E. Armand, “Life As Experience” (1906)

La Vie comme expérience

Je considère la vie comme une expérience, à vrai dire comme une série d’expériences, qu’il s’agit de rendre les plus riches, les plus abondantes, les plus variées possible. Je pense que l’individu parvient à l’état de conscience, c’est-à-dire de réaction intelligente sur l’environnement, dans la mesure où il analyse et renouvelle les expériences de la vie, qu’il parcourt la gamme des émotions ou des sensations ; tantôt parce qu’elles se rencontrent inévitablement sur le clavier de son existence, tantôt aussi parce qu’il les provoque, le sachant et le voulant.

Ce que je dis de la vie dans ce sens doit s’entendre de la vie intérieure ou intellectuelle, de la vie des sens ou des affections. La vie considérée en tant qu’accomplissement des fonctions organiques — tout indispensables que soient celles-ci au développement de l’être intérieur — ne donne guère lieu à la complexité d’expériences. La variété dans l’apprêt des mets n’intéressera jamais sérieusement l’être avide de curiosité vraie. Il n’y a pas non plus cent façons de respirer, de digérer, de dormir ou de se reproduire. Le champ des expériences est donc limité dans ce domaine. M’indiffèrent également les expériences relatives à la recherche d’une “position”, de la gloire, des honneurs, d’une bonne réputation, etc.

Je maintiens qu’il y a intérêt à multiplier les expériences de la vie : intérêt pour celui qui les modifie ou les renouvelle. Son horizon s’élargit, sa connaissance augmente, sa sensibilité s’affine ; s’il aime l’expérience pour l’expérience en soi, c’est-à-dire s’il cherche autant à s’instruire qu’à en tirer un profit mesurable et palpable, s’il ne craint pas la douleur et qu’il ne redoute pas la joie, c’est presque sans bornes que lui apparaissent les possibilités du développement individuel. Je ne pense pas d’ailleurs que l’homme puisse être rendu “bon”, c’est-à-dire à même de comprendre les situations diverses de ses semblables sans les juger, s’il n’a pas passé par le creuset de l’expérience.

Pour atteindre son maximum d’utilité, le voyage à la recherche, à la conquête de l’expérience, implique qu’il sera décrit, raconté, analysé, communiqué à autrui ; qu’autrui apprendra par ses péripéties a comment vivre plus pleinement, plus largement, – qu’elles lui donneront le goût d de ceindre ses reins, de saisir son bâton et de prendre, lui aussi, la route.

Je pense que l’Expérience qui profite uniquement à celui qui la tente manque en partie son but ; c’est comme le procédé nouveau que découvrirait un savant et dont il verrouillerait la formule dans le coffre-fort de sa mémoire. L’effort, l’expérience ne réalisent leur puissance de rayonnement et ne procurent jamais autant de jouissance intellectuelle que dans la mesure où ils sont exposés devant le monde, le monde des altérés et des affamés, tel un breuvage ou une nourriture. Peu importe ensuite que ceux qui n’en veulent pas user se détournent en haussant les épaules. L’œuvre de propagande n’en est pas moins accomplie : l’œuvre féconde qui émane du moi, de l’individu foyer pour aboutir au hors-moi, pour illuminer l’ensemble social, l’œuvre de distinction et de sélection personnelle dans les masses.

Naturellement, force est, pour être exposé et raconté, que le voyage à la conquête de l’expérience en vaille la peine.

La vie comme expérience se vit constamment en dehors de la “loi” ou de “la morale” ou des “coutumes”, toutes conventions calculées pour assurer le farniente de la stagnation intérieure à ceux qui dédaignent de se risquer, ceux-là par crainte, ceux-ci par intérêt.

La vie comme expérience lacère les programmes, foule aux pieds les bienséances, brise les vitres, descend de la tour d’ivoire. Elle quitte la cité du Fait Acquis, en sort par la porte de la Chose jugée et vagabonde, à l’aventure, dans la campagne ouverte à l’Imprévu.

Car l’Expérience n’accepte jamais le fait acquis comme définitif et la chose jugée comme sans appel. Certes, elle vagabonde, la vie sans expérience, comme une “outlaw”, comme une sans logis, court vêtu ou pas vêtue du tout, — effroi du moralitéisme, terreur du comme il faut, bourgeois respectables toujours affolés à l’idée qu’on vienne, la nuit, heurter le marteau de leur huis et les éveiller de leurs stupéfiantes habitudes.

La vie vécue comme expérience ne se soucie pas de la défaite ou du volume des résultats obtenus. Elle ne s’en inquiète pas plus que de la victoire. Triomphes, échecs, obstacles qu’on contourne, barrières qu’on renverse, chutes dans la boue, autant de sujets d’expérience. Une seule chose est capable de l’émouvoir : le sentiment qu’elle pourrait être vécue inutilement ou sans profit.

Toutes choses bien considérées, on en vient à conclure que les véritables éducateurs sont ceux qui enseignent à s’engager sans crainte sur le chemin de l’expérience et à regarder la Vie bien en face, la vie avec sa richesse incalculable de situations diverses. L’éducateur véritable ne cherche pas à détruire la sensibilité, à annihiler le sentiment, à régler la vie individuelle comme une feuille de papier à musique, à en limiter les vibrations, à en raccourcir les amplitudes. Oh que non ! pour faire penser et apprécier pour et par soi-même, rien ne vaut équiper autrui et susciter en lui le désir de l’expérience. Et plus l’expérience a été longue à poursuivre, riche en surprises, hérissée de difficultés, saturée de joie, moins ceux qui l’ont risquée cherchent à empiéter sur la liberté de penser et d’agir d’autrui. Plus aussi croît le nombre de ceux que vivre n’effraie plus parce qu’ils ont su expérimenter.

E. Armand

Life As Experience

I consider life as an experience—or, to be honest, as a series of experiences—that are to be rendered as rich, as abundant and as varied as possible. I think that individuals attains the state of consciousness, of intelligent reaction to the environment, to the degree that we analyze and renew the experiences of life, as we run the gamut of emotions or sensations, sometimes because we encounter them inevitably on the keyboard of our existence, and sometimes because, knowing this and wishing it, we provoke them.

What I say of life in this sense must be understood of the inward or intellectual life, that of the sensations or the affections. Life considered in terms of the accomplishment of organic functions — however indispensable these may be to the development of the inner being — hardly gives space for the complexity of experiences. Variety in the preparation of meals will never seriously interest the being hungry with true curiosity. Neither are there a hundred ways to breathe, to digest, to sleep or to reproduce one’s self. In this domain, therefore, the field of experience is limited. And equally indifferent, to my mind, are the experiences involved in the quest for a “position”, of glory, of honours, of a good reputation, etc.

I maintain that we have an interest in multiplying the experiences of life: an interest for those who modify or renew them. Their horizon is widened, their knowledge increased, their sensibility refined; if they love experience for the experience itself, if they seek to educate themselves as much as they seek to make a measurable and palpable profit, if they do not fear sorrow or dread pleasure, the possibilities for individual development seem almost limitless. I do not think that men can be made “good”, to understand the diverse situations of their fellows without judging them, if they have not passed through the crucible of experience.

To attain its maximum utility, the journey of research, the quest for experience, demands that it be recorded, reported, analysed and communicated to another, so that others may learn thereby how to live more fully, more amply — that they may be inspired to gird their loins, to take up their staff and to take to the road themselves.

I think that the Experience that profits only the one who has it fails to achieve its purpose. It is like a new process that a scientist discovers, but whose formula he keeps locked in the strong-box of his memory. Effort and experience do not achieve their power to influence and never provide intellectual pleasure, except to the extent that they are exhibited to the world, the world of the hungry and thirty, as food or drink. It matters little that those who do not wish to consume it turn away, shrugging their shoulders. The work of propaganda is nonetheless accomplished: the fertile work that emanates from the self, from the heart of the individual to the world outside them, to illuminate the social ensemble, the work of distinction and of individual selection among the masses.

Naturally it is necessary, for it to be recorded and reported, that the quest for experience should be worth the trouble.

Life as experience is lived constantly outside “law” or “morality” or “customs” — all conventions calculated to assure idleness and internal stagnation to those who refrain from risking themselves, whether through fear or through self-interest.

Life as experience tears up programs, treads decorum under foot, breaks the windows, descends from the ivory tower. It abandons the City of Established Facts, out through the Gate of Settled Matters and roams, vagabond, in the open countryside of the Unforeseen.

For Experience never accepts the established fact as definitive and the settled judgment as beyond appeal. Indeed it wanders, the life without experience, as an “outlaw”, without a fixed abode, attired scantily or not at all — a fright to moralism, a terror to the proper, respectable bourgeois, who is in a constant panic at the thought that someone will come, one night, to pound on their front doors and to wake them from their stupefying habits.

Life lived as experience is not troubled by defeat or by the volume of results obtained. It is no more disturbed by it than by victory. Triumphs, failures, obstacles skirted, barriers overturned, falls in the mud, all are so many subjects of experience. One thing only is capable of troubling it: the thought that it might be lived uselessly or without profit.

All things considered, we conclude that the true educators are those who teach to embark without fear on the road of experience and to look Life squarely in the face — life with its incalculable wealth of diverse situations. The true educator does not seek to destroy sensibility, to annihilate feeling, to lay out the individual life like a piece of sheet music, to limit its vibrations, to narrow its breadth. Oh no! – For to make us think and value for and by ourselves, there is nothing like equipping others and arousing in them the desire for experience. And the more difficult that experience has been to pursue, the richer it has been in surprises, the more it has been interspersed with difficulties and saturated with pleasures, the less those who have risked it seek to impinge on the liberty of others to think and to act. And so will grow the number of those no longer afraid to live, because they have known how to experience.

E. Armand

 

E. Armand, “La vie comme expérience,” L’Ère nouvelle 4 no. 44 (Fin 1906): 41-42.

[Working translation by Shawn P. Wilbur]

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