Flowers of Solitude… — Chapter IV — Social and Religious Critique

CHAPITRE IV

Critique Sociale et Religieuse

CHAPTER IV

Social and Religious Critique

LE PROGRÈS

Nous n’ignorons pas la superficialité du progrès. Nous nous rendons compte qu’il a très peu modifié les tempéraments et presque point transformé les aspirations intimes des individus. Et lorsque j’écris « très peu » et « presque point », c’est déjà lui concéder beaucoup. Nous savons ce qu’est le progrès, le « déplacement » dans le temps des conditions de la civilisation. Les découvertes d’ordre scientifique — spécialement au point de vue mécanique — et leurs applications techniques ont transformé les circonstances de l’évolution des agglomérations sociales ; elles ont fait se substituer le fait purement économique aux faits religieux-moral et politique-idéaliste, dont les rôles sont réduits à celui d’un réservoir de termes dont on se sert pour voiler la crudité des expédients ou des nécessités économiques de l’existence des hommes.

Mais nous savons parfaitement bien que l’Ouvriérisme moderne n’est pas plus apte à faire du travailleur contemporain un Individu —un être original, pensant et vivant pour lui-même — que l’ont été l’esclavage et le servage. Les guerres démontrent combien « l’unité sociale économique » est soumise aux caprices et à la volonté des haut placés parmi les troupeaux humains.

Et pourtant, ceci reconnu, nul de nous ne voudrait demeurer insensible aux applications techniques de l’acquis scientifico-mécanique le plus récent, ne serait-ce que pour ne pas se trouver en état d’infériorité par rapport aux autres composants du milieu social. Cette concession faite, il demeure bien compris que notre acquis scientifique — si on peut le considérer comme un outil « perfectionné », comparé à la massue de l’homme primitif — n’influencera notre état d’être psychologique que dans la mesure où le voudront, le détermineront notre raison et nos réflexions, non point par lui-même.

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L’ENNEMI DU PEUPLE

Quel que soit le milieu ou l’agglomération — usine, caserne, prison, chantier, maison d’éducation, association quelconque — la foule ne supporte, n’admet pas l’homme qui se situe à part, en dehors d’elle et surtout quand c’est pour réfléchir, pour méditer, pour se replier sur lui-même. Elle met à l’index l’original qui ne bavarde pas, qui ne se mêle pas, comme les autres, aux mille petites intrigues qui occupent les loisirs des civilisés. Celui qui fuit le bruit et les papotages de son entourage à beau ne pas porter préjudice à autrui ; il est non seulement mal vu, considéré comme faux ou sournois, mais encore il sent se développer autour de lui tout un tissu d’animosités et de gestes hostiles. On lui en veut, on ne lui pardonne point d’être un solitaire, de se «singulariser ». Petit ou grand, le peuple le considère comme son ennemi. Et cette inimitié qu’il suscite est due tout simplement au fait que son environnement sent très bien qu’il lui échappe, qu’il se soustrait à son influence, à son pouvoir. La foule — petite ou grande — sent comme un reproche, comme un blâme dans cette existence qui évolue en toute autonomie, éloignée du brouhaha, des mesquineries qui l’agitent. La foule accueille volontiers un chef, un dompteur, un dictateur-démagogue, homme à poigne, homme de décision. S’il réussit à s’implanter, à se hisser sur le pavois, elle bat des mains ; elle le suit, docile : mais elle ne ressent que haine ou n’entend que raillerie à l’égard de l’individu qui, lui, ne veut cependant exercer aucune sorte de domination sur elle… Le plus curieux est que ce même sentiment sature bon nombre de groupements prétendus avancés ou qui se disent d’avant-garde, et qui font grise mine à quiconque des leurs s’écarte de la mentalité moyenne où courante chez les composants de leur milieu.

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LA PEINE DU TALION

La société, par ses dirigeants, a-t-elle assez persécuté et tourmenté ceux qui se sont donnés, dépensés, livrés — pensée, nerfs et muscles — pour essayer de libérer, d’émanciper, d’éclairer quelque peu, au moins, quelques-uns de ses constituants ! Que de larmes elle a fait répandre, que d’existences elle a brisées ! Il arrive qu’elle récolte ce qu’elle a semé et qu’elle baigne à son tour dans le sang et les pleurs. La rétribution est juste.

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LES ÉTAPES

Au moment où croulait l’ordre de choses païen, usé, ayant probablement donné tout ce qu’il pouvait donner en tant que « conception sociale » le christianisme apparut et les esclaves triomphèrent, De même, en ce moment-ci, alors que l’ordre de choses capitaliste s’effondre sous la poussée d’une guerre qui ne pouvait être autre que ce qu’elle est, de même le socialisme apparait comme le port de refuge suprême. Et les prolétaires triomphent (!?) Mais de même que pour asseoir sa domination, le christianisme dut manduquer et assimiler une grande partie du paganisme — de même, pour s’établir, le socialisme fera sien une grande partie des oripeaux capitalistes (1).

Je viens de dire que le paganisme était usé en tant que « conception sociale » — je n’ai point dit en tant qu’attitude et activité individuelle. Ce fut justement parce que des individualités, ici et là, continuèrent à adopter une attitude païenne à l’égard de la vie que le christianisme ne put se maintenir omnipotent. Adopter une attitude païenne à l’égard de la vie, c’était non point adorer des idoles de marbre ou de bois, mais se pénétrer du sens des symboles qu’elles représentaient. Or, le paganisme c’est l’exaltation, la divinisation de la vie : intellectuelle et passionnée, profonde et superficielle, fond et forme, esprit et chair.

Le christianisme ne magnifiant qu’un des deux aspects de la vie devait forcément se trouver, un jour ou l’autre, en état d’infériorité.

Le socialisme succombera de même parce que n’envisageant de la vie sociale que l’aspect production-consommation. Et cet aspect particulier, encore ne le considère-t-il que sous un angle particulier : le producteur-consommateur, rouage de la machine collective, automate dont tous les mouvements économiques sont réglés par un organisme central. C’est en vain que le socialisme et ses différentes écoles — collectivismes et communismes de toutes nuances — laisseront l’individu libre de se conduire comme il le croira bon intellectuellement et moralement. — Et encore il faudra voir dans quelle mesure ? — Il périra parce qu’il aura étouffé la concurrence économique et que dans le domaine économique comme dans les autres domaines, la concurrence est l’âme de l’activité.

Après la victoire du socialisme — si c’est lui qui sort victorieux de l’immense mêlée actuelle des peuples — il faut s’attendre à un Moyen Age économique pire peut-être que le Moyen âge intellectuel qui s’étendit sur l’Europe, lorsqu’eut triomphé le christianisme. Il n’y aura plus d’artisans. Tout se fabriquera, se confectionnera, se machinera, s’usinera, selon des règles établies et préordonnées. La production sera anonyme. Les producteurs reproduiront à l’infini un même modèle de travailleur. Tous les vêtements auront, j’en ai peur, la mème coupe. Toutes les maisons auront le même type. Et, comme cela a déjà lieu dans les pays de grosse concentration capitaliste, la mentalité générale sera caractérisée par son manque d’originalité individuelle et
l’impossibilité de se passer de réglementation économique collective.

(1) Ecrit quand battait son plein la guerre mondiale de 1914-1918. Dans le vocable socialisme, j’englobe bien entendu le communisme (E. A).

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L’HOMME SEUL

Ce n’est pas physiquement, bien entendu, que l’homme seul est le plus fort. L’homme seul est incapable de résister au corps social, on le sait bien. C’est lorsqu’il passe à l’offensive que sa force se révèle. Lorsqu’il a réussi à décocher une flèche qui traverse la peau et pénètre la chair de l’ensemble social, c’est alors qu’éclate son triomphe. Neuf fois sur dix, la plaie est inguérissable et c’est en vain que le blessé essaie d’en arracher le dard — y réussirait-il que ce serait au risque de sa vie. — Vous demandez pourquoi il y a des mœurs plus libres, pourquoi on manifeste des opinions un peu plus subversives que jadis, pourquoi les Gouvernements tolèrent qu’on s’exprime avec une franchise plus ou moins déguisée sur toutes sortes de sujets dont ils n’auraient jadis jamais toléré la discussion — eh bien, c’est parce qu’au cours de ce qu’on dénomme « l’évolution humaine », il ya en des individus dont la critique ou la pratique ont blessé si profondément le corps social qu’il n’a pu guérir qu’en s’adaptant aux conditions nouvelles que la blessure finissait par créer en son organisme.

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CRÉATEUR ÉGALE DESTRUCTEUR

A quoi reconnaissez-vous le créateur ? A ce qu’il commence par détruire. Et détruire, c’est tout autre chose que remplacer. Celui qui remplace ne transforme pas, ne renouvelle pas, n’invente pas. En fait, il n’apporte, il ne produit aucune valeur originale. C’est un modificateur de situations personnelles ou collectives, non un créateur. Mettre les savants à la place des ignorants, les littérateurs à la place des guerriers, les prolétaires à la place des capitalistes, ce n’est pas produire une « société nouvelle », c’est continuer, avec une autre enseigne, la même entreprise. C’est faire la même chose que remplacer le respect du prêtre par celui du législateur, le respect de Dieu par celui de la Loi. Le créateur, c’est celui qui détruit ce qui existe, qui l’annihile sans esprit de retour, en produisant un état de choses ou d’être, sans aucune analogie avec ce qui avait lieu autrefois. Ainsi, cette société-ci fonctionne au moyen de divers rouages dénommés Etat, Gouvernement, Justice, Armée, Police, etc. Une société « nouvelle » ne le sera réellement que si ces rouages en ont disparu. Que l’action de gouverner soit exercée par une classe au lieu de l’être par une autre, que les lois soient édictées par telle élite législative au lieu de l’être par un corps élu — rien n’est changé à l’essence du fonctionnement du milieu humain.

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LA RELIGION INDIVIDUELLE

Puisque nous ne pensons pas qu’une civilisation soit possible sans une religion — même laïque — politique où économique, faut-il alors jeter le manche après la cognée et reconnaître que, sans religion, toute civilisation est impossible ? Non pas. « Toute civilisation basée sur le social, sur le peuple » faut-il ajouter.

Une civilisation basée sur l’individuel, c’est-à-dire sur l’affirmation constante et persistante de l’unité humaine — créatrice, productrice, consommatrice — et sur la résistance incessante à tous les envahissements, à tous les empiètements du grégaire sur le personnel ; une civilisation conçue sans le peuple, pour ainsi dire, cette civilisation n’a pas besoin de religion. On me dira que lu religion peut être individuelle, mais ces deux mots jurent d’être accouplés. L’étymologie du mot « religion » est « religare »: relier, unir. Religion et individuel, ces deux termes accouplés, sont un paradoxe.

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AU COMMENDEMENT

Je sais bien qu’on peut opposer à la question : « Qui a créé Dieu ? » cette autre question : « Comment la nature at-elle pris naissance ? » Même créerait-on de la vie dans les laboratoires que le problème serait déplacé, rien de plus ni de moins. Toutes les combinaisons chimiques, concevables, toutes les conceptions spiritualistes imaginables aboutissent à une combinaison première à une conception originelle, postulant un antécédent. Découvrirait-on cet antécédent qu’en même temps que sa découverte Se poserait le problème de l’antécédent qui l’a précédé ! Toute cause postue une cause antérieure. « Au commencement nulle Cause n’existait. Au commencement était Dieu, la Vie, l’Infini, Ce qui est, Ce qui n’a ni commencement ni fin…» définitions aussi vagues, pompeuses, qu’incompréhensibles à mon pauvre esprit fini, hélas { O laissez-moi me retirer, non plus cette fois dans ma tour d’ivoire, mais dans un agnosticisme prudent, seule attitude compréhensible du Sage devant l’ignoré ou l’inconnaissable.

L’agnosticisme, au moins, a cela de bon qu’il n’a jamais empêché amant de la vie de vivre l’heure présente dans toute son intensité.

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CHRISTIANISME ET NON-RÉSISTANCE

On prétend que le principe de la non-résistance a triomphé au moment où le christianisme a été reconnu comme religion d’Etat. C’est inexact. Le jour où le christianisme a remplacé le paganisme comme religion officielle, il es devenu un instrument de gouvernement, c’est-à-dire d’oppression, comme les hérétiques n’ont pas tardé à s’en apercevoir. Ce qui s’est produit alors, c’est l’absorption du christianisme par l’Etat, qui avait intérêt manifeste, en présence du succès et de l’extension de la religion nouvelle, à lui enlever tout caractère d’opposition, de péril pour les institutions établies. Mais jamais le triomphe du christianisme, sous Constantin par exemple, n’a impliqué le triomphe du principe de la « non-résistance au mal par la violence ». Tout au contraire.

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DÉTERMINISME, DIRIGEANTS ET RESPONSABILITÉ

Puisque nous sommes détermines par le milieu, paf l’ambiance — physiologique, psychologique, météorologique, sociale ou autres — pourquoi rendre un individu responsable de ses actes ? Pourquoi ne pas rejeter la responsabilité sur l’environnement ? J’avoue que le problème est complexe, d’autant plus qu’il est tous aussi possible pour un individu d’outrer la tendance d’un milieu donné que d’y résister. Mais jamais vous ne parviendrez à rejeter sur un milieu tout entier la responsabilité d’actes commis par des êtres qui interprètent avec une rigueur excessive la volonté, ou préviennent les désirs, des dirigeants dudit milieu. Car vous savez, instinctivement, qu’il est possible aux hommes investis de fonctions d’autorité d’être plus ou moins sévères ou cruels dans l’exécution des mandats qui leur sont confiés, d’orienter les majorités dans une direction plus ou moins oppressive.

Il est impossible, en fait, de ne pas faire retomber la responsabilité sur les conducteurs qui abusent de leur pouvoir pour faire régner l’arbitraire ou la coercition, peu importe qu’ils soient les porte-parole ou les représentants du troupeau social qu’ils mènent ou qui les à choisis. On se sent instinctivement guidé par l’espoir d’un relâchement et on en revient à cette idée très simple : que la disparition du chien enragé qui barrait le chemin rend celui-ci praticable.

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IRRÉEL ET RÉEL

Si insensées, si chimériques, si délirantes, si invraisemblables que paraissent les créations de notre imagination, il n’en est pas une qui n’ait à sa source un fait ou un événement réel. L’irréel n’est qu’une déformation du réel.

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ANTI-RÉVOLUTIONNAIRE ?

Hostile à la révolution. Pourquoi donc ? Je suis curieux et je n’ai aucun intérêt, mais aucun, à la persistance du vieux monde. Je ne demande pas mieux que de le voir s’en aller en pièces, crever enfin. Mais je veux une révolution qui soit autre chose qu’une oscillation du pendule humain vers la gauche ou la droite politique ou sociale, une oscillation qui diminuera d’ampleur pour en revenir au point mort. Je m’insoucie d’une révolution faite par les bêtes du troupeau social et qui ne réussira (?) qu’à condition qu’elles soient parquées, marquées, menées, enrégimentées. Le lendemain de la révolution les retrouvera bêtes de troupeau comme la veille. Le beau résultat !

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TRAVAIL LIBRE OU TRAVAIL FORCÉ

La civilisation du passé, celle de l’avenir se relativent à la façon dont s’est accompli ou s’accomplira le travail — ou il sera libre ou il sera forcé. A travail libre correspond une mentalité de créateurs, d’artistes, de chercheurs, de novateurs, d’expérimentateurs, de différenciateurs, de non-conformistes, de libre-échangistes. A travail forcé correspond une mentalité de manœnvres, de traditionnalistes, de misonéistes, d’uniformistes ,de conformistes, de protectionnistes. A travail libre : génie, talent et originalité. A travail forcé : savoir-faire, habileté et routine.

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LE TALENT, LE GÉNIE DANS LA SOCIÉTÉ MODERNE

Dans nos piteuses sociétés, on place le génie créateur, le talent original d’un homme bien au-dessous de son conformisme social. Peu importe que vous soyez un poète remarquable, un grand artiste, un littérateur sortant de l’ordinaire, un philosophe aux conceptions hardies et neuves, un critique mordant, érudit et profond, un anticipateur à la vision plus haute et au verbe plus franc que ceux qui l’entourent — peu importent votre valeur et votre effort. Toute la question est de savoir si vous vivez de façon conforme à la moralité édictée ou inspirée par les dirigeants et ceux qui leur emboîtent le pas. Dans l’affirmative, on vous reconnaîtra du génie, du talent, fussiez-vous même un peu charlatan. Dans a négative — c’est-à-dire si vous ne pouvez justifier de moyens d’existence très légaux ou que, pour obtenir votre pain, vous ayez recours à des expédients — dans la négative, on vous refusera un cerveau créateur, on vous niera tout esprit d’originalité. Vous aurez beau avoir une valeur dix fois supérieure aux célébrités estampillées officiellement, vous ne vaudrez rien si votre « moralité » est de mauvais aloi.

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LA CLIENTÈLE

On ne se demande pas si une production trouvera des débouchés ou s’écoulera en raison de son originalité, de son bon conditionnement, de son utilité. On se demande tout simplement si elle « prendra », toute abstraction étant faite de sa valeur intrinsèque ou de la peine qu’elle a coûté. La clientèle, le goût du public.… Voilà ce qu’il s’agit de gagner, de concilier, d’attirer, de s’attirer. Et réussir constitue la science du vendeur : fabricant, commerçant, marchand, éditeur, maître de pension. Aussi, dans tous les domaines, les bourreurs de crânes ont-ils le dessus.

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LA DÉCADENCE DES SOCIÉTÉS

J’entends dire que les sociétés antiques sont tombées en décadence parce qu’elles étaient basées sur l’esclavage. C’est une erreur. Ces sociétés ont simplement péri parce qu’elles étaient parvenues au terme de leur existence. Le prolétariat est la forme contemporaine de l’état social appelé « servage » au moyen âge et « esclavage » dans l’antiquité et dépend des conditions économiques du milieu humain actuel. De même que les civilisations féodalo-chrétiennes et hispano-islamiques du moyen âge ont succombé, les civilisations basées sur l’industrialisme, la puissance de l’argent, l’exploitation du travail du producteur au profit du détenteur de capitaux espèces ou outils — ces civilisations s’éteindront dès qu’elles auront épuisé leurs capacités de résistance contre les influences qui les minent, les réactions qui les attaquent, et n’attendent que leur ruine pour donner naissance à de nouvelles formes de civilisation… Les civilisations naissent, croissent, ent, déclinent, périssent selon un rythme dont la mesure dépend de l’amplitude de leur déterminisme social.

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MISÈRES DE LA LOGIQUE

Je lis que la caractéristique du dégénéré c’est qu’il passe sans transition du désir à l’acte. Adieu, spontanéité charmante et primesauterie alerte : vous êtes l’apanage des dégénérés. Et toi, poète qui saisissais ton stylet et tes tablettes dès que l’impulsion te poussait ; et vous, délicieux amants, à qui une seule rencontre suffisait pour vous jeter franchement dans les bras l’un de l’autre, vous n’êtes que de vils dégénérés. Mais salut à vous, à imaginateurs de mortiers de 420, de projecteurs, de gaz asphyxiants ou de torpilles pour sous-marins ; des années et des années, vous avez pâli sur des formules pour mettre au point vos inventions ; à force de recherches patientes, vous avez réussi ; vous voici dans toute votre gloire, juchés sur un himalaya de cadavres el de mutilés. Vous êtes de ceux qui n’avez pas passé sans transition du désir à l’acte… O misères de la logique !

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SUR LES PROJETS DE RÉNOVATION

On reproche aux « doctrines », aux « revendications », aux « aspirations » plus ou moins saturées d’Individualisme ou qui s’en réclament de conserver une apparence vague, floue. Du moment qu’un projet de rénovation ou de transformation humaine renonce, pour s’établir, à l’emploi de la violence, de la coercition, il est nécessairement un peu flottant. En ne comptant pour passer dans la pratique que sur une modification de la mentalité du milieu, il se dépouille de tout caractère de fixité, de rigidité. Qu? peut dire si, au moment où les mentalités seront transformées à un point tel qu’elles permettront à un projet de ce genre de s’appliquer, ce projet lui-même ne péchera pas par son insuffisance et n’apparaîtra pas comme rétrograde aux esprits précurseurs ?

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L’ÉTAT MODERNE

Depuis que l’Industrie et les Finances jouent le premier rôle dans l’Etat, le but de celui-ci est devenu d’accaparer les matières premières de grande nécessité, telles que le coton, le fer, le
pétrole, la houille, etc. La pensée maitresse de tout gouvernement, c’est, dans ce domaine, d’évincer la concurrence et de contraindre les autres agglomérations humaines à être tributaires des fabrications, des manufactures sises sur le territoire dont il oriente les destinées ; quand la possession de ces matières premières lui fait défaut, l’effort gouvernemental vise alors à mettre les concurrents en état d’infériorité en cas de conflit impliquant recours aux armes. De quelque façon qu’on l’envisage, cet effort de chacun des Etats tend à acquérir une situation privilégiée… Supposez un instant que l’effort des dirigeants ait tendu vers la recherche de procédés permettant de remplacer par un équivalent tel tissu, tel métal, tel combustible, rendant par suite possible de se passer du produit que veut jalousement garder pour lui tel territoire qui le possède au dedans de ses limites… le risque de la guerre s’éloigne immédiatement… Mais le risque de la guerre ne rentre-t-il pas dans les moyens de gouvernement des Etats d’aujourd’hui ?

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DIEU ET LA GUERRE

Comment être intelligent et ne pas comprendre que la guerre — et spécialement la dernière guerre — a proclamé la faillite de la religion, de toutes les religions ? A moins que l’on ne considère comme le châtiment de nos « péchés » les épouvantables hécatombes qui ont marqué la grande mêlée et les raffinements de barbarie scientifique qui la rendront à jamais célèbre — à moins que l’on ne considère la guerre que comme un appel de Dieu, un appel suprême destiné à rappeler à lui créatures désobéissantes ? Je ne conçois pas comment ceux qui pensent ainsi se rendent pas compte du dégoût dont ils nous remplissent pour leur idole.

Sans doute la guerre — il en est de même de tous les fléaux, de toutes les catastrophes — a amené une recrudescence de superstition. Mais s’imaginer qu’elle puisse conduire un être intelligent à acquérir ou à retrouver la foi en Dieu, c’est sottise pure. Ce que je vais dire est peut-être un lieu commun, mais pour croire en ce dieu-là, il faudrait admettre qu’il existe quelque part — comme directeur moral du système solaire — une entité incarnant la méchanceté dans ce qu’elle a de plus ignoble.

Il n’y a pas même à soulever ici des problèmes de théologie transcendentale, à dire par exemple : comment Dieu qui laisse faire le mal et ne l’empêche pas, peut-il être toute bonté et tout amour ? Comment Dieu peut-il être tout puissant, puisque prévoyant la guerre, il n’a su ou pu l’empêcher ? Non, il suffit d’un moment de réflexion pour se rendre compte que si un tel dieu existait ce serait le dernier des misérables ou le premier des criminels, puisqu’il laisserait s’entr’égorger — tout en pouvant intervenir — des milliers d’êtres dans la fleur de leur jeunesse et des milliers d’êtres qui n’avaient jamais demandé à naître sur la terre — sa création.

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DU BIEN ET DU MAL

Pour comprendre l’évolution de la morale grégaire ou sociale, il est indispensable de se souvenir que le bien est synonyme de « permis » et le mal de « défendu » Un tel — raconte la Bible — « fit ce qui est mal aux yeux de l’Eternel », et cette phrase se retrouve stéréotypée en de nombreux passages des livres sacrés des Juifs, qui sont aussi ceux des chrétiens ; il faut traduire : Un tel fit ce qui était défendu par la loi religieuse el morale telle qu’elle était établie pour les intérêts de la théocratie israélite… Dans tous les temps et dans tous les grands troupeaux humains on a toujours appelé « mal » l’ensemble des actes interdits par la convention, écrite ou non, convention variant selon les époques ou les latitudes. C’est ainsi qu’il est mal de s’approprier la propriété de celui qui possède plus qu’il n’en a besoin pour subvenir à ses nécessités — qu’il est mal de tourner en dérision l’idée de Dieu ou ses prêtres — qu’il est mal de nier la patrie, d’entretenir des relations sexuelles avec un consanguin très rapproché. Comme la défense toute seule ne suffit pas, la convention non écrite se cristallise en loi dont la fonction est de réprimer.

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UNE CONCLUSION

M. Le Dantec, savant areligieux et officiellement athée a rendu son âme. non au diable, comme on le pourrait croire, mais à Dieu… C’est du moins la conclusion à tirer de son enterrement à l’église de Montrouge… Je vois d’ici la grimace de Saint-Pierre forcé de recevoir au Paradis l’auteur de « l’Athéisme », du « Conflit », de la « Mécanique de la Vie », de tant de livres où il bataillait, parfois avec entêtement, contre le dogme ecclésiastique et l’inconsistance spiritualiste.. Mais trêve de plaisanteries | Ne trouvez-vous pas que ces conversions posthumes — et je songe à Rémy de Gourmont — jettent un jour pitoyable sur la faiblesse de ces hommes qui après avoir ébranlé, sinon détruit la foi en maints de leurs lecteurs, n’ont même pas la force de caractère d’obtenir des leurs de ne point les faire mentir, à l’heure dernière, à une activité de tant de lustres.

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FAUT-IL UNE RELIGION POUR LE PEUPLE ?

Faut-il une religion pour le peuple ? Voici le grand problème que se sont posé, qu’ont dû sans doute se poser un jour ou l’autre tous les réformateurs, tous les novateurs, tous les initiateurs. Et quand j’écris « une religion », je n’entends pas seulement une croyance en un être surnaturel, en un esprit suprême directeur du Cosmos ou surveillant général de la marche de l’évolution, y imposant finalement sa volonté. Je n’entends pas un culte, un ensemble de rites et de cérémonies mettant en relations la créature et le créateur, l’humain et le divin. Je donne au vocable « religion » une signification plus ample, plus vaste, et je pose ainsi la question: « Faut-il aux collectivités humaines une doctrine d’ensemble, universelle, catholique, qui relie entre eux les membres de l’humanité — une doctrine qui se concrétise, qui s’exprime en une collection de commandements, de règlements, acquise, de « vous faire valoir » selon vos aptitudes et vos aspi-de formules purement laïques ; qui possède une morale, un code de règles de conduite accepté d’un bout du monde à l’autre — une doctrine qui présente ou enseigne un idéal à atteindre le plus tôt possible, ou plus tard, par étapes ? Ou encore un idéal invariable ? Faut-il pour le peuple une religion politique ou économique, dont les prêtres portent le nom de délégués, fonctionnaires, administrateurs ?

On sait que les doctrinaires politiques et socialistes de toutes les écoles ont répondu affirmativement. A mon tour, je répondrai : « Si l’on veut que le peuple demeure un troupeau, si l’on veut qu’il reste maniable et réquisitionnable à merci, qu’il ait pour raison d’être ou pour fin d’accomplir les desseins ou de mettre en pratique les conceptions de ses pontifes politiques et économiques : oui, il faut une religion pour le peuple ». En effet, il n’est pas possible de réaliser une conception politique où économique unique, mondiale ou internationale, si le peuple n’est ni docile, ni souple — disons le mot, s’il est ingouvernable.

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ENCORE LA RELIGION POUR LE PEUPLE

L’essence de toute religion est de pouvoir être conçue, comprise, pratiquée socialement, en masse, universellement. C’est seulement quand l’unité humaine se différencie du peuple par sa pensée, par son initiative, par sa façon de se comporter individuellement, qu’on commence à mettre en doute l’utilité de « la religion pour le peuple ».

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SE FAIRE VALOIR

« Humiliez-vous. Soyez humbles. Courbez-vous sous la volonté du Maître des cieux et de la terre ». — Voilà tout le christianisme: Je vous propose, non pas d’être des suffisants, des fats où des prétentieux, mais de travailler à acquérir une notion acquise de « vous faire valoir » selon vos aptitudes et vos aspirations. Dressez-vous de toute votre hauteur. Si vous vous courbez parce que la porte n’est pas assez élevée, faites-le en vous révoltant en votre for intime et redressez-vous une fois l’huis franchi — à moins, si les « ondit » vous laissent froids, que vous ne préfériez passer par la croisée.

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CEUX QUI PAIENT

L’enfant Jésus échappe à Hérode et le tyran, pour se venger, ordonne qu’on tue tous les enfants de moins de deux ans qui se trouvent à Bethléem et sur son territoire. Qu’importe que es innocents paient pour les coupables !

Ainsi ont agi, avant ou depuis Hérode, tous les hommes d’Etat, tous les politiciens. Ils se vengent sur ceux qui n’y sont pour rien de la peur que leur ont causée ceux dont ils redoutent l’influence.

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DIEU N’EXISTE PAS

Non ! le monde moral, le monde spirituel, Dieu, n’existent point. Ce sont des idées abstraites, un produit, un résultat de l’activité ou de l’effort cérébral. Cela ne veut pas dire, hélas ! que ces abstractions ne vivent pas à l’état de fantômes intellectuels, qui hantent les profondeurs d’une pensée qui ignore où ne sait pas encore créer d’autres images ou imaginer d’autres représentations pour expliquer ou matérialiser quelques-unes de ses aspirations.

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JÉSUS DISAIT

Jésus disait : Votre Père qui est dans les cieux fait lever son soleil sur les bons comme sur les méchants,

Je dis : La nature dispense l’utile comme le nuisible, aux bons comme aux méchants. Mais qui est bon, et qui est méchant ? Quelles choses sont véritablement utiles et quelles choses sont véritablement nuisibles ?

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DIEU : UNE INVENTION DES PRÊTRES

Ce qui existe est partout et en tout. Et partout et dans tout, on trouve ce qui existe, sous une forme ou sous un aspect quelconque. Dans ce qu’on dénomme « bien » comme dans ce qu’on qualifie « mal ». Ce qui existe est aussi bien à l’œuvre dans l’acte de l’épervier qui se précipite sur un poussin que dans le geste spontané d’un homme se jetant à l’eau pour sauver un enfant qui se noie, dans l’acte d’un impulsif qui violente une fillette que dans la pensée d’un chercheur découvrant un sérum capable de guérir une maladie contagieuse. Il n’y a pas de problème du mal. Dans ce qui existe, le Bien et le Mal sont inclus. Il y a des actes, des pensées, des mouvements, des gestes qui nous sont utiles, qui nous sont nuisibles, qui sont superflus — soit individuellement, soit grégairement, selon le point de vue auquel on se place. Dieu tout amour, toute bonté, toute perfection, est une création, une invention des prêtres et des moralistes, une représentation idéalisée de la Morale religieuse et légale.

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ILLÉGALISME BIBLIQUE

Afin de contraindre les Égyptiens à laisser sortir les Israélites de leur contrée, Jéhovah fait mourir les premiers-nés de tous les Egyptiens et les premiers-nés de tout leur bétail, comme si tous ces petits de femmes. de vaches, de chèvres et d’Anesses étaient pour quoi que ce soit dans l’oppression dont avaient à se plaindre les Hébreux. On comprend que les oppresseurs aient ensuite consenti à se laisser dépouiller de leurs bijoux, et joyaux d’or et d’argent, car 1e peuple élu ne quitte pas l’Egypte les mains vides sur le conseil de l’Éternel, naturellement. Ah | compagnons, la belle manifestation de reprise collective !

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DU LIBRE EXAMEN

On appelle Libre examen une méthode d’investigation applicable à tous les problèmes qui sollicitent l’attention des hommes — et quel que soit le domaine de l’activité humaine où ils se posent — laquelle méthode repose sur un examen rationnel et impartial de toutes les questions qu’elle approfondi, un examen libéré de toute considération aprioristique, c’est-à-dire ne tenant aucun compte des dogmes, préjugés, conventions, institutions ou traditions, de quelque ordre que ce soit.

Il ne s’ensuit pas qu’en ce qui concerne certaines questions controversées, la méthode de libre examen ne puisse aboutir à unie conjecture ou à une hypothèse. Certes, il manque à l’homme force connaissances, non seulement pour se faire une idée exacte des mouvements, des énergies, des forces cosmiques, mais encore — par ignorance de tous les éléments déterminants — pour porter des jugements exempts d’inexactitudes, soit sur des phénomènes d’ordre purement telluriques, soit sur la marche de l’évolution des milieux ou des individus. Or, la caractéristique de la méthode de libre examen, c’est qu’elle conduit, dans ce cas, quiconque s’en sert loyalement, à présenter ses déductions ou ses opinions pour ce qu’elles sont : des hypothèses ou des conjectures que l’avenir confirmera ou infirmera.

Il peut même arriver que la méthode de libre examen n’aboutisse pas, pour une même question posée à plusieurs personnes, à une solution identique. Il y a, en effet, dans la sphère de l’abstrait, de l’intellectuel, des mœurs, voire dans la sphère économique, des problèmes dont la solution dépend du tempérament de l’individu qui s’entreprend à les résoudre. Scrutées à la lumière du libre examen, il est des questions qui comportent plusieurs réponses,

La méthode appliquée ordinairement par les hommes d’Etat ou les hommes d’Eglise à l’examen des questions que pose l’évolution humaine est limitée au contraire par les dogmes, les préjugés, les conventions, les institutions d’ordre religieux ou laïque, moral où légal, intellectuel ou éducationnel, etc. — que leur réponse ne peut jamais transgresser. C’est pourquoi il est faux de parler de libre examen quand il s’agit d’Etat ou d’Eglise.

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UNE CONTRADICTION APPARENTE

Il semble curieux, au premier abord, que les bourgeois qui admettent fort bien qu’on réquisitionne toutes les forces vives d’un territoire pour la défense de ce qu’ils dénomment la « patrie », montrent tant d’hostilité lorsqu’il est question d’appliquer le même procédé à l’ordre de choses économique. Ils acceptent fort bien qu’on arrache à ses occupations ordinaires, que dis-je, qu’on fasse fi des opinions d’un être humain, qu’on violente ses convictions, qu’on le force à coopérer à des actions qu’il réprouve en son for intime, qu’on le contraigne à se battre contre des hommes, ses semblables, qui ne lui ont jamais nui personnellement, dont le seul malheur est d’être menés par des privilégiés qui ont des intérêts contraires à ceux des privilégiés qui le mènent, lui. Ils acceptent tout cela, et les sanctions cruelles qui frappent les récalcitrants. Mais que, pour parvenir à ce que chacun consomme ou ait accès à la possibilité de consommer selon son effort ou ses aspirations, il soit question de mobiliser bon gré mal gré, toutes les aptitudes, toutes les capacités — ces mêmes bourgeois crient à la tyrannie. A vrai dire, la contradiction n’est qu’apparente. Lorsque les bourgeois approuvent les réquisitions inférentes à l’état de guerre — même quand c’est au détriment passager de leurs intérêts — c’est parce que la survivance de la convention ou du préjugé « patrie » implique le maintien du régime d’exploitation de l’homme par le Privilège ou le Monopole, Qu’au contraire, sous une forme ou une autre, la possibilité soit offerte à chacun de satisfaire ses besoins, de consommer selon ses appétits, en dehors de tout privilège où de tout monopole, ce sera le glas de leur domination.

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L’ŒUVRE INFAME

Les Gouvernements qui connaissent l’horreur des groupements avancés pour les délateurs se sont toujours efforcés de jeter le doute sur certains agitateurs qu’ils considéraient comme dangereux pour le maintien de l’ordre établi. Il en coûte si peu à un ministre ou à un chef de police, non pas de déclarer mais de faire soupçonner, que tel ou tel est un agent à ses gages, d’autant plus que c’est chose pratiquement impossible à vérifier.

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