Proudhon’s “What is Property” reviewed in “La Phalange” (1840)

This is the review referrred to by Proudhon in the Second Memoir.


Nous extrayons de l’Impartial de Besançon un fort bon article contenant une réfutation d’un livre de M. Proudhon, intitulé : Qu’est-ce que la Propriété ? Cet article est l’ouvrage d’un de nos amis, M. Hippolyte Renaud, capitaine d’artillerie. Il est à remarquer qu’aucun des journaux plus ou moins conservateurs, qui nous accusent quelquefois de vouloir détruire la Propriété, sans d’ailleurs donner aucune preuve à l’appui de leurs accusations, n’a essayé de réduire à leur juste valeur les fausses théories dirigées récemment contre la Propriété par les Egalitaires, Communistes et Bavouristes. Il fallait qu’un phalanstérien, c’est-à-dire un ennemi de la Propriété, suivant l’opinion de quelques-unes des feuilles qui nous combattent sans nous connaître, produisît en faveur de la Propriété les argumens que ne savent pas trouver les prétendus défenseurs de la Propriété.

Qu’est-ce que la propriété ? Par J.-B. Proudhon.

Paris, 1840.

Qu’est ce que la propriété ? Tel est le titre d’un mémoire de M. Proudhon; telle est la question, grosse peut-être de plus d’une tempête, qu’il pose témérairement, et qu’il sabre, plus témérairement encore, par cette réponse : La propriété, c’est le vol !

Le prolétaire n’a rien à réclamer, disent les uns : le propriétaire est un voleur, répond M. Proudhon. Où peuvent conduire, mon Dieu ! d’aussi inintelligentes négations ?

N’est-il pas évident, à priori, que chaque homme a le droit de vivre ? Est-il moins évident, pour tout autre que pour un philosophe, que chaque homme a le droit de jouir du fruit de son travail ? Le droit de vivre emporte le droit de travailler : le droit de jouir du fruit de son travail établit le droit de propriété.

Dans l’origine des choses, quelque part peut-être, las de poursuivre à coups de pierre les animaux sauvages, un homme employa ses loisirs à imaginer et façonner un arc : cet arc devint une propriété. Qui osera prétendre qu’un de ses compagnons, paresseux ou inhabile à imiter, a pu justement ravir cet arc en disant : A chacun son tour.

Et si l’homme industrieux, sentant que la possibilité de donner est le plus doux privilège de la richesse, fait un second arc pour un ami, qui dira que cet ami n’est pas devenu propriétaire à un titre également sacré?

Ainsi, l’homme est propriétaire légitime de ce qu’il a créé par son industrie, ou de ce qu’il obtient par l’abandon volontaire d’un précédent possesseur.

La propriété se trouve encore constituée, dit-on, par droit de premier occupant. Nous ne pouvons admettre ce principe dans sa signification absolue.

Certainement, Robinson, après avoir choisi et cultivé les champs qui lui étaient nécessaires, eût agi injustement s’il eût défendu à un nouveau naufragé la culture des autres parties de l’ile, où s’il eût exigé une redevance pour l’abandon des terres qu’il n’avait jamais possédées.

De son côté, le naufragé n’avait aucun droit sur les cultures et les récoltes préparées par Robinson.

Mais, dites-vous, M. Proudhon, s’il arrive successivement plusieurs naufragés, toutes les parties de l’ile seront bientôt occupées, et le dernier venu ne trouvera plus de place pour s’établir. Devra-t-il donc mourir de faim ou vivre d’aumônes ?

Ici se sont égarés tous les économistes : c’est pourquoi vous avez pu les combattre avec avantage. Mais vous n’avez pas répondu un mot à l’Ecole phalanstérienne, que vous devez connaître cependant, puisque vous l’attaquez en plusieurs occasions.

Eh bien ! le dernier survenant devait s’adresser en ces termes à ceux qui l’avaient devancé : « L’ile est le domaine commun de tous les naufragés; elle n’est pas un produit de votre industrie, c’est un don de Dieu ! Prenez ce qui est à vous, ce que vous avez créé, vos récoltes, vos ustensiles, l’amélioration donnée aux terres par le défrichement et la culture, amélioration qui peut en avoir trentuplé la valeur; mais le sol primitif, tel que vous l’avez trouvé en abordant ici, est à moi comme à vous; je veux ma part, mesurons et partageons !

» Et, si vous ne pouvez me rendre en nature ce qui est à moi, sans vous dépouiller de ce qui est vôtre, donnez-moi l’équivalent. »

Ainsi parlerait le prolétaire de l’ile : sa réclamation serait juste, elle devrait être écoutée. Donner à chacun ce qui lui est dû, concilier des droits en apparence opposés, tel serait le problème. Les économistes de ce coin de terre seraient mis en demeure, ils auraient à en donner la solution.

S’ils trouvaient plus commode de trancher la difficulté en disant au prolétaire : On ne te doit rien ! ils montreraient par-là leur impuissance et leur ignorance radicale touchant la question posée.

Et s’ils tranchaient encore, à votre manière, en disant : La propriété, c’est le vol ! ils feraient preuve d’une impuissance et d’une ignorance parfaitement égales.

Vous avez raison dans cette partie de votre livre où vous prouvez aux économistes qu’ils sont dans le faux Mais parce que vous dites précisément le contraire de ce qu’ils avancent, vous pensez être dans le vrai, et en cela vous avez tort.

Ils font pencher la balance à droite; entre vos mains, c’est à gauche qu’elle incline : aucun de vous ne pèse équitablement.

C’est que, croyez-le bien, toute théorie est fausse qui ne peut servir aux uns sans nuire aux autres. La vérité est conciliante par essence. Sans cela, la nature serait-elle intelligente ? Dieu serait-il bon ?

Nous ne pouvons exposer ici comment il est possible non-seulement de faire converger, mais encore de soutenir, de développer l’un par l’autre le droit du travailleur et le droit du détenteur de capitaux. Ce serait aborder la haute question de l’organisation du travail, question qui, grâce aux efforts de Fourier et de ses disciples, préoccupe en ce jour les meilleurs esprits. Je vous renvoie donc, pour votre complète édification, à une étude sérieuse des ouvrages de l’Ecole, ouvrages dont vous parlez, comme bien d’autres, avant d’avoir essayé de les comprendre.

D’autres déjà, le Saint-Simonisme, en dernier lieu, avaient accusé la propriété des douleurs de nos sociétés modernes. M. Proudhon les a dépassés tous de deux pas, deux grands pas en arrière. A chacun suivant sa capacité, à chaque capacité suivant ses œuvres ! disait le Saint-Simonisme. La capacité et le travail n’ont pas trouvé grâce aux yeux de M. Proudhon. Egalité, dit-il, c’est justice ! Donc à chacun la même rétribution, quel que soit son apport à la société en capital, en travail, en talent.

Qui donc accepterait volontairement le joug de cette écrasante égalité ? Qui donc renoncerait au légitime espoir de s’élever par le savoir et les services rendus ? C’est en vain que vous vous défendez du titre de philosophe, Monsieur Proudhon ; vous êtes un philosophe renforcé, puisque, selon le mode philosophique, au lieu e chercher la forme sociale qui convient à l’homme tel qu’il est, vous vous donnez mission de changer la nature humaine pour la plier à vos plans arbitraires, puisque vous prétendez étouffer dans le cœur de l’homme l’ambition, l’enthousiasme et les passions émulatives, qui ne peuvent s’y trouver que par la volonté du Créateur et pour le bien de tous.

Il est, du reste, une justice à rendre à l’auteur : il ne tend pas à éblouir son lecteur par des tableaux trop riants de cet avenir qu’il promet à l’humanité. C’est un lourd cauchemar que la lecture de ce livre : on est mal à l’aise, on étouffe dans le milieu social qu’il fait entrevoir. On se croit entouré de misérables, battus par les vents sur un navire sans boussole et sans gouvernail, se disputant les restes corrompus d’un approvisionnement qui va manquer. Capitaines, passagers, matelots, tous ont une part égale et rigoureusement pesée. Et ici c’est justice, car si l’un mange plus, c’est un vide plus grand dans l’estomac de ses compagnons de malheur. Aussi les raisonnements de M. Proudhon peuvent avoir quelque valeur, dès qu’il suppose l’espèce entière dans cet état désespéré.

Mais, en conscience, monsieur Proudhon, si vous poussez l’humanité hors de son grabat, c’est que vous avez à lui offrir un asile plus convenable. Or, le moins qu’elle soit en droit d’espérer, c’est la pleine et entière satisfaction, pour tous, des besoins matériels (nourriture, logement, vêtement): à quoi se réduisent dès-lors vos déclamations contre celui qui mange la part du voisin, quand tous auront pour toute leur vie le nécessaire, et un nécessaire très confortable, bien et solidement assuré ?

Votre égale rétribution fera-t-elle que l’un, plus beau ou plus spirituel, soit moins favorisé en amour; que l’autre n’obtienne une plus grande somme d’amitié, d’estime, de réputation, etc. ? Et si, comme vous le reconnaissez, vous ne pouvez atteindre à ces inégalités naturelles, qu’importe une inégalité de plus, inégalité bien moins enviable, puisqu’elle ne porte que sur les superfluités (j’emploie l’expression reçue) de la vie matérielle, le nécessaire, je le répète, étant accordé à tous et surabondamment ?

Vous allez voir d’ailleurs qu’à force d’admettre des inégalités, nous devenons les meilleurs amis de l’égalité, de la seule égalité qui s’allie avec la nature de l’homme.

Vous reconnaissez, avec Fourier, que la nature, dans sa prévoyance, a dû distribuer aux hommes des penchants et des vocations dans un rapport exact avec les travaux qu’ils auraient à exécuter. Ainsi, lorsque la science aura résolu le problème de mettre chacun à portée de la tâche qu’il doit accomplir, chaque œuvre trouvera nécessairement son ouvrier.

Vous auriez dû comprendre encore que l’homme est doué de plusieurs facultés physiques et intellectuelles, que toutes lui ont été données pour qu’il les emploie, et qu’il ne peut les exercer intégralement que par une diversité de fonctions donnant essor à toutes ses vocations.

Alors aucun ne se trouvera d’une manière absolue inférieur à tous les autres; tous montreront sur quelque point une supériorité relative. Ceci suffira pour la satisfaction de tous les amours-propres, parce que nous attachons toujours une haute importance à la chose que nous cultivons avec succès, parce que l’étendue de notre esprit est nécessairement en rapport avec la valeur de nos actes.

Ainsi, inégalité entre chacune de nos facultés physiques et intellectuelles, inégalité dans chaque rétribution qu’elles nous apportent, inégalité de capitaux ! Toutes ces inégalités conduiront à un équilibre en parfaite harmonie avec nos passions et nos désirs, tandis que votre égalité philosophique n’est qu’une chimère peu regrettable et contre nature.

L’héritage, quand chacun trouvera nécessairement ses fonctions, fonctions qu’il ne pourrait quitter, pour monter ou pour descendre, sans douleur pour lui et sans dommage pour la société; l’héritage, dis-je, quand le père sera sans crainte sur l’avenir de ses enfants dont la place dans la société est le résultat de leur nature même, l’héritage se déversera sur un grand nombre. Les descendants, les compagnons de travaux, les amis, les sympathiques en tout genre seront appelés. Alors, tous auront des chances pour recevoir; tous, comme dit Fourier, pourront gagner à cette loterie sans y avoir mis. Alors, l’héritage aura perdu sa profonde immoralité, parce que, réduit à cette proportion, il ne déterminera pas la position sociale de l’héritier, qui ne pourra plus se réjouir de la mort du testateur.

Il est à remarquer que les attaques un peu sérieuses de M. Proudhon s’adressent presque exclusivement à la propriété territoriale. Ses reproches, fussent-ils fondés, prouveraient simplement qu’il y a vice dans le mode d’exercice de la propriété, et qu’il doit recevoir une transformation.

Mais cela ne touche en rien au principe même de la propriété, qui consiste dans le droit de posséder un capital et d’en tirer un revenu. On ne peut conclure logiquement de la partie au tout.

J’ai affirmé que M. Proudhon n’avait rien compris à la doctrine phalanstérienne.

Pour justifier mon affirmation, je prends au hasard une des accusations qu’il nous porte. Je trouve vers la fin du livre, page 241 :

«….. Comment, implacables adversaires de la civilisation (les disciples de Fourier), lui empruntent-ils ce qu’elle a produit de plus funeste : propriété, inégalité de fortune et de rangs, goinfrerie, concubinage, prostitution, que sais-je ? théurgie, magie et diableries….. » Parmi ces reproches, aussi bien fondés l’un que l’autre, je choisis celui dont la réfutation allongera le moins cet article; je prends la goinfrerie : à vous, monsieur Proudhon, la responsabilité du terme.

Fourier veut que dès le bas âge on fasse l’éducation des sens, qu’on les développe par un exercice intégral et raffiné. Ce raffinement est recherché aujourd’hui pour l’ouïe, la vue et le tact. Fourier pense que l’exclusion de l’odorat et du goût n’est nullement motivée.

Donc de bonne heure on cultivera les sens, en cherchant à rendre l’enfant, et par suite l’homme fait, délicat et connaisseur en bonne chère comme en musique, en parfums comme en tableaux. Mais cette délicatesse du goût n’est-elle pas en tout l’opposé de la goinfrerie, qui consiste, si je ne me trompe, dans cette belle propriété dont jouissent certains estomacs d’absorber longtemps, beaucoup et sans choix.

Le reproche de goinfrerie ne pouvant se soutenir, vous allez passer à un autre : mais pourquoi ce raffinement, cette délicatesse, cette sensualité ? Tout cela n’est-il pas réprimé par une saine morale : puis le mépris de la table, le fameux brouet noir, la frugalité républicaine, etc.

D’abord je n’ai pas prétendu que l’homme ou l’enfant dussent manger au-delà de leur appétit. Je n’ai jamais vu qu’à table, les plus fins connaisseurs fussent plus souvent que d’autres coupables d’indigestion. Le contraire me paraît même démontré.

Puis, je vais montrer que vous et la morale avez des préceptes en parfaite contradiction les uns avec les autres, ce qui du reste n’est pas rare (quant à la morale, bien entendu).

Si je dis à la morale et à vous que Fourier demande une grande habileté dans l’agronome, qu’il veut que les meilleurs végétaux soient choisis et cultivés avec soin par les meilleures méthodes, que l’on élève de préférence les légumes les plus savoureux, les fruits les plus suaves; si je dis la même chose des soins à donner à la basse-cour, aux étables, etc.; si je dis tout cela, vous et la morale applaudirez à tous ces raffinements, car il n’est pas encore permis d’avancer cette absurdité, que ce qu’il y a de plus moral en agriculture, c’est de cultiver grossièrement, sans choix ni méthode.

Mais morale et moraliste, vous êtes bien habile l’un et l’autre si vous parvenez à donner un sens à ce double précepte : raffiner la production pour une consommation obtuse. Quel stimulant pour le jardinier s’il travaille pour des palais sensible seulement aux charmes du noir brouet, pour des estomacs qui feront cas d’un fade potiron à l’égal du cantaloup le plus parfumé ! Comprendrez-vous donc enfin que la consommation et la production sont deux choses qui marchent parallèlement, et que l’on ne peut agir sur l’une sans agir sur l’autre dans le même sens ?

Ainsi, dans cette même feuille, où hier nous avions à nous défendre parce qu’on nous accusait d’attaquer la propriété, nous devons nous défendre aujourd’hui parce qu’on nous accuse d’en être partisans exclusifs. Peut-être, en nous voyant ainsi, comme autrefois les Sabines, entre deux armées prêtes à en venir aux mains, finira-t-on par comprendre que nous marchons isolés entre les deux bannières, parce que, hommes de conciliation, nous apportons la parole qui doit pacifier et réunir.

Nous devons dire, en terminant, que l’ouvrage, par la forme, le style, la nature des raisonnements, ne s’adresse qu’aux penseurs. Il est hors de portée des classes populaires, et ne peut devenir un nouveau péril pour notre société que la moindre secousse, hélas ! peut faire crouler sur ses bases vermoulues.

H. R.

R., « Qu’est-ce que la propriété ? Par J.-B. Proudhon, » La Phalange, IIIe série, 1 no. 19 (14 Octobre 1840) : 339-343.

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