Four by Marius Jean (1927-1928)

Eux et nous

L’individu ordinaire, partisan et soutien de la société actuelle, nous est hostile : nous sommes trop différents de lui.

Il nous redoute : son esprit conformiste lui permet de s’adapter à toutes les situations et de subir tous les esclavages. Il veut avant tout vivre en paix. Nous sommes pour lui des fauteurs de troubles, des destructeurs de quiétude et d’autant plus nous sommes capables de révolte, d’autant plus il nous craint et nous haït.

Il ne nous comprend pas : sa mentalité d’homme de troupeau qui accepte l’idée de l’exploitation, de l’iniquité, — mentalité qui détruit en lui tout courage, lui rend impossible le moindre geste d’indépendance — est tellement enracinée que tout sursaut d’énergie, tout acte de révolte consciente lui est étranger.

Il nous voudrait semblables à lui, avec le même esprit amorphe, la même résignation, trainant la même lamentable existence, perpétuant comme il le fait la souffrance et la douleur de vivre.

Or, nous n’accepterons jamais pareil sort. Nous ne voulons pas être les complices de ceux qui, par inconscience ou inconséquence, entretiennent l’esclavage, sous toutes ses formes. Soyons des en dehors, de véritables « en dehors », non seulement en rêve, en paroles, mais dans nos actes de chaque jour ; qu’importe l’opinion, qu’auront de nous les admirateurs et souteneurs de la société ! — Marius JEAN.

Them and Us

The ordinary individual, partisan and supporter of the present society, is hostile toward us: we are too different from them.

They fear us: their conformist spirit allows them to adapt to all situations and to submit to all forms of slavery. They want, above all, to live in peace. For them, we are trouble-makers, destroyers of quiet—and the more capable we are of revolt, the more they fear and hate us.

They do not understand us: men of the herd, their mentality — which accepts the ideas of exploitation and iniquity, which destroys in them all courage and renders impossible the least gesture of independence — is do deeply rooted that any burst of energy, any act of conscious rebellion is foreign to them.

They would like us to be like them, with the same listless spirit, the same resignation, dragging along the same lamentable existence, perpetuating as they do the suffering and sorrow of living.

But we will never accept such a fate. We have no wish to be the accomplices of those who, through lack of consciousness or consistency, maintain slavery in all its forms. Let us be outsiders, true « en-dehors », not only in dreams and in words, but in our acts each day, no matter the opinion of the admirers and supporters of society, no matter what they wish of us! — Marius JEAN.

Se réaliser

Etre soi-même, donner son effort, en irrésigné, en inadapté, dans toute la sincérité dé ses convictions profondes, avec le plus parfait désintéressement, comme si on était toujours certain que cet effort sera couronné de succès ; voilà, pour moi, ce que signifie se réaliser.

Se déterminer, agir le plus librement possible, rejeter toute morale préconçue, tous préjugés et idoles sociétaires dont ne peuvent se passer le troupeau humain et ses bergers, voilà ce que j’appelle se réaliser.

Malgré la dureté de la lutte, malgré les douloureux échecs, malgré la ténacité de l’adversaire qui multiplie les embûches sur votre chemin, ne jamais s’avouer vaincu, se retrouver toujours résolu et prêt à un nouvel effort, cela encore c’est se réaliser.

Et parce que la justice, la liberté, l’humanité ne sont souvent considérés que comme des mots pompeux, n’en pas conclure qu’il faut se résigner, s’adapter à la médiocrité courante et devenir parjure à soi-même.

Avec la plus grande indépendance d’esprit, interpréter les actes de sa propre vie et ceux des autres, se montrer compréhensif et ne pas faire usage du mensonge ou de la calomnie, c’est toujours se réaliser.

Vivre aussi logiquement qu’on le peut sa conception de la vie, sans jamais désirer nuire à autrui, de quelque façon que ce soit, sans jamais exercer ni domination ni exploitation ; ne pas se contenter de paroles trompeuses, mais s’efforcer de vivre tout de suite, le plus réellement possible, avec toute l’ardeur dont on est capable, c’est là ce que, individualiste anarchiste, , j’entends par « se réaliser ». — Marius Jean.

To Fulfill Oneself

To be oneself, to give one’s effort, unresigned, misfit even, in all the sincerity of one’s deep convictions, with the most perfect disinterestedness, as if one was always certain that the effort will be crowed with success; that is, for me, what it means to fulfill oneself.

To decide for oneself, to act as freely as possible, to reject all preconceived morality, all the social prejudices and idols that the human herd and its shepherds cannot do without, that is what I call fulfilling oneself.

Despite the hardness of the fight, despite the painful failures, despite the tenacity of the adversary who multiplies the pitfalls on one’s way, to never admit defeat, to always find oneself resolute and ready for a new effort, that again is to fulfill oneself.

And although justice, liberty and humanity are often only considered as pompous words, not to conclude that it is necessary to resign oneself, to adapt oneself to the usual mediocrity and perjure oneself.

To interpret the acts of one’s own life and those of others with the greatest independence of spirit, to show oneself sympathetic and not resort to lies or slander, that is also to fulfill oneself.

To live one’s conception of life as logically as one can, without ever desiring to harm another in any manner whatsoever, without every exercising domination or exploitation; to no be satisfied with misleading words, but to strive to live straightaway, as genuinely as possible possible, with all the ardor of which one is capable, that is what, as an anarchist individualist, I mean by “fulfilling oneself.” — Marius Jean.

Rêve d’avenir

Je goûtais, en ce printemps morose, les délices d’une des rares journées où le soleil avait daigné sourire. Sous ses rayons ardents la campagne s’était sentie revivre. Arbres et brins d’herbres reverdissaient à l’envi ; tout comme les fières grappes des lilas, les humbles fleurettes répandaient leurs senteurs exquises ; de la terre elle-même s’échappait une odeur de renouveau. Tout respirait la joie de vivre, le bonheur de se laisser envelopper la caresse de l’air léger et vibrant. Et quels délicieux gazouillis d’oiseaux ! quelles poursuites amoureuses ! quels jeux charmants ! Comme l’hiver semblait loin ! Tout n’était que promesses : prairies verdoyantes, blés ondulants, fleurs parfumées, aube des nids.

J’étais entièrement conquis par la nature qui prodigue à chaque printemps son trésor inépuisable de vie.

Et pourtant, me disais-je, au sein de cette nature admirable, où rien d’artificiel n’existe, où il semble que devraient éclore et s’épanouir la l’harmonie, la bonté ; pourtant, là, les hommes ne sont ni plus heureux, ni meilleurs qu’ailleurs. Ils mènent la même vie pénible, terne, dépourvue de sagesse. Ils ne sont pas plus humains.

Et je rêvais d’une existence très différente de la nôtre, où, nous inspirant de la nature, nous pourrions nous développer harmonieusement ; où, plus raisonnables et moins artificiels, nous vivrions plus libres et plus beaux ; où nous serions des « hommes » enfin. — JEAN Marius.

A Dream of the Future

I tasted, in this gloomy spring, the delights of one of the rare days when the sun had deigned to smile. Under its fiery rays the countryside felt revived. Trees and blades of grass were growing green again and in the proud clusters of lilacs, the humble flowers spread their exquisite scents. From the earth itself there escaped the odor of renewal. Everything breathed the joy of living, the delight of being enveloped in the caress of light and vibrant air. And what delicious chirping of birds! What amorous pursuits! What charming games! How far off winter seemed! Everything was only promises: green meadows, undulating wheat, fragrant flowers, the beginnings of nests.

I was entirely captivate by nature, which lavishes each spring its inexhaustible treasure of life.

And yet, I said to myself, in the heart of this admirable nature, where nothing artificial exists, where it seems that harmony and kindness should bud and blossom, we are still neither happier nor better than elsewhere. We lead the same painful, dull lives, devoid of wisdom. We are not more humane, not more human.

And I dreamed of an existence very different from our own, where, inspired by nature, we could develop harmoniously; where, more reasonable and less artificial, we could live more freely and more beautifully; where we would finally be “human.” — Jean Marius.

Il ne faut pas abdiquer

Il abdique celui qui, par manque de ressort, se dérobe derrière les difficultés de la lutte pour remettre à un avenir plus ou moins lointain les réalisations qu’il pourrait tenter dès maintenant.

N’abdique-t-il pas aussi cet autre qui se contente de lamentations plus ou moins sincères sur les maux qui nous accablent ? Gémir serait-il donc suffisant pour changer la face des choses ?

Après avoir pris conscience de nous-mêmes et de nos aspirations, après nous être rendus compte de ce que nous voulons, et de ce que nous pouvons, efforçons-nous d’être quelqu’un, une unité bien elle-même, et non l’un quelconque des composants du troupeau humain.

Dans toutes les circonstances de notre vie évitons de nous diminuer, tâchons de ne jamais renier les principes d’autonomie et de liberté individuelle que nous avons fait nôtres ; n’abdiquons pas. — Marius Jean.

We Must Not Abdicate

We abdicate when, lacking resources, we hide behind the difficulties of the struggle and put of to a more or less distant future achievements that we could attempt right now.

Do we not also abdicate when we are content with more or less sincere lamentations regarding the evils that overwhelm us? Is moaning enough to change the state of things?

Having become aware of ourselves and our aspirations, having realized what we want and what we are capable of, let us strive to be someone, a unity truly itself, and not just one of the members of the human herd.

In all the circumstances of our lives, let us avoid diminishing ourselves, let us try never to renounce the principles of autonomy and individual liberty that we have made our own. Let us not abdicate. — Marius Jean.

  • Marius Jean, “Eux et nous,” L’En dehors 6 no. 113-114 (fin Juillet 1927): 2.
  • Marius Jean, “Se réaliser,” L’En dehors 6 no. 125 (fin Décembre 1927): 3.
  • Marius Jean, “Rêve d’avenir,” L’en dehors 7 no. 137 (début Juillet 1928): 7.
  • Marius Jean, “Il ne faut pas abdiquer,” L’en dehors 7 no. 146 (mi-Novembre 1928): 3.

[Working translations by Shawn P. Wilbur]

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