Flowers of Solitude… — Chapter VI — The Anarchist Individualist and Their Inner Life

CHAPITRE VI

L’Individualiste anarchiste et sa vie intérieure

CHAPTER VI

The Anarcist Individualist and Their Inner Life

LA LIBERTÉ, MÈRE DE L’ORDRE

La liberté, mère de l’ordre : c’est Proudhon qui écrivit cela, si j’ai bonne souvenance et l’individualiste anarchiste Tucker reprit cette phrase dont il se servit en guise d’exergue tout le temps que dura son journal « Liberty ». L’anarchie mère de l’ordre, vous voulez rire ? Que non ! Les plus amoraux, les plus asociaux, les plus alégaux des individualistes anarchistes peuvent s’associer pour un temps et une besogne déterminées, passer contrat dans ce sens et se fixer certaines directives, établir certains statuts en vue de mener à bien la tâche qu’ils ont pris à cœur d’entreprendre… Mais alors où est la différence avec le contrat social qui nous régit ? Vous parlez sans vous rendre compte de vos paroles. Le contrat, les statuts, les directives de l’association individualiste anarchiste sont volontaires, vous êtes libres de vous y joindre ou de vous en tenir à l’écart. Dans tous les temps et dans tous les lieux, aucune autorité, aucun Gouvernement, aucun Etat anarchiste ne vous forcera à en faire partie. Et si voulant rester isolé, vous ne participez pas naturellement aux bénéfices ou aux produits de l’association, nul des individualistes anarchistes qui en font partie ne songera à vous excommunier de l’anarchisme.…. Voilà où git la différence entre la société archiste et l’association ou le milieu anarchiste : il ne s’impose pas à vous tandis que la société autoritaire, elle, vous englobe de force en son sein, vous oblige à subir ses lois, ses coutumes, ses habitudes, ses traditions, etc. Le désordre archiste c’est le contrat social obligatoire, l’ordre Le désordre archiste, c’est le contrat social obligatoire ; l’ordre qui ne lie et retient que ceux qui l’acceptent pour le temps et le dessein qu’ils se proposent et résiliable dans les conditions qu’ils arrêtent avant de se mettre à l’ouvrage. Suis-je assez clair ?

TRANSLATION

L’HOMME DANGEREUX

On me qualifie d’homme dangereux. Les gouvernants, les magistrats et la police s’accordent pour m’attribuer ce vice. Ou cette vertu. Car on n’est pas bien fixé. En effet, je n’ai jamais porté d’arme sur moi. Je n’aime pas les rixes. Je professe une horreur marquée pour le règlement à coups de poing des litige et des contestations. Tout cela n’empêche pas que les autorités me qualifient d’« homme dangereux ». Je n’ai jamais profité de la misère privée ou publique pour spéculer sur la détresse de qui que ce soit. L’idée ne me serait jamais venue à l’esprit d’utiliser une calamité ou une catastrophe de grande ou de petite envergure pour améliorer ma situation pécuniaire. Je n’ai pas tiré avantage de quelque grand égorgement international pour fournir d’engins meurtriers ou de denrées de basse qualité, les malheureux que les grands manieurs d’argent sacrifient à leurs convoitises. En les faisant payer cinq ou dix fois leur valeur, bien entendu, Je ne me suis pas édifié une fortune sur les cadavres ou sur les ruines, J’avoue humblement que l’audace, la rouerie, l’astuce indispensable m’eussent fait défaut au moment d’agir si mon cerveau déboussolé en eût conçu la pensée. Je n’en suis pas moins un « homme dangereux ». Il est vrai que je ne professe point sur la vie et à l’égard des conventions sociales les opinions de MM. les politiciens et de MM. les policiers. Il est vrai que j’appelle les gens et les choses par leur nom. Je traite d’exploiter quiconque prélève un bénéfice sur le travail des déshérités dont ses privilèges lui permettent de louer l’effort. Je traite d’assassin quiconque fait s’entretuer ses semblables pour retenir un profit que la libre concurrence menace de rogner. Je nourris une haine tenace et sincère contre qui fait métier de meneur et métier de suiveur, métier de commandeur et métier d’obéisseur. Ils me répugnent tous, du premier magistrat de la République au dernier des gardes champêtres. Je considère comme nuisible qui use d’autorité ou qui l’exerce. Je le clame à haute voix. Je fais fi de l’établi, du traditionnel, de l’orthodoxe. Je ne crains pas de l’afficher. L’opportunisme me répugne. C’est ce que ne pardonnent pas ni ceux qui régentent, ni ceux qui oppriment. Et c’est pourquoi je figure sur la liste des « hommes dangereux ».

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ÉTIQUETTE ?

Individualiste anarchiste, je choisis, j’ai choisi « l’étiquette » anarchiste parce que cela me faisait plaisir, mais aussi après l’avoir raisonné. Mis cette étiquette d’anarchiste n’est pas seulement une étiquette, elle est une affirmation et une définition par elle-même, dont ne saurait être ignorant aucun de ceux qui ont étudié tant soit peu la sociologie ou qui ont fréquenté des anarchistes en chair et en os.

Anarchiste est une étiquette (de la même famille, étymologiquement parlant, que hiérarchie ou ethnarchie, par exemple) qui est aussi une déclaration : une déclaration que pour vivre isolément ou en association, pour produire ou pour consommer, pour apprendre ou pour enseigner, pour exister et pour évoluer dans tous les domaines — il n’y a pas besoin d’autorité gouvernementale, il n’y a pas besoin de l’Etat. Les Gouvernants l’ont tellement compris qu’ils ont édicté contre les anarchistes des lois restrictives spéciales, des lois dites « lois scélérates ». Tous les gouvernements, jusques et y compris le gouvernement de l’élite du prolétariat.

Les dictionnaires indiquent pour le mot anarchie et par extension « désordre, confusion ». Mais il est facile de se rendre compte que c’est relativement à la façon d’enseigner gouvernementale qui veut faire prédominer l’idée que sans Etat il n’est que désordre.

Un artiste, un littérateur qui ne se prostitue pas, n’est concevable qu’anarchiquement, c’est-à-dire en dehors de la tutelle ou de la protection, ou de l’injonction gouvernementale ou étatiste — c’est pourquoi l’artiste ou l’écrivain indépendant qui emploie le mot anarchie ou anarchiste au sens de l’enseignement officiel m’est incompréhensible.

Label?

An anarchist individualist, I choose, I have chosen the “label” anarchist because it please me, but also after reasoning about it. But this anarchist label is not just a label. It is an affirmation and a definition by itself, of which no one could be ignorant if they have studied the slightest bit of sociology or have spent time with flesh-and-blood anarchists.

Anarchist is a label that is also a declaration: a declaration that — in order to live in isolation or association, to produce or consume, to learn or to teach, to exist and to evolve in all domains — there is no need of governmental authority, there is no need for the State. The rulers have understood this so well that they have enacted special laws restricting the anarchists, the so-called lois scélérates. And this is true of all governments, up to and including the government of the proletarian elites.

The dictionaries indicate for the word “anarchy” and its derivatives “disorder, confusion.” But it is easy to see that this reflects the governmental method of teaching, which wants to promote the idea that without the State there is only disorder.

An artist, a literary person who does not prostitute themselves is only imaginable anarchically, outside of governmental or statist tutelage, protection or orders — and that is why an independent artist or writer who uses the words anarchy or anarchist in the official sense is incomprehensible to me.

ALÉGAL

Un individualiste anarchiste est toujours un alégal, la légalité étant une des occasions qui permet à l’autorité de manifester son existence. Qu’est-ce que l’autorité gouvernementale sans les sanctions légales ? Une entité, comme la divinité, aussi inopérante, aussi inefficace, aussi fantomatique. Plus aucun respect de la légalité, personne pour faire respecter la loi et l’autorité n’existe plus.

ALEGAL

An anarchist individualist is always alegal, legality being one of the occasions that allows authority to manifest itself. What is governmental authority without legal sanctions? An abstraction, like divinity, as ineffective, as inefficient and as spectral. With no more respect for legality, respect for the law is impossible and authority no longer exists.

QUELQUES DÉFINITIONS

Il y a des gens qui confondent amoral et immoral, alégal et illégal, asocial et asociable et ces gens-là, sans plus, de qualifier l’anarchiste d’immoral, d’illégal, d’insociable. Cela prouve qu’ils n’ont rien compris au concept anarchiste. Un anarchiste est toujours forcément amoral, parce qu’il ne saurait admettre un étalon de morale courbant tous les tempéraments sous une même éthique — tandis qu’être immoral, c’est simplement se déclarer ennemi de la morale, donc la reconnaître, à la manière dont les sataniques reconnaissent l’existence de Dieu. Un anarchiste est nécessairement alégal, il ne peut admettre aucune lol, aucun recueil de lois dont il n’aurait pas discuté les articles et qui lui serait imposé par un milieu (ou ses représentants) dont il ne fait pas partie — un illégal, c’est tout simplement un adversaire de la loi actuelle parce que cette loi le gêne, et non pas de tout étalon légal. Un anarchiste est conséquemment asocial, il n’admet pas d’être incorporé dans une société humaine malgré lui, contre son consentement, à l’encontre de son désir de ne point participer à ses charges et à ses bénéfices ; prétendre qu’un anarchiste est forcément asociable, insociable, c’est proférer une niaiserie ; à moins de natures exceptionnelles, les individualistes anarchistes les plus farouches sont toujours prêts à s’associer pour un temps et une besogne déterminés, à passer des accords et à souscrire des contrats résiliables, selon préavis, et dans tous les domaines de l’activité humaine, avec ceux de leurs compagnons avec lesquels ils se sentent des affinités d’un genre ou d’un autre.

SOME DEFINITIONS

There are people who confuse amoral and immoral, alegal and illegal, asocial et asociable et ces gens-là, sans plus, de qualifier l’anarchiste d’immoral, d’illégal, d’insociable. This proves that they have understood nothing of the anarchist idea. An anarchist is certainly always amoral, parce qu’il ne saurait admettre un étalon de morale courbant tous les tempéraments sous une même éthique — while to be immoral is simply to declare oneself the enemy of moral, thus to recognize it, in the way that satanists recognize the existence of God. An anarchist is necessarily alegal; they can accept no law, no collection of laws the articles of which they have not discussed et qui lui serait imposé par un milieu (ou ses représentants) dont il ne fait pas partie — un illégal, c’est tout simplement un adversaire de la loi actuelle parce que cette loi le gêne, et non pas de tout étalon légal. Un anarchiste est conséquemment asocial, il n’admet pas d’être incorporé dans une société humaine malgré lui, contre son consentement, à l’encontre de son désir de ne point participer à ses charges et à ses bénéfices ; prétendre qu’un anarchiste est forcément asociable, insociable, c’est proférer une niaiserie ; à moins de natures exceptionnelles, les individualistes anarchistes les plus farouches sont toujours prêts à s’associer pour un temps et une besogne déterminés, à passer des accords et à souscrire des contrats résiliables, selon préavis, et dans tous les domaines de l’activité humaine, avec ceux de leurs compagnons avec lesquels ils se sentent des affinités d’un genre ou d’un autre.

UNE HUMANITÉ INDIVIDUALISTE ?

Naturellement. Le propre de la propagande individualiste, telle que nous la comprenons, c’est de créer un état d’esprit qui non seulement admette la coexistence d’une multitude d’associations de tous genres et de toute importance, composées d’individus réunis par affinités, mais encore la possibilité d’existence, hors de ces associations, pour des individualités ou des personnalités isolées, sans que jamais ces associations cherchent à dominer ces individus isolés, ou familles isolées, ou vice versa, c’est-à-dire à leur imposer en aucun cas la théorie ou la pratique de leurs points de vue économiques, intellectuels, philosophiques.

Voilà notre humanité, individualiste, à nous ! L’unique où nous pourrons nous développer à notre aise.

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DE LA BRUSQUE RUPTURE DU CONTRAT

Dans un milieu où la brusque rupture du contrat ne comporte aucune sanction disciplinaire ou pénale, on n’empêchera jamais un humain — mème en lui supposant une mentalité exceptionnelle — de rompre le contrat qu’il aura souscrit, fût-ce dans la plus complète des indépendances de situation et d’esprit. Non seulement parce qu’il sera convaincu qu’il y a avantage « matériel » momentané ou durable pour lui à le faire, mais encore parce que continuer à s’y soumettre lui paraîtra de nature à le diminuer. Il est évident, cependant, que plus sera conscient le sentiment qu’un être humain possèdera de sa dignité et plus il hésitera à rompre sans préavis le contrat qu’il aura souscrit. Ceci dit, dans un milieu semblable à celui que je viens de désigner, sous une forme ou sous une autre, l’assurance ou le garantisme est indispensable. Tout en respectant l’autonomie de l’individu, sa pratique pare aux conséquences, aux aléas de la brusque rupture du contrat. Elle fait davantage : elle empêche que ne reparaisse le système d’intimidation et de répression qui caractérise le contrat social actuel.

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SUR LA VIOLENCE

La question de la violence n’est pas résolue, du tout, en ce qui concerne sa valeur comme facteur d’anarchisme. Il est indubitable que la violence a servi les desseins de l’archisme, sous ses divers aspects. Mais on ignore absolument si elle servira les buts de l’anarchisme. Voilà le problème et il faut le creuser à fond. Aucun anarchiste ne saurait nier que la violence engendre la violence et que l’effort nécessaire pour se mettre à l’abri des réactions, des représailles des violentés perpétue un état d’être et de sentir qui n’est pas favorable à l’éclosion d’une mentalité anti-autoritaire, Faire violence, c’est faire autorité, il n’y a pas à sortir de là. Un milieu sans autorité ne peut se concevoir et exister que s’il est accepté volontairement et de bon cœur Par ceux qui le constituent ; dès qu’il y a contrainte ou obligation, il n’y a plus d’anarchie.

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LE FORUM ACTUEL

Pendant longtemps encore les destinées individuelles se joueront et se décideront sur « la place publique ». Et la place publique de nos jours, c’est cet immense forum que constituent les débats du Parlement, les séances des tribunaux, les discours des gens incarnant l’autorité, les articles « de fond » de le demi-douzaine de quotidiens qui dirigent, « font » l’opinion publique. La place publique c’est cette tribune où se succèdent les déclamations ronflantes, les phrases redondantes, les périodes à effet, dont il ne reste rien une fois qu’on les a analysées, disséquées. C’est là, grisés par les flonflons de cette « musique de cirque » intellectuelle qu’est le bavardage parlé ou écrit des rhéteurs de la politique, c’est là que les hommes en immense majorité se forment une opinion qu’ils affirment, sans hésiter, « person-douzaine de quotidiens qui dirigent, « font » l’opinion publique, quelqu’un s’en va, s’enfuit par une rue écartée, dans l’espoir que loin du vacarme de la foire aux mots-principes, il se fera une opinion à lui, une opinion qui satisfasse son tempérament et qui résiste au silence de la réflexion. Et il se produit ceci : ou le dégoût du tumulte des phrases d’autant plus sonores qu’elles ne veulent rien dire n’a été que passager, et l’ennui de la solitude fait bien vite retourner à ce qu’il avait vomi ce révolté d’un instant ; ou bien sa volonté de déterminer soi-même son opinion est la plus forte et elle résiste à la sécheresse de l’isolement. Il y a sur la planète un Individu de plus.

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L’ASSOCIATION VOLONTAIRE

Un individualiste anarchiste, s’il est sociable, est toujours un asocial, car les sociétés humaines que nous avons connues jusqu’ici ont toujours été un moyen pour l’autorité de rendre manifeste sa présence. Les sociétés actuelles sont basées sur un contrat social imposé, qu’on ne peut résilier ou rompre sans être châtié, puni, mis en état d’infériorité individuelle, Toute société humaine dont le constituant peut se séparer à son gré, soit pour s’isoler, se joindre à un autre groupement, ou fonder un nouveau milieu, n’est plus une société politique, mais une association volontaire, donc antiautoritaire.

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DANS LA SOCIÉTÉ

L’Anarchiste Individualiste pour de vrai ne s’isole pas autant qu’il semble aux ignorants. D’abord parce qu’il aime la lutte et qu’il a compris que sans lutte il n’est point de vie. C’est ce que lui a enseigné le grand livre de la nature, lu comme il convient. Ensuite parce qu’il tend à se reproduire « intellectuellement », à faire souche, à se perpétuer, c’est-à-dire à prolonger son « moi » le plus loin et le plus longtemps possible. Par instinct. Et c’est encore ce que lui a Enseigné le grand livre de la nature, sur autre plan. On peut comprendre un séjour plus ou moins long dans un lieu de repos ou de refuge — colonie ou milieu libre — on le comprend pour quelques mois, une, trois, dix années peut-être. Mais la place de l’anarchiste individualiste me semble être dans la société, sans en être, bataillant côte à côte avec ceux de son espèce. Il est bien de bâtir une tour d’ivoire, mais c’est à condition d’en descendre de temps à autre pour faire une promenade en plaine. A demeurer encagé en cellule, au 32e étage, on risque de racornir son cœur, de pétrifier son esprit… « Hors du troupeau… ». C’est vivre aussi en plein troupeau, sans concéder quoi que ce soit à la mentalité grégaire, sans se plier aux convenances moutonnières. L’isolement est souvent une preuve de pessimisme, de résignation, de laisser-aller. Or, l’individualiste est essentiellement un optimiste — il a foi en sa vie : la lutte pour sa joie de vivre ne l’effraie pas.

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L’HOMME NORMAL

Tout observateur un tant soit peu sagace s’aperçoit bientôt qu’il existe chez tout être humain normal une tendance instinctive, — « innée » — à violer la loi, à enfreindre le règlement. J’ajoute même que quelles que soient les qualités « morales » d’un homme, il lui arrive ou lui est arrivé d’agir contrairement aux conventions en vigueur dans son milieu social et cela dans tous les moments de sa vie où il a laissé parler sa nature. Car la soumission à la Loi et l’obéissance au Règlement sont un surajouté, un placage artificiel dont l’homme normal ne tient plus compte dès que son instinct parle le plus fort — il se trouve alors dans la situation de l’homme primitif : plus près de la nature. Et qui vit près de la nature ignore la discipline sociale.

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ANARCHISME ET HYGIÉNISME

Lorsqu’un anarchiste, lorsqu’un révolté fait de la propagande « hygiénique » — culture physique, antialcoolisme, végétarisme, antitabagisme — il est rare qu’il trouve levées contre lui les forces organisées d’autorité ou d’exploitation. C’est si rare même que je n’en connais point d’exemple contemporain. Mais qu’un des nôtres, point abstinent du tout et omnivore, se mette à distribuer la moindre tract « subversif » et voici qu’à l’instant même les chiens de garde de la société se dressent, les crocs découverts.

Je suis bien obligé de conclure que l’organisation sociétaire ne redoute pas l’hygiénisme.

N’allez pas inférer de ce qui précède que je tiens pour l’alcoolisme, etc… Je n’en suis pas consommateur. Mais je prétends que l’anarchisme individualiste n’a rien à faire avec les questions de thérapeutique. Etre anarchiste individualiste, c’est adopter individuellement une attitude négatrice d’autorité devant le vie, devant les institutions, devant les hommes. Ce n est pas autre chose.

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LA LIBERTÉ

Nous ne sommes ni des « métaphysiciens », ni des « hygiénistes », ni des « révolutionnaires », ni des « organisateurs de victoire de classes », — ni des ingénieurs de Cités à venir — nous sommes des êtres de chair, d’os, de muscles et de pensée qui, après réflexion, avons trouvé que la liberté individuelle, même avec les excès qu’elle implique, valait mieux que l’autorité, même avec les bienfaits que cette dernière peut apporter à l’individu, Et ce n’est pas seulement la réflexion qui nous à amenés là, c’est l’expérience.

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EN ÉTAT DE LÉGITIME DÉFENSE

Pourquoi serais-je comptable de mes faits et gestes à autrui unité, ou à autrui-troupeau, puisque je ne demande compte de ce qu’ils font ni à aucun individu ni à aucune aggrégation ? C’est pourquoi, moi et « les miens », nous nous situons en état perpétuel de légitime défense à l’égard de qui nous demande des comptes relativement à nos dits et à nos actes.

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L’AUBE NOUVELLE

Je ne me déclarerai pas content et pourtant je sais que je mourrai avant d’en avoir vu se lever l’aube — je ne me déclarerai pas content tant que pour l’Individu n’aura pas été conquise la possibilité de se désolidariser, à son gré, du Milieu social — étant entendu que cette désolidarisation n’implique ni domination sur ledit Milieu, ni son exploitation ou celle d’une personne quelconque. Je ne le verrai pas, je le sais, mais le pressentiment que c’est là où abordera, après bien des tours, détours et retours, le navire portant la fortune d’une humanité
supérieure — supérieure en ce qu’elle placera au-dessus de tout la possibilité pour l’Individu de disposer, dans la liberté et la réciprocité, comme il l’entend, de son « Moi ».

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LA LIBRE DISPOSITION DE SON PRODUIT

L’individualiste anarchiste entend que le producteur jouisse intégralement ou dispose à son gré, ce qui revient au même, du produit de son travail ou du résultat de son effort. Vous me répondrez que cela n’est pas possible dans un milieu constitué de telle sorte que les outils de travail ou les engins de production sont confectionnés exclusivement en vue de favoriser ou d’intensifier la production multitudiniste, de faire prédominer la production grégaire sur la production individuelle. Je ne le nie pas. Il ne me vient pas à l’esprit de contester la difficulté de réalisation d’un milieu individualiste de grande envergure dans le milieu social actuel. Ce que j’ai dit — et je le renouvelle — c’est que dans l’ambiant social d’aujourd’hui l’individualiste se sent un inadapté (comme dans les autres milieux d’ailleurs). Comme il est persuadé que la tendance à une liberté plus intégrale ne peut se faire jour si « l’être » n’est pas étayé par « l’avoir », il se considère en état de légitime défense ou de résistance, déclarée ou occulte, contre toute organisation sociétaire qui impose au producteur de renoncer à la jouissance ou à la disposition complète du produit de SON effort, du résultat de SON labeur.

L’individualiste est celui qui se préoccupe en premier lieu de sculpter sa propre personnalité. C’est un artiste. Il envisage la vie ,sa vie « comme une œuvre d’art », c’est-à-dire comme une statue, un tableau, une pièce de vers qu’il n’a jamais fini de polir, de tailler ou de retoucher, quelle que soit la perfection ou la mise au point des ébauches où des esquisses déjà obtenues, déjà achevées. Il en est ainsi, et conséquemment, dans le domaine de la production manuelle. L’individu n’est pas un ouvrier — un exécuteur seulement ; mais un artiste aussi, un créateur. Le rêve d’une société individualiste n’est concevable qu’à la condition que ses constituants soient TOUS et à TOUS LES POINTS DE VUE et dans TOUS LES DOMAINES et des artistes et des artisans, jamais des manœuvres ou des automates, ce qui est tout le contraire de l’actuel « esprit de troupeau ».

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LES SANS-AVOIR

Il n’est pas exact de dire que c’est la propriété qui fait le vol. Ce n’est pas a propriété, mais l’absence de propriété. Ce ne sont pas non plus le pain, les pommes de terre ou les pièces de cent sous qui font le vol, c’est parce qu’on manque de pain, de pommes de terre, de vin, d’écus que l’on vole. Rien ne vaut comme s’entendre sur l’exacte signification des mots, des termes, des propositions. Ce n’est done pas parce que la propriété ou le capital existe qu’il y a des « expropriateurs » individuels, mais parce qu’un très grand nombre d’individus sont dépourvus de capital ou de propriété.

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EN SOCIÉTÉ COMMUNISTE

Où s’arrête le droit de disposition de mon avoir dans la société communiste, voilà ce qu’il est très difficile de savoir ? La possession de cette photographie de mon amante, de cette collection de papillons rassemblée par ma sœur, et qu’elle m’a léguée, de ce fauteuil sculpté par un ami qui m’est cher, de ce livre de poésies qui me vient de ma mère, de ces divers objets enfin auxquels je tiens et que j’ai acquis en échange de ma production — cette possession m’est-elle garantie ou une décision de l’administration ou un vote du groupe social auquel j’appartiens pourra-t-il m’en déposséder ? On ne peut pas me permettre la propriété de cette prolongation de ma personne sans l’octroyer à d’autres. Alors ?

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GARDEZ L’ÉQUILIBRE

L’individualiste, tel que je l’entends, ne place pas au premier plan la résolution de la question économique. S’il ne néglige jamais « sa » question économique, la dite question présente tant d’à cotés glissants, qu’à s’en préoccuper trop, l’individualiste risque de perdre l’équilibre. Prenez garde à l’individualiste qui se préoccupe trop de celle question, c’est un mouton où un berger, et nous ne voulons ni de l’un ni de l’autre.

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FORCE PHYSIQUE ET ARRIVISME

On affirme que l’humain vulgaire s’incline devant la force brutale, qu’il admire la vigueur physique, que ses préférences vont à ceux de ses semblables taillés en athlètes. Il y a beaucoup d’exagération dans cette affirmation qui est tout au plus vraie pour les amateurs de culture physique.

Il est vrai que l’humain vulgaire craint, redoute celui qui est plus fort que lui. C’est instinctif. Mais il ne l’admire pas. Il peut le déifier, car « la crainte de Dieu est le commencement de la sagesse », — à en croire les opportunistes de tous les temps — mais inscrire quelqu’un sur le catalogue des dieux et des demi-dieux n’est pas une preuve d’admiration.

Ceux qui ont pratiqué l’humain vulgaire savent que l’homme qu’il admire, c’est le fourbe habile qui réussit, l’homme adroit qui se tire des situations les plus scabreuses sans rien laisser de sa toison aux ronces de la légalité. C’est l’homme qui « roule » son prochain, fait fortune grâce à ses malhonnêtetés, et « s’arrange » pour échapper à toutes les sanctions pénales qui atteignent le voleur grossier ou imprudent. Le véritable objet de l’admiration du public ordinaire, c’est l’arriviste ou plutôt l’arrivé, le parvenu ; celui qui, peu importe les moyens employés, s’est hissé à une situation de richesse qui lui assure une indépendance relative, et lui donne la faculté de se procurer des jouissances auxquelles doivent renoncer le commun des mortels.

De nos jours où c’est l’argent qui confère la puissance et commande le respect, peu importent les outils dont on s’est servi pour en amasser : pince-monseigneur, chalumeau oxhydrique, vol, fraude, mensonge, escroquerie. Pourvu qu’on ait glissé entre les mailles de la répression. Peu importe qu’on ait vilipendé, piétiné, écrasé, trahi ceux qui vous ont aidé à voler ou gagner votre argent, où qu’on ait envoyé ses complices au bagne. L’essentiel est qu’on ait réussi à se tirer d’affaire : oui, qu’on ait réussi. Alors la foule vous salue, chapeau bas, et attend, dans l’admiration, que vous l’autorisiez à recueillir les miettes qui tombent de votre table. Et chacune des unités de la multitude qui vous contemple se dit « in petto » : « Que n’ai-je été assez malin pour en faire autant ? ».

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L’INDIVIDUALISTE ET LA QUESTION ÉCONOMIQUE

L’individualiste n’entend pas que le troupeau solutionne pour lui SA question économique : il veut la résoudre lui-même, par lui-même, pour lui-même. Ne lui inspirent aucune confiance les systèmes qui tendent à remplacer l’exploitation économique de l’homme par son semblable par l’exploitation économique de l’unité humaine, par la collectivité. C’est l’exploitation qu’il faut détruire et non la méthode qu’il faut modifier.

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ON PASSE POUR MYSTIQUE

On passe pour mystique parce que l’on proclame que la Cite anarchiste est ou doit être une expérience, une réalisation extérieure. On passe pour mystique quand on déclare que si les révolutions n’aboutissent jamais là où auraient voulu les conduire leurs initiateurs, c’est parce que les « révolutionnaires » ne sont pas d’abord des « révolutionnaires ». Mon expérience de plusieurs lustres m’a amené à affirmer que vous et moi nous ne réaliserons de « Cité nouvelle » que si elle existe d’abord en nous à l’état latent, c’est-à-dire que si nous nous trouvons dans l’état de mentalité voulu, dans les dispositions sentimentales et pratiques nécessaires pour passer par toutes les conditions indispensables pour tenter et faire réussir l’expérience à fond. S’il n’y a que notre cerveau de touché, si notre sentiment ne l’est pas, croyez-moi, il n’y a rien de fait ou à faire.

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DES ESPRITS « AVANCÉS »

Je me demande souvent si la manie qui prend aux réguliers d’encenser après leur mort les Irréguliers de marque n’est pas due à l’action de je ne sais quel esprit de contradiction malin ou pervers, car il n’est pas de sort plus lamentable que celui des Irréguliers, célèbres ou anonymes. Les arrivés d’entre eux ne sont jamais que tolérés. Quant aux autres, ignorés des Réguliers, c’est à grand peine que les accueillent ceux qui se prétendent favorables aux hors-classe et aux errants ; les sympathiques aux en dehors craignent surtout d’être victimes de leur générosité et on sait que l’amitié la plus robuste ne franchit que rarement les limites du portemonnaie.

Il y a un jésuitisme des esprits « avancés » qui n’est pas moins méprisable que celui des « rétrogrades ». Il consiste à se proclamer l’ami de tous ceux qui se jouent des Codes et se moquent des conventions, à se prétendre solidaire de leurs souffrances ; puis, ceci affiché et connu, à éviter les conséquences désagréables qui découlent de cette sympathie. Personne ne force ces gens à prendre le parti des Irréguliers. Nul ne les oblige à s’en faire l’avocat. Rien ne les contraint à épouser leurs haines ou leurs enthousiasmes. S’ils le font c’est de plein gré. Leurs déclarations peuvent leur procurer certains bénéfices, d’ordre intellectuel ou moral — elles peuvent par compensation, leur amener des inconvénients d’ordre matériel. C’est la logique même.

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BEAUCOUP D’APPELES…

Il en est beaucoup qui ont entendu comme une sorte d’appelles invitant à la vie hors cadre — à la vie irrégulière — qui se sont cru la vocation d’un en dehors, et une fois en plein cœur de cette vie originale et indépendante, se sont demandé comment ils avaient jamais pu la souhaiter. Ah ! voilà la grande tentation !… La vie en dehors ne consiste pas en une sorte de Palais de Délices où toutes choses s’arrangent à votre gré. La « vie en dehors » c’est surtout l’imprévu, l’insécurité, les privations de tout genre, le désert. Le désert dans tout son inconnu, dans toute son aridité… C’est alors que le souvenir monte des jours de la vie régulière, du pain qui ne faisait jamais faute au buffet. Comme on vivotait heureux chez ses parents | Comme on végétait tranquillement dans son emploi, sûr du lendemain ! Ah ! les heures troubles où, dans la balance, les avantages du passé font pencher le plateau au grand désavantage du présent ! On se trouve dans l’état d’esprit des Hébreux pleurant les oignons et les pots de viande de l’Egypte, dans l’état d’esprit de l’Enfant Prodigue se souvenant que dans la maison de son père, les serviteurs ont la nourriture en abondance. N’est-ce pas enfin l’heure de faire machine en arrière, de réintégrer le « bercail », de faire la paix avec la société, de renoncer à la chimère du non-conformisme pour redevenir « comme les autres » ? Si on renonçait à la lecture de ce journal compromettant, à la fréquentation de ce propagandiste que les prisons ont trop souvent hospitalisé? Si l’on abandonnait le sentier épineux de l’autonomie individuelle pour la grande et large route du devoir social ? Combien pèsent peu, à ces moments-là, la joie d’être mis au ban du milieu et la volupté de s’être situé hors du troupeau par-delà ses conventions et ses préjugés.

Et souvenez-vous que c’est le petit, très petit nombre qui ne prête pas l’oreille à la voix de la Tentation.

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ILS ONT ÉTÉ TROUVÉS TROP LÉGERS !

On reproche aux Irréguliers de ne point s’en prendre aux Réguliers, leurs ennemis de toujours. On oublie qu’ils n’ont point accès auprès d’eux. Et que forcer cet accès n’est pas aussi facile que l’imaginent les donneurs de conseils. Dominés souvent par les circonstances, les Irréguliers ne font pas toujours ce qu’ils veulent, ils agissent parfois contrairement à ce qu’ils voudraient et par ces contradictions — ceux dont la porte leur est ouverte sont quelquefois atteints. Il n’y a là rien dont il faille se frapper. Car, tout considéré, il ne s’agit que d’une épreuve destinée à sonder la sympathie manifestée, à découvrir si c’est de bon aloi ou superficiel. Combien, pesés à cette balance, ont été trouvés trop légers…

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L’UN DES NOTRES ?

Verhaeren… l’un des nôtres… chevalier de l’ordre de Léopold, officier de la Légion d’honneur, ami d’un roi et d’une reine… l’un des nôtres… cela me laisse rêveur. Lorsqu’on conduisit Elisée Reclus à certain cimetière de petit village de Flandre occidentale, il n’y avait là ni gendarmes belges, ni piquet de troupes françaises, ni délégation académique, ni personnages officiels. Par là, ce penseur fut bien l’un des nôtres. Tandis que Verhaeren…

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ACCEPTER CHACUN « TEL QU’IL EST »

Tel que je suis. Tel que tu es. Etre accepté, reçu, considéré pour ce que nous sommes, tels que nous sommes, chacun de nous. Ah ! la belle réalisation individualiste. Je sais bien que tu te dis individualiste, que tu le proclames, que tu l’affiches. Un peu indiscrètement parfois. Je sais que tu soutiens de ta bourse les activités individualistes, alors qu’il en est tant qui se contentent de l’approbation verbale. Je n’ignore pas que tu frémis de la tête aux pieds lorsqu’il est question devant toi de la prédominance du social sur l’individuel. Que tu bondis lorsqu’on fait mine de soutenir l’idée de l’exploitation de l’homme par le milieu. Je connais tout cela. Je sais même que tu as souffert pour tes opinions. Et c’est quelque chose. Et que tu te trouverais dans une situation matérielle meilleure si tu t’étais montré moins.intransigeant. Et c’est quelque chose encore, cela. Peut-être pour n’avoir voulu faire de ces concessions au milieu que le vulgaire qualifie d’insignifiantes, tu as dû subir des privations, des persécutions hors de proportion avec ce que le milieu demandait de toi. Je le croirais sans peine si mes affirmations sont exactes.

Mais tout cela convenu, je me demande si tu es assez individualiste pour prendre tes camarades tels qu’ils sont. Je ne parle pas d’excuser, de faire la part large, des influences ambiantes. Je sais que la largeur d’esprit et la tolérance ne te font pas défaut. La question que je te pose est celle-ci : Prends-tu tes camarades tels qu’ils sont, comme ils sont, pour ce qu’ils sont ? Sans nourrir d’eux un idéal — le terme importe peu — auquel tu voudrais les voir répondre ? Sans doute tu excuses beaucoup, mais excuser n’est pas accepter, et la preuve c’est qu’après avoir fait plus ample connaissance avec eux, tu découvres bientôt — sans en rien dire à autrui certes — qu’ils ne sont pas absolument ce que tu voudrais qu’ils fussent. Ainsi, celui-ci parle trop et ne réalise pas assez. Celui-là, dans telle circonstance, ne s’est pas conduit comme toi, étant à sa place, tu l’aurais fait. Ce troisième interprète certaines de tes opinions — les plus chères — d’une tout autre façon que tu le fais toi-même, au risque de jeter le trouble dans l’esprit de ceux que qui te sont chers. Cet autre…

Et sur chacun tu as un mot à dire, parce qu’en ton for intime tu souhaites que chacun se conduise, non selon SA nature à lui, mais selon ce que tu désirerais que soit sa nature — autrement dit à ton goût.

Or, tant que sans restriction, même mentale, tu ne prendras pas tes camarades comme ils sont, tu n’accepteras pas qu’ils se conduisent selon leur nature, suivant leur état d’être, il y aura encore chez toi un coin dérobé à l’action individualiste. Tant que tu souhaiteras quelque peu qu’ils se conforment à l’idéal que tu as imaginé de leur vie, il restera encore chez toi de l’esprit de domination de l’homme sur l’homme.

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PRUDENCE

Je sais bien qu’il y a des circonstances : circonstances de temps, d’argent, de milieu — que sais-je encore ? Il y a les mesures à garder, les situations acquises à considérer, il y a tant de gens auxquels il faut faire attention de ne pas déplaire. Je sais fout cela, mais je me souviens aussi de ces paroles du Livre des Proverbes attribué à Salomon « Le Paresseux dit : Il y a un lion dehors — Je serais tué dans les rues ».

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SECTARISME

Je suis l’ennemi irréconciliable de l’esprit de secte, et cependant je n’ignore pas que là où manque l’attachement — j’allais dire fanatique — aux opinions dont on fait profession, aux idées qu’on chérit, elles ne jouent plus dans l’existence qu’un rôle restreint, effacé ; elles cessent d’être ou elles ne sont point une de nos raisons d’être, de vivre, une des sources peut-être la plus profonde de « notre » joie de vivre. C’est seulement lorsqu’on est d’avis que ses opinions, ses idées, valent la peine d’être diffusées — puis qu’on souffre pour elles au point d’être raillé, honni, persécuté, jeté en prison, mis à mort peut-être — c’est seulement quand on se trouve dans cet état d’esprit qu’on retire une satisfaction réelle et sentie de son activité individuelle. On s’est crée une « valeur » vitale et non une « apparence » formaliste. Je ne conclus point, je me borne à constater.

D’ailleurs on échappe à l’esprit sectaire lorsque, tout en tenant avec énergie à ses opinions, on admet qu’autrui y tienne avec autant d’acharnement que soi. Et là où existe le respect absolu des idées d’autrui, à charge de réciprocité, bien entendu, il n’y a plus de fanatisme, il n’y a que de la conviction.

SECTARIANISM

I am the irreconcilable enemy of the sectarian spirit, and yet I am aware that where there is a lack of attachment — I was going to say fanatical attachment — to the opinions that we profess, to the ideas which we cherish, they play no more than a limited, barely visible role in our lives; they cease to be or are not one of our reasons for being, for living, one of the deepest sources, perhaps, of “our” joy in living. It is only when we are firm in our opinions that our opinions, our ideas, are worth spreading — then let us suffer for them to the point of being mocked, hated, persecuted, thrown in prison, put in jail or perhaps put to death — it is only when we are in this state of mind that we derive real, palpable satisfaction from our individual activity. We have created a vital “value” and not a formalist “appearance”. I conclude nothing, I merely observe.

Besides, we escape the sectarian spirit when, while holding on to our opinions energetically, we admit that others hold to to their own with as much tenacity. And where there is absolute respect for the ideas of others, — supported by reciprocity, of course, — there is no longer fanaticism, but only conviction.

LES EXPÉRIENCES

Nous ne nous en cachons pas, nous avons dit que toute camaraderie individualiste manque son but, qui n’implique pas aussi bien absence d’ivrognes, de mouchards, d’usuriers, de jaloux, qu’absence de brutaux, d’estampeurs, de propriétaires sexuels — qui n’inclut pas, aujourd’hui même, l’abondance des occasions d’expériences intellectuelles ou économiques aussi bien que d’expériences amoureuses ou récréatives. Et où se trouve l’individualiste anarchiste qui niera que son développement personnel ne soit en fonction de l’abondance des expériences dont est parsemée sa route ?

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L’INDIVIDUALISTE ET L’ÉPREUVE

L’individualiste ne nie pas l’épreuve. Ce serait absurde, Il n’y a personne au monde qui ressente aussi profondément l’épreuve que l’être qui a conscience de ce qui est utile ou nuisible, agréable ou déplaisant à sa chair et à ses nerfs. L’épreuve est capable d’abattre l’âme la mieux trempée, de l’affaiblir, de la décourager, de la désespérer même. Mais tout cela momentanément. Un peu plus tôt, un peu plus tard, à la réflexion, l’individualiste retrouve son équilibre « psychologique », c’est-à-dire se rend compte de sa situation « réelle ».

Ne s’agit-il pas, dans l’épreuve, d’une expérience de celles qu’on qualifie de « douloureuses » ? Or, les expériences de la vie ne sont pas toujours des expériences agréables et qui donnent satisfaction. Je dis donc qu’à un moment donné, l’individualiste se retrouve « lui-même ». Et dès ce moment, tout en s’efforçant de réduire au minimum l’épreuve par laquelle il passe — quant à l’intensité et à la durée — il essaie d’en tirer tout le profit possible pour la sculpture et le développement de son MOI.

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NATURE ET MORALITÉ

«Il y a antinomie de la nature et de la moralité », a dit un penseur, Comme il y à antinomie du naturel et de l’artificiel. A vrai dire, il y a apparence d’antinomie ; car de même que sans le naturel il n’y aurait pas d’artificiel, sans la nature il n’y aurait pas de morale. Tout ce que nous appelons « artificiel », en effet, a été « fabriqué » à l’aide d’éléments empruntés au naturel. Tout ce que nous appelons « morale » est basé sur des éléments empruntés à la nature ou, si l’on veut, à « l’instinct ».

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UN MOYEN DE DÉFENSE

On a préconisé, comme un moyen efficace de dominer son adversaire, un effort constant tendant à s’identifier à lui de telle sorte qu’on puisse par une sorte de lecture de pensée deviner ou prévoir ses plans d’offensive et ses projets d’attaque. On peut se demander si ce moyen de défense convient à l’être qui a conscience de sa valeur, et si son emploi ne porte pas au contraire atteinte au développement de l’Individu qui s’en sert.

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« ÉGOISME » OU « ALTRUISME »

Il est curieux — j’allais dire comique — de constater quelle peine se donnent les « idéalistes » pour opposer sans cesse — et sous de nouvelles formes à mesure que les anciennes deviennent caduques — « l’altruisme » à « l’égoïsme », ce qu’ils dénomment le « dévouement » à ce qu’ils appellent « l’intérêt ». Comme si l’égoïsme n’était pas la réaction la plus évidente d’un tempérament individuel, « généreux libéral, prodigue de soi », sur des forces qui lui sont contraires ? Je vous défie de trouver un altruiste pour de vrai — j’entends qui le soit de bonne volonté — qui ne ressente du plaisir, de la satisfaction, de la volupté, donc de l’intérêt, à se dépenser, à se sacrifier. Or, quelle est la fin de l’égoïsme, sinon la gratification de soi ?

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INDIVIDUALISME ET ARRIVISME

« Notre » individualisme se différencie de l’arrivisme en ce que, pour parvenir à sculpter son « moi », selon qu’il s’y sent déterminé, « notre » individu ne cherchera jamais à se conformer au « tout » grégaire ou à éviter l’hostilité du troupeau. L arriviste, au contraire, redoute avant tout autre chose de se montrer différent de la mentalité moyenne du troupeau. Son succès en dépend.

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SE CONNAITRE

On ne met pas le vin nouveau dans des récipients incapables de supporter la fermentation. De même n’est pas propre au Domaine du Moi quiconque n’est pas capable de se contempler tel qu’il est.

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GRANDEUR ET DÉCADENCE INDIVIDUALISTES

Nietzsche parle souvent de la noblesse dont il orne son ébauche du surhumain. Sans cette noblesse, l’individualisme dégénère rapidement en bas arrivisme. Thénardier, ce type immortalisé par Victor Hugo, n’a rien de l’individualiste. C’est un détrousseur de cadavres et d’infirmes incapables de se défendre. Rien d’autre.

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LE BIEN ET LE MAL

Je reconnais tout de suite que l’apparition d’une différence entre le bien et le mal — le permis et le défendu — marque une étape dans le développement de l’intelligence des collectivités. A l’origine cette différence ne pouvait être que sociale, l’individu ne possédait pas assez d’acquis héréditaire personnel, assez d’expérience mentale particulière pour se passer de l’acquis et de l’expérience, du contrôle du groupe.

Il est compréhensible que le bien et le mal aient été décrétés d’abord d’essence religieuse. Durant toute la période préscientifique, la religion fut à nos ancêtres ce que nous est la science. Les hommes les plus savants d’alors ne concevaient qu’une explication extra-naturelle des phénomènes qu’ils ne comprenaient pas. La coutume religieuse a précédé naturellement la coutume civile.

Tout surprenant que cela nous puisse paraître à nous, « a posteriori », vivre dans l’ignorance du bien et du mal conventionnels est un signe d’inintelligence chez le primitif. Ce n’est pas du tout parce qu’il est près de la nature que le primitif ignore le permis et le défendu — ce n’est pas du tout parce qu’il est « amoral » — c’est tout bonnement parce qu’il ne raisonne ni ne réfléchit.

Au contraire, l’humain actuel qui se place individuellement en marge du bien et du mal, qui se situe personnellement par delà le permis et le défendu, en est au stade supérieur de l’évolution de la personnalité humaine. Il a étudié l’essence de la conception du bien et du mal social ; il s’est demandé ce qui restait du permis et du défendu une’ fois dépouillés de leurs oripeaux. S’il préfère avoir comme guide l’instinct plutôt que la raison, c’est à la suite de comparaisons et de jugements soigneusement élaborés. S’il donne le pas au raisonnement sur le sentiment ou au sentiment sur le raisonnement, c’est délibérément, sûrement, après avoir sondé son tempérament. Il s’est séparé du troupeau traditionnel, de l’agglomération conventionnelle, parce qu’il a considéré, l’ayant pesé et expérimenté, que la tradition et la convention étaient des entraves à son épanouissement ; autrement dit, il n’est « amoral » qu’après s’être demandé ce que valait « la morale » par rapport à l’individu. Il y a loin de cet hors-morale-là au primitif à peine différencié d’un ancêtre au cerveau encore embrumé, incapable d’opposer son déterminisme personnel au déterminisme ambiant et écrasant.

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LE BLUFF MORALISTE

Les moralistes affirment qu’en fin de compte l’injustice est punie, que finalement l’injuste rencontre la ruine et qu’un jour vient, tôt ou tard, où l’inique reçoit un châtiment mérité. En réalité, les grands exploiteurs, les grands propriétaires finissent le plus souvent leurs jours sans connaître aucun des soucis qui hantent la vieillesse des dominés et des exploités. Il arrive que quelques-uns d’entre eux succombent dans la lutte qu’ils ont entreprise pour conquérir, amplifier leur situation, mais c’est un « accident de travail » qui n’est pas plus extraordinaire que la chute d’un couvreur tombant d’un toit, ou la mort d’un officier tué par le projectile lancé par l’ennemi.

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VICIEUX « NATURELS » ET « ARTIFICIELS »

Il y a des gens « vicieux » par tempérament et d’autres qui le sont artificiellement, à fleur de peau. Ces derniers se reconnaissent à ce qu’ils éprouvent le sentiment qu’ils font mal chaque fois qu’ils accomplissent un de ces gestes que les préjugés qualifient d’antivertueux. Ils sentent alors un besoin irrésistible de se justifier et les voilà, pour se faire, qui entassent citations, auteurs, philosophies, méthodes scientifiques. Il y a toujours en eux de l’ange déchu qui regrette la place qu’il occupait dans le ciel. Le « vicieux » pour de vrai, le « vicieux » au naturel ignore cette casuistique, ces combats contre la chair, ces rappels de paradis perdu. Il est allègrement, sainement vicieux. Il l’est de bon coeur, sans arrière-pensée de narguer les vertueux. Il ne se réclame d’aucune doctrine, il ne s’appuie sur aucun texte, il n’a jamais été chassé d’aucun Eden… Il est vicieux de bonne humeur…

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LA CONNAISSANCE ET LE MAL

Le « mal » n’est pas le résultat de l’ignorance, comme l’est la superstition. Et « mal » et superstition sont deux expressions bien différentes. Le vulgaire appelle « mal » l’égoïsme poussé à un degré tel que pour arriver à ses fins, il n’est pas d’arme ou de moyen qu’il n’emploie. Le « mal » est donc, populairement parlant, la forme instinctive, non policée, de l’égoïsme. La connaissance n’abolit pas l’égoïsme, elle le déguise simplement, lui fait parler une langue polie et lui donne de bonnes manières. La connaissance n’abolit donc pas « le mal ».

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LE « SURHOMME » ET L’INDIVIDU

Un troupeau de surhommes ne vaudrait ni plus ni moins qu’un troupeau de sous-hommes. Peut-être serait-il plus dangereux pour l’individu. A force d’avoir bêlé que l’homme a été surmonté — tellement bêlé qu’ils l’auraient cru, — ils finiraient par détruire en eux toute apparence d’homme, je veux dire par là qu’ils se montreraient d’une vanité et d’une suffisance insensées, tout en demeurant exposés, somme toute, aux mêmes accidents que le reste de leurs congénères en humanité, Voilà pourquoi il faut surmonter le surhomme par l’Individu, — en d’autres termes, par l’homme en pleine possession, en pleine jouissance de toutes ses facultés : l’homme qui veut vivre toute sa plénitude de vie, sans s’inquiéter des on-dit, et sans vouloir jouer le rôle de berger social. Le surhomme n’est compréhensible — et tolérable — que comme une exception, comme une sorte de prophète dont la voix descend de la montagne et nous invite à regarder en nous-mêmes, ce que nous oublions trop souvent. D’ailleurs, le surhomme est contenu en l’homme, il en est fonction, et le contenu, dans ce cas, ne saurait s’abstraire du contenant.

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LA MARCHE RECTILIGNE

La marche rectiligne n’indique pas toujours l’homme fort — la plus souvent, au contraire, -elle est un signe de médiocrité. Qu’est-ce qui caractérise l’homme médiocre en effet ? C’est qu’il ne porte ombrage à personne et que personne ne songe à mettre des obtacles en travers de son chemin.

Qui dit vie où abonde la lutte — c’est-à-dire vie originale — ne dit pas chemin en ligne droite. Car la lutte implique les sinuosités, les sentiers de chèvre, les avances de flanc, les reculs, les retours au point de départ, s’il le faut. Quand on lutte, c’est pour remporter la victoire — et il faut user de bien des stratagèmes parfois pour demeurer victorieux.

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MORALE ET MORALITÉ

Je ne suis pas un ascète, mais un individualiste. Je ne me suis pas regimbé contre la morale qui emprisonne l’expansion de la personne humaine, pour me placer sous le joug d’une contrainte la remplaçant. « Mon » anarchisme est à la fois négateur de morale et de moralité : il implique jouissance, conscience de vivre — jouissance sensuelle et voluptueuse, jouissance passionnée de l’heure présente ; ce contre quoi toujours se sont élevés et s’élèveront ces deux autorités : la morale et sa fille bâtarde, la moralité.

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LES INSATISFAITS

Vous vous croyez donc si différents de la masse ? — Mais non, nous sommes, comme elle, faits de chair, d’os et de muscles. C’est par le mème mécanisme que notre sang parcourt notre corps. Nous assimilons et désassimilons comme elle. — Nous en différons en ceci : c’est qu’elle vise à un état de choses où le bonheur serait organisé pour tous, une fois pour toutes ; alors que nous sommes déjà en quête du bonheur qui remplacera celui que nous visons et que nous n’avons même pas atteint. Nous en différons encore en ceci : c’est que la masse hait, pourchasse et poursuit, de par son instinct grégaire, quiconque tente de porter atteinte à la conception moyenne qu’elle s’est tracée de la vie : alors que nous sommes les éternels insatisfaits, les mécontents à toujours, les dissocieurs de troupeaux.

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DILETTANTES

Je ne nie pas que parmi les individualistes, on rencontre des dilettantes ou des amateurs. Ce sont surtout ceux qui se sont attardés à se pencher sur les unités du troupeau humain, considérées une à une, et à analyser trop finement les ressorts secrets des actions des hommes. D’ailleurs « dilettante » ou « amateur » ne sont pas des termes synonymes d’ « insensible » ou de « sceptique ».

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NE FORÇONS PAS NOTRE TALENT

Il n’y a pas grand mérite à enfourcher la monture d’un cavalier désarçonné. « Quel beau cavalier ! » s’exclame la foule en battant des mains, et le fringant homme de cheval, grisé par le vacarme, oublie que ce n’est pas lui qui a dompté l’animal.

Personne ne vous force à faire le médecin si vous ignorez l’art de guérir, Personne ne vous force à accepter un mandat si vous ne vous sentez pas de taille à le remplir au gré du mandant. Personne ne vous oblige à vous charger d’un dépôt si vous ne possédez pas la volonté de le rendre intact au déposant.

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A CE LANGAGE, J’AI RECONNU QUELQU’UN DE MON MONDE.

Quelqu’un m’écrit — « Votre désir de vivre s’arrête à cette vie. Moi pas. Elle me sera certainement trop courte, dussé-je vivre intensément en tout. Et je trouve désirable du d’autres existences me permettent de contenter plus tard tous mes désirs et de réaliser mes rêves… »

Ceci n’est qu’un souhait qui n’a pas plus de valeur que si je trouvais désirable de vivre mille ans. Il y a tant de faits que je trouverais désirable de voir se manifester, tant de gestes que je trouverais désirable d’accomplir… Et faits et gestes demeurent à l’état de souhaits. Comme « un bon tiens vaut mieux que deux tu l’auras », je préfère accumuler les expériences de mon vivant, de manière à ce que, lorsque la mort viendra, je l’accueille, serein et sans regret, rassasié de jouissances, comme d’autres sont rassasiés d’ans.

Ce même correspondant ajoute : « J’ai le désir de savoir plus et de porter au maximum les possibilités de jouissance qui sont en moi… la sagesse n’est plus de regarder passer les jours, mais de les utiliser ».

A ce langage et quelles que soient les idées qu’il puisse entretenir sur l’hypothèse des vies successives, j’ai reconnu dans celui qui m’écrivait quelqu’un appartenant à « mon monde ». Et l’un des miens. C’est de toutes choses, celle qui m’importe le plus.

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LE RISQUE ET LA VOLUPTÉ

Je suis l’adversaire résolu de tout plan d’organisation précaire qui supprime le risque et bannit l’aventure. C est par son effort que l’individu doit conquérir la jouissance de sa vie. Là d’où l’aventure a disparu, il ne reste plus que le réglé ; là où il n’y a plus de braconniers, il ne reste plus que le garde-chasse. Là d’où le risque a été banni, il ne reste plus que des êtres taillés ou confectionnés sur le même modèle : des automates. des fonctionnaires, des administrés. Là où la bohème est morte, il n’y a plus que des gens rangés.

Je m’insurge contre les religions ou les morales qui prêchent, enseignent ou préconisent le mépris de la volupté. Qu est-ce que la volupté ? — sinon un état spécial de notre sensibilité qui nous permet d apprécier, de jouir avec une intensité extrême et une violente passion des aspects divers de la vie. Ce n’est pas seulement l’aspect sensuel de la vie qui est susceptible d’être senti avec volupté : tous les aspects de la vie peuvent être appréciés de cette façon : la poursuite d’une recherche scientifique l’accomplissement d’une besogne manuelle, l’entreprise d’un voyage, la confection d’un poème, la composition d’un morceau de musique, la culture d’une pièce de terre, le manger et le boire même. Il approche bien près de l’individu-type celui qui a acquis ou conquis une aptitude à jouit de sa vie, telle, que, quoi qu’il sente, crée ou imagine, il se meut dans une atmosphère de volupté.

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LA VIE COMPLEXE

Vivre d’une vie complexe n’est pas chose facile après tout. Je crois qu’on pourrait compter sur les doigts les êtres humains aptes à vivre d’une vie réellement complexe, c’est-à-dire à mener de front plusieurs existences qui ne s’enchevêtrent ni ne se confondent. Quel épanouissement des facultés chez les êtres capables de se manifester, de se répandre ainsi en plusieurs activités dont aucune ne contrarierait sa voisine ! Quelle connaissance de soi-même et d’autrui il en résulterait ! Quelle richesse, quel capital que cette accumulation d’expériences ! Il est infiniment probable que l’homme-type du devenir ne sera pas l’homme d’un but unique — « the man of one purpose » — mais l’homme aux desseins multiples, aux multiples rayonnements, assez puissant et assez énergique pour mener parallèlement et simultanément plusieurs existences. J’aime à croire qu’il y sera merveilleusement aidé par les innombrables associations volontaires qui existeront alors et qui se donneront comme but, chacune en leur sphère, de ne laisser inexploré aucun des domaines où il est loisible à l’être humain de poursuivre ses investigations et d’atteindre des réalisations d’un genre ou d’un autre.

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TU CHERCHES LA LOUANGE

Tu te répands de trop. Es-tu aussi sûr que cela que tous ces jeunes gens te comprennent ? J’ai peur qu’ils ne sachent que t’acclamer et t’aduler… Comme tu étais grand quand tu marchais seul ou presque seul et que ta silhouette géante s’estompait sur le pâle horizon intellectuel contemporain ! Nous te suivions de loin à quelques-uns, osant à peine jeter un coup d’oeil sur les cimes dont tu faisais ta demeure. Or, voici que la foule t’entoure, maintenant que tu t’attardes dans les plaines, mais ce n’est plus pour entendre les apostrophes qui cinglent l’âme, — c’est pour quêter des paroles de louange.

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FOIN DU MORALITÉISME

Ce sont les plus aptes qui survivent. — Je comprends parfaitement l’individualiste qui préfère dix ou quinze ans de vie intense, se consumant, s’usant sans réserve et sans retenue à exister cinquante, soixante ou soixante-dix ans, prenant bien garde de ne pas se dépenser de trop en une seule fois. Je comprends qu’on ne veuille pas dépasser le printemps. J’en ai tant rencontré qui avaient regret d’avoir laissé s’écouler leurs beaux jours sans en retirer tout ce qu’ils auraient été en droit d’escompter. — Somme toute, c’est à chacun de nous d’employer sa vie comme il l’entend. L’important est de n’imposer point sa conception de la vie à autrui. — Foin du moralitéisme, même portant masque d’anarchisme !

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EXERCE CHAQUE FACULTÉ

Toute faculté, toute aptitude dont on ne se sert pas est perdue, et l’Individualité est diminuée d’autant. D’autant également est entravé son développement. Les facultés et les aptitudes trouvent leur raison d’être dans l’usage qu’on en fait, non dans l’abstention de leur usage.

EXERCISE EACH FACULTY

Every faculty, every aptitude that we do not use is lost, and the Individuality is diminished to that degree. Its development is also hindered to the same degree. The faculties and aptitudes find their reason for being in the use we make of them, not in abstention from their use.

RÉCIPROCITÉ

Il est de toute évidence que je ne me comporte pas de même façon envers un camarade que vi is d’un étranger — bourgeois ou petit bourgeois. Je sais fort bien qu’il est des « étrangers » qui ne le sont que d’apparence ; qui en leur for intérieur, sont des « miens ». Leur manière d’être à mon égard me les fait reconnaître de suite : ils ne cherchent point à me causer de souffrance évitable, ils ne se font pas un malin plaisir de l’envenimer, ils s’efforcent de le dissiper dans un esprit de conciliation ; leurs rapports avec moi sont déterminés par la bonne volonté et le désir de s’assimiler mes aspirations à charge de réciprocité -ce sont des « copains » qui s’ignorent. Pour les autres — les « étrangers » pour de vrai — je ne me sens lié à leur égard par aucun engagement, aucune promesse. Je me sens toujours prêt à rompre, sans préavis — dès que j’aurais intérêt, avantage ou plaisir — tout contrat que les circonstances auraient pu m’amener à souscrire avec eux. Ils ne sont pas de « mon » monde ou ils n’en sont plus. Et je sais, par expérience, qu’ils ne m’ont pas épargné le cas échéant. Je leur rends la pareille, tout simplement, Et c’est un aspect de l’exercice de la « méthode de réciprocité ».…

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JE SUIS « MOI »

« Me voilà tel que je suis » déclare l’individualiste, « avec mes qualités, mais aussi avec mes défauts pour parler le langage des actuels, c’est-à-dire avec mes attributs physiologiques et psychologiques ». Je ne me proclame ni inférieur ni supérieur à aucun de mes co-terriens. Je suis Moi et je m’efforce de faire servir tous ces attributs à l’avantage du développement de ma personnalité, Je ne songe pas plus à me débarrasser d’aucun de ces attributs qu’à m’amputer de l’un de mes membres.

Je n’entends renoncer — œuvre d’ailleurs insensée — ni mes penchants, ni à mes habitudes, ni à mes passions. Je ne veux pas plus y renoncer que me renoncer. Je veux les utiliser pour MON plus grand bien. Je souligne « mon » à dessein, car « mon bien » n’a rien de commun avec le « bien » des actuels, un bien qui ignore la passion, ou feint de l’ignorer, ce qui est pire.

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ASOCIAL, MAIS SOCIABLE

Un lecteur m’écrit : « Plus je vous lis et plus il me semble que votre philosophie est le reflet de voire tempérament. A vrai dire, il me parait que vous vous êtes bâti une philosophie pour votre usage exclusif ». — Il est évident que, individualiste, je choisisse une philosophie qui me plaise, c’est-à-dire qui concorde avec mon tempérament, mes aspirations et mon expérience de la vie. Il est évident aussi que c’est à ma mesure, pratique où théorique, que j’ai taillé ma philosophie : vous ne voudriez pas que je me fasse l’esclave d’une philosophie qui me soit imposée du dehors — je subis assez de contraintes sans cela. Tant mieux si ma conception de la vie se trouve partagée par un certain nombre d’individus, en plus ou moins grande quantité. Asocial — cela ne veut pas dire que je sois un insociable.

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CRÉER

Créer revient à détruire, car, en fin de compte, tout ce qui est créé finit par disparaître. Créer c’est encore innover, c’est-à-dire nier l’utilité ou la valeur de ce qui a existé jusqu’ici — substituer une valeur nouvelle à la valeur ancienne.

Quiconque nie les valeurs existantes crée une valeur nouvelle, car la négation n’est pas le scepticisme ou l’indifférence. C’est un aspect de l’activité intellectuelle.

TO CREATE

To create and to destroy come down to the same thing, for, in the end, everything that is created will disappear. To create is also to innovate, to deny the utility or value of what has existed in the past — to substitute a new value for the old one.

Whoever denies existing values creates a new value, for negation is not skepticism or indifference. It is an aspect of intellectual activity.

JUSTICE

L’idée de justice procède en droite ligne des revendications de l’instinct comme l’idée de morale ; seulement la civilisation l’a tellement transformée qu’elle aspire souvent au contraire du désir de l’instinct.

JUSTICE

The idea of justice proceeds directly from the demands of instinct as well as the idea of morality, but civilization has so transformed it that it often aspires to the opposite of what instinct desires.

L’ABSOLU

L’absolu est un terme de cabinet. Tout est relatif et il n’est que des relativités. L’absolu lui-même est contingent à notre puissance de conception et de compréhension. Dans la pratique, l’absolu, pour nous, C’est telle passion poussée jusqu’au paroxysme, tel sentiment arrivé à l’extrême limite fonctionnelle. Et là encore, l’extrême développement de telle passion ou de tel sentiment se relative toujours aux aspects physiologique et psychologique de nos tempéraments.

THE ABSOLUTE

The absolute is an armchair notion. Everything is relative and there are only relativities. The absolute is itself contingent on our powers of conception and comprehension. In practice, the absolute is, for us, some passion pushed to the point of paroxysm, some sentiment that has come to its furthest functional limit. And even then, the extreme development of a passion or sentiment is always related to the physiological and psychological aspects of our temperaments.

LE DÉTERMINISME PERSONNEL

Lorsque l’Individualiste proclame qu’il veut faire « sa » volonté, il n’ignore pas qu’il ne fera rien de plus ni de moins que ce à quoi le détermine son « moi », autrement dit la somme de tous ses attributs considérés sous leurs divers aspects psycho-physiologiques. Done, il sait qu’il ne fera que ce à quoi le déterminent ses qualifications, ses facultés. Mais ce déterminisme personnel, il entend l’augmenter, le compléter, l’amplifier, l’opposer autant que faire se peut au déterminisme grégaire et même, si possible, l’en faire triompher si ce dernier fait mine de mettre entrave à son développement.

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VOTRE CAUSE

Je n’ai jamais dit ou écrit que le « dévouement » à une cause ou le « sacrifice » d’argent ou de temps à un être donné — quel qu’en soit le motif — fût incompatible avec la pratique de la conception individualiste — dès lors qu’il n’est point imposé ou accompli sous l’empire d’un état d’être religieux… Au contraire, il n’y a pas d’acte plus individualiste que de s’assimiler volontairement une cause en général ou la cause d’un individu en particulier. Au point qu’elle devienne votre cause, que vous la considériez comme telle, que vous la chérissiez comme telle, que vous la fassiez triompher comme telle.

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J’AIME CHEZ L’INDIVIDU CE QUE JE HAIS DANS LA FOULE

J’aime chez l’Individu ce que je hais dans la Foule — la spontanéité, l’enthousiasme, l’emballement — cela ne me porte pas préjudice. Je ne suis pas forcé d’y souscrire ou d’y contribuer. Je n’aime pas voir chez l’Individu trop de raison, trop d’analyse, trop de réflexion — cela se développe aux dépens de cette fraicheur de sensibilité, de cette vivacité d’émotion qui rendent supportables la laideur physique ou l’âge avancé.

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LE BONHEUR

En résumé, nous ne nous formons de conception individuelle de l’adaptation de notre organisme à l’environnement, — nous ne raisonnons la vie, notre vie — qu’en vue du bonheur. Or, le bonheur c’est la somme de tout ce que nous éprouvons, sentons, réalisons, voyons de nos yeux, palpons de nos mains. En pleine liberté : sans contrainte, sans réserve, sans arrière-pensée. Et si nous allons à la rencontre intellectuelle des expressions dont se servent les autres pour noter, enregistrer, dépeindre leurs émotions, leurs observations, leurs expériences, c’est qu’elles nous apparaissent comme des rappels de nos propres sensations, des documents ou des distractions. Et c’est en ce sens que fermer l’oreille à l’autre son de cloche est restreindre notre bonheur.

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LA POLÉMIQUE

Lorsque la bête du troupeau — tireur à la ligne ou simple tête de bétail — fait de la polémique, c’est toujours à la vie privée de son adversaire d’idées qu’elle s’en prend. Et c’est compréhensible, la question d’idées passant après le reste. La bête du troupeau ramasse les commérages, recueille les on-dit, dépouille les rapports de police, et, à l’aide de ce fatras de renseignements truqués ou mensongers, constitue ses dossiers. La bête du troupeau exulte lorsqu’elle a pu établir les secrets et les détails de l’existence de son antagoniste, provoquant le scandale et les glapissements de ses congénères. Nous exclurons soigneusement de nos polémiques la vie privée de celui dont nous discutons les doctrines, les opinions, l’activité publique. Sa vie privée ne nous regarde pas. Ses gestes quotidiens ne sauraient nous intéresser. Pour qu’ils puissent retenir notre attention, il serait nécessaire qu’ils eussent un retentissement sur le développement et l’épanouissement de notre vie propre. Ou encore que le ou les intéressés nous demandassent d’intervenir, ce que nous ne ferons qu’avec la plus extrême circonspection. Nous estimons que nous occuper des affaires d’autrui, c’est commettre à son égard le plus grave des empiétements. Et ce n’est pas pour être inconséquents nous-mêmes que nous le réclamons des autres. Donc, notre polémique personnelle — lorsqu’il s’agit d’un écrivain, d’un propagandiste, d’un militant, et c’est cette polémique-là à laquelle je fais allusion — portera sur son activité publique, ses écrits, ses discours, les œuvres pour lesquelles il sollicite l’attention, la sympathie ou le concours du public. En d’autres termes, pour ardente, vigoureuse et irréductible qu’elle soit, la polémique individualiste ne peut porter que sur la partie de sa vie que l’individu livre à l’extérieur : la faire passer sur la portion d’existence qu’il entend conserver devers soi est un non-sens et un acte de violence.

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LE CABINET NOIR

Tout le monde s’indigne contre le « cabinet noir » mais, on trouve des « camarades » qui acceptent très bien qu’on leur lise des lettres qui ne leur étaient ni adressé.s, ni destinées à la publicité — en l’absence bien entendu de ceux qui les ont écrites. Comment les qualifiez-vous ?

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IL CHOISIT

Je suis tellement convaincu de l’inefficacité de la polémique d’idées que je me réserve soit de ne pas répondre, soit de répondre, mais à mon gré, c’est-à-dire quand il me plait et où il me plait. Je cesserais de fréquenter un groupe ou de collaborer à un journal où l’on ferait mine de m’imposer de répondre à une polémique que je n’ai pas sollicitée. À la polémique d’idées, je préfère la confrontation des opinions de différents camarades écrivains sur un sujet donné. Chacun s’exprime selon sa nature, sans aucun désir de se montrer supérieur à autrui, d’assouvir sur lui des rancunes d’un genre ou d’un autre, de faire rire la galerie à ses dépens. Le lecteur choisit. entre les thèses exposées, celle que lui semble la plus adéquate sur le moment aux aspirations de son tempérament intellectuel ou sensuel. Il se l’assimile, il la fait sienne ; il s’en sert comme d’un moyen d’augmenter la joie de sa vie, d’en provoquer de nouvelles modalités, d’acquérir de nouvelles connaissances ou des sujets de réflexion inédits. Il réfléchit, il compare, il choisit. Il n’est point hanté par cette idée qu’on s’en sert comme d’un champ clos où les deux antagonistes s’efforceront à qui mieux mieux de lui bourrer le crâne, de noyer son raisonnement à lui, sous le flot de leur dialectique. L’exposé des opinions personnelles sans aucune arrière pensée de polémique, voilà de la véritable « initiation », féconde et à longue portée.

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SE RÉPÊTER

Il arrive qu’on se répète ou qu’on éprouve le besoin de se répéter, parce qu’on a le sentiment très net de n’avoir pas épuisé un sujet, de ne l’avoir pas présenté avec toute la clarté possible, de ne l’avoir pas développé intégralement. Il est fréquent que des mois et des années mêmes se passent avant qu’on y revienne. On sait bien qu’on ne l’a pas traité la première fois d’une façon qui satisfasse ; on a dû, faute de mieux, se contenter d’une exposition incomplète. Puis des circonstances sont survenues qui vous ont contraint à laisser la question de côté. Cependant, dans les tiroirs profonds de la mémoire, subsiste l’idée qu’il faudra quelque jour reprendre le sujet et le traiter plus à fond. Un débat, une lecture, une conversation suffisent au réveil, au rappel de cette idée. Elle prime tout labeur auquel on se consacre pour le moment et on n’a de cesse avant qu’on ait approfondi la question, de façon à être satisfait. On peut ainsi revenir dix fois sur une thèse avant d’en avoir tiré tout le développement qu’elle est susceptible de fournir.

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MEFIANCE

« Il ne suffit plus de déblatérer contre le monde vermoulu, il faut apporter des méthodes positives et pratiques susceptibles d’être appliquées dès maintenant »… Appliquées avec l’aide de qui ? — Non d’êtres spéciaux et à part, descendus d’autres mondes, je gage : mais de ceux et celles que nous croisons sur notre route — avec l’aide des « humains », tels qu’ils sont. Eh bien je prétends que ces méthodes positives et pratiques, quelles qu’elles soient, ne peuvent être mises en application que grâce à un mécanisme compliqué à base de contrainte et d’obligation. Nous resterons donc à leur égard sur notre attitude de méfiance et de légitime défense. Nous préférons demeurer les négateurs irréductibles, les critiques impénitents, ceux qui ne transigent ni ne pactisent, les en-dehors de toujours. Nous refusons d’échanger notre fière et aventureuse insécurité du lendemain pour votre plat de bien-être assuré et servile. Vous pouvez être la force et le nombre et nous enrôler malgré nous dans votre « organisation du bonheur ». — Mais si vous nous immatriculez, ce sera à la façon du ver dans le fruit, ne l’oubliez pas.

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DE LA BOUILLIE, TOUT SIMPLEMENT !

Il y a des sympathisant à nos dits et écrits dont toute l’activité consiste à mijoter dans leur jus. Ils ne sont ni le foyer, ni la flamme. Ils sont le morceau de viande morte qui cuit, cuit, cuit dans une marmite, sur le couvercle de laquelle on lit en grosses lettres « Individualisme ». Et, à force de cuire, le pauvre morceau de viande évolue peu à peu vers une masse gélatineuse et informe. De l’individualisme, cela — de la bouillie, tout simplement.

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ACCEPTER OU REJETER

Je sais combien cela est ennuyeux pour maints de nos contemporains, mais il faut prendre l’individualiste tel quel ou le rejeter. Un individualiste ne se fractionne ni ne se sectionne. On ne lui demande pas de concessions ; on ne lui réclame pas de rendre de comptes ; on ne s’attend pas de lui à ce qu’il agisse conformément à un « a priori » de conventions ou de préjugés ; on ne saurait exiger de lui qu’il s’incline devant les conclusions d’un comité de rédaction ou les désidérata d’un conseil d’administration. Quand il œuvre, il fait besogne individuelle, c’est-à-dire « égoïste » dans le sens profond du mot. Si sa besogne plaît, on la soutient ; si elle déplaît, on la laisse de côté et tout est dit.

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LES « TRIBUNES LIBRES » LITTÉRAIRES

Le journal d’idées idéal n’est pas la tribune libre. L’organe idéal me semble un recueil où trois ou quatre écrivains, pas plus, exposent leur point de vue personnel de la tendance représentée per la publication à laquelle ils collaborent. Quand ils ont dit tout ce qu’ils avaient à dire ils se taisent pour un temps, sauf à recommencer plus tard. Il y a beaucoup de temps de perdu et de papier gaspillé à répéter, en médiocre ou en mal, ce que d’autres ont su exprimer si bien. Les lignes se suivent, les pages s’emplissent et rien de nettement original n’apparaît. « Il y a des choses sur lesquelles il est bon de revenir souvent. » J’ai écrit cela moi-même. Mais ce qui s’applique au domaine de la théorie semble être incompatible avec la littérature — s’il faut appeler littérature les trop nombreux pastiches ou plagiats dont fourmillent les tribunes libres littéraires ?

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LE PROPAGANDISTE

Au risque de passer pour un naïf ou d’être accusé de n’être pas dans le train, je me méfie du prêtre qui vit de l’autel et de l’administrateur ou secrétaire de rédaction du journal d’idées qui touche des mensualités intempestives. Où est-il ce temps où on ne concevait qu’avec peine que les journaux d’avant garde pussent rapporter quoi que ce soit à leurs rédacteurs ou administrateurs ? On étudiait, on administrait, on rédigeait comme on pouvait, dans un grenier, la nuit à la lueur d’un pâle lumignon. On mangeait quand on avait le temps ; on vivait, je crois bien, d’idées, d’eau claire et d’amour. Mais ce qu’on écrivait, on le pensait. Aujourd’hui on « réalise ». Les tirages montent, le papier se vend.

— Vous voulez donc que le « propagandiste » meure de faim ! — Certes, non. Je veux au contraire que les « propagandés » comprennent que leur propagandiste a besoin de se vêtir et de se nourrir, ce qu’ils oublient trop souvent, se contentant, tout en criant contre l’exploitation, d’exploiter sa bonne volonté et son courage, de profiter de sa production sans bourse délier. Mais ce à quoi je tiens par dessus tout, c’est qu’on ne puisse soupçonner de mercantilisme ou d’arrivisme l’annonciateur, le semeur, ou le remueur d’idées.

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DÉCADENCE

Un mouvement tombe dans le marasme ou en décadence lorsque ceux qui ont joué un rôle prépondérant dans l’exposé ou la propagande des idées qui en forment la charpente, abandonnent, corrompent ou amolissent certaines de ces idées, tout en continuant à se prétendre les représentants dudit mouvement… Les moins instruits — et ils sont le nombre dans tout mouvement — titubent, hésitent et se demandent où ils en sont.

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UN PRÉJUGÉ

J’appelle « préjugé » une opinion, une habitude, une convention, une formule d’ordre intellectuel, politique, économique, religieux, ou encore ayant trait aux mœurs où aux coutumes, etc., qu’on adopte, qu’on reçoit, à laquelle on se soumet, sans y réfléchir, sans la discuter, sans l’examiner, simplement parce que tout le monde l’accepte ou s’y adapte, ou feint de l’accepter ou de s’y adapter ; et parce qu’on ne veut ou qu’on n’ose faire autrement que tout le monde. Et cela alors même que cette opinion, cette habitude, cette convention ou cette formule, ce préjugé enfin, vous blesse, vous froisse, vous gêne, heurte vos convictions, n’est pas conforme aux résultats de vos études ou de vos observations personnelles, est antagoniste à votre raisonnement ou hostile à votre sentiment.

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AJOUTEZ : QUANT à MOI

A fréquente Z à cause de sa conversation intellectuelle, brillante et profonde ; B fréquente Y à cause de sa compagne jolie et amoureuse ; C fréquente X parce que sa table est plus appétissante que la sienne. Je ne vois là que des motifs différents ; je n’en aperçois pas un qui soit inférieur ou supérieur à l’autre.

La raison qui pousse tel ou tel à accomplir une action donnée peut vous déplaire. Mais ce n’est pas parce que ce motif vous déplaît qu’il faut le cataloguer « inférieur » ou « supérieur ». A nous toutefois, d’ajouter « quant à moi ». Dites donc, alors : toi Z, « je trouve que A exploite mes connaissances » ; toi, B, « je suis jaloux » ; toi, U, « X est trop fréquemment mon convive », Mais n’entassez pas les doctrines sur les théories pour nous définir ce qui peut être expliqué très simplement.

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DIRE LA VÉRITÉ

Dire la vérité à la foule, proclamer que les masses souffrent, mais reconnaitre en même temps qu’une partie de ces souffrances remonte à elle-même — et cela en invoquant propre critérium du bien et du mal. Dire la vérité à la multitude; la décrire, devant elle, telle qu’elle est, comme elle est, la présenter pour ce qu’elle vaut. Pour cela. il faut du courage. Et je ne parle pas seulement de la populace, J’ai dans l’esprit toutes les foules : la foule des prolétaires et la foule des bourgeois, la foule des travailleurs manuels et la foule des travailleurs intellectuels, la foule des honnêtes gens et la foule des hors la loi. Chaque unité de la foule viole en quelque manière ses propres commandements moraux et sociaux ; chacune voudrait que ce soit autrui qui porte le fardeau des lois et de la contrainte sociale. C’est une rareté que de trouver quelqu’un qui, dans les détails quotidiens de la vie, ne contredise pas la conception moyenne que la foule adopte comme étalon de l’existence morale et sociale.

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SOYEZ PLUS EXPLICATIFS

Vous m’apprenez que X est le plus fourbe et le plus misérable des hommes qui aient jamais foulé le sol de la planète. Je le veux bien. Mais comment se fait-il que vous vous en soyez seulement aperçu le jour où il n’a plus partagé vos opinions? Pourquoi a-t-il été si longtemps votre collaborateur, pourquoi le fréquentiez-vous si assidûment ? Je voudrais un peu moins de polémique personnelle et un peu plus d’exposé de ses idées actuelles, un peu plus de détails sur les événements qui l’ont amené à changer d’avis. C’est un coquin — pourquoi pas ? Une crapule — allons-y ! Mais à la suite de quels avatars est-il devenu votre adversaire d’idées, voilà ce que je suis curieux d’abord de savoir ?

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C’EST SURTOUT POUR LE VOISINAGE

Alceste n’en revient pas. On l’accueille dans une maison amie non comme titulaire du prix Monthyon, mais comme « asocial » et « amoral ». Il est bientôt au mieux des mieux avec la maîtresse du logis et sa fille — il rentre si tard la nuit, que tout le voisinage finit par considérer ses hôtes comme des vauriens — il danse en plein jour un calk walk échevelé sur la tombe du sociologue favori de la famille. Voilà que le malheureux est accusé maintenant de ne pas prêcher d’exemple (?). Il ne comprend pas. J’ai compris, moi. Les neuf-dixièmes des « en dehors » désirent surtout prêcher d’exemple chez le voisin, car neuf fois sur dix, c’est surtout pour le voisinage qu’ils sont « en marge du bien et du mal ».

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ESCALUS

Mon ami Escalus se plaint d’être boycotté par la presse soi-disant avancée. C’est au prix d’un effort inouï qu’il a réussi à mettre sur pied un journal, et personne ne parle de lui. Te souviens-tu, Escalus, des jours où je me trouvais dans le même cas ? Je me plaignais conne {u le fais à présent. Mais tu m’objectais qu’il importait peu ou point d’être apprécié ou remarqué par autrui — que l’essentiel, c’était de se sentir satisfait, soi, de son effort… D’ailleurs, il est compréhensible qu’on ne fasse aucune réclame ou publicité pour un effort qui ne vous agrée pas, ni pour le travail d’une personnalité dont la fréquentation intellectuelle ne vous paraît pas plus désirable à vous qu’à vos amis. Un individualiste ne saurait s’en plaindre sans faire montre d’inconséquence.

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L’EXPLOITATION

En renonçant, dans nos rapports, l’un et l’autre, à nous servir de policier, de gendarme, de juge, c’est parce qu’il était sous-entendu que rien ne se produirait entre nous qui justifiât leur besoin. Il était évident que tu ne profiterais pas de ma décision de ne point recourir à la loi et aux garanties qu’elle m’offre pour user de voies de fait à mon égard, par exemple, ou pour oublier de me rendre telle somme que tu avais promis de me rembourser à telle date, alors que tu sais bien que, sans ta promesse, je ne te l’aurais point prêtée ; et ainsi de suite. Il ne peut se faire que tu veuilles profiter de ma fidélité à mes convictions pour t’avantager à mon détriment ni me placer dans des conditions d’infériorité par rapport à ceux qui ont recours au Code pour arbitrer leurs conflits. Tu aurais beau te couvrir du manteau de l’anarchisme : tu n’en serais pas moins un exploiteur.

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About Shawn P. Wilbur 2447 Articles
Independent scholar, translator and archivist.