Flowers of Solitude… — Chapter V — Art and Literature

CHAPITRE V

Art et Littérature

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L’ART POUR L’ARTISTE

Qu bien l’art pour l’artiste. Ou bien l’artiste pour l’art. Ou bien l’œuvre d’art où l’artiste a décrit, dessiné, buriné sa vision intérieure, dans laquelle il a versé le contenu de son imagination ou de ses espoirs : l’œuvre d’art acte de création. Ou bien l’œuvre d’art au but utilitaire, l’œuvre d’art-éducation propagande — l’œuvre d’art-prostitution. Ou bien l’art pour l’artiste — car l’art n’existe pas sans l’artiste — l’art comme outil, comme instrument de révélation individuelle, comme véhicule de la manifestation des émotions et des sensations les plus intimes. Ou bien l’artiste pour l’art, — l’artiste devenant le domestique d’une formule, le serviteur d’une technique, un manœuvre plaçant le fini d’exécution avant la sincérité d’impression. L’artiste pour l’art — l’artiste poursuivant un but « social », écrivant, peignant, gravant pour gagner autrui, pour le convaincre, pour le persuader, l’artiste sacrifiant sa sincérité de perception au désir, à la nécessité d’être compris par le non-moi… Je dis : non ! l’art pour l’artiste ou rien…

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L’ŒUVRE D’ART

Mais qu’est-ce qu’une œuvre d’art ?

Un poème, un chaudron, une statue, une cuvette dont le créateur s’est exprimé dans toute la probité de son âme — n’importe quel objet visible, tangible, palpable, qui porte la marque d’un effort tenté en vue de réaliser une conception originale — un acte de sincérité.

On peut posséder à fond la technique d’un art et demeurer un insincère — c’est-à-dire écrire, peindre, sculpter pour faire de l’effet, escalader les échelons de la renommée, gagner de l’argent ; autrement dit être tout le contraire d’un artiste.

D’ailleurs on peut être un très grand artiste et n’avoir jamais produit une œuvre d’art ; en d’autres termes, on peut rester un rêveur — un artiste intérieur toute sa vie.

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LE BON POÈME

On m’a posé il y a quelques jours cette question : — « Qu’est-ce qu’un bon poème ? »

J’ai répondu : — « Celui où le poète s’est réellement extériorisé, insouciant des règles de prosodie ou de la technique versificatoire. »

Et qui me convaincra de manque de goût ?

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LE RATÉ

Derrière le critique d’art, de poésie, de littérature, il me semble toujours voir grimacer le raté. Je ne parle pas ici du critique qui critique « quant à soi » — je parle du critique qui veut poser à l’éducateur de foules où au grand homme de cénacles.

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LA VIE : UN ÉPANOUISSEMENT

Je plains ceux qui contraignent leur tempérament. Ce ne sont jamais que des caricatures ou des comédiens (dans le mauvais sens du terme). Lis arrivent au terme de leur existence ayant passé toute leur vie à se comprimer, non point à s’épanouir. Ils n’ont jamais été des individualistes, des artistes. La vie individuelle — cette œuvre d’art — est en effet un épanouissement et non une compression.

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LE TOUR PERSONNEL

Tout ce qui se dit et s’écrit a déjà été exprimé ou à peu près. Cela est vrai ; hors le domaine des découvertes purement scientifiques, il y a peu de pensées fondamentalement originales. Quelque chose cependant demeure à part : c’est la façon, le tour personnel donné à la phrase. Il en est des coups de plume comme des coups de pinceau — certains demeurent inimitables.

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SUR LE THÉATRE, L’ART DRAMATIQUE, LA CHANSON POPULAIRE, etc.

Il y a deux façons de concevoir le théâtre et de faire mouvoir les personnages sur la scène.

La première consiste à choisir des personnages symbolisant des « vertus » ou des « vices », à les douer des caractéristiques que la tradition ou le sentiment public leur attribue, puis à les promener à travers certaines circonstances historiques ou un milieu social spécial : ces personnages se meuvent indépendamment de l’auteur, du dramaturge, dont le rôle se réduit à les dépeindre avec plus ou moins de chaleur, de couleur, de passion. Il les présente avec plus de savoir-faire que d’originalité, il les entoure d’une mise en scène plus ou moins absorbante, Le succès des pièces dont les personnages sont ainsi conçus dépend, en général, autant de cette mise en scène, des effets de langage ou de diction dont se servent les acteurs que de la fidélité avec laquelle ces personnages typifient la « vertu » ou le « vice », la « qualité » ou le « défaut » qu’ils ont mission de représenter.

L’autre façon consiste à présenter des personnages qui incarnent des personnalités et non des abstractions — des personnages conçus par l’auteur, nés dans sa pensée et s’y mouvant. Peu importe qu’il les crée entièrement ou qu’il ait recours à des documents pour les situer den un milieu social ou historique donné, ils ne symbolisent plus une « vertu » où un « vice » spécial. Ils
sont tels que le veut le déterminisme personnel dont l’auteur, leur créateur, les a doués. Ils sont ambitieux ou désintéressés, perfides ou courageux, parce que c’est dans leur nature — autrement dit : parce que c’est ainsi que les a” voulus leur auteur. Ils sont antipathiques ou sympathiques à cause de leurs gestes ou de leurs dits, non parce qu’ils symbolisent l’antipathie ou la sympathie. L’auteur se dépeint en eux. Ce sont bien ses créatures. Elles traduisent ses observations, ses aspirations publiques et souvent secrètes. Il raconte comment il aurait agi se trouvant dans les conditions où il a voulu que ses personnages évoluent, quelles circonstances il aurait fallu pour qu’il triomphât ou cédât la place. La mise en scène n’est alors qu’un complément — ce que sont les illustrations à un roman — et le métier — il en faut au théâtre — ne consiste plus qu’à rendre la pièce jouable devant un publie, et à la faire jouer par des acteurs adéquats.

Les pièces où les personnages typifient une « vertu » ou un « vice » ont ceci d’ennuyeux qu’elles tiennent le spectateur deux heures durant sous la suggestion de l’invraisemblable. Dans la vie réelle, on n’est pas tout le temps hypocrite, intrépide, dévoué, méchant ou débonnaire. Le plus courageux a ses petits moments de lâcheté, et le plus hypocrite se montre de temps à autre véridique. On n’est pas du matin au soir le Cid, Tartuffe, Néron, Polyeucte, Horace, Phèdre. Il y a des moments où « l’on fait relâche ». Autrement, ce serait si fatigant qu’on ne tiendrait pas six mois de suite.

Ce qui s’applique aux créateurs, aux auteurs dramatiques, vise également les acteurs. Lorsqu’ils symbolisent une « vertu » ou un « vice », ils ne jouent pas un rôle vivant : ils représentent une abstraction: ils sont la vérité, le mensonge, l’orgueil, le sacrifice. Lorsqu’ils incarnent au contraire « un personnage » leur rôle est tout autre : c’est un individu doué de vie réelle, avec ses triomphes et ses échecs, qu’ils présentent au public. Le succès de l’acteur ne dépend plus alors de la fidélité à une interprétation classique, mais de l’originalité — je veux dire de la sincérité — de son jeu.

Qu’est-ce qu’une chanson populaire ? — Est-ce ce genre de poésie facile, plus ou moins brouillée avec le Code poétique et que comprend, s’assimile, absorbe avec un minimum d’efforts cette « catégorie » sociale qu’on dénomme peuple ? (Entre parenthèses, on suppose « le peuple » généralement illettré, doué de sentiments tranchés, vifs, élémentaires, par contraste avec « l’élite » qu’on imagine raffinée, lettrée, ornée de sentiments artificiels). Mais cette définition pèche par manque d’exactitude, puisque des fragments d’opéra où d’opéra-comique, qui n’étaient écrits que pour des « dilettanti » parviennent à s’acclimater dans la masse et lui deviennent familiers, bien que nécessitant pour être assimilés un certain effort d’intelligence. On pourrait donc étendre la définition de la chanson populaire, et écrire : c’est toute poésie dont les paroles ou la mélodie — où les deux ensemble — touchent, émeuvent, font vibrer, satisfont la sensibilité des masses ; excitent, impressionnent la nervosité des multitudes.

On pourrait souhaiter que l’on réservât le qualificatif de chansons populaires à celles composées ou écrites par des « gens du peuple »— et il y eut des gens du peuple qui furent des chansonniers. Mais les chansons les plus populaires, celles qui se sont conservées pendant un certain temps dans la mémoire des classes populaires, n’ont pas été imaginées par des « gens du peuple » proprement dit. Leurs compositeurs ou auteurs ont une instruction primitive supérieure à celle de la masse, ou ils se sont plus tard adonnés à des études qu’ignore en général le populaire, sont devenus — par rapport à leur milieu — des « intellectuels ».

J’appelle chansonnier populaire le poète qui se transporte, par l’imagination ou l’observation, dans le peuple, au cœur de la catégorie sociale vers laquelle l’attirent sa sympathie, ses affinités, sa curiosité peut-être, C’est selon qu’après les avoir recueillis, il traduit ou décrit le plus fidèlement, le plus sincèrement, les gestes, les besoins, les aspirations, les espoirs, les joies, les souffrances de ce qu’on appelle « la classe populaire » — qu’il est plus ou moins un « chansonnier ».

Je ne fais jamais entrer en ligne de compte, quand j’écris ou discute de vive voix la production intellectuelle, le mercanti qui produit pour satisfaire aux exigences d’une clientèle, qui fait du théâtre, de la chanson, du roman, parce que cela lui rapporte de meilleures journées que de travailler à la fabrication des apéritifs ou à non des champignons. 1 n’existe pas pour moi. S’il y s un genre d’exploitation répugnant, c’est celle des arts our des lettres : ô le dégoûtant métier !

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LE PLAGIAIRE

« Je ne puis être un maître du premier coup ». — Non, mon ami, tu ne peux être un maître du premier coup. Et je ne te demande point d’être un maître : je te demande d’être toi-même, c’est-à-dire original. Ta prose (?) et tes vers (?) sont purs démarquages. Je ne te reproche pas de n’avoir pas assez lu, mais d’avoir trop lu. Si encore tu te contentais de démarquer des auteurs peu ou point connus ; mais, malheureux, il s’agit d’écrivains tombés dans le domaine public, qu’on peut se procurer pour quelques décimes chez le premier libraire venu, dont les œuvres sont dans toutes les poches. Cesse d’écrire pendant quelques mois, pendant quelques années ; recueille-toi, isole-toi. Alors, à ta persévérance tu jugeras de ta sincérité.

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JE ME SOUVIENS

« Quand mon livre sera paru ! » — On a toujours un livre à faire paraître, quand on est jeune et qu’on n’a pas encore lu.

Je me souviens, il y a trente ans, avoir composé une pièce de théâtre en cinq actes et en vers, s’il vous plaît. Ça se passait aux Indes et il était question de je ne sais plus quel rajah en révolte contre les Anglais et follement amoureux — cela va sans dire — d’une princesse prisonnière de ses ennemis. J’ai lu et vu depuis jouer des pièces de théâtre dignes de ce nom… Comme ce que j’écrivais me paraît aujourd’hui mal construit, peu scénique, inepte….

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LA MANIE D’ÉCRIRE

Il y a des gens que tourmente la manie d’écrire à ce point que ceux qu’ils bombardent de leur « copie », finissent, en une heure de lassitude, par se laisser attendrir et « pour leur faire plaisir » insèrent — en la retouchant — une quelconque pièce de vers, où un quelconque morceau de prose de leur crû. Sont-ils trop peu intelligents pour s’en apercevoir ou trop peu fiers pour ne point regimber sous l’insulte ? — En quoi, dans l’un ou l’autre cas, peuvent-ils figurer parmi les nôtres ?

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L’ART ET LA CIVILISATION

La Civilisation est-elle nécessaire à l’art ? Lui est-elle nuisible ? Et d’abord qu’est-ce que la civilisation ? Faut-il entendre par là une collectivité d’être humains vivant sous l’empire de lois semblables, pratiquant la même religion et la même morale, acceptant que le caractère des règlements qui les régissent comporte des sanctions à l’égard de ceux qui les violent ? Ou s’y résignant ? Une civilisation consiste-t-elle en une collection d’institutions coercitives et en un développement d’activités — parallèles ou concurrentes — politiques, intellectuelles, économiques ? Les caractéristiques des civilisations sont-elles l’existence de l’Etat, du Gouvernement, d’une administration d’ordre civil, militaire, judiciaire, fiscal ou autre — intervenant dans la vie des habitants d’un territoire quelconque — d’une superficie restreinte ou d’une étendue immense ? Si je ne me trompe. ce sont bien là les traits auxquels on reconnait la civilisation ?

Eh bien, en toute sincérité, on ne peut prétendre que ce mode de civilisation pratiquée — avec des différences de détail inhérentes aux lieux et aux époques — par les anciens et les modernes, ait été défavorable ou nuisible à l’éclosion et à la production des manifestations artistiques.

Par contre, l’absence de toute civilisation — l’état de nature — ne s’est guère montrée propice à l’art, force est bien de le constater.

Veux-je dire par là qu’une civilisation étayée sur d’autres fondements que la domination des plus forts, des plus riches, des plus astucieux sur les faibles, les déshérités de la fortune — ou que la suprématie des majorités sur les minorités — ou que l’adoption d’un identique statut légal, moral, économique ou autre par un milieu social donné — veux-je dire par là qu’une civilisation autrement conçue et réalisée n’aurait pas suscité d’autres manifestations artistiques que celles que nous avons sous les yeux ou dont nous conservons les restes ? Point du tout. Il est plus que probable qu’à une civilisation autre auraient répondu un art et une littérature différents. Mais je maintiens que dépeindre ou décrire ce qu’auraient pu être ces manifestations artistiques ou littéraires est simplement faire œuvre d’imagination.

On a prétendu que notre civilisation contemporaine — mécanique et industrielle — implique antagonisme avec les manifestations artistiques de l’Antiquité gréco-latine, du Moyen Age et de la Renaissance ; j’ai entendu des esprits très cultivés affirmer que l’activité des laboratoires, la production mécanique, le travail en usine, l’industrialisme sont défavorables à l’art.

Et je me suis demandé si les hauts fourneaux gigantesques, les navires qui mesurent plusieurs hectomètres de longueur, les puits d aération géants, les générateurs et les transporteurs de force motrice de toute espèce ne sont pas à la civilisation, au dedans de laquelle nous évoluons, ce que les obélisques, les colosses, les pyramides étaient à la civilisation égyptienne, par exemple ? Qui peut dire si les peintures d’un Corot, d’un Millet, d’un Whistler, d’un Pissaro ; les sculptures d’un Pradier, ‘dun Rude, d’un Barye, d’un Rodin — je cite des noms qui me viennent sous la plume — no sont pas des anachronismes qui n’ont rien de commun avec un art adéquat à la civilisation contemporaine ? Construire des arènes ou des aqueducs, bâtir des cathédrales en mettant à contribution tout le génie ou tout le génie ou tout le talent donc un siècle était capable, ces œuvres étaient en rapport avec la civilisation romaine ou moyenâgeuse. Fabriquer, perfectionner, mettre au point des engins destinés à transmettre à distance — sur et sous terre, dans les airs, sur et sous l’eau — une énergie motrice est faire une œuvre d’art en rapport avec la civilisation mécanique et industrielle de nos jours. On me dira que cette civilisation-là est une mégère, une ogresse ; qu’elle maintient le despotisme, le paupérisme, le militarisme et tant d’autres institutions sous leur aspect le plus brutal. Je le sais bien et je la hais, cette civilisation… Une autre civilisation, ignorant les grandes agglomérations — les villes tentaculaires — fondée sur l’artisanat, la production individuelle au sens anarchiste du mot aurait abouti à des manifestations artistiques bien différentes, j’en suis convaincu.

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DE LA PRODUCTION INTELLECTUELLE

Produire cérébralement en toute indépendance, comme si on se trouvait en pleine nature, sans se soucier si l’on sera suivi ou non par une clientèle de lecteurs. Produire, le cerveau libre, parce que cela vous convient, c’est-à-dire parce que vous êtes déterminé par désir ou par goût. Produire en opposant son déterminisme personnel au déterminisme général. Produire ainsi, tous les écrivains proclament qu’ils le font, mais combien sont prêts, dans la pratique, à présenter toute leur pensée lorsque surgit la crainte de perdre leurs lecteurs.

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DE L’ART, DU CORPS ET DU VÊTEMENT HUMAIN

Faire du dessin, de la peinture, de la sculpture sans connaître l’anatomie du corps humain, c’est bâtir une maison sans employer le fil à plomb, Il est nécessaire que, sous les plis de la draperie, on devine des membres, de la chair, la saillie des muscles, si on ne veut pas créer des êtres de rêve ou hors nature. Sinon, l’art n’est plus vie ni vérité : il n’est plus que fantasmagorie. Si déformées que soient les parties du corps recouvertes par les vêtements, elles sont de la chair, sillonnée par les veines, enveloppant les os. Tout cela doit se sentir, se pressentir dans un tableau, dans une statue. C’est un corps que représente l’artiste, non pas un bloc de coton, de laine ou de je ne sais quelle matière confectionnée dont émergent une tête et des extrémités de membres.

Il est un peu hasardeux d’affirmer que le vêtement contemporain — paletot et pantalon, jupe et corsage — rentre pour une très grande partie dans la déformation du corps humain. Il est tout aussi hasardeux d’affirmer que tant que l’on a porté une tunique, une toge ou un peplum, le corps ne s’est pas déformé. J’aurais bien voulu voir les corps des esclaves athéniens ou ceux des îlotes lacédémoniens. Je crois qu’ils pouvaient, en fait de déformations, rivaliser avec le corps du mineur ou celui de l’ouvrière de fabrique contemporains. ?

D’ailleurs, par les découvertes faites au cours de maintes fouilles, nous savons que les élégantes compatriotes des Hélène, des Sapho, des Aspasie se servaient de corsets et d’ingrédients destinés à réparer « des ans l’irréparable outrage » ; les femmes grecques qui avaient allaité plusieurs enfants ne devaient plus posséder la fermeté de contours qui caractérise la Vénus de Milo!

Si l’on admet que l’art signifie vie et vérité, on aboutit à cette conséquence qu’à moins d’être des menteurs, les artistes devraient représenter le corps humain tel qu’il est, avec les altérations qu’il subit du fait de la déformation professionnelle, de l’existence vécue dans les cités surpeuplées, dans les taudis désolés, dans la misère. Pourquoi dissimuler les tares corporelles, fruit de la civilisation industrielle que nous subissons ? Pourquoi ne représenter toujours que des athlètes ou des oisifs ? A entendre certains admirateurs de l’art antique, la contemplation du « nu » grec (pour ne citer que celui-là) n’éveille qu’un sentiment absolument « pur ». Tandis qu’on ne pourrait jeter les yeux sur une représentation contemporaine du nu sans qu’il se produise une excitation d’ordre sexuel. Eh bien, il est infiniment probable que ie nombre vraisemblablement élevé de beaux corps qu’on rencontrait chez les anciens — chez ceux qui n’étaient pas des manœuvres — résultait de la suggestion sexuelle qu’exerçaient des êtres nus ou dont le voile laissait deviner les formes. Il y avait une provocation constante à la génération. Toute la mythologie grecque est là pour montrer que la pureté d’esprit des anciens Hellènes est un mythe. Les Grecs étaient passionnés pour la forme. Etant passionnés pour la forme, ils ne pouvaient être que des sensuels.

Les artistes florentins pensaient que le visage est le miroir de l’âme, les artistes grecs pensaient que c’est le corps tout entier. Voilà ce qui explique la différence qu’on ne peut s’empêcher de remarquer entre lés représentations du corps humain qu’ils nous ont léguées. Le paganisme était tout sensibilité et sensualité. Les Florentins avaient derrière eux les siècles moyenâgeux et leur christianisme prêchant le mépris du corps et le renoncement aux vibrations des sens. On ne se rappelle pas assez que la Renaissance n’a aperçu le paganisme et conçu l’art antique qu’à travers le voile de l’hérédité chrétienne — quatorze ou quinze fois séculaire. Et de cette hérédité, en art comme nous en sommes encore dépendants !

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DE L’INSPIRATION POÉTIQUE

Jamais aucune poésie, la mieux confectionnée qui soit, ne vaut le poème — mal bâti peut-être — où le poète ne comme il le sent, comme il l’a ressenti, un moment de son existence qui l’a impressionné si fortement ou frappé si vivement qu’il éprouve le besoin de l’extérioriser. C’est cette nécessité impérieuse de laisser s’écouler « au dehors » par la voie de la plume ou du chant, ce qui s’accumule « au dedans » qui constitue l’inspiration ou l’impulsion. Je ne prétends pas ici que tout le monde éprouve ce besoin irrésistible d’extérioriser ses impressions, ses émotions, ses sensations — voire ses opinions; je suis au contraire d’avis que ceux qui connaissent ou ont connu cette nécessité ou ce besoin sont en nombre fort restreint ; beaucoup même qui en
écrivent ou en parlent n’y ont jamais rien compris — mais c’est là une digression et je reviens à mon sujet. Donc, je ne crois pas qu’il soit possible d’évoquer chez autrui le souvenir plus ou moins profondément enseveli des heures de jouissance et de souffrance qui l’ont pour un peu de temps arraché au terre-à-terre quotidien — sans avoir expérimenté soi-même les joies, les douleurs, les espérances, les aspirations qu’on décrit.

Sans doute, on peut placer sur les lèvres d’un personnage fictif le récit du moment de bonheur qui vous a ravi, les instants de désespoir qui vous ont torturé. Sans doute, on peut faire exprimer à un être, imaginaire de pied en cap, les espérances qui à de certaines périodes de votre vie, ont précipité la circulation de votre sang, les perspectives qui ont surexcité votre activité cérébrale. Mais c’est votre expérience que, sous un masque emprunté, vous exposez, vous livrez à ceux dont le tempérament vibre à l’unisson du vôtre.

Je n’’ignore pas qu’on me reprochera d’ériger en système l’autobiographisme, peu importe. Prenez garde de ne pas confondre l’artificiel avec l’art et de prendre une perruque pour une chevelure naturelle. Quiconque fait métier d’exprimer ou de chanter ce qu’il n’éprouve, ne sent, ne pense — celui-là n’a, selon moi, aucun titre au qualificatif d’artiste ou même d’artisan intellectuel ; il est tout au plus un manœuvre, une façon de marionnette.

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L’ART ET LES MONSTRES

« Du jour où l’on a admis que l’art est la manifestation de la vie, on arrive à ne réserver son admiration que pour l’anormal dans l’humanité — pour les monstres. » Non point. Non pour le monstre qui n’est qu’une production de la nature, à laquelle production le monstre n’a eu lui-même aucune part. Ceux auxquels nous réservons notre intérêt, ce sont ceux qui se conduisent ou se sont conduits de façon à détacher de façon originale leur personnalité colorée sur le fond gris et monotone de la médiocrité conventionnelle ; ceux qui y sont parvenus par l’effort de leur volonté et par la culture de leurs dispositions primitives. Le grenadier géant, le nain de l’impératrice d’Araucanie, la femme à barbe, l’homme à la tête de veau, n’ont besoin d’aucune initiative pour se distinguer de l’ensemble humain. La nature les a créés tels quels.

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L’ART « POUR MOI »

« L’art pour l’artiste » ? — Mais j’appelle artiste tout être qui vibre devant une œuvre d’art qui lui plait. Toute œuvre d’art lancée par son producteur dans le domaine public — par conséquent soumise à mon appréciation si elle tombe sous mes yeux, — ne me sera une œuvre d’art que si elle m’émeut. Il m’importe peu qu’elle ait ému ou repoussé mille critiques d’art — mérité le blâme ou l’approbation du public artistique. Elle me laissera froid comme le marbre, ou exaltera mon imagination, faisant battre mes tempes ou bouillir mon sang. Et selon qu’elle aura l’un ou l’autre effet sur ma constitution, ce sera ou ce ne sera pas, pour moi, une œuvre d’art.

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LA PERFECTION DANS SON ŒUVRE

Poursuivre la « perfection » dans son œuvre ne révèle pas toujours un esprit créateur, un tempérament initiatif. Cela dénote d’excellentes, de précieuses qualités de savoir-faire, — cela démontre qu’on est un ouvrier qualifié, accompli. Pour moi, c’est la force, c’est la puissance, c’est l’originalité que je réclame dans une œuvre, non point le fini dans les détails et une préoccupation constante, étouffante du fini dans la forme. Je demande à un ouvrage qu’il me fasse penser, réfléchir, qu’il émeuve ma sensibilité au point de m’arracher des larmes, qu’il mette ma compréhension à l’épreuve qu’il soulève en moi un ouragan de contradictions. Je veux voir dans toute production un essai, un échantillon, une ébauche, non point une pièce définitive, hors concours, tellement fouillée, raffinée, que le producteur ne la dépassera, ne la surpassera plus ; qu’elle est à la fois l’alpha et l’oméga de son œuvre.

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INGÉNIOSITÉ ET GÉNIE

L’ingéniosité est au génie ce que le savoir-faire est au savoir.

INGENUITY AND GENIUS

Ingenuity is to genius what know-how is to knowledge.

LE PROTESTANTISME ET L’ART

Le Protestantisme est-il hostile à l’Art ? Est-il exact qu’en pays protestant un mouvement analogue à la Renaissance n’eût pu éclore ? On a répondu par l’affirmative. Mais là encore, la question a été mal posée. Posons-la sous une autre forme. Les climats septentrionaux sont-ils ou non favorables au développement du sentiment, à la culture artistique ? Le nord de l’Europe, l’Asie septentrionale — dans les circonstances les plus favorables — auraient-ils jamais pu donner naissance aux êtres qui ont conçu et réalisé les manifestations artistiques de l’Europe méridionale et de l’Orient ? Les pays où ne fleurissent ni le myrte, ni l’oranger, ni le palmier, ni le lotus, auraient-ils jamais pu susciter les chefs-d’œuvres d’architecture monumentale, de peinture, de sculpture, de musique, etc., qui ont été la conséquence des civilisations méditerranéennes, cis et même transgangétiques ? Il n’y a point de doute que la forme de la religion ait influencé la production artistique jusqu’à la fin du XVII: siècle, comme on ne saurait nier que la constitution économique des sociétés humaines influence l’art à partir du XIXe siècle. Mais il n’y a point à douter non plus qu’à chaque climat correspond une forme de religion. Les nuits si richement étoilées de la Chaldée, de la Médie, de l’Egypte font comprendre la religion astronomique des « initiés » de ces pays. Le climat facile de la Grèce et de l’Asie mineure donne la clé de cette religion qui déifiait les forces naturelles. Le ciel pur et la riche végétation des pays du midi de l’Europe occidentale font comprendre le paganisme et son héritier le catholicisme, plus sombre dans la péninsule ibérique qu’en Italie ou dans le Sud de la France. Comme les steppes de l’Europe orientale font comprendre le christianisme mystique et rêveur des pays slaves — le climat brumeux de l’Angleterre, de la Hollande, de l’Allemagne du Nord, de la Scandinavie donne la clé des succès du Protestantisme. On peut affirmer, sans guère se tromper, que là où le soleil n’est pas voilé par les nuages, on aime la couleur, le son, la forme — même dans leurs exagérations.

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LES INFLUENCES CLIMATÉRIQUES ET L’ART

Donc, la forme de religion, les manifestations artistiques, les circonstances économiques des différents peuples sont en relation effective avec les climats des territoires où ils ont leur habitat. Pourtant, il faut se garder de généraliser trop vite. La verte et brumeuse Irlande est catholique, la Pologne également et les adeptes du catholicisme sont nombreux en pays batave, La Hollande, l’Angleterre comptent des peintres de premier ordre. Je n’ai pas besoin de parler des églises et des beffrois dont le moyen âge a semé l’Europe du Nord. Et personne n’ignore que les populations de l’Europe septentrionale ont non seulement beaucoup de goût pour la musique, mais qu’il sort de leur sein des compositeurs des plus remarquables. Pour porter une appréciation exacte d’ailleurs, il faudrait savoir avec certitude quel a été le berceau des races qui habitent le Nord de l’Europe. Si les ancêtres de certaines d’entre elles provenaient de contrées méridionals, rien d’étonnant à ce que, par atavisme, elles aient conservé une vision de la vie ensoleillée et fleurie. Dans la production littéraire et artistique des nordiques, il serait nécessaire de délimiter quelle est l’œuvre des immigrés, quelle est celle des autochtones ; quelle est la part des croisements entre ceux-ci et ceux-là… Tout ceci considéré, on ne se trompe guère en posant comme règle générale que l’autochions du nord, dans sa production imaginative, est plus sombre, plus renfermé, plus chez soi, plus vie intérieure, plus confortable, moins sensualiste et « far niente » que l’autochtone du midi.

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DU PARTICULARISME

Il est vrai que le particularisme — sous la forme de dialectes ou de coutumes provinciales, ou locales — est généralement le compagnon de l’esprit de clocher, de l’étroitesse d’imagination, de la superstition, du jugement à court rayon. Mais à force de s’ingénier à parler une même langue, universelle ou presque, à s’habiller de la même façon, à sucer le lait d une même culture, à fabriquer en séries les utilités nécessaires à l’habitat, on en vient à régresser jusqu’à une uniformité monotone et languissante, une conformité de mœurs et de produits qui fait de chaque être humain l’exemplaire d’un même cliché.

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L’INDIVIDUALISTE EST UN ARTISTE

L’individualiste est celui qui se préoccupe en premier lieu de sculpter sa propre personnalité, C’est un artiste. Il envisage la vie, sa vie, comme une œuvre d’art, comme une statue où un tableau qu’il n’a jamais fini de polir, de tailler ou de retoucher, quelles que soient la perfection ou la mise au point des ébauches ou des exquisses déjà achevées. Il en est ainsi dans le domaine de la production manuelle — l’Individualiste n’est pas un ouvrier — un exécuteur — mais un artisan — un créateur. Le rêve d’une Société Individualiste n’est possible qu’à la condition que ses constituants soient, à tous les points de vue et des artistes et des artisans, ce qui est tout le contraire de la tendance grégaire actuelle.

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LES INTELLECTUELS

Nous devons beaucoup aux « intellectuels », c’est-à-dire à ceux qui ont fait des choses de l’Intelligence la grande affaire de leur vie — sans jamais faire de « l’Intellectualisme » un synonyme d’arrivisme ou de complaisance à l’égard des bergers ou du troupeau social. Ils nous ont ‘beaucoup appris. Plus que cela. Ils ont contribué à susciter en nous le désir d’être une personnalité pensent par et pour nous-mêmes

Mais ils nous doivent beaucoup, en revanche. Combien d’intellectuels ne seraient jamais sortis du cadre restreint où ils vivotaient si nos milieux, nos journaux, nos revues ne s’étaient point intéressés à ce qu’ils écrivaient ? On a déjà fait la remarque qu’ils oubliaient volontiers cet appui prêté au moment du besoin lorsqu’ils avaient franchi le cap des difficultés et voguaient sur la pleine mer de la notoriété… Il est vrai que nos milieux ne se sont jamais attendus à être récompensés pour l’assistance fournie à des hommes dont ils croyaient utile de diffuser la production cérébrale, ceci dit pour éviter tout malentendu…

Cependant, ne serait-ce que par pudeur ou par dignité, certains de ces « intellectuels » auraient gagné à éviter qu’on leur reprochât un oubli trop désinvolte du passé.

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OPINIONS CONTRADICTOIRES

Entre les enfants de lits différents, il y a des divergences marquées. Entre pensées émises à des époques différentes et sous des influences intellectuelles diverses, il peut arriver qu’il y ait contradiction marquée. D’où il suit qu’on ne peut en vouloir à un penseur d’émettre des opinions contradictoires différentes selon les divers moments de la vie intellectuelle.

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DICTATURE INTELLECTUELLE

Parce qu’il ne vous plaît pas d’insérer la rectification que nous vous avons fait tenir sur tel exposé d’une thèse nôtre, que nous jugions inexacte, vous nous renvoyez à « notre journal ». Ce procédé n’est pas seulement contraire à la bonne confraternité qui lie tacitement entre eux les journaux combattant même ennemi, mais il est de nature à nous porter tort dans l’esprit des lecteurs qui ne lisent que votre périodique. Nous ne vous avions pas demandé de faire aucune allusion à nos thèses spéciales et voici que nous n’écrivons pas pour écrire, nous aimons les idées que nous exposons et nous souffrons quand on les présente déguisées, déformées, falsifiées. Sans doute, si tous nos lecteurs lisaient votre périodique, si tous vos lecteurs se procuraient le nôtre, il n’y aurait pas grand mal. Mais ce n’est pas le cas. Les lecteurs de votre feuille ne sont pas familiers avec les thèses que nous exposons et c’est nous nuire auprès d’eux que de les présenter autrement que nous les concevons. Je vous ai vu protester contre un président d’Assises retirant la parole à un accusé. Et vous aviez raison. Le fait qu’on l’accuse — et peu importe l’inculpation — met l’accusé en situation de réclamer la faculté de se servir de tous les arguments possibles pour se défendre. Si vous ne voulez pas entendre des paroles de défense qui vous blessent, ne le traînez pas devant les tribunaux. Nous nous trouvons quelque peu dans la même situation à l’égard de vos lecteurs devant lesquels vous avez pour ainsi dire traîné nos thèses. Ne nous empêchez pas de les défendre devant eux ou n’y faites pas allusion. Si vous entravez notre défense, si vous nous empêchez de rétablir la conception, pour nous erronée, que vous en avez fournie, vous ne faites ni plus ni moins que tous les étrangleurs de pensée de tous les temps : de la dictature.

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