P.-J. Proudhon, Correspondence related to the Studies in Popular Philosophy

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[Volume 8, p. 349]

Bruxelles, 15 janvier 1859.

A M. GUSTAVE CHAUDEY

Mon cher ami, vous vous rappelez les paroles d’An dromaque à Hector, au sixième livre de l’Iliade : « Hector, tu es pour moi un père et une mère vénérée ; tu me tiens lieu de frère et tu es mon glorieux époux. » Je pourrais vous dire à mon tour : Tu es mon défenseur, mon conseil, mon compatriote, mon frère, mon ami !… Que ne vous dois-je pas pour tant de bons offices, de bons avis, de bons conseils ! Et comment m’acquitter jamais !

Ici encore je vous ferai une citation, non plus d’Homère, mais de la Bible : « Je prendrai mon verre et je boirai avec toi à l’amitié : Calicem salutaris acci piam et nomen Domini invocabo. » En attendant, je boirai ce soir à votre santé : c’est aujourd’hui l’anniversaire de ma naissance et j’ai cinquante ans.

Depuis que je suis en Belgique, j’ai préparé la suite de mes études et publications pour le reste de ma carrière, de façon à y faire entrer tout ce que je voudrai sans en abandonner jamais la pensée ni en déranger l’économie. Après avoir fait, pendant près de vingt ans, de la critique et de la logique, j’ai publié un dernier ouvrage qui contient, pour la première fois, la suite de mes principes positifs, l’ensemble de mes affirmations, telles que dans leur expression la plus générale elles pouvaient résulter pour moi des données antérieures : cet ouvrage est mon livre de la Justice. La critique sans doute y tient encore une grande place, mais rien de plus cependant que ce qu’il fallait pour motiver des conclusions.

Actuellement, le moment est venu de vulgariser tout cela, c’est-à-dire de le débiter en monnaie. Voici com ment j’entends procéder à la chose.

Sous le titre général de Philosophie populaire, je commence une série indéfinie de publications sur toutes sortes de sujets histoire, littérature, économie poli tique, morale, biographie, etc., hommes et choses. Tout cela jugé, apprécié, expliqué, interprété à l’aide du nouveau principe philosophique, le plus élevé et le plus fécond, à la fois objectif et subjectif, idée et sentiment, loi de l’homme et loi de la nature, la _justice_. Donnez moi cinq ans de cette vulgarisation, et j’ose dire que le public, aujourd’hui fatigué, dégoûté, sceptique, re prendra courage et concevra ce que c’est qu’un système philosophique, une sorte d’encyclopédie, dont le principe, la loi, la méthode, la fin, le moyen, est le droit.

J’aurai des choses éminemment curieuses, j’en réponds.

Ces publications auront de cent quatre-vingt à deux cent cinquante pages, soit de cinq à sept feuilles grand in-18, format Charpentier.

Elles pourront se vendre séparément.

J’ai pris note déjà d’une soixantaine de sujets, dont le premier paraîtra à Bruxelles sous quinze jours, mais probablement ne pourra pas entrer en France. C’est un travail sur les affaires : Comment vont les affaires en France ; voilà le sous-titre : Une leçon de philosophie, d’histoire et d’histoire contemporaine. Le fonds n’est pas très-neuf, et je n’aurais pas choisi de moi-même pour premier numéro ce sujet ; j’y ai été entraîné par un manuscrit qui m’a été envoyé à propos des nouveaux projets de traités entre les Compagnies de chemins de fer et l’État.

[…]

[Volume 8, p. 349]

Brussels, January 15, 1859.

To M. GUSTAVE CHAUDEY

My dear friend, you remember the words of Andromaque to Hector, in the sixth book of the Iliad: “Hector, you are for me a venerated father and mother; you take the place of my brother and you are my glorious husband. I could say to you in my turn: You are my defender, my counsel, my compatriot, my brother, my friend!… What do I not owe you for so many good offices, good advice, good counsels! And how can I ever acquit myself!

Here again I will give you a quotation, no longer from Homer, but from the Bible: “I will take my glass and I will drink with you in friendship: Calicem salutaris acci piam et nomen Domini invocabo.” In the meantime, I will drink to your health this evening: today is the anniversary of my birth and I am fifty years old .

Since I have been in Belgium, I have prepared the continuation of my studies and publications for the rest of my career, in such a way as to include everything I want without ever abandoning the thought or disturbing the economy. After having practiced criticism and logic for twenty years, I have published a last work which contains, for the first time, the continuation of my positive principles, all of my affirmations, such as in their most general expression they could result for me from previous data: this work is my book of Justice. Criticism no doubt still holds a large place in it, but nothing more than what was needed to motivate conclusions.

Currently, the time has come to popularize all this, that is, to debit it in money. Here’s how I intend to do it.

Under the general title of Popular Philosophy, I begin an indefinite series of publications on all sorts of subjects, history, literature, political economy, morals, biography, etc., men and things. All this judged, appreciated, explained, interpreted with the aid of the new philosophical principle, the highest and most fruitful, at once objective and subjective, idea and sentiment, law of man and law of nature, justice. Give me five years of this popularization, and I dare say that the public, today tired, disgusted, skeptical, will again take courage and conceive what a philosophical system is, a kind of encyclopedia, whose principle, law, method, end, means, is right.

I will have eminently curious things, I guarantee.

These publications will have from one hundred and eighty to two hundred and fifty pages, that is from five to seven large sheets in-18, Charpentier format.

They can be sold separately.

I have already taken note of some sixty subjects, the first of which will appear in Brussels within a fortnight, but probably will not be able to enter France. It is a work on business: How Business is Going in France; here is the subtitle: A lesson in philosophy, history and contemporary history. The content is not very new, and I would not have chosen this subject myself for the first issue; I was drawn into it by a manuscript that was sent to me concerning the new draft treaties between the railway companies and the State.

[…]

Bruxelles, 8 mai 1859.

A M. GOUVERNET

Mon cher ami, j’ai reçu vos deux lettres des 31 mars et 27 avril. Je croyais avoir répondu à la première, mais je vois qu’il n’en est rien. Je ne crois pas, du reste, que ma lettre ait été supprimée ; ce serait jusqu’à présent la première.

J’ai repris pour tout de bon le travail et j’ai écrit déjà la moitié d’une brochure qui fera près de deux cents pages. Ce sera le numéro 1 d’une série de publications de cent cinquante à deux cent cinquante pages d’étendue, et que je me propose de publier sous le titre de Philosophie populaire, à bâtons rompus, sur toutes sortes de sujets. Les principes seuls que je rappellerai de temps en temps serviront de lien et formeront l’unité de l’en semble. Je n’ai fait part à personne de mon idée. Ainsi, cher ami, jusqu’à ma prochaine publication, gardez pour vous la confidence. Entre nous deux, vous le savez, c’est toujours comme si j’étais rue d’Enfer.

J’ai de la besogne taillée, des notes accumulées, des matériaux emmagasinés pour plus de trente numéros. Peut-être réussirai — je à couvrir la perte que m’a fait éprouver la saisie de mon dernier livre.

[…]

Brussels, May 8, 1859.

To M. GOVERNET

My dear friend, I received your two letters of March 31 and April 27. I thought I answered the first, but I see that it is not the case. I do not believe, however, that my letter has been suppressed; it would be the first so far.

I have resumed work for good and I have already written half of a brochure which will be nearly two hundred pages. This will be number 1 of a series of publications of one hundred and fifty to two hundred and fifty pages in length, which I propose to publish under the title of Popular Philosophy, jumping from one topic to another, on all sorts of subjects. The principles alone that I will recall from time to time will serve as a link and will form the unity of the whole. I did not share my idea with anyone. So, dear friend, until my next publication, keep the secret to yourself. Between the two of us, you know, it is always as if I were in the rue d’Enfer.

I have carved out work, accumulated notes, stored materials for more than thirty issues. Perhaps I will succeed — I will cover the loss that the seizure of my last book caused me.

[…]

Bruxelles, 18 juin 1859.

A M. GUSTAVE CHAUDEY

Cher ami, j’ai reçu votre lettre du 15, précédée de celle de MM. Garnier frères. Au total, je suis satisfait de la tournure qu’a prise l’affaire, et je vous remercie de la conclusion, comme si les choses fussent allées selon votre désir.

Je continue le travail ; mais, selon mon habitude, mon manuscrit a pris un développement beaucoup trop vaste, et je songe à diviser ma publication. Comme je vous l’ai dit, j’ordonne mes études pour le reste de ma vie. Je veux que désormais chaque opuscule que je publierai soit la démonstration d’une idée positive et non plus critique, souvent négative, de principes hypothé tiques et de traditions plus ou moins rationnelles. J’aborde la question de paix, de guerre, de droit inter national ; sur tout cela, je vous donnerai quelque chose de précis, de net, de fondé en fait et en droit. Mais, au lieu d’un volume de trois cents pages, je compte faire trois livraisons de cent pages environ chacune, sous une rubrique générale qui me servira à l’avenir pour tout ce que je publierai. Lamartine a essayé un cours de littérature populaire ; moi, je ferai de la philosophie populaire, et chacune de mes publications sera une leçon. D’ici fin d’année, j’aurai de quoi en publier six au moins. Le Voltaire, si jamais j’y mets la main, fera partie de la série. Comme vous voyez, après avoir été dix – huit ans critique, je deviens professeur, apôtre même, si vous voulez. J’en ai pour jusqu’à la fin de mes jours.

[…]

Brussels, June 18, 1859.

To Mr. GUSTAVE CHAUDEY

Dear friend, I received your letter of the 15th, preceded by that of MM. Garnier Frères. All in all, I am satisfied with the turn the affair has taken, and I thank you for the conclusion, as if things had gone according to your wishes.

I continue the work; but, as usual, my manuscript has developed far too vastly, and I am thinking of dividing my publication. As I told you, I order my studies for the rest of my life. From now on, I want each booklet that I publish to be the demonstration of a positive and no longer critical, often negative idea, of hypothetical principles and more or less rational traditions. I address the question of peace, war, international law; about all this, I will give you something precise, clear, founded in fact and in law. But, instead of a volume of three hundred pages, I intend to make three deliveries of approximately one hundred pages each, under a general heading which will be useful to me in the future for all that I will publish. Lamartine tried a course in popular literature; Me, I will do popular philosophy, and each of my publications will be a lesson. By the end of the year, I will have enough to publish at least six of them. The Voltaire, if I ever get my hands on it, will be part of the series. As you see, after being a critic for eighteen years, I become a teacher, even an apostle, if you like. I have for until the end of my days.

[…]

Ixelles, 15 mars 1860.

A M. ALEXANDRE HERZEN

Cher monsieur Herzen, j’ai reçu la visite de votre jeune compatriote, ainsi que le livre et la lettre dont vous l’aviez chargé pour moi. J’ai lu déjà tout le livre, dont je connaissais une partie, sans que je puisse dire aujourd’hui d’où me venait cette connaissance. Ces Mémoires sur votre famille, votre jeunesse, votre vie russe et votre initiation à la persécution, ne m’en ont pas moins vivement intéressé. Comme on vous l’a prédit, vous étiez prédestiné à devenir l’un des hommes. les plus importants de la Russie : vous comprenez de reste qu’en vous disant cela, je ne vous adresse pas un compliment exagéré. Qu’est – ce que le règne d’un ours comme Nicolas, auprès de votre propagande ? Qu’est – ce que la politique d’un Nesselrode, et même les sermons. d’un Philarète ? Courage donc, pieux révolutionnaire ; ne ralentissez point votre travail ; le temps est plus que jamais à l’orage, et, comme toujours, vous verrez les événements, des événements formidables, devancer encore la prévoyance des hommes.

Je vois avec tristesse la reculade de votre Alexandre. Est – ce un changement de politique ou simplement un changement de front ? La Russie, avec son jeune empereur, recommencerait – elle la période de notre imprudent et malheureux Louis XVI ? Je crois, quant à moi, tous les gouvernements de l’Europe en état de trahison vis – à – vis de leurs peuples, depuis Victor – Emmanuel jus qu’au pape, depuis Napoléon III jusqu’à Alexandre II. Tôt au tard, après s’être longtemps chamaillés, nous les verrons s’unir contre la Révolution, qui arrive sur eux à grands pas. C’est pour cela que nous devons nous hâter et profiter du temps qui nous est laissé pour semer dans le monde le reste de notre graine.

Je viens de remettre sous presse mon dernier gros livre sur la Justice. Il paraît par livraisons de cent cin quante à deux cents pages, comprenant chacune : 1º une Etude de l’ancienne édition ; 2º des notes, éclair cissements, et des appréciations sur les faits contempo rains.

La première livraison contient, en outre, un Pro gramme de philosophie populaire.

Le tout soigneusement revu, corrigé, augmenté.

J’ai prié l’éditeur de vous adresser un exemplaire de cette première livraison, et je me promets de faire de même pour toutes les autres. Maintenant, monsienr Herzen, voici ce que je désire de vous :

Nous servons la même cause ; mais travaillons, cha cun de notre côté et à notre manière, à la même œuvre.

Je fais appel dans mon programme à tous les hommes de bonne volonté. Il faut que l’écho révolutionnaire se réveille dans tous les coins de l’Europe, et que les rayons de la justice enveloppent notre monde corrompu.

Ne pourriez – vous citer de temps en temps dans votre Cloche quelque chose de moi, pendant que, de mon côté, je ferais dans mon tocsin des citations de vous ? Ce serait un commencement d’union entre la France et la Russie, deux pays, après tout, faits pour se com prendre.

Tandis que nos princes font du gâchis et des mas sacres, commençons, par notre pensée, la fédération européenne.

Nous trouverons des correspondants allemands, fla mands, hollandais, anglais peut – être, suisses, autri chiens, italiens, espagnols, américains, grecs, etc.; avec un peu de zèle, en six mois, nous devrions tenir l’Europe sous notre réseau.

Je vous promets d’apporter à l’exécution de ce plan tous mes soins ; la lecture de mon premier numéro vous prouvera qu’il ne s’agit point ici de faire école, mais simplement de réveiller les sentiments impérissables du droit et de la liberté. Nous pouvons garder tous la plus entière indépendance et cependant nous grouper, nous discipliner dans cette grande guerre : tout cela doit se faire par un mot le droit.

Enfin, cher monsieur Herzen, lisez – moi sans pré vention ; interrogez votre conscience, et voyez ce que vous pouvez faire pour répondre à mon appel. Il s’agit, non plus de former un de ces comités aussi vains que prétentieux, à la façon du triumvirat Mazzini, Kos suth et Ledru – Rollin ; mais de faire circuler parmi les multitudes romanes, germaniques et slaves, une pensée forte et féconde, qui prépare, amène et assure l’affran chissement définitif.

Deux mots, s’il vous plaît, de réponse, et quoi que vous imprimiez en français, ne m’oubliez pas. Je compte sur vos communications, pour en embellir mes Études.

Je vous serre la main bien cordialement.

Tout vôtre.

P.-J. PROUDHON.

Ixelles, March 15, 1860.

To M. ALEXANDRE HERZEN

Dear Mr. Herzen, I received a visit from your young compatriot, as well as the book and the letter you had given him for me. I have already read the whole book, of which I knew a part, without being able to say today where this knowledge came from. These Memoirs on your family, your youth, your Russian life and your initiation into the persecution, nonetheless interested me deeply. As you were predicted, you were predestined to become one of the most important men of Russia: you understand, moreover, that in saying this to you, I am not addressing you an exaggerated compliment. What is the reign of a bear like Nicolas, compared to your propaganda? What is the politics of a Nesselrode, and even the sermons. of a Philaret? Courage therefore, pious revolutionary; do not slow down your work; the weather is more stormy than ever, and, as always, you will see events, formidable events, still outstrip the foresight of men.

I see with sadness the recoil of your Alexandre. Is this a change of policy or simply a change of front? Would Russia, with its young emperor, begin again the period of our reckless and unfortunate Louis XVI? I believe, as for me, all the governments of Europe in a state of treason with regard to their peoples, from Victor-Emmanuel to the Pope, from Napoleon III to Alexander II. Sooner or later, after bickering for a long time, we will see them unite against the Revolution, which is approaching them with great strides. This is why we must hasten and take advantage of the time that is left to us to sow in the world the rest of our seed.

I have just reprinted my last big book on Justice. It appears in issues of one hundred and fifty to two hundred pages, each comprising: 1. a Study of the old edition; 2. notes, explanations and assessments of contemporary facts.

The first issue also contains a program of popular philosophy.

All carefully reviewed, corrected, increased.

I have asked the publisher to send you a copy of this first issue, and I promise myself to do the same for all the others. Now, Mr. Herzen, this is what I want from you:

We serve the same cause; but let us work, each on our side and in our own way, at the same work.

I appeal in my program to all men of good will. The revolutionary echo must awaken in all corners of Europe, and the rays of justice must envelop our corrupt world.

Couldn’t you quote something from me from time to time in your Cloche, while, for my part, I would make quotations from you in my tocsin? It would be the beginning of a union between France and Russia, two countries, after all, made to understand each other.

While our princes make waste and massacres, let us begin, with our thoughts, the European federation.

We will find German, Flemish, Dutch, perhaps English, Swiss, Austrian, Italian, Spanish, American, Greek, etc. correspondents; with a bit of zeal, in six months, we should have Europe under our net.

I promise you to bring to the execution of this plan all my care; reading my first number will prove to you that it is not a question here of forming a school, but simply of reawakening the imperishable feelings of right and freedom. We can all keep the most complete independence and yet group ourselves together, discipline ourselves in this great war: all this must be done by a word of law.

Finally, dear Mr. Herzen, read me without prejudice; question your conscience, and see what you can do to respond to my call. It is no longer a question of forming one of these committees as vain as they are pretentious, like the Mazzini, Kossuth and Ledru-Rollin triumvirate; but to circulate among the Roman, Germanic and Slavic multitudes a strong and fruitful thought, which prepares, brings about and assures definitive emancipation.

Two words, please, of response, and whatever you print in French, don’t forget me. I am counting on your communications to embellish my Studies.

I shake your hand cordially.

All yours.

P.-J. PROUDHON.

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