre jours, leurs besognes de bêtes de somme, attendant avec angoisse la prochaine grossesse, qui ne tardera pas… ; s’ils n’oubliaient pas les filles-mères, les séduites, les abandonnées, celles que le fruit maudit de leurs entrailles mène au ruisseau ou à la cour d’assises ; toutes les femmes, enfin, riches ou pauvres, qui laissent leur santé, leur beauté, leur vie même, sur le champ de bataille de la maternité, … peut-être, devant tant de détresses, tant de souffrances, physiques et morales, n’auraient-ils plus le courage de dire : «Il n’y a pas assez d’enfants !…»
Oh ! je sais bien que l’on cherche à aider les familles « nécessiteuses ». On a même parlé de décorer les mères exceptionnellement fécondes. Mais que peut la philanthropie, que peuvent les secours et les récompenses contre un tel état de choses ?… La belle affaire, vraiment, pour une femme, dont la jeunesse s’est partagée entre les gestations et les deuils, de toucher une prime de cinquante francs à son quinzième accouchement, ou d’accrocher à son pauvre corsage, sur sa poitrine flétrie, un minuscule bout de chiffon !..
Et puis, est-il bien moral d’encourager ainsi l’imprévoyance ?.…. Et comment celle-ci, qui, partout ailleurs, passe pour un défaut, peut-elle devenir une qualité dès qu’elle s’applique au plus grave de tous les actes humains : la création d’une existence nouvelle?
On ne saurait trop le dire, la décroissance de la natalité est un signe d’affinement, de civilisation supérieure. Et nous n’avons nullement à nous en affliger. L’asservissement par l’homme des forces reproductrices n’est pas sur la Nature une conquête moins belle, moins utile, et moins glorieuse, que la captation des sources, la canalisation des fleuves, la domestication des fluides mystérieux. Seuls. les animaux et les sauvages .obéissent aveuglément à l’Instinct, et demeurent les esclaves de la Fatalité.
Si nos voisins font plus d’enfants que nous, :.. tant pis pour eux. C’est qu’ils sont plus ignorants, plus près de la brute primitive, moins conscients de leurs vrais devoirs et de leurs intérêts réels. Il n’y a là rien à leur envier. Et bien loin de chercher à descendre jusqu’à eux, .. tâchons de les élever jusqu’à nous.
L’Action, 18 janvier 1907
DECADENCE… OR PROGRESS?
Every year, at this time, the publication of birth statistics, according to the traditional expression, “causes floods of ink to flow” in the press of all parties.
Last year, the coincidence of this publication with my lecture “Many Children?” had stirred up the most heated controversies everywhere. And the clerical newspapers had, as always, distinguished themselves by their bad faith and their vulgarity.
This year, the results of the five-yearly census have brought the question of population back to the forefront more than ever. And I don’t think it’s pointless to respond, once again, to our alarmist statisticians.
First of all, I’m surprised to hear talk of “depopulation” at a time when even the least prolific nations still have a significant surplus of births over deaths. Depopulation means a decrease in population. But the population is increasing everywhere. It’s just that it’s increasing more and more slowly; and it’s increasing more slowly in France than elsewhere. That’s all there is to it.
It is a question of whether this continuous increase is a good or a bad thing, whether it is favorable or detrimental to the physical and moral development of humankind, to its well-being, to its happiness; and whether, consequently, our efforts should aim to promote slowing it down, or, on the contrary, to combat it as much as possible.
The partisans of excessive procreation typically approach the problem from a specific and exclusive perspective: the patriotic perspective, or more precisely, the military perspective. Their entire argument can be summarized in a few words: “We need many children to have many soldiers.”
Perhaps, if we were to follow them down this path, it wouldn’t be too difficult to prove that the greatest nations have not always been the most numerous, that a country has nothing to gain from the intensive production of social non-values, and that imposing the ruinous burden of maintaining the useless, or even the harmful, does not strengthen it but diminishes it. And we could invoke the authority of a distinguished professional, General de Brialmont, to argue that the strength of armies depends less on their numerical size than on the quality of the individuals who compose them, and above all, on their sound organization.
But I don’t want to insist on this point. Because such a question cannot be confined to the narrow framework of borders. It is the interest of all humanity that is at stake.
L’Action had the excellent idea of including, among its free gifts this year, Dr. George Drysdale’s Elements of Social Science. This is a truly valuable gift, which will undoubtedly be a real revelation for many, and will open up vast and unsuspected horizons for more than one intellect. I will not attempt to summarize this substantial work in a few lines. I can only recommend it to all those who genuinely wish to understand the question of population.
And, for the moment, I will limit myself to making this observation: that if — for reasons which we do not have to examine, and which concern only them — some households, relatively rare, remain sterile or are content with only one procreation, the majority of others far exceed the number of children which they can reasonably have, that is to say the number of children which they are able to make robust, not afflicted with hereditary defects, and to feed, supervise, raise properly.
If the gentlemen statisticians would only take the trouble to leave their figures for a moment and look at life; if they would agree to observe a world other than that of the salons where they discourse learnedly; if they would penetrate — even if only in thought — into a school, a house, or even a street in a working-class neighborhood; if they would contemplate the heartbreaking legion of all those who should never have been born: the children of alcoholics, the children of “spoiled” people, the children of tuberculosis and the children of the wretched, alas! the poor beings who grow up withering like flowers in a cellar; in dark and stinking hovels, amidst cries, insults, and blows, or who drag their ragged childhood along the pavement, unsupervised, without tenderness — seeds of hospital, or perhaps prison! — the eight-year-old girls, old before they are women, whose thin arms buckle under the weight of the last baby their mother abandons; and the small coffins that file past, pitiful, carrying towards oblivion those who barely get out of it, and would have been better off staying there!… And then, if they thought about the mothers, those sad creatures crushed by the triple burden of misery, ceaseless procreation and, too often, ill-treatment; egg-laying females whom, in one night of revelry, the brutal male unconsciously impregnates; who, until the last minute, without concern for their aching and heavy belly, toil, “labor” for the whole family, serving the man, taking care of the children; and who, after having suffered, on the cot of their garret, without air in the summer, without fire in the winter, the torturous ordeal, resume, all bruised still, after three or four days, their tasks of beasts of burden, anxiously awaiting the next pregnancy, which will not be long in coming…; If they did not forget the unwed mothers, the seduced, the abandoned, those whom the cursed fruit of their womb leads to the gutter or the court of assizes; all the women, finally, rich or poor, who leave their health, their beauty, their very life, on the battlefield of motherhood, … perhaps, faced with so much distress, so much suffering, physical and moral, they would no longer have the courage to say: “There are not enough children!…”
Oh! I know very well that efforts are being made to help “needy” families. There’s even been talk of decorating exceptionally fertile mothers. But what can philanthropy do, what can aid and rewards do against such a state of affairs?… What a fine thing, really, for a woman whose youth has been divided between pregnancies and bereavements, to receive a bonus of fifty francs on her fifteenth delivery, or to pin a tiny scrap of cloth to her poor bodice, on her withered breast!
And then, is it really moral to encourage such improvidence?… And how can this improvidence, which everywhere else is considered a fault, become a quality when it is applied to the most serious of all human acts: the creation of a new existence?
It cannot be overstated: a declining birth rate is a sign of refinement, of a superior civilization. And we have absolutely no reason to grieve over it. Humankind’s subjugation of reproductive forces is no less beautiful, less useful and less glorious a conquest of Nature than the harnessing of springs, the channeling of rivers, the domestication of mysterious fluids. Only animals and savages blindly obey Instinct and remain slaves to Fate.
If our neighbors have more children than we do, well, too bad for them. It’s because they’re more ignorant, closer to primitive brutes, less aware of their true duties and real interests. There’s nothing to envy them for. And far from trying to sink to their level, let’s strive to raise them up to ours.
L’Action, January 18, 1907
ENCORE LE « DROIT DE LA CHAIR »
Un jeune docteur vient de soutenir sa thèse sur «le Droit à l’avortement », et dans un sens hostile à celui-ci. Cela n’a rien en soi de bien intéressant. Mais, ce qui l’est davantage, ce sont les commentaires dont les journaux réactionnaires en accompagnent la nouvelle.
Quelques-uns félicitent le jeune docteur de son « étude courageuse », … négligeant de nous expliquer en quoi consiste ce « courage ». Je n’aurais jamais pensé qu’il en fallût beaucoup pour «se mettre du côté du manche», et pour exprimer la manière de voir de la quasi-unanimité de ses contemporains. Et j’imagine que le candidat héroïque aurait couru plus de risques encore à-soutenir la thèse contraire.
Quoi qu’il en soit, la presse « bien pensante » fait grand bruit autour de ce mince événement, et y trouve un prétexte à longues dissertations.
Dernièrement, la Libre Parole rééditait à ce propos, sur l’immortalité du siècle, les lieux communs que nous connaissons. Et, par une étrange. confusion, elle présentait, sous le nom de «néo-malthusisme », la théorie du « droit à l’avortement ». M. Edouard Drumont allait même jusqu’à citer, comme s’appliquant à celle-ci, quelques lignes extraites de ma réponse à une enquête de la Chronique Médicale sur la « Prophylaxie anticonceptionnelle ».
Certes, nous ne sommes point — nous, néo-malthusiens — de ceux qui rougissent et ont peur de leurs opinions. Nous avons coutume de les dire — quoi qu’il doive nous en coûter — ouvertement et tout entières. Et l’on sait ce que la plupart d’entre nous pensent de l’avortement, envisagé au point de vue du droit de l’individu sur son propre corps.
Nous n’en protestons qu’avec plus de véhémence contre toute erreur — volontaire ou involontaire — dans l’interprétation de notre doctrine; et contre les insinuations perfides de certains adversaires qui, à bout d’arguments, voudraient bien attirer sur nos têtes les foudres légales.
L’avortement — faut-il le répéter ? — ne nous est jamais apparu que comme un «remède héroïque», un moyen extrême, auquel il est toujours regrettable d’avoir à recourir, ef que tous nos efforts ten .dent précisément à rendre inutile. — Et nous comptons, d’ailleurs, sur le bon sens public pour comprendre cette vérité de La Palisse, qu’en enseignant aux femmes à ne concevoir qu’à leur gré, on leur enlève toute occasion de se débarrasser, au péril de leur vie, du fruit d’une coriception malheureuse et maudite.
Bien entendu, je ne dis tout cela que pour remettre les choses au point, sans nul espoir de remonter dans l’estime de M. Drumont. Car la prophylaxie anticonceptionnelle lui semble presque aussi« monstrueuse » que l’avortement lui-même. Il est de ceux que X Nombre seul intéresse, et qui. considèrent comme une catastrophe nationale le moindre ralentissement dans la production des misérables et des brutes dont se forme la majorité de notre lamentable espèce. Et, en l’occurrence, il n’omet point de verser, selon son habitude, un pleur sur les temps disparus :
« Chez les anciens Hébreux — dit-il — la stérilité & était considérée comme un opprobre. A Athènes, les criminels trouvaient, chez la femme enceinte, un refuge inviolable ; et, à Rome, à une certaine époque, on ornait de guirlandes de fleurs la maison d’une femme qui enfantait. — Nous n’en sommes plus la… »
Certes non, nous n’en sommes plus là !.… Et je reconnais volontiers que l’on avait au moins, à ces époques lointaines, le mérite de la logique. Aujourd’hui, la maternité n’est qu’une source de misère, d’impuissance et d’humiliation. Dans le mariage la mère, annihilée, voit méconnaître ses droits sacrés ; hors du mariage, la mère, abandonnée, succombe sous le mépris public. C’est au nom de sa fonction maternelle que les lois et les mœurs asservissent la Femme. Et ce qui fait reine la mère-abeille rend esclave la mère humaine.
M. Edouard Drumont ne s’est-il jamais demandé si ce n’est pas un peu pour ces raisons que les femmes conscientes refusent d’enfanter ?…
L’Action, 24 avril 1908.
AGAIN THE “RIGHT OF THE FLESH”
A young doctoral candidate has just defended his thesis on “The Right to Abortion,” and in a way, it was hostile to abortion. This in itself is not particularly interesting. But what is more interesting are the commentaries that reactionary newspapers are publishing alongside the news.
Some congratulate the young doctor on his “courageous study,” neglecting to explain what this “courage” consists of. I would never have thought it took so much courage to “take the side of the powerful” and express the viewpoint of almost all his contemporaries. And I imagine that the heroic candidate would have run even greater risks had he defended the opposing thesis.
In any case, the “right thinking” press is making a big fuss about this minor event, and is using it as a pretext for lengthy dissertations.
Recently, La Libre Parole republished, on this subject of the century’s immortality, the familiar clichés we know. And, through a strange confusion, it presented, under the name of “neo-Malthusism,” the theory of the “right to abortion.” M. Edouard Drumont even went so far as to quote, as if applying to this theory, a few lines from my response to a survey in the Chronique Médicale on “Contraceptive Prophylaxis.”
Certainly, we — we neo-Malthusians — are not among those who blush or fear for our opinions. We are accustomed to expressing them — whatever the cost — openly and wholeheartedly. And it is well known what most of us think about abortion, considered from the perspective of an individual’s right over their own body.
We protest all the more vehemently against any error — voluntary or involuntary — in the interpretation of our doctrine; and against the perfidious insinuations of certain adversaries who, having run out of arguments, would like to bring legal wrath upon our heads.
Abortion — need we repeat it? — has never appeared to us as anything but a “heroic remedy,” an extreme measure, which it is always regrettable to have to resort to, and which all our efforts tend precisely to render unnecessary. And we count, moreover, on public common sense to grasp this self-evident truth: that by teaching women to conceive only when they please, we deprive them of any opportunity to rid themselves, at the peril of their lives, of the fruit of an unfortunate and cursed conception.
Of course, I only say all this to set the record straight, without any hope of regaining M. Drumont’s esteem. For him, contraceptive prophylaxis seems almost as “monstrous” as abortion itself. He is one of those who are interested in nothing but numbers, who consider the slightest slowdown in the production of the wretches and brutes from which the majority of our lamentable species is formed a national catastrophe. And, in this instance, he does not fail, as is his wont, to shed a tear for bygone days:
“Among the ancient Hebrews,” he said, “sterility was considered a disgrace. In Athens, criminals found inviolable refuge in pregnant women; and in Rome, at a certain time, the house of a woman giving birth was adorned with garlands of flowers. We are no longer in that situation…”
Certainly not, we’ve moved beyond that!… And I readily admit that, at least in those distant times, people had the merit of logic. Today, motherhood is nothing but a source of misery, powerlessness and humiliation. Within marriage, the mother, rendered powerless, sees her sacred rights disregarded; outside of marriage, the mother, abandoned, succumbs to public contempt. It is in the name of her maternal function that laws and customs enslave Woman. And what makes the bee-mother queen enslaves the human mother.
Has M. Edouard Drumont ever wondered if this isn’t partly why women who are conscious of their choices refuse to have children?
L’Action, April 24, 1908.
L’ARTICLE 317
Quiconque, par aliments, breuvages, médicaments, violences, ou par tout autre moyen, aura procuré l’avortement d’une femme enceinte, qu’elle y ait consenti ou non, sera puni de la réclusion.
La même peine sera prononcée contre la femme qui se sera procuré l’avortement à elle-même, ou qui aura consenti à faire usage des moyens à elle indiqués ou administrés à cet effet, si l’avortement s’en est sui
Les médecins, chirurgiens et autres officiers de santé, ainsi que les pharmaciens qui auront indiqué ou administré ces moyens, seront condamnés à la peine des travaux forcés à temps, dans le cas où l’avortement aurait eu lieu,
Code Pénal, art. 317.
De temps en temps, la presse annonce à grand fracas la découverte et l’arrestation d’une ou de plusieurs « faiseuses d’anges ». Et le fait devient si banal, qu’on s’explique difficilement les longues tirades et les déclarations pompeuses qu’il détermine de tous côtés.
Cette fois, c’est à Tourcoing, à Roubaix et à Lille, parmi les misérables et prolifiques populations industrielles du Nord, que les inculpées exerçaient leur métier —illicite sans doute, mais non moins honorable que beaucoup d’autres métiers ; infiniment plus honorable, certes, que celui de la policière dont la ruse les a fait surprendre; et, en tout cas, rendu trop souvent nécessaire par la brutale lâcheté des hommes, et par l’imprévoyante ignorance des femmes.
Les journaux, heureux de l’aubaine, rivalisent d’indignation plus ou moins sincère. Et les plus «avancés», hélas! pas les moins acharnés. J’en connais un qui déclare que «la sadique Jeanne Weber,» se bornant — bagatelle ! — à torturer et à étrangler des enfants pleins de vie et de santé, de petits êtres choyés, aimés, heureux, « n’est rien à côté des atroces matrones de Tourcoing, Lille et Roubaix, » qui vont — ô abomination! — jusqu’à empêcher d’éclore des germes inconscients et insensibles, fatalement voués à la misère ou à la réprobation!
Vraiment, la mentalité d’un reporter est une chose bien curieuse.
Ce qui est plus curieux encore, c’est que les mêmes journaux ne craignent pas de nous raconter, immédiatement après l’histoire des « faiseuses d’anges », … celle d’une jeune fille qui, par l’erreur d’une maternité prochaine, s’est coupé la gorge.
Rien n’est plus éloquent que ce rapprochement; et les défenseurs «des atroces matrones» ne pourront trouver, devant la Cour d’assises, d’arguments plus décisifs. Tant que tu ne seras pas, à Société imbécile et féroce, capable d’éviter ceci, tu n’auras pas le droit de condamner cela.
⁂
Précisément, le docteur Klotz-Forest — dont on n’a pas oublié l’intéressante enquête, dans la Chronique Médicale, sur la « Prophylaxie anticonceptionnelle »— m’envoie son récent ouvrage « De l’Avortement—Est-ce un crime? » — Il y a là une étude de la question — étude historique, ethnographique, médico-légale et philosophique — qu’on ne saurait désirer plus complète. Et je ne connais pas de meilleur plaidoyer en faveur de l’abrogation de l’article 317.
Article monstrueux, insensé ! — Ce qui pouvait sembler logique, ou, tout au moins, explicable, aux temps de la domination chrétienne, où le «salut des âmes» constituait la préoccupation dominante, devient un anachronisme et une stupidité, à notre époque de progrès scientifique, d’incrédulité religieuse, et de soi-disant liberté individuelle, Car, il ne faut pas se le dissimuler, l’Eglise catholique, en instituant la criminalité de l’avortement — que ne connaissaient point les sociétés antiques, et qu’ignorent, aujourd’hui encore, la plupart des peuples non chrétiens — ne s’inspira pas du désir d’assurer la perpétuation de la race, non plus que du respect de la vie humaine — puisque ses décrets barbares préfèrent la mort de la femme à l’anéantissement du germe qui la tue. Seule, l’âme en péril l’intéresse et l’inquiète. Peu lui importe que l’enfant meure, s’il a vécu assez de temps pour recevoir le baptême. Toute la question est là. Et au nom de ce dogme — comme, d’ailleurs, en celui de tous les autres — que de tortures furent imposées !
Mais, aujourd’hui, le corps de la mère nous paraît plus sacré que l’âme de l’enfant. Entre les « droits ?» d’une cellule, d’un microbe, d’une « possibilité » de vie, et ceux d’une créature complète, pensante, et souffrante, nous sommes quelques-uns qui estimons absurde, autant que cruel, d’hésiter.
Comme le dit très justement le docteur Klotz-Forest, une femme dont la vie, la santé, la considération ou le bonheur, sont menacés par un fœtus, se trouve vis-à-vis de celui-ci en cas de « légitime défense ». — D’autant plus qu’il est difficile de prouver qu’en l’empêchant de voir le jour, elle porte à ce fœtus un préjudice sérieux.
Quant au prétendu droit de la Société sur le « citoyen » en formation, il y a, me semble-t-il, quelque ironie à l’invoquer, étant donnée la parfaite indifférence que témoigne la même Société à ce citoyen, dès qu’il est au monde. Et puis, il faudrait ‘arriver à comprendre que — selon la propre expression du docteur Klotz-Forest — « l’Etat est fait pour les individus, et non pas les individus pour l’Etat ». Si quelqu’un, en l’occurrence, a des « droits », ce n’est pas celui-ci sur ceux-là, mais bien ceux-là sur celui-ci. Les humains se sont réunis en société dans le but d’adoucir leur sort, et non pas de l’aggraver ; pour se défendre contre la Nature, et non pour lui fournir contre eux des alliés. Et toute institution sociale qui, en créant de Ja douleur, méconnaît son unique raison d’être, doit disparaître ou se modifier.
En résumé, l’article 317, qui condamne l’avortement, est lui-même condamné par tous les esprits libres, pour trois raisons dont une seule suffirait. D’abord, parce qu’il est inutile ; ensuite parce qu’il est dangereux ; enfin parce qu’il est injuste.
Inutile, puisque, seule, une infime minorité de cas peut arriver à la connaissance des autorités judiciaires ; et que jamais les mesures les plus draconiennes, les châtiments les plus sévères, n’ont réussi à enrayer le « mal ».
Dangereux, puisqu’il prive la patiente des soins et de l’assistance de ceux qui sont qualifiés pour l’opérer convenablement ; et que les conditions déplorables dans lesquelles s’effectue l’avortement clandestin sont la seule cause des résultats funestes de cette opération.
Injuste, puisque la Société est, presque toujours, directement responsable de l’acte qu’elle qualifie « crime » et prétend châtier comme tel.
C’est plus qu’il n’en faut, semble-t-il, pour que disparaisse à jamais une survivance des erreurs, des préjugés, et des cruautés d’antan. Espérons que bientôt les amateurs de scandales, les journalistes à l’affût du « reportage sensationnel », se verront réduits à chercher, ailleurs que chez les « faiseuses d’anges », une pâture à leur curiosité malsaine, ou une occasion d’exercer leur démoralisante profession.
L’Action, 1 juin 1908.
ARTICLE 317
Anyone who, by food, drink, medicine, violence, or any other means, procures the abortion of a pregnant woman, whether she consented or not, shall be punished by imprisonment.
The same penalty shall be imposed on a woman who procures an abortion for herself or who consents to the use of the means indicated or administered to her for that purpose, if the abortion results therefrom
Doctors, surgeons and other health officers, as well as pharmacists who have prescribed or administered these methods, will be sentenced to forced labor for a fixed term, in the event that the abortion has taken place.
Penal Code, art. 317.
From time to time, the press announces with a great clamor the discovery and arrest of one or more “abortionists.” And the event becomes so commonplace that it’s difficult to understand the long tirades and pompous pronouncements it generates from all sides.
This time, it was in Tourcoing, Roubaix and Lille, among the miserable and prolific industrial populations of the North, that the accused carried out their profession — illicit no doubt, but no less honorable than many other professions; infinitely more honorable, certainly, than that of the policewoman whose cunning surprised them; and, in any case, made necessary too often by the brutal cowardice of men and by the imprudent ignorance of women.
The newspapers, delighted by this opportunity, vied with one another in their more or less sincere indignation. And the most “progressive,” alas! were not the least vehement. I know one that declared that “the sadistic Jeanne Weber,” merely — a trifle! — torturing and strangling lively and healthy children, cherished, loved, happy little beings, “is nothing compared to the atrocious matrons of Tourcoing, Lille, and Roubaix,” who go so far — oh, the abomination! — as to preventing unconscious and insensible seeds from sprouting, seeds inevitably doomed to misery or condemnation!
Truly, the mentality of a reporter is a very curious thing.
What is even more curious is that the same newspapers do not hesitate to tell us, immediately after the story of the “angel makers,” … that of a young girl who, through the mistake of an impending pregnancy, cut her own throat.
Nothing is more eloquent than this comparison; and the defenders of “the atrocious matrons” will find no more decisive arguments before the Assize Court. As long as you, foolish and ferocious Society, are unable to avoid this, you will have no right to condemn that.
⁂
Specifically, Dr. Klotz-Forest — whose interesting article in the Chronique Médicale on “Contraception Prophylaxis” has not been forgotten — sent me his recent work, “De l’Avortement — Est-ce un crime?” It contains a study of the question — historical, ethnographic, medico-legal, and philosophical — that could not be more comprehensive. And I know of no better argument in favor of repealing Article 317.
A monstrous, insane article! — What might have seemed logical, or at least explainable, in the days of Christian domination, when the “salvation of souls” was the dominant concern, becomes an anachronism and an act of stupidity in our age of scientific progress, religious unbelief and so-called individual liberty. For, let us not deceive ourselves, the Catholic Church, in instituting the criminalization of abortion — which ancient societies did not know, and which most non-Christian peoples still do not know today — was not motivated by the desire to ensure the perpetuation of the race, nor by respect for human life — since its barbaric decrees prefer the death of the woman to the annihilation of the germ that kills her. Only the soul in peril interests and worries it. It matters little if the child dies, if it has lived long enough to receive baptism. That is the whole point. And in the name of this dogma — as indeed in that of all others — how many tortures were imposed!
But today, the mother’s body seems more sacred to us than the child’s soul. Between the “rights” of a cell, a microbe, a “possibility” of life, and those of a complete, thinking and suffering creature, some of us consider it absurd, as well as cruel, to hesitate.
As Dr. Klotz-Forest rightly points out, a woman whose life, health, reputation, or happiness is threatened by a fetus is acting in “legitimate self-defense” with respect to that fetus. This is especially true since it is difficult to prove that by preventing the birth, she is causing serious harm to the fetus.
As for the supposed right of Society over the “citizen” in training, there is, it seems to me, a certain irony in invoking it, given the perfect indifference that Society shows toward this citizen from the moment of their birth. Furthermore, one must come to understand that — in the words of Dr. Klotz-Forest himself — “the State is made for individuals, and not individuals for the State.” If anyone, in this instance, has “rights,” it is not this person over those individuals, but rather those individuals over that person. Humans have come together in society to alleviate their lot, not to worsen it; to defend themselves against Nature, not to provide Nature with allies against them. And any social institution that, by creating suffering, fails to recognize its sole purpose, must disappear or be transformed.
In summary, Article 317, which condemns abortion, is itself condemned by all free thinkers for three reasons, one of which alone would suffice. First, because it is useless; second, because it is dangerous; and finally, because it is unjust.
Useless, since only a tiny minority of cases can come to the attention of the judicial authorities; and the most draconian measures, the most severe punishments, have never succeeded in stopping the “evil.”
Dangerous, since it deprives the patient of the care and assistance of those qualified to operate on her properly; and the deplorable conditions under which clandestine abortion is carried out are the sole cause of the disastrous results of this operation.
Unjust, since society is almost always directly responsible for the act it calls a “crime” and claims to punish as such.
This seems to be more than enough to eradicate forever the remnants of past errors, prejudices and cruelties. Let us hope that soon scandal-mongers and journalists on the lookout for “sensational stories” will be forced to seek sustenance for their morbid curiosity, or an opportunity to practice their demoralizing profession, elsewhere than among “angel makers.”
L’Action, June 1, 1908.
V
AU HASARD DE LA BATAILLE
A PROPOS DU 14 JUILLET
Donc, le bon peuple de Paris, parmi les danses et les chants, la cacophonie des fanfares, les lampions, les oripeaux, et les divers enlaidissements qu’offrent à chaque quartier, en signe de réjouissance, édiles et comités locaux, … le peuple de Paris va, une fois de plus, se donner l’illusion d’avoir pris la Bastille !.. Et, de tous côtés, une fois de plus, vont retentir les litanies de la « grrrande Révolution! »
⁂
Eh bien ! me sera-t-il permis de ne point partager la commune allégresse ?.. Me sera-t-il permis d’avouer, au risque d’attirer sur ma tête toutes les foudres de la République bourgeoise, mon peu d’adoration pour son idole ?…
Ah! certes, je ne nierai point la grandiose beauté du geste des révoltés de 89. Mais tant de forces dépensées pour un si mince résultat ne m’inspirent que de la tristesse. Car enfin, à tout prendre, cette « grande Révolution » — dont le nom seul hypnotise tant d’hommes, et concentre sur le passé tant de regards qu’il vaudrait mieux tourner vers l’Avenir — cette «grande Révolution » fut-elle autre chose que le passage du pouvoir des mains d’une classe dans celles d’un autre ; que la substitution d’une aristocratie bourgeoise et financière à l’ancienne aristocratie nobiliaire ; et, pour le peuple misérable, un’ simple changement de maîtres, qui lui coûta beaucoup de peines et de sang ?…
Et — pour considérer les choses du point de vue qui m’intéresse le plus — pouvons-nous oublier, nous femmes, que ces trop fameux « Droits de l’Homme » — credo laïque qu’on parle d’incruster dans le cerveau des jeunes générations aux lieu et place des « commandements de Dieu » — ne don . nent point au mot « homme» son sens large et vrai de « créature humaine » ; et que les législateurs de la Révolution, pas plus que ceux de l’Ancien Régime, ne virent dans l’homme et la femme deux êtres de même espèce et d’égale importance, ayant la même soif de bonheur, d’indépendance, de dignité ?… Les femmes n’’existèrent à leurs yeux que lorsqu’il s’agit de les envoyer à la mort!
Et peut-être faut-il voir, dans ce mépris et cette indifférence pour une moitié de la nation, une des causes d’avortement de cette tentative d’affranchissement humain. La Révolution, at-on dit, eut le tort d’être déiste, et d’être militariste ; … elle eut encore celui d’être masculiniste. Adversaire des privilèges, elle respecta les privilèges de sexe ; ennemie des autocraties, elle admit et conserva l’autocratie dans la famille, … oubliant que la famille est la cellule de la Cité ; et qu’on ne fait pas une République avec des petits royaumes.
⁂
Que d’héroïsmes féminins, pourtant, s’étaient levés dans les lueurs sanglantes du ciel révolutionnaire ! De quel immense et magnifique élan les femmes d’alors marchaient à la conquête de leurs libertés méconnues !.. Le môt célèbre d’Olympe de Gonges : «La femme a le droit de monter à l’échafaud, elle doit avoir celui de monter à la tribune ».… n’est-il pas, aujourd’hui encore la synthèse et la formule de nos revendications ?..
⁂
Donc, si tu veux m’en croire, ô peuple, nous laisserons les bourgeois mâles célébrer entre eux, à leur aise, le grand mouvement dont ils profitèrent seuls, bien que ni les tiens ni les nôtres ne lui aient marchandé leur sang. Instruits par l’expérience, bien résolus cette fois à n’être plus les dupes et les victimes, nous marcherons ensemble, toi et nous, à l’assaut des autres bastilles, de ces forteresses de mensonge, d’iniquité, de servitude, que sont les dogmes, religieux et sociaux ; … et nous aurons aussi notre 14 juillet !
L’Action, 15 juillet 1904.
V
HAPPENSTANCES OF BATTLE
ABOUT JULY 14TH
So, the good people of Paris, amidst the dances and songs, the cacophony of brass bands, the lanterns, the finery and the various displays of disfigurement that local officials and committees offer to each district as a sign of celebration… the people of Paris will, once again, give themselves the illusion of having stormed the Bastille! And, from all sides, once again, the litanies of the “grrrrande Révolution!” will resound.
⁂
Well then! May I be permitted not to share in the common rejoicing? May I be permitted to confess, at the risk of drawing down upon my head all the wrath of the bourgeois Republic, my lack of adoration for its idol?
Ah! Certainly, I will not deny the magnificent beauty of the gesture of the rebels of ’89. But so much energy expended for such a meager result inspires in me only sadness. For, all things considered, was this “great Revolution” — whose very name hypnotizes so many men and focuses so many gazes on the past that would be better directed toward the future — was this “great Revolution” anything more than the transfer of power from the hands of one class to those of another; the substitution of a bourgeois and financial aristocracy for the old noble aristocracy; and, for the wretched people, a mere change of masters, which cost them much suffering and bloodshed?
And — to consider things from the point of view that interests me most — can we women forget that these all-too-famous “Rights of Man” — a secular creed that they talk about instilling in the brains of younger generations in place of the “commandments of God” — do not give the word “man” its broad and true meaning of “human creature;” and that the legislators of the Revolution did not see in man and woman, any more than those of the Ancien Régime, two beings of the same species and of equal importance, having the same thirst for happiness, independence and dignity?… Women only existed in their eyes when it came to sending them to their deaths!
And perhaps we must see in this contempt and indifference for half the nation one of the causes of the failure of this attempt at human liberation. The Revolution, it has been said, was wrong to be deist and militaristic; … it was also wrong to be masculinist. Opponent of privileges, it respected the privileges of the sexes; enemy of autocracies, it admitted and preserved autocracy within the family, … forgetting that the family is the cell of the City; and that a Republic cannot be made from small kingdoms.
⁂
Yet, how many acts of female heroism arose in the bloody glare of the revolutionary era! With what immense and magnificent fervor the women of that time marched to conquer their unrecognized freedoms! The famous saying of Olympe de Gonges: “Woman has the right to mount the scaffold, she must have the right to mount the tribune”… is it not, even today, the essence and formula of our demands?
⁂
So, if you’ll take my word for it, O people, we’ll let the bourgeois men celebrate amongst themselves, at their leisure, the great movement from which they alone profited, even though neither yours nor ours bartered their blood for it. Having learned from experience, and now firmly resolved not to be duped and victimized any longer, we will march together, you and us, to storm the other bastions, those fortresses of lies, iniquity, and servitude that are religious and social dogmas; … and we too will have our July 14th!
L’Action, July 15, 1904.
ÉMANCIPONS LA FEMME!
« Emancipons la femme, mes amis, si nous voulons que notre vie soit fière et que notre mort soit digne. »
HENRY BÉRENGER
(Action du 13 août 1904.)
« Emancipons la femme, mes amis !.. Arrachons les femmes à l’Eglise !!..»
Ce cri de notre excellent directeur, nous l’avons poussé avant lui, et tous les anticléricaux l’entonnent en chœur après-nous.
Seulement — chose bizarre — il n’a pas tout à fait le même sens ni la même portée, selon qu’il vient de l’une ou l’autre bouche.
Henry Bérenger, je le sais — et ce journal en est une preuve — marche avec nous, les féministes… ce qui lui fait honneur, et nous réjouit fort. Il sert la cause en nous offrant ici une large et libre tribune.
Mais tant d’autres, qui vont partout, répétant l’éternel refrain: « Arrachons les femmes à l’Eglise! », … qu’ont-ils jamais fait pour cela ?.…
« Emanciper la Femme », messieurs ?.., Mais, comment donc ! nous ne demandons pas mieux. Et, si nous y réussissons, … ce ne sera point la faute de quelques-uns d’entre vous.
Ce que rencontre encore, hélas ! d’hostilité, d’indifférence, la marche en avant de la Femme vers la lumière et vers la liberté, … nul ne le sait comme nous, les militantes, qui avons voué notre vie au relèvement de nos sœurs misérables !.… Il nous faut jouer des coudes pour nous faire un passage. Et ceux-là qui devraient seconder nos efforts, sont souvent les premiers à nous barrer la route. Je puis citer tel directeur d’une feuille anticléricale, tel organisateur de fêtes civiques, dont la devise est : Pas de femmes ; et qui étouffe de colère lorsqu’une audacieuse, malgré lui, se permet d’élever la voix, et de crier aux foules tumultueuses ses révoltes et ses espoirs !.. Et, parmi nos lecteurs mêmes, ne trouve-t-on pas quelquefois — j’en ai parlé dernièrement ici — des fanatiques du « masculinisme » ?.. fanatiques jusqu’à vouloir interdire les colonnes de l’Action à la demi-douzaine de rédactrices, qui n’ont à leurs yeux d’autre tort que celui d’être des femmes!
Que dire, enfin, des francs-maçons, qui ferment leurs temples au sexe « faible » ? et mettent à l’index les rares loges mixtes !…
Est-ce en faisant ainsi la guerre aux « affranchies », que l’on affranchira les autres ?..
Il faudra: comprendre ceci: Tant que nos soi disant libres penseurs se montreront aussi « misogynes » que l’Eglise ; tant qu’ils ne seront point débarrassés du vieux reste d’esprit chrétien, qui. les empêche de voir dans l’homme et dans la femme deux êtres de même espèce et d’égale importance — non point semblables, mais équivalents — ayant le même droit à la vie intégrale, à l’épanouissement complet, à la libre disposition de leur corps et de leur cerveau. ; tant qu’ils n’ouvriront à la Femme qu’une petite porte dérobée, en lui recommandant d’être bien sage et de s’asseoir humblement à l’écart. ; qu’ils ne lui feront pas, partout, sa large place, … nous pourrons craindre que nos tentatives de laïcisation complète demeurent vaines et infructueuses.
Mais, qu’espérez-vous donc, ô anticléricaux ?.. Chasser vos compagnes des églises, sans leur offrir d’autres asiles ?.. Les enlever à ce qui les console, sans faire en sorte qu’elles n’aient plus besoin de chercher des consolations ?.. Et, dans leur âme où la résignation chrétienne endort la dignité humaine, . tuer cette résignation, sans réveiller la dignité, qui défend de courber la tête sous aucun joug, moral ou social ?… Sachez-le bien, vous rêvez l’impossible !
Il faut accepter de bon cœur les conséquences de l’œuvre salutaire que nous accomplissons ensemble : Le divorce de la Femme et du Prêtre. Il faut admettre à vos côtés, en égales, en amies, en sœurs, libres et fières comme vous, celles que la main pesante de l’Eglise n’écrasera plus à vos pieds. Il faut vous habituer à voir marcher sans maîtres l’Eve nouvelle arrachée à ses dieux !
L’Action, 12 août 1904.
LET’S EMANCIPATE WOMEN!
“Let us emancipate women, my friends, if we want our lives to be proud and our deaths to be dignified.”
HENRY BÉRENGER
(L’Action of August 13, 1904.)
“Let’s emancipate women, my friends! Let’s tear women away from the Church!!”
This cry from our excellent director, we uttered it before him, and all the anti-clerics sing it in chorus after us.
However — strangely enough — it does not have quite the same meaning or scope, depending on which mouth it comes from.
Henry Bérenger, I know — and this journal is proof of it — marches with us, the feminists… which does him credit and delights us greatly. He serves the cause by offering us here a broad and free platform.
But so many others, who go everywhere repeating the eternal refrain: “Let’s tear women away from the Church!” … what have they ever done to deserve this?
“Emancipate Women,” gentlemen?… But how! We couldn’t ask for anything better. And if we succeed, it won’t be the fault of any of you.
What the advance of Woman towards light and freedom still encounters, alas! — hostility and indifference — no one knows better than we activists, who have dedicated our lives to the uplifting of our wretched sisters!… We have to fight tooth and nail to make our way. And those who should be supporting our efforts are often the first to block our path. I can cite the editor of an anti-clerical newspaper, the organizer of civic festivals, whose motto is: No women; and who chokes with anger when a daring woman, despite himself, dares to raise her voice and shout her revolts and hopes to the tumultuous crowds! And, among our own readers, do we not sometimes find — I spoke of it recently here — fanatics of “masculinism”? Fanatics to the point of wanting to ban the half-dozen female editors from the columns of L’Action, whose only fault in their eyes is that of being women!
Finally, what can be said of the Freemasons, who close their temples to the “weaker” sex? And who blacklist the few mixed-gender lodges!
Is it by waging war on the “liberated” that we will liberate the others?
It will be necessary to understand this: As long as our so-called freethinkers remain as “misogynistic” as the Church; as long as they are not rid of the old vestiges of Christian spirit that prevent them from seeing in man and woman two beings of the same kind and equal importance — not similar, but equivalent — having the same right to a full life, to complete fulfillment, to the free disposal of their bodies and minds; as long as they open only a small, hidden door for Woman, recommending that she be very well-behaved and sit humbly apart; as long as they do not give her, everywhere, her rightful place… we can fear that our attempts at complete secularization will remain vain and fruitless.
But what do you hope for, you anticlericals? To drive your companions from the churches without offering them other sanctuaries? To deprive them of what consoles them without ensuring they no longer need to seek consolation? And in their souls, where Christian resignation lulls human dignity to sleep, to kill this resignation without awakening the dignity that forbids bowing one’s head under any yoke, moral or social? Know this well: you are dreaming the impossible!
We must wholeheartedly accept the consequences of the salutary work we are accomplishing together: the separation of Woman and Priest. We must welcome to your side, as equals, as friends, as sisters, free and proud like yourselves, those whom the heavy hand of the Church will no longer crush at your feet. We must grow accustomed to seeing the new Eve, wrested from her gods, walking without masters!
L’Action, August 12, 1904.
GALANTERIE
Au cours d’une de mes conférences, un monsieur « bien élevé » me fit cette objection :
« Les femmes ont bien tort de vouloir changer quelque chose à leur situation. Le jour où elles seront, non plus les protégées, mais les égales des hommes, ceux-ci cesseront d’avoir pour elles les mille petites prévenances qu’ils croient leur devoir aujourd’hui. On ne verra plus, par exemple, un homme offrir sa place à une femme en tramway. Le « féminisme » tuera la « galanterie. »
Ah! vous croyez, cher monsieur?.. Eh bien! s’il faut payer une place en tramway — voire même une place en métro — de toutes les servitudes et les humiliations qui pèsent sur nous depuis des siècles,.… merci bien, c’est trop cher; nous préférons aller à pied.
Et puis, les hommes n’ont pas attendu, ce me semble, le triomphe du « féminisme » pour se dispenser des « mille petites prévenances » auxquelles vous faites allusion ; … et ceux qui s’en dispensent le plus ne sont pas toujours les plus « féministes ».
Oyez donc, s’il vous plaît, cette petite anecdote, qui me fut contée dernièrement par une de mes amies :
« Enceinte de sept mois passés, je me trouvais debout dans un tramway où étaient assis plusieurs jeunes hommes. Ma fatigue était visible, malgré tous mes efforts pour la cacher. C’est une vieille dame qui m’offrit sa place. J’étais confuse de l’accepter, et j’espérais qu’un des jeunes gens, témoins du geste, lui donnerait à son tour la sienne. Il n’en fut rien.
« Et — ajouta mon amie — ce que fit pour moi cette dame, moi-même, étant bien portante, je le ferais sans hésiter. pour quelque infirme, malade, ou vieillard, de l’un ou de l’autre sexe. »
Bravo ! voilà qui est fort bien. Il n’y a point là, en effet, une question de galanterie, mais simplement une question d’humanité. Dans une Société meilleure, et réellement civilisée, les individus se rendront les uns aux autres, le plus naturellement du monde, ces petits services qui font la vie plus douce, et les rapports sociaux plus faciles.
Mais les hommes de notre temps n’ont point encore compris ces choses. Et la plupart d’entre eux se dérangent plus volontiers — quand, par hasard, ils se dérangent ! — pour la jolie femme élégante et robuste dont ils espèrent un sourire, que pour la pauvre vieille ouvrière, courbée sous un fardeau trop lourd.
Oui, certes, le « féminisme » tuera la « galanterie ». De même que nous voulons, libres penseurs, remplacer par la solidarité sociale, l’antique et humiliante charité chrétienne,.… nous substituerons à la galanterie — enveloppe élégante et hypocrite du mépris d’un sexe pour l’autre ; ruse du mâle en chasse qui veut séduire sa proie — un sentiment plus noble et plus sincère : le respect que se porteront mutuellement des personnalités humaines également conscientes et libres.
L’Action, 28 août 1904.
GALLANTRY
During one of my lectures, a “well-raised” gentleman raised this objection to me:
“Women are quite wrong to want to change anything about their situation. The day they are no longer the protected ones, but the equals of men, the latter will cease to show them the thousand little courtesies they believe they owe them today. We will no longer see, for example, a man offer his seat to a woman on a tram. ‘Feminism’ will kill ‘chivalry.’”
Ah! You think so, dear sir?… Well! If we have to pay for a tram seat — or even a metro seat — for all the servitudes and humiliations that have weighed on us for centuries,…. thank you very much, it’s too expensive; we prefer to walk.
And besides, men did not wait, it seems to me, for the triumph of “feminism” to dispense with the “thousand little courtesies” to which you refer; … and those who dispense with them the most are not always the most “feminist.”
Listen, please, to this little anecdote, which was recently told to me by one of my friends:
“Seven months pregnant, I found myself standing on a tram where several young men were seated. My fatigue was evident, despite all my efforts to hide it. An old lady offered me her seat. I was embarrassed to accept, and I hoped that one of the young men, witnessing the gesture, would in turn offer her his. Nothing of the sort happened.”
“And,” added my friend, “what this lady did for me, I myself, being in good health, would do without hesitation for any infirm, sick, or elderly person, of either sex.”
Bravo! That’s excellent. It’s not a question of gallantry, but simply a question of humanity. In a better, really civilized society, individuals will naturally perform those small services for one another that make life more pleasant and social interactions easier.
But the men of our time have not yet understood these things. And most of them are more willing to go out of their way — when, by chance, they go out of their way at all! — for the pretty, elegant and robust woman from whom they hope for a smile, than for the poor old working woman, bent under an excessively heavy burden.
Yes, indeed, “feminism” will kill “gallantry.” Just as we, free thinkers, want to replace ancient and humiliating Christian charity with social solidarity, we will substitute for gallantry — an elegant and hypocritical cover for one sex’s contempt for the other; a trick of the hunting male who wants to seduce his prey — a nobler and more sincere sentiment: the mutual respect between equally conscious and free human beings.
L’Action, August 28, 1904.
LE « DROIT DE L’ENFANT»
Notre excellent collaborateur Jean Séry nous a communiqué, il y a quelques jours, une question très suggestive d’un correspondant de l’Action :
« En l’absence de son mari, une femme a-t-elle le droit de faire baptiser son enfant, connaissant les convictions libres penseuses du père et sa volonté nettement exprimée d’élever cet enfant en dehors de toute confession religieuse? »
Cette question, motivée sans doute par un fait, me remet en mémoire cet autre fait dont j’eus autrefois connaissance, et que je veux, aujourd’hui, à mon tour, soumettre à l’appréciation de nos amis :
Avant que la mère, nettement libre penseuse, fût relevée de ses couches, le père, plutôt indifférent lui-même en matière de religion, mais cédant aux instances de sa famille très cléricale, crut pouvoir faire baptiser l’enfant sans en parler à sa femme dont il craignait, avec raison, les reproches et l’opposition. Celle-ci n’apprit la chose que quelques mois plus tard par l’indiscrétion d’une parente.
Cet homme avait-il le droit d’agir ainsi ?
Quelques-uns me diront peut-être qu’il en avait le droit légal. D’après la loi, l’enfant n’appartient qu’à son père. Mais la loi, sur ce point comme sur beaucoup d’autres, est une monstruosité.
Si l’enfant «appartient » à quelqu’un, ce ne peut être qu’à sa mère. Les liens qui l’unissent à elle sont trop intimes, trop profonds, et surtout trop indiscutables, pour que l’hésitation soit possible un instant. Et dans le cas qui nous occupe, il me semble particulièrement odieux de profiter du moment où la créatrice douloureuse, toute meurtrie encore du sublime travail, demeure plus que jamais incapable de se défendre, pour transgresser sa volonté et affirmer sa subordination au père, dont la tâche facile s’est bornée, dans l’œuvre commune, à quelques minutes de plaisir !
Mais avant tout — répétons-le sans cesse — l’enfant « appartient » à Jui-même. Nous avons été les premiers, nous libres penseurs, à proclamer « le droit de l’enfant », à dénoncer les abus, les dangers de l’autorité familiale. Donc, remettons les choses au point ; et posons-nous la seule question qui soit digne de nos principes :
A-t-on le droit d’imposer une religion quelconque à un individu sans son propre consentement et avant qu’il soit en état de l’exprimer formellement ?
La réponse n’est point douteuse. Elever l’enfant dans la plus absolue neutralité religieuse ; l’instruire de faits et non point d’hypothèses ; puis, à l’adolescence, à l’âge de raison, lui mettre sous les yeux, lui exposer, impartialement les diverses religions, philosophies, doctrines, afin qu’il puisse, en toute connaissance de cause, les juger, les comparer, en adopter une, ou les rejeter toutes : telle est pour nous l’unique solution du problème. Mais pour la réaliser pratiquement, c’est moins une loi qu’il faudrait, qu’une transformation profonde de la mentalité humaine. Il faudrait inspirer aux pères et aux mères ce respect de la personnalité de l’enfant dont bien peu se montrent capables. Il faudrait leur faire comprendre que s’ils ont, aujourd’hui encore — en attendant la « socialisation de l’éducation » — le devoir de protéger et de guider la faiblesse dû petit être, … ils n’ont point le droit d’accaparer sa pensée et sa conscience, de le pétrir à leur image, d’en faire leur ombre ou leur reflet, d’en gêner en quoi que ce soit le libre et harmonieux épanouissement.
L’Action, 9 septembre 1904.
THE “RIGHT OF THE CHILD”
Our excellent colleague Jean Séry sent us, a few days ago, a very suggestive question from a correspondent for L’Action:
“In the absence of her husband, does a woman have the right to have her child baptized, knowing the father’s freethinking beliefs and his clearly expressed wish to raise the child outside of any religious affiliation?”
This question, undoubtedly motivated by a fact, brings to mind another fact of which I was once aware, and which I now wish, in turn, to submit to the consideration of our friends:
Before the mother, a decidedly freethinking woman, had given birth, the father, rather indifferent to religion himself but yielding to the demands of his very clerical family, believed he could have the child baptized without telling his wife, whose reproaches and opposition he rightly feared. She only learned of it a few months later through the indiscretion of a relative.
Did this man have the right to act this way?
Some might tell me he had the legal right. According to the law, a child belongs only to its father. But the law, on this point as on many others, is a monstrosity.
If the child “belongs” to anyone, it can only be to its mother. The bonds that unite them are too intimate, too profound and, above all, too indisputable for any moment of hesitation. And in the case at hand, it seems particularly odious to take advantage of the moment when the grieving creator, still wounded by the sublime work, remains more than ever incapable of defending herself, to transgress her will and assert her subordination to the father, whose easy task, in the shared endeavor, was limited to a few minutes of pleasure!
But above all — let us repeat this constantly — the child “belongs” to themselves. We, freethinkers, were the first to proclaim “the rights of the child,” to denounce the abuses and dangers of family authority. So, let us set the record straight; and let us ask ourselves the only question worthy of our principles:
Has one the right to impose any religion on an individual without their consent and before they are able to formally express it?
The answer is beyond doubt. Raise the child in absolute religious neutrality; instruct them in facts, not hypotheses; then, in adolescence, at the age of reason, present them with the various religions, philosophies, and doctrines, impartially, so that they can, with full knowledge of the facts, judge them, compare them, adopt one or reject them all: this, for us, is the only solution to the problem. But to achieve this practically, what is needed is less a law than a profound transformation of the human mindset. It is necessary to instill in fathers and mothers that respect for the child’s personality of which very few are capable. They should be made to understand that if they still have, today — pending the “socialization of education” — the duty to protect and guide the weakness of the little being, … they do not have the right to monopolize its thought and conscience, to mold it in their image, to make it their shadow or their reflection, to hinder in any way its free and harmonious development.
L’Action, September 9, 1904.
BIENFAITEUR DE L’HUMANITÉ
Ah ! certes, il mérite un tel nom, celui dont la science admirable a vaincu la fatalité, triomphant de la loi barbare qui veut que toute création s’accomplisse dans la douleur, et que les joies humaines soient chèrement payées l. Et toutes celles et tous ceux qui ont vécu l’instant tragique, où, le cœur déchiré, les yeux noyés de larmes, l’époux assiste, impuissant, éperdu, au ‘martyre que son amour, hélas ! coûte à la femme aimée, … toutes celles et tous ceux-là ne le lui refuseront pas !.. Et j’ai le sentiment d’accomplir un devoir, en signalant dans ce journal féministe, ‘une heureuse innovation qui intéresse directement les femmes.
⁂
C’est à Passy, rue de la Tour, en un quartier joli, tranquille et gai, dans une maison vaste et simple où rien n’attire l’attention, qu’un jeune savant (1), dont la grande modestie me défend — et je le regrette — de publier ici le nom; applique, depuis quelques années, son procédé nouveau d’anesthésie, fruit de longues et patientes études, et appelé, dans un avenir prochain, espérons-le, à remplacer avantageusement tous ceux, plus ou moins dangereux, employés jusqu’à ce jour.
Ce jeune docteur s’est inspiré des recherches et des essais de Paul Bert. Nous avons pu visiter la petite pièce aux parois métalliques — éclairée par des hublots comme une cabine de navire —qui est sa chambre d’opération. Par un ingénieux mélange d’air comprimé et de protoxyde d’azote, il y obtient, à volonté, tous les degrés d’anesthésie, depuis la griserie légère analogue aux effets du champagne, jusqu’au sommeil complet qui ressemble à la mort. Et c’est — outre l’innocuité par faite du procedé — cette faculté d’en régler ainsi les effets, qui le rend particulièrement précieux dans les accouchements. Il résout le problème jusqu’alors insoluble; il insensibilise sans para . yser, ne contrariant en aucune façon, mais accélérant, au contraire, dans des proportions étonnantes, le travail naturel de la parturition.
Et ce n’est pas seulement la souffrance abolie ; c’est encore, par cela même — car la souffrance épuise, ébranle ; la souffrance entraîne une dépense considérable de forces et d’énergie — la convalescence abrégée, les relevailles plus promptes et meilleures ; c’est la santé sauvegardée peut-être ; et c’est aussi l’appréhension détruite, l’appréhension terrible de la future mère quia subi déjà l’indicible torture ; l’appréhension de toute la famille, qui redoute pour l’être cher une épreuve si pénible et parfois si dangereuse..; c’est tout cela que réalise le génie du jeune médecin!
Ah ! vienne le jour où quelques privilégiées ne seront plus les seules à bénéficier de la découverte merveilleuse ; où, reconnue officiellement, appliquée dans les hôpitaux, elle sauvera de la douleur les mères prolétaires, les pauvres ouvrières, les filles abandonnées, toutes les malheureuses, deux fois victimes des cruautés de la nature, et des injustices de la Société ! Ce jour-là, le nom du modeste savant brillera, parmi les plus glorieux, au Panthéon des véritables « bienfaiteurs de l’Humanité »!
Mais hélas ! que d’obstacles à vaincre, que de préjugés à combattre! La Société, qui demande des enfants, n’a point coutume de s’inquiéter des mères. A la Créatrice de vie, elle préfère l’Ouvrier de mort. L’accouchement sans douleur l’intéresse infiniment moins que la poudre sans fumée. Et les blessures d’un tueur fameux provoquent une pitié plus grande que celles des milliers de femmes qu’a meurtries le travail sacré.
Aussi notre excellent docteur ne se fait-il point d’illusions. Il sait qu’il aura contre lui tous les aveugles défenseurs de dogmes ; les fanatiques qui voient dans la Maternité le châtiment fatal et nécessaire de l’amour profane, cette souillure ; les fidèles de cette Bible qui a dit à la femme : « Tu enfanteras dans la douleur ! ».. Contre lui encore, peut-être, ces soi-disant « libres penseurs », adorateurs de la « Nature », qui n’admettent point qu’on veuille corriger leur idole, si souvent imparfaite, et qui jettent, au nom de cette divinité nouvelle, à la Science, au Progrès, à la Civilisation, les anathèmes que, de tout temps, leur jetèrent les prêtres de toutes les religions; … contre lui, enfin, tous ces demi-savants, gonflés de vanité stupide et de basse jalousie, qui ne pardonnent pas à un confrère l’œuvre capable de l’immortaliser .
Mais, qu’importe ! puisque, en revanche, il aura pour lui, avec lui, la légion, grossie chaque jour, des esprits vraiment libres et des cœurs généreux; de ceux-là qui, voulant — avec Robin — la maternité consciente, la veulent en même temps plus facile et plus douce ; de tous ceux qui, reniant, d’un geste de révolte, les vieilles doctrines de sacrifice, rêvent pour l’Humanité future plus de bien-être et de bonheur !
L’Action, 6 octobre 1904.
1. Il s’agit du docteur Charles. Lucas, qui a, depuis, pour raisons de santé, abandonné ses admirables travaux.
A BENEFACTOR OF HUMANITY
Ah! indeed, he deserves such a name, he whose admirable science has conquered fate, triumphing over the barbaric law that dictates that all creation is accomplished in pain, and that human joys are dearly paid for. And all those who have lived through the tragic moment when, heart torn, eyes filled with tears, the husband helplessly, distraught, witnesses the martyrdom that his love, alas! costs the beloved woman… all those will not refuse him! And I feel I am fulfilling a duty by pointing out in this feminist journal a welcome innovation that directly concerns women.
⁂
It is in Passy, rue de la Tour, in a pretty, quiet and cheerful area, in a vast and simple house where nothing attracts attention, that a young scholar (1), whose great modesty prevents me — and I regret it — from publishing his name here; has been applying, for some years, his new method of anesthesia, the fruit of long and patient studies, which is destined, in the near future, we hope, to advantageously replace all those, more or less dangerous, used until this day.
This young doctor drew inspiration from the research and experiments of Paul Bert. We were able to visit the small room with metal walls — lit by portholes like a ship’s cabin — which serves as his operating room. Through an ingenious mixture of compressed air and nitrous oxide, he can achieve, at will, all degrees of anesthesia, from a light intoxication similar to the effects of champagne, to a complete sleep that resembles death. And it is — besides the complete safety of the procedure — this ability to regulate its effects in this way that makes it particularly valuable in childbirth. It solves the hitherto insoluble problem; it numbs without paralyzing, in no way hindering, but on the contrary, accelerating, to an astonishing degree, the natural process of parturition.
And it is not only the suffering abolished; it is also, by that very fact — for suffering exhausts, shakes; suffering entails a considerable expenditure of strength and energy — the convalescence shortened, the recovery quicker and better; it is perhaps health preserved; and it is also the apprehension destroyed, the terrible apprehension of the expectant mother who has already suffered the unspeakable torture; the apprehension of the whole family, who fear for their loved one such a painful and sometimes so dangerous ordeal…; it is all this that the genius of the young doctor achieves!
Ah! May the day come when a privileged few will no longer be the only ones to benefit from this marvelous discovery; when, officially recognized and applied in hospitals, it will save from suffering proletarian mothers, poor working women, abandoned girls, all the unfortunate, twice victims of the cruelties of nature and the injustices of society! On that day, the name of the modest scientist will shine, among the most glorious, in the Pantheon of true “benefactors of Humanity”!
But alas! What obstacles to overcome, what prejudices to combat! Society, which demands children, is not accustomed to worrying about mothers. It prefers the worker of death to the Creator of life. Painless childbirth interests it infinitely less than smokeless gunpowder. And the wounds of a notorious killer provoke greater pity than those of the thousands of women wounded by sacred labor.
Therefore, our excellent doctor harbors no illusions. He knows that he will have against him all the blind defenders of dogma; the fanatics who see in Motherhood the fatal and necessary punishment of profane love, that defilement; the faithful of that Bible which said to woman: “You will give birth in pain!”… Against him also, perhaps, those so-called “free thinkers,” worshippers of “Nature,” who do not admit that anyone would want to correct their idol, so often imperfect, and who, in the name of this new divinity, hurl at Science, Progress and Civilization the anathemas that, throughout history, the priests of all religions have hurled at them; … against him, finally, all those half-learned individuals, puffed up with stupid vanity and base jealousy, who cannot forgive a colleague for the work capable of immortalizing him.
But, what does it matter! since, on the other hand, he will have for him, with him, the legion, growing larger every day, of truly free spirits and generous hearts; of those who, wanting — with Robin — conscious motherhood, want it at the same time to be easier and sweeter; of all those who, with a gesture of revolt, renounce the old doctrines of sacrifice, dream for future Humanity of more well-being and happiness!
L’Action, October 6, 1904.
1. It is a question of Doctor Charles Lucas, who has since, for health reasons, abandoned his admirable work.
LE SERVICE MILITAIRE DES FEMMES
Le docteur Toulouse vient d’avoir une idée géniale ! … Il a découvert que l’inégalité des sexes devant les droits a pour cause leur inégalité devant les charges — inégalité «au profit de la femme » !..
Jusqu’alors, nous avions cru que les femmes payaient les impôts comme les hommes ; qu’elles contribuaient comme eux, par leur travail — professionnel ou domestique — à la prospérité familiale et sociale ; et, enfin, qu’elles étaient seules à supporter la première des «charges », et la plus lourde : l’enfantement.
Eh bien ! non. La première et la plus lourde des charges — nous affirme notre confrère — c’est le service militaire !.… Et les femmes, ne faisant pas le service militaire, peuvent difficilement revendiquer l’exercice des droits inhérents à la qualité de « défenseur de la Patrie ».
Créer les futurs soldats, au prix de mille souffrances, au péril de sa vie ; passer un tiers de son existence à préparer des citoyens, … tout cela n’équivaut pas à trois ans de régiment 1. La Maternité n’est point un suffisant « impôt du sang» !.…
Que les femmes ne s’étonnent plus d’être asservies dans la famille, annihilées dans la Cité ; … elles ne font pas le service militaire !.….
Et cet excellent docteur cherche les moyens de combler une lacune qui, selon lui, nous est préjudiciable. Il en trouve d’ingénieux, que je ne veux pas discuter ; là n’est point ce qui m’occupe. Je m’insurge contre le principe, étant de celles qui, d’une part, estiment que la femme créatrice paye largement sa place au soleil, et, d’autre part, rêvent la suppression de toute espèce de «service militaire ».
Et je propose au docteur Toulouse d’employer à démolir les casernes l’immense somme d’efforts et d’énergie qu’il nous faudrait dépenser pour y faire admettre les femmes.
L’Action, 8 mars 1905.
WOMEN’S MILITARY SERVICE
Dr. Toulouse has just had a brilliant idea! … He has discovered that the inequality of the sexes before rights is caused by their inequality before burdens — inequality “in favor of women”!
Until then, we had believed that women paid taxes like men; that they contributed like them, through their labor — professional or domestic — to family and social prosperity; and, finally, that they alone bore the first of the “burdens” and the heaviest: childbirth.
Well, no! The first and heaviest burden — our colleague tells us — is military service!… And women, not doing military service, can hardly claim the exercise of the rights inherent in the status of “defender of the Fatherland.”
Creating future soldiers, at the cost of a thousand sufferings, at the peril of one’s life; spending a third of one’s existence preparing citizens… all this is not equivalent to three years in the regiment. Motherhood is not a sufficient “blood tax”!
Women should no longer be surprised to be enslaved in the family, annihilated in the City; … they don’t do military service!….
And this excellent doctor is seeking ways to fill a gap which, according to him, is detrimental to us. He finds ingenious solutions, which I don’t wish to discuss; they are not my concern. I object to the principle, being among those who, on the one hand, believe that women, as creators, more than earn their place in the world, and, on the other hand, dream of the abolition of all forms of “military service.”
And I suggest to Dr. Toulouse that we use the immense amount of effort and energy that we would need to expend to admit women to demolish the barracks.
L’Action, March 8, 1905.
« ÉTONNEMENT »
Tous lés journaux félicitent Mie Baudry de son succès, et ils s’étonnent qu’une femme ait été capable d’un tel effort.
(Action du 15 août.)
Donc, une femme, Mile Baudry, vient d’être reçue, deuxième sur huit, à l’agrégation en philosophie.
Tous les journaux, nous dit-on, la félicitent de son succès.
C’est très juste, et nous sommes de tout cœur avec eux. .
Mais, ce qui gâte un peu la beauté de ce geste, c’est que, nous dit-on encore, ils l’accompagnent d’un « étonnement » assez désobligeant pour notre sexe, et dont Mlle Baudry ne leur est peut-être pas infiniment reconnaissante.
Ils ne font, d’ailleurs, que suivre en cela une vieille tradition masculine. Presque jamais un homme n’a loué une femme sans ajouter, en insistant — pour ne pas ébranler le dogme de la supériorité du mâle —que cette femme-là était un « phénomène », et que l’ensemble de toutes les autres femmes, la « Femme » avec un grand F, la Femme-entité, n’en est pas moins incapable d’une œuvre sérieuse et forte.
En vain le moindre manuel d’histoire — le plus «épuré » — transmet-il à travers les siècles le nom de femmes qui se sont illustrées dans toutes les branches de l’activité humaine ; en vain, à notre époque, depuis que se sont ouvertes aux femmes des portes trop longtemps fermées, chaque jour apporte-t-il une preuve éclatante de l’égalité intellectuelle des sexes. Ces messieurs sont incorrigibles.Ils ne peuvent s’habituer à « l’effort» féminin. Chaque fois que celui-ci se manifeste, cette « fois » leur semble être la première ; et ils trouvent, pour la constater, des trésors d’étonnement toujours nouveau.
Il est vrai que les précautions et les soins qu’ils ont apportés de tout temps à empêcher ces manifestations, peuvent, jusqu’à un certain point, légitimer leur surprise. Et je reconnais volontiers avec eux que le mérite n’est pas mince de celles qui, malgré les obstacles systématiquement dressés, se font « une place au soleil ».
Mais j’ai rencontré assez de femmes — avec ou sans diplômes — supérieurement intelligentes et cultivées, pour savoir que mon sexe n’est pas irrémédiablement voué, par une loi de nature, à l’ignorance et à la sottise.
Le succès de Mile Baudry est, pour les féministes, une joie et une fierté. Il n’est pas un « étonnement ».
Dans un siècle et dans un pays qui ont vu briller à leur firmament ces étoiles de première grandeur : Louise Ackermann, George Sand, Maria Deraismes, Rosa Bonheur, Clémence Royer, Louise Michel — et tant d’autres que je ne nommerai pas parce qu’elles sont vivantes — écrivains, artistes; savantes, philosophes ; toutes, cerveaux puissants, esprits créateurs dont la France et l’humanité peuvent s’enorgueillir,.… ce qui est vraiment « étonnant», c’est qu’on puisse s’étonner encore de voir une femme affronter victorieusement un examen difficile !
L’Action, 18 août 1908.
“ASTONISHMENT”
All the newspapers congratulate Mlle Baudry on her success, and they are amazed that a woman was capable of such an effort.
(Action of August 15.)
So, a woman, Mile Baudry, has just been accepted, second out of eight, to the agrégation in philosophy.
All the newspapers, we are told, are congratulating her on her success.
That’s absolutely fair, and our hearts go out to them.
But what slightly spoils the beauty of this gesture is that, we are told, they accompany it with a rather unpleasant “astonishment” towards our sex, and for which Miss Baudry is perhaps not infinitely grateful.
In fact, they are only following an old masculine tradition. Almost never has a man praised a woman without adding, insisting — so as not to shake the dogma of male superiority — that this woman was a “phenomenon,” and that the sum of all other women, “Woman” with a capital W, Woman-as-entity, is no less incapable of serious and powerful work.
In vain does even the most “pure” history textbook pass down through the centuries the names of women who distinguished themselves in every branch of human endeavor; in vain, in our time, since doors too long closed have been opened to women, does each day bring striking proof of the intellectual equality of the sexes. These gentlemen are incorrigible. They cannot get used to women’s “effort.” Every time it manifests itself, this “time” seems to them to be the first; and they find, in ascertaining it, ever-new sources of astonishment.
It is true that the precautions and care they have always taken to prevent these demonstrations can, to a certain extent, justify their surprise. And I readily acknowledge with them that the merit of those who, despite the obstacles systematically erected, manage to “find their place in the sun” is considerable.
But I have met enough women — with or without degrees — who are supremely intelligent and cultured, to know that my sex is not irremediably doomed, by a law of nature, to ignorance and stupidity.
For feminists, Mlle Baudry’s success is a source of joy and pride. It is not a “surprise.”
In a century and in a country that saw such stars of the first magnitude shine in their firmament: Louise Ackermann, George Sand, Maria Deraismes, Rosa Bonheur, Clémence Royer, Louise Michel — and so many others that I will not name because they are still alive — writers, artists; scholars, philosophers; all powerful minds, creative spirits of which France and humanity can be proud,… what is truly “astonishing” is that one can still be astonished to see a woman victoriously face a difficult exam!
L’Action, August 18, 1908.
ENCORE LA CROIX DE SARAH
L’histoire de la « Croix de Sarah » est une aubaine pour les journalistes. Et rarement on vit chez eux pareille unanimité. Le Conseil de l’Ordre est rudement étrillé par la presse de tous les partis.
Peut-être y a-t-il quelque outrance dans toutes ces récriminations. Car, enfin, une nouvelle sottise des grands légionnaires de l’Honneur n’est point chose extraordinaire, et n’a rien qui puisse nous surprendre. Nous savions depuis longtemps que, chaque fois que se présente une occasion d’honorer la Légion en l’ouvrant à d’autres qu’à de vieux ronds-de-cuir, ou à des voleurs qui ont réussi, ces messieurs font des manières. Elle n’a rien non plus qui doive nous affliger. L’Académie qui hésite à recevoir Victor Hugo, et qui repousse obstinément Zola; le Conseil de l’Ordre qui raye celui-ci de ses cadres, et qui refuse d’y inscrire Sarah Bernhardt, ne font de tort qu’à eux-mêmes. Et si, à force de maladresses, ils arrivent à se suicider, ce n’est certes pas nous qui nous en plaindrons.
Ce qui, en l’occurrence, mérite de retenir notre attention, ce n’est point l’effet, mais la cause.
Sans oser l’avouer franchement, le Conseil de l’Ordre laisse entendre que la vie privée de Sarah constitue l’obstacle à son admission dans les rangs des légionnaires. L’Action à fait justement remarquer que, d’ordinaire, ces messieurs ne se montrent pas si difficiles, et que le ruban rouge n’a jamais été la récompense de la chasteté. — Non, certes, … lorsqu’il s’agit des hommes. Mais Sarah Bernhardt est une femme ; il ne faut pas oublier ce détail. Et chacun sait que l’« honneur », chez les femmes, réside exclusivement dans l’emploi qu’elles font de leur sexe. L’« honnête femme » n’est point celle dont la conscience droite et pure ne lui reproche ni la moindre indélicatesse ni la plus légère perfidie ; celle qui, loyale et désintéressée, n’a jamais trompé ni volé personne. L’honnête femme est celle qui ne s’est pas permis d’aimer hors de la Règle, hors de la Loi. Tandis qu’on peut être «honnête homme » et « homme d’honneur », après les pires lâchetés, les plus odieuses débauches, … pourvu que l’on n’ait point commis d’escroqueries. trop apparentes.
Depuis des siècles, il est bien décidé que, de la « faute (?)» perpétrée à deux, celle qui, de par la Nature, en supporte toutes les graves responsabilités, toutes les douloureuses conséquences, doit être, seule, déclarée coupable, alors que le complice, qui n’a eu que les joies, sera toujours acquitté, avec félicitations du jury.
C’est cette atroce et absurde « morale » qui, après avoir fait couler tant de larmes et de sang, coûte aujourd’hui à l’une de nos plus glorieuses compatriotes la distinction soi-disant destinée à reconnaître les « services rendus à la patrie ».
Je ne lui ferai pas l’injure de supposer qu’elle s’en émeut plus qu’il ne convient. J’ose même attendre d’elle, coutumière des beaux gestes, un geste plus beau, encore — parce que réel et sincère — que tous ceux que nous Jui connaissons. L’incident, dit-on, n’est pas clos. Le ministre insiste; le ministre ira jusqu’au bout; le ministre aura le dernier mot. Et, à ces messieurs du Conseil de l’Ordre, vaincus, sinon convaincus, apportant, la corde au cou, ou, au contraire, jetant dédaigneusement, à l’illustre tragédienne, leur petit joujou pour grands enfants, … j’entends celle-ci répondre fièrement, avec un de ces accents dont elle a le secret: « Pour qui me prenez-vous?.…. Je suis Sarah Bernhardt, et ne veux autre chose. Vous vous moquez de moi, messieurs. Gardez votre hochet. Je me contente de mon génie! »
L’Action, 9 août 1906.
SARAH’S CROSS AGAIN
The story of the “Sarah’s Cross” is a boon for journalists. And rarely does one see such unanimity among them. The Council of the Order is being harshly criticized by the press of all parties.
Perhaps there is some exaggeration in all these recriminations. For, after all, another blunder by the high-ranking members of the Legion of Honor is nothing extraordinary, and nothing that should surprise us. We have long known that whenever an opportunity arises to honor the Legion by opening it to people other than old bureaucrats or successful thieves, these gentlemen make a fuss. Nor is there anything to grieve us about it. The Academy, which hesitates to admit Victor Hugo and stubbornly rejects Zola; the Council of the Order, which strikes the latter from its rolls and refuses to admit Sarah Bernhardt, only harm themselves. And if, through their blunders, they manage to commit suicide, it certainly won’t be us who complain.
What deserves our attention in this case is not the effect, but the cause.
Without daring to admit it outright, the Council of the Order implies that Sarah’s private life is the obstacle to her admission into the ranks of the Legion of Honor. L’Action rightly pointed out that, ordinarily, these gentlemen are not so demanding, and that the red ribbon has never been the reward for chastity. — No, certainly not… when it comes to men. But Sarah Bernhardt is a woman; this detail must not be forgotten. And everyone knows that “honor,” in women, resides exclusively in the use they make of their sex. The “honest woman” is not the one whose upright and pure conscience reproaches her for neither the slightest indiscretion nor the slightest perfidy; the one who, loyal and selfless, has never deceived or stolen from anyone. The honest woman is the one who has not allowed herself to love outside the Rule, outside the Law. While one can be an “honest man” and a “man of honor,” after the worst acts of cowardice, the most odious debauchery, … provided that one has not committed any overly obvious frauds.
For centuries, it has been firmly established that, of the “fault (?)” perpetrated by two, the one who, by Nature, bears all the serious responsibilities, all the painful consequences, must be declared guilty alone, while the accomplice, who has only had the joys, will always be acquitted, with congratulations from the jury.
It is this atrocious and absurd “morality,” which, after having caused so many tears and so much bloodshed, is now costing one of our most glorious compatriots the distinction supposedly intended to recognize “services rendered to the fatherland”.
I will not insult her by suggesting that she is more moved by this than she should be. I even dare to expect from her, accustomed as she is to grand gestures, a gesture even grander — because it is real and sincere — than any we know. The incident, it is said, is not closed. The minister is insisting; the minister will go all the way; the minister will have the last word. And to these gentlemen of the Council of the Order, defeated, if not convinced, bringing the noose around their necks or, on the contrary, disdainfully throwing their little toy for grown-ups to the illustrious tragedienne… I hear her proudly reply, with one of those accents of which she has the secret: “Who do you take me for?… I am Sarah Bernhardt, and want nothing else. You are mocking me, gentlemen. Keep your bauble. I am content with my genius!”
L’Action, August 9, 1906.
PROPOS INTERROMPUS
I
Je viens de recevoir une lettre qui m’a profondément émue. Elle est bien simple, pourtant, cette lettre, et pas longue. Quelques mots imprimés, mais combien éloquents dans leur laconisme :
« Valentine C… et Henri M… ont le plaisir de vous faire part de leur union libre ».
Oh! le crâne mépris de |’ « opinion du monde »!.. Oh! la belle et calme révolte contre les institutions avilissantes et les préjugés stupides!
Et je pense que si beaucoup de couples avaient l’audace de faire ce geste — qui n’est audacieux que parce qu’il est rare — la vieille forteresse vermoulue du mariage s’écroulerait d’elle-même, et . bien vite, … avant que les architectes, excellemment intentionnés, qui veulent la réparer en la transformant, aient eu le temps d’élaborer leurs plans.
Qu’on ne vienne pas m’objecter la prétendue insécurité de la femme dans une telle union. J’aurais trop de choses à répondre.
Je répondrais, d’abord, que la publicité donnée à cette union libre, équivaut bien, comme garantie, au serment légal de fidélité; … que celui-ci, d’ailleurs, n’a jamais empêché l’époux volage ou déçu d’abandonner femme et enfants ; … et que, enfin, et surtout, grâce à l’effort féministe, la femme sera de plus en plus capable de se suffire, et de ne plus redouter, comme la pire des catastrophes, les conséquences matérielles d’une rupture toujours possible — et quelquefois désirable, lorsque l’amour s’est enfui.
Il
On m’apporte le premier numéro du Semeur, une revue hebdomadaire qui exprime la noble ambition « de ressusciter Ja critique indépendante et sincère », tuée par la réclame intéressée et le journalisme d’affaires.
C’est avec. plaisir que j’y trouve, incorporée, l’ «Entente féministe », jadis mensuelle.
Mais que vois-je, sous la plume de Sébastien Charles-Leconte, à la rubrique « la Vie littéraire »?.. On parle d’œuvres de femmes. Et l’on reproche aux femmes « d’écrire comme les hommes ». On déclare que la «littérature féminine oublie sa première raison d’exister, celle d’être féminine ».
Et moi qui avais toujours cru — et qui continue à croire — que la « littérature », d’où qu’elle vienne, ne se divise qu’en deux catégories, non pas la masculine et la féminine, mais simplement la bonne et la mauvaise!
Qu’est-ce donc, s’il vous plaît, Monsieur, que la «littérature féminine »?.. Existe-t-il à vos yeux un genre et un style spéciaux dans lesquels les femmes qui écrivent se doivent sévèrement cantonner?.…..
Ah! puissiez-vous faire votre profit du judicieux conseil que vous donne, quelques pages plus haut, votre confrère Paul Adam :
« L’œuvre doit être jugée selon le rapport de l’intention au résultat. »
C’est-à-dire, d’après sa valeur intrinsèque, sans souci de la signature, sans préoccupation aucune de l’école, du parti, et du sexe, auxquels appartient l’auteur.
C’est ainsi — me semble-t-il -— que vous « ressusciterez l’indépendante et sincère critique ».
III
Une phrase de Biribi, le drame émouvant de Darien et Lauras, a été particulièrement remarquée et commentée :
« Ah! si les mères le voulaient, ces choses-là ne se passeraient pas! »
Et nos antimilitaristes s’indignent fort de ces mères qui pourraient tuer Biribi, et qui ne le veulent pas.
O injustice et inconséquence masculines !… Mais quels moyens, Messieurs, leur laissez-vous, à ces pauvres mères, de manifester leur volonté?.. Ont-elles jamais eu leur place aux conseils de la nation ?.. Leur permettez-vous d’élever la voix? N’avez-vous pas cherché à faire d’elles, toujours, des êtres passifs et neutres, qui obéissent et se résignent.
Et vous osez leur reprocher de ne point bouleverser le!…
. Ah!certes, les mères peuvent tuer Biribi, et la Guerre! Et le jour viendra où elles les tueront; … non peut-être comme vous le croyez, non par des cris, des manifestations violentes, non plus par des lois, lorsque, enfin, elles contribueront à les faire; mais simplement par le refus tranquille de former en leurs flancs sacrés l’engrais des champs de bataille, l’éternelle « chair à canon »!..
L’Action, 23 novembre 1906.
INTERRUPTED REMARKS
I
I just received a letter that deeply moved me. It’s quite simple, though, and not long. Just a few printed words, but how eloquent in their brevity:
“Valentine C… and Henri M… are pleased to announce their common-law union.”
Oh! the contemptuous skull of “world opinion”! Oh! the beautiful and calm revolt against degrading institutions and stupid prejudices!
And I think that if many couples had the audacity to make this gesture — which is audacious only because it is rare — the old, rotten fortress of marriage would collapse of its own accord, and very quickly, … before the architects, excellently well-intentioned, who want to repair it by transforming it, have had time to draw up their plans.
Don’t try to argue that a woman in such a union is insecure. I would have too much to say in response.
I would reply, firstly, that the publicity given to this free union is equivalent, as a guarantee, to the legal oath of fidelity; … that the latter, moreover, has never prevented the philandering or disappointed husband from abandoning wife and children; … and that, finally, and above all, thanks to the feminist effort, the woman will be more and more capable of being self-sufficient, and of no longer fearing, as the worst of catastrophes, the material consequences of a breakup that is always possible — and sometimes desirable, when love has fled.
II
I am brought the first issue of Le Semeur, a weekly magazine which expresses the noble ambition “to resurrect independent and sincere criticism,” killed by self-interested advertising and business journalism.
It is with pleasure that I find incorporated there the “Entente féministe,” formerly a monthly publication.
But what do I see, in Sébastien Charles-Leconte’s “Literary Life” column? He’s talking about women’s works. And he’s criticizing women for “writing like men.” He’s declaring that “women’s literature forgets its primary reason for existing: to be feminine.”
And I, who had always believed — and continue to believe — that “literature,” wherever it comes from, is divided into only two categories, not masculine and feminine, but simply good and bad!
So what exactly is “women’s literature,” sir? Is there, in your view, a special genre and style to which women writers must strictly confine themselves?
Ah! May you profit from the wise advice given to you a few pages earlier by your colleague Paul Adam:
“A work must be judged according to the relationship between intention and result.”
That is to say, according to its intrinsic value, without concern for the signature, without any concern for the school, the party, and the sex to which the author belongs.
It is in this way — it seems to me — that you will “resurrect independent and sincere criticism.”
III
One line from Biribi, the moving drama by Darien and Lauras, was particularly noticed and commented on:
“Ah! If mothers wanted it, these things wouldn’t happen!”
And our anti-militarists are very indignant about these mothers who could kill Biribi, and who do not want to.
Oh, injustice and male inconsistency!… But what means, gentlemen, do you allow these poor mothers to express their will?… Have they ever had a place in the councils of the nation?… Do you allow them to raise their voices? Have you not always sought to make them passive and neutral beings, who obey and resign themselves?
And you dare to criticize them for not upending the system!…
Ah! indeed, mothers can kill Biribi, and War! And the day will come when they will kill them; … not perhaps as you believe, not by cries, violent demonstrations, nor by laws, when, finally, they will contribute to making them; but simply by the quiet refusal to form in their sacred wombs the fertilizer of the battlefields, the eternal “cannon fodder”!
L’Action, November 23, 1906.
PROPOS INTERROMPUS
I
La Forêt de Fontainebleau !.… Quel poète pourra ‘jamais dire l’enchantement qu’évoquent ces mots magiques, à l’esprit de tous ceux qui ont pu pénétrer les secrètes profondeurs de la « cathédrale d’émeraude » — selon l’heureuse expression de MM. Paul et Victor Margueritte.
Pour ma part — au cours de ma vie de propagandiste, qui me pousse de tous côtés — j’ai déjà, en Suisse, en Provence, en Auvergne, en Touraine, contemplé et admiré bien des sites, justement célèbres. Mais aucun, serein ou tragique, formidable ou délicieux, ne m’a produit une impression plus durable et plus intense, aucun ne m’a plus irrésistiblement attirée et retenue, que ce «Paradou » si proche de Paris, tantôt sauvage et tourmenté comme un chaos des âges préhistoriques, tantôt ‘harmonieusement grandiose comme un parc idéal où l’art et la nature auraient mêlé leur génie !
Oh ! qu’on y voudrait oublier le monde et l’humanité !.. Et que, dans la transparence glauque des futaies, ou dans la solitude lumineuse des rochers, on les oublierait facilement, … s’ils ne se chargeaient eux-mêmes de rappeler leur existence, par toutes sortes de moyens.
⁂
D’abord, comment résister à la tentation d’ouvrir chaque matin un journal, de méditer et de commenter les événements qui se précipitent sans relâche ?..,
Or, parmi le fatras des nouvelles, le cliquetis des opinions, quelques lignes, çà ct là, sollicitent particulièrement mon attention.
Dans une feuille à gros tirage, une «Française qui a voyagé » — hum ! je me permets de douter du sexe de cette « Française » — entreprend, en une série de petits tableaux qui portent ce titre général : Comment les femmes traitent leurs maris, de nous initier aux mœurs conjugales de tous les pays du monde.
S’il faut l’en croire, c’est le mari allemand qui est le mieux «traité » de tous les maris. Sa femme reste devant lui en perpétuelle admiration, et, comme il est très gourmand, ne s’occupe qu’à lui confectionner des gâteaux et de fins petits plats. D’ailleurs — nous assure-ton — la femme elle-même se trouve fort bien d’un tel état de choses, car « son ménage est son royaume, et son mari lui fait beaucoup d’enfants ». Et notre Française vagabonde se demande « ce qu’une femme pourrait désirer de plus ».
Hé ! chère madame, elle pourrait, comme vous, désirer faire des voyages et de la littérature. J’imagine que, même en Allemagne, il y a des femmes qui rêvent autre chose que de partager leur vie entre le lit et la cuisine, entre l’accouchement et la pâtisserie ; et des hommes intelligents, épris d’art et de beauté, pour lesquels la compagne idéale n’est point celle qui — d’après vous — répond, quand on lui parle d’un site à visiter : « Oui, on pourrait aller là ; o# y trouve de la bonne bière !… »
Quant au mari américain, il apparaît, au contraire, comme le plus malheureux des hommes. Sa femme ne voit en lui qu’une « machine à produire de l’argent ».… argent qu’elle dépense aussitôt de la façon la plus extravagante. « Et le pis est — ajoute la voyageuse — que, ayant réduit leurs maris en esclavage, les Américaines les méprisent, parce qu’ils sont esclaves — naturellement. Elles leur reprochent de n’être capables que de besognes matérielles, alors que ces besognes, ce sont elles-mêmes qui les leur imposent. »
Oh ! que voilà une précieuse parole !.… J’ignore si, en l’occurrence, elle exprime une vérité, et si elle peut réellement s’appliquer aux femmes américaines. Mais je sais qu’elle s’applique, hélas ! à Ja ‘plupart des hommes européens. Et les féministes n’ont point contre eux, contre l’organisation familiale et sociale qu’ils ont créée, de grief plus sérieux, ni d’argument plus décisif.
II
Dans un autre grand journal, M Augusta Moll-Weiss, directrice de l’Ecole des Mères, critique le projet du docteur Toulouse, tendant à imposer aux femmes — dans les cantines, les bureaux, les magasins d’habillement, etc. — une sorte de service militaire.
J’ai eu déjà, ici même, l’occasion de dire ce que je pense de cette idée. Et je ne suis pas fâchée que des objections nouvelles soient faites par une personne autorisée, dont les opinions sur certains points sont probablement différentes des miennes. Mme Moll-Weiss estime qu’il serait regrettable que l’on déchargeât le soldat du soin d’accommoder ses aliments, d’entretenir ses vêtements, de nettoyer son habitation ; en un mot, qu’on lui enlevât cette occasion de «se préparer à la vie », d’apprendre à « apprécier le travail ménager et familial de la femme ». Je suis, en cela, absolument d’accord avec elle. Vous habituer à vous servir vous-mêmes, c’est la seule chose utile, messieurs, que vous fassiez au régiment. De grâce, ne la supprimez pas !
III
Si Soleilland avait rêvé la gloire, il doit être aujourd’hui pleinement satisfait. Non seulement son crime et son procès sont de ceux qui, pendant des mois, alimentent les journaux et tiennent le public en haleine ; mais voici maintenant que sa con damnation devient un prétexte à discussions passionnées. Les uns, devant l’horreur de son forfait, demandent le rétablissement du budget des « Hautes-Œuvres ». Les autres s’indignent avec véhémence de ce geste peu généreux.
Je suis, moi aussi, adversaire de la peine de mort ; d’abord, parce qu’elle est une barbarie indigne de notre époque ; plus encore, parce qu’elle est irrémédiable, et que les juges se trompent quel. Mais je ne puis comprendre qu’on invoque. contre elle l’irresponsabilité, la folie, la quasi-animalité du coupable. Un tel raisonnement peut conduire très loin. Pourquoi ne pas prétendre qu’il est injuste d’écraser la vipère et d’abattre le chien enragé P… Comme le faisait spirituellement remarquer un de nos plus distingués confrères, « si Soleilland est un singe, c’est une excellente raison pour l’exécuter. Les arguments contre là peine de mort s’appliquent à l’homme, et non au singe. Et si un singe avait fait ce qu’a fait Soleilland, tout le monde serait d’accord pour en débarrasser au plus vite la société ».
Cela est l’évidence même. Et, pour ma part, je trouve infiniment plus grave le meurtre légal d’un être conscient, normal, bien organisé, vraiment humain, poussé au crime par la misère, le désespoir, l’ignominie sociale, mais non peut-être définitivement perdu pour le bien et pour le bonheur. que celui d’une brute dangereuse ou d’un malheureux déséquilibré. Certes, contre ces derniers, je. ne réclame point de mesures d’exception ; mais ce n’est pas en songeant à eux que s’émeuvent en moi la pitié et le sentiment de la justice.
L’Action, 6 septembre 1907.
INTERRUPTED REMARKS
I
The Forest of Fontainebleau!…. What poet will ever be able to express the enchantment that these magic words evoke in the minds of all those who have been able to penetrate the secret depths of the “emerald cathedral” — according to the happy expression of Messrs. Paul and Victor Margueritte.
For my part — during my life as a propagandist, which pushes me in all directions — I have already, in Switzerland, Provence, Auvergne, and Touraine, contemplated and admired many sites, justly famous. But none, serene or tragic, formidable or delightful, has produced a more lasting and intense impression on me, none has more irresistibly attracted and held me, than this “Paradou,” so close to Paris, sometimes wild and tormented like a chaos of prehistoric ages, sometimes harmoniously grandiose like an ideal park where art and nature have mingled their genius!
Oh! How one would want to forget the world and humanity there! And how easily one would forget them in the glaucous transparency of the woodlands, or in the luminous solitude of the rocks, … if they did not themselves take it upon themselves to remind us of their existence, by all sorts of means.
⁂
First, how can one resist the temptation to open a newspaper every morning, to reflect on and comment on the events that relentlessly unfold?…
But amidst the jumble of news, the clatter of opinions, a few lines, here and there, particularly attract my attention.
In a widely circulated newspaper, a “Frenchwoman who has travelled” — hum! I take the liberty of doubting the sex of this “Frenchwoman” — undertakes, in a series of small tables which bear this general title: How women treat their husbands, to initiate us into the marital customs of all the countries of the world.
If we are to believe him, the German husband is the best “treated” of all husbands. His wife remains in perpetual admiration before him, and, as he is very fond of food, occupies herself only with baking cakes and preparing exquisite dishes for her. Moreover — we are assured — the wife herself is quite content with this state of affairs, for “her household is her kingdom, and her husband gives her many children.” And our wandering Frenchwoman wonders “what more a woman could desire.”
Well! My dear lady, she might, like you, desire to travel and read literature. I imagine that, even in Germany, there are women who dream of something other than dividing their lives between the bed and the kitchen, between childbirth and baking; and intelligent men, enamored of art and beauty, for whom the ideal companion is not the one who — according to you — responds, when told about a place to visit: “Yes, we could go there; you can find good beer there!”
As for the American husband, he appears, on the contrary, as the most unhappy of men. His wife sees him only as a “money-making machine”… money which she immediately spends in the most extravagant way. “And the worst part is,” adds the traveler, “that, having reduced their husbands to slavery, American women despise them, because they are slaves — naturally. They reproach them for being capable only of manual labor, when it is they themselves who impose these tasks on them.”
Oh! What a precious statement!… I don’t know if, in this instance, it expresses a truth, and if it can truly be applied to American women. But I do know that it applies, alas! to most European men. And feminists have no more serious grievance against them, against the family and social organization they have created, nor a more decisive argument.
II
In another major newspaper, Mme Augusta Moll-Weiss, director of the School for Mothers, criticizes Dr. Toulouse’s plan to impose a kind of military service on women — in canteens, offices, clothing stores, etc.
I have already had occasion here to express my opinion on this idea. And I am not displeased that new objections are being raised by an authoritative person whose views on certain points are probably different from my own. Mme Moll-Weiss believes it would be regrettable to relieve soldiers of the responsibility of preparing their own food, maintaining their clothing, and cleaning their living quarters; in short, to deprive them of this opportunity to “prepare for life,” to learn to “appreciate the domestic and family labor of women.” On this, I completely agree with her. Getting used to serving yourselves is the only useful thing you can do in the regiment, gentlemen. Please, do not abolish it!
III
If Soleilland had dreamed of glory, he must be fully satisfied today. Not only did his crime and trial fill the newspapers and keep the public on tenterhooks for months, but now his condemnation has become a pretext for passionate debate. Some, faced with the horror of his crime, are demanding the reinstatement of the “High Works” budget. Others are vehemently indignant at this stingy gesture.
I, too, am opposed to the death penalty; firstly, because it is a barbarity unworthy of our time; even more so, because it is irremediable, and judges are mistaken about it. But I cannot understand how one can invoke against it the irresponsibility, the madness, the near-animal nature of the guilty party. Such reasoning can lead very far. Why not claim that it is unjust to crush the viper and shoot the rabid dog? As one of our most distinguished colleagues wittily remarked, “If Soleilland is a monkey, that’s an excellent reason to execute him. The arguments against the death penalty apply to man, not to monkeys. And if a monkey had done what Soleilland did, everyone would agree to rid society of it as quickly as possible.”
This is perfectly obvious. And, for my part, I find the legal murder of a conscious, normal, well-organized, truly human being, driven to crime by poverty, despair, and social ignominy, but perhaps not definitively lost to good and happiness, infinitely more serious than that of a dangerous brute or a deranged wretch. Certainly, I do not call for exceptional measures against the latter; but it is not thinking of them that stirs in me pity and a sense of justice.
L’Action, September 6, 1907.
LA PEUR DES MOTS
La peur des mots !.. Quelle amusante pièce de théâtre on pourrait écrire sous ce titre ! — C’est là, évidemment, l’avis de cet excellent militant, doublé d’un homme d’esprit, qui me disait il n’y a pas longtemps :
« Mon credo actuel tient en peu de lignes : Je nie le surnaturel. — J’affirme que le progrès social amènera la conciliation de l’indépendance individuelle avec l’appui mutuel. — Je reconnais nécessaire un perfectionnement de la race. — Je crois « qu’il sera obtenu par l’amélioration du sort de la « mentalité des femmes.
« Ainsi formulé, ce credo est accepté par tous «autour moi.
«Mais si, lieu de nier le surnaturel, je célébrais le matérialisme; — si, au lieu d’affirmer La conciliation de l’indépendance individuelle avec l’appui « mutuel, je proclamais le communisme anarchiste ;— « si, au lieu d’espérer un perfectionnement de la race je soulevais la question du transformisme; – -si, au lieu de vouloir l’amelioration du sort et de la mentalité des femmes, je réclamais le féminisme, … que d’injures je recevrais ! »
Sans doute, mon vénérable ami. Et je sens vos paroles me revenir à la mémoire en lisant, dans l’Illustration, l’article que Gaston Rageot consacre à Marcelle Tynaire.
Ayant constaté ce que révèle de fierté féminine, de généreuse révolte, et de nobles aspirations l’œuvre de l’éminente romancière : « Ne croyez pas, pourtant — conclut-il — que Marcelle Tynaire soit féministe. Elle est trop éprise de l’amour pour cela!»
Marcelle Tynaire, qui fut rédactrice à la Fronde, ne protestera-t-elle pas ?.. Quoi qu’il en soit, je tiens à répondre, au nom de toutes celles qui partagent son rêve :
« Oui, nous sommes éprises de l’amour ! Oui, nous voulons le voir régner sur le monde, réhabilité, glorifié !.. Nous voulons la mort des dogmes et des conventions qui l’enchaînent ; des calculs, des trahisons, des servitudes qui l’avilissent. C’est pour cela que nous voulons aussi la femme libre, consciente et respectée. Et tout cela, c’est le féminisme. Pourquoi donc vous obstiner à ne point appeler les choses par leur nom ?
L’Action, 28 décembre 1907.
THE FEAR OF WORDS
The fear of words! What an amusing play one could write under that title! — That, of course, is the opinion of that excellent activist, who is also a witty man, and who told me not long ago:
“My current credo can be summed up in a few lines: I deny the supernatural. — I affirm that social progress will bring about the reconciliation of individual independence with mutual support. — I recognize the necessity of racial improvement. — I believe that it will be achieved through the improvement of the mentality of women.”
“Formulated in this way, this credo is accepted by everyone around me.
“But if, instead of denying the supernatural, I were to celebrate materialism; — if, instead of affirming the reconciliation of individual independence with mutual support, I were to proclaim anarchist communism; — if, instead of hoping for the improvement of the race, I were to raise the question of transformism; — if, instead of wanting the improvement of the lot and mentality of women, I were to demand feminism, … what insults I would receive!”
No doubt, my venerable friend. And I feel your words coming back to me as I read, in L’Illustration, the article that Gaston Rageot dedicates to Marcelle Tynaire.
Having observed the feminine pride, generous rebellion and noble aspirations revealed in the work of the eminent novelist: “Do not believe, however,” he concluded, “that Marcelle Tynaire is a feminist. She is too enamored of love for that!”
Won’t Marcelle Tynaire, who was an editor at La Fronde, protest?… In any case, I wish to respond, on behalf of all those who share her dream:
“Yes, we are enamored with love! Yes, we want to see it reign over the world, rehabilitated, glorified! We want the death of the dogmas and conventions that shackle it; of the calculations, betrayals, and servitudes that degrade it. That is why we also want women to be free, conscious, and respected. And all of this is feminism. So why do you persist in not calling things by their name?”
L’Action, December 28, 1907.
PROPOS INTERROMPUS
I
Une nouvelle ligue vient d’éclore à Paris. Elle s’appelle : Ligue de protection sociale (lisez : ligue contre les apaches). Elle a un organe mensuel, intitulé : Défendons-nous !!, qui témoigne d’une frousse intense, et qui demande — entre autres rigueurs, destinées, selon lui, à enrayer le mal — le maintien, avec extension, de la peine de mort ; et la transformation des prisons et des bagnes, qui devront être, plus d’aimables « villégiatures », mais des séjours horribles et redoutés. On n’ose pas, dans le premier numéro, réclamer le rétablissement de la torture. Mais cela viendra. Les rédacteurs l’ont « au bout de la plume», si je puis m’exprimer ainsi.
Certes, tout le monde est d’accord avec la « Ligue de protection sociale » pour trouver désagréable la rencontre nocturne, au coin d’une rue, d’une bande de vauriens bien armés. Mais le remède est-il là où croient le voir ces bons bourgeois affolés ?…
Je suis de ceux qui préfèrent la prévention à la répression. Elle est à la fois plus efficace et plus digne d’une société civilisée. Et je me permets de soumettre à la «Ligue de protection sociale » deux moyens de tarir le recrutement des apaches, dont l’un, au moins, a le mérite d’être facilement et rapidement applicable :
1° Qu’on enseigne aux ménages d’ouvriers à ne bas faire plus d’enfants qu’ils n’en peuvent nourrir, élever et surveiller ;
2° Qu’on obtienne des pouvoirs publics qu’ils n’attendent pas qu’un pauvre diable ail volé ou assassiné pour lui assurer le gite el le couvert.
Voilà, certes, qui vaudrait mieux que toutes les guillotines du monde. Mais nos « protecteurs sociaux » voudront-ils en essayer ?…
II
Jadis, le docteur Toulouse proposa de faire faire aux femmes le service militaire. Et j’eus, ici même, l’occasion de dire ce que je pense de ce projet. Je fus, d’ailleurs, à peu près la seule, personne dans la presse ne s’en étant ému.
‘ Mais voici qu’aujourd’hui l’idée est reprise et développée par une féministe (1).Immédiatement, elle revêt un caractère d’extravagante drôlerie ; et tous nos confrères se tiennent les côtes. Il est bien entendu, n’est-ce pas ? que le cerveau d’une féministe ne peut engendrer que des sujets de vaudeville, et que tout ce qui vient de lui est du ressort de la raillerie, et non du ressort de la discussion.
1. Mme le docteur Madeleine Pelletier.
Cela décoché à nos adversaires, me permettrez-vous, chère consœur, de vous dire. que je ne suis pas du tout de votre avis ?
« Je veux — avez-vous déclaré au reporter d’un grand « journal quotidien — lorsqu’en face de moi surgit un « contradicteur qui me dit : « Vous désirez voter, mes+ « dames? Soyez donc soldats comme nous », je veux « pouvoir lui répondre : « Eh bien oui, nous le serons !»
Ah! mais non! chère consœur, nous ne le serons pas !.. Non point parce que, selon l’expression de votre interviewer, le fusil semblerait une charge trop lourde à nos « faibles bras ». — Ceux-ci sont habitués à porter les enfants ! — Mais précisément parce que (toute discussion sur l’utilité du service militaire mise à part) le service maternel nous paraît suffisant. Ah ! certes, en réclamant l’égalité des droits, nous acceptons l’égalité des charges. Mais — justement à cause de cela — pour aller à la caserne, nous attendrons, messieurs, …. Que vous accouchiez.
III
Je ne sais rien de plus suggestif que la chronique des tribunaux. Philosophes, moralistes, humoristes, y peuvent alimenter inépuisablement leur verve railleuse ou leur goût de la dissertation. Ces jours derniers, elle nous faisait connaître le jugement par lequel la Chambre que préside M. Guelfucci vient d’accorder le divorce à une dame Durand, dont les griefs contre son mari ne manqueront pas d’être commentés abondamment, et sur tous les tons.
M. Durand — assure-t-elle — l’a fait devenir neurasthénique en lui refusant des enfants, et outragée dans sa pudeur en agissant de manière à ne point lui en donner.
Il y aurait beaucoup à dire sur la « pudeur », quelque peu… intermittente, de cette dame, qui ne redoute pas la révélation publique des plus intimes secrets d’alcôve. Mais je ne veux, de toute cette histoire, retenir qu’un seul point, du plus haut intérêt.
Dont, il est désormais admis que le fait de compromettre la santé d’une femme, et celui de contrarier sa volonté en matière de maternité, constituent, de la part du mari, des fautes graves, de nature à entraîner le divorce. Voilà, certes, qui est nouveau, et témoigne du progrès des idées féministes. ‘Il faut vous en souvenir, mesdames. Et, pour ma part, j’attends impatiemment le jour où quelqu’une de ces malheureuses, accablées de continuelles grossesses, et devenues, à cause de cela, « neurasthéniques », elles aussi, … demandera le divorce pour la raison que son mari lui fait trop d’enfants. Je lui souhaite pour président M. Guelfucci. Et il serait injurieux pour celui-ci de supposer qu’une telle requête peut n’être pas favorablement accueillie.
L’Action, 21 novembre 1908.
INTERRUPTED REMARKS
I
A new league has just sprung up in Paris. It’s called the Social Protection League (read: League Against the Apaches). It has a monthly publication, entitled Défendons-nous!!, which reflects intense fear and demands — among other harsh measures intended, according to them, to eradicate evil — the continued and expanded use of the death penalty; and the transformation of prisons and penal colonies, which must become, no longer pleasant “holiday getaways,” but horrible and dreaded places of confinement. In the first issue, they don’t dare call for the reinstatement of torture. But that will come. The editors have it “at the tip of their pens,” if I may put it that way.
Certainly, everyone agrees with the “Social Protection League” that a nighttime encounter with a gang of well-armed thugs on a street corner is unpleasant. But is the solution to be found where these panicked, well-meaning citizens believe they see it?
I am among those who prefer prevention to repression. It is both more effective and more befitting of a civilized society. And I would like to submit to the “Social Protection League” two ways of stemming the recruitment of Apaches, one of which, at least, has the merit of being easily and quickly applicable:
1. That working-class households be taught not to have more children than they can feed, raise and supervise;
2. That we obtain from the public authorities that they do not wait until a poor wretch has stolen or murdered to provide him with shelter and food.
That, certainly, would be better than all the guillotines in the world. But will our “social protectors” even want to try them?
II
Dr. Toulouse once proposed that women perform military service. And I had the opportunity, right here, to express my opinion on this proposal. I was, moreover, practically the only one, as no one in the press seemed to care.
But now the idea has been taken up and developed by a feminist (1). Immediately, it takes on the character of extravagant humor; and all our colleagues are holding their sides in laughter. It is understood, is it not? that the brain of a feminist can only produce vaudeville subjects, and that everything that comes from it belongs to the realm of mockery, and not to the realm of discussion.
Having said that to our opponents, allow me, dear colleague, to tell you that I do not share your opinion at all?
“I want,” you declared to the reporter of a major daily newspaper, “when an opponent appears in front of me and says: ‘You wish to vote, ladies? Then be soldiers like us,’ I want to be able to answer him: ‘Well yes, we will be!’”
Ah! But no, dear colleague, we will not be! Not because, as your interviewer put it, the rifle would seem too heavy a burden for our “weak arms” — they are used to carrying children! — but precisely because (all discussion about the usefulness of military service aside) maternal service seems sufficient to us. Ah! Certainly, in demanding equal rights, we accept equal burdens. But — precisely because of this — to go to the barracks, gentlemen, we will wait…until you give birth.
III
I know of nothing more suggestive than court proceedings. Philosophers, moralists and humorists can endlessly fuel their mocking wit or their penchant for the witty. Just recently, they brought to our attention the judgment by which the court presided over by M. Guelfucci granted a divorce to a Mme Durand, whose grievances against her husband are sure to be the subject of much commentary, and in every conceivable tone.
M. Durand — she asserts — made her neurasthenic by refusing to give her children, and outraged her modesty by acting in such a way as not to give her any.
Much could be said about this lady’s somewhat intermittent “modesty,” as she doesn’t shy away from publicly revealing her most intimate bedroom secrets. But I only want to focus on one point from this whole affair, a point of the utmost importance.
It is now accepted that jeopardizing a woman’s health and thwarting her wishes regarding motherhood constitute serious offenses on the part of the husband, grounds for divorce. This, certainly, is new and testifies to the progress of feminist ideas. You must remember this, ladies. And, for my part, I eagerly await the day when one of these unfortunate women, burdened with constant pregnancies and consequently becoming “neurasthenic” themselves, will file for divorce on the grounds that her husband is fathering too many children. I hope M. Guelfucci will preside over the case. And it would be insulting to him to suggest that such a request might not be granted.
L’Action, November 21, 1908.
1. Dr. Madeleine Pelletier.
VI
NOTES ET IMPRESSIONS DE VOYAGE
IMPRESSIONS DE MILITANTE
Que la campagne méridionale est donc jolie, aux premiers jours de mai, avec ses folles débauches de fleurs et de parfums !.. Des roses surtout, des roses à profusion !.. Des bordures, des haies, des champs entiers de roses! Et des cascades de rosiers grimpants et de géraniums-lierre aux couleurs éclatantes, tombant de toutes les terrasses, sortant de tous les trous de mur. Puis, çà et là touffes énormes d’anthémises plaquant de larges taches blanches. Et toutes ces fleurs mêlent, confondent leurs parfums en un seul grand parfum, vague, indéfinissable, dont s’imprègne la tiède atmosphère, et que traverse, par bouffées, dominant, écrasant les autres, l’enivrante senteur des fleurs d’oranger, que l’on cueillera bientôt pour les distilleries.
Je connaissais déjà la « Côte d’Azur». Jamais, peut-être, elle ne m’avait paru si belle !.. Est-ce parce que, pour la première fois, je la voyais en sa saison, à cette époque printanière où elle se pare de toutes ses richesses ?.. Ou bien, n’est-ce pas plutôt parce que, pour la première fois aussi, je la parcourais, non en touriste, mais en militante, pour y jeter le cri de révolte et d’espoir de toutes mes sœurs opprimées et meurtries ?
⁂
Opprimées et meurtries, hélas! elles le sont, en: ce doux pays, plus peut-être qu’en aucune région de la France. Et ce fut à la fois pour moi un orgueil et une tristesse d’apprendre que nulle autre encore n’était venue y faire entendre ce cri!
Plus on descend vers le Midi, plus on sent l’influence des mœurs orientales. Dans presque toutes les localités, grandes ou petites, où j’ai passé, depuis l’Hérault jusqu’aux Alpes-Maritimes, l’antique et funeste système de la séparation des sexes est pratiqué sur une vaste échelle, avec une déplorable obstination. Les femmes sont reléguées au, foyer, enfermées dans le cercle étroit et morne. des occupations domestiques. Les hommes passent au café presque toutes leurs heures de loisir; et les quelques-uns qui, le dimanche, aiment mieux promener et distraire leur famille que de boire avec les camarades, s’exposent aux railleries et aux reproches des autres. Bien rares sont les ménages où règnent cette communion d’esprit, cette intimité morale, cette confiance mutuelle et profonde, cette tendresse enveloppante et chaude, qui font supporter vaillamment les plus dures épreuves de la vie. Et les « libres penseurs » locaux osent encore s’indigner que leurs malheureuses compagnes, délaissées, humiliées, déçues, aillent chercher dans la fraîcheur reposante des eglises, parmi les chants, les cierges et les fleurs, en compagnie d’amies et de voisines, les seules distractions et consolations qu’ils ne leur aient point enlevées !
Ah!s’ils savaient, tous ces maris, indifférents, égoïstes, vaniteux, si peu conscients de leurs devoirs et si infatués de leurs droits, … que de confidences j’ai reçues, que de plaintes j’ai recueillies !.…
On a dit que le féminisme n’a pas de pires adversaires que les femmes! Allons donc! J’ai pu constater, une fois de plus, que toutes les femmes sont plus ou moins féministes. Beaucoup le sont vaguement, d’instinct, sans le savoir ; le mof les effraye, mais la chose leur agrée. Partout, j’ai eu la joie profonde de voir s’éclairer, s’épanouir les visages trop résignés de ces malheureuses, qui, pouf la première fois de leur vie, sans doute, entendaient s’élever une voix pour les défendre et les-glorifier. Et combien, parmi celles-là, que leurs concitoyens mâles m’avaient, non sans quelque dédain, dépeintes comme «arriérées» et« réfractaires aux idées nouvelles », sont venues à moi en disant : « Oh! merci, madame, d’exprimer ainsi tout haut ce que, depuis si longtemps, nous pensons tout bas!y— Ah ! mes sœurs, mes pauvres sœurs bienaimées, il ne vous manque qu’un peu d’audace et quelques encouragements pour devenir des révoltées !
⁂
C’est dans le département de l’Hérault (Béziers et ses environs : Agde, Cazouls, Murviel, etc.) que j’ai commencé ma campagne de conférences, sous les auspices du vaillant groupe libre penseur « Ni Dieu ni maître ! », dont la bienfaisante influence se répand sur toute la région. Et j’ai appris depuis que le secrétaire de ce groupe, le dévoué citoyen Astruc, vient d’être appelé par ses concitoyens à remplir les fonctions de conseiller municipal. Très bien ! J’applaudis de tout cœur ; à condition, toutefois, que le nouvel élu n’oublie pas la promesse qu’il m’a faite de « travailler pour le féminisme ». Prenons note de cette bonne parole, pour la lui rappeler au besoin.
Un peu plus tard, j’étais à Vallauris. Et là, c’est en plein air, dans un décor rustique et charmant, parmi les roses, que je haranguai la foule énorme, faite d’éléments divers: ouvriers, petits bourgeois, beaucoup de dames (chose rare, m’at-on dit, les femmes n’allant guère aux réunions de ce genre), et même nationalistes et cléricaux curieux, attirés par le désir de voir « la conférencière féministe », cet animal inconnu qu’ils s’imaginaient si bizarre.
Il convient de louer particulièrement les camarades audacieux et dévoués (pour la plupart ouvriers et employés des fabriques de poterie céramique) qui, à force d’activité, de persévérance, de courage sont parvenus, en ce pays profondément réactionnaire, à fonder un groupe de libre pensée, à obtenir l’interdiction des processions, et à organiser assez régulièrement de grandes conférences publiques.
Quelques jours après, à Nice, ce fut encore une excellente soirée. De cette ville élégante et cosmopolite, où, certes, la majorité ne pense à rien moins qu’aux questions sociales, le zèle de nos amis, les libertaires Malaquin, Stackelberg Gastaud et Mo: Marguerite Berry, présidente de la section des Alpes-Maritimes de la « Ligue des Droits de l’Homme », avait réussi, malgré les agitations de la période électorale, à extraire un public d’élite, peu nombreux à la vérité, mais intelligent, attentif, chaleureux et bien mûr pour la propagande.
Puis, je remontai vers le centre. Et, ma foi, après les éclatantes visions méridionales, je retrouvai sans déplaisir les fraîches épaisseurs de feuillage, et les tapis de velours vert, que les genêts en fleurs brochent de taches d’or.A Vienne, une vieille ville pleine de souvenirs, ville en décadence, ville mourante, la propagande est dure, m’’a-t-on dit. Mais là, comme ailleurs, il se trouve une poignée de militants que ne rebute aucun obstacle, et qui suffisent à secouer l’indifférence bête et désolante des masses. La conférence était organisée par l’« Amicale des anciens élèves des écoles laïques »; et ce fut pour moi.une surprise charmante de recevoir des mains de deux enfants du patronage, pâles et balbutiant d’émotion, une gerbe magnifique de roses rouges !
Enfin — dernière étape — répondant à l’appel du «Groupe d’éducation et d’action féministes », qu’a récemment créé la merveilleuse activité de notre aimable collaboratrice Odette Laguerre, j’ai eu, à Lyon, la tâche facile de prêcher des convertis. Par une chaleur tout à fait estivale, une foule compacte et vibrante, faite de toutes les militantes, de toutes les femmes affranchies de la grande ville, emplissait l’amphithéâtre du « Palais des Arts». Et il y avait là aussi les camarades de la section lyonnaise de la « Ligue de la Régénération humaine », qui soulignaient d’applaudissements toutes les phrases relatives à la « liberté de la maternité », cette partie si importante du féminisme et de la question sociale, et qui, après la conférence, m’ont parlé, avec. le plus affectueux respect, de notre excellent Paul Robin, avides de détails sur lui, sur sa santé, sur ses projets.
Le soir, un banquet familial réunissait, sous la présidence de Mme Odette Laguerre, les membres les plus actifs du groupe organisateur. Ce fut charmant. A l’heure des toasts, on but au féminisme, au socialisme, à la libre pensée, sans oublier le citoyen Augagneur, réélu maire le jour même à une éclatante majorité, et que cette circonstance avait, seule, empêché de se trouver au milieu de nous. J’eus, entre autres satisfactions, celle, très vive, de faire la connaissance de M®* Desparmet-Ruello, la très distinguée directrice du lycée de jeunes filles de Lyon, à laquelle il faudrait, pour le triomphe de la bonne cause, que ressemblassent beaucoup de ses collègues. des deux sexes.
⁂
Et maintenant, rentrée, un peu lasse, mais heureuse, dans le cercle normal de ma vie, aux amis, hier inconnus, désormais inoubliables, qui, partout, m’ont accueillie avec une si fraternelle et discrète cordialité, j’envoie, par ce journal, que tous lisent, que tous’aiment, mon remerciement ému. Nous nous reverrons, je l’espère, et nous ferons encore de bonne besogne ensemble. Je ne “me berce point d’illusions; je ne me flatte pas d’avoir, en une fois, labouré complètement cette terre, souvent dure, qu’est le cerceau des foules. Maïs je suis de ceux qui estiment que nul effort n’est inutile, et que les plus grands édifices se construisent lentement, avec de petites pierres. Et je cherche à poser la mienne ; voilà tout. Que d’autres, à leur tour, viennent apporter les leurs.
Et puis, quelque chose me donne confiance, me pénètre d’un espoir infini. C’est d’avoir vu partout, au premier rang de mes auditeurs, les institutrices primaires; c’est d’avoir trouvé parmi elles, jusque dans les plus lointaines et les plus arriérées communes, des femmes d’intelligence et d’énergie ; de m’être sentie enveloppée de leur approbation précieuse ; d’avoir serré fraternellement leurs mains, tendues vers moi dans un élan de sympathie. Et comme je leur disais ce que nous attendons d’elles, ‘ce qu’elles peuvent et doivent faire, elles, les éducatrices, pour la diffusion des idées qui nous sont chères : « Hélas ! me répondaient-elles, ce n’est pas la bonne volonté qui nous manque. Mais nous sommes paralysées par l’hostilité des familles, d’une part ; par celle de l’Administration, de l’autre !» Et quelques-unes disaient aussi, dans un soupir : « Ah ! madame ! c’est à nous d’abord qu’il faudrait appliquer le fameux principe : A travail égal, salaire égal ! »
Et aujourd’hui, dans le calmé et le repos… momentané, passant la revue de mes impressions et de mes souvenirs, je pense, avec une émotion profonde, à ces obscures et vaillantes lutteuses, si méconnues, si peu encouragées, à peine mises à l’abri du froid et de la faim, et dont, pourtant, les mains tiennent l’avenir du monde !
L’Action, 8 juin 1904.
VI
TRAVEL NOTES AND IMPRESSIONS
MILITANT IMPRESSIONS
How beautiful the southern countryside is in the first days of May, with its wild profusion of flowers and perfumes! Roses above all, roses in abundance! Borders, hedges, entire fields of roses! And cascades of climbing roses and ivy geraniums in vibrant colors, falling from every terrace, emerging from every crevice in the walls. Then, here and there, enormous clumps of chamomile, spreading broad patches of white. And all these flowers mingle, blend their perfumes into a single, great fragrance, vague, indefinable, which permeates the warm air, and through which, in bursts, dominating, overwhelming the others, is the intoxicating scent of orange blossoms, which will soon be picked for the distilleries.
I already knew the “French Riviera.” Never, perhaps, had it seemed so beautiful to me! Was it because, for the first time, I was seeing it in its season, in this springtime when it adorns itself with all its riches? Or was it rather because, for the first time also, I was traveling through it, not as a tourist, but as an activist, to raise the cry of revolt and hope of all my oppressed and wounded sisters?
⁂
Oppressed and wounded, alas! they are, in this sweet land, perhaps more so than in any other region of France. And it was both a source of pride and sorrow for me to learn that no other had yet come to raise this cry here!
The further south one travels, the more one feels the influence of Eastern customs. In almost every town and village, large or small, I have visited, from the Hérault to the Alpes-Maritimes, the ancient and disastrous system of gender segregation is practiced on a vast scale, with deplorable obstinacy. Women are relegated to the home, confined to the narrow and dreary circle of domestic duties. Men spend almost all their free time in cafés; and the few who, on Sundays, prefer to take their families for a walk and entertain them rather than drink with their friends, expose themselves to the mockery and reproaches of the others. Very few households exist where there reigns that communion of spirit, that moral intimacy, that profound mutual trust, that warm and enveloping tenderness, which allows one to bravely endure life’s hardest trials. And the local “free thinkers” still dare to be indignant that their unfortunate companions, abandoned, humiliated, disappointed, go to seek in the restful coolness of the churches, among the songs, the candles and the flowers, in the company of friends and neighbors, the only distractions and consolations that they have not taken away from them!
Ah! If only they knew, all those husbands, indifferent, selfish, vain, so unaware of their duties and so infatuated with their rights… how many confidences I’ve received, how many complaints I’ve heard!
It has been said that feminism has no worse adversaries than women! Come now! I have been able to observe, once again, that all women are more or less feminists. Many are vaguely so, instinctively, without knowing it; the word frightens them, but the idea pleases them. Everywhere, I had the profound joy of seeing the overly resigned faces of these unfortunate women light up and blossom, women who, perhaps for the first time in their lives, heard a voice rise up to defend and glorify them. And how many of those women, whom their male fellow citizens had, not without some disdain, described to me as “backward” and “resistant to new ideas,” came to me saying: “Oh! Thank you, madam, for expressing aloud what we have been thinking quietly for so long!” — Ah! My sisters, my poor beloved sisters, all you need is a little audacity and some encouragement to become rebels!
⁂
It was in the Hérault department (Béziers and its surroundings: Agde, Cazouls, Murviel, etc.) that I began my lecture series, under the auspices of the valiant freethinking group “Neither God nor Master!” whose beneficial influence is spreading throughout the region. And I have since learned that the secretary of this group, the devoted citizen Astruc, has just been called upon by his fellow citizens to serve as a municipal councilor. Excellent! I applaud wholeheartedly; provided, however, that the newly elected official does not forget the promise he made to me to “work for feminism.” Let us take note of this good word, so that we may remind him of it if necessary.
A little later, I was in Vallauris. And there, in the open air, in a rustic and charming setting, among the roses, I addressed the enormous crowd, made up of diverse elements: workers, petty bourgeois, many ladies (a rare thing, I was told, women hardly ever going to meetings of this kind), and even curious nationalists and clerics, attracted by the desire to see “the feminist lecturer,” this unknown animal that they imagined to be so bizarre.
Special praise should be given to the bold and dedicated comrades (mostly workers and employees of the pottery and ceramic factories) who, through activity, perseverance, and courage, have succeeded, in this deeply reactionary country, in founding a freethinking group, obtaining the banning of processions, and organizing fairly regular large public conferences.
A few days later, in Nice, it was another excellent evening. From this elegant and cosmopolitan city, where, admittedly, the majority thinks of nothing less than social issues, the zeal of our friends, the libertarians Malaquin, Stackelberg Gastaud and Mo: Marguerite Berry, president of the Alpes-Maritimes section of the “League of Human Rights,” had succeeded, despite the agitations of the electoral period, in extracting an elite audience, small in truth, but intelligent, attentive, warm and ripe for propaganda.
Then I made my way back towards the center. And, indeed, after the dazzling southern vistas, I rediscovered, without displeasure, the fresh layers of foliage and the velvety green carpets, which the flowering broom studs with patches of gold. In Vienna, an old city full of memories, a city in decline, a dying city, the propaganda is harsh, I’ve been told. But there, as elsewhere, there is a handful of activists whom no obstacle deters, and who are enough to shake the stupid and desolate indifference of the masses. The conference was organized by the “Association of Former Students of Secular Schools;” and it was a delightful surprise for me to receive, from the hands of two children from the parish youth center, pale and stammering with emotion, a magnificent bouquet of red roses!
Finally — the last step — responding to the call of the “Feminist Education and Action Group,” recently created thanks to the wonderful work of our esteemed colleague Odette Laguerre, I had the easy task of preaching to the converted in Lyon. In the sweltering summer heat, a dense and vibrant crowd, made up of all the activists, all the liberated women of the big city, filled the amphitheater of the “Palais des Arts.” And there were also the comrades from the Lyon section of the “League for Human Regeneration,” who punctuated with applause every phrase relating to “the freedom of motherhood,” that crucial aspect of feminism and the social question, and who, after the lecture, spoke to me with the most affectionate respect about our excellent Paul Robin, eager for details about him, his health, and his projects.
In the evening, a family banquet, presided over by Mme Odette Laguerre, brought together the most active members of the organizing group. It was delightful. At the time of the toasts, we drank to feminism, socialism, and free thought, not forgetting Citizen Augagneur, re-elected mayor that very day by a resounding majority, and whom this circumstance alone had prevented from being among us. Among other satisfactions, I had the very keen pleasure of making the acquaintance of Mme Desparmet-Ruello, the very distinguished headmistress of the girls’ high school in Lyon, whom, for the triumph of the worthy cause, many of her colleagues of both sexes should emulate.
⁂
And now, back home, a little weary but happy, in the normal circle of my life, to the friends, yesterday unknown, now unforgettable, who everywhere welcomed me with such fraternal and discreet warmth, I send, through this journal, which everyone reads and loves, my heartfelt thanks. We will see each other again, I hope, and we will do good work together again. I am not deluding myself; I do not flatter myself that I have, in one fell swoop, completely tilled this often hard soil that is the circle of the masses. But I am one of those who believe that no effort is useless, and that the greatest edifices are built slowly, with small stones. And I seek to lay mine; that is all. May others, in their turn, come and contribute theirs.
And then, something gives me confidence, fills me with boundless hope. It is having seen primary school teachers everywhere, in the front row of my audience; it is having found among them, even in the most remote and backward villages, women of intelligence and energy; having felt enveloped by their precious approval; having clasped their hands fraternally, outstretched towards me in a surge of sympathy. And as I told them what we expect of them, what they, the educators, can and must do to spread the ideas that are dear to us: “Alas!” they replied, “it is not goodwill that is lacking. But we are paralyzed by the hostility of families, on the one hand; by that of the Administration, on the other!” And some also said, with a sigh: “Ah! Madam! It is to us first that the famous principle should be applied: Equal pay for equal work!”
And today, in the calm and rest… momentary, reviewing my impressions and memories, I think, with deep emotion, of those obscure and valiant fighters, so little known, so little encouraged, barely sheltered from the cold and hunger, and whose hands, however, hold the future of the world!
L’Action, June 8, 1904.
LE RETOUR
Voici Paris! un Paris estival, d’une gaieté plus saine et plus douce, avec son ciel léger et changeant. Je l’ai laissé dans la boue, dans la brume, aux derniers jours d’un hiver attardé ; je le retrouve tout riant de soleil, avec des bambins et des fleurs dans ses grands jardins royaux:
Et puis, voici le «& home », les objets familiers qui m’attendent, et que j’ai, d’un coup d’œil rapide, inspectés, reconnus, salués. Un paquet de journaux, de lettres, de brochures, s’offre à ma curiosité. L’engrenage va me reprendre; les occupations ordinaires, tout de suite, me sollicitent.
Qu’elles me fassent grâce un instant ! Car, avant d’affronter de nouvelles tempêtes, je veux, dans le calme du port, rappeler, réunir, noter tous mes souvenirs de route.
Souvenirs nombreux, divers !…- Que de choses vues en ces deux mois ! Que d’impressions res= senties !.…
J’ai parcouru presque toute la France, du Rhône majestueux et puissant à la Côte d’Azur tout embaumée de roses ; des Pyrénées au front neigeux jusqu’à la Touraine luxuriante, aux larges ct clairs horizons. J’ai parlé dans des théâtres, dans des préaux, dans des hangars. J’ai harangué, tour à tour, les foules prolétariennes de la région lyonnaise, les populations amollies du beau pays « où fleurit l’oranger » ; les cœurs chauds, les esprits vifs des plaines vinicoles de l’Hérault ; les primitifs de la montagne ; les bourgeois timorés des rives de la Loire. J’ai vécu les heures de doute, où l’on s’arrête, écœuré, devant la sottise humaine ; et les instants d’allégresse, où les forces exaltées semblent pouvoir soulever le monde !.. Car c’est en voyageant ainsi que l’on comprend, en même temps, l’immensité de la besogne à faire, et l’efficacité de l’effort accompli. L’une épouvante, .… mais l’autre console.
J’ai visité des coins perdus, où la question féministe est absolument ignorée ; où les hommes, la pipe aux dents, viennent voir, entre deux absinthes, cet animal, nouveau pour eux, qu’on appelle une conférencière, et la regardent fixement, avec de gros yeux ahuris; .. où les femmes, résignées, craintives, véritables bêtes de somme, courbées sous le triple joug du prêtre, du mari et de « l’opinion du’ monde », osent à peine se rendre à une conférence,’ même faite par une femme sur la femme. Le curé n’a-t-il pas, en chaire, défendu d’aller entendre cette « échevelée » (sic), qui, aux graves torts d’être une femme, et une féministe, joint celui d’être présentée par le groupe de Libre Pensée ?.. D’autre part, l’homme ne tient guère à ce que sa ménagère s’occupe de « politique » — car, à ses yeux, une conférence, c’est toujours de la « politique ». — Et puis dans les pays d’usines qui emploient beaucoup de femmes — comme les tissages de soierie de la Loire — il y a le patron, encore, presque toujours clérical et despote, que l’on craint de mécontenter.
Pourtant, les plus hardies se risquent ; car la curiosité est plus forte que tout.
Et quelle joyeuse surprise pour elles d’entendre une voix s’élever en leur faveur, préciser les aspirations vagues de leurs pauvres âmes endormies ; leur faire entrevoir un avenir où.la femme, libre de. son cœur, de son corps et de son cerveau, libre d’aimer à sa guise, de n’être mère qu’à son gré, d’épanouir intégralement toutes les facultés de son être, ne sera plus « l’Eternelle Sacrifiée » !.…
Ah! certes non, quoi qu’on en dise, ce ne sont point les femmes qui nous barrent le chemin. Comme elles étaient vite conquises !.. Ouvrières, paysannes, bourgeoises, croyantes ou libres penseuses, je les sentais toutes avec moi. Et j’ai trouvé, dans leurs regards émus, dans leurs étreintes de mains si cordiales, dans leurs « mercis» venant du cœur, une compensation largement suffisante aux injures, d’ailleurs prévues, des calotins de toutes nuances et des jésuites de toutes écoles — depuis les « Croix » et les « Eclairs » jusqu’aux pseudo-« Républicains ». — Et j’imagine que plus d’une, lisant les élucubrations de quelques-uns de ces mâles, jaloux de leurs privilèges, .. répétera, avec un sourire, la réflexion de cette brave villageoise, à propos d’un mécontent, connu dans le pays comme un mauvais mari: « En voilà un qui s’est senti mouche. »
⁂
Quant aux camarades dévoués, aux amis anciens et nouveaux, dont le concours m’a permis de revivre cette année les émotions et les joies, non oubliées, de l’an dernier ; quant à ceux qui, partout, ont la peine et la gloire de soutenir la lutte quotidienne de l’Avenir contre le Passé; de préparer, de défricher, par un labeur de chaque jour, ces ter-” res frustes où nous jetons, en passant, la bonne semence, … je veux, dans cette Action qu’ils aiment, leur dire une fois encore : Merci.— Merci, au nom de toutes les femmes, d’aider, en sa tâche souvent rude, une de celles qui ont voué leur vie au relèvement de leurs sœurs malheureuses. Merci d’avoir compris nos rêves, nos aspirations, nos espoirs ; d’avoir vu, dans ce féminisme, si longtemps raillé, calomnié — comme toutes les conceptions nouvelles — un des plus passionnants chapitres de la grande histoire des douleurs et des révoltes humaines.
Que tant de voix aient répondu à l’appel d’une militante ; que, de tous les points de la France, ces voix, spontanées, joyeuses, aient crié : « Nous sommes avec vous, nous vous attendons ; venez! ».…. n’est-ce point là un signe des temps, un fait significatif, une source infinie d’espoir ?
Enfin, s’il fallait tirer de cette campagne de propagande, un enseignement pratique, je dirais, une fois encore, ce que j’ai dit tant de fois: Qu’il est un moyen bien simple, et trop longtemps négligé, d’arracher les foules féminines à l’ombre traîtresse des églises, d’amener à la Pensée Libre — personnifiée trop souvent à leurs yeux par un mari indifférent ou brutal, qui oublie d’appliquer chez lui les grands principes d’égalité et de justice dont il se ‘réclame — toutes ces pauvres créatures de travail et de souffrance ;.… c’est de nous présenter à elles en amis, en défenseurs ; de leur faire voir que ces « Apaches », dont le curé dit tant de mal, s’occupent d’elles plus et mieux que lui ; et qu’ils seront-les vrais, les seuls auteurs de leur libération définitive.
« Vous avez — me disait à Saint-Dié-sur-Loire, le brave et bon militant qui a fondé dans cette localité l’« Association républicaine » — vous avez plus fait en un jour, par votre seule conférence féministe, que nous tous, en plusieurs années. Car vous avez vaincu la méfiance des femmes; nous ne sommes plus pour elles le Diable ; elles viendront désormais à nos réunions…. »
Et, au fond de mon cœur, je garde cette parole, comme le plus précieux des hommages et le meilleur des remerciements.
L’Action, 28 juin 1905.
THE RETURN
Here is Paris!… A summer Paris, with a healthier and gentler gaiety, with its light and ever-changing sky. I left it in the mud, in the mist, in the last days of a lingering winter; I find it again all smiles in the sunshine, with children and flowers in its grand royal gardens:
And then, here is the “home,” the familiar objects awaiting me, which I have, with a quick glance, inspected, recognized and greeted. A stack of newspapers, letters, and brochures presents itself to my curiosity. The machine will start up again; ordinary tasks immediately call to me.
Let them spare me a moment! For, before facing new storms, I want, in the calm of the port, to recall, gather, and record all my memories of the journey.
So many memories, so diverse!… So many things seen in these two months! So many impressions felt!…
I have traveled across almost all of France, from the majestic and powerful Rhône to the Côte d’Azur, fragrant with roses; from the snow-capped Pyrenees to the lush Touraine region, with its wide and clear horizons. I have spoken in theaters, in schoolyards, in warehouses. I have harangued, in turn, the working-class crowds of the Lyon region, the complacent populations of the beautiful land “where the orange tree blossoms;” the warm hearts and lively minds of the wine-growing plains of the Hérault; the primitive people of the mountains; the timid bourgeois of the banks of the Loire. I have lived through those moments of doubt, when one stops, disgusted, before human folly; And those moments of jubilation, when exalted forces seem capable of lifting the world! For it is by traveling in this way that one understands, at the same time, the immensity of the task to be done, and the effectiveness of the effort accomplished. One is daunting, but the other is comforting.
I visited lost corners where the feminist question is utterly unknown; where men, pipes in their mouths, come to see, between sips of absinthe, this creature, new to them, called a lecturer, and stare at her with wide, bewildered eyes; where women, resigned, fearful, veritable beasts of burden, bowed under the triple yoke of the priest, the husband, and “public opinion,” barely dare to attend a lecture, even one given by a woman about women. Didn’t the priest, from the pulpit, forbid anyone to go and hear this “disheveled woman” (sic), who, in addition to the grave offenses of being a woman and a feminist, also suffers the offense of being presented by the Free Thought group? Furthermore, men are hardly keen on their housewives engaging in “politics” — because, in their eyes, a lecture is always “politics.” — And then in factory countries that employ many women — like the silk weaving mills of the Loire — there is the boss, again, almost always clerical and despotic, whom one fears to displease.
Yet the boldest take the risk; for curiosity is stronger than anything.
And what a joyous surprise for them to hear a voice rise up in their favor, clarifying the vague aspirations of their poor, slumbering souls; giving them a glimpse of a future where woman, free in her heart, her body, and her mind, free to love as she pleases, to be a mother only when she chooses, to fully develop all the faculties of her being, will no longer be “the Eternal Sacrificed”!
Ah! Certainly not, whatever anyone says, it wasn’t the women who stood in our way. How quickly they were won over! Working women, peasant women, bourgeois women, believers or freethinkers, I felt them all with me. And I found, in their moved gazes, in their cordial handshakes, in their heartfelt “thank yous,” more than enough compensation for the insults, which were, moreover, expected, from the religious zealots of every stripe and the Jesuits of every school — from the “Crosses” and the “Lightning Bolts” to the pseudo-“Republicans.” And I imagine that more than one woman, reading the ramblings of some of these men, jealous of their privileges, will repeat, with a smile, the remark of that good village woman, about a disgruntled man, known in the region as a bad husband: “There’s one who thought he was a fly.”
⁂
As for my devoted comrades, my old and new friends, whose support has allowed me to relive this year the emotions and joys, not forgotten, of last year; as for those who, everywhere, bear the burden and the glory of supporting the daily struggle of the Future against the Past; of preparing, clearing, through daily labor, these uncultivated lands where we sow, in passing, the good seed… I want, in this Action they cherish, to say to them once again: Thank you. — Thank you, in the name of all women, for helping, in her often arduous task, one of those who have dedicated their lives to the uplifting of their unfortunate sisters. Thank you for having understood our dreams, our aspirations, our hopes; for having seen, in this feminism, so long ridiculed and slandered — like all new ideas — one of the most compelling chapters in the grand history of human suffering and revolt.
That so many voices responded to the call of an activist; that, from all parts of France, these spontaneous, joyful voices cried out: “We are with you, we are waiting for you; come!”… is this not a sign of the times, a significant fact, an infinite source of hope?
Finally, if there were to be a practical lesson to be drawn from this propaganda campaign, I would say, once again, what I have said so many times: That there is a very simple way, and one that has been neglected for too long, to wrest the female masses from the treacherous shadow of the churches, to bring to Free Thought — personified too often in their eyes by an indifferent or brutal husband, who forgets to apply at home the great principles of equality and justice which he demands — all these poor creatures of work and suffering;… it is to present ourselves to them as friends, as defenders; to make them see that these “Apaches,” of whom the priest speaks so ill, take care of them more and better than he does; and that they will be the true ones, the only authors of their definitive liberation.
“You have,” the brave and good activist who founded the “Republican Association” in Saint-Dié-sur-Loire told me, “done more in one day, with your single feminist address, than all of us have done in several years. For you have overcome women’s mistrust; we are no longer the Devil to them; they will now come to our meetings…”
And, deep in my heart, I keep these words, as the most precious of tributes and the best of thanks.
L’Action, June 28, 1905.
CHEMIN FAISANT…
Mercredi 17 octobre. — La Chaux-de-Fonds qui, longtemps, fut fière de son titre de « plus grand village du monde », est maintenant une vraie ville, une ville de 40.000 âmes, trop neuve, trop régulière; banale. Mais la campagne jurassienne, aux ondulations profondes, aux grands tapis de velours vert qu’encadre le rideau noir des sapins et que les clochettes des vaches animent de leur continuel carillon, l’entoure harmonieusement. Et quel air exquis lui donnent ses 1.000 mètres d’altitude !..
Hier soir, en la vaste salle du Stand des « Armes Réunies », j’ai parlé de féminisme et de Libre Pensée à un public remarquablement attentif. Et la chose, sans doute, n’était point superflue.
Car mes hôtes m’ont entretenue des méfaits du protestantisme, plus dangereux, disent-ils, que le catholicisme, parce que plus hypocrite encore, sous ses allures de faux libéralisme. En veut-on une preuve, entre beaucoup d’autres? L’institutrice qui se marie doit donner sa démission. La loi ne le lui prescrit point ; mais on s’arrange pour l’y contraindre… car il serait inconvenant que ses élèves fussent exposées à Ja voir en état de grossesse !…
Et dire qu’il s’est trouvé des « libres penseurs » pour proposer, il y a quelques années, ce qu’on a appelé la « solution protestante », et pour voir dans le protestantisme une étape vers la Pensée libre
Vendredi 19.— J’ai reçu, hier, quelques lettres de mes auditeurs de mardi. On approuve tout ce que j’ai dit. à la condition que je ne l’applique qu’à la religion catholique romaine. On va même jusqu’à me reprocher d’avoir été «trop tendre » pour elle !… Mais le protestantisme. halte-là { c’est sacré ! Il n’y faut pas toucher.
Quant aux journaux, je n’ai point à m’en plaindre. L’un deux, réactionnaire, borne toute sa critique à faire suivre un compte rendu, très exact et fort aimable, d’une ligne de points d’exclamation. Les adversaires français n’ont pas toujours cette bonne foi, ni cette courtoisie.
Le soir, seconde conférence au Stand. Devant une salle archi-comble, je développe ce sujet : Peu ou beaucoup d’enfants ? C’est mon sujet de prédilection. J’y mets toute mon âme, toutes mes forces. Je veux que le public « vibre ».. Et je crois qu’il a « vibré », en effet. L’excellent camarade Maire, l’ardent propagateur, ici, des idées néo-malthusiennes, me serre les mains avec effusion, et me remercie, les larmes aux yeux. Je. suis profondément émue. Des instants comme celui-là peuvent consoler de bien des choses.
Samedi 20.— Yverdon. Charmante localité, au bord du lac de Neuchâtel ; à la fois ville ancienne, ce qui la fait pittoresque, et ville d’eaux, ce qui la rend coquette. Par un temps d’exceptionnelle tiédeur, on me promène longuement à travers l’immense vallée verdoyante, que ceinture lé Jura aux lignes larges et douces, tandis que, dans le lointain, émergent les fières silhouettes blanches des Alpes, anguleuses et escarpées.
Nous rencontrons un « libre penseur » qui nous déclare ne pas fréquenter les réunions où vont les femmes, parce que celles-ci « discutent trop », et aussi, et surtout, parce que, en leur présence, 17 faut se tenir convenablement et éviter les plaisanteries trop raides! Tiens! tiens ! voilà qui projette un jour nouveau sur bien des questions. Est-ce pour cette raison que les francs-maçons et les députés ne veulent point de femmes parmi-eux ?..….
Quoi qu’il en soit, tant qu’on verra beaucoup de « libres penseurs » de cet acabit, les religions pourront « dormir tranquilles », si j’ose m’exprimer ainsi.
Dimanche 21.— Le soleil continue à sourire. L’air est adorablement calme et pur. Et me voici en barque sur le lac, dont les mille petits flots argentés étincellent. Le contour des montagnes s’estompe d’une brume légère ; à l’horizon, le ciel et l’eau se confondent. L’ensemble est d’une majesté sereine, infiniment reposante. Au retour, le soleil se couche ; c’est sur de l’améthyste et de l’or fluides que nous glissons.
Je me prépare à dire, ce soir, les douleurs et les révoltes de l’Eternelle Sacrifiée.
Et puis je poursuivrai ma route vers d’autres luttes, et d’autres merveilles, vers le Léman profond, aux décors de féerie, aux paysages de rêve tragique.
La Libre Pensée de Lausanne, 21 novembre 1906.
Mardi 23 octobre. — J’avais gardé de mon passage à Lausanne, en janvier dernier, une impression trop profonde, pour ne point répondre au second appel de la « Libre Pensée Vaudoise ».
Avec sa situation merveilleuse, son échelonnement pittoresque au bord du Léman tant chanté; avec son élégance et son animation; avec, surtout, sa « Maison du Peuple », si parfaitement organisée, que fréquente un public attentif et vibrant, .… Lausanne est bien l’étape idéale pour le propagandiste en tournée de conférences, le centre d’action favorable et charmant entre tous. Et j’éprouve une joie véritable à m’y installer pour six jours.
D’ailleurs, les excellents camarades de la «Libre Pensée Vaudoise» s’ingénient à me faire plus agréable encore cette semaine « d’exil ».
Ce soir, j’irai discourir à Renens, petite localité toute proche, presque un faubourg de Lausanne. En attendant, je veux baigner ma lassitude commençante dans l’air tiède et lumineux. Par un adorable bois de silence et de mystère, que l’automne a revêtu de sa somptueuse parure, on me conduit au « Signal », le célèbre point de vuc, d’où le regard émerveillé embrasse à la fois le lac et la ville, le Jura aux sombres verdures et les Alpes au front blanc. Je redescends, les yeux pleins d’une vision de rêve.
Nous entrons à la cathédrale, devenue, depuis la Réforme, temple protestant. Elle est belle, mais froide et nue, dépouillée des magnificences qu’y avait mises le catholicisme.
Celui-ci n’ya laissé qu’un curieux vestige, pieusement conservé. Près de la place où s’élevait, jadis, la statue de la Vierge, une dalle de pierre, étonnamment creusée, porte l’empreinte de siècles de génuflexions, … «la trace indélébile de la bêtise humaine », dit tout haut mon compagnon.
.… Mercredi 24. — Hier soir, à Renens, j’ai parlé de « l’Eve nouvelle » à un public éclectique, mi-bourgeois, mi-ouvrier, où les « mômiers » — comme disent mes hôtes —se mêlaient aux libres penseurs. Car les protestants vont aux conférences, et suivent attentivement le mouvement de leurs adversaires. Un pasteur a pris constamment des notes. Mais nul contradicteur, ne s’est présenté.
Et-maintenant, dans la petite barque qui glisse doucement sur l’eau claire et profonde, j je m’entretiens avec une sympathique militante. Nous échangeons nos vues, nos désirs, nos espoirs. Et le temps file, … file très vite. Nous l’oublierions volontiers. Mais il faut-se ressaisir, et revenir sur la terre — au propre et au figuré. — Voici l’heure de partir pour Vevey, où l’on m’attend.
Jeudi 25.— Vevey, petite ville industrielle, au bord du lac, à une demi-heure de Lausanne, possède une salle de théâtre coquette et d’irréprochable acoustique. Un public excellent m’y a écoutée avec une attention soutenue. À l’évocation des souffrances féminines, quelques femmes ont pleuré. Et c’est 1à, pour moi, le meilleur, le plus touchant des applaudissements.
Aujourd’hui, pas de conférence. Je veux en profiter pour accomplir un projet longtemps caressé. Nous prenons le funiculaire qui, à travers la montagne, grimpe-jusqu’aux rochers de Naye, belvédère de 2045 mètres, d’où nous verrons s’étaler sous nos yeux le moutonnement formidable des Alpes, du Mont-Blanc à la Jungfrau. Et je frémis de joie et d’émotion, à la pensée des merveilles promises.
Une brume légère nous voile les lointains. Mais,. sans doute; elle se dissipera; ou bien nous la dépasserons, et l’aurons tout à l’heure à nos pieds. Ce sera cette « mer de nuages » si curieuse, d’où émergent les grandes cimes.
Mais la « brume légère » s’épaissit, … et je commence à être inquiète. Le peu que j’aperçois main: tenant ne me donne que l’immense regret de n’en pas voir davantage. Qu’allons-nous trouver là+ haut ?… .
Là-haut, horreur! c’est le plus dense, le plus opaque des brouillards. C’est la « mer de nuages», … mais nous sommes dedans !… Les « merveilles promises » se dérobent derrière un rideau blanc et froid que rien ne peut déchirer, Le magnifique spectacle fait relâche 1… :
Nous reprenons le train pour descendre, … en essayant de trouver cela drôle. ‘
Vendredi 26.— Le ciel est sombre et gris. Je me sens lasse et triste. Et, ne pouvant guère sortir, je parcours quelques journaux.
On y parle beaucoup du «scandale de Plaisance ». Un brave catholique « cocufié » par un prête, … l’accident n’a rien en soi de bien extraordinaire. Mais je constate avec chagrin que les plus « avancés » eux-mêmes approuvent la « formidable râclée » que l’époux infortuné infligea, devant témoins, à son infidèle compagne. C’est bien là le geste ancestral et égoïste du mâle, jaloux de sa propriété, et n’admettant pas qu’on la lui prenne. Que, dans le cas dont il s’agit, la femme — surtout la mère — soit particulièrement indigne, … c’est possible. Mais, à nos yeux de penseurs libres, le mari n’a pas d’autre droit que celui de la mépriser.
Samedi 27. — Hier, à la Maison du Peuple, ma conférence sur «la Femme et la Libre Pensée » m’a valu la contradiction d’un pasteur.
Pour démontrer l’excellence du christianisme, et en particulier l’influence bienfaisante qu’il exerce sur le sort et la mentalité de la femme, le pieux personnage — homme d’aspect sympathique, d’ailleurs, et s’exprimant agréablement — a entrepris de nous énumérer les femmes chrétiennes, qui, selon lui, ont puisé dans leur foi la force d’accomplir de grandes choses, … de grandes choses comme, par exemple, la fondation de l’ Armée du Salut.
Ah! monsieur, j’en sais qui ont, sans le secours de cette fol, accompli dé plus grandes–choses en: core, Ce n’est pas dans la « foi chrétienne » que tes Maria Deraismes et les Louise Michel — pour ne citer que ces deux noms — ont « puisé » leur énergie et leur dévouement admirables. Ce n’est point par la « foi chrétienne » que sont soutenues, en Russie, ces héroïnes-enfants qui, chaque jour; exposent leur vie pour la cause de la Liberté.
Mais un assistant s’est levé pour faire cette simple remarque que la liste des malfaiteurs, inspirés par cette « foi chrétienne », serait bien longue et ét bien intéressante aussi l.… Et ce fut ke «mot de de la fin ».
Dimanche soir. — Aujourd’hui, dernière conférence. Quelle joie d’exposer mon sujet favori : La Liberté de la maternité, à ce public de la Maison du Peuple, qui écoute si bien, qui s’intéresse S-fort ! — Il faut finir sur un succès, … un succès pour Là grande Cause. Êt nos contradicteurs eux-mêmes s’ingénient à me fournir dé nouveaux et précieux arguments. Je sens que l’auditoire est avec moi, qu’il à compris, qu’il est conquis, et que, cette fois encore, comme à La Chaux-de-Fonds, il « vibre ». Et j’en jouis délicieusement.
Lundi soir. — Je n’ai pas voulu quitter ce pays. sans voir quelque chose d’inouï, sans éprouver une sensation rare. Et me voici à Martigny, en pleines Alpes, dans le Valais — le Valais catholique, le Valais pauvre et sale, mais infiniment pittoresque avec ses vieux villages aux maisons de bois, éparpillés dans la solitude sauvage.
J’y passe une journée inoubliable.
Oh! l’infernale beauté des chutes du Durnand!.….
Oh ! les surprises et les ravissements de cette vallée d’Entre-Monts, qui, tout à coup, s’arrondit etse termine en un cirque inattendu de hautes cimes escarpées ou neigeuses ! Oh! le retour au clair de lune, parmi les chaos fantastiques baignés de lumière blafarde, tandis que chante et gronde la Dranse, étincelante et tumultueuse!.…
⁂
Et maintenant, c’est l’heure du retour. Je ne quitte pas sans regret la Suisse hospitalière aux sites enchanteurs. J’emporte, gravée en moi, l’image des lacs profonds, des monts harmonieux ; et le souvenir reconnaissant des amis qui m’ont accueillie. Mais je vais revoir Paris, mon Paris de vie intense, mon Paris de lutte et de fièvre. Je vais revoir les êtres chers qui m’y attendent. Et de tout ce voyage, riche en émotions, celle-là ne sera pas it froids forte, ni moins joyeuse.
Libre Pensée de Lausanne,
28 novembre 1966.
ALONG THE WAY…
Wednesday, October 17. — La Chaux-de-Fonds, which for a long time was proud of its title of “largest village in the world,” is now a real city, a city of 40,000 inhabitants, too new, too uniform; commonplace. But the Jura countryside, with its deep undulations, its vast carpets of green velvet framed by the black curtain of fir trees and enlivened by the constant chiming of cowbells, surrounds it harmoniously. And what exquisite air its 1,000 meters of altitude give it!
Last night, in the vast hall of the Stand de “Armes Réunie,” I spoke about feminism and Free Thought to a remarkably attentive audience. And the matter, no doubt, was not superfluous.
For my hosts told me about the evils of Protestantism, which they say is more dangerous than Catholicism because it is even more hypocritical, beneath its veneer of false liberalism. Need proof, among many others? A schoolteacher who marries must resign. The law doesn’t require it; but arrangements are made to force her to do so… because it would be unseemly for her pupils to be exposed to seeing her pregnant!
And to think that some “free thinkers” went so far as to propose, a few years ago, what was called the “Protestant solution,” and to see in Protestantism a step towards Free Thought!…
Friday the 19th. — I received several letters yesterday from my listeners from Tuesday. They approve of everything I said, provided I apply it only to the Roman Catholic religion. They even go so far as to reproach me for having been “too lenient” towards it!… But Protestantism… hold on there! It’s sacred! It must not be touched.
As for the newspapers, I have no complaints. One of them, a reactionary paper, limits its entire criticism to following a very accurate and quite amiable report with a line of exclamation marks. French opponents do not always display such good faith or courtesy.
That evening, my second conference at the Stand. Before a packed house, I elaborated on my topic: Few or Many Children? It’s my favorite subject. I poured my heart and soul into it. I wanted the audience to be deeply moved. And I believe they were, indeed. My excellent colleague Maire, the ardent proponent of neo-Malthusian ideas here, shook my hands warmly and thanked me, tears in his eyes. I was profoundly touched. Moments like that can offer solace for many things.
Saturday 20th.— Yverdon. A charming town on the shores of Lake Neuchâtel; both an ancient city, which makes it picturesque, and a spa town, which makes it charming. In exceptionally mild weather, I am taken for a long walk through the immense green valley, encircled by the Jura mountains with their broad and gentle lines, while, in the distance, the proud white silhouettes of the Alps emerge, angular and steep.
We meet a “free thinker” who tells us he doesn’t attend meetings where women go, because they “talk too much,” and also, and especially, because, in their presence, one must behave properly and avoid overly crude jokes! Well, well! This sheds new light on many questions. Is this why Freemasons and members of parliament don’t want women among them?
In any case, as long as we see many “free thinkers” of this ilk, religions can “sleep soundly,” if I may put it that way.
Sunday the 21st.— The sun continues to smile. The air is wonderfully calm and pure. And here I am in a boat on the lake, whose thousand tiny silver waves sparkle. The outline of the mountains fades into a light mist; on the horizon, sky and water merge. The whole scene is serenely majestic, infinitely restful. On the return trip, the sun sets; we glide on fluid amethyst and gold.
I am preparing to speak tonight of the pains and rebellions of the Eternal Sacrificed.
And then I will continue my journey towards other struggles, and other wonders, towards the deep Lake Geneva, with its fairytale scenery, its landscapes of tragic dreams.
The Free Thought Society of Lausanne,
November 21, 1906.
Tuesday, October 23. — I had retained too profound an impression from my visit to Lausanne last January not to respond to the second appeal of the “Free Thought of Vaud.”
With its marvelous location, its picturesque layout along the shores of the much-celebrated Lake Geneva; with its elegance and liveliness; with, above all, its perfectly organized “People’s House,” frequented by an attentive and enthusiastic public… Lausanne is indeed the ideal stop for a propagandist on a lecture tour, the most favorable and charming center of activity. And I feel genuine joy at settling here for six days.
Moreover, the excellent comrades of the “Free Thought of Vaud” are doing their best to make this week of “exile” even more pleasant for me.
Tonight, I’ll be giving a talk in Renens, a small town nearby, almost a suburb of Lausanne. In the meantime, I want to soak up my growing weariness in the warm, bright air. Through a lovely wood of silence and mystery, which autumn has adorned in its sumptuous finery, I’m led to the “Signal,” the famous viewpoint, from where a breathtaking view encompasses both the lake and the city, the Jura mountains with their dark greenery, and the Alps with their white peaks. I descend, my eyes filled with a dreamlike vision.
We enter the cathedral, which has become a Protestant temple since the Reformation. It is beautiful, but cold and bare, stripped of the magnificence that Catholicism had placed there.
He left behind only a curious vestige, piously preserved. Near the place where the statue of the Virgin once stood, a stone slab, astonishingly hollowed, bears the imprint of centuries of genuflections, … “the indelible trace of human stupidity,” my companion says aloud.
Wednesday the 24th. — Last night in Renens, I spoke about “The New Eve” to an eclectic audience, half bourgeois, half working class, where the “old fogies” — as my hosts call them — mingled with the freethinkers. For Protestants do attend lectures and closely follow the actions of their opponents. A pastor took notes constantly. But no one who disagreed with me came forward.
And now, in the small boat gliding gently on the clear, deep water, I’m chatting with a friendly activist. We’re sharing our views, our desires, our hopes. And time flies… flies very quickly. We’d gladly forget it. But we have to pull ourselves together and come back down to earth — literally and figuratively. It’s time to leave for Vevey, where I’m expected.
Thursday the 25th.— Vevey, a small industrial town on the lake, half an hour from Lausanne, boasts a charming theater with impeccable acoustics. An excellent audience listened to me there with rapt attention. At the mention of women’s suffering, several women wept. And that, for me, was the best, the most touching applause.
No speech today. I want to take advantage of the time to carry out a long-cherished project. We’re taking the funicular which, winding its way through the mountain, climbs to the Rochers de Naye, a viewpoint at 2045 meters, from where we’ll see the magnificent undulations of the Alps unfold before our eyes, from Mont Blanc to the Jungfrau. And I tremble with joy and emotion at the thought of the wonders that await.
A light mist veils the distant horizon. But no doubt it will dissipate; or else we will pass through it and have it at our feet in no time. It will be that curious “sea of clouds,” from which the great peaks emerge.
But the “light mist” thickens, … and I begin to worry. The little I can see now only gives me immense regret at not seeing more. What will we find up there?…
Up there, horror! It’s the densest, most opaque of fogs. It’s the “sea of clouds,”… but we’re in it!… The “promised wonders” hide behind a cold, white curtain that nothing can tear. The magnificent spectacle pauses…
We take the train back down, … trying to find it funny.
Friday the 26th. — The sky is dark and grey. I feel tired and sad. And, unable to go out much, I skim through some newspapers.
There’s a lot of talk about the “Plaisance scandal.” A good Catholic cuckolded by a priest… the incident itself isn’t particularly extraordinary. But I note with sorrow that even the most “progressive” among us approve of the “formidable beating” the unfortunate husband inflicted, in front of witnesses, on his unfaithful wife. This is indeed the age-old, selfish act of the male, jealous of his possessions and unwilling to have them taken from him. That, in this particular case, the woman — especially the mother — is especially unworthy… that’s possible. But, in our eyes as free thinkers, the husband has no other right than to despise her.
Saturday the 27th. — Yesterday, at the People’s House, my lecture on “Woman and Free Thought” earned me a contradiction from a pastor.
To demonstrate the excellence of Christianity, and in particular the beneficial influence it exerts on the fate and mentality of women, the pious character — a man of sympathetic appearance, moreover, and speaking pleasantly — undertook to list for us the Christian women who, according to him, drew from their faith the strength to accomplish great things, … great things such as, for example, the founding of the Salvation Army.
Ah, sir, I know some who, without the aid of this fool, have accomplished even greater things. It is not from the “Christian faith” that your Maria Deraismes and Louise Michels — to name only these two — have “drawn” their admirable energy and devotion. It is not by the “Christian faith” that these child heroines are sustained in Russia, who risk their lives every day for the cause of Liberty.
But an attendee stood up to make the simple remark that the list of wrongdoers inspired by this “Christian faith” would be very long and also very interesting… And that was the “last word.”
Sunday evening. — Today, the last lecture. What a joy to present my favorite topic: The Freedom of Motherhood, to this audience at the Maison du Peuple, who listen so attentively, who are so interested! — I must end on a high note… a success for the great cause. And even our opponents are working hard to provide me with new and valuable arguments. I feel that the audience is with me, that they have understood, that they are won over, and that, once again, as in La Chaux-de-Fonds, they are deeply moved. And I am thoroughly enjoying it.
Monday evening. — I didn’t want to leave this country without seeing something extraordinary, without experiencing a rare sensation. And here I am in Martigny, in the heart of the Alps, in the Valais — the Catholic Valais, the poor and dirty Valais, but infinitely picturesque with its old villages of wooden houses, scattered in the wild solitude.
I spent an unforgettable day there.
Oh! the infernal beauty of Durnand Falls!…
Oh! the surprises and delights of this Entre-Monts valley, which suddenly rounds out and ends in an unexpected cirque of high, steep or snow-capped peaks! Oh! the return by moonlight, among the fantastical rock formations bathed in pale light, while the Dranse sings and roars, sparkling and tumultuous!
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And now, it’s time to return. I leave welcoming Switzerland with its enchanting landscapes, not without regret. I carry with me, etched within me, the image of the deep lakes, the harmonious mountains; and the grateful memory of the friends who welcomed me. But I will see Paris again, my Paris of intense life, my Paris of struggle and passion. I will see the loved ones who await me there. And of all this journey, rich in emotions, this one will be no less intense, nor any less joyful.
Free Thought of Lausanne,
November 28, 1966.
ICI ET LA-BAS
C’est toujours pour moi une surprise joyeuse, au retour d’un long et mouvementé voyage, que ‘la première promenade dans Paris. Et cette fois, après le défilé rapide de tant de visions diverses ; ‘après Bruxelles, aimable, propre et gai ; Cologne, imposante et sévère ; après l’exquise poésie moyenâgeuse de Nuremberg, l’élégante majesté de Vienne ; après Budapest, joliment posée aux ‘bords du Danube superbe ; après l’Italie grouillante et colorée, la Côte d’Azur aux décors de féerie, … j’éprouve, en retrouvant la ville familière, une émotion particulièrement intense.
Qu’il est grandiose, ce Paris !.… et, surtout, qu’il ‘est Vivant t… Quelle formidable exubérance !.. Et ‘comme on s’explique aisément son magnifique rayonnement sur le monde :— Je ne suis, certes, pas suspecte de chauvinisme ; et peut-être, à cause de cela, m’accordera-t-on quelque crédit lorsque je dirai mon émerveillement d’avoir vu l’intérêt passionné qu’excite, au delà des frontières, tout ce qui vient de France, et surtout de Paris.
Pourtant, il ne faudrait pas croire que cet intérêt aboutit toujours à l’admiration. Si la beauté de Paris est partout célèbre ; si, partout, nos modes, nos théâtres, notre art, notre littérature, sont connus et appréciés, … il y a dans nos mœurs et nos institutions plus d’une tare, que l’étranger remarque vite ; et de ses critiques, souvent justes, il est – regrettable que nous ne sachions pas profiter.
Voulez-vous, par exemple, messieurs mes. com“patriotes, savoir ce que pense de vous une. jeune Autrichienne ?.… une jeune. fille simple et charmante,. venue récemment en France pour parachever son étude de notre langue, qu’elle enseigne . aujourd’hui dans les écoles de Vienne ; et qui — je -me hâte de vous le dire, pour que vous ne l’accuSiez.pas de parti pris — n’est point, une féministe «militante; ni une nationaliste forcenée :
« Comment j’ai trouvé les. Français, Madame ? — répondit-elle à ma question. — Je vais vous l’avouer en touts franchise ; je les ai trouvés très prétentieux, … surtout vis-à-vis des femmes ; d’une prétention insolente pour elles; Chez nous, les hommes ne sont pas à ce point persuadés de la supériorité et de l’omnipotence de leur sexe. Les féministes françaises ont fort à faire, je crois! »
Oh ! oui, les féministes françaises ont fort à faire !.. Et des impressions, nombreuses ét variées, .que j’ai recueillies au cours de ce- voyage, celle-là est peut-être la plus nette et la plus persistante. A Budapest, où la Société Féministe (Feministak Egvesülette), qui fait appel tour à tour à des oratrices de toutes les nations, avait bien voulu me choisir pour représenter et pour exprimer, devant un auditoire d’élite, la révolte féminine de mon pays ; à Budapest où, mieux que partout ailleurs, j’ai pu constater le prestige de la langue française, « la . plus belle des langues », au dire des gens cultivés .de là-bas, qui les connaissent à peu près toutes ‘ .à Budapest, donc, j’ai constaté aussi combien nous sommes dépassées, nous, les féministes de France, .non peut-être en dévouement ni en compétence, . mais en activité, en vitalité et en succès, par nos consœurs de Hongrie.
Bien que le Code du royaume hongrois se montre, à l’égard de la femme, sensiblement plus libéral que celui de la République Française, resté si napoléonien, les femmes conscientes de la capitale . Sont puissamment organisées pour la conquête des . droits qui leur manquent encore. Sans doute, là-bas comme ici, le mouvement, trop centralisé, ne s’é. tend guère à la province, que les éloquents efforts de Rose Schwimmer, l’infatigable voyageuse, . commencent seulement à éveiller. Mais Feministak Egyesülette, sous la présidence intelligente et sympathique de Vilma Glücklich, a pris, aux yeux de la foule, de la presse et des autorités, une importance dont sont bien éloignés les plus influents de nos groupes parisiens.
C’est que, dans cet immense Paris, trop d’objets divers et sans cesse renouvelés s’offrent à l’attention publique, toujours en éveil, mais vite lasse, et inhabituée à s’arrêter longuement. Et puis, nous sommes des Latins. L’esprit railleur, l’insouciance, et l’infatuation des hommes ; la résignation, la mollesse, ou, tout au moins, le manque de persévérance des femmes, parfois leur frivolité, ne contribuent pas peu à entretenir l’état de choses que nous déplorons.
Il n’en est pas moins inouï que notre France révolutionnaire, qui, tant de fois, a levé sur le monde le drapeau des fières révoltes et des colères libératrices, n’occupe aujourd’hui, en ce qui concerne cette question grave entre toutes : le bonheur, la sécurité, la dignité des créatrices de la race, qu’une place des plus médiocres parmi les nations civilisées. Comment nos bruyants patriotes peuvent-ils supporter sans mot dire une telle humiliation ?… :
Quant à moi, qui n’admets qu’un seul patriotisme : celui qui consiste à vouloir son pays à la tête de tous les mouvements de justice et de progrès, je vois là une raison de nous atteler avec plus d’ardeur à la besogne émancipatrice. Il faut que Paris soit la « Ville-Lumière » dans toute l’acception du terme ; le flambeau de vérité vers lequel se lèvent, brillants d’espérance, les yeux de tous les opprimés !
Et vous, amis lointains, qui partout m’accueillîtes avec tant de chaleureuse et vibrante sympathie, recevez l’hommage de ma gratitude. Car je vous dois une joie pure et haute. Je vous dois d’avoir, une fois de plus, senti que, au-dessus des frontières, des mains fraternelles peuvent s’étreindre, des âmes-sœurs peuvent se pénétrer ; et qu’il existe entre les êtres un lien plus fort et plus doux que le lien national, c’est la communauté des douleurs et des rêves, la similitude de l’idéal.
L’Action, 18 avril 1908.
HERE AND THERE
It is always a joyful surprise for me, upon returning from a long and eventful journey, to take my first walk in Paris. And this time, after the rapid parade of so many diverse sights; after Brussels, charming, clean and cheerful; Cologne, imposing and austere; after the exquisite medieval poetry of Nuremberg, the elegant majesty of Vienna; after Budapest, beautifully situated on the banks of the superb Danube; after bustling and colorful Italy, the Côte d’Azur with its fairytale scenery, … I experience, upon rediscovering the familiar city, a particularly intense emotion.
How magnificent Paris is!… and, above all, how alive it is… What tremendous exuberance!… And how easily one can explain its magnificent influence on the world: — I am certainly not suspected of chauvinism; and perhaps, because of this, I will be given some credence when I express my amazement at having seen the passionate interest that everything that comes from France, and especially from Paris, excites beyond the borders.
However, one should not believe that this interest always leads to admiration. If the beauty of Paris is celebrated everywhere; if, everywhere, our fashions, our theaters, our art, our literature, are known and appreciated, … there is more than one flaw in our customs and institutions, which foreigners quickly notice; and it is regrettable that we do not know how to benefit from their criticisms, often just.
Would you like, for example, gentlemen, my fellow countrymen, to know what a young Austrian woman thinks of you?… a simple and charming young woman, who recently came to France to complete her study of our language, which she now teaches in the schools of Vienna; and who — I hasten to tell you, so that you do not accuse her of bias — is neither a militant feminist nor a fanatical nationalist.
“How did I find the French, Madam?” she replied to my question. “I’ll tell you quite frankly; I found them very pretentious… especially towards women; insolently pretentious towards them. In our country, men aren’t so convinced of the superiority and omnipotence of their sex. French feminists have a lot of work to do, I think!”
Oh yes, French feminists have a lot of work to do! And of the many and varied impressions I gathered during this trip, this one is perhaps the clearest and most persistent. In Budapest, where the Feminist Society (Feministak Egvesülette), which calls upon speakers from all nations in turn, had kindly chosen me to represent and express, before an elite audience, the feminist revolt of my country; in Budapest, where, better than anywhere else, I was able to witness the prestige of the French language, “the most beautiful of languages,” according to the educated people there, who know almost all of them; in Budapest, therefore, I also realized how far behind we, the feminists of France, are — perhaps not in dedication or competence, but in activity, vitality, and success — than our Hungarian counterparts.
Although the Hungarian Code was considerably more liberal towards women than that of the French Republic, which remained so Napoleonic, the politically aware women of the capital were powerfully organized to win the rights they still lacked. Undoubtedly, there as here, the movement, being too centralized, barely extended to the provinces, which the eloquent efforts of Rose Schwimmer, the tireless traveler, were only just beginning to awaken. But Feministak Egyesülette, under the intelligent and sympathetic leadership of Vilma Glücklich, had acquired, in the eyes of the public, the press, and the authorities, an importance far removed from that of even the most influential of our Parisian groups.
The problem is that, in this vast Paris, too many diverse and constantly changing objects present themselves to the public’s attention, ever alert, but quickly weary, and unaccustomed to lingering. And besides, we are Latins. The mocking wit, the carelessness, and the infatuation of men; the resignation, the weakness, or at least the lack of perseverance of women, sometimes their frivolity, all contribute significantly to maintaining the state of affairs we deplore.
It is nonetheless astonishing that our revolutionary France, which so often raised the flag of proud revolts and liberating anger over the world, occupies today, with regard to this most serious of questions — the happiness, security, and dignity of the creators of the race — only a most mediocre place among civilized nations. How can our vocal patriots silently endure such humiliation?…
As for me, who recognizes only one patriotism — that of wanting one’s country at the forefront of all movements for justice and progress — I see in this a reason to dedicate ourselves with greater fervor to the task of emancipation. Paris must be the “City of Light” in every sense of the word; the torch of truth toward which, shining with hope, the eyes of all the oppressed are raised!
And you, distant friends, who everywhere welcomed me with such warm and vibrant sympathy, receive the tribute of my gratitude. For I owe you a pure and profound joy. I owe it to you that I have, once again, felt that, beyond borders, fraternal hands can embrace, kindred spirits can connect; and that there exists between beings a bond stronger and gentler than the bond of nation: the community of sorrows and dreams, the similarity of the ideal.
L’Action, April 18, 1908.