Ixigrec, “Panurge au Pays des Machines” (1940)

IXIGREC

Panurge au Pays des Machines

COMMENT ESTOIENT REIGLEZ LES THELEMITES A LEUR MANIERE DE VIVRE

Toute leur vie estoit employée non par loix, ou règles, mais selon leur vouloir et franc arbitre ; se levoient du lict quand bon leur sembloit, buvoient, mangeoient travalloient, dormoient quand le désir leur venoit. Nul ne les esveilloit, nul ne les perforceoit ny à boire, ny à manger, ny à faire chose autre quelconque. Ainsi l’avoit estably Gargantua. En leur reigle n’estoit que cette clause :

FAY CE QUE VOULDRAS

RABELAIS – la vie trèshorrifique
du grand Gargantua

IXIGREC

Panurge in the Country of the Machines

HOW THE THELEMITES REGULATED THEIR WAY OF LIFE

All their life was lived, not according to the law or rules, but according to their desires and free will. They rose from bed whenever they pleased, drank, ate, worked, slept when the desire came to them. No one awakened them, no one forced them to drink, eat, or to do anything else, for this is how Gargantua had established it. In their rule there was only this clause :

DO WHAT THOU WILT

RABELAIS – The Very Horrific
Life of the Great Gargantua

OÙ IL CONSTATE QUE PANURGE S’ENNUIE

Or, donc, à l’abbaye de Thélème, tout était, ou paraissait être pour le mieux. Le fameux « Fay ce que vouldras » grave au fronton d’un portique était pratiqué largement et fraternellement. Nul donc n’obligeait autrui à faire ou ne pas faire ceci ou cela. Nul ne contrariait sa mie ou ses amis. Chacun, au gré de son vouloir, enchantait ses heures selon sa libre fantaisie, œuvrait selon sa joie créatrice, s’activait où musardait suivant son humeur productive ou contemplative. Aux uns les douces joies des matinées brumeuses ou ensoleillées, aurores délicatement nuancées, le renouveau de la nature, apportaient enchantement et ivresse de vivre. Aux autres les crépuscules mystérieux, les nuits sombres ou argentées, les senteurs de la terre au repos dispensaient rêveries, méditations, sérénité. Tous harmonisant leurs vouloirs aux exigences du temps et des saisons ; tous aimaient créer l’abondance aux féeriques effets, l’abondance qui fortifie le corps, libère l’esprit, divinise l’homme en lui donnant le « loisir », source de joies profondes et infinies.

Chaque jour, chaque heure, étaient une joie nouvelle, un plaisir différent, une émotion variée ou renouvelée. Tel poète accordait sa lyre au rythme des saisons, chantait l’ivresse des jours heureux, l’enchantement des grâces féminines et, ciselant son œuvre, ajoutait un quatrain sonore à un sonnet délicat. Tel sculpteur, tel peintre magnifiaient dans la matière la splendeur des formes, l’émerveillement des jeux colorés des ombres et de la lumière. Tel philosophe approfondissait les origines, fouillait la sagesse antique, reculait l’ignorance du moi, méditait sur les sources de la raison, luttait contre l’illusion et l’erreur, éclairait ses amis par ses propos lucides et ordonnés. Des savants étudiaient le ciel énigmatique, découvraient des forces amies, libéraient l’homme de la peur et de l’ignorance, décuplaient sa puissance productive, l’affranchissaient des besognes ingrates et pénibles.

Et tous employaient ces heures de vie intense à goûter la joie d’être, d’aimer, de sentir, de comprendre ; la grande joie de vivre. Panurge et ses aient heureux ! Et les amis de ses amies étaient également heureux. Et tous, amis, amies, hommes, femmes, enfants, rêveurs et créateurs étaient heureux !

Sisgine, la grande amie de Panurge, blonde fille à la chair nacrée, aux beaux yeux pers, à la bouche éclatante de fraîcheur, charmait ses jours par sa grâce, sa gaieté, son rire musical, ses réflexions intuitives, son infatigable activité.

Panurge possédait tout ; Panurge aurait dû être heureux. Mais l’homme est quelquefois poussé par l’antique héritage d’un passé aventureux. Et Panurge ne goûtait point totalement ce bonheur parlait. Et Sisgine surprenait parfois, chez son ami, une certaine mélancolie, une lassitude inexplicable, une inappétence surprenante au milieu de tant de félicités. En vain redoublait-elle de câlineries ; en vain lui chantait-elle ses plus tendres et ses plus mélodieuses chansons ; en vain l’entraînait-elle sous les ombrages fleuris goûter l’oubli du temps au murmure d’un ruisselet ; en vain lui offrait-elle son ardente jeunesse, sa souriante sérénité. Rien ne ramenait sa quiétude parfaite, sa joie totale, son complet contentement de soi.

Panurge était trop heureux ! Panurge s’ennuyait !

IN WHICH IT IS NOTED THAT PANURGE GREW BORED

Now, at the Abbey of Thélème, all was, or appeared to be, for the best. The famous “do what thou wilt,” engraved on the pediment of a portico, was practiced widely and fraternally. No one compelled another to do, or to not do, any particular thing. Each, according to their own whims, charmed the hours according to their own free impulses, worked for their own creative delight, busied themselves or dawdled according to their productive or contemplative humors. To some, the gentle pleasures of hazy or sunlit mornings, delicately shaded dawns, the renewal of nature, brought enchantment and intoxication to life. To others, the mysterious twilights, somber or silvery nights, the fragrances of the earth at rest, dispensed reveries, reflections and serenity. All harmonizing their will with the demands of the weather and seasons, each loved to create abundance in enchanting gestures, the abundance that fortified the body and freed the mind, rendering individuals divine by giving them “leisure,” source of profound and infinite pleasures.

Each day, each hour was a new joy, a different pleasure, a varied or renewed emotion. Some poet tuned his lyre to the rhythm of the seasons and sang the exhilaration of happy days, the enchantment of feminine grace, and chasing his work, added a sonorous quatrain to a delicate sonnet. Some sculptor or painter idealized in matter the splendor of the forms, enthralled with the colorful play of shadows and light. Some philosopher delved deep into the origins, searched the ancient wisdom, and pushed back the ignorance of the self, meditated on the sources of reason, struggled against illusion and error, and enlightened their friends with their lucid, ordered remarks. Some scientists studied the enigmatic heavens, discovered some friendly forces, liberated humanity from fear and ignorance, increased its productive power tenfold, freeing it from tiresome, thankless tasks.

And all employed these hours of intense life in tasting the joy of being, of loving, of feeling and understanding, the great joy of living. Panurge and his friends were happy! And the friends of his friends were equally happy. And everyone—friends, male and female, men, women and children, dreamers and creators—were happy!

Sisgine, the dear friend of Panurge, a blond girl with pearly white skin, with beautiful blue-green eyes, and mouth shining with freshness, charmed his days with her grace, her gaiety, her musical laugh, her intuitive reflections, her tireless activity.

Panurge had everything. He should have been happy. But man is sometimes driven by the inheritance of an adventurous past. And this perfect good fortune was not entirely to Panurge’s taste. And Sisgine sometimes detected in her friend a certain melancholy, an inexplicable lassitude, a surprising lack of appetite in the midst of so many delights. She redoubled her caresses in vain. In vain she sang to him her tenderest and most melodious songs. In vain she led him beneath the flowery shade, to taste forgetfulness of time in the murmur of a brook. In vain she offered up her ardent youth, her smiling serenity. Nothing brought back his perfect quietude, his total joy, his complete contentment.

Panurge was too happy! Panurge was bored!

CE QU’ETAIT « ORGANISUS » ET CE QU’IL VOULAIT

Or, tandis que Panurge s’ennuyait, un étranger vint frapper à l’Abbaye de Thélème. « Je suis Organisus » cria-t-il, j’apporte l’ordre et le progrès, apporte le salut des hommes, Je suis le créateur de l’avenir !

On introduisit cet être extraordinaire. Il était maigre, grand, ascétique et parlait avec autorité. Les enfants l’entourèrent en sautant de joie, les jeunes femmes l’accueillirent en souriant et les hommes examinèrent ce curieux discoureur illuminé. « Où est le chef ? demanda-t-il — et pourquoi ces enfants sont-ils abandonnés ? Et vous femmes que n’êtes-vous en couches ? Et que font ses fainéants, ces inutiles, ces désœuvrés qu’attendent la discipline et le travail ? »

On entoura d’un cercle amical et dansant le véhément orateur qu’une telle attitude rendit menaçant. « Arrière ! cria-t-il. Arrière animaux stupides ! arrière bétail désorganisé ! Pareils aux pourceaux vous vivez sans méthode et sans organisation et la dernière déchéance vous guette dans la plus basse dégradation ! Seule l’obéissance élève et grandit l’homme ! Seule la discipline fait la force des sociétés ! Seule la force est créatrice de joies ! Seul le sacrifice place l’homme au-dessus de la bête ! Obéissance ! Travail ! Sacrifice ! Voilà la véritable trinité sociale créatrice d’organisation, de force et de civilisation ! Voilà ce que vous apporte Organisus le fondateur de Machinopolis ! »

Un immense éclat de rire accueillit cette sévère et redoutable apostrophe et les enfants croyant à un aimable jeu lui jetèrent des fleurs, les femmes l’invitèrent à se reposer et le plus âgé des thélèmites l’interpella cordialement : « Etranger tes paroles nous paraissent insensées et ton animation maladive. Peut-être la fatigue a-t-elle épuisé les ressources de ton énergie et ton esprit est-il flottant comme un navire désemparé. Repose-toi ici quelques jours ; goûte la douce tranquillité de nos mœurs ; jouis de l’aisance heureuse de notre Abbaye. Répare tes forces dans notre riche abondance. Détends ton esprit dans un loisir réparateur. Apprends ce que nous savons ; dis-nous tout ton savoir et fêtons fraternellement ta bienvenue ! »

Organisus eut un rugissement. « Le loisir ! le Savoir ! buts de races dégénérées ! À l’Orient, à l’Occident, au Nord, au Sud, partout les peuples s’organisent fiévreusement, partout le progrès fait surgir les cités géantes, partout l’homme conquiert le ciel et la terre et ordonne la faune et la flore dans ses machinations géniales ! Et vous, O brutes ignares, O sauvages arriérés ! vous croupissez dans le ramollissement du bien-être, dans l’infamie d’une jouissance abjecte, dans la décrépitude d’une prochaine et inévitable disparition ! Debout esclaves tarés ! Debout femelles stériles ! Debout vous tous pour l’œuvre de rénovation, de civilisation et de progrès ! Nous allons fonder la cité du fer et de l’acier, la plus colossale des cités où vomis par les gouffres de la fécondité ! À l’œuvre pour la grande création disciplinaire ! À l’œuvre pour le triomphe du Travail, de l’Obéissance, et du Sacrifice ! Je suis Organisus ! le fondateur de Machinopolis ! Je suis le créateur de le vraie civilisation ! »

— Et qu’aurons-nous de plus que ce que nous avons ? lui répondit Sisgine. Nous mangeons à notre faim, buvons à notre soif, aimons selon nos cœurs, pensons selon nos consciences et nul ne nous contrarie. La liberté nous paraît le plus grand des biens et la contrainte le plus grand des maux. Que peux-tu nous apporter de meilleur que le bonheur ?

— Femme ! cria Organisus, le plaisir est la ruine de l’humanité ; le bonheur son anéantissement ! Ton rôle est de créer, d’enfanter et non de jouir de la vie ! Tes fils doivent apprendre le devoir sacré de la production ; produire, encore et toujours produire ! Tes filles doivent se préparer à de prodigieuses fécondités. L’individu passe, la race demeure, Travail et fécondité ! Voilà la véritable richesse sociale ! Voilà la civilisation réelle ! Voilà où se trouvent le progrès et l’avenir des races fortes !

— « Et qu’importe la race ? Qu’importe la civilisation ? Qu’importe le progrès ? lui dirent les jeunes fermes en riant, si la seule réalité qui est l’individu est détruite pour ces chimères ? Qu’importe la discipline, l’obéissance, le devoir, la fécondité, le sacrifice si cela ne sert à rien sinon à détruire la vie, à créer de la souffrance ? Depuis des millénaires tes pareils ont bouleversé le monde, massacrant, pillant, incendiant, entassant ruines sur ruines, détruisant des civilisations souvent supérieures à la leur !

As-tu mesuré l’énormité du mal qu’ils ont causé ? Peux-tu évaluer la somme effroyable de souffrances subies par les malheureux humains torturés au cours des siècles par les « Fondateurs de Civilisations »

Et que reste-t-il de tout cela ? Du néant ! C’est dans la poussière qu’il faut chercher les traces de ces féroces et orgueilleux conquérants ! Vos conquêtes, établies par la force, ne tiennent que par la force et sont détruites par d’autres forces !

Obligés de tuer pour vous impose, vous restez des criminels, des brutes, des bêtes méchantes et nuisibles ne vivant que pour le mal ! »

Sisgine, malgré les regards foudroyants d’Organisus, continua : « Nous ne sommes ni des fourmis stupides, ni des abeilles besogneuses. Le plus bel exemple à donner à un enfant est celui de l’amour et de la raison ; c’est celui de la paix du cœur et de l’esprit ; c’est celui du bonheur. Nous faisons de chacun de nos jours une œuvre de beauté et nous enseignons la beauté en la réalisant nous-mêmes. Au delà de la conscience et de la raison, au delà de la joie et de l’amour, il de ces générations, sacrifiées par ta folie, ne pourra pas vivre mieux que nous le faisons nous-mêmes, rendant ainsi stériles tous tes sacrifices et inutiles tous tes efforts. Tu n’as dans le cœur que le culte de la souffrance et de la mort ! Tu es l’homme des fantômes ! Tu es l’homme du néant ! »

Panurge, toutefois, se rapprocha de l’étranger et le prenant à l’écart l’interrogea : « Tes paroles, O Organisus, me troublent profondément. La vérité, quelquefois, nous heurte mais elle chemine silencieusement et soudainement nous éclaire et transforme notre vie. Cette existence d’abondance et de liberté me pèse et m’ennuie, et ces mondes prodigieux, ces activités monstrueuses m’attirent et m’émerveillent. Je voudrais, O farouche étranger, connaître ta cité inconnue, ta géniale création de mondes nouveaux. Je veux devenir un citoyen de l’avenir. Veux-tu me conduire vers ces terres inoubliables ? »

« Tu n’es qu’un homme égaré — répondit Organisus — viens apprendre à Machinopolis ton devoir social et, par le fer et par le feu, nous reviendrons civiliser ces êtres déchus. »

WHAT “ORGANISUS” WAS AND WHAT HE WANTED

Now, as Panurge was growing bored, a stranger came to knock at the Abbey of Thélème. “I am Organisus,” he shouted. “I bring order and progress. I bear the salvation of men. I am the creator of the future!”

Let us introduce this extraordinary being. He was tall, thin and ascetic, and he spoke with authority.

The children surrounded him, leaping with joy, the young women welcomed him, laughing, and the men examined this strange, enthusiastic speaker. “Where is your chief,” he demanded, “and why are these children neglected? And you women, are you in confinement? And what are these idlers up to, worthless and unoccupied, who wait for discipline and labor?”

A friendly, dancing circle surrounded the vehement orator. Faced with such an attitude, he turned threatening. “Back!” he shouted “Back, you stupid animals! Back, you milling cattle! Like swine, you live without method and organization and the last decline threatens you with the basest degradation! Only obedience elevates and improves man! Only discipline makes societies strong! Nothing but force creates pleasures! Only sacrifice places man above the beasts! Obedience! Labor! Sacrifice! That is the true social trinity, the creator of organization, force and civilization! That is what I bring. I, Organisus, founder of Machinopolis!”

An immense burst of laughter greeted that severe and formidable apostrophe and the children, believing it a friendly game, threw flowers at him. The women invited him to rest and the eldest of Thélèmites questioned him cordially: “Stranger, you words appear senseless and your animation unhealthy. Perhaps fatigue has exhausted the resources of your energy and your mind is floating like a ship lost at sea. Rest here a few days; taste the sweet tranquility of our customs; enjoy the comforts of our Abbey. Repair your forces in our rich abundance. Relax your mind in a restorative leisure. Learn what we know; tell us all that you know, and let us celebrate your coming as brothers!”

Organisus roared. “Leisure! Knowledge! The goals of degenerate races! In the Orient and the Occident, to the North and the South, everywhere the nations organize feverishly, everywhere progress gives rise to giant cities, everywhere man conquers the heavens and the earth and orders the flora and fauna in his brilliant machinations! And you, 0 ignorant brutes, 0 backward savages! You stagnate in the mire of well-being, in the infamy of a despicable pleasure, in the decrepitude of a near and inevitable extinction! Stand up, corrupt slaves! Stand up, sterile females! Rise up all of your, for the work of renovation, of civilization and progress! We will found the city of iron and steel, the most colossal of cities, where millions of Thélèmites will overwhelm all the other millions of citizens from neighboring cities vomited up by the gulfs of fecundity! To work, for the great disciplinary creation! To work, for the triumph of Labor, Obedience and Sacrifice! I am Organisus! The founder of Machinopolis! I am the creator of the true civilization!”

— And what more would we have than we have now? responded Sisgine. We eat when we are hungry, drink when we are thirsty, love according to our hearts, think according to our consciences no one stands in our way. Liberty appears to us the greatest of goods and constraint the greatest of evils. What can you bring us that is better than happiness?

— Woman! shouted Organisus, pleasure is the ruin of humanity; happiness its annihilation! Your role is to create, to give birth to children and not to enjoy life! Your sons must learn the sacred duty of production; to produce, still and always to produce! Your daughters must prepare themselves for a prodigious fertility. The individual passes, but the race remains. Labor and fecundity! That is the true social wealth! That is real civilization! That is where we find progress and the future of the strong races!

— “And what does the race matter? What does civilization matter? Or progress?” said the young girls, laughing, “if the only reality, the individual, is destroyed by these chimeras? What’s the use of discipline, obedience, duty, fecundity or sacrifice if they serve no purpose but to destroy life, to create suffering? For millennia, men such as you have devastated the world, massacring, pillaging, setting it ablaze, heaping ruins on ruins, destroying civilizations often superior to their own! Have you estimated the enormity of the evils they have caused? Can you reckon the terrifying sum of suffering endured by the unfortunate human beings tortured through the centuries by the “Founders of Civilizations”? And what remains of all that? Nothing! You must seek the traces of these savage and proud conquerors in the dust! Your conquests, established by force, are only held by force and are destroyed by other forces! Obliged to kill in order to impose yourselves, you remain criminals, brutes, cruel and harmful beasts, living only for evil!”

Sisgine, despite the deadly glances of Organisus, continued: “We are neither stupid ants, nor busy bees. The finest example to give to a child is love and reasons, peace of heart and of mind. It is the example of happiness. We make of each of our days a work of beauty and we teach beauty by realizing it in ourselves. Apart from the conscience and reason, apart from joy and love, there is nothing. And a single happy man is worth more than a thousand hard-working slaves. If each creates their own joy, the world will truly know joy. But you who sacrifice each thing living today to the lives of tomorrow, and each life tomorrow to those of the following day, you sacrifice in this way thousands of generations for nothing, for the last of these generations, sacrificed by your folly, could live no better than we do ourselves, rendering all the sacrifices sterile and all the efforts useless. There is nothing in your heart by the worship of suffering and death! You are the man of ghosts! The man of nothingness!”

Panurge, however, approached the stranger and, taking him aside, questioned him: “Your words, 0 Organisus, trouble me deeply. The truth, sometimes, strikes us, but [sometimes] it develops silently and suddenly enlightens us and transforms our life. This life of abundance and liberty weighs on me and bores me, and these prodigious worlds, these monstrous activities attract me and fill me with wonder. I want, fierce stranger, to know your unknown city, your fantastic creation of new worlds. I want to become a citizen of the future. Will you lead me to these unforgettable lands?”

“You are just a lost man,” responded Organisus. “At Machinopolis you will learn your social duty and, by iron and by fire, we will return to civilize these fallen beings.”

CE QUE VIT PANURGE AU DEHORS DE MACHINOPOLIS

La route était longue et pénible pour atteindre la gigantesque cité mais longtemps avant d’y parvenir Panurge avait vu se dresser dans le ciel des tubes énormes, des dêmes prodigieux aux reflets éblouissants, des cubes immenses se dépassant les uns les autres, des forêts de pointes métalliques dressées vers les nuées, des murs cyclopéens sombres et mystérieux. Et tout au long de ces fatigantes journées ils avaient cheminé au milieu d’une étrange végétation, une sorte de forêt basse, formée de végétaux inconnus semblables à des sojas géants de quatre à cinq mètres de haut. Et, dominant cette immense et uniforme plaine de verdure, de vertigineux pylones soutenant des boules métalliques aux proportions colossales formaient à leur tour une autre forêt étrange et effrayante.

Ils croisèrent une troupe nombreuse de citoyens marchant d’un pas automatique d’une précision surprenante ; ils étaient habillés d’un rouge éclatant et chantaient une marche qu’ils recommençaient interminablement :

A

Obéissons ! Obéissons !
Nous nous devons à la Cité,
Par le travail nous gagnerons
La joie, la force et la santé.

B

Travaillons tous avec ardeur
Le travail c’est tout, c’est la vie !
Et rejetons avec horreur
Le vil plaisir qui avilit.

C

O discipline sans pitié !
O sacrifice ennoblisseur !
Faites de nous de durs pionniers
Œuvrant sans cesse avec ardeur.

D

Forêt qui nous donne la vie !
Forêt qui contient notre sort !
Forêt donne-nous l’énergie
De travailler jusqu’à la mort !

E

Juste courroux des chefs tabous
Punis de mort le révolté.
Et bénissons le sort si doux
De l’écrasé dans le mortier.

C’est l’hymne du travail — dit Organisus avec fierté — et ceux-ci sont les travailleurs de la forêt. Nous avons supprimé toutes les cultures et avons tout remplacé par cette plante géante que nous taillons régulièrement et qui repousse sans cesse. D’elle nous tirons 220 sortes de fruits, 300 légumes et un millier de plats différents entre eux. Nous obtenons ces nouveautés au Bloc de la chimie alimentaire. Mais ceci ne convient qu’à l’élite. Pour les travailleurs, que nous avons groupés en vingt-cinq catégories, il n’y a que vingt-cinq aliments choisis et chimiquement étudiés pour chaque travail. Et chaque catégorie ne mange et ne se délecte qu’avec son unique aliment. La fantaisie est la mortelle ennemie de toute discipline et partant de toute autorité et de toute société.

— Je me garderais bien de risquer une objection, dit Panurge, et je suis venu pour m’instruire et non pour critiquer, mais dites-moi, Grand Organisus, pourquoi ces hommes sont-ils habillés d’un rouge si éclatant, n’est-ce pas là une sorte de fantaisie ?

— Homme ignorant, répondit son compagnon, cette couleur si éclatante nous permet de voir immédiatement si chaque homme, chaque corporation est bien à sa place, car il n’y a de travail réellement organisé que par corporation ou catégorie. Nous avons trouvé pour chacune d’elles une couleur différente tranchant sur le fond habituel de l’ambiance de la corporation. Comme ce fond pour les travailleurs de la forêt est le vert, nous les habillons de rouge. Dans les fonderies le haut du corps est rouge, le bas est blanc ; à la chimie où tout est clair et lumineux ils sont habillés de noir. Nos soldats sont uniquement revêtus d’une étoffe jaune canari. Et ainsi de suite. Certains ont tout le côté droit d’une couleur et le côté gauche d’une autre qui tranche vigoureusement avec la première. Nous pouvons ainsi surveiller toutes les infractions et les désobéissances, toutes les fantaisies coupables.

WHAT PANURGE SAW OUTSIDE MACHINOPOLIS

It was a long, hard road to reach the gigantic city, but long before they reached it Panurge had seen, towering into the sky, enormous tubes, tremendous domes with dazzling reflections, immense cubes, each larger than the last, forests of metallic spires rising up toward the clouds, somber and mysterious cyclopean walls. And throughout these exhausting days they had walked in the midst of strange vegetation, a sort of low forest, formed of unknown vegetables, like giant soybean plants four or five meters in height. And, dominating that immense and uniform plain of verdure, some vertiginous pylons, supporting metallic bowls of colossal proportions, formed in their turn another strange and frightening forest.

They crossed paths with a large troop of citizens, marching with a mechanical step and a surprising precision. They were dressed in a brilliant red and sang a march that they took up again interminably:

A

Obey! Obey!
We have a duty to the City,
By labor we will gain
Joy, strength and health.

B

Let us all work zealously
Labor is everything; it is life!
And let us reject with horror
The vile pleasures that degrade.

C

Oh, pitiless discipline!
Oh, ennobling sacrifice!
Make us hard pioneers
Working ceaselessly with zeal.

D

Forest that gives us life!
Forest that holds our fate!
Forest, give us energy
To work until we die!

E

Just wrath of taboo chiefs
Punishes revolt with death.
And blesses the fate, so sweet,
Of those crushed in the mortar.

“It is the hymn of labor,” said Organisus with pride, “and those are the laborers of the forest. We have eliminated all the cultivated lands and replaced them all with that giant plant, which we trim regularly and which grows back constantly. From it we draw 220 sorts of fruit, 300 vegetables and a thousand different dishes between them. We obtain these novelties from the Dietary Chemistry Bloc. But this is only suitable for the elite. For the workers, whom we have grouped in twenty-five categories, there are only twenty-five foodstuffs chosen and carefully designed through chemistry for each labor. And each category only eats and takes pleasure in its unique nutrient. Creativity is the moral enemy of all discipline, and thus of all authority and every society.

— I would be careful not to risk an objection, said Panurge, and I have come to learn and not to criticize, but tell me, Great Organisus, why these men are dressed in such a striking red, if there is not there a sort of creativity?

— Ignorant man, responded his companion, that brilliant color allows us to see immediately if each man, each corporation is in their proper place, for there is no labor really organized except by corporation or category. We have found a different color for each of them, appearing sharp against the usual background of the corporation. As, for the laborers of the forest, this background is green, we dress them in red. In the foundries the upper body is red and the lower is white; in chemistry, where everything is clear and luminous, they are dressed in black. Our soldiers are exclusively covered in a canary yellow cloth. And so on. Some have the whole right side in one color and the left side in another that stands forcefully against the first. In this way we can oversee all the infractions and disobediences, all the culpable impulses.

ET CE QU’IL VIT DEDANS

En devisant de la sorte ils entrèrent enfin par une des portes colossales de la cité. De chaque côté, et sur plus de cent mètres, une triple rangée de soldats canari complètement immobiles, le regard fixe, raides, sans aucun tressaillement, gardaient l’entrée de la cité. Depuis longtemps Panurge percevait une sorte de grondement effrayant, un vrombissement continu tandis que le sol tremblait dans une incessante trépidation. Passé l’enceinte ces bruits assourdissants s’accrurent encore plus. Des grincements, des hululements, des coups sourds, des crissements indéfinissables, des halètements de titants emplissaient l’air d’un bourdonnement terrifiant dans une atmosphère grisâtre.

Organisus se dressa radieux : Voici la cité de l’avenir ! Voici le triomphe de l’homme sur la bête ! Voici Machinopolis ! la cité du génie humain !

Sur une grande place deux hautes statues brillaient par le poli de leur métal. L’une représentait une très vieille femme, aux flancs distendus et lamentables ; à mi-jambe grouillait une multitude de bras, de corps et de têtes de tout jeunes enfants confusément emmélés. L’autre représentait un vieillard entièrement décrépit ayant autour de lui un amoncellement de tôles percées.

« Gloire à la fécondité ! cria Organisus. Cette héroïne sublime est morte en faisant son soixante-unième enfant, après avoir eu trente jumeaux. Gloire au travail ! car cet héroïque travailleur s’est affaissé en perçant son deux milliardième trou. Fécondité et travail voilà la loi suprême de la cité. »

A

La race est tout et l’Un n’est rien !
La race seule nous a fait !
La race seule est notre bien !
C’est nous la race des racés !

B

C’est nous les purs, les purs racés !
Nous nous dépersonnalisons !
Et dans la race enracinés
Nos fantaisies déracinons !

C

O race tout nous te devons !
Sacrifie-nous pour te sauver,
De père en fils mourons, mourons,
Disparaissons jusqu’au dernier !

D

Et que l’on tue l’être félon
Qui nie la race et ses bienfaits
Qu’il s’écrase sous le pilon
En expiant son noir forfait.

E

O moulin juste ! O doux mortier !
Punis toutes les trahisons !
Pour l’incroyant pas de quartier !
Car la race a toujours raison !

Ils s’engagèrent entre des bâtiments aux formes étranges, sans portes ni fenêtres, et dont les sommets invisibles se perdaient dans le brouillard qui flottait en permanence dans la bruyante cité. « Nous avons tout organisé, dit Organisus, rien n’a été laissé au caprice, à la fantaisie, à la bonne volonté des individus. C’est pour cela que notre population dépasse quinze milliards et que nous espérons atteindre le double avant peu. Alors nous pourrons imposer notre organisation à toutes les cités du continent car nous serons les plus forts ».

Panurge ouvrit des yeux démesurés. « Trente milliards ! mais où peuvent bien trouver tous ces citoyens, comment les nourrir et comment atteindre en si peu temps un population aussi colossale ? » demanda-t-il. « Tu vas comprendre, lui dit Organisus, nous arrivons au « Testiculus » et au « Lapinorium » et tu t’imprégneras de notre extraordinaire organisation. »

AND WHAT HE SAW INSIDE

Conversing in this way, they finally entered through one of the colossal gates of the city. On each side, and for more than a hundred meters, a triple rank of canary soldiers—completely immobile, gaze fixed, standing erect, without a quiver—guarded the entrance to the city. For a long time, Panurge had detected a sort of frightening rumble, a steady throbbing, while the ground trembled in a constant trepidation. inside the wall these deafening noises grew still louder. Grinding and hooting sounds, muffled blows, des undefinable squeals, the gasps of giants filled the air with a frightful humming in a bleak, gray atmosphere.

Organisus towered up, beaming: Here is the city of the future! Here is the triumph of man over beast! Here is Machinopolis! the city of human genius!

In a large square two tall, polished metal statues shone. One represented a very old woman, her sides distended and pathetic; at mid-leg a multitude of arms, bodies and heads, all from young children, confusedly entwined. The other represented a completely decripit old man, surrounded by heaps of pierced sheet-metal.

Glory to fecundity! cried Organisus. That sublime heroine died giving birth to her sixty-first child, after having had thirty twins. Glory to labor! For that heroic worker collapsed drilling his two-billionth hole. Fecundity and labor—that is the supreme law of the city.”

A

The race is all and the One is nothing!
The race alone has made us!
The race alone is our good!
We are the distinguished race!

B

We are the pure, the purebred!
We depersonalize ourselves!
And rooted in the race
Our fancies uproot!

C

O race, we owe you everything!
We sacrifice ourselves to save you,
From father to son, let us die, die,
Let us pass away to the last man!

D

And let us kill the felon
Who denies the race and its benefits;
Let him be crushed beneath the pestle
To atone for his black crime.

E

O just mill! O gentle mortar!
Punish all the treasons!
No quarter for the unbeliever!
For the race is always right!

They entered between strangely shaped buildings, without doors or windows, whose invisible summits were lost in the fog that floated permanently across the noisy city. “We have organized everything,” said Organisus, “nothing has been left to caprice, to the imagination or to the good will of the individuals. That is why our population exceeds fifteen billion and we hope to reach double that number before very long. Then we will be able to impose our organization on all the cities of the continent because we will be the strongest.”

Panurge was wide-eyed in astonishment. “Thirty billion! But where can all these citizens be? How can they be nourished, and how can such a colossal population have been achieved so quickly?” he asked. “You will understand,” said Organisus, “we are coming to the ‘Testiculus’ and the ‘Lapinorium,’ and you will be immersed in our extraordinary organization. “

OU PANURGE S’EBAUBIT DEVANT LE « TESTICULUS », LE « LAPINORIUM », LE « VATICINUS » ET LE « GAVORUS »

Dans une muraille sans fin une grande ouverture rectangulaire permit aux deux visiteurs de pénétrer à l’intérieur de l’étrange bâtiment. Des ascenseurs, des trottoirs roulants, des escaliers mécaniques, des aspirateurs puissants les conduisirent en quelques minutes dans les diverses salles formant autant d’usines particulières. « Nous sommes ici au « Testiculus », dit Organisus, et ceci set la salle des reproducteurs. Nous avons sélectionné les 25 catégories de travailleurs et chacun de ces groupes forme un type particulier que nous améliorerons incessamment. Il y a là un millier de reproducteurs bien soignées et bien nourris. Leur semence permet à chacun d’eux de féconder annuellement trois cent mille femmes. L’opération se fait scientifiquement et à coup sûr. La semence est examinée soigneusement, après avoir été recueille par des méthodes évitant tous les gaspillages et les imprévus. Cela nous fait donc trois cent millions de travailleurs possibles. Les autres salles n’ont rien de particulier ; elles sont semblables à celle-ci mais elles sont spécialisées pour la création des soldats. Nous comptons retirer de l’ensemble de ces salles près de trois milliards de germes à citoyens par mois. Passons maintenant à la fécondation proprement dite, entrons au « Lapinorium ».

Panurge et Organisus entrèrent alors dans une salle réellement extraordinaire. Sur un long couloir très large prenaient, à droite et à gauche, d’autres couloirs plus étroits, parallèles les unes aux autres et séparés entre-eux par une distance de six mètres à peine. Des parois limitaient ces couloirs secondaires. Ces parois étaient percées d’une quantité innombrable de petites ouvertures placées les unes à côté des autres dans le sens de la longueur, et disposées également les unes au-dessus des autres dans le sens de la hauteur. Des escaliers métalliques, des aspirateurs conduisaient à des passerelles courant le long de ces parois et pouvant desservir ces ouvertures. « Dans cette salle, dit Organisus, il y a deux cent cinquante mille niches. Dans chacune d’elles il y a une femme couchée sur un appareil spécial rentrant et sortant automatiquement. La fécondation est faite en quelques secondes par l’introduction d’un ovule fécondant. La nourriture de ces femmes est mécaniquement assurée par des canalisations particulières, ainsi que tous les soins d’hygiène. Toutes les deux heures elles exécutent des exercices appropriés à leur état sur leurs passerelles respectives ; puis elles chantent en cœur, lisent des livres récréatifs dans leurs niches et attendent ainsi leur délivrance. Ces femmes soigneusement sélectionnées sont toutes créatrices de jumeaux mais à sept mois on opère l’accouchement. Cela nous fait gagner deux mois et un mois plus tard on les féconde à nouveau. Celles qui se révèlent insuffisantes où irrégulières dans leur fonction sont remplacées par d’autres que nous tenons en réserve, car nous avons un stock énorme de citoyens et de citoyennes tout prêts pour les remplacements. Nous avons cinq cents salles comme celle-ci par étage et plus de vingt étages s’enfoncent dans le sol. Et cela nous assure l’accroissement normal de notre population ».

« Votre science me confond, bégaya Panurge, et combien cela vous donne-t-il de citoyens en tout ? Oh pas suffisamment pour l’instant — répondit Organisus — à peine cinq milliards par an mais avec les déchets, les pertes, les ratés, il ne nous en reste pas même quatre milliards. C’est trop peu. Nous savons par nos espions que Buropolis, la plus proche des cités concurrentes, a plus de quarante milliards de citoyens en conserve et Réglopolis, sa rivale, près de soixante milliards. Mais nous venons de mettre au point la procréatrice à six jumeaux. Dans six mois nous aurons remplacé toutes les procréatrices actuelles par les nouvelles qui nous donneront régulièrement six citoyens tous les six mois, car nous avons supprimé l’arrêt entre les deux gestations ; soit douze citoyens par an ; soit trente milliards de citoyens racés par année, soit trois cent milliards dans dix ans et cela nous assurera définitivement la suprématie sur toutes nos rivales que nous écraserons sans pitié. »

— Ma pauvre cervelle se trouble, balbutia Panurge, mais que faites-vous de ces enfants de six mois ? — Oh c’est bien simple, expliqua le l’organisateur. On leur a donné toutes sortes de futilités. Ils chantent, font de la musique, de la peinture, touchent à tous les outils ou instruments, parlent plusieurs langues, discutent sur tout et sont absolument indisciplinés. Ce sont de tristes rebuts complètement inéducables et inévoluables malgré plus de quinze ans d’efforts et que nous jetterons probablement au « Moulinar » un de ces jours. »

PANURGE IS FLABBERGASTED BEFORE THE “TESTICULUS,” THE “LAPINORIUM,” THE “VATICINUS” AND THE “GAVORUS”

A large rectangular opening in the endless wall allowed the two visitors to enter the strange building. Elevators, moving walkways, escalators, and powerful blowers brought them, in a few minutes, into the various rooms forming as many individual factories. “We are here at the ‘Testiculus,” says Organisus, “and here is the breeding room. We have selected the 25 categories of workers and each of these groups forms a particular type that we will constantly improve. There are a thousand breeders there, well cared for and well fed. Their seed enables each of them to fertilize three hundred thousand women annually. The operation is done scientifically and without fail. The semen is carefully examined after being collected by methods avoiding all waste and all unforeseen events. That makes us three hundred million workers possible for us. The other rooms are nothing special; they are similar to this, but they are specialized for the creation of soldiers. We expect to take from these rooms, taken together, nearly three billion nacent citizens per month. Let us now turn to fertilization proper. Let us enter the “Lapinorium.”

Panurge and Organisus entered then into a really extraordinary room. Along a wide corridor, on the right and on the left, were other narrower corridors, parallel to each other and separated from each other by a distance of barely six meters. Walls limited these secondary corridors. These walls were pierced with innumerable small openings arranged next to each other in the longitudinal direction and also arranged one above the other. Metal staircases, [aspirateurs] led to walkways running along these walls and could serve these openings. “In this room,” says Organisus, “there are two hundred and fifty thousand niches. In each of them there is a woman lying in a special device coming in and out automatically. Fertilization is done in a few seconds by the introduction of a fertilizing egg. The food of these women is mechanically ensured by special pipes, as well as all hygienic care. Every two hours they perform exercises appropriate to their condition on their respective gangways; then they sing in heart, read recreational books in their niches and wait for their delivery. These carefully selected women are all creators of twins, but they deliver babies at seven months. This saves us two months and one month later we fertilize them again. Those who turn out to be inadequate or irregular in their function are replaced by others whom we have in reserve, because we have a huge stock of citizens ready to replace them. We have five hundred rooms like this one per floor and more than twenty floors sunk into the ground. And that ensures the normal increase of our population.

« Votre science me confond, bégaya Panurge, et combien cela vous donne-t-il de citoyens en tout ? Oh pas suffisamment pour l’instant — répondit Organisus — à peine cinq milliards par an mais avec les déchets, les pertes, les ratés, il ne nous en reste pas même quatre milliards. C’est trop peu. Nous savons par nos espions que Buropolis, la plus proche des cités concurrentes, a plus de quarante milliards de citoyens en conserve et Réglopolis, sa rivale, près de soixante milliards. Mais nous venons de mettre au point la procréatrice à six jumeaux. Dans six mois nous aurons remplacé toutes les procréatrices actuelles par les nouvelles qui nous donneront régulièrement six citoyens tous les six mois, car nous avons supprimé l’arrêt entre les deux gestations ; soit douze citoyens par an ; soit trente milliards de citoyens racés par année, soit trois cent milliards dans dix ans et cela nous assurera définitivement la suprématie sur toutes nos rivales que nous écraserons sans pitié. »

— Ma pauvre cervelle se trouble, balbutia Panurge, mais que faites-vous de ces enfants de six mois ? — Oh c’est bien simple, expliqua le l’organisateur. On leur a donné toutes sortes de futilités. Ils chantent, font de la musique, de la peinture, touchent à tous les outils ou instruments, parlent plusieurs langues, discutent sur tout et sont absolument indisciplinés. Ce sont de tristes rebuts complètement inéducables et inévoluables malgré plus de quinze ans d’efforts et que nous jetterons probablement au « Moulinar » un de ces jours. »

CE QU’ETAIT LE « MOULINAR » LA PLUS BELLE INVENTION D’ORGANISUS

« À propos, dit Panurge, j’entends toujours parler du « Moulinar », qu’est-ce au juste que ce Moulinar. Ce doit être une chose bien extraordinaire dans une telle cité où tout est déjà si surprenant ?

C’est ma plus belle invention, répondit Organisus, La cité ne pouvait s’encombrer de fantoches justificers, avoués, avocats, policiers, juges, gardiens de prisons, bourreaux et autres inutiles improductifs. Alors nous avons éduqué les enfants de telle sorte que chacun ne peut accomplir que la fonction pour laquelle il a été créé et pour laquelle on l’autorise à vivre. D’autre part chacun d’eux a un tel amour du sacrifice que, dès qu’il diverge de la ligne sociale qui lui est tracée, dès qu’il désobéit à ses chefs, aux docteurs de la cité, il est pris d’un tel dégoût de lui-même qu’il court au « Moulinar ». Cela nous évite les chicanes, les plaidoiries, les pertes de temps, l’encombrement des prisons, des palais de justice, des bagnes qui ne résolvent rien. Tandis qu’avec mon « Moulinar » tout rentre dans l’ordre instantanément.

Les deux visiteurs longeaient une grande allée, toujours métallique, parcourue par une sorte de trottoir roulant sur lequel de longs wagonnets cheminaient rapidement. Dans ces wagonnets étaient entassés pêle-mêle des corps tout nus d’hommes, de femmes, d’enfants, de nouveaux-nés, vivants et gesticulant et poussant des cris confus. C’était le rebut social, les ratés de l’organisation.

« Nous voici au « Moulinar », reprit Organisus. Et Panurge sortant de cette allée sinistre vit un immense cercle formant un entonnoir profond. Autour de cet entonnoir des sortes de gradins étagés les uns au-dessus des autres, permettaient à une foule innombrable, formée surtout d’enfants, de fillettes et de jeunes travailleurs, de voir le fond de ce cône métallique. Le trottoir roulant amenait les wagonnets au-dessus de l’entonnoir et ceux-ci déversaient automatiquement leur contenu de chair vivante dans les profondeurs de l’appareil. Par ailleurs de nombreux travailleurs fautifs surgissaient sur les bords luisants du gouffre et s’y précipitaient en hurlant de ravissement : « Moulinar divin me voici ! — Juste « Moulinar » écrase ma faute ! — Vive le « Moulinar » justicier ! — Vive l’organisation ! — « Moulinar » sauve la cité ! »

Quant aux jeunes spectateurs ils chanta et applaudissaient frénétiquement à chaque wagonnée de victimes. Tout au fond de l’entonnoir d’énormes engrenages broyaient la chair sans arrêt, engloutissant en quelques secondes tous les corps affreusement déchiquetés dans un hurlement horriblement confus et prolongé que l’atroce souffrance arrachait à ces malheureux.

Panurge horrifié voyait ces chairs blanches et roses, faites pour la joie des baisers, pour l’ivresse de l’effort créateur, se tordre, éclater dans un mélange hideux de viscères, d’os et de sang. Il faillit crier son dégoût mais son propre soluté le rappela à plus de diplomatie.

« Grand Organisus, demanda-t-il, que faites-vous de tout ce hachis fantastique puisque votre nourriture est végétale et chimique ?

— Des produits chimiques, expliqua le fondateur. Rien ne se perd dans la cité, tout est récupéré, tout est organisé. Une heure après leur passage au « Moulinar » il n’y a plus, à la place des ratés et des mauvais citoyens, que quelques bonbonnes d’acides, quelques tonnes d’engrais azoté, des barriques de corps gras et quelques produits plus ou moins nécessaires. Il n’y a pas de déchets absolus.

— Je bégaie d’admiration, articula Panurge, mais j’espère que cette sélection ne vide pas trop vos réserves de citoyens et que les cas de vos deux anormaux ne sont pos trop fréquents ?

— Des cas aussi stupides sont pour ainsi dire inexistants, à peine un par milliard, répondit Organisus.

— Quelle belle science ! s’écria Panurge, mais comment la cité a-t-elle résolu la question sexuelle pour ces milliards de citoyens et de soldats et que devient-ils ?

— Oh ! écraserons sans pitié dit Orgamisus, la sexualité est supprimée chimiquement chez les tout jeunes citoyens. Elle est inutile pour le fonctionnement de la cité et compliquerait dangereusement l’ordre et la bonne organisation. Quant à la multitude de citoyens, travailleurs et soldats, nous les éduquons jusqu’à l’âge nécessaire à leur complète formation, puis nous les mettons en réserve pour les besoins de la cité. Voici justement l’entrée d’une de ces réserves et tu vas pouvoir évaluer notre inimitable organisation.

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LES CONSERVES DE CITOYENS

Un tube aspirateur fit descendre vertigineusement Organisus et son disciple. Panurge voyait sur un cadran les étages se succéder en profondeur avec dés chiffres impressionnants. Enfin ils s’arrêtèrent au soixantième étage. Des voûtes immenses se perdaient dans les profondeurs de ces sortes de cryptes faiblement éclairées. De hautes parois verticales, desservies par une multitude de tubes aspirateurs, présentaient des centaines de portes métalliques s’ouvrant sur des passerelles donnant accès aux tubes de transport. « Voici une réserve vide que nous allons remplir de soldats, dit Organisus. Elle contient dix cases superposées pouvant contenir chacune quarante mille soldats debout et tout équipés. Cela fait quatre cent mille d’un côté et autant de l’autre. D’ailleurs voici la manœuvre de remplissage.

Panurge entendit des déclics métalliques et par les tubes transporteurs jaillit un flot ininterrompu de soldats encadrés par des chefs qui les rangeaient en bon ordre dans chaque case. Tous avançaient en marquant automatiquement le pas et s’ordonnaient en rangées les unes devant les autres en chantant une marche circonstanciée :

Nous sommes ceux de la conserve !
Les citoyens du doux loisir !
Les bons racés de la réserve !
Les réservés de l’avenir !
Si la cité nous appelle,
Nous jaillirons frais conservés,
Pour conserver la Part si belle
Que nous réserve la cité!

Les chefs se placèrent en tête des et commandèrent un garde-à-vous réellement impressionnant. Puis d’une seule voix ces milliers de bons citoyens crièrent : « Vive l’Organisation ! Vive la Cité ! Vive la Civilisation ! »

Alors les portes furent fermées et tout retomba dans un silence de nécropole. Organisus reprit : « dans quelques secondes des gaz particuliers vont les engourdir et les raidir pour la durée que nous voulons, depuis quelques heures à quelques siècles. Quand nous en avons besoin nous ouvrons le compartiment que nous désirons utiliser après en avoir chassé les gaz stabilisateurs et conservateurs et y avoir insufflé un autre gaz qui rappelle instantanément à la vie normale les citoyens, ou les citoyennes qui y sont contenus. Nous avons ainsi des conserves de soldats, de travailleurs, de sous-chefs, de procréatrices en pleine forme prêts à l’emploi. Il n’y « plus d’hôpitaux, plus d’hospice pour les vieux, plus de malades, plus d’anormaux, plus d’infirmes, plus de ratés. Dès que la production baisse, dès qu’un citoyen est malade, dès qu’il dépasse l’âge des bons rendements, dès que les citoyens ne sont plus conformes à l’étalon créé par l’organisation de la cité on les envoie au « Moulinar » et on les remplace aussitôt par les conserves convenables. C’est beaucoup plus avantageux et la race s’améliore incessamment. Nous avons ainsi plusieurs centaines d’étages souterrains et nous agrandissons sans cesse nos réserves pour y conserver les citoyens ».

— Tout cela dépasse mon imagination, dit Panurge, et vos savants doivent avoir, depuis longtemps, pénétré tous les secrets de la matière, tous les mystères de la vie, toutes les énigmes des mondes stellaires. Quelle magnifique civilisation ! Quelle prodigieuse cité ! Et quel profit pour ma faible intelligence !

— Nos savants, répondit Organisus, ne s’occupent plus depuis longtemps de cette niaiserie dite : Science désintéressée. La science pure est une absurdité ; l’intellectualisme un crime contre la cité. Que nous importe de savoir ce que sont les nébuleuses ou les atomes ? La fin proche où lointaine des planètes, des animaux ou des hommes ne nous intéresse qu’autant que la cité peut triompher des autres cités rivales, les écraser, les noyer sous des torrents de matières destructrices et mortelles. Voilà la vraie science et voilà ce que cherchent tous nos grands savants. Nous sommes les plus avancés dans cette voie. Dans nos tubes souterrains tout est prêt pour une attaque foudroyante. Un seul geste et la foudre éclate sur les cités voisines, pulvérise leur orgueil, anéantit leur fausse civilisation. Nous sommes les plus forts, donc les meilleurs et notre race doit asservir les autres. La pitié, la sentimentalité, le respect de la vie, les droits de l’individu sont autant d’inventions criminelles affaiblir la race et la dégénérer. Mais nous écraserons toutes les larves attardées dans la contemplation, dans l’intellectualisme décadent, dans la jouissance ignoble des arts dégradant. Nous serons la race forte, la race organisatrice du monde. Nous dominerons les brutes voisines, les demi-nègres et les races métissées. »

Tout en déclamant ses intentions Organisus avait entraîné Panurge le long d’interminables galeries. « Par ici nous allons atteindre un des tubes d’attaque, un des postes de commande » reprit le Maître de la cité. Ils pénétrèrent dans une salle circulaire d’une grande hauteur. Des cadrans innombrables, des rangées de leviers se dressaient au centre de l’étrange tour. « D’ici je commande tous les tubes de combat, expliqua Organisus ; tous ces leviers déclenchent des moyens d’attaque différents. Ces cadrans me renseignent doublement sur les pertes en homme et en matériel de notre cité et sur les mêmes pertes des autres cités rivales les plus voisines principalement Buropolis et Réglopolis. Ainsi renseignés nous pouvons ménager nos réserves de matériel et de citoyens et ne les employer qu’à bon escient, sans gaspillage inutile. Toutefois nos réserves de matières destructrices sont immenses, tous nos gaz sous pression, tous nos fluides prêts à l’action, toutes nos machines en plein rendement. La cité contient une centaine de postes de commande semblables gardés par des savants toujours prêts à riposter dès que l’attaque est commencée. Et de la tour centrale, absolument inattaquable, je puis diriger l’action et nous allons voir, de là-haut, les autres postes et l’importance de la cité. Nous avons tout, absolument tout prévu, rien ne peut nous surprendre et nous serons infailliblement vainqueurs. »

Parvenu au sommet de la tour Panurge vit un spectacle hallucinant. Des immenses blocs de métal se dressaient à toutes les hauteurs ; des cubes, des pyramides tronquées, des cylindres géants, des arcs, des flèches, des globes luttaient d’étrangeté et d’audace pour se perdre dans les nuées. Au loin une ligne de verdure encerclait ces métalliques constructions tandis que le brouillard grisâtre, en permanence dans la cité, en noyait les bases où grouillaient les centaines de millions de travailleurs s’activant sous les ordres des chefs. Enfin tout au loin, par delà cette mer de verdure, deux masses sombres dominaient fantastiquement la plaine : l’une au Nord de Machinopolis, l’autre au Sud. Et encore plus loin, perdues dans un horizon incertain, se devinaient d’autres masses énigmatiques, d’autres cités, d’autres rivales.

« C’est inouï ! s’exclama Panurge, c’est surhumain ! Vous êtes les Maîtres incontestables du continent ! Vous en serez les dieux pour le plus grand bien des hommes et le triomphe de votre race. Tout ce que je vois et tout ce que j’entends me dépasse et me confond et je vous demande un peu de repos car ma tête ne saurait y résister.

— Oui, consentit Organisus, pour la première fois cela suffit. Demain nous continuerons ton instruction et nous verrons ensuite pour la civilisation des Thélémites.

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L’EDUCATION A MACHINOPOLIS OU LES MERVEILLES DU « BOUROCRANUS » ET DU « TESSTUS »

Panurge dormit très mal car d’affreux cauchemars le conduisirent au bord de l’entonnoir fatal d’où Organisus le précipitait dans l’effroyable moulin. Ces rêves terrifiants le réveillaient et le matin le trouva assez mal en point. Il prit tout de même quelques aliments qui lui parurent réconfortants et suivit Organisus qui l’attendait. Ils longèrent tout d’abord une grande avenue inévitablement bordée des deux côtés des fameuses statues moralisatrices de la Fécondité et du Travail et rencontrèrent de nombreux groupes multicolores, marchant au pas cadencé, accompagnés de chansons familières à chacune de ces catégories mais avec une sorte de prélude commun à tous ces citoyens chantants.

Panurge put en saisir ces quelques paroles : Chantons et rechantons ! Le chant crée le bonheur ! Ne parlons pas chantons, le chant ravit nos cœurs ! Sans cesser de chanter articulons ces sons ! La force par la joie ! La joie par la chanson !

Ils arrivèrent à une construction rougeâtre, toujours métallique, et pénétrèrent à l’intérieur, tout compartimenté de salles qui se succédaient dans tous les sens. Chacune était agencée comme un petit théâtre, avec des gradins s’élevant assez haut. Tous ces sièges étaient occupés par des milliers d’enfants serrés les uns contre les autres et une sorte de scène étroite, placée au centre, portait plusieurs haut-parleurs qu’un docteur surveillait de temps à autre. La machine ânonnait des phrases que les enfants répétaient admirablement. Le fondateur se tourna vers Panurge et expliqua : « Dès que les enfants peuvent entendre nous les soumettons à cette éducation choisie. A partir d’un an les bébés sont accrochés par milliers sur les parois d’un vaste cylindre au centre duquel fonctionne une machine parlante répétant inlassablement : Obéissance, travail ! Obéissance, travail ! ou bien : Ecoutons nos chefs ! Ecoutons nos chefs ! ; ou encore : Les chefs ont toujours raison ! Les chefs ont toujours raison !

Vers l’âge de trois ans nous les soumettons au « Tesstus ». Ce « Tesstus » est un appareil infaillible et prodigieux qui décèle en trois secondes les qualités, les aptitudes ou les défauts des jeunes citoyens. Dans le même temps un cadran nous indique la classification exacte pour chacun d’eux et ils sont aussitôt groupés suivant les vingt-cinq catégories corporatives. Quant aux déchets, marqués par le zéro qui nous indique les mauvais citoyens nous les envoyons immédiatement au « Moulinar ».

Organisus continua : « les phrases types sont allongées avec l’âge des jeunes citoyens et on les enrichit de conseils concernant la vie sociale ; on les embellit d’ordres et de maximes propres à former le cœur et l’esprit des futurs travailleurs. En même temps une gymnastique, étudiée suivant l’âge et la classification des écoliers, développe les qualités particulières à chaque corporation, car il est inutile de faciliter des aptitudes qui ne serviront point à la cité. Plus tard ils ont des jeux corporatifs et des lectures, également corporatives, viennent compléter leur éducation. Enfin des concours les fortifient dans leur métier respectif et à dix ans ce sont de parfaits travailleurs ».

Panurge observa que ces enfants, comme d’ailleurs tous les citoyens déjà rencontrés, portaient d’étranges tatouages sur le visage, principalement au front, Il en demanda l’explication à son guide. « Ceci, lui dit Organisus, est l’identité de chaque citoyen. Nous avons supprimé les noms. Chaque enfant est marqué par des lettres et des numéros qui indiquent immédiatement l’année de la naissance, sa corporation et la série dont il fait partie. Nous tatouons ce matricule sur le front et sur la poitrine des écoliers dès que le « Tesstus » nous a donné la classification définitive des jeunes citoyens. Nous sommes ici au « Bourocranus » continua Organisus et le rendement de nos méthodes est réellement stupéfiant. »

Tout en devisant, Panurge et son compagnon traversèrent une cour circulaire où des centaines d’enfants, tournant en rond, marchaient automatiquement en chantant une sorte de litanie qu’ils recommençaient sans cesse :

A

Nous sommes les petits enfants
Bien sages et bien disciplinés
Toujours soumis et bien pensant
Bien souples et bien endoctrinés.

B

Nous ne pensons jamais, jamais !
Nous ne posons pas de questions !
Nous ne sommes jamais distraits
Par les mauvaises suggestions.

C

Pour la Cité nous devenons
Des citoyens standardisés !
Et pour sa gloire nous serons
Parfaitement mécanisés !

D

Par la grâce de la Cité
Dont nous sommes la floraison
Nous apprenons à répéter :
Oui, nos chefs ont toujours raison !

E

Nous, les petits organisés
Organisons nos sentiments,
Et de nos cœurs fanatisés
Chassons le doute malfaisant.

F

Pour nos âmes galvanisées
Rien ne vaut l’organisation,
Nous mourrions désorganisés
Si nos chefs n’avaient pas raison !

Organisus radieux continua ses explications : « Des centaines de chansons sont ainsi établies pour l’ensemble des citoyens, car tout est organisé, tandis que dès la toute jeune enfance la couleur définitive de chaque corporation est attribuée à chaque enfant. Cette couleur et la forme corporative du vêtement ne le quittent plus durant sa vie. Cette éducation est si bien comprise et forme si bien l’entendement de chaque citoyen que la coercition extérieure est inexistante dans la cité. Chacun d’eux sait par cœur tout ce qui lui est permis et ce qui ne l’est pas et dès qu’une faute est commise il court se confesser à son chef et celui-ci décide si la punition doit se limiter à un redoublement de la journée de travail ou si le fautif doit se précipiter au « Moulinar ». Et il n’y a jamais de désobéissance. Mais il y a beaucoup de réjouissances. Dans les heures de loisir des chœurs avec musique sont formés pour chaque catégorie de travailleurs et tous sont heureux de chanter ensemble, ou se promener au pas, au son d’un instrument sonore tandis qu’un rythme collectif fait ‘briller leurs yeux de plaisir. Des lectures communes les unissent tous dans une même pensée et leurs cœurs vibrent d’une collective satisfaction lorsque, terminant un si magnifique emploi du temps, le chef leur dit : « Citoyens ! votre dévouement à la cité vous rend les premiers citoyens du monde et le plus humble d’entre-vous est plus grand, plus digne et plus noble que le plus orgueilleux savant des autres cités. Allez vous reposer de votre magnifique travail ! »

Alors, un immense vivat salue le chef, un hymne irrésistible soulève encore une fois l’âme collective des citoyens et tous s’endorment quelques minutes plus tard, du plus magnifique des sommeils ! C’est bien ici la cité idéale. D’ailleurs, comme tu peux le constater, nul n’est mécontent. Il y à aussi de nombreuses fêtes corporatives : Les Mères à l’honneur ! La Fête des Travailleurs ! La Fête du Travail ! celle de la Cité, celle de l’Organisation, celle de la Fécondité ! Justement aujourd’hui nous allons avoir la Fête des Mères qui se termine par un repas inoubliable avant l’apothéose bien méritée par ces vaillantes et valeureuses citoyennes. »

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LES MERES A L’HONNEUR ET LE « NARCOTICUS »

Les deux compagnons arrivèrent dans une enceinte entourée de milliers de balcons où se pressait une masse compacte de jeunes citoyennes, les futures jeunes mamans, venues pour voir glorifier la fécondité et s’imprégner du désir d’égaler ces admirables Mères. Sur une haute estrade plusieurs centaines de ces vieilles femmes attendaient, l’œil brillant, la grandiose cérémonie. C’était les Mères à l’Honneur !

Des chants, des danses, des chœurs, des compliments rythmés accompagnés de très nombreux musiciens, honorèrent alors ces bienheureuses habillées de couleurs éclatantes, entourées de fleurs, et que de gentilles fillettes embrassaient en débitant de petits quatrains réconfortants. Panurge en apprécia un qui lui plut beaucoup. Il disait à peu près ceci :

O vous aïeules aux cheveux blancs !
Vous qui nous êtes si chères !
Enseignez-nous, nobles grand-mères !
L’art de faire beaucoup d’enfants !

Puis une fillette, presque adolescente, les bras pleins de fleurs, récita elle aussi quelques vers !

Petite fille aux cheveux blonds !
Je veux bientôt être grand-mère !
Rendre la Cité prospère !
Et enfanter cent gros poupons !

Enfin des groupes gracieux de jeunes fillettes chantaient en dansant :

Nous sommes pures et dévouées !
Nous serons bonnes citoyennes !
Et tous nos ventres à la peine
Gagneront le repos sacré !

Après ces délicieuses et reposantes manifestations de l’âme enfantine de la Cité les « Mères à l’Honneur » furent conviées à un repas glorieux en attendant leur entrée au « Repos sacré », imaginaire Paradis promis en récompense à tous les bons et vieux citoyens et citoyennes méritants. « Tous les travailleurs, dit Organisus, aspirent à cette apothéose glorieuse et s’emploient toute leur vie à obtenir cette féerique retraite en récompense d’une vie exemplaire, de leur dévouement à la cité. Tous imaginent un lieu de délice, de repos béat, de douceurs infinies : des tables garnies de mets rares et savoureux, de boissons fabuleuses, parmi des fleurs et de la musique dans une fête sans fin les berçant de rêves et d’enchantements. »

A ces paroles le cœur de Panurge se dilata de joie. « Enfin, pensa-t-il, il y a tout de même quelque chose de bon dans cette cité surprenante, et il s’écria : « Bravo ! Bravo ! » ; ces petites filles sont délicieuses, cette fête vraiment ravissante et votre conception sociale du bonheur populaire magnifiquement humanitaire ! »

Le fondateur s’arrêta un instant puis il reprit « Oui ! notre cité est très humanitaire et nous évitons toutes les souffrances inutiles. Or, à cet âge-là on ne se rend plus compte de rien et l’on n’a plus de grand plaisir à vivre. Prolonger la vie de ces vieilles gens est une cruauté monstrueuse. À l’issue de ce repas nous les endormons profondément en les faisant passer au « Narcoticus » qui leur procure des songes merveilleux, et plongés dans leur dernier sommeil, nous les envoyons au « Moulinar ». Nous abrégeons ainsi leur souffrance et délivrons la cité de citoyens inutiles. »

— Quelle prévoyante bonté ! s’écria Panurge tremblant pour sa peau. Et combien j’envie votre sagesse ! Epargner à la vieillesse la décrépitude et les infirmités est vraiment admirable. Organisus vous êtes le plus grand bienfaiteur que l’humanité ait jamais connu! Et quel art pour réjouir l’âme de vos bons citoyens.

— Oui, acquiesça le Maître, nous avons comme ça quelques petites fêtes charmantes pleines de mansuétude pour les travailleurs, de cordialité pour les bons citoyens et cette fête-ci est particulièrement bien réussie. »

Organisus, le regard flamboyant, contemplait la récompense des Mères à l’Honneur, et cette fête ahurissante parut à Panurge une farce macabre.

«  Grand Organisus, lui dit-il, pourrait-on voir les deux dégénérés que vous avez conservés ? Il me semble qu’après tant de merveilles, je comprendrais mieux l’abjection de mes malheureux thélémites en voyant ces deux attardés qui leur ressemblent tant.

— Nous ne sommes pas très loin de leur cage, répondit l’illuminé ; suivons ce tracé blanc et nous y serons en quelques instants.

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COMMENT PANURGE CONNU « HENA » ET « NAGOR » ET COMMENT MOURUT LE GRAND « ORGANISUS »

« Le tracé blanc, reprit Organisus, est celui des Maîtres. Il conduit à tous les postes de commande et aux principales sorties souterraines. Les tracés de couleurs conviennent aux autres citoyens et correspondent à la couleur de leur vêtement. Ils ne doivent jamais suivre d’autres chemins que ceux que nous leur avons tracé ; ils doivent rester dans la ligne et ne jamais en sortir sous peine d’envoi immédiat au « Moulinar ». C’est un principe absolu, une question de vie ou de mort pour la cité ! Mais nous voici arrivés. »

Ils se trouvaient alors dans un immense hall au milieu duquel se dressait une grande cage très haute et très étendue, fermée par une énorme porte métallique verrouillée extérieurement. A l’intérieur Panurge put distinguer des fleurs, des arbres et des arbustes aux feuillages variés ; des lianes souples et grimpantes se perdaient dans ces frondaisons ; un jet d’eau retombait dans un long bassin de granit avec un bruissement reposant. De doux accords de guitare enchantaient ce paysage miniature et une fraîche voix féminine accentuait le mystère de ce petit paradis. Ce doux spectacle attendrit l’âme du pauvre Panurge, lui rappelant sa chère Abbaye et il faillit pleurer de joie.

« Holà ! les brutes ! cria Organisus — chantez plutôt une marche funèbre car bientôt vous serez envoyés au moulin ! Vos mœurs stupides n’intéressent plus la cité et nous avons décidé d’arrêter cette expérience négative ! »

Panurge vit alors s’avancer une gracieuse jeune fille, entièrement nue, ses magnifiques cheveux noirs tombant sur ses épaules, les yeux très doux, le visage révélant une crainte justifiée. C’était « Héna ». Derrière elle, et la dépassant de la tête venait « Nagor » également nu, beau garçon solidement musclé, au regard intelligent, au menton volontaire et décidé. Comprenant la gravité de leur situation, il regardait alternativement Organisus et Panurge cherchant à devine le danger qui les menaçait.

Organisus s’approcha et s’adressant au jeune homme lui dit : « Tu ne sais pas ce qu’est le « Moulinar » ? C’est ma plus belle invention ! Ecoute ce que c’est :

Et le fondateur expliqua au jeune couple horrifié ce qu’était ce « Moulinar » auquel il le destinait. Nagor avait affreusement pâli en apprenant cela et s’approchant de la grille fit semblant de cueillir une leur puis, soudainement, d’un bond fantastique saisit l’inventeur à travers les barreaux et lança son poing formidable sur la tête de son ennemi qui s’écroula sous ce coup de massue. Panurge, peu rassuré, se garda bien d’approcher mais Héna, voyant qu’il n’intervenait pas, lui demanda : « Et vous ? que nous voulez-vous ? Pourquoi voulez-vous nous tuer ? — Je ne veux pas tuer, je suis un ami, répondit le visiteur. Je suis un étranger et cette horrible cité me dégoute profondément. Je connais votre histoire et je cherchais un moyen de vous voir et de vous sauver, mais ce drame rapide a tout résolu. Maintenant il faut fuir au plus tôt ou nous serons jetés tous les trois au « Moulinar » et je n’y tiens pas de tout. »

Nagor lui dit: « Je crois tes paroles, mais ouvres-nous et indique-nous le chemin pour sortir d’ici. »

Panurge ouvrit la cage et Nagor contempla le fondateur gémissant sur le sol. Il réfléchit quelques instants, puis se décida subitement et, tandis qu’Héna allait s’habiller, il revêtit lui-même les vêtements d’Organisus, entortilla ce dernier dans des toiles et se le chargea aisément sur le dos. « Je vais le jeter au « Moulinar », dit-il à Panurge, montre-nous le tracé y conduisant et dis-nous, en marchant, ce que tu sais sur la cité et sur le pays d’où tu viens. »

Le thélémite expliqua à ses nouveaux amis ce qu’était la cité, ce qu’était l’Abbaye de Thélème et exprima ses regrets de l’avoir quittée. Ces longues explications les conduisirent jusqu’aux abords de la sanglante mécanique. Le « Moulinar » était en pleine activité et nul ne fit attention à eux. Organisus, revenu à lui, fut démailloté et poussé au bord de l’abîme. Le renversement de la situation et la conscience de sa fin horrible terrifiaient le fondateur, le transformaient en une bête traquée aux yeux épouvantés, n’ayant plus rien d’un organisateur conquérant et destructeur. Il ressemblait à tout animal sentant la mort.

Nagor lui dit : « Tu voulais nous faire périr, Héna et moi, comme tu l’as fait pour des milliards d’autres malheureux ; eh bien je vais te faire goûter cette joie suprême ; je vais te jeter dans le « Moulinar » et, à ton tour, tu profiteras de ta merveilleuse invention !

Une terreur indéfinissable défigura l’organisateur et sauvagement il vociféra : « À moi ! Au secours ! Je suis Organisus ! A moi ! Je suis le Maître ! Au secours ! Je suis Organisus ! Au secours, on me tue ! »

Malheureusement, pour sa sécurité et le sort de la cité, cet événement ne rentrait point dans le cours de tous ceux prévus par l’éducation standardisée inventée par Organisus et ses disciples dans le Bourocranus. Les jeunes spectateurs de cette scène n’étaient là que pour voir des punitions et des sacrifices et non pour sauver un malheureux d’une mort semblable à des milliers d’autres qu’ils contemplaient. Leurs chansons couvrirent les cris d’épouvante du Maître :

C’est la chanson du « Moulinar »
C’est la chanson des écrasés !
C’est le joyeux chant du départ !
C’est le chant des mordlisés !
C’est le Moulin de la chanson !
De la chanson des égarés !
Moulin fais-en du saucisson !
Délivre-nous de ces tarés !

Une dernière poussée jeta Organisus sur la pente métallique. Il poussa un cri affreux et, se tordant comme un ver, essaya de s’agripper au rebord ; puis glissa en hurlant jusqu’au fond de l’horrible machine. Il sauta quelques secondes sur les débris informes de ses dernières victimes, trébucha sur des boyaux gluants, sentit son pied pris dans le terrible engrenage et, d’un seul coup, se vit happé par l’effroyable mécanisme qui l’écrasa progressivement en une épouvantable souffrance. Sa tête aux yeux exorbités fut broyée à son tour et sa cervelle géniale sauta comme les graines juteuses d’une pastèque écrasée.

Ainsi finit Organisus, le génial fondateur de Machinopolis

« Et maintenant, cria Nagor, à la tour centrale. Il faut que ces cités criminelles se détruisent mutuellement ! Créées pour la destruction, qu’elles se détruisent ! »

TRANSLATION

COMMENT PANURGE DECLENCHA LE PLUS HORRIBLE CATACLYSME QUE L’UNIVERS AIT JAMAIS CONNU

Lorsqu’il furent en haut de la tour vertigineuse ils regardèrent avec crainte ces leviers énigmatiques, maîtres des destinées de la cité et peut-être de toutes les cités.

«  Un seul geste de ma main, avait dit Organisus, et la foudre éclate sur les cités rivales. »

Nagor calmé par la mort du fanatique, hésitait devant le geste fatal. Tenant Héna par la main il regardait ces terribles leviers. De sa décision dépendait l’existence de milliards d’êtres et sa nature sensible répugnait à cette sinistre destruction. Héna de sa douce voix lui dit : « laissons ces malheureux à leur destin et fuyons à l’Abbaye de notre ami où tout est si merveilleux.

A ces mots, Panurge revit Sisgine, ses bons et affectueux amis, les loisirs enchantés de l’Abbaye, les grands ombrages mystérieux, les fleurs éclatantes et parfumées, le ruisselet toujours frais et les vols de colombes dans la lumière du matin. Il vit tout cela et vit également ce bonheur, qu’il n’avait pas su apprécier, compromis, menacé par ces cités monstrueuses et inhumaines. « Non, cria-t-il il faut détruire ces cités les unes par les autres. Et puisque telles sont leurs raisons d’être, faisons-les fonctionner dans le sens de leur fondation. »

Alors mettant la main sur le levier N° 1 il le poussa à fond sans hésitation et se précipita pour voir le résultat.

A l’instant même un fourmillement prodigieux de citoyens, de chefs, de soldats emplit la cité. Des milliers d’appareils sonores vibrèrent dans un vacarme effrayant. Des bras de leviers formidables sortirent du sol ; des tubes gigantesques montèrent vers les nues ; de prodigieuses seringues se braquèrent vers les cités rivales ; des creusets incompréhensibles s’ouvrirent pour des vomissements de matières infernales ; une forêt de flèches métalliques hérissa la cité pour des fins inconnues. Des édifices disparurent sous terre ; des dômes s’enfoncèrent dans le sol. D’énormes pilons jaillirent à côté d’immenses réflecteurs éblouissants. Des cubes noirs et fumants dépassaient lentement des cylindres incandescents s’élevant vers le ciel. Un tremblement inquiétant secouait la cité et Panurge, tremblotant de peur, contemplait son ouvrage et voyait les cités rivales s’organiser pour la lutte aussi rapidement que Machinopolis. Des hululements fantastiques, cris stridents, des vrombissements affolants parvenaient de Buropolis et de Réglopolis, dominant le vacarme de la cité tandis que des fumées noires, des éclairs aveuglants, des rayonnements étranges, des vibrations terrifiantes, des machineries hallucinantes bouleversaient les deux cités.

Ce fut Machinopolis qui ouvrit la lutte contre Buropolis par un jet de gaz rendant les combattants fous meurtriers. Aussitôt les Buropolistes se plantèrent mutuellement leurs couteaux dans le ventre, se coupèrent bras et jambes et firent plusieurs centaines de pyramides de quatre ou cinq cent mille têtes chacune.

Première victoire machinopoliste. Le cadran B indiquant les pertes de Buropolis, marqua 15 millions de morts.

« Bravo ! s’exclama Panurge, ça marche bien ! Les tueurs se tuent entre eux ! Vive l’Abbaye de Thélème ! Vive Sisgine ! Vive l’amour ! Vive la paix ! »

Soudain le cadran A marqua rapidement plusieurs millions de victimes parmi les machinopolistes. Buropolis, par des jets de vapeur et d’air formidables, venait de renvoyer le gaz mortel renforcé d’un autre gaz qui déterminait chaque soldat à se détruire lui-même ; et ce fut un gigantesque hara-kiri supprimant coup sur coup plusieurs vagues de combattants.

Héna et Nagor pressés l’un contre l’autre, tristes et anxieux, voulaient fuir. Panurge radieux leur cria : « encore quelques instants ! ça marche trop bien pour quitter le spectacle ! Voyez le cadran A : 27 millions de machinopolistes viennent de s’étriper ! Tout va bien ! Hurrah ! »

Mais Machinopolis, arrêtant ses gaz, riposta par un torrent de matière visqueuse inutilisant les appareils de Buropolis ; puis sur cette matière visqueuse lança une pluie épaisse de cendres corrosives et asphyxiantes. Sous cette masse corrodante les appareils rongés s’écroulèrent en partie, engloutissant des millions de combattants, lesquels englués, suffoqués, brûlés se transformaient en une pâte boursoufflée, croûteleuse et noirâtre.

Le cadran B monta jusqu’à 90 millions. « Ça c’est du boulot s’exclama Panurge. Mais à l’instant même s’éleva de la cité voisine comme une vague monstrueuse de liquide rougeâtre qui, montée à une hauteur vertigineuse, retomba en une pluie diluvienne sur Machinopolis. La Tour résista quelque temps sous son action mais dans la cité les machines fondaient comme du beurre sur le feu, dans un bouillonnement écumeux de plus de cent mètres de haut, dans lequel se déversaient sans arrêt les vagues de soldats que les machines aveugles tiraient des profondeurs de la cité. Ces montagnes de corps palpitants, rongés jusqu’à l’os, ne laissaient de leur pauvre existence qu’une masse visqueuse fumante, elle-même rapidement anéantie.

Panurge, effrayé cette fois, compris que ça tournait mal. Le cadran A enregistrait plus de 100 millions de disparus.

« Nous sommes fichus ! dit-il la Tour va s’écrouler d’un moment à l’autre. O ma douce patrie ! O mes chers amis ! O belle Sisgine ! Combien tu avais raison ! se lamentait-il. Et comment sortir de là si tout est détruit ! O Thélème ! O Télémites ! Vous reverrai-je un jour ! »

Un déclenchement le fit sursauter. Sur un autre cadran un ordre venait d’apparaître : Ouvrez les gaz R 4. Aussitôt un sifflement étourdissant déchira l’air ; d’immenses rayonnements de feu embrasèrent le ciel et, dirigés sur Buropolis, faisaient flamber la colossale cité dans un brasier gigantesque où se tordaient les machines et disparaissaient les monstres métalliques. Pendant un quart d’heure le cadran B indiqua des ravages terrifiants et l’appareil signala successivement 100, 200, 300 millions de carbonisés. Les Buropolistes lâchant leur conserve de soldats, préparaient leur riposte et essayait de neutraliser l’incendie par cette masse sacrifiée qui grillait affreusement sans arrêter sensiblement les progrès du désastre. L’aiguille continuait à marquer l’étendue des pertes qui dépassaient 600 millions.

Pendant ce temps Machinopolis réparait ses ruines ; de nouveaux mécanismes remplaçaient ceux détruits ; les débris disparaissaient dans les profondeurs du sous-sol où des milliards de citoyens travaillaient au salut de leurs Maîtres.

C’est alors que Panurge aperçut un horrible nuage noir venant de Réglopolis, se dirigeant vers eux et enveloppant sinistrement la cité de ténèbres impénétrables. Rapidement la température extérieure s’abaissa de plus de deux cents degrés, transformant chaque combattant en un bloc de glace et arrêtant l’émission du gaz R 4 par la frigorification des citoyens le dirigeant. Les machines continuaient automatiquement à sortir les soldats immédiatement congelés. Le cadran A indiqua : 200, 400 puis 800, puis enfin le milliard de Machinopolistes anéantis.

Ce nuage mortel donna du répit à Buropolis. Les décombres s’enfoncèrent dans le sol ; de nouvelles machines surgirent hors de terre et la riposte s’activa. Mais Machinopolis, fortement préparée, réagit contre Réglopolis en faisant rayonner sur cette cité les ondes M.M. 87, lesquelles traversent tous les corps et tuent toutes les cellules vivantes jusqu’à cinq cents mères sous terre.

L’aiguille du cadran C se mit à tourner à une vitesse folle ; en quelques minutes elle indiqua plus de trois milliards de victimes. Et l’aiguille tournait toujours.

Panurge suait de peur et le jeune couple s’étreignait dans une angoisse partagée. Sortir était aussi dangereux que séjourner dans cet enfer. D’autre part le métal de la Tour, sérieusement attaqué par le liquide rougeâtre, n’offrait plus de résistance rassurante.

Enfin ils virent briller dans Buropolis des milliers de pointes lumineuses d’où s’échappaient, de plus en plus longues, d’éblouissantes étincelles orientées contre Machinopolis.

« C’est la fin ! » cria Panurge. Alors tous trois bondirent dans le tube aspirateur et s enfoncèrent dans les profondeurs de la cité.

Ils marchèrent longtemps, cherchant le passage Sud qui devait les conduire hors de la tourmente. Le couloir montait toujours et finalement les conduisit dans une salle semblable à celle qu’ils venaient de quitter.

Panurge se précipita sur les cadrans et vit l’aiguille C arrêtée sur 32 milliards. « Ah ! ah ! s’écria-t-il, les ondes M.M. 87 ont donné à fond ! Ça c’est du riche travail ! » Le cadran B n’indiquait que 3 milliards de pertes tandis que le cadran A, continuant de marquer, dépassait déjà les 6 milliards. Les décharges électriques envoyées par Buropolis foudroyaient, jusqu’à de grandes profondeurs, les Machinopolistes. Mais l’aiguille se ralentit au-dessus de 9, tandis que celle du cadran B se remettait en mouvement. Les savants de Machinopolis venaient de renvoyer les décharges électriques sur Buropolis et, aggravant les terribles effets de ces décharges, lançaient toutes les deux secondes, cent bolides explosifs de mille tonnes qui pulvérisaient la cité. L’aiguille B montrait une ascension catastrophique des pertes buropolistes et dépassa 25 milliards de morts en quelques instants.

« Il est temps de sortir, haleta Panurge, leurs savants vont se détruire mutuellement et nous enseveliront sous les décombres, partons ! »

A l’instant même une secousse prolongée les fit vaciller et ils s’accrochèrent aux murs de la salle. Devant eux plus rien ne bougeait : les cadrans, les signaux, les communications venaient d’être partiellement détruits par cette explosion. S’étant ressaisis ils se précipitèrent au dehors et saluèrent enfin la lumière du jour d’un cri de joie et s’embrassèrent frénétiquement. Panurge s’aperçut alors que sa nouvelle amie avait de grands yeux troublants et une bouche fondante comme un fruit mûr. Il prolongea son enthousiasme sur les lèvres de sa belle amie et nos trois évadés s’enfuirent dans la campagne ravagée par la science pratique, ingénieuse et organisatrice des grands savants et maîtres des remuantes cités civilisées.

Ils s’éloignèrent en courant mais Héna s’écria soudainement: « Oh ! voyez là-haut, dans les nuages ! » Les deux hommes se retournèrent et virent des lettres flamboyantes se détacher sur des nuages sombres. Pendant une sorte de trêve et d’accalmie chaque cité, se préparant pour l’assaut final, lançait au ciel ses cris de victoire et de défit.

« Nous défendons la Civilisation, l’Ordre et le Progrès ! inscrivait en lettres de feu Buropolis. Nous écraserons la réaction et le désordre ! »

En lettres non moins éblouissantes, Machinopolis rétorquait : « Nous sommes les mieux organisés ! Nous vaincrons parce que nous sommes le monde nouveau ! Vive l’organisation machinopoliste !»

Au-dessus de Réglopolis des lettres incandescentes annonçaient également des principes conquérants : « Réglopolis est la seule cité révolutionnaire, raciale et progressive ! Réglopolis sera maîtresse du monde ! »

Enfin tout au loin, les cités perdues aux horizons brumeux lançaient, elles aussi, leurs défits aux autres cités. Et l’on pouvait vaguement deviner, dans ces lettres gigantesques, les mots : Humanité ! Race ! Progrès ! Avenir ! Raison ! Paix millénaire ! Continent ! Victoire ! Civilisation ! Etat fort ! Révolution.

« C’est bien le triomphe de la science pratique et gouvernementale ! s’écria Panurge ; c’est le triomphe de la force brutale sur la joie de vivre, sur la bonté, sur la sagesse, sur l’amour, sur la raison ! Fuyons ces fous dangereux ! Sauvons notre précieuse vie ! »

Ils reprirent leur course rapide mais, soudain, un ébranlement formidable des éléments les jeta brutalement sur le sol ; une nuit horrifiante les enveloppa ; un grondement mille fois plus assourdissant que le tonnerre accompagna les convulsions et les tremblements de la terre bouleversée; des secousses d’une violence inouïe se succédèrent, agitant la planète dans tous les sens, dans un cataclysme sans précédent.

« Nous mourons » bredouilla Panurge en roulent sur des masses de végétaux écrasés. « Adieu mes amis ! » et il ferma les yeux, attendant la mort, mais rencontrant sous sa main le corps tiède de Héna, évanouie de peur, il la prit dans ses bras et, négligeant sa propre terreur, chercha l’oubli de sa dernière heure et l’imminence de sa fin rapide sur les lèvres de miel de sa brune compagne. Elle revint à elle sous cette médication désespérée et appela Nagor tandis qu’une sinistre lueur grandissante illuminait rapidement l’immensité du ciel et de la terre. Ils le devinèrent debout, non loin d’eux, regardant l’horizon embrasé.

« Voyez, leur dit-il, la fin de l’organisation conquérante et pratique des savants fanatiquement organisés ! J’ai vu sauter à plus de mille mètres de hauteur ces cités inhumaines ! Contemplez ce feu de joie ! »

Tous les produits diaboliques enfermés dans les cités, après avoir explosés sous les réactions réciproques des assaillants, brûlaient maintenant d’une telle intensité qu’une muraille de flammes s’élevait comme un punch gigantesque à plusieurs milliers de mètres dans le ciel noirâtre, en dégageant une telle chaleur, que tout se carbonisait aux alentours. Nos trois amis se sentirent enveloppés d’un vent de fournaise. Ils s’entourèrent hâtivement de végétaux pour se protéger contre l’effroyable chaleur et s’éloignèrent précipitamment de ce brasier égalisateur.

TRANSLATION

OU PANURGE, DEVENU SAGE, ACHEVE LA CLAUSE DU BON GARGANTUA

A l’Abbaye de Thélème Sisgine attendait son vilain ami. Du plus loin qu’elle l’aperçut elle courut à sa rencontre, heureuse de ce retour, heureuse de retrouver et de consoler le méchant. Elle vit sa figure défaite, ses traits souffrants, sa mine piteuse. Elle fut charmée de la jeunesse de Héna, sut apprécier la beauté volontaire de Nagor et, accueillante, ouvrit ses bras au fugitif. Panurge, pleurant de joie, s’y jeta en balbutiant d’émotion : « O Sisgine ma douce compagne ! ma colombe fidèle ! ma tendre amie ! Combien tu avais raison ! Me voilà près de toi pour le restant de mes jours et tant que tu voudras de ton fuyant compagnon ! O douce amie, je connais à présent les trésors de Thélème et je ne les quitterai plus jamais ! »

Ses amis l’entouraient affectueusement, l’embrassant, le réconfortant, le félicitant de ses exploits qu’il racontait, les hachant d’exclamations de bonheur et de reconnaissance : « O Thélème ! Lieu de bonheur et de félicité ! O abbaye bien heureuse ! Toi seule connaît la pure joie et la tendresse, l’amour et la raison ! Toi seule pourrais enseigner la sagesse et la prudence me conseille de t’en abstenir car la folie transforme la bonté en férocité, le savoir en ignorance, la lumière en obscurité et la joie en souffrances épouvantables. Les fous baptisent sagesse leurs sanglantes folies, et civilisation leur bestialité ! Ils appellent organisation, ordre et progrès leurs assemblées d’automates, de morts et de fantômes ! Vivons mes amis, mes chers et tendres amis! Aimons ! Chantons ! Rions ! Jouissons de l’heure qui passe et faisons de chacune de ces heures une joie enchaînée à d’autres heures de joie par le désir de bien vivre ! Que le souvenir de tous nos bonheurs passés illumine notre bonheur présent et enchante notre bonheur de demain ! »

Les Thélémites l’approuvaient, les femmes l’embrassaient, les enfants riaient en dansant autour de lui. Sisgine, méditative, le contemplait en souriant.

Héna et Nagor fêtés et entourés de leurs nouveaux amis leur apprenaient les détails de ces fantastiques événements et leur délivrance par Panurge

Héna s’approcha de Sisgine, lui prit affectueusement la main et embrassa sa nouvelle amie. Nagor, sensible au charme rayonnant de Sisgine, contemplait la jeune femme et Panurge, heureux de cette atmosphère de joie, marchait tout rêveur, songeant aux horreurs passées, essayant de retenir dans sa mémoire ces événements incroyables comme on essaie de ressaisir un cauchemar fuyant.

Et les jours heureux s’ajoutèrent aux jours également heureux. Panurge, aidé par Nagor, Héna et sa tendre Sisgine, écrivit l’histoire invraisemblable et fabuleuse de Machinopolis et, l’ayant terminée, s’en fut au fronton où se lisait le fameux :

« FAY CE QUE VOULDRAS »

Il édit longuement et, trouvant cette clause par trop insuffisante, y ecrivit au-dessous, en lettres d’or :

« SELON TON CŒUR ET SELON TA RAISON »

TRANSLATION

About Shawn P. Wilbur 2236 Articles
Independent scholar, translator and archivist.

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