Flowers of Solitude… — Chapter I — Science and Philosophy

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Fleurs de solitude et Points de repère

Chapitre I — Science et Philosophie

Flowers of Solitude and Reference Points

Chapter I — Science and Philosophy

LE VRAI SENS DE LA VIE

Les éducateurs contemporains — je veux dire par là ceux qui font profession d’être des éducateurs — ont commis un grand, un impardonnable crime que n’aurait pas dû leur permettre le but qu’ils prétendaient s’être proposé. Ce crime, c’est d’avoir négligé de dire aux « éduqués » que la seule connaissance que nous ayons jusqu’ici du phénomène cosmique, c’est qu’il nous apparait comme un ensemble d’états et de changements ou transformations de « matière » ou « substance », laquelle matière semble être le théâtre d’actions et de réactions, autrement dit de luttes implacables et continuelles entre différentes forces qui y sont à l’œuvre. Toutes les tentatives faites pour violer cette réalité de l’état de notre connaissance, ou ajouter ou en tirer des déductions qu’elle ne comporte pas, est œuvre de pure imagination. Voilà ce que des éducateurs, dignes de la vocation qu’ils prétendaient posséder, auraient dû proclamer du haut de la chaire ou de la tribune. Et d’y avoir manqué, voilà leur crime. On ne leur demandait pas, ceci exposé, de préconiser le suicide où l’anéantissement. Non. Il convenait simplement, une fois ces prémisses posées, d’inviter tout être, chacun pour soi, à se demander quelle attitude il aurait à adopter pour tirer de cette connaissance le plus d’avantages possibles pour la formation et l’épanouissement de sa personnalité.

Ignorer la situation que crée cette connaissance ne sert à rien. C’est reculer pour mieux sauter. Se livrer à un pessimisme effroyablement chargé, se laisser aller au découragement, non plus. Pourquoi, au milieu de toutes ces forces qui se heurtent et s’entrechoquent, ne pas s’efforcer d’être une force soi-même, une force qui ait la volonté de résister aux forces qui veulent l’attirer dans leur orbite, aux puissances qui veulent la faire servir à leurs fins, dès lors que leur objet ne vous agrée point ?

Etant donné cette connaissance, pourquoi ne pas considérer les choses comme elles sont, puis se mettre à vivre, c’est-à-dire accomplir sa raison d’être ? Pourquoi ne pas adopter la conception dynamique de la vie — d’accord avec l’idée instinctive de la « volonté de la vivre » — contrairement à la conception statique ou passive de l’existence — état de morbidité individuelle qui se traduit par la résignation, le renoncement à la personnalité, l’anéantissement au sein du grand tout.

L’homme a perdu confiance en la foi et en la science. Parce qu’il leur a demandé autre chose que ce qu’elles pouvaient donner. La foi est un phénomène de vie intérieure, de sentimentalité mystique ; la science est une somme variable de connaissances relatives.

Je ne dis pas qu’être arrivé à cette conclusion que tout ce que nous savons du phénomène cosmique c’est qu’il semble être un ensemble d’états et de changements ou transformations de matière ou substance au sein de laquelle luttent inlassablement, implacablement et incessamment des forces différentes, je ne dis pas que cette conclusion soit de mon goût. Mais pour qu’elle cesse de me hanter, est-il nécessaire que je renonce à ma personnalité pensante et agissante, est-il nécessaire que je me suicide ?

On peut se placer à un tout autre point de vue pour considérer cette réalité. C’est de se dire qu’elle n’est qu’une relativité, c’est-à-dire une apparence, puisqu’en dernier ressort, c’est quant à nous que nous jugeons — êtres finis — de phénomènes d’une étendue infinie et d’une portée indéfinie. Au moins l’instinct du vouloir-vivre individuel, lui, est autre chose qu’une relativité : il est nous-mêmes.

Le pessimiste dit : « La volonté de vivre est un piège et l’annihilation du moi est le salut ». Il me paraît, à moi, que c’est la pure fantaisie. La vie est une vallée de souffrances que traverse l’homme — c’est vrai ; mais il y a autre chose que la souffrance dans la vie : il y a la joie, que dis-je ? Il ya la lutte, il y a la sensation, il y a le désir, il y a l’assouvissement du désir, la recherche du renouvellement de cet assouvissement ; il y a les petits bonheurs — les menues joies de la vie quotidienne — il y a l’activité sentimentale, intellectuelle, artistique, économique ; que sais-je encore ? Et tout cela ne justifierait pas la volonté de vivre ?

Le salut est en nous. C’est-à-dire : c’est en nous-mêmes, chacun pris individuellement, que réside le sens de la vie — c’est-à-dire que la vie n’a de sens que vue à travers ce que nous sommes, notre Moi.

La force prime le droit — Mais qu’est-ce que le droit ? — Il y a le droit générique, le droit racial, le droit national, le droit social, le droit individuel. Puis, qu’est-ce que la force ? — La supériorité musculaire ou la supériorité intellectuelle ? le poing où l’astuce ? — Le vice triomphe de la vertu. Mais qu’est-ce que le vice et qu’est-ce que la vertu ? — Nous sommes-nous jamais demandé ce que nous entendions, individuellement parlant, par le droit, la force, la justice, l’iniquité, le vice, la vertu, les méchants, les bons ?

Les dégoutés de la lutte pour la vie et autres pessimistes qui nous conseillent de nous renoncer, de faire litière de notre personnalité, sont de purs endormeurs. Si on les écoutait, on deviendrait bientôt pire que l’esclave ou le prisonnier. L’esclave peut aspirer à l’affranchissement ou à l’évasion. Le prisonnier attend sa libération. Le renoncement à la lutte pour la vie, à notre lutte pour conquérir et vivre notre vie, conduit à la résignation, c’est-à-dire à un état d’esprit mille fois pire que la captivité, qui n’est qu’une localisation du corps.

Le point de vue anarchiste de la vie — surtout sous son aspect individualiste — est, non point statique, mais dynamique. Vouloir être une force qui agisse sans se soucier des lois, des conventions, des préjugés, des idées fixes — est-il conception plus dynamique que celle-là ?

The True Meaning of Life

Contemporary educators — I mean by that those who profess to be educators — have committed a great, unpardonable crime that should not have been permitted by the goal that they claimed to have set for themselves. This crime is to have neglected to tell the “educated” that the only knowledge we have so far of cosmic phenomenon is that it appears to us as a set of states and changes or transformations of “matter” or “substance,” which matter seems to be the theater of actions and reactions, in other words of implacable and continual struggles between different forces at work there. All the attempts made to violate this reality of the state of our knowledge, or adding or drawing deductions that it does not include, is a work of pure imagination. This is what educators, worthy of the vocation they claimed to possess, should have proclaimed from the pulpit or the rostrum. And to have failed in that is their crime. They were not asked, having reported this, to advocate suicide or annihilation. No. It was simply appropriate, once these premises have been laid out, to invite every being, each for themselves, to ask what attitude they would have to adopt in order to derive from this knowledge the most advantages possible for the formation and development of their personality.

Ignoring the situation that this knowledge creates serves nothing. It is backing up in order to jump better. Nor shoule we give ourselves over to a frightfully charged pessimism, indulge in discouragement. Why, in the midst of all these forces that meet and collide, should we not strive to be a force ourselves, a force that has the will to resist the forces that want to draw it into their orbit, the powers which want to make it serve their ends, since their object does not agree with you?

Given this knowledge, why not consider things as they are, then begin to live, to fulfill their reason to be? Why not adopt the dynamic conception of life — in accordance with the instinctive idea of ​​the “will to live it” — contrary to the static or passive conception of existence — state of individual morbidity that results in resignation, the renunciation of the personality, annihilation within the larger whole.

Humanity has lost confidence in faith and science. Because they have demanded of it something other than what it could give. Faith is a phenomenon of the internal life, of mystical sentimentality; science is a variable sum of relative knowledges.

Having arrived at this conclusion that all we know about the cosmic phenomenon is that it seems to be a set of states and changes or transformations of matter or substance within which struggle tirelessly, relentlessly and incessantly different forces, I do not say that this conclusion is to my liking. But in order for it to stop haunting me, do I have to give up my thinking and acting personality, do I have to commit suicide?

We can consider this reality from a completely different point of view. That is to say that it is only a relativity, an appearance, since in the last resort, as it is for us that we — finite beings — judge phenomena of an infinite extent and an indefinite scope. At least the instinct of individual will to live is something other than a relativity: it is ourselves.

The pessimist says: “The will to live is a snare and the annihilation of the self is salvation.” It seems to me that this is pure fancy. Life is a valley of suffering through which we pass — this is true — but there is something other than suffering in life. There is joy. What am I saying? There is struggle, sensation, desire. There is the satisfaction of desire, the search for the renewal of that satisfaction. There are the little happinesses — the minor joys of daily life — sentimental, intellectual, artistic and economic activity. And who knows what else? And wouldn’t all that justify the will to live?

Salvation is within us. That is to say: it is within ourselves, each taken individually, that the meaning of life resides — that is to say that life only has meaning when seen through what we are, our self.

Strength prevails over right. — But what is right? — There is generic right, racial right, national right, social right, individual right. Then, what is strength? — Muscular superiority or intellectual superiority? The fist or the ruse? — Vice triumphs over virtue. But what is vice and what is virtue? — Have we ever asked ourselves what we mean, individually speaking, by right, strength, justice, injustice, vice, virtue, the wicked, the good?

Those sick of the struggle for life, and other pessimists who advise us to renounce it, cast away our personality, are pure endormeurs. If we listened to them, we would soon become worse than the slave or the prisoner. The slave can aspire to freedom or escape. The prisoner awaits there liberation. The renunciation of the struggle for life, of our struggle to gain and live our life, leads to resignation, to a state of mind a thousand times worse than captivity, which is only a locating of the body.

The anarchist point of view on life — especially its individualist aspect — is not static, but dynamic. To desire to be a force that acts without concerning itself with laws, conventions, prejudices, fixed ideas — is there a more dynamic conception than that?

POINT DE CAUSES FINALES

Nous savons aujourd’hui qu’il n’est point de causes finales. Les énergies et les choses existent. Elles ne sont solidaires que par occasion ou par intermittence. Il n’y a pas d’harmonie préconçue. Il n’est que rapports, échanges, équilibres momentanés. Il n’y a point d’ordre préétabli dans l’univers et le Cosmos ou la Matière n’est pas une société bien policée dont Dieu ou la Force constitue le pouvoir exécutif. Ce ne sont que heurts, chocs, disruptions, déplacements, cycles troublés, sans guère de but apparent pour les organismes, conscients ou non, qu’une tendance à exister intensément sous leur forme actuelle et momentané jusqu’à épuisement ou cessation d’être accidentelle. En est-il autrement parmi les hommes ? En pourra-t-il être jamais autrement ? Un système surgira-t-il quelque jour qui fera régner parmi les hommes une félicité harmonique et suprême ? Je l’ignore et l’actuel seul m’intéresse.

No Final Causes

We know today that there are no final causes. Energies and things exist. They are united only occasionally or intermittently. There is no preconceived harmony. There are only relations, exchanges, fleeting instances of equilibrium. There is no preestablished agenda in the universe, and the Cosmos or Matter is not a well ordered society, of which God or Force constitutes the executive power. There are only clashes, shocks, disruptions, displacements, troubled cycles, with scarcely any obvious aim for the organisms, conscious or not, but a tendency to live intensely in their present, momentary form, until the exhaustion or cessation of accidental being. Is it otherwise among human beings? Could it ever be otherwise? Will a system emerge some day that will make a hamronic and supreme bliss reign among them? I don’t know and only the present interests me.

L’UNIVERS

Le panthéisme est plus compréhensible, plus acceptable, certes, que le déisme. Traduit dans un langage areligieux, il signifie que toutes les manifestations de la vie organique comme inorganique, présentent ou constituent un aspect, une modalité de ce qui est, autrement dit de l’ensemble cosmique. La somme de ces aspects ou de ces modalités forme l’univers et tout ce qu’il comprend de pondérable ou d’impondérable — pour nos sens s’entend — autrement dit ce qui existe.

The Universe

Pantheism is certainly more comprehensible, more acceptable, than deism. Translated into non-religious language, it means that all of the manifestations of life, organic or inorganic, present or constitute one aspect, one modality of that which is, of the cosmic whole. The sum of these aspects or modalities forms the universe and all that it includes of the ponderable or imponderable — for our senses — in other words, that which exists.

LA SUGGESTION

Je ne nie pas l’influence de la suggestion — même collective — même à distance. J’accepte même que, sous l’action d’une, de plusieurs, de milliers de volontés tendues vers un même but, orientées dans une direction donnée, il se crée des courants énergétiques, des Forces d’une influence ou d’une intensité plus ou moins durable. Mais j’admets aussi l’efficacité de la résistance individuelle à ces Forces passagères.

Suggestion

I do not deny the influence of suggestion — even collective — even at a distance. I even accept that, under the action of one, several or thousands of wills moving toward the same goal, oriented in a given direction, there are created energetic currents, forces with an influence or intensity that is more or less durable. But I also admit the efficacy of individual resistance to these temporary forces.

LA CAUSE ORIGINELLE

« Au commencement était la Parole » énonce sentencieusement l’auteur de l’évangile de Saint-Jean. J’ignore s’il y a jamais eu le commencement, et même, l’univers eût-il jamais commencé, qu’il me paraît plus qu’hypothétique que la première manifestation ait été la ’arole, Au commencement, il y eut sans doute des phénomènes d’ordre mécanique et physico-chimique. Mais il faudrait savoir d’abord si Ce qui existe à jamais eu de commencement. Tant qu’on l’ignorera, tout ce qu’on pourra risquer sur « ce qui était au commencement » sera pure création de l’imagination.

Pouvez-vous imaginer ou concevoir un état d’être ou un état de choses qui n’ait pas commencé ? Je ne cherche pas à l’imaginer ou à ie concevoir. Je ne me forge aucune hypothèse à ce sujet. Je laisse à ceux que la question passionne — et je reconnais qu’elle est passionnante — le soin de remonter de cause en cause aux Causes primordiales ou originelles, si c’est possible. Les efforts de ces chercheurs m’intéressent vivement, mais il est bien entendu que « ce qui était au commencement » m’est d’un bien moins grand intérêt que le développement de ma vie personnelle, car si « ce qui était au commencement » m’échappe, je sens tout au moins que j’existe. Et c’est là la plus importante des choses qui sont sous le ciel et sur la terre.

Pourquoi Une cause originelle plutôt que Plusieurs ? Je sais que n’importe quelle combinaison de nombres ou chiffres ramène toujours l’unité ; mais tout en faisant remarquer que les nombres et les chiffres constituent simplement des rapports, des relativités quant à nous, pourquoi la substance une et primitive ne se serait-elle pas présentée immédiatement sous une multitude de modes et aspects : mécaniques, chimiques, physico chimiques ?

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CONSIDERATIONS COSMO-PHYSIQUES

Il y a une vie minérale comme il y a une vie végétale et une vie animale. Sans doute, les phénomènes de la vie minérale ne nous apparaissent-ils pas aussi nettement et de la même façon que ceux de la vie végétale ou animale. Ces phénomènes ne sont pas caractérisés par la nutrition, la reproduction, la locomotion, c’est entendu ; mais ils possèdent leurs caractéristiques spéciales, comme l’attraction ou la répulsion moléculaire, la polarisation, l’affinité, la cohésion, etc. Se dilater, se contracter, changer d’état sous les influences thermiques ou électriques, s’oxyder, etc., voilà, parmi les plus manifestes, les phénomènes particuliers à la vie minérale. Il y en a bien d’autres, d’ailleurs. La vie minérale a précédé la vie végétale et ce sont ses ultimes manifestations qui accompagnèrent les suprêmes convulsions de la vie sur la terre, alors que sans eau, sans atmosphère, sans éruptions volcaniques. sans secousses sismiques, ne recevant plus ni lumière ni chaleur du soleil éteint, notre globe roulera, astre désert et désolé, dans les étendues infinies du Cosmos.

Peut-être ce sombre avenir est-il hypothèse purement gratuite ? Peut-être l’eau et l’air ne sont-ils pas nécessaires à des manifestations spéciales de vie organisée que notre cerveau n’est pas apte à concevoir ? Peut-être le soleil étant éteint, une sorte de vie peut-elle subsister à la surface des planètes constituant le système solaire ? La vie est possible dans l’obscurité et rien ne prouve que la « pâle clarté qui tombe des étoiles » ne suffise pas à entretenir une chaleur et une lumière aptes à la production ou au maintien de certains phénomènes vitaux.

Dans l’état actuel de nos connaissances, la vie — sous sa forme végétale ou animale — peut être considérée comme un phénomène parasitaire, annonçant la décadence, précédant la décrépitude de l’astre sur lequel il se produit. Tout semble indiquer qu’il en a été ainsi sur la terre, Pour qu’apparaissent les premières algues, il a fallu une diminution très sensible de l’activité propre du globe ; depuis longtemps l’incandescence avait disparu, les vapeurs gazeuses qui entouraient la planète en feu s’étaient résoutes en eau ; la température s’était abaisse dans une proportion considérable. Il est vrai que la croûte terrestre vacillait encore, qu’elle se ridait, qu’elle était secouée par de formidables secousses, suivies d’affaissements gigantesques et d’éruptions formidables. Mais, d’époque en époque, les cataclysmes et les bouleversements diminuaient d’intensité et ne rappelaient plus que de loin en loin l’exubérante jeunesse du globe.

L’âge venait : perdant de plus en plus de sa chaleur particulière, la terre devenait chaque jour plus étroitement dépendante du soleil. C’est alors que la vie animale parut, émergeant de la vie organique. Comment ? Nul ne le sait. Nul œil humain sans doute n’a été témoin de la transmutation des minéraux supérieurs en plantes, de celle des végétaux supérieurs en animaux. Lés assises géologiques nous montrent que plus les espèces se multipliaient, se diversifiaient, tout en perdant de leur masse et de leur plasticité, plus la planète se solidifiait, se pétrifiait, s’ossifiait, si nous osons dire. C’est un astre peut-être entré en agonie ou à la veille d’agoniser que nous exploitons.

Il semble dans l’ordre naturel qu’à un moment donné de leur évolution ou encore pendant toute la durée de leur développement, les organismes vivants soient exploités superficiellement ou intérieurement par d’autres êtres, à cela conformés spécialement, qu’on nomme « parasites ». La planète n’échappe pas à ce phénomène. Si nous ignorons ce qui s’y passe intérieurement, nous savons fort bien, par contre, qu’à sa surface, au fond de la buée humide qu’y entretient l’atmosphère qui l’entoure, « vivent » une foule d’êtres appartenant à un nombre considérable d’espèces. Mais pourquoi ceux de ces parasites qui appartiennent au genre « homo » se considèrent-ils comme bien supérieurs à leurs collègues en parasitisme, s’attribuent-ils des qualités morales et intellectuelles extraordinaires, se prétendent-ils doués d’intelligence et de libre arbitre, alors qu’ils ne laissent aux non-humains que des facultés d’ordre mécanique dont l’ensemble est affublé du nom d’instinct ?

Peut-être est-ce la conséquence d’une tendance naturelle ? Peut-être ces prétentions sont-elles simplement l’effet des théories religieuses auxquelles on doit la conception dualiste qui différencie l’âme et le corps, l’esprit et la chair, l’homme et la brute. Mais ces théories religieuses, que sont-elles elles-mêmes, sinon le produit de cette vanité et de cette outrecuidance qui caractérisent les humains ?

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DE L’INTELLIGENCE ET DE L’INSTINCT

Au temps où la conception dualiste battait son plein, on arrivait à des conclusions comme celles-ci : que la fourmi-lion creuse son trou pour y faire choir une fourmi badaude — instinct ; qu’un braconnier tende des collets pour y prendre un lapin — intelligence ; qu’un castor construise sa butte maçonnée — instinct ; qu’un cambrousard se construise une case en boue séchée au soleil et entremêlée de paille — intelligence ; que les singes hurleurs de Bornéo s’arrêtent de hurler, ou plutôt de chanter chaque fois qu’une guenon accouche — instinct ; qu’un citadin fasse recouvrir de paille le pavé de la rue qui borde sa maison, afin que le bruit des véhicules ne préjudicie pas aux malades qui se trouvent chez lui — intelligence ; que les fourmis noires élèvent des pucerons et les traient — instinct ; que les hommes élèvent des vaches et des chèvres et les traient — intelligence ; que les fourmis rouges réduisent en servitude les fourmis noires et leur fassent exécuter des besognes qu’il leur répugne sans doute d’accomplir — instinct ; que les Egyptiens ou les Grecs réduisent en esclavage des hébreux, des nubiens ou des asiatiques, et s’en servent, ceux-là pour édifier les pyramides, ceux-ci des temples à Jupiter ou à Minerve — intelligence, génie, art ; qu’un sphex pique de son aiguillon, je ne sais plus quel autre
insecte charnu, à tel ganglion déterminé de son appareil nerveux, le plonge en léthargie et le traîne en son habitation afin que, à son éclosion, sa larve trouve une provision de substance, immobilisée mais vivante encore — instinct ; qu’une femelle du genre « homo » prépare le trousseau de sa progéniture dont elle prévoit la mise au monde dans un laps de temps détermine — intelligence, amour maternel, etc… Devant de tels faits, et combien d’autres, il a bien fallu que la suffisance humaine capitule et reconnaisse qu’à l’instar de l’homme, l’animal est doué de sensibilité, de volonté, de mémoire, d’intelligence enfin ; qu’il sait consciemment diriger ses mouvements et, sous l’influence des impressions qui lui viennent de l’extérieur, associer des idées, et les combinant, utiliser ses sensations aux fins de conservation de son individu.

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DE L’ANALYSE APPLIQUÉE À LA PSYCHOLOGIE

Je ne crois pas que l’analyse appliquée à la psychologie donne des résultats exacts, Je ne crois pas qu’on puisse résoudre un être humain comme on résout une équation algébrique. Rien ne prouve, étant admis qu’une circonstance se produise, qu’un individu donné agira comme il l’a fait dans une circonstance précédente. Rien ne prouve non plus qu’étant analysée sa conduite dans une action antérieure, tel individu se conduira de même — cette action viendrait-elle à se représenter exactement.

Il est impossible de connaître tous les éléments déterminants d’un acte, non seulement les éléments actuels, mais encore les éléments passés : influence personnelle des ascendants, influence du milieu où ceux-ci ont vécu, influence particulière d’un de ces ascendants, etc. Dans les déterminantes d’un acte, il y a une certaine dose d’imprévisibilité, une inconnue dont l’intensité plus où moins forte est à même de dérouter l’analyse la plus perspicace.

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DE L’INSTINCT ET DE L’INTELLIGENCE

Aujourd’hui qu’on reconnaît chez l’homme comme chez l’animal l’existence d’actes instinctifs, c’est-à-dire échappant à l’action dé la volonté, la définition de l’acte instinctif « en soi » n’est pas aussi claire, aussi déterminée qu’il semble. Qu’est-ce qu’un acte instinctif ? C’est celui où l’intervention du mécanisme cérébro-spinal parait inappréciable — échappe à toute mesure. En d’autres termes, l’acte instinctif est un geste automatique dépendant uniquement du fonctionnement du grand sympathique. Mais cet automatisme ne pourrait-il pas être le résultat d’une habitude atavique qui a exigé, à l’origine, tout le déploiement de l’intelligence de l’être qui l’a transmise à ses descendants ?

Un exemple : Durand, gros métallurgiste, apprend, au moment de prendre son repas, que ses deux mille ouvriers sont sur le point de se mettre en grève. Tout en portant ses aliments à sa bouche, il réfléchit ; il calcule qu’il est riche à dix millions, qu’il possède en magasin un stock de matières ouvrées et non ouvrées et qu’en estimant à mille francs — chiffre éminemment exagéré — l’avoir moyen de chacun de ses salariés, il sera encore en situation de leur opposer une résistance quintuple de la leur. La fin de son repas arrive sans qu’il en ait pour ainsi dire conscience… Et «6 tenants de l’instinct de chanter victoire et de crier que l’acte de préhension des aliments est instinctif et rien d’autre. A la vérité, chez l’homme, l’acte de préhension des aliments demande un apprentissage, mais sa répétition et son atavisme le font par la suite s’accomplir à peu près irréfléchiment. Les réflexions et le calcul auxquels s’est livré l’exploiteur Durand ne lui étant pas habituels ent au contraire exigé de lui un fonctionnement absorbant et très appréciable du mécanisme cérébral. Le premier de ces actes n’est pas plus instinctif que l’autre.

Ce qu’on appelle « intelligence », « instinct », ce sont des aspects, des états du fonctionnement de l’appareil cérébro-nerveux de l’animal, Chez les animaux inférieurs, dont le cerveau est peu développé, il est clair que le bagage d’idées associées et combinées ne doit pas peser lourd. Mais à mesure que le cerveau se développe, — qu’il présente davantage de circonvolutions, — la mémoire s’amplifie ; les impressions, les sensations entrées deviennent de plus en plus nombreuses ; les associations, les combinaisons d’idées et leur utilisation se diversifient, se différencient pour ainsi dire à l’infini.

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DU PERFECTIONNEMENT CÉRÉBRAL DE L’HOMME

Vraisemblablement, le perfectionnement cérébral de l’homme tient à deux incidents de so conformation : la station droite et l’opposition du pouce aux autres doigts de la main. Peut-être est-ce un séjour prolongé dans certaines conditions climatériques qui a obligé l’être humain à tirer de son mécanisme cérébral toutes les ressources qu’il lui était possible de fournir. Il est évident que la possibilité pour l’homme de manier un outil — et tout ce qui en est dérivé — lui a ouvert l’horizon d’idées et d’association d’idées inaccessible à l’être le plus intelligent… De même pour la station droite. Qu’on s’imagine le chien, le cheval, l’éléphant, doués du pouce et aptes à manipuler un outil, à faire un effort constant pour ajouter cet outil à leur force — qui peut concevoir ce que serait le globe ?

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DE LA COLÈRE

L’homme qui se met en colère n’obéit pas plus à un sentiment instinctif que celui qui reçoit des coups sans riposter. Le temperament du premier veut que chez lui la réaction aux impressions aptes à déterminer sa colère soit si vive et si immédiate qu’elle domine toute pensée, toute réflexion, C’est question de tempérament, de déterminisme personnel, non point d’instinct ou d’intelligence.

D’ailleurs, chez les tempéraments qui, congénitalement ou par suite d‘une éducation ultérieure, sont aptes à amortir, émousser ou refouler les réactions brutales que suscitent certaines sensations, il devient possible de dissimuler ou simuler non seulement la colère, mais encore le contentement, la peur, la passion amoureuse, etc., etc… cela s’observe aussi bien chez l’animal que chez l’homme.

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SURVIVANCE TENACE

Comme l’être humain est peu de chose devant la maladie, lorsqu’on y réfléchit bien. Une indisposition passagère qui s’aggrave — un air vicié ou saturé de miasmes — une incapacité de résistance momentanée et c’en est fait d’un organisme doué de facultés, même extraordinaires. Voilà ce que tu es, fragment de substance prenant conscience de ton être. Encore un peu plus de douleur, encore un peu plus de souffrance. Comment est-il possible qu’on ait pu endurer tout cela ? Il semblait que la mesure était comble, qu’une goutte de plus ferait déborder le vase. Et voici qu’on a survécu à la dernière épreuve, celle qu’il semblait qu’on n’aurait jamais pu subir.

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L’EXTRAORDINAIRE DANS LA SÉRIE DES CAUSES

Qu’il n’y ait ni « effets ni causes ». rien qu’une continuité infinie de « causes » comparable aux maillons d’une chaîne qui se déroulerait à l’infini — je le veux bien. Ce que je prétends, c’est que parmi les maillons il en est quelques-uns qui saillissent, qui se distinguent, qui ont plus d’importance que leurs congénères. Je veux dire que dans l’infinie série des causes, il en est quelques-unes qui rayonnent d’une éclat plus vif sur le panorama de l’histoire, qui projettent une influence plus considérable, un souvenir plus durable et qui ont sur ce qu’on appelle « l’évolution générale » une action plus intense que les causes qui les précèdent ou qui les suivent. Je ne prétends pas que les causes extraordinaires qui engendrent certains événements extraordinaires (ou que les individus extraordinaires qui suscitent certaines causes extraordinaires et par ricochets font naître certains faits extraordinaires) échappent au phénomène de la causalité et sont inexplicables. Je constate qu’ils surgissent parfois — rarement — et qu’en de telles périodes, il s’accomplit en quelques mois, ou quelques années ce qui aurait, en d’autres temps, demandé des lustres et des lustres à s’achever.

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LES VIES SUCCESSIVES

Elle est bien séduisante, cette théorie des vies successives. Comme celle de la vie éternelle, elle est la fiche de consolation de ceux qui estiment à tort ou à raison avoir manqué où gâche leur existence. Elle est même séduisante pour les individualistes puisqu’elle pose la question de la pérennité ou de l’indestructibilité du MOI. Malheureusement pour toutes les hypothèses consolatrices qu’elle peut offrir, il n’existe aucune raison scientifique ou même plausible qui nous permette de considérer « l’âme » ou la pensée comme indépendante du « corps » — autrement que comme un aspect de l’activité corporelle. D’ailleurs, en attendant une autre vie et en vertu de cet adage qu’il vaut mieux tenir que courir, j’entends vivre ma vie présente avec toute l’intensité possible.

Successive Lives

It is very seductive, this theory of successive lives. Like that of eternal life, it is the consolation prize for those who believe, rightly or wrongly, that they have spoiled or wasted their existence. It is even attractive for individualists since it raises the question of the permanence or indestructibility of the SELF. Unfortunately, despite all the comforting hypotheses it can offer, there is no scientific or even plausible reason why we can consider the “soul” or thought to be independent of the “body” — other than as an aspect of bodily activity. Moreover, while waiting for another life, and in accordance with that adage that a bird in the hand is worth two in the bush, I intend to live my present life with all the intensity possible.

DUALISME

Dualisme. Non pas. Il n’y a pas deux natures en l’homme. L’organisme humain se présente, se manifeste sous nombre d’aspects qu’on peut ramener à deux aspects principaux : l’aspect physiologique et l’aspect psychologique. L’amibe et l’éléphant, le chêne et le framboisier, la chauve-souris et le rhinocéros sont de même des aspects différents de la flore et de la faune terrestres.

Dualism

Dualism. No. There are not two natures in the human being. The human organism humain presents itself, manifests itself in a number of ways, which we can reduce to two principal aspects: the physiological aspect and the psychological aspect. The amoeba and the elephant, the oak and the raspberry vine, the bat and the rhinoceros are likewise different aspects of the terrestrial flora and fauna.

DU CERVEAU, DE LA PENSÉE, DE L’APPARENCE ET DE LA RÉALITÉ

Il n’est pas exact que le cerveau secrète la pensée, comme l’avait déclaré un physiologiste célèbre. Le cerveau enregistre tout simplement les sensations et les émotions qui lui parviennent de toutes les parties de l’organisme dont il dépend ; il les enregistre, il les classe, il les associe à la présence ou au souvenir d’autres perceptions, d’un genre identique ou différent. L’ensemble et parfois le conflit de tous ces enregistrements, de tous ces classements, de ces rappels distincts et parfois aussi inconscients, constitue comme une sorte de creuset, de cubilot où s’élabore la pensée, où se forge l’imagination. Un aveugle qui n’aurait jamais entendu parler de l’extérieur, qui n’aurait de communication avec qui que ce soit et qui vivrait dans les profondeurs d’une caverne reculée penserait encore, mais il est probable que son cerveau ne fonctionnerait guère que par rapport aux images, aux acquis héréditaires.

Si le cerveau n’est qu’un élaborateur de pensée — une sorte de laboratoire ; s’il ne crée pas de la pensée ; si l’extérieur, le hors-moi est tellement nécessaire à son fonctionnement, — le « non moi » existe donc réellement. Sans doute, le « non moi » existe et on ne saurait le nier. Mais il se manifeste. il « se représente » de façon tant soit peu différente à chacun de ceux qui l’observent, — d’autant plus différente que le tempérament, les facultés d’observation Qu ‘spectateur sont plus personnels, plus raffinés, plus sensibles. D’ailleurs, — ceci dit entre parenthèses, — il est probable qu’à des êtres doués de sens plus complets que les nôtres, le hors-moi apparaît, se représente avec des détails, des traits, des nuances que nous ne percevons pas, — lesquels modifient peut-être l’apparence on la structure des objets.

À la dissociation de l’organisme humain, le Lors-moi ne cesse certes pas d’exister, mais pour l’individu dont le cerveau ne fonctionne plus (parce qu’il est mort, lui aussi), il n’y à plus ni firmament, ni soleil, ni humanité, ni vie sociétaire ou en général. Pour que l’unité humaine perçoive le hors-moi, il faut qu’elle existe, qu’elle soit sensible, qu’elle pense. Les influences que l’extérieur exerce sur un cadavre en décomposition ne sont pas du même ordre et ne peuvent être comparées à celles dont est l’objet un humain qui vit, dont le cerveau est en pleine activité.

« Il faut nous entendre : un chien, un arbre, une montagne, la mer se manifestent-ils, à vous, sous un autre aspect qu’à moi ? » — Oui et non. Pour vous et pour moi, un chien est un quadrupède, un arbre est un végétal, une montagne est un plissement de l’écorce terrestre, et la mer est cette immense étendue d’eau salée qui recouvre la plus grande partie du globe.

Mais dans ce chien, alors que vous ne considérez que la race, le pelage, l’allure, les qualités générales ou spéciales, moi, j’aperçois un animal dont le maître humain est la divinité et que ne redoute rien autant que de ne pas trouver à tout moment sa volonté bonne, agréable et parfaite, la volonté de son dieu fût-elle qu’il mourût en sacrifice à ses pieds.

Dans cet arbre, vous admirez le tronc puissant, la nuance du feuillage, l’abondance de la ramure, l’antiquité, enfin ; je vois en lui le témoin ou le descendant direct de témoins d’un âge disparu — il me semble que je vais voir glisser le long de ses branches supérieures une famille de préhistoriques réfugiés là pour fuir une bande de fauves, à moins que ce ne soit pour s’abriter de quelque inondation diluvienne.

Vous voyez dans cette haute montagne l’effet des secousses gigantesques auxquelles était en proie la planète encore mal refroidie, encore mal affermie et toute bouillonnante ; elle m’attire, moi, comme une retraite ; elle m’apparaît comme un escalier de géants, dont chaque échelon gravi vous plonge dans une atmosphère plus pure que celle de l’échelon précédent, où l’on se sent davantage à l’abri des contraintes et des souillures des sociétés humaines, des pensées méchantes et dominatrices.

La mer vous charme par son immensité, vous ne vous lassez pas non plus d’admirer le spectacle du flot qui se brise sur le rivage et le couvre d’écume ; moi, je la regarde comme le grand collecteur des boues et des ordures de l’humanité ; l’immense cloaque où les générations des hommes ont déversé tous les détritus, tous les déchets, tous les rebuts dont ils ont empli leurs égouts et leurs sentines. Et ainsi de suite.

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RETOUR à la NATURE

On demeure étonné de la naïveté de certains explorateurs — et aussi de quelques écrivains de talent — qui alignent des phrases à propos de la beauté morale des spectacles naturels et en profitent pour opposer la vie simple et instinctive des groupes indigènes que nous dénommons « sauvages », à la vie compliquée et souvent artificielle des civilisés. Ce qui charme le « civilisé », l’homme élevé à l’ombre de la culture moderne, lorsqu’il est placé en face des scènes purement naturelles, c’est qu’elles répondent à des aspirations sentimentales et artistiques qui ont parfois leur source dans :e souvenir ancestral des conditions primitives de la vie. C’est vrai des fleuves qui coulent, larges et majestueux, entre des rives ornées d’une végétation surabondante ; des forêts aux arbres immenses et magnifiques ; du sol fertile qui ne demande que peu de travail pour fournir un rendement extraordinaire ; de la faune à la forme et au coloris si variés qu’ils défient la plume et le pinceau. Tout cela, certes, offre aux yeux un spectacle autrement grandiose et saisissant que les parcs de nos grandes villes, dessinés au cordeau. On oublie, dans la fièvre de la description, que cette abondance et cette luxuriance dans les formes, dans le sens, dans les couleurs, sont le résultat des rayons solaires qui tombent à pic, pour ainsi dire, sur ces régions merveilleusement douées. L’homme civilisé, cultivé, sent monter des profondeurs de son être intime comme une bouffée d’admiration et même de stupéfaction qui a beaucoup de ressemblance avec les accès d’extase religieuse dont sont coutumiers les grands croyants. Un examen fait de sang-froid montre bientôt qu’il n’y a rien de « moral » dans la beauté des scènes de la nature, rien même dans leurs conditions d’existence et de formation qui puisse donner à un cœur sentimental prétexte à se réjouir. L’expression de puissance que dégagent en général la faune et la flore équatoriales sont les résultats d’une lutte acharnée pour la vie où est fatalement vaincu le moins apte à la résistance ; j’entends par là, le plus faible, le moins rusé, le moins armé. Malheur tout autant à celui dont la constitution est incapable de résister aux intempéries qu’à l’infortuné moins habile que san ennemi au maniement de la massue ou de l’arme de jet. J’aime les spectacles qu’offre la nature autant que quiconque, ils font vibrer mes sens ; je goûte avec volupté les effluves qu’ils rayonnent. Ils enrichissent mes expériences artistiques de la vie. Mais je ne vois en eux rien qui m’influence, « moralement » parlant. Ils me font vivre plus amplement, plus sensuellement, voilà tout. Et ie ne leur demande pas autre chose.

Il y a un manque de bonne foi évident chez l’écrivain qui se pâme d’enthousiasme devant un animal à la robe superbement bigarrée ou devant je ne sais quel arbre gigantesque au feuillage magnifique, et qui oublie que c’est grâce à la disparition de ses concurrents — toujours obtenue par la violence ou l’oppression — que l’un et l’autre ont subsisté. Il n’y a pas seulement l’avoir dans le « grand livre de la nature » il y a aussi le doit. Et l’enthousiasme n’est pas une raison suffisante pour passer une page sur deux.

Imaginez-vous d’ailleurs que les plantes chétives ou dépourvues de fleurs aux couleurs vives aient eu raison des grands arbres ou des plantes eux fleurs colorées — imaginez-vous que les insectes ternes ou les petits animaux grisâtres et endormis dominent sur les vertèbres à la démarche puissante ou les oiseaux au plumage richement orné. Imaginez-vous une mousse gris sale au lieu de l’herbe verte des prairies, des eaux uniformément lourdes et opaques à la place des eaux courantes et des ruisseaux limpides — cela, bien entendu, dans les conditions d’appréciation mentale qui sont les nôtres. Croyez-vous que les hymnes dédiées à la beauté de la nature ne seraient pas remplacées par des malédictions ?

— « Retour à la nature »… Mais il s’agit de savoir ce qu’un occidental cultivé entend par le « retour à l’état naturel ». On comprend que les hommes intelligents soient dégoûtés de la civilisation européenne et se soient rendus compte que, l’acquis scientifique et intellectuel mis à part, elle ne diffère pas, quant au fond, de l’état qualifié de barbarie — c’est-à-dire que ces hommes fassent entrer le sentiment dans leurs aspirations et leurs conceptions de la vie. On comprend que ces êtres humain veuillent s’établir dans un endroit isolé, loin des agglomérations sociales et y vivre d’une existence plus conforme à leur tempérament et à leur horreur de notre civilisation. Mais il n’y a là rien qui ressemble à un « retour à la nature » — il y a une fuite des conditions de la vie civilisée, un exode de certains hommes à mentalité spéciale vers des circonstances et un environnement physique et psychique autres, exode entrepris en tenant compte de leurs expériences dans tous les domaines de l’activité individuelle, considération à laquelle ils ne peuvent se soustraire sans mettre en péril leurs capacités de résistance aux causes de détérioration où d’affaiblissement physiologique.

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LA RÉALITÉ DE L’INFINI

Prétendre que la possibilité pour l’esprit humain de concevoir l’infini constitue une présomption en faveur de l’infini (ou de l’immortalité de l’âme) revient à dire que la possibilité pour l’esprit humain de concevoir que la lune est habitée par des hommes à deux têtes, de dix mètres de haut, constitue une présomption en faveur de l’habitabilité de la lune.

Qu’est-ce que l’infini ? Une succession jamais interrompue de faits, d’actes, de moments, de lieux dont on ne peut imaginer qu’ils aient eu un commencement, dont on ne saurait prévoir qu’ils aient une an ou une limitation. Quels exemples concrets, quelles images pourraient rendre appréhensible à la compréhension humaine l’idée de l’infini ? Des sous qu’on entasserait par piles de cent à raison de cinq cents piles par jour et dont un million de journées de comptage n’arriverait pas à effleurer le nombre. Des pierres qu’on jetterait dans un abîme, qui auraient beau tomber durant des milliers et des milliers de siècles sans atteindre jamais le fond. Un boulet lancé à raison de cent kilomètres à l’heure et qui, au bout d’un milliard d’heures, ne serait, relativement, pas plus près du but, qu’au moment où il a quitté la gueule du canon.

Ces diverses images sont le produit du fonctionnement cérébral, la résultante de l’association, de la combinaison des idées qui s’y forment. Elles n’ont pas plus de réalité que les épisodes d’un roman, les scènes d’un drame. Les Balzac, les Alexandre Dumas, les Victor Hugo, les Zola ont imaginé des situations, inventé des successions d’événements, forgé des dénouements d’une valeur de conception égale aux idées d’infini et d’immortalité de l’âme.

Que l’être humain, harassé par les épreuves de la vie et la trouvant trop courte encore, tourmenté par son impuissance à connaître, hanté par le souci d’une justice réparatrice s’exerçant puisqu’elle est ignorée, par delà la tombe — que l’être humain, fini, borné, angoissé, ait cherché dans l’idée de l’infini une sorte d’ivresse consolatrice à laquelle il a recours quand l’existence se fait plus pénible, c’est très explicable, très compréhensible. L’idée de l’infini, de l’immortalité de l’âme persiste en l’esprit humain au même titre que chez le buveur le souvenir de quelque breuvage enivrant, abrutisseur ou générateur de rêves. Mais cette constatation ne constitue aucune preuve, aucune présomption d’aucun genre en faveur de la réalité de l’infini ou de l’immortalité de l’âme.

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LA NATURE PRENANT CONSCIENCE D’ELLE-MÊME

On a dit que l’homme était la nature « prenant conscience d’elle-même ». Au point de vue humain, si l’on veut, et rien qu’au point de vue humain. A la vérité, dans chaque organisme vivant, la nature prend conscience d’elle-même, mais à des degrés différents, plus ou moins distinctement, avec une vision qui varie selon la vivacité de compréhension de l’organisme dont s’agit. Il est clair que la nature prend davantage conscience d’elle-même en l’être humain, spécialement dans les types humains supérieurs, mais elle ne prend dans aucun être humain pleinement conscience d’elle-même. Elle ne pourrait le faire qu’en un être qui l’aurait déchiffrée entièrement, donc assimilée. Et quel être humain y est parvenu jusqu’ici ?

Si l’homme est la nature prenant conscience d’elle-même, c’est-à-dire la nature se rendant compte qu’elle est, s’interrogeant sur ce qu’elle est, sur sa raison d’être, sur ses possibilités d’évolution, sur son passé, sur son présent, sur son devenir et sur tant d’autres problèmes, on peut dire que l’individu est le troupeau humain prenant conscience de lui-même, c’est-à-dire se demandant ce qu’il fait sur la terre, se posant de multiples questions sur son origine et la façon la meilleure de consommer sa vie, s’analysant, formulant des aspirations définies et calculant la somme d’efforts nécessaires ou utiles pour en conquérir la réalisation.

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L’ERREUR NATURALISTE

La grande erreur des naturalistes, c’est d’avoir présenté la nature comme immorale, grossière, cruelle, impitoyable. En réalité, elle n’est rien de tout cela. La nature est amorale. Elle existe en toute ignorance de bien et de mal. Elle est naturelle, et c’est tout dire. Un tigre n’est pas cruel, il agit conformément à sa nature de tigre. Un chien n’est pas immoral, il se conforme à sa nature de chien. Un pigeon n’est pas vertueux, il se conduit selon sa nature de pigeon, et ainsi de suite. Il est vrai que si les naturalistes avaient « naturalisé » — c’est-à-dire « amoralisé » — leurs héros, le public ne les aurait pas compris. Pour se faire comprendre, ils ont dû envisager la nature à travers le prisme de la moralité conventionnelle. Plus done leurs types se rapprochaient soi-disant de la nature ou plus la soi-disant nature se jouait librement en eux, plus ils se montraient foncièrement grossiers, impitoyables, ignobles, etc… A dire vrai, c’est alors qu’ils s’éloignaient davantage du naturel. Mais il fallait bien sacrifier au préjugé populaire, qui veut que le naturel soit inférieur à l’artificiel.

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L’AGNOSTICISME INDIVIDUEL

Je sais que je vis. Je sais que je possède la conscience de vivre. Je connais maintes choses sur la constitution physiologique de mon corps, j’en crois savoir moins sur sa constitution psychologique, Je suis à même d’augmenter chaque jour le stock de mes connaissances. Ceux qui viendront après moi en connaîtront davantage. J’accomplis ce qui me semble être la raison d’être d’un organisme conscient de son existence : assimiler et désassimiler, jouir et souffrir, réagir et supporter, c’est-à-dire opposer mon déterminisme personnel, individuel, particulier — au déterminisme ambiant, immédiat, prochain, cosmique. Et c’est dans la mesure où je prends connaissance de l’originalité, de la particularité de ma réaction contre l’environnement — du refus que mon « moi » oppose à l’absorption du « non moi » — que je me sens un « unique », un « hors du troupeau ».

Et puis quand bien même on aurait découvert quelque part un centre à l’univers — centre nerveux, centre cérébral, centre dynamique — centre d’où partiraient des ordres, des injonctions, des vibrations destinées à être exécutés, réalisés, matérialisés au point d’arrivée. Ma raison d’être d’unité humaine ne serait-elle pas d’opposer intelligemment ma réaction personnelle à l’action de ce centre ? J’admets d’ailleurs que les conceptions explicatives du phénomène cosmique ne fournissent pas une solution ultime de ce qui est et même du problème de la raison d’être de la vie. Qu’y avait-il au commencement ? Y a-til eu d’ailleurs un commencement et, dans ce cas, quel état de choses a précédé ce commencement ? Pourquoi la vie ? Pourquoi la conscience individuelle de l’existence ? C’est à cause de ces questions, laissées sans réponse concluante, que l’agnosticisme est la situation intellectuelle a plus loyale que puisse occuper le penseur — à condition bien entendu que cet agnosticisme ne soit pas une résignation mentale, qu’il n’ait rien de commun avec l’abstention de la recherche et du vouloir en connaître davantage.

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VÉRITÉ RELATIVE ÉGALE MENSONGE RELATIF

Ce qu’on appelle le « moi » est un état momentané de substance prenant conscience de son existence à part, en dehors du « non-moi ».

Y at-il identité entre le « moi » et le « non-moi » — le « nous » et le « hors nous » ? Le non-moi est un aspect des choses qui nous sont extérieures, considérées par rapport au « moi », au moi « physiologique » et au moi « psychologique ». Le non-moi est donc une relativité, c’est-à-dire qu’il n’existe que tel que je le vois, que quant à moi. Le « moi » est, au contraire, un point de départ, un créateur, un centre de jugement, d’appréciation, de discernement, d’analyse et de synthèse, Il est réalité.

Or, je ne puis faire du non-moi un point de départ, un créateur, un centre d’appréciation, d’analyse ou de valeur. Je puis bien me relativer un phénomène cosmique, par exemple apprécier son influence sur la marche de mon développement individuel. J’ignore absolument sous quel angle de relativité ce phénomène cosmique me considère et quelle répercussion j’ai sur son évolution, — à condition que j’en aie une.

L’idée que je me fais du « non-moi » empirique ou scientifique (même au cas de concordance absolue des hypothèses que je me forge pour me l’expliquer), cette idée ne peut jamais être qu’une vérité relative à ma cérébralité d’individu appartenant, à l’espèce humaine. Or, qui dit vérité relative dit mensonge relatif. Sans oublier que l’idée que le « moi » se fait du « non-moi » varie au cours des siècles et dépend de l’acquis cérébral de l’époque.

Pour tenter une définition du « non-moi » — c’est-à-dire de ce qui est en dehors de nous, il faudrait pour le moins savoir (?) sous quel aspect il apparaît aux autres organismes, aux autres vertébrés par exemple, qui possèdent eux aussi leur intelligence « sui generis ». Que dis-je ? Il faudrait connaître l’idée qui se font (?) du « non-moi » les êtres doués d’une cérébralité peut-être supérieure à la nôtre — car nous n’avons pas l’outrecuidance d’imaginer que le chétif grain de matière solidifiée qu’est notre planète est le seul lieu de l’infini cosmique où se meuvent des êtres qui pensent ?

Mais alors même que nous saurions — de façon claire (?) et précise (®??) — la manière dont les individus ou organismes doués de pensée (quelque lieu qu’ils habitent dans l’univers envisagent où définissent le « non-moi ». Alors même que nous posséderions cette connaissance, nous n’aurions pas fait un pas de plus : nous posséderions une collection de vérités relatives — de probabilités relatives, si vous voulez. Mais, je le répète, vérité relative c’est mensonge relatif; probabilité relative, c’est improbabilité relative.

Relative Truth Equals Relative Lies

What we call the “self” is a momentary state of  substance achieving consciousness of its separate existence, outside of the “non-self.”

Is there an identity between the “self” and the “non-self” — the “us” and the “outside of us”? The non-self is an aspect of things that are external to us, considered in relation to the “self,” to the “physiological” self and to the “psychological” self. The non-self is thus relative, and only exists as I see it, only as for me. The “self” is, on the contrary, a point of departure, a creator, a center of judgment, evaluation, discernment, analysis and synthesis. It is reality.

Now, I can make of the non-self a point of departure, a creator, a center of evaluation, analysis or value. Je puis bien me relativer un phénomène cosmique, par exemple apprécier son influence sur la marche de mon développement individuel. J’ignore absolument sous quel angle de relativité ce phénomène cosmique me considère et quelle répercussion j’ai sur son évolution, — à condition que j’en aie une.

L’idée que je me fais du « non-moi » empirique ou scientifique (même au cas de concordance absolue des hypothèses que je me forge pour me l’expliquer), cette idée ne peut jamais être qu’une vérité relative à ma cérébralité d’individu appartenant, à l’espèce humaine. Or, qui dit vérité relative dit mensonge relatif. Sans oublier que l’idée que le « moi » se fait du « non-moi » varie au cours des siècles et dépend de l’acquis cérébral de l’époque.

Pour tenter une définition du « non-moi » — c’est-à-dire de ce qui est en dehors de nous, il faudrait pour le moins savoir (?) sous quel aspect il apparaît aux autres organismes, aux autres vertébrés par exemple, qui possèdent eux aussi leur intelligence « sui generis ». Que dis-je ? Il faudrait connaître l’idée qui se font (?) du « non-moi » les êtres doués d’une cérébralité peut-être supérieure à la nôtre — car nous n’avons pas l’outrecuidance d’imaginer que le chétif grain de matière solidifiée qu’est notre planète est le seul lieu de l’infini cosmique où se meuvent des êtres qui pensent ?

Mais alors même que nous saurions — de façon claire (?) et précise (®??) — la manière dont les individus ou organismes doués de pensée (quelque lieu qu’ils habitent dans l’univers envisagent où définissent le « non-moi ». Alors même que nous posséderions cette connaissance, nous n’aurions pas fait un pas de plus : nous posséderions une collection de vérités relatives — de probabilités relatives, si vous voulez. Mais, je le répète, vérité relative c’est mensonge relatif; probabilité relative, c’est improbabilité relative.

LE « MOI » EST-IL UNE ILLUSION ?

L’instinct, la nature, l’expérience ! Tout beau, me dira-t-on ; mais sont-ils autre chose, eux aussi, qu’une apparence, un mot, une illusion ? Pour ma part je ne suis pas un adorateur toujours enthousiaste de la nature ou de l’instinct ; j’ai toujours préconisé la résistance au naturel et à l’instinctif lorsqu’ils menaçaient de dominer, d’empiéter sur ce que nous appelons « raison », « volonté », et de rompre à leur profit l’équilibre. Mais ceux qui préconisent que non seulement le hors-moi est relatif à nos sens limités, mais qu’encore tout ce qui est, le moi y compris, est une illusion — ceux-là oublient qu’ils n’en jugent ainsi que grâce à leur faculté de penser, de concevoir ou d’imager — leur jugement, n’étant qu’une relativité comme le reste, peut tout aussi bien être taxé d’illusion. De sorte que le problème tout entier reste à résoudre et que nous voici derechef au seuil de l’agnosticisme individuel.

Is the “Self” an Illusion?

Instinct, nature, experience! All beautiful, you say, but are they also something other than an appearance, a word, an illusion? For my part, I am not always an enthusiastic worshiper of nature or instinct; I have always advocated resistance to the natural and the instinctive when they threatened to dominate, to encroach upon what we call “reason,” “will”, and to upset the balance to their advantage. But those who advocate that not only is the world outside the self relative to our limited senses, but that everuthing that is, including the self, is an illusion — they forget that they only judge it in this way to their capacity for thinking, conceiving or imagining — their judgment, being only a relativity like the rest, can just as well be accused of being an illusion. So that the whole problem remains to be solved and we are once again on the threshold of individual agnosticism.

DE L’IMMORTALITÉ VOLONTAIRE

On m’a objecté : « Qui prouve qu’un individu ne puisse arriver à une immortalité relative du seul fait de sa volonté ? Ne peut-il conquérir son immortalité individuelle comme il conquiert sa personnalité ? Ne peut-il réagir contre l’anéantissement de sa personnalité psychologique ? Se survivant intellectuellement tout au moins, c’est-à-dire poussant sa réaction contre le déterminisme ambiant jusqu’à conquérir la survivance de sa pensée ?— Je réponds que je n’en vois pas la possibilité dès lors que le cerveau n’existe plus, le cerveau, c’est-à- dire l’organe élaborateur, enfanteur de la pensée. Quant à savoir si par le jeu d’une volonté très forte — une espèce d’envoûtement pour ainsi dire — quelqu’un peut être influencé ou impressionné au point de continuer, de poursuivre l’œuvre d’un producteur intellectuel à qui le relieraient de très fortes affinités mentales, ceci est une tout autre question. Et il faudrait pour y répondre de plus amples connaissances que celles que nous possédons. Mais là encore pour puissant que soit l’envoûtement, il ne s’agirait que d’une survivance par réflexion.

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LE NON-MOI EXISTE PAR LUI-MÊME

Que le non-moi — c’est-à-dire l’extérieur — existe par lui-même, cela est certain. Et même tel qu’il apparaît à nos yeux la fonction de la vision étant de manifester l’existence du hors-moi. Mais qu’il soit réellement doué des qualités que nous lui attribuons, c’est autre chose. Ce n’est pas en ce qui concerne l’existence de l’objet lui-même que nous errons ; c’est en ce qui concerne les attributs dont nous le douons.

The Non-Self Exists by Itself

That the non-self — the external world — exists by itself, this is certain. And even as it appears to our eyes, the function of vision being to indicate the existence of the world outside the self. But whether it is really endowed with the qualities that we attribute to it, that is another thing. It is not in questions concerning the existence of the object itself that we err; it is in those concerning the attributes with which we endow it.

L’ÉTERNEL RETOUR

Que tout ce qui a déjà eu lieu ait lieu à nouveau, mais non de façon exactement semblable, voilà, selon moi, comment il faut comprendre le concept de « l’éternel retour ». Les faits et les événements se reproduisent, mais non identiquement, can ils ne peuvent revenir à leur point de départ. On pourrait prendre comme exemple la terre qui revient sur elle-même dans sa course elliptique autour du soleil, mais pas exactement au point où elle se trouvait, puisque l’astre du jour se déplace lui même, entrainant dans ses pérégrinations son harem de planètes. L’humanité, les agglomérations sociales recommenceront, sans doute des expériences analogues à celles qu’elles ont accomplies ou subies, mais non identiques, les conditions géologiques, météorologiques, sociales s’étant transformées.

Après avoir évolué, être devenu un être supérieur, extraordinaire peut-être, une sorte de surhomme impossible en ce moment à esquisser, l’homme pourra redevenir un animal, rétrograder, régresser jusqu’à l’animalité… Mais rien ne prouve qu’il redeviendrait une singe ou un anthropopithèque. Les circonstances climatériques, pour ne citer que celles-là, ne seraient pas semblables, incontestablement, à celles qui ont vu surgir les premiers ébauches de l’humain. De plus, il y aurait à tenir compte de la longue période de « civilisation » traversée par l’humanité.… Mais cette brute — cet homme déchu — pourrait être bien plus méchant, bien plus cruel que le singe, bien plus « au bas de l’échelle » que l’anthropopithèque.

Il se peut que les agglomérations humaines en reviennent à l’expérience, au stade du clan, de la tribu, de la vie promiscue, — mais non de la même façon qu’aux époques préhistoriques. Les organisations communistes postérieures utiliseront les. forces motrices, les applications scientifiques, toutes sortes d’engins qu’ont ignorés les expériences primitives de communisme.

Il se peut aussi qu’il ait existé, foulant le sol de quelque continent détruit ou déchiqueté par une secousse ou des secousses sismiques, des humanités et des humains « supérieurs » à ce que nous connaissons, sous ce rapport, au passé et au présent, possédant des connaissances bien plus étendues que les nôtres et qui ont utilisé — mieux et davantage que nos sociétés antiques ou modernes — les énergies planétaires et cosmiques susceptible de captation. Peut-être que surhumanités (?) du devenir seront tout simplement des retours à une situation, à un plan que les hommes ont déjà occupés.

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DE L’IMMORTALITÉ PERSONNELLE

J’admets ben que chez l’homme semi-cultivé il y ait un désir de prolonger son moi dans le temps. C’est une preuve incidente prenti, le passant, le désir et le vouloir de la reproduire telle que, ou de la continuer, en la modifiant ou en la développant. L’œuvre personnelle est le témoin de l’existence de l’ouvrier et plus elle est de qualité supérieure, plus elle persiste ».

On peut dire encore que l’œuvre est le reflet, le rayon de l’ouvrier, au mème titre que les rayons émanés d’un astre situé à des millions de kilomètres de la planète qui les réfléchit ou les reçoit. Peut-être au moment où cette planète est impressionnée par ces rayons, l’astre d’où ils proviennent est-il éteint depuis des siècles, Cet astre n’en demeure pas moins le foyer producteur, créateur, comme l’écrivain ou l’artiste mort depuis des siècles demeure le producteur, le créateur de ce volume où de ce tableau. Sans producteur, point de produit.

C’est pourquoi nous nous préoccupons ‘du producteur plus que du produit, parce que nous savons que c’est dans la mesure où le producteur sera davantage lui-même que le produit sera plus original. Que le producteur s‘individualise, qu’il dépende moins des circonstances du milieu et le produit possédera son cachet particulier.

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UNE PHILOSOPHIE VIVANTE

Jamais une philosophie sèche, abstraite, morte. n’attirera à elle une seule individualité. Pour qu’une philosophie ait quelque chance de gagner du terrain, non plus dans l’esprit, mais dans ce qu’on appelle le « cœur » de l’homme, il faut qu’elle soit vivant, vibrant, evolutive. Il ne faut pas qu’elle soit un exposé de règles ou un catalogue de doctrines : il est essential qu’elle revête la forme d’un récit, qu’elle présente le caractère d’une autobiographie.

Tout philosophie est un cadavre qui n’est pas l’histoire des expériences « de la vie » intellectuel, de l’existence psychologique de celui qui l’expose.

A Living Philosophy

A dry, abstract, dead philosophy will never attract a single individuality. In order for a philosophy to have any chance of gaining ground, not just in the mind, but in what we call the “heart” of man, it must be living, vibrant, evolving. It must not be an account of rules or a catalog of doctrines: it is essential that it takes the form of a story, that it has the character of an autobiography.

Every philosophy is a corpse if it is not the history of the experiences of the intellectual life, of the psychological existence of the one who expounds it.

LE LIBRE ARBITRE

Je ne l’ignore point : il n’est pas de libre arbitre. L’homme ne peut pas se soustraire au déterminisme de son hérédité ou, pour mieux dire, des multiples hérédités qui juxtaposent et se combattent en lui. Il ne peut pas non plus s’opposer à l’intervention des phénomènes telluriques, météorologiques, cosmiques… Mais ce que je nie, c’est qu’il y ait une fatalité qui désarme tellement l’unité humaine qu’elle l’empêche de réagir, autrement dit d’opposer son déterminisme personnel au déterminisme extérieur, d’acquérir des habitudes autres ou nouvelles de penser et d’agir. Et cela faisant, d’utiliser de façon autonome et bien distincte son déterminisme.

Non, l’homme n’est pas libre, mais il n’y a pas de fatalité inéluctable, puisqu’il y a possibilité de volonté, possibilité de lutte, possibilité de conquêtes, possibilité d’acquisitions ; bien plus, possibilité d’utilisation des énergies naturelles considérées primitivement comme hostiles.

Par exemple, l’homme n’a pu faire qu’il ne pleuve, mais il a su s’abriter de la pluie, se garantir contre elle. L’homme n’a pu faire que la température s’abaissât, mais il s’est protégé contre le froid par le port de vêtements et en créant de la chaleur artificielle. L’homme n’a pu faire que la nourriture lui tombât toute apprêtée d’un ciel imaginaire, mais il a appris à cultiver la terre, à fabriquer le pain, à élever le bétail. L’homme n’a pu faire que la nuit ne succédât au jour, mais il a su inventer des procédés d’éclairage. L’homme ne peut pas dépouiller les gaz de leur faculté d’expansion, annihiler les phénomènes d’électricité, mais il peut employer à son usage la puissance des gaz et les manifestations de l’électricité, s’en servir pour modifier les conditions de son existence.

TRANSLATION

TU ES POUSSIÈRE

« Tu es poussière et tu retourneras en poussière ». Une des choses les plus vraies et les plus désespérantes qui aient jamais été écrites. Tous tes travaux, toutes tes peines ; tous tes chagrins, tes luttes, tes espérances… malgré tout cela, tu n’es que poudre et tu reviendras de la poudre. Et c’est à la fosse que tout cela aboutira. Est-ce une raison pour se laisser aller ? Non. Mais désormais tout ce que j’accomplirai, je l’accomplirai parce que je le trouve utile ou agréable, et non parce que j’espère une récompense quelconque. Je viens de la poussière et j’y retournerai.

You Are Dust

“You are dust and to dust you shall return.” One of the most true and most appalling things that has ever been written. All your labors, all your troubles, all your sorrows, your struggles, your hopes… despite all of that, you are only dust and you will return to dust. It is to the grave that all that leads. Is that a reason to let yourself go? No. But from now on, everything that I accomplish, I will accomplish because I find it useful or agreeable, and not because I hope for any sort of reward. I come from the dust and I will return there.

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Independent scholar, translator and archivist.