E. Armand and Marie Kugel, “La fin du Christ légendaire” (1902)

La Fin du Christ légendaire

Conférence faite au groupe d’etudes libertaire « Les Naturiens ».

Les crimes des églises.

Camarades,

Ce n’est pas sans une certaine appréhension, qu’au commencement du XXe siècle, on s’aventure à prendre la plume ou la parole pour parler du Chirst ou du christianisme. C’est qu’en effet le Christ, ou bien plutôt le christianisme n’est pas en bonne odeur, non sans raison, auprès de la plupart des militants qui, dans un camp ou dans un autre, se sont adonnés à la poursuite de l’émancipation intégrale de l’humanité.

Le premier, le plus sanglant reproche qu’on lui adresse, c’est d’être un instrument de résignation qu’ont manié à merveille puissants et possédants. Le paradis, les récompenses futures ou les châtiments à venir, voilà le narcotique avec lequel, depuis des siècles, gouvernants et prêtres — ils sont toujours d’accord — endorment les souffrances, apaisent les revendications légitimes des gouvernés el des opprimés. On ajoute aussi que les enseignements du Christ poussent avec évidence à la renonciation aux droits les moins contestables et l’on cite des passages tels que « Rends à César ce qui est à César » (1) « Vous aurez toujours des pauvres avec vous (1) » — « Si l’on te frappe à la joue droite,.…. (1) » — et cent autres textes qu’on nous dispensera de rappeler. Plus encore christianisme a donné naissance à celle société dans la société qui s’appelle — ô horreur ! l’église, — organisation d’une puissance formidable qui s’est mise dans tous les temps à la disposition des hommes de recul pour entraver l’évolution de l’humanité, Quand ce n’est pas la très sainte inquisition catholique brûlant les hérétiques et les libres-penseurs; — persécutant, massacrant Albigeois, Vaudois, Jansénistes. Quand ce ne sont pas les tueries d’Incas, de Mexicains, de Caraïbes ou les dragonnades cévenoles, c’est Luther vouant à l’extermination les anabaptistes-communistes de la Souabe, encourageant les gentilshommes tudesques à courir sus aux paysans sans leur faire quartier, tel Guillaume II exhortant ses troupes en partance pour la Chine ; c’est Calvin faisant peser un joug de fer sur Genève, courant sous son autorité dogmatique esprits et corps, brûlant Servet, Gruet, Monnet, Jérôme Bolsec, Antoine d’Argillières, bannissant, torturant, marquant au fer chaud à l’instar de ses confreres inquisiteurs, dont à l’occasion il sut se faire le pourvoyeur.

Dans la protestante Angleterre c’est l’église anglicane persécutant les quakers, les apôtres de la paix, les obligeant à chercher asile dans le Nouveau Monde, pourchassant les presbytériens, les héroïques « covenanters » d’Ecosse. Hier encore, une secte dissidente du protestantisme, le méthodisme faisait jeter en prison quelques malheureux sabbatistes (2) parce qu’ils s’étaient permis de labourer leurs champs le dimanche. Je rappellerai pour mémoire, les persécutions et les tortures infligées par l’Eglise orthodoxe russe aux Stundistes et aux Doukhobores, l’excommunication de Tolstoi, etc. et je n’insisterai pas sur les exécutions, les autodafé de sorciers et de juifs ordonnés jusqu’en plein milieu du XVIIe siècle par les tribunaux catholiques et protestants.

Il est donc bien compréhensible que de prime abord les systèmes religieux qu’on à affublé du nom de « christianisme» provoquent un mouvement de répulsion, quand on en parle à des hommes conscients. Le sillon que les églises ont tracé à travers le monde se résume en trois mots :

Intolérance, obscurantisme, tortures.

Certes, ce n’est pas nous, disciples du charpentier de Nazareth, — chrétiens libertaires, — qui essaierons de défendre un seul des errements monstrueux de fanatiques despotes, qu’ils portent soutane ou rabat, nous avons trop horreur de ce qui entrave la liberté, cette liberté dont Jacques, le frère du Christ, disait qu’elle est la « Loi parfaite » (a) au-dessus de laquelle nul ne peut se placer — liberté de penser et d’agir — pour que nous ne flétrissions pas au nom de celui qui à dit : « Aimez-vous les uns les autres (b) » une intolérance aussi sanglante qu’inhumaine (3).

Mais une fois ces crimes constatés il nous reste le droit de demander si les doctrines, si le système religieux qu’on nous présente actuellement comme émanant des enseignements du Christ représentent bien ce qu’il a enseigné jadis en Judée et surtout ce qu’il enseignerait au XXe siècle, en Occident.

Le vrai Christ. — Jésus de Nazareth le Révolutionnaire

Résumons tout d’abord l’impression qui se dégage des récits de la vie de Jésus de Nazareth, de la lecture des « Evangiles ». — Nous savons fort bien que leur valeur historique est relative, qu’ils ont été composés en des temps où, pour les biographes, la re herche des sources à consulter présentait des difficultés dont nous n’avons aucune idée ; nous savons aussi que les écrivains de ce genre avaient l’habitude courante de faire tenir à leurs héros leur propre langage ; nous n’ignorons done pas, et les interpolations qui ont pu se glisser dans ces documents, dont nous ne possédons que des copies tardives, et les déformations qui résultent toujours de la transmission de bouche à bouche de narrations orales.

Cependant, en éliminant le côté légendaire, il en reste assez pour que le lecteur des Evangiles se sente en présence de Quelqu’un dont la vie est une protestation continuelle contre l’état de choses établi. Réagir, en effet, contre l’influence ambiante en général ; contre les influences particulières — familiales, raciales, légales, religieuses — on nous accordera que ce nest pas agir en « résigné. » Or, les textes prouvent à n’en pas douter que le Fils de Marie a dû se libérer, pour accomplir son œuvre, et des préjugés de son milieu el de ceux de son époque.

Pour ne citer que sa propagande, sa « prédication », elle va à l’encontre des institutions et des coutumes: Jésus annonce le « Royaume des Cieux », c’est-à-dire, en dépit d’une exégèse fantaisiste et toute de convention,

une époque de justice et de liberté.

Le Royaume des Cieux du Christ et la Cité Future des socialistes-communistes ou libertaires, c’est tout un.

Il oppose ce Royaume des Cieux, le Siècle à venir, au Royaume de ce Monde, au Royaume des Ténèbres le Siècle présent. Le Royaume de ce Monde, c’est l’égoisme:; c’est le pharisaisme ; c’est l’homme irrégénéré, hypocrite ; c’est la courbette devant la loi écrite, tandis qu’au fond du cœur on la renie. Le « Royaume des ténèbres », c’est la Société avec ses vices et ses compromissions. — A « Mammon », il oppose « Dieu ». A « Mammon » l’idole personnificatrice de la richesse, de la domination, du fanatisme, il oppose « Dieu », Dieu « Amour » « Dieu » que le Christ appelle le « Père », qui veut que tous les hommes s’aiment comme des Frères. — À « Mammon » la statue matérielle, image de ce qui est vil, bestial, grossier, il oppose « Dieu», que nul n’a jamais vu, « Dieu-Esprit », « Dieu-Idée », « Dieu-Nature ». Est-ce la prédication d’un Résigné ?

Aussi les prêtres, les pharisiens, les cléricaux de son temps, ont-ils compris que ses discours ne tendent rien moins qu’à anéantir leur pouvoir, leurs privilèges, et ils le mettent à mort. Met-on à mort un résigné ? Non, n’est-ce pas. Les récits nous montrant en Jésus de Nazareth un révolté abondent, la place seule nous manque pour les rappeler. C’est ainsi qu’il s’affranchit de l’autorité familiale. « Qu’y a-t-il de commun entre toi et moi? » dit-il à sa mère intervenant dans son œuvre. Il boit et mange avec les « péagers et les gens de mauvaise vie (c) » — les prolétaires — au grand scandale du monde bien pensant d’alors. Il fraye avec des hérétiques : samaritains et étrangers. Il accueille Madeleine la prostituée, il renvoie absoute.la femme adultère, il apostrophe prêtres imposteurs. scribes menteurs et pharisiens- hypocrites. Il chasse les marchands du temple. Sont-ce là les actes d’un Résigné ?

Et la tragédie du Calvaire ?

Qu’est-elle, en somme? — Un acte de révolte suprême, l’usage conscient d’une liberté sublime ; un résigné n’agit pas ainsi, il emploie sa liberté pour se soumettre.

Le récit de l’agonie au Mont des Oliviers nous fait entrevoir la lutte qui s’est livrée dans le cœur de celui dont nous faisons notre modèle ; ce n’est pas le combat qui déchire l’âme de ceux qui se plient devant la veulerie et l’avachissement de leur époque. Leur souffrance à eux consiste à trouver la meilleure manière d’échapper à la tourmente et de courber plus bas la nuque devant les injustices ou les exploitations. Décidément, non, le Christ ne fut pas un Résigné. Il ne se résigna pas à être mécompris, délaissé de la foule qui la veille l’acclamait encore ; abandonné, trahi des quelques disciples rassemblés à grand’peine. Il aurait pu se résigner, s’enfuir, échapper au supplice, à la Crucifixion. Il marcha droit au Calvaire, sans retrancher un mot de ce qu’il croyait être la vérité, sans un geste de soumission ou d’abdication, sans une parole de rétractation ni devant les prêtres — symbole de l’Eglise : le dogme ; ni devant Hérode, — symbole du pouvoir civil : la loi ; ni devant Pilate — symbole de l’autorité militaire : le sabre.

Voilà quel fut le fondateur du christianisme : nous avons fait litière de ce qualificatif de « résigné » qu’on lui a trop longtemps appliqué ; ‘aussi, tous ceux qui, se réclamant du Christ on non, ont voulu amener la fraternité sur la terre, sans autre mobile que l’amour de l’humanité, tous ceux-là l’ont suivi, parce que, comme lui, ils ne se sont pas résignés, mais ont payé de leur vie leurs aspirations.

Jésus de Nazareth et la Cité future. — Le communisme des disciples du 1er siècle.

Mais on commettrait une grave erreur en imaginant que la prédication du Christ se réduisait seulement à une protestation contre la société d’alors. Son œuvre a consisté surtout, sans proclamer aucun dogme, sans établir ni religion ni église, à proposer une société future, un monde à venir. Nous disons plus haut qu’il annonçait ce que les textes appellent « la bonne nouvelle du Royaume de Dieu (d) », et c’est cette expression prise dans un sens mystique qui, depuis tantôt vingt siècles, immobilise un enseignement qui aurait pu et dû bouleverser en peu de temps l’humanité.

Le Royaume des Cieux, ce n’est pas le Paradis imaginé par les glosateurs infidèles et endormeurs du prolétariat de tous les temps, nous le répétons c’est la Cité future, l’Humanité renouvelée, la Terre où la Justice habitera (e).

Remarquons, en passant, que l’application intégrale des enseignements du Christ — et ils datent de 1900 ans mène droit à la transformation économique de notre société. Le sermon sur la montagne, pratiqué dans son esprit, quand ce né serait que par l’abolition du prêt à intérêt qui y est prescrit, transformerait du jour au lendemain ce monde d’iniquités, d’injustice, l’égoïsme. C’est si vrai que la première église (groupement, assemblée) judéo-chrétienne de Jérusalem appliqua dix-huit cents ans avant Louis Blanc, la fameuse formule « A chacun selon ses besoins (f) », précédant ainsi de dix-huit siècles Cabet, Babeuf, Proudhon, Fourier, etc (4).

La régénération individuelle. — L’altruisme émancipateur.

Mais le côté original et transcendant de l’Evangile, c’est la condition essentielle qu’il place à l’entrée du Royaume des Cieux, à la base dé la Cité à venir : c’est la « nouvelle naissance » (g), la régénération individuelle.

L’Evangile constate l’existence du « péché ». Oh! mous savons bien la signification que ce mot à pris dans la langue religieuse, mais le péché, tel qu’il ressort des enseignements du Christ, ce n’est pas un attentat quelconque à la morale de convention, à la loi écrite, c’est l’égoisme et l’égoïsme c’est ce qui nous sépare de Dieu-Père —synthèse de l’Amour, de la Justice et de la Liberté — c’est donc ce qui nous sépare de nos frères. Pas plus que le Christ, nous ne prétendons expliquer l’origine de l’égoïsme où du « mal ». Nous le constatons, voilà tout, Nous sentons au-dedans de nous-mêmes que le but ultime de notre évolution est de devenir des êtres conscients, parfaits, libres, c’est-à-dire normaux. C’est la seule explication rationnelle de vos aspiration et des nôtres.

D’autre part, nous nous sentons entrainés par une regression vers l’animalité à laquelle mille liens nous rattachent encore ; d’où conflit incessant, terrible, épouvantable, Malheur à nous si nous cédons à cette regression, si, selon l’image évangélique, nous tombons sous le joug du « Prince des Ténèbres », si nous devenons des égoïstes, des brutes, nous faisons obstacle à l’émancipation de l’humanité, Que nous importe notre prochain ! Nous vivons pour nous-mêmes, rapportant tout à nous-mêmes. Etres malfaisants, parce qu’égoïstes, tous nos efforts tendent à faire notre place plus grande, nous souciant peu d’empiéter ou non sur celle de nos frères, à tirer notre épingle du jeu au moment opportun ; aussi, les destinées de l’humanité nous sont-elles complètement indifférents, esclaves que nous sommes de nos instincts, de nos appétits bestiaux.

Or, l’enseignement du Christ nous rappelle qu’étant fils du « Père » Commun à tous les êtres, nous sommes « frères ». L’étincelle qui brille au fond de tout cœur humain brille aussi dans le nôtre, leur misère est notre misère, leur joie notre joie, leur souffrance notre souffrance, leurs aspirations vers une terre meilleure nos aspirations ; nous le reconnaissons et nous voilà délivrés de nous-mêmes. Nous nous sentons « frères » et rien de ce qui intéresse nos frères ne saurait nous désintéresser. Bien plus, nous aimons nos frères, la flamme de l’altruisme « la flamme du salut », luit dans nos âmes non point un salut égoïste et personnel, la recherche d’un oreiller confortable ou délivrés peut-être bien plus des conséquences grossières de l’égoïsme que de l’égoïsme lui-même, nous pourrions avec quelques-uns nous isoler dans un mysticisme égoïste, philosophique où social, mais le salut vrai, l’altruisme véritable, dont l’objet est autant la régénération individuelle que la régénération collective, le salut qui conduit au Calvaire, mais qui mène aussi à la Résurrection des Individus et des Sociétés !

La formule émancipatrice la voilà : Tu aimeras ton prochain comme toi-même (h). Et quiconque aime autrui est sauvé, libéré, puisque aimer soi-même c’est le « péché », l’égoïsme, le mal, et comme il est dit dans une des lettres attribuées à l’apôtre Jean : Nous savons que nous sommes passés de la mort à la vie, parce que nous aimons les frères (i).

L’immoralité de la morale autoritaire. — L’Evangile libertaire.

Les solutions les plus extrêmes ne sauraient dès lors effrayer un disciple du vrai Christ, si, à la base, on place la « nouvelle naissance », autrement dit la rénovation individuelle, l’amour du gore qui équivaut au respect de la liberté d’autrui. Nous voilà revenus à la formule émancipatrice d’un instant : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Parce que nous l’aimons, nous ne saurions lui imposer de morale conventionnelle ou de loi obligatoire.

Le Christ n’a d’ailleurs prononcé aucune parole dont on puisse déduire logiquement qu’il barre la route à l’évolution de la morale dans le cours des siècles. Il n’a jamais décrété une morale. Si ses enseignements proclament l’absolue nécessité d’une

Morale individuelle

ils ne savent rien d’une morale conventionnelle ; ils ignorent ce que sera la morale de demain ; ils se contentent d’en poser la base : l’amour d’autrui.

Mais qu’on y prenne garde ! Cette morale évidemment supérieure ne peut être pratiquée que par des êtres « nés de nouveau, » conscients, venus de l’égoïsme à altruisme, sous peine de confiner à la immoralité veritable qui n’est, en somme, que la négation de la liberté d’autrui.

C’est surtout à cet enseignement : « nouvelle naissance »° ou régénération individuelle et « amour du prochain » que nous nous rattachons, nous, les chrétiens libertaires.

En effet : Aimez-vous les uns les autres comporte nécessairement la liberté de ton prochain finit seulement où commence la tienne.

Et voyez ce qui découle de cette formule, tout simplement l’émancipation économique ou sociale de l’individu. Tu aimeras qui ? nous dit le charpentier de Nazareth. Ton prochain. Qui donc est-ce, le prochain? Un inconnu presque toujours, un noir, un jaune, un rouge, un Allemand, un Anglais. Eh quoi, n’est-ce pas notre frère ? Et parce qu’il est notre frère, nul ne saurait désirer quelque chose qu’il ne posséderait pas. Il a droit à autant de nourriture, à autant d’instruction, à autant de plaisir normal que quiconque. Et puisque Dieu-Nature laisse luire son soleil sur lui com sur un autre, (j) est-il juste que cet autre emmagasine à son usage personnel plus de soleil, en possédant une maison de campagne, tandis que son frère loge en un taudis infect au haut d’un obscur sixième. Tout est à vous, (k) disait Saint Paul, puisque tout est à Dieu. La forêt aux arbres touffus, le ruisseau aux eaux limpides el murmurantes, la plaine aux épis dorés inclinant sous la tiède brise d’été, les monts altiers aux cimes couronnées de neiges éternelles, l’océan majestueux et immense, nul n’a le droit de les capter à son profil. Ils sont a Dieu-Nature, donc à nous tous. Et les palais somptueux, et les vêtements chauds et confortables, et les mets sains et nourrissants, à qui donc sont-ils ? A Dieu-Humanité, dont ils procèdent ; parce qu’ils sont à Dieu ils sont à nous tous. Oui, à nous comme la route, le pont, le canal, le télégraphe, le chemin de fer. Tout cela est à nous et lorsqu’on nous refuse d’en jouir librement, on viole la loi de la paternité divine ou naturelle, la loi de la fraternité humaine, la loi de la liberté, la loi de l’intrinsèque justice.

On ne peut vraiment croire au Dieu du charpentier Galiléen ou se proclamer son disciple sans être communiste. Le bon sens l’indique.

Jésus de Nazareth et l’existence de Dieu. — Les énigmes de l’Univers et la Réponse. — La Bible et les voyants d’Israël.

Nous nous somme peut-être trop attardés à défendre le Galiléen dont la sympathique personnalité ne peut plus rencontrer d’ennemis de bonne foi. D’ailleurs, entre les bourreaux et le Crucifié ; — entre Barabbas, le type du séditieux arriviste, le jaune, et Jésus — le type du rénovateur incorruptible, le vrai rouge — l’humanité a choisi. Mais là n’est pas l’objection : se proclamer « disciple » du Christ, n’est ce pas admettre l’existence de Dieu, cette « hypothèse inutile, absurde, criminelle ». On comprendra qu’en une brochure de ce format, il ne nous soit possible que d’effleurer le sujet.

Qu’est Dieu pour le charpentier de Nazareth ? le Père — non seulement des hommes, mais de toute là création : du petit passereau, du lys immaculé, des semailles, de la moisson, etc. ; le Père dans les Cieux, c’est-à-dire siégeant dans l’Univers. L’apôtre Paul proclamera plus tard que Dieu sera tout en tous (l). L’Evangile nous dit encore que Dieu est Amour, Esprit, Lumiere (m): Idée, Force, en langage moderne. Et, nous en convenons, si par « Dieu » on entend quelque hypothétique vieillard à la barbe fluviale, logé dans un empyrée enchanté, intervenant à propos et hors de propos, créant, détruisant, bouleversant nature par fanatisme où pour le simple plaisir d’accomplir une volonté aussi capricieuse que celle des mortels qui l’ont créé à leur image, nous reconnaissons l’inanité du concept. Ce Dieu n’est pas le nôtre, pas plus que le Dieu-Trinité fut celui de Jésus ou des chrétiens du 1er siècle.

Nous ne fermons les yeux devant le spectacle des énigmes de l’Univers, mais gens de
bon sens, quand on nous questionne, nous répondons simplement que « commencement, fins, limites, espace, temps », sont des mots absolument sans signification pour des êtres comme nous, nécessairement bornés à l’observation des lois tombant sous leurs sens el auxquels l’expérience de quelques milliers d’années n’a pas même suffi à renseigner exactement sur leur propre corps.

E. Armand et Marie Kugel.

(Fin et Notes au prochain numéro).


(FIN ET NOTES)

Mais sil mous faut rester silencieux en face de ces problèmes insolubles, nous pouvons cependant constater, besognant à travers l’univers une force indiscutable, une volonté intelligente et déterminée qui poursuit une voie nettement tracée. Elle n’est pas extérieure à la substance unique qui, sous des formes innombrables et diverses, remplit tout l’univers, — car nous ne pouvons supposer un point de l’immensité dépourvu de cette substance ; — elle y agit, elle y intervient sans cesse, comme force d’émancipation, d’évolution des formes imparfaites de la substance. Lentement parfois, mais sûrement, elle poursuit délibérément, nous semble-t-il, un plan bien arrêté : qui consiste à libérer de leurs entraves physiques et morales toutes choses qui existent. C’est dans cette force universelle et consciente de développement intégral qu’il nous est possible d’affirmer Dieu (5). Prenons, sans aller plus loin, notre petit globe comme exemple : la nébuleuse devient soleil, la planète se refroidit et devient habitable, les siècles s’écoulent et la nature, à travers mille transformations, rejettera successivement les formes imparfaites ou colossales pour atteindre le type final, celui qui prendra conscience de son devenir : l’être humain. L’évolution physique accomplie cédera le pas à une évolution d’un autre genre et la lutte continuera sur le globe jusqu’à ce que l’harmonie y règne, jusqu’à ce que tous li libres, jouissent de la pleine justice : faction de leurs besoins normaux : physiques et intellectuels.

« De la Justice » voilà bien le cri que nous entendons se répercuter à travers les âges ; le sang des innocents crie justice ! le sang versé par les bourreaux de la pensée ou du corps crie justice ! Il plane, ce cri, sur les révolutions qui agite le monde et jalonnent son développement. « Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés (n). »

Nous sommes dé ceux qui croyons à la réalisation absolue de cette prophétie, voilà pourquoi ni les insincérités, ni les regressions, ni les réactions ne nous découragent et ce serait au contraire méconnaitre la volonté de Dieu si, lâches et veules, nous ne cherchions par tous nos efforts à « rassasier de justice » nos frères et nous.

— Mais, nous objectera-t-on certainement, Dieu, concrétisation consciente de votre idéal d’émancipation intégrale; Dieu, synthèse d’amour, de justice, de liberté, d’a plus rien de commun avec le « Jehovah » cruel, vindicatif, jaloux, exterminateur tel que l’Ancien Testament nous le décrit, poursuivant sur les enfants innocents la faute des parents coupables. Non certes, es n’est pas non plus le Dieu du Christ.

L’idée de Dieu. du reste, subit une évolution remarquable au cours de la Bible, ce recueil d’expériences individuelles, pas toujours morales,-quelquefois déconcertantes, parfois merveilleuses et sublimes, mais qui n’est pourtant pas cela seulement; ‘c’est dans la dernière période de l’Ancien Testament surtout, une collection d’appels à la justice formulés par quelques hommes de l’élite juive, les prophètes, considérés souvent comme fous ou comme révolutionnaires par leurs concitoyen-. On en mit à mort quelques-uns à l’occasion.

Le Dieu de ces prophètes-là a horreur des sacrifices et des cérémonies religieuses. Que lui importe « la fumée des holocaustes qui monte vers le ciel? » Recherchez la justice. — L’Eternel demande de toi que tu pratiques la justice. — Délivrez l’opprimé des mains de l’oppresseur. — L’Eternel va briser la verge des dominateurs (o). « Une nation ne tirera plus l’épée contre l’autre » (p), proclame Esaïe: — « Le loup paitra avec l’agneau ». Et l’attente mystérieuse des Israélites, l’espoir en la venue du Messie s’assimile à cette même pensée « Le Messie » dit Esaïe, « ne se relâchera pas el ne se découragera pas avant qu’il ait établi la justice sur la terre. » (q)

Conclusions. — Programme d’action.

Pour conclure, résumons-nous : disciples du Christ, nous poursuivons selon son exemple, l’établissement d’une société nouvelle, celle annoncée par les prophètes el les voyants de tous les temps.

Celle société nouvelle ne pourra s’établir qu’après l’apaisement des’ haines, par l’amour réciproque, qui ne se réalisera que lorsque nous aurons extirpé des cerveaux le dernier dès mille préjugés qui sont à la base de la société présente: parmi lesquels nous citerons les plus frappants: préjugés oppresseurs de la liberté individuelle ; propriété, patronat, salariat, prêt à intérêt ; (6) patries, frontières, armées permanentes; privilèges, monopoles ; autorité, inégalités autres que celles naturelles; conceptions autoritaires surannées, injustes du mariage, de la famille, etc., etc.

Le Christ disait : que votre oui soit oui et que votre non soit non (r). Or, hypocrisie, mensonge, conventions, acceptation. de situations fausses, crainte dû qu’en dira-t-on, souci de sa réputation, frayeur du ridicule, voilà les leviers des rapports sociaux et moraux actuels. C’est cela qu’il s’agit de déraciner. Comment ? En formant, en groupant de: mille façons des hommes, des femmes ayant remplacé la loi extérieure, (la loi écrite), et la morale conventionnelle par la loi intérieure (la loi gravée dans les cœurs), par la morale individuelle : la morale du Christ, autrement dit celte. morale qui se soucie peu d’être comprise ou approuvée des hommes, qui ne se. préoccupe que d’être d’accord avec la volonté du Père : la Conscience et la Nature

Voilà notre but et nous sommes parvenus, n’est-ce pas, à combler le fossé, moins profond qu’on ne pensait, qui nous séparait, nous, chrétiens socialistes-communistes et libertaires, de tous les hommes de progrès et de liberté, même quand ils sont aux pôles de nos convictions. Quiconque cherche de tout son cœur el. sans calcul, l’émancipation intégrale de l’humanité, est des, nôtres. Quiconque obéit à sa conscience plutôt qu’aux hommes est des nôtre:

Nous le déclarons, nous n’avons pas la moindre confiance, ni dans les politiciens, ni dans les programmes, des partis: politiques, ils ont fait leur temps : On ne met pas de vin nouveau dans de vieilles outres (s), selon l’éternelle parole du Christ. Il ne peut plus être question de replâtrer le vieil édifice tout lézardé et tout branlant qu’est la société actuelle, la société pétrie d’inégalités, d’injustices et de préjugés, mais d’édifier un bâtiment nouveau où seront ignorés les maux et les souffrances qui rendent celui-ci inhabitable.

Ce n’est certes pas que nous nous imaginions voir se réaliser totalement demain l’idéal de justice et de liberté intégrales que nous rêvons. Cette constatation seule suffirait à nous faire considérer comme inutile la détermination d’une organisation sociale qui pourrait très bien ne plus répondre aux aspirations et aux besoins de ceux appelés à en faire l’essai bien, qu’à l’horizon nous apercevions comme estompées les grandes lignes du bâtiment nouveau dont nous parlions. Nous. volons au plus pressé et nous tâchons de reculer les limites de notre autonomie en déplaçant toujours plus les bornes que nous opposent lois el conventions,

Dans la mesure où nous échappons à la tutelle de l’autorité humaine, nous nous affranchissons nous-mêmes en libérant les autres, puisqu’ils pensent nous suivre, en agrandissant plus encore la brèche.

Et plus la brèche s’élargit, plus rapidement notre idéalise concrétise; plus rapidement, camarades, s’approche le jour où nous verrons se graver dans nos cœurs, dans nos âmes, el non plus sur le fronton des édifices, a, devise du Christianisme libertaire. d’aujourd’hui, du monde émancipé, renouvelé de: demain :

Amour, justice et liberté

par la régénération individuelle, par la rénovation intérieure, car, selon la déclaration du Christ, le « Royaume des Cieux », la Cité idéale est « au-dedans de vous (t) » et c’est au-dedans de nous qu’il faudra commencer par l’édifier, si nous voulons qu’elle s’édifie jamais ! (7)

E. Armand et Marie Kugel.

(1) Voilà, en réalité, à quoi se réduisent ces trois passages :

Le premier (Rendez à César, etc. (u) répond à une question posée par les Hérodiens à Jésus, dans le but évident de le faire tomber dans uns piège. A ces partisans de la famille d’Hérode qui avaient accepté le joug des Romains, le Nazaréen répond que puisqu’ils adhèrent au régime d’oppression instauré par César, le bon sens indique qu’ils doivent payer le tribut que le dit César exige des siens. À César-Etats, à César-Propriété, à César-Militarisme, qu’on rende le denier symbole de l’or sur lequel il asseoit son autorité. A Dieu le Père, qu’on rende ce qui lui revient, soit donc la fraternité entre les hommes, qui exclut capital et impôt, puisque dans le Royaume de Dieu —la Cité de Justice — on ne connaît ni gendarmes, ni gouvernement, la seule règle acceptée par tout étant l’amour du prochain.

Le second de ces passages a trait à une anecdote de la vie du Galiléen : Aux disciples indignes de l’acte de Marie la prostituée (elle a versé un parfum de grande prix sur la tête de Jésus), acte tout de reconnaissance envers celui qui l’a accueille fraternellement, Jésus dit : Ne lui faites pas de peine, elle a fait cela de bon cœur, et puis je vous quitterai bientôt, tandis que les pauvres vous les avez toujours avec: vous (v) ».Quand il n’y sera plus, les pauvres seront encore là, et les disciples pourront leur faire du bien. Cela n’engage pas et ne peut pas engager l’avenir, d’existence du paupérisme et celle du Royaume des Cieux étant incompatible.

Quant au dernier passage (Si l’on le frappe sur la joue droite, présenté aussi l’autre, (w), c’est une réponse à l’ancienne morale mosaïque qui disait : « Œil pour œil, dent pour dent. » A cette morale inférieure, bestiale; égoïste de la vengeance qui perpétue la haine, il oppose, la morale supérieure de l’amour qui triomphe de la haine.

On ne peut pas voir dans le nouveau geste prescrit par Jésus le commandement à l’opprimé de courber la tète devant l’oppresseur, à l’homme de vérité de se taire devant l’homme de mensonge. D’ailleurs, le Christ sut en temps opportun apostropher scribes et pharisiens; et chasser les marchands du temple, acte révolutionnaire sans conteste.

(2) Membres d’une secte chrétienne qui, fidèle à la lettre de l’Ancien Testament, prétend que le samedi doit être le jour de repos hebdomadaire.

(3) L’espace nous manque pour examiner les causes qui poussèrent à commettre pareils forfaits des sectaires parmi lesquels figurent les réformateurs du XVe siècle dont on ne saurait pourtant contester l’influence considérable dans le développement des idées de libre examen et de liberté de conscience, qui préparèrent le XVIIIe siècle. Un mot suffira : c’est qu’à la base de tous les excès politiques où religieux, on retrouve toujours le dogme moral, social ou religieux — le dogme oppresseur qui subordonne la pensée à la lettre, la liberté Individuelle à l’autorité de la loi.

4) On répète souvent que le communisme au groupement judéo-chrétien de Jérusalem fut une conséquence de la croyance générale à la « Parousie » au retour prochain du Christ sur les nées. Il à là du vrai et du faux.

Du vrai en ce sens qu’il parait probable que beau coup d’israélites hantés par les rêves d’un messie qui restaurerait nous ne savons quel empire Juif, crurent en effet à ce retour. Le rabbin Saul de Tarse — devenu l’apôtre Paul — et qui n’avait pas connu personnellement Jésus, partagea d’abord cette façon de voir, se fondant, comme d’autres chrétiens, sur les prophéties et sur l’annonce de l’avénement du Fils de l’Homme prédite par le Galiléen.

En effet, ait Jésus — autant que les textes permettent de nous en rendre compte — le Fils de l’Homme reviendra, mais en même temps que s’établira le Royaume des Cieux, la Cité de Justice. Personne n’en sait ni le jour, ni l’heure. Rien n’est plus exact. Le jour où la fraternité régnera sur Ja terre, le charpentier de Nazareth triomphera. Ce sera l’heure de la victoire.

D’ailleurs, la phrase du Christ, répondant à la question des pharisiens « quand viendrait le royaume de Dieu? » (w) :

Le Royaume de Dieu est au-dedans de vous, supprime toute interprétation d’un retour immédiat et, au point de vue pratique, le fait demeure que tous les groupements chrétiens primitifs furent des sociétés communistes où libertaires. Il n’y a qu’à lire n’importe quelle histoire des deux premiers siècles de l’Eglise.

(5) Ce sont les propres paroles d’un conférencier athée bien connu.

(6) Nous prions done, c’est-à-dire que nous épanchons noire être devant Dieu « tout en tous », donc tout en nous. Nous nous en sentons soulagés, encouragés, vivifiés, exaucés, car qu’est-ce que l’exaucement ? — sinon la réalisation, en notre for intérieur, de l’existence du cette Force elle-même. Recueillement suprême, la prière, en nous isolant, nous unit au reste de l’univers en marche vers le but, — au monde qui évolue, qui se développe où qui agit, donc qui aime. Comme nous comprenons Jésus se retirant à l’écart our prier ! (x).

(7) Tout cela n’est pas nouveau. La tradition du christianisme primitif condamné absolument l’accumulation du capital.

Jean-Chrysostôme, Thomas d’Aquin ont maudit en des termes à faire pâlir les plus militants des anti-capitalistes le capital inutile et infâme « La productivité de l’argent, son exécrable fécondité, c’est le vol » s’écrié Bernard. — « Un vol compliqué de parricide » renchérit Grégoire. Basil flétrit comme il convient « l’effet impItoyabIe du prêt. » Pour les théologiens d’alors l’usure équivaut à l’intérêt ni plus ni moins et c’est un crime : Criminis loco est usure.

Jean-Chrysostôme n’y a pas par quatre chemins : le capital est infâme et l’accapareur— le capitaliste — un voleur ou un criminel méritant d’être « lapidé comme ennemi public ».

En remontant plus haut, nous rencontrons l’apôtre Jacques clamant (y) : Et maintenant, à vous les riches. Pleurez ! Gémissez sur les malheurs qui vous attendent ! Vos richesses sont pourries ! Vos étoffes sont mangées aux vers ! Votre argent et votre. or sont tout rouillés ! Celle rouille sera une preuve. contre vous, et comme un feu elle mangera vos chairs. »

Enfin l’apôtre Paul, en déclarant que « celui qui ne travaille pas ne doit pas manger (z) », n’a-t-il pas voulu dire que celui qui ne produit pas ne doit pas consommer ?

(a) Jacq. 1/25.
(b) Ev. Jean 13/34.
(c) Ev. Matth. 9/11.
(d) Ev. Luc 1/13
(e) Esaïe 65/17, II Pierre 3/13.
(f) Actes de Apôtres 4/35.
(g) Ev. Jean 3/3
(h) Ev. Matth, 22/39
(i) I. Jean 3/14
(j) Ev. Matth, 5/15.
(k) I. Paul aux Corinth. 15/28.
(l) I. Paul aux Corinth. 3/22.
(m) I. Jean 4/8. Ev. Jean 4/24. I Jean 1/5.
(n) Ev. Matth. 5/6.
(o) Esaïe 1/17, 14/5.
(p) Esaïe 2/4.
(q) Esaïe 65/25, 42/4.
(r) Matth. 5/37.
(s) Luc 5/37.
(t) Luc 17/21.
(u) Matth. 22/21.
(v) Matth. 25/11.
(w) Matth. 5/39.
(x) Matth. 14/13.
(y) Jacq. 5/1. 3.
(z) II. Paul aux Thessalon. 3/10.

  • E. Armand and Marie Kugel, “La fin du Christ légendaire,” L’Ère nouvelle 2 no. 13-14 (Juillet 25 1902): 9-12 ; 2 no. 15 (Octobre 1902): 9-10.

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