Flowers of Solitude… — Chapter II — Education and Sentiment

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Chapitre II — Education et sentiment

Chapter II — Education and Sentiment

SUR L’ÉDUCATION

Toutes hypothèses mises de côté, chaque genre, chaque espèce possède une intelligence adaptée à son stade d’évolution morphologique, à son existence intrinsèque. Une fourmi possède l’intelligence d’une fourmi et un dromadaire l’intelligence d’un dromadaire. L’intelligence d’un lion est aussi éloignée de l’intelligence d’un homme que l’intelligence d’une taupe de celle d’un pigeon. L’intelligence d’une terre-neuve ne ressemble pas plus à celle d’un lévrier que l’intelligence d’un parisien à celle d’un hottentot. Autres sont l’intelligence de l’habitant des côtes et celle di montagnard. L’intelligence du marin diffère de celle de l’ouvrier d’usine. Et ainsi de suite. Il y a dans chaque cus et dans tous les cas action du milieu spécial sur l’individu qui y évolue et réaction personnelle de ce dernier contre la pression, l’emprise du milieu. Nous croyons possibles de « perfectionnement » tous les phénomènes dépendant du fonctionnement du système nerveux. De perfectionnement, c’est-à-dire d’éducation. Nous pensons susceptibles d’éducation la sensibilité, la mémoire, l’endurance, l’amativité, etc…, aussi bien chez l’homme que chez les animaux. Mais ceci, bien entendu, dans la mesure où le permet le déterminisme spécial de chaque individu (le tempérament, la nature si l’on préfère ces termes), déterminisme qu’il s’agit d’utiliser dans le « processus » de ce perfectionnement, de cette éducation, et non de contrarier comme le font et l’ont fait tant d’éducateurs mal avisés.

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AFFRANCHIS OU ESCLAVES

Je dis Initiateur et non Educateur. Ne pas confondre. L’Educateur est un chargé de mission qui s’abaisse au niveau de ceux qu’il éduque, à tel point parfois qu’on ne le distingue plus du prostitué — de celui qui se vend an public pour acquérir la renommée, la gloire ou les gros sous. L’Initiateur, parce qu’il lui agrée, montre ce qu’il sait, dans la langue qui lui est propre. L’Educateur descend vers celui qui ne sait pas, et fait de lui-même un ignorant pour ouvrir l’intelligence même de ceux à qui le savoir indiffère. L’Initiateur appelle à lui, invite à monter vers lui pour les placer à son échelon, ceux que ses connaissances intéressent. L’Educateur fait œuvre de vulgarisation, l’Initiateur de sélection. L’Educateur fait des élèves, auquel un maître est toujours indispensable pour acquérir de nouvelles connaissances. L’Initiateur fait des affranchis à même de se passer de lui aussitôt que possible et dès qu’il leur plat.

Emancipated or Enslaved

I say Initiator and not Educator. Do not confuse them. The Educator is charged with a mission and lowers themself to the level of those they educate, to the point sometimes that they are no longer distinguishable from the prostitute — from those who sell themselves to the public to acquire fame, glory or a big payday. The Initiator shows what they know, in their own language, because it is agreeable to them. The Educator descends towards the one who does not know, and makes themself ignorant in order to open the intelligence even of those who are indifferent toward knowledge. The Initiator calls to those interested in knowledge, invites them to climb towards them and place themselves at their level. The Educator does a work of popularization and the Initiator a work of selection. The Educator makes students, for whom a teacher is always essential to acquire new knowledge. The Initiator makes free people able to do without them as soon as possible and as soon as it pleases them.

LA VÉRITÉ

« Jusqu’à quel point la vérité supporte-t-elle l’assimilation ? » a dit Nietzsche, quelque part. En effet, la vérité ost un fait horrible, sinistre, désolant à considérer en face. Exemples : la vérité, c’est que la force prime l’équité et que pour arriver à ses fins, la force se pare de l’attitude et du langage de l’équité, La vérité, c’est que le fonctionnement de ce que l’homme désigne sous le nom de lois biologiques ou physiologiques ne tient aucun compte de la valeur, de le culture, de la loyauté personnelles. Le vérité, c’est que les grandes idées au nom desquelles tant de gens sont égorgés sur les champs de bataille ou meurent avant leur temps dans les agglomérations surpeuplées — ces grandes idées, si exaltées à l’école, sont un paravent à l’ombre duquel les gros voleurs et les profiteurs de grande envergure accomplissent leurs opérations. La vérité, c’est que le scrupuleux, le confiant, le tendre, risquent très souvent de tenir le rôle de victimes des êtres de proie. J’appelle ainsi non ceux qui se montrent sous leurs véritable aspect, mais ceux qui pour mieux « parvenir » présentent l’honnêteté, la bonté, la franchise comme des vertus à rechercher et saturent d’exemples à cet effet les livres d’éducation qu’ils inspirent ou subventionnent. Mais où sont les éducateurs qui déchireront le voile à leurs risques et périls ?

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SURMONTER OU RÉSISTER

« Surmonte le mal par le bien ». Mais qu’est-ce que le bien ? Et qu’est ce que le mal ? Tendre la joue gauche à celui qui vient de vous frapper sur la joie droite n’est pas une solution. Il y a des tempéraments qui ne considèreront jamais comme le bien de ne pas résister à celui qui vous inflige sciemment une punition ou une souffrance. Oppose à ce qui t’est nuisible ce qui t’est utile — à ce qui t’opprime, ce qui te libère. Résiste à tout ce qui vise à entraver ton développement et à mutiler ton activité. Résiste par l’affirmation de ta propre supériorité : tel l’aigle dont nul ne distance le vol — par las ruse : tel le serpent qui, faute de mieux, imagine d’être une branche de l’arbre sur lequel il a pris refuge. Mais résiste ; l’essentiel — aigle ou serpent, c’est que tu ne te diminues pas à tes propres yeux. Et c’est là un problème d’une portée autrement pratique que celui du bien et du mal.

Overcome or Resist

“Overcome evil with good”. But what is good? And what is evil? Offering your left cheek to the one who just struck you on the right cheek is not a solution. There are temperaments that will never see it as good not to resist someone who knowingly inflicts punishment or pain on you. Oppose that which is useful to you to that which harms you — to that which oppresses you, oppose that which sets you free. Resist anything that aims to hinder your development and mutilate your activity. Resist by affirming your own superiority, like the eagle whose flight no one can outdistance — by cunning, like the snake that can, when all else fails, imagine being a branch of the tree on which it has taken refuge. But resist. The bottom line — eagle or snake — is that you don’t diminish yourself in your own eyes. And this is a problem of far more practical significance than that of good and evil.

RÉAGIR

À un intervalle de vingt ans, les circonstances ont fait que j’ai relu plusieurs romans qui m’avaient très vivement ému dans ma jeunesse : « Wilhelm Meister », de Gœthe, dans la langue originale, une bonne traduction de « Werther », du même auteur ; « Raphaël » et « Graziella », de Lamartine. Est-ce que j’ai perdu ma sensibilité ? S’il est vrai que j’ai plaint Mignon, Charlotte, Aurélie, Werther, Raphaël et Graziella, si je me suis senti remué et touché, je trouve, tout bien résume, que ces romans — à l’exception de « Wilhelm Meister », où les réflexions philosophiques abondent à côté des épisodes romantiques — exercent sur l’esprit une influence morbide, anesthésiante. Que d’existences perdues inutilement et consommées avant leur temps ; que d’incurables désespoirs qu’un peu de raisonnement vigoureux, qu’une dose un peu massive d’amour de la vie aurait pu parfaitement rendre guérissables ! Il court dans ces pages un souffle de maladivité ; il n’y a pas assez de santé mentale ; il y a trop de laisser-aller général, de nonchalance intérieure, de « végétativité » cérébrale, Tout cela est hors nature. La nature s’écrie : « Réagis ! » Elle ne promet pas la victoire, c’est vrai ; mais elle considère comme malsain ou écarte comme caduc l’organisme qui manque à réagir. Et c’est justement le ressort qui fait défaut aux héros de ces romans.

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INITIATEUR ET EDUCATEUR

J’ai déjà exposé en quoi consistait la différence entre l’Initiateur et l’Educateur : l’éducateur vulgarise ou s’abaisse au niveau des éduqués, alors que l’initiateur singularise, c’est-à-dire s’efforce d’attirer chacun individuellement vers les sommets où il à établi sa demeure. C’est pourquoi un jour vient, tôt où tard, où l’initiateur est non seulement abandonné et trahi, mais encore vilipendé par ceux qu’il initiait. L’atmosphère des cimes où il enseignait est tellement différente de celle dés bas fonds d’où viennent les initiés, qu’une fois retournés dans la plaine, ses faits et gestes leur deviennent incompréhensibles.

Initiator and Educator

I have already explained the difference between the Initiator and the Educator: the educator popularizes or lowers themself to the level of the educated, while the initiator singles out, that is to say strives to attract each one individually to the heights where they have established their home. This is why a day comes, sooner or later, when the initiator is not only abandoned and betrayed, but also vilified by those they initiated. The atmosphere in the peaks where they taught is so different from that in the lowlands from which the initiates come, that once they return to the plain, the actions of the initiator become incomprehensible to them.

LE MAITRE ET LES DISCIPLES

Pas plus que l’homme qui engendre ne saurait être rendu responsable des faits et gestes de ceux qu’il a engendrés, l’homme qui pense ne saurait être rendu responsable des résultats de la pensée émise par son cerveau. Quelqu’un peut survenir qui s’empare de cette pensée et qui lui fasse dire tout autre chose que ce que voulait celui de qui elle émane. Il y a des enfants dont l’éducation avait été orientée en vue de les destiner à telle ou telle carrière, et qui rencontrent sur leur toute un influence qui modifie complètement leur vie. Il y a des pensées qu’on à élaborées avec grand soin, qu’on a ciselées, remaniées, refondues et qui aboutissent à des résultats diamétralement opposés à ceux qu’on en attendait.

The Master and the Disciples

The man who thinks cannot be made responsible for the results of the thoughts emitted by his brain, any more than the man who becomes a father can be made responsible for the acts and gestures of those he has fathered. Someone may appear who takes hold of this thought and makes it say something quite different from what the person from whom it emanates wanted. There are children whose education was geared towards a particular career, and who find an influence on them that completely changes their lives. There are thoughts that have been developed with great care, that have been chiseled, reworked, recast and that lead to results diametrically opposed to those expected.

CORDONNIER, PAS PLUS HAUT QUE TA CHAUSSURE !

Depuis que je croise tant d’incompétents et de mouches de coche, je comprends le sentiment qui fit pousser cette exclamation, vraie ou fausse, au peintre antique. O cher mathématicien, mon ami, pâlis sur les équations, additionne, soustrais, mais fais-moi grâce de tes jugements sur la poésie. Et toi, commerçant, boutiquier, patenté, que comprends-tu à la vie d’un artiste ? Et vous tous, savantasses à la ne puissance : — biologistes, physiciens, chimistes qui n’avez jamais potassé de biologie, de physique, de chimie que dans les livres de vulgarisation, si vous saviez combien vous me semblez ridicules quand vous discutez philosophie, sociologie ou politique !

Et toi même, féministe qui n’as jamais connu l’amour ni la maternité, femme incomplète dont le corps ignore l’ardente caresse, dont les flancs sont demeurés vierges, que parlés-tu d’émancipation sociale ou morale de tes sœurs en humanité ? Emancipe-toi d’abord toi-même. :

Qu’il se commettrait ou se dirait moins de sottises, si nous ne nous occupions que des sujets que nous sommes aptes à comprendre. Par l’expérience, bien entendu.

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TROP GROSSIER OU TROP SOMBRE

J’ai sous les yeux une édition classique des « Voyages de Gulliver » — un des livres les plus puissants de critique sociale et individuelle qui aient jamais été écrits, soit dit en passant. Or ce livre, étant à l’usage des classes, est expurgé : comme l’explique la préface, on a enlevé ce qui paraîtrait ou « trop grossier » où « trop sombre ». Dans cela tient toute l’éducation classique : il ne faut pas que le « trop grossier » ou le « trop sombre » paraisse ; il ne faut laisser des descriptions de la vie individuelle et de l’évolution sociale que le poli ou le brillant, c’est-à-dire artificiel. Et c’est ainsi qu’on forme des « ignorants » ; car, dans la vie et dans la nature, le grossier et le sombre existent avec le raffiné et l’éclatant : ils en sont l’envers ou l’endroit, comme on voudra.

Too Coarse or Too Dark

I have before me a classic edition of Gulliver’s Travels — one of the most powerful books of social and individual criticism that has ever been written, by the way. However, this book, being for classroom, is redacted. As the preface explains, that have removed what would appear either “too coarse” or “too dark.” This sums up all classical education: that which is “too crude” or “too dark” must not appear; the only descriptions of individual life and social development left should be polite or shiny — artificial. And that is how we train the “ignorant;” for, in life and in nature, the coarse and the gloomy exist alongside the refined and the brilliant: they are their inside or their outside, as one wishes.

LA CONNAISSANCE ET LA PERSONNALITÉ

Mettre la connaissance au-dessus de l’élaboration de la personnalité — de l’appréciation, de l’amour, de la jouissance de la vie — voilà l’erreur. La connaissance, en effet, est coexistante à la vie et non antérieure à elle. Se servir de la connaissance comme d’un outil et même indispensable à la sculpture, à la révélation, au perfectionnement de SA personnalité, comme d’une source d’information sans rivale à utiliser dans la poursuite des expériences de SA vie, voilà en quoi il convient que consiste l’aspiration à la connaissance, La « culture » est un moyen, non un but.

Knowledge and Personality

Putting knowledge above the development of the personality — of appreciation, love and the enjoyment of life — that is a mistake. Knowledge, in fact, is coexistent with life and not prior to it. To use knowledge as a tool, even an indispensable one, in the sculpture, the revelation and the improvement of YOUR personality, as an unrivaled source of information to be used in the pursuit of the experiences of YOUR life — that is what the aspiration to knowledge should consist of. “Culture” is a means, not an end.

LE ROLE DE LA NÉCESSITÉ

Je ne nie pas qu’un très grand nombre des acquisitions de homme n’aient été faites sous l’empire de la croyance à sa liberté métaphysique. On a même prétendu que lesdites acquisitions auraient été moins rapides si cette croyance n’avait pas dominé l’horizon de la pensée humaine. C’est une question qui demande à être discutée sérieusement. Pour ma part, je crois que là NÉCESSITÉ, dans la plupart des cas, est à l’origine des conquêtes ou des « progrès de l’esprit humain », pour parler comme Condorcet. D’ailleurs, le problème n’est plus là. Puisqu’il est entendu que l’unité humaine n’est pas libre, mais qu’elle possède la faculté de réagir contre le déterminisme ambiant, il appartient au propagandiste, à l’initiateur d’insister avec puissance sur le rôle qui échoit à la volonté de résistance et d’affirmation personnelles, à l’action de l’association des volontés individuelles dans le combat pour la conquête d’acquis nouveaux, de nouvelles utilisations, de connaissances nouvelles, de nouveaux procédés ou modes d’existence permettant à l’être humain d’évoluer avec plus d’aisance, assurant aux facultés un jeu plus ample. En deux mots il appartient à l’initiateur — l’éducateur, si l’on préfère ce mot — de démontrer que la nécessité n’est pas un générateur de crainte ou de résignation, mais un facteur d’évolution, d’épanouissement.

The Role of Necessity

I do not deny that a very large number of human acquisitions were made under the influence of the belief in metaphysical freedom. It has even been claimed that those acquisitions would have been slower if this belief had not dominated the horizon of human thought. This is a question that requires serious discussion. For my part, I believe that, in most cases, necessity is at the origin of the conquests or “progress of the human spirit”, to speak like Condorcet. Besides, the problem is no longer there. Since it is understood that the human unity is not free, but that it possesses the capacity to react against the ambient determinism, it is up to the propagandist, to the initiator to strongly insist on the role that falls to the will to resistance and personal affirmation, to the action of the association of individual wills in the fight for the conquest of new achievements, new uses, new knowledge, new procedures or modes of existence allowing the human being to evolve with more ease, ensuring the faculties a wider play. In short, it is up to the initiator — the educator, if one prefers the word — to demonstrate that necessity is not a generator of fear or resignation, but a factor of evolution, of fulfillment.

JE PARLE POUR CELUI QUI S’IGNORE

Il y a des heures où je parle et écris pour ceux de mon monde. Il y à des instants où je parle et écris pour le plus grand nombre. Non pas parce que je m’attends à ce que le plus grand nombre me comprenne ; mais j’espère toujours que, parmi les badauds qui remplissent la place publique, quelqu’un d’égaré se trouvera qui s’ignore, et dont la mentalité est susceptible de vibrer à l’unisson de ce que j’exprime.

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UN ASPECT DE LA RÉCIPROCITÉ

Dans un milieu où les rapports entre humains auraient pour base la réciprocité, il n’est personne qui ne voudrait qu’autrui se développât dans le sens où le dirigeraient son tempérament et sa conception personnelle de la vie, dès lors que ce développement respecterait l’évolution de l’existence des autres constituants du dit milieu, Mais ce genre de réciprocité ne peut pas être envisagé sans réflexion, à la légère. Il règne en effet, parmi nous, une manière de juger, ou, si l’on veut, d’apprécier les faits ci gestes de nos amis, qui n’a rien à voir du tout avec la réciprocité ; elle consiste à porter un jugement, une appréciation favorable ou défavorable sur tel acte accompli par un autre que nous, salon que sa conduite ou son procédé en la circonstance est ou non d’accord avec ce que, nous trouvant dans un cas semblable, nous supposons que nous aurions accompli. Il est curieux de voir des hommes aux opinions très libérales, très avancées, oublier que, dans de tels jugements ou appréciations, ils vont déterminés par leur temperament et, faut-il le dire, par un parti pris qui n’est pas l’apanage que des esprits rétrogrades. Personne ne sait exactement, au surplus, comment ils se seraient comportés dans telle ou telle circonstance, à la place d’un autre. Tout ce qu’ils peuvent hasarder, ce sont des conjectures…

Donc, quand nous déclarons désirer vouloir pour autrui, pour notre compagnon d’opinions et d’aspirations, qu’il se développe dans le sens où l’incitent sa nature et ses réflexions, cela implique que ce développement pourra le conduire dans une voie absolument autre que celle où nous aurions voulu le voir s’engager, même dans son intérêt ; dans une direction peut-être tout à fait opposée à nos goûts, à nos souhaits, ou s’en écartant à un degré considérable. C’est cela que sous-entend ce vœu, cé souhait ; ou bien il ne veut rien dire du tout.

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SOYEZ ARBRE PRODUCTIF

Efforcez-vous d’être un arbre aux branches chargées de fruits, quand ce ne serait que par dignité, pour contraster avec les arbres rabougris et stériles. Que les hommes méditent à l’ombre de votre feuillage épais ; qu’ils se rafraîchissent de vos fruits. Et cela non pas parce qu’exploité pour le profit d’un jardin mais bien parce qu’il est dans votre nature d’être un arbre productif.

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CEUX à QUI JE M’ADRESSE

Je ne m’intéresse ni à ceux qui sont satisfaits, ni à ceux qui ont la foi. Je m’adresse à ceux qui ne sont pas satisfaits et à ceux qui doutent. Je m’adresse aux mécontents d’eux-mêmes, à ceux qui sentent que pèse sur eux le fardeau de centaines et de centaines de siècles de conventions et de préjugés ancestraux, je m’adresse à ceux qui voudraient se connaître davantage et plus intimement, Aux inquiets, aux tourmentés, aux expérimentateurs de formules inédites de bonheur individuel. Je m’adresse à ceux qui ne croient à rien de ce qui ne leur est démontré. Je m’adresse aux agités, oui aux agités, car je préfère l’onde qui bouillonne à l’eau stagnante : je m’adresse à ceux qui se regimbent contre l’établi et le définitif, aux contempteurs et aux négateurs de dogmes ft d’opinions toutes faites. Les autres n’ont pas besoin de moi, la société les considère, tout le monde en dit du bien : ils sont les satisfaits.

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VOUS SEREZ HEUREUX

Heureux serez-vous lorsqu’on dira du mal de vous à cause de vous-même.

You Will Be Blessed

Blessed you will be when people speak ill of you for your own sake.

LES TÉNÈBRES NE VEULENT PAS DE LA LUMIÈRE

Les ténèbres ne veulent pas de la lumière. c’est-à-dire que par suite de l’éducation qu’ils ont reçue, les hommes, pour la plupart, sont asservis à des manières de faire et d’être, qu’ils jouent en public, mais qui leur sont à charge en privé. Lors donc qu’un Initiateur se lève et proclame sur la place publique que le bon sens demande de pratiquer ouvertement ce qui est naturel et instinctif, sans souci de l’éducation officielle ou de la morale courante — et c’est là la Lumière — la foule se sent tellement reprise en elle-même, tellement agitée et secouée jusqu’en ses entrailles, que pour éviter d’être troublée dans son existence de duplicité et de laisser-aller — et voilà les Ténèbres — elle rejette l’Annonciateur et réclame qu’on le retranche du Monde.

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LES OPINIONS

Je ne vous en veux pas d’avoir renoncé aux opinions qui me sont chères. Je n’ai pas toujours eu moi-même les opinions que je professe aujourd’hui. Ce que je vous reprocherais — ce qui fait que je ne vous sens plus des miens — c’est d’avoir abandonné, en même temps que ces opinions-là, votre ardeur, votre enthousiasme, votre insouciance du qu’en dira-ton, votre amour du risque, votre recherche de la lutte. Je pensais que vous possédiez les opinions que vous professiez alors — mais c’étaient les opinions qui vous possédaient.

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LA LACHETÉ

Il arrive une heure où les disciples tournent le dos au Maître. Mais l’heure qu’ils choisissent n’est pas celle où le Maître est acclamé par le foule ou reçu par les influents ou les arrivés du monde. Le moment qu’ils choisissent pour lui fausser compagnie est celui où il devient dangereux de le suivre ou bien celui où les foules refusent de l’écouter.

Cowardice

There comes a time when the disciples turn their backs on the Master. But the hour they choose is not the one when the Master is acclaimed by the crowd or received by the influential or the successful of the world. The moment they choose to run out on him is the one when it becomes dangerous to follow or when the crowds refuse to listen.

DÉLIEZ-LE ET LAISSEZ-LE ALLER

« Déliez-e et laissez-le aller ! » — Quatre-vingt dix-neuf fois sur cent l’éducateur, le propagandiste ou le chef de secte voudrait bien que soit arraché aux erreurs et aux préjugés celui-ci ou celle-là, mais c’est à condition qu’il devienne un de ses disciples, de ses auditeurs ou de ses adeptes. Ils sont tous d’accord pour délier Lazare ; mais pour le laisser aller, c’est autre chose.

Loose Him and Let Him Go

“Loose him and let him go!” — Ninety-nine times out of a hundred the educator, propagandist or sect leader would like this person or that to be rid of errors and prejudices, but on the condition that they become one of his disciples, listeners or followers. They all agree to loose Lazarus, but to let him go, that’s another thing.

LE MOUVEMENT, C’EST LA VIE

Je préfère les agités aux stagnants, les dynamiques aux statiques. J’aime mieux celui qui bouge pour bouger que celui qui piétine sur place. L’agite change de place et le mouvement, au propre comme au figuré, annonce la vie.

Movement is Life

I prefer the restless to the stagnant, the dynamic to the static. I prefer the one who moves for the sake of moving to the one who shuffles in place. The restless changes places and movement, both literally and figuratively, announces life.

DOMINER SES PENCHANTS

La question n’est pas tant d’être rempli de passions — où de vices ,si vous voulez — que d’en demeurer le maitre. Tu n’es peut-être l’esclave que d’un penchant. Tel en compte une centaine, plus intenses que celui qui a triomphé de toi, mais voici : il les domine, il les régente, il les utilise, il s’en sert pour porter à son comble l’intensité de sa vie.

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RASSASIÉ D’EXPÉRIENCES

Mourir rassasié d’expériences et non pas seulement d’années, comme l’indiquait la formule biblique. Rassasié d’expériences qui se sont succédées, remplacées, renouvelées, sans autre regret que le temps que vous à dérobé l’État, ou la loi, où la société et pendant lequel vous n’avez pu vous appartenir et en accomplir de nouvelles.

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SOIS QUELQUE CHOSE

Parce que tu es tiède, neutre, amorphe, tu n’es pas des miens. Sois froid ou bouillant, mais sois quelque chose : ami ou ennemi.

Be Something

Because you are lukewarm, neutral, amorphous, you are not mine. Be cold or hot, but be something: friend or foe.

L’A B C DE L’ÉDUCATION

Vous n’êtes que de piètres éducateurs si vous ne commencez pas par l’A B C de la véritable éducation individuelle : apprendre à vos élèves à pouvoir se regarder tels qu’ils sont, privés du vernis de la parole et du plaqué de l’apparence.

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SOIS JUSTE

Ne hais pas indistinctement tes ennemis. Tu en trouveras qui sont plus intéressants que tes amis. Tu en rencontreras, parmi eux, certains dont la ruse ou la force, le savoir ou l’autoconscience te fortifieront dans ton attitude à la non-moi.

Be Just

Do not hate your enemies indiscriminately. You will find that some of them are more interesting than your friends. You will encounter, among them, some whose cunning, strength, knowledge or self-awareness will fortify your in your attitude toward the resistance of the non-self.

RESISTE

Résiste à celui qui veut enrayer te développement de ton « Moi ». Résiste à celui qui s’oppose à ce que tu scrutes, dévoies ou découvres ce qui est caché derrière les dogmes et les conventions. Résiste aux orthodoxes et aux conformistes. Résiste et attaque le premier, s’il le faut, pour conserver ta « vie comme expérience ».

Resist

Resist anyone who wants to obstruct the development of your “Self.” Resist anyone who contests your attempts to examine, unveil or uncover what is hidden behind the dogmas and conventions. Resist the orthodox and the conformists. Resist and attack first, if you must, in order to preserve your “life as experience.”

SELON TES APTITUDES

« Je suis l’homme d’un dessein. » Pourquoi pas de plusieurs desseins, si tu t’y sens apte ? Je n’ai rarement poursuivi à la fois qu’une expérience ; je regrette profondément de ne pouvoir en poursuivre en même temps davantage que je le fais. Ne sois pas l’homme d’un projet, d’un but, si tu peux être autrement. Sois l’homme de tous les buts, de tous les desseins, de tous les projets, de tous les idéaux même que tu es capable de concevoir ou d’imaginer.

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LA RÉCIPROCITE

Agis par réciprocité dans toutes les circonstances de la vie. A qui te procure de la joie, procure de la joie. À qui t’enseigne la pratique d’une nouvelle jouissance de vivre, rends la pareille sous une forme ou sous une autre. Sois de ceux qui ne doivent rien, car c’est la dignité qui est maîtresse dans le domaine du Moi.

Donne si tu es assez puissant pour te passer de la réciprocité, non pour faire l’aumône, non pour être admiré ou approuvé, non par humanité, mais comme un signe de la force ou de la compassion naturelle.

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NE SOYEZ PAS COMME TOUT LE MONDE

Tout le monde aime ses amis. Tout le monde hait ses ennemis. Et c’est un signe de vulgarité. Je vous dis, moi : « Rendez justice à ceux de vos ennemis qui en sont dignes. Et aimez-les en désirant qu’ils deviennent parfaitement eux-mêmes ».

A qui vous combat en vous regardant en face, rendez la pareille et cé sera une preuve de votre estime.

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A LA LOYALE

Sois un serpent, suis une colombe, sois un aigle. Selon ton tempérament, Tu ne do’s pas la vérité à tes ennemis, ni aux bêtes du troupeau, Mais sois loyal avec qui agit loyalement à ton égard. Sois juste et équitable avec qui se montre juste et équitable à ton endroit

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ALLUME UN FLAMBEAU

« Que ta lumière brille », non pas parce que tu es un reflet, mais un foyer. Allume un flambeau sur la cime, dans l’air raréfié, pour qu’il luise davantage. Pour ton plaisir.

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EN GUISE DE PRIÈRE

Vous avez besoin de méditer. Vous avez besoin de prier — c’est-à-dire de vous épancher, de vous raconter à vous-même vos afflictions, vos peines, vos désirs, vos aspirations. Je vous comprends et, après tout, ce n’eut pus une marque de faiblesse. Vous n’êtes pus une entité imaginaire, mais vous existez, vous êtes.

Voici donc un brouillon de prière à votre usage : « Forces, Energies, Puissances affirmées, à l’œuvre ou latentes en moi, qui n’existez que parce que je suis, qui sont moi-même. Faites que je me développe jusqu’à l’extrême de mes aptitudes, Que je me révèle à moi-même tout ce que je suis en réalité. Que je sois doué de la volonté et de la persévérance nécessaires pour accomplir mes desseins du discernement convenable pour jouir intensément de la vie sans me laisser diminuer à mes propres veux, — de l’intelligence indispensable pour me procurer quotidiennement ma subsistance, — de la capacité de résistance nécessaire pour ne rien livrer volontairement de moi-même au troupeau social, — du caractère voulu pour traverser les heures difficiles sans me laisser entamer ou mutiler intérieurement. Que MA volonté se fasse toujours et cela sans contrarier la volonté d’autrui, et que, ne réclamant de comptes à personne, je ne me mette jamais dans le cas d’être comptable à qui que ce soit. »

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VOUS ÊTES LES PIERRES VIVANTES DE LA CITÉ

Vous êtes les pierres vivantes de la Cité individualiste, vous qui me lisez. La cité individualiste anarchiste ne descendra pas du firmament, telle une Jérusalem céleste, aux rues tracées au cordeau, aux maisons conçues comme des équations géométriques. Vous qui vous croyez si peu de chose, vous qui pensez savoir si peu de chose, vous qui vous sentez capables de si peu de chose — vous êtes le ciment, la chaleur, la lumière, le trafic, la vie de cette ville dont les habitants ont la haine de la police morale, le dégoût des octrois de bonne conduite, la répugnance des restrictions à la licence. Elle est en vous la Cité antiautoritaire, vous en êtes les architectes, les constructeurs, les maçons. Elle existe en vous, par vous, pour vous.

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UNE ERREUR DES ADVERSAIRES DE L’INDIVIDUALISME

Les adversaires de l’Individualisme prétendent que la conception individualiste engendre l’avarice d’esprit, suscite la sécheresse de sentiment. Si vous entendez proférer devant vous pareille sottise, dressez-vous et protestez hardiment. Ce n’est vrai, l’Individualiste véritable n’est chiche ni d’esprit ni sentiment. Comment pourrait-il s’aimer soi-même, c’est-à-dire se vouloir parfait et accompli s’il se renfermait dogmatiquement au fond de sa coquille, s’il ne sortait pas de temps à autre de sa « forteresse intérieure », s’il ne s’eu allait pas vagabonder à droite et à gauche, butinant sur les fleurs qu’il peut rencontrer sur sa routé le suc qui servira à la confection, au parfum du miel du sa vie personnelle ?

Pour que l’Individualiste croisse, grandisse, se développe, s’épanouisse, il lui faut le grand air, les champs et les fleurs de la terre, les étoiles et l’azur du ciel, le commerce intellectuel ou quotidien de ceux qui veulent comme lui se forger une personnalité originale. Pour que se forme et prenne corps son être intérieur. force lui est d’assimiler toutes sortes d’utilités extérieures. Rien de ce qui touche à l’individuel, de près ou de loin, ne lui est étranger. Il trouve du plaisir à voir se multiplier le nombre de ses camarades. N’est-il pas vraisemblable que, parmi les derniers venus aux idées qui lui sont chères, il rencontre des compagnons de concert avec lesquels il recommencera, demain, telle expérience qui, hier, a échoué faute d’aptitudes ou d’affinités des associés qu’ils s’étaient adjoints ?

Avare d’esprit, chiche de sentiment, allons donc ! L’esprit et le sentiment à l’affût de toutes les vibrations qui parcourent ou ébranlent l’ambiance ; les triant, de manière à choisir parmi elles, celles qui sont de nature à rendre plus complexes, plus conscientes de leurs possibilités, plus délicates, plus riches, plus amples et sa sensibilité et sa cérébralité — telle est l’attitude de l’individualiste dans la vie !

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SAVOIR AIMER… SAVOIR HAIR…

On écrit bien que « savoir aimer implique savoir hair ». Que « la haine est à l’amour ce que l’ombre est à la lumière ». On écrit tout cela et on se sent une âme farouchement hargneuse, vindicative, haineuse. Sur le moment. Puis voici qu’on redescend au fond de soi et qu’on s’aperçoit qu’on est toujours aussi bienveillant, aussi disposé à la douceur et à la tendresse, aussi exempt de rancune et prêt à passer sur le mal qui vous a été fait… qu’on l’est d’ordinaire. « Si je m’étais trompé, si ceux qui m’ont si cruellement meurtri ignoraient l’étendue du clavier de ma sensibilité. » Voyez-vous, il y a trop de haine qui bouillonne et qui fermente par le monde, Oh ! ne trouvez-vous pas qu’il y a trop d’assassinés, trop d’égorgés sur ce grand chemin qui mène on ne sait exactement où et qu’on voudrait bien voir aboutir à une contrée — féerique sans doute — où la base des rapports entre les hommes serait une mutuelle compréhensivité… Tu m’as fait mal, je te ferai mal ; tu m’as atteint au point sensible, je te viserai à l’endroit sensible… Et cela grossit, s’enfle, croît comme un torrent prêt à déborder. Un jour le torrent déborde, un cadavre git à vos pieds et, si vous êtes beau joueur, vous ne pouvez mieux faire qu’aller le rejoindre là où vous l’avez envoyé. Et tout cela pour un désir maté, pour une espérance brisée, quand il aurait suffi d’une phrase affectueuse, d’un geste complaisant, d’une attitude plus souple pour que l’irréparable he se consommât pas. une phrase, un geste, une attitude qui, par comparaison avec les conséquences entrainées, auraient coûté si peu à celui qui l’eût accompli. Ne nous y trompons pas, il faudra une autre mentalité que celle-là pour qu’advienne « l’économie » de nos vœux.

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JE N’AI PAS-CESSÉ DE LES AIMER

Je n’ai jamais douté de la mécompréhension des « miens », c’est-à-dire de ceux auxquels je me sens rattaché per une communion plus où moins étroite dans la théorie ou la pratique de la vie. Je sais que je serai rejeté par ceux de « mon monde » — que dis-je, méconnu, méprisé, abandonné, trahi même. Et cependant, je n’ai jamais cessé de les aimer. Ainsi le demande mon tempérament.

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UNE THÉORIE DU CŒUR HUMAIN

Peut-on édifier une théorie du cœur humain ? On me répondra que si on connaissait avec exactitude toutes les données de ce problème psychologique, la solution en serait relativement
facile. Si on pouvait évaluer tous les apports fournis par l’hérédité, l’hérédité de la constitution physique, cela va sans dire, mais aussi l’hérédité des éducations ancestrales, en suivant les influences qu’elles ont subies dans les différents milieux où elles ont existé, du fait des évolutions et des révolutions de ces milieux ; si on pouvait fixer la part exacte des nouvelles circonstances créées par les croisements divers, est-ce qu’on n’aboutirait pas à une théorie, non pas du cœur humain en général, mais à la théorie de chaque cœur humain, considéré en particulier ?

La belle découverte ! Chacun finirait par savoir comment il se comporterait dans les diverses situations sentimentales où il pourrait se trouver. Que resterait-il ensuite de la vie ? Pour ma part, je ne pense pas, je ne crois pas qu’on puisse parvenir à une prévisibilité pour ainsi dire fatale, mème en possédant tous les éléments du problème, Une rencontre avec un événement fortuit fera dévier de sa route le tempérament le mieux déterminé, comme fait dévier de son orbite l’astre qui croise un corps céleste sur son chemin, Quelle monotonie si chacun pouvait déterminer d’avance l’histoire de son cœur, de sa vie sentimentale, sans que sa volonté puisse en rien intervenir | Mais ce nest qu’une chimère. Soyons heureux qu’il soit possible, à chacun de nous, de raconter l’histoire de son propre cœur.

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MES AMIS

J’écrivais naguère « Mes amis. ce sont ceux qui ne me faussent pas compagnie aux heures troubles, aux soirs de défaite que je retrouve à mes côtés, lorsque l’ombre emplit ma toute, même quand je me suis trompé, mème quand j’ai eu tort — ce qui une signifie pas qu’ils renoncent à me critiquer ».… Un de mes « bons amis », prétend que cela veut dire : — « Me fermer son huis et sa bourse lorsque la vindicte publique sera à mes trousses — me refuser son concours dès qu’une menace sérieuse m’incitera à demander de donner de leur personne à ceux qui me fréquentent ». — Foin de ton interprétation ! Tu ne me prends par surprise : il y a beaux jours que je connais la nature de ton « amitié » et l’étendue du clavier de son « efficacité », mais pourquoi as-tu attendu que je te misse au pied du mur ?

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L’AME SŒUR

Il n’existe pas de sort plus enviable sur la planète — pour un être sensible s’entend — que de rencontrer un ani qui vous comprenne — une âme sœur si l’on veut et si l’on est assez vaillant pour surmonter le ridicule attaché à ce terme — oui, une âme sœur qui sente comme vous, qui fasse siennes vos espérances, vos aspirations, vos travers mêmes — qui ne vous morigène ni ne vous moralise, mais que vous sentez à vos côtés aux jours d’allégresse comme aux heures d’adversité — quelqu’un qui soit un autre vous-même, non par esprit d’imitation, mais par similitude de tempérament et de constitution psychologique. Quand vous avez l’heur de rencontrer pareil être en ceux eu celles que vous aimez, vous pouvez dire que votre bonheur est au comble, Mais, qu’en m’entende bien : je ne songe nullement à quelqu’un qui se fondrait dans une autre personnalité. Je ne songe pas à un (ou des) compagnons, à une (ou des) compagnes de route qui, se renonçant, constituerait un « alter ego » artificiel, un sosie rapporté. Non, j’ai dans l’idée un « alter ego » inné, un sosie qui le sait de nature,

THE SOULMATE

There is no more enviable fate on the planet — for a sentient being, at least — than to encounter a friend who understands you — a soul mate, if you will and if you are brave enough to overcome the ridicule attached to this term — yes, a soul mate who feels like you, who makes your hopes, your aspirations, even your faults their own — who neither chides nor moralizes, but whom you feel is on your side in days of joy and hours of adversity alike — someone who is another version of yourself, not out of imitation, but out of similarity of temperament and psychological constitution. When you have the pleasure of encountering such a being among the men or women that you love, you can say that your happiness is at its peak. But, let me be clear: I am in no way thinking of someone who could become lost in another’s personality. I am not thinking of one (or more) companions, one (or more) traveling companions who, renouncing themselves, would constitute an artificial alter ego, a doppleganger or double. No, I have in the idea an innate alter ego, a doppelganger that is natural.

ÊTRE RAISONNABLE

Je désirerais qu’en chaque être humain — et cela pour canaliser les élans du sentiment — ou si l’on veut les exagérations de la passion — intervienne le raisonnement. Je souhaiterais que l’individu ne fût pas tout entier passion ou sensibilité, mais je regarde comme mortellement ennuyeux l’humain qui a dompté chez hi le sentiment à un point tel qu’il n’est plus que logique et calcul — une mécanique animée, « Etre conscient de soi » — cela ne veut pas dire être uniquement raisonnable, cela veut dire qu’on a pleine connaissance des passions capables d’agiter sa personne, et qu’un possède assez de maîtrise de soi pour accorder, dans su vie, au sentiment, lo domaine qui lui est indispensable pour donner sa pleine mesure.

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QU’EST-CE QUE LE SENTIMENT ?

J’appelle « sentiment » l’ensemble, le somme des actions et réactions, des manifestations lesquelles, chez un individu donné, se rapportent plus spécialement eux différente aspects de la sensibilité, aspects que l’on désigne ordinairement sous le nom de facultés, par exemple : l’amativité, l’affectivité, la sympathie, ou encore (quand elles revêtent un caractére violent), de passions. Je ne fais pas du sentiment l’idée d’une cloison étanche, fermée fatalement aux actions et réactions des manifestations qui se rapportent Plus spécialement à ce qu’on à coutume de dénommer facultés intellectuelles ou morales, où encore cérébrales, par exemple le raisonnement, le jugement, le réflexion, le calcul, la volonté et ainsi de suite Non. Je considère simplement « le sentiment » comme une face particulière de l’activité individuelle, comme l’est d’ailleurs « le raisonnement » aspect qui varie d’importance et d’intensité selon chaque unité humaine. Je vais plus loin cependant, je considère que c’est en matière de sentiment que l’unité humaine se montre à l’état le plus primordial, le plus « nature » autrement dit que c’est dans le domaine du sentiment qu’elle emprunte le moins aux conventions, au convenu, à l’artificiel enfin.

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QUI SONT LES MIENS ?

Il y a des hommes qui ne sont ni frères, ni parents à aucun degré, mais qui se sentent plus près les uns des autres que les consanguins les plus proches, parce qu’animés d’un même dégoût pour ce qui est exigé, d’une même haine pour l’établi, le convenu et le « ne varietur », d’une même répugnance pour le grégaire. Ils ne cherchent ni à conserver, ni à sauver, ni à rebâtir ce qui est. Ils se contentent de vivre leur vie propre, de la rendre aussi originale que possible, leur vie de contempteurs de l’imposé, de négateurs du conformisme, d’en dehors du troupeau social. Voilà l’espèce à laquelle j’appartiens, la race dont je me réclame, et quiconque adopte cette attitude de pensée et d’être, à son corps défendant, celui-là est mon père, et ma mère, et mon frère.

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LA CAMARADERIE

A force de se retrouver entre sympathiques à des idées semblables, entre co-partageants d’opinions similaires, de se rencontrer dans les réunions, dans les petites causeries de groupes, aux promenades dans les banlieues des villes importantes, de se retrouver dans les bons et les mauvais jours, dans les temps d’épreuve et aux heures d’allégresse, une affection d’un genre tout spécial finit par vous lier les uns aux autres. Une affection qui ne comporte ni obligations, ni règles, mais qui fait qu’on se sent prêt à rendre à ceux qu’on rencontre dans ces circonstances tous les services qu’il vous est possible de rendre. Une affection qui vous fait, tout naturellement, éprouver de la joie lorsque vous voyez le rayonnement de la satisfaction illuminer leur visage, et ressentir de la tristesse quand vous les apercevez la mine défaite et abattue. Une affection qui vous fait déplorer leur absence, regretter de ne point les voir là, souffrir de les savoir empêchés d’être en votre compagnie. C’est cette forme spéciale de l’amitié basée sur la communion d’idées que nous appelons « camaraderie ».

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LE MYSTÈRE ÉCLAIRCI

Je sais la fierté d’Alceste, sa sensibilité profonde, sa susceptibilité aiguë. J’étais surpris qu’ayant été froissé comme il le fut, il n’eût point rompu. Mais le mystère s’est éclairé : — pour se payer le luxe d’une rupture, il faut au moine se trouver à égalité où de puissance ou d’intelligence ou de cœur.

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MON AMI

Quelle est la plus grande preuve d’amour ou d’amitié que je puisse témoigner à mon ami, sinon de vouloir qu’il se développe pleinement selon son déterminisme personnel, c’est-à-dire selon l’ensemble de ses attributs ou facultés ? Mais nous aimons pour nous, et il faut un grand empire sur soi-même et beaucoup de réflexion pour admettre que celui ou ceux que nous aimons se développent sur un plan qui les conduise à suivre une voie qui ne sera peut-être pas celle où nous aurions voulu les voir s’engager.

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UN AMI… UNE AMIE…

Un ami… Une amie… Pas un enfileur de phrases, quelqu’un dans les yeux duquel ou de laquelle on lise qu’il vous comprend, qu’il tiendra, que si l’on vous crucifiait on le trouverait au pied de votre croix, que si vous ressuscitiez sa salutation serait la première à vous accueillir… Ça ne doit exister que dans les légendes.

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LE SENTIMENT, FACTEUR DE DÉVELOPPEMENT

Se réclamer d’une vertu individualiste parce qu’on oublie ses amis ou ses camarades à l’heure de l’absence ou de l’affliction — c’est ne rein comprendre à l’individualisme. Je ne vois rien qui développe le sentiment dans le fait d’oublier celui qui se trouve en proie aux difficultés ou éloigné. Nous avons admis que le sentiment était un facteur de développement individuel pour le moins égal au raisonnement… Or l’endurcissement qui restreint et rétrécit au lieu de grandir et d’élargir porte dommage au sentiment.

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RARA AVIS

Il est fréquent de rencontrer un ami qui promette de tenir vos intérêts comme s‘ils étaient les siens. Il est rare d’en rencontrer un qui le fasse.

Rara Avis

It is common to encounter a friend who promises to hold your interests as their own. It is rare to meet one who does.

L’ORIGINALITÉ

Il et curieux de constater quel soin prennent, quel souci se donnent les biographes pour laisser dans l’ombre ou tout au moins, quand c’est impossible, pour excuser les extrémités aux quelles, dans certaines circonstances, se sont livrés ceux dont ils racontent la vie. Ce sont cependant ces écarts, ces anomalies qui les ont rendus originaux, qui en ont fait des saints ou des monstre, qui ont leur permis de faire figure au milieu de tant d’êtres indistincts.

Originality

It is curious to note what care biographers take, what trouble they go to to leave in the shadows or at least, when it is impossible, to excuse the extremities to which those whose lives they recount have, in certain circumstances, been given. However, it is these deviations, these anomalies that made them original, that made them saints or monsters, and allowed them to show up in the midst of so many indistinct beings.

SYMPATHIE ET COMPASSION

Témoigner de la sympathie, de la compassion, non pas à tout le monde, sans discernement, vaguement, mais à des êtres qui nous intéressent ou auxquels nous nous sentons liés par des affinités d’un genre ou d’un autre — cela n’es aucunement une preuve de faiblesse ou de « sensiblerie », — c’est simplement mettre en œuvre les rouages de notre appareil sentimental. Il y a plus de véritable force à montrer, en certains cas bien déterminés, de la tendresse et de l’affection, qu’à fuir cette « expérience », J’estime que celui qui témoigne de la sympathie — dans le sens le plus profond du mot — possède une valeur beaucoup plus grande que celui qui s’est abstenu de donner libre cours à ses instincts de compassion, Dans maints cas d’ailleurs, j’ai trouvé que cette abstention était synonyme de crainte.

Vouloir demander la sympathie n’est pas non plus une preuve de faiblesse, surtout si c’est un milieu particulier ou une personnalité spéciale que vise votre désir de sympathie. Vouloir la sympathie c’est vouloir retrouver en autrui comme en écho de son état d’être, une appréciation de son effort. « Voila dix ans que je n’ai pas entendu une parole qui m’ait touché », se plaignait douloureusement Nietzsche, ce grand solitaire. Quelle leçon ! Vouloir la sympathie — bien entendu en dehors de toute obligation — la sympathie qui ranime, réchauffe où rafraîchit selon l’acuité on la température de l’épreuve traversée, c’est en somme faire appel aux clauses de l’entente qui réunit tacitement des êtres épousant certaines aspirations semblables, nourrissant de la vie une conception à peu près similaire, poursuivant des réalisations presque analogues.

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FACADES IDENTIQUES

Béotos a fréquenté toutes sortes d’artistes et d’intellectuels. Les années se sont écoulées, il n’est devenu ni peintre, ni sculpteur, ni poète, ni musicien, ni prosateur — il est Béotos comme devant. Aussi emplit-il l’air de ses gémissements. « Ces artistes, ces intellectuels, ne m’en parlez pas, ce sont des hommes comme les autres : même tares, mêmes passions, semblable frivolité ». Allons, Béotos, mon ami, crois-tu qu’ils galvaudent pour le premier venu leur vision intérieure ? C’est leur secret, leur trésor, qu’ils gardent et enfouissent jalousement dans le tréfonds de leur être intime — qu’ils ne révèlent qu’en des occasions peu fréquentes, c’est-à-dire lorsque cette vision est devienne tellement intense, qu’il semble que ce soit un besoin vital de l’extérioriser. C’est alors qu’ils sculptent, peignent, composent, discourent où écrivent. Mais une fois l’équilibre rétabli, le besoin assouvi, ce sont des hommes de chair, de muscles, d’os, chacun avec son temperament particulier. Heureusement.

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About Shawn P. Wilbur 2562 Articles
Independent scholar, translator and archivist.