Lucien Barbedette, “L’Inéluctable / The Inescapable” (1929)

L’INÉLUCTABLE

Le besoin d’éternité, l’espoir de fixer pour toujours l’instant heureux qui passe, sont ancrés si profondément au cœur des hommes que l’on ne peut s’étonner de leur coutumière façon d’énoncer des vérités définitives ou de croire immortelles leurs créations d’un jour. L’instinct puissant, qui proteste en nous lorsque, pleins de vie, nous songeons à la mort, permet malaisément de juger inévitable la disparition des idées et des choses qui nous sont chères. Légitime, tant qu’il n’est point une chaine destinée à river les vivants aux morts, le culte du passé résume et synthétise ces aspirations. Transposé en matière d’art, ce besoin d’éternité devient la croyance en la Beauté immuable, qui demeure identique à toutes les époques et dans toutes les contrées. En politique, il alimente la lutte, jamais finie, d’un passé qui ne consent point à mourir contre un avenir qui veut naître. Et c’est lui qui conduit le prêtre à cristalliser, en dogmes impérissables, ses illusions les plus saugrenues. « Tout ce qui est mortel périra », disait déjà le poète latin. Chaque jour ébranle les notions vieillies d’absolu et d’immutabilité ; relativité et devenir apparaissent aujourd’hui comme d’inéluctables nécessités de l’esprit et des choses. Formules et arguments changent incessamment ; seuls demeurent les tendances à seconder l’évolution ou à la retenir. — L. BARBEDETTE.

The Inescapable

The need for eternity, the hope to fix forever the happy moment which passes, are anchored so deeply in the hearts of men that we cannot be astonished by their customary manner of pronouncing definitive truths or their belief in the immortality their day’s creations. The powerful instinct, which protests in us when, full of life, we think of death, makes it difficult to consider the disappearance of the ideas and things that are dear to us inevitable. Legitimate, as long as it is not a chain intended to rivet the living to the dead, the cult of the past sums up and synthesizes these aspirations. Transposed into art, this need for eternity becomes the belief in unchanging Beauty, which remains the same in all times and in all countries. In politics, it fuels the never-ending struggle of a past that does not consent to die against a future that wants to be born. And it is this instinct that leads the priest to crystallize, in imperishable dogmas, his most absurd illusions. “All that is mortal will perish,” said the Latin poet. Each day weakens old notions of the absolute and immutability; relativity and becoming appear today as ineluctable necessities of mind and of matter. Formulas and arguments are constantly changing; only the tendencies to support or hold back evolution remain. — L. Barbedette.

L. Barbedette, “L’Inéluctable,” l’en dehors 8 no. 160 (début Juin 1929): 5.

[Working translation by Shawn P. Wilbur]

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