Jacques-Antoine Vila, “Les Mémoires d’un Forçat” (1898)

 

Les Mémoires d’un Forçat

Par Jacques-Antoine Vila

Forçat récemment évadé de Cayenne

A Cayenne, quelques-uns de mes camarades de chaîne et moi, ceux dont l’énergie n’était pas atteinte et éteinte par le genre de vie cruelle du terrible pénitencier nous nous étions souvent jurés, si nous parvenions une bonne fois à nous évader, de faire connaître au monde civilisé, à l’univers entier, les horreurs épouvantables, les perpétuelles tortures subies par des êtres humains dans cet autre dit de justice.

C’est pourquoi mon unique préoccupation depuis ma huitième et définitive évasion, fut toujours d’entretenir la presse et coûte que coûte, en petit ou en grand de pousser hautement mon cri d’horreur, du faire partager à tous les hommes de cœur ma frénésie d’indignation, de révolte et d’effroi vengeur.

Quelques mois après mon débarquement au Havre, après les mille et une péripéties qu’on lira dans la suite, j’écrivis aux rédacteurs des journaux les plus connus : le Petit Journal, le Petit Parisien, le Gaulois, le Journal, le Figaro, etc., etc., etc. Aucun écho, pas de réponse. Sans me décourager, je reprenais la plume. Toujours le silence. Quel banal lait divers que le récit d’un forçat pour des journaux intéressés surtout à la vente du papier! En quoi les souffrances de criminels pouvaient elles intéresser M. Untel, banquier, usinier ou comptable bien pansu ? — On n’envoie pas, manette, les gens au bagne pour qu’ils soient heureux ! Bien au contraire. — Par conséquent la bricole, la matraque, le revolver, la faim, la torture, la mort, ce devait-être là la livrée des souffrances physiques et mo raies des forçats. De quoi avaient-ils à se plaindre ces forçats.

De quoi les forçats ont à se plaindre ? Nous allons vous le dire et je défie un homme de cœur, quelque insensible qu’il soit, de ne pas bondir d’indignation au récit des crimes commis par des gens qui sont censés châtier pour moraliser.

De quoi les forçats ont à se plaindre ?

D’être traités non en hommes, même pas en bêtes les plus brutalisées. D’être regardés comme chair à souffrance comme viande à balle, gamine cuir à tanner à coups de matraque, d’être annihilés tués comme des reptiles qu’on écrase en passant, sans le plus petit souci d’une vie qu’on torture, qu’on supprime.

De quoi les forçats ont à se plaindre ?

D’être punis, frappés, enchaînés, carottés, torturés, assassinés lâchement par une société qui prétend punir le crime, sans avoir rien fait, rien fait, entendez-vous. pour prévenir ce crime !

Une société qui est une serre-chaude dans laquelle éclosent tous les vices, au milieu du fumier patriotique et légal? Une société vengeresse de crimes qu’elle suscite perpétuellement par l’accaparement des richesses pour les uns — les fainéants — et la mort à la rue pour les autres—les travailleurs — qu’a-t-elle à reprocher à ceux qu’elle appelle, sans raison contre tout droit naturel, faillis, désespérés, criminels?

Une société dans laquelle il n’y a pas de justice sociale, d’égalité vraie, de laquelle la fraternité est bannie, où la bonté est faiblesse, l’honnêteté duperie, dans laquelle la force prime le droit de quel droit, elle, la gueuse, prendrait-elle des droits ?

Qu’on ne taxe pas mon récit d’exagération.

Je prends l’engagement dans ce qui va suivre de me conformer à la plus stricte exactitude dans les faits à la plus grande impartialité dans mon exposé. Pourquoi farderai-je ma narration, surchargerai je les faits ? La vérité nue, toute nue, est assez effroyable en elle-même, pour ne pas compromettre par des exagérations inutiles la cause que je défends.

J’ai eu le bonheur de contracter au contact des anarchistes de Cayenne, dont la conduite est admirable de dédain dans la souffrance et d’héroïsme dans la résistance, l’horreur du mensonge et j affirme ne devoir rien dire, absolument rien qui ne soit l’expression exacte de ma pensée et de la vérité.

Jacques-Antoine Vila, le nom même que j’appose au bas de ce récit, est mon nom authentique. Que MM. les policiers contrôlent. Je suis né à Tarare le 8 mars 1867 et j’ai t été condamné le 22 novembre 1888 eu Cour d’assises de Grenoble, pour vols dits qualifiés. J’avertis la police qui me recherche avec une fiévreuse activité que j’ai dans mon sac plus d’un tour. En attendant, je suis suffisamment en sûreté pour parler franc et net et jeter les bases, par l’écrit d’abord, de mon œuvre de justice vraie et de déterminée vengeance.

Condamné le 22 novembre 88, à la Cour d assises de Grenoble, je fus embarqué ù bord de l’Orne, le 20 janvier 80. Nous primes, en passant à Alger, 150 arabes, condamnés à la déportation. Et eu roule pour les îles du Salut.

Quatorze jours de traversée. Nous arrivâmes donc aux îles du Salut, au commencement de février.

Les îles du Salut se composent de trois groupes d îlots : l’île Royale, où se trouve l’Etat-Major du gouvernement de Cayenne, St-Joseph, où se trouvent internés les anarchistes et l’île du Diable où sont les lépreux et Dreyfus.

Nous débarquâmes à l’île du Diable ou on nous fit construire des baraques pour les lépreux.

Oh ! les lépreux, pourriture vivante, jetés là comme des ordures humaines en proie aux moustiques, aux miasmes, aux ulcères les plus hideuses, au climat torride, au soleil cuisant des Guyanes, quoique l’île du Diable cependant soit une des plus salubres, des îles du Salut. Ces malheureux, relégués dans un coin de l’île, n’ont pour lu plupart plus de face humaine, le visage tuméfié, les membres dévorés par le lupus, rongé hideusement par le micoderma leporis !

Ce spectacle fut celui qu’on nous offrit comme bienvenue, et toujours dans un coin du souvenir, j’ai gardé cette première empreinte ineffaçable et douloureuse du colon noir ou blanc voué à cet exil prétendu sanitaire et qui n’est à proprement parler qu’une pépinière de la souffrance barbarement délaissée et d’une mortalité favorisée, cultivée, avec le plus criminel dédain.

Les nouvelles baraques construites, sous le fouet et la matraque des gardes-chiourmes et des contre maîtres, on me détacha 14 mois au bagne de Vile Saint-Joseph.

Genre de vie au Pénitencier

En arrivant à l’île Saint-Joseph, je fus effrayé de ne rencontrer parmi mes codétenus que des visages étrangement blêmes, creusés, comme minés parle travail intérieur des souffrances, comme ravagés par un feu cuisant et intérieur.

Et le soir, à la rentrée du travail, lorsque les gardes-chiourmes avaient enfin cadenassé nos cases, j’étais alors étonné de trouver au fond des conversations de mes camarades des paroles de souvenir d’espoir, de réconfort.

C’est étonnant ce que le forçat au milieu des effrayantes phases de sa terrible existence a conservé encore d’illusion. Illusion qui est son soutien et peut-être le secret de sa vie au bagne, vie qui est une véritable résurrection de misère agissante hors du terni eau où le patient est enterré vivant.

Au fond de la case du forçat, comme au fond de la boite de Pandore, il reste toujours une parcelle d’espérance : l’espoir de l’évasion !

Espoir qui réconforte ses souffrances, qui constitue le mobile de tous ses actes, de ses moindres efforts, étoile qui guide la marche de ce malheureux dans la brousse, les savanes, derrière les lianes, au milieu des sables ou des prairies mouvantes et qui lui fait braver les pires dangers avec cette insouciance héroïque qui parfois met en fuite le trépas et déconcerte la mort.

Je puis en parler par expérience, moi, qui me suis évadé sept fois, dont six sans résiliais; sur cent tentatives d’évasion, il est établi qu’il n’eu est que deux ou trois qui réussissent. Et malheur à l’évadé qui se laisse reprendre, c’est le coup (le fusil, lu balle du revolver ou, ce qui est pis, la torture à lu matraque, le bardage au couteau, tous les genres de supplice, voire même l’enterrement vivant.

Si bien que l’évadé a presque toujours la précaution avant de commettre son acte d’évasion, de se munir des instruments ou objets nécessaires pour attenter à ses jours, s’il se voit près de tomber entre les mains des gardes-chiourmes ou des noirs.

Comment le condamné aux travaux forcés pourrait-il résister à cette vie de perpétuel supplicié, s’il n’avait conservé au cœur aucune illusion ?

II n’y a qu’à connaître son genre de vie au pénitencier.

La journée du Forçat

Le forçat se lève à quatre heures et demie du matin pour le départ de cinq heures dans la forêt ; au départ, on nous place sur un rang, pieds nus, les vêtements tout mouillés du travail de la veille.

Là, on nous distribue un bourgeron de talla (6 centilitres). Puis, « un pas en avant ! » crie le surveillant-chef : « Les malades et les contremaîtres à la gauche » On répond à l’appel, puis c’est le surveillant-chef qui procède à la visite des malades. Ah ! elle est bientôt faite « Qu’as tu, toi, voyou ? » dit lu bandit, le fusil en bandoulière, assisté de quatre surveillants, le revolver au poing. Le malheureux montre ses pieds ensanglantés, ravagés par les grosses puces qui, dans ces climats, sont la principale plaie du forçat (ces hôtes s’introduisent très avant dans la chair et se développent par milliards dans les chairs ; j’ai vu des case amputations déterminés, occasionnés par le travail intra-cutané de ces infectes petites bêtes), il présente les ulcères que tout interné contracte habituellement à son arrivée ; prétexte d’une bronchite ou d’une dysenterie presque chronique, sous le climat caennais. « Allez, sur les rangs, fainéant » ordonne férocement l’assassin chef. Et si le martyr proteste ; le malade est soigné gaves des lotions de matraque ou de nerfs de bœuf.

Sur sept ou huit présents à la visite, toujours un seul au plus de reconnu.

« Tout le monde sur deux rangs — la fouille. » Les surveillants bouleversent les poches (notre poche, car le forçat n’en a qu’une) et tâte brutalement. Il s agit de voir si on n’a pas d’allumettes, de briquet, de couteau, de ration de lard, de morceau de pain, toute chose pouvant faciliter l’évasion. Une seule allumette trouvée dans la poche d’un forçat lui vaut soixante jours de cellule. Pour un couteau, assommée aux trois quarts et surveillé rigoureusement. Il est mis aux fers pendant que les autres font leur manger.

La visite terminée, on « forme les chantiers ». Et attachés avec le bout de la corde de la bricole, en route pour la forêt.

Là, il a une tâche imposée : tirer des pièces de bois d’un stère et demi ou deux dans la brousse ou la vase, pieds nus sur les chicots. Le règlement impose un certain nombre d’hommes : vingt par mètre cube. Malgré cela, on emploie toujours un nombre d’hommes insuffisant, si insuffisant que quelquefois la tâche se trouve impossible. Et les coups de pleuvoir, surtout de la part des contre maîtres arabes. Les Arabes détenus à la Guyane sont toujours dotés au bout de quelque temps d un poste do contremaître, on connaît leur lâcheté féroce à l’égard de l’Européen, du roumi et je vous assure qu’ils remplissent leurs fonctions de bourreau eu conscience; si le détenu se rebiffe, le surveillant militaire est là pour le venger et, du revolver, l’exécute.

Surveillants militaires et contre-maitres ne sont sur le chantier que comme bourreaux, guettant leur proie, sans motif fondant sur elle avec une sauvagerie inouïe. C’est sous la menace de mort que le pénitencier travaille, sous les coups qui, à chaque instant, lui labourent les lianes, la poitrine ou les membres. « Marche, travaille ou crève », voilà les paroles tes plus douces, susceptibles de tomber des lèvres immondes de ces assassins de justice,

De temps en temps des cris étouffés se font entendre, au milieu de bruits sourds, c’est la matraque ou le nerf de bœuf qui consomme le martyre. « Ali ! charogne, quand donc crèveras-tu? » crient les assassins et v’lan, des assommes à tours de bras, au visé sur l’estomac, le cœur, les parties sensibles.

Nous donnerons les noms de quelques-uns des ces assassins, en précisant les détails fournis.

De temps en temps les malheureux martyrs exténués, brisés, en sang, tombent A terre, hurlant leur douleur la face dans la vase. « Debout, fumier! » Et à coups de nerf de bœuf, ces bandits relèvent le patient. « Grâce, grâce », crie lamentablement ce dernier. « Marche ou crève » la brute assassin dans le sifflement du matraque, le crépitement des injures.

« Marche ou crève ! » que de fois ce refrain de bourreau m’a brisé l’énergie, m’a fendu le cœur. Que de fois les pauvres forçats sont condamnés à entendre ce cri féroce qui est pire que l’expiation, parce que c’est la toi bure, la sauvagerie dans le châtiment, le fer de la barbarie constamment remué dans la plaie du supplicié, la morsure cruelle à la dignité !

Ce qui me causa une répulsion très vive en arrivant au pénitencier, ce fut le genre de mœurs établi et en quelque sorte reconnu.

Je m’en voudrais de faire, ici de la pruderie, pruderie fort regrettable, si elle devait me faire immoler quoique ce soit de la vérité à une sorte de pudeur ridicule!

J’ai promis, en commençant ce feuilleton, de dire toute la vérité et de ne rien celer. Il faut que craque le rideau recouvrant l’immondice des pénitenciers et qu’apparaissent à tous les yeux le mane, thecel, phares des bagnes, c’est dédire ; la mort, le sang et l’ordure.

L’ordure? mot de convention si l’on veut ; pour être sincère, j’ai dû m’y laisser aller comme tous les autres et peut-être cette habitude de sept années m’ayant communiqué l’endosmose des mœurs réclusionnaires, je ne puis trop être juge et partie. Mais voici :

Sur cent forçats, il y en a soixante jeunes à l’arrivé des transportés, les vieux non mariés ou délaissés font la chasse aux jeunes gens. Car ce mariage est là-bas en quelque sorte légalisé par les forçats et a en quelque sorte force de loi.

Les Arabes, transportés en nombre à la Nouvelle se distinguent par une cour assidue aux jeunes européens. Presque tous les autres, sauf de légères variantes, sont dans le même cas.

Se marier, mourir ou s’évader, tel est le lot du forçat.

Avoir un camarade pour vous aider à finir votre lâche au travail de la journée, c’est s’éviter les coups de nerf de bœuf. Vouloir rester seul, c’est s’acculer à l’impossibilité de vie, aux souffrances les plus terribles, c’est se fermer la possibilité de l’évasion; c’est se vouer à la torture ou à la mort.

C’est pourquoi le plus délicat, après bien des hésitations, des dégoûts, des combats intérieurs finit toujours par succomber.

Et le mariage se fait, le ménage se constitue ! Ménage avec ses prérogatives et ses devoirs ! Et surtout de la fidélité. Chose à noter chez les forçats, tous en rupture de légalité, dès qu’un jeune transporté a contracté union avec un interné plus âgé, ils sont liés par les liens les plus indissolubles, si le jeune quitte le plus âgé, il est délaissé de tout le monde et son adultère, d’exemple funeste, lui est imputé par ses camarades comme un crime de lèse-camaraderie.

Pas d’hommes libres plus exigeants dans leurs rapports de fidélité, de dignité, d’honnêteté méso que les forçats entre eux ! Que de fois on a trouvé, baignant dans leur sang, le matin, au réveil, des condamnés égorgés pendant la nuit par des camarades aveuglés par la jalousie, la haine et surtout la passion.

On ne cite guère que Pini et Duval, véritable phénomène d’exception à cette règle, comme ayant échappé à cette inclination de nécessité plutôt que de dégoût, que les moralistes déclarent monstruosité.

Des contremaîtres et des surveillants eux-mêmes, mariés, conquis par l’endosmose, se laissent entraîner parfois à la sodomie.

Tenez, voici un fait authentique qui précisera davantage cette partie de mon exposé :

Le contremaître arabe de la prison de l’île du Salut, à l’île Royale, était marié avec un jeune arabe de 17 ans environ. Ce jeune arabe avait eu le don de plaire aussi au surveillant militaire de cette prison, car, à plusieurs reprises, celui ci s’était laissé aller à des cadeaux tic contrebande : du tabac, du papier à cigarettes, des allumettes, des spiritueux, lin beau jour, le contremaître arabe s’aperçut de la traîtrise de son jeune ami. Il veilla au grain. Et un beau soir il surprit le couple en flagrant délit d’adultère.

Aveuglé par la jalousie, le contre-maître saisit son couteau et en larda à coups redoublés le surveillant. Il le laissa baigné dans son sang. Terrorisé, le jeune arabe prit la fuite. L’autre s’élança à sa poursuite et finit par le rejoindre à un endroit appelé la Grande-Baignoire. Le contremaître, fou de rage, lui coupa la tète net. Puis il remonta sur le plateau et se constitua prisonnier.

Il fut 97 jours plus tard condamné à la peine de mort et exécuté.

Quant au surveillant militaire, il a été enterré à l’île St-Joseph, et sur sa tombe on peut lire ces mots écrits en gros caractères : Mort assassiné lâchement dans l’exercice de ses fonctions.

Cette petite anecdote pourra montrer jusqu’à quel point est poussé le fanatisme de la fidélité dans cette union bisexuelle en pratique dans les bagnes.

A deux, pense-t-on, on conjure de moitié les tourments, on porte plus allègrement la croix de la réclusion. Et le contrat est signé avec un peu d’ordure, c’est vrai, mais un surplus de bonheur.

Mes premières tentatives

En arrivant à l’île St-Joseph, j’eus donc une impression assez nette, une perspective assez saine de la nouvelle vie d’horreur qu’allait être la mienne.

Quelques jours de cette vie abominable coupée d’injures, assaisonnée de coups de matraques, et mon plan était tracé, mon intention arrêtée. Je n’eus plus qu’une idée : coûte que coûte, échapper aux matraques des gardes-chiourmes; m’évader.

Mourir pour mourir ; plutôt la mort en mer, dans la forêt, dans la savane que mourir sous les coups, les tortures horribles de ces monstres à face humaine. Les requins des crins, les anguilles électriques ou les animaux des forêts mettraient moins de raffinement dans mon extermination et l’agonie serait moins douloureuse et moins longue.

Si mes crémières tentatives d’évasion ne furent pas heureuses, elles curent du moins pour résultat de m’enseigner la bonne manière pour mou départ définitif. Tant il est vrai que de successives défaites apprennent la victoire.

Après un séjour de quatorze mois au pénitencier de file St-Joseph, on m’avait envoyé environ deux années à celui de l’île Royale.

C’est surtout dans ce dernier séjour que se raffermit en moi mon dessein et que mes définitives résolutions s’affirmèrent.

Je profitai de mon envoi à St-Laurent-du-Maroni pour travailler au nouveau chantier.

Un beau soir, je ne rentrai pas et m’enfonçai seul dans la brousse pour explorer. Les gardes, lancés dans toutes les directions à ma poursuite, ne tardèrent pas à me rejoindre, me ligotèrent et m’apportèrent au pénitencier. Ma tentative d’évasion n’était pas bien caractérisée. J’en fus quitte pour soixante jours de cellule.

Le régime de la cellule est épouvantable. Aux fers par un pied et par un bras, nourri de pain sec et d’eau, et pas tous les jours, au gré des gardiens. Je ne tardai pas à tomber gravement malade. Le médecin, M. Barrant, m’envoya à l’hôpital ; puis en convalescence à l’île Royale.

Ma convalescence terminée — les convalescences ne sont jamais bien longues — on me dirigea sur le pénitencier de Cayenne ou j’arrivai en novembre 89.

A Cayenne, la vie du forçat est encore plus horrible que dans les autres détachements réclusionnaires de la Guyanne. La surveillance plus directe de la haute administration renforce d’autant l’impitoyable cruauté des gardiens et contremaîtres.

A mon arrivée le surveillant militaire Husnet m’aborda par ces mots : « Attends-toi à crever ici, crapule. Car personne ne s’évade d’ici que les pieds de la charogne en avant ». Cette façon de me souhaiter la bienvenue me décida bien vite à l’évasion. Je m’emparai d’armes et d’outils nécessaires, trouvés dans une case et, le soir, moi et Couturier n’étions plus au pénitencier.

A Cayenne, on s’inquiète relativement peu des absents à l’appel des détenus, on sait que l’évasion y est presque impossible et si l’on échappe à la halle des noirs ou à la mort dans les savanes, la faim oblige souvent les plus déterminés à se rendre.

Ce n’est que par excès de zèle que Husnet se mit à notre recherche, fusil en bandoulière et revolver au poing. Nous fûmes rejoints trois jours après dans la savane, entourés par quelques arabes de son escorte et ramenés à coups de matraques et de nerfs de bœuf. Couturier mourut trois jours après des suites de ses tortures. On me traduisit devant le 1 tribunal maritime et de relief je fus condamné à cinq ans de travaux forcés pour évasion.

Immédiatement je fus dirigé sur l’île Royale, dans cette partie de l’île qu’on appelle l’Est.

La tâche imposée aux forçats y est surhumaine : 400 bardots pour réparer es toitures à monter par jour. « Avant trois jours, tu crèveras ici », me dit Berticelli, garde chiourme de 1re classe « A l’impossible nul n’est tenu », répliquai-je. « Tu m’insultes et tu me menaces » me cria le bandit. On m’infligea 60 jours de cachot. Pour me soustraire à cette nouvelle torture, je simulai la folie. Je refusai toute nourriture et avec une ténacité incroyable, je me livrai, avec une sorte d’à-propos à des soliloques mégalomanies entrecoupés de gestes désordonnés Le médecin de l’Est, M. Triquart, m’envoya à l’asile d’aliénés île Saint Joseph (ancienne tannerie), 18 janvier 91, où j’ai rencontré pour la première fois l’anarchiste Simon, maintenu dans un couloir de l’hospice aux fers par les deux pieds — par mesure de sécurité.

Après un séjour de treize mois à cet hospice, le médecin de l’asile, M. Barrot, me renvoie à l’île Royale pour partir â la Grande-Terre.

Le 3 juillet 93, ou me dirigea sur Kourou, de Kourou à Pastoura et à Gourdonville.

En arrivant à Gourdonville, nous voyons des gens abattus par la jaunisse, tuméfiés par les plaies, et à l’entrée dans notre case, deux cadavres, morts depuis vingt-quatre heures. Nous dûmes passer la nuit en cette macabre compagnie ; les deux cadavres ne furent enlevés que le lendemain matin.

Le premier jour, le surveillant-chef Biscaye nous fit grâce de la tâche : Mais le lendemain, nous fûmes conduits au chantier sous des menaces terribles : « Je vous tuerai, ou évadez-vous ».

Quelques jours après, le 9 juillet 93, nous nous évadâmes au nombre de 7 : Mallet, Moreau, Colin, Picoche, Pellan, X et moi. Nous restâmes cinq jours dans la brousse. Le sixième jour, nous fûmes arrêtés par trois arabes, contre-maîtres. Ramenés au pénitencier, nous fûmes jetés au cachot où nous dûmes subir trois mois et demi de prévention, aux fers par un pied. Moreau y mourut.

Puis nous fûmes traduits, les six autres, devant le Tribunal maritime spécial, à Cayenne. Mallet fut condamné à cinq ans de travaux forcés, Picoche, à deux ans, Moreau, à deux ans, etc., et moi à deux ans.

Ces condamnations aux travaux forcés ne font que s’ajouter à la première. Et il n’est pas rare de rencontrer des forçats, vieux chevrons d’évasion, qui aient à purger une cinquantaine d’années de travaux forcés.

Au bout d’un mois, je réussissais, pour la troisième fois à m’évader du pénitencier. Nous partîmes deux. Pendant sept jours nous rodâmes autour de Cayenne, guettant les embarcations, notre unique salut. Mais celle-ci sont gardées comme des coffres-forts, par les noirs ou les arabes et le croiseur le Bengali, posté au large pour faire le service de surveillance active de la côte. Repris au bout d’une dizaine de jours, j’étais de nouveau traduit devant le Tribunal maritime spécial où une nouvelle condamnation à cinq ans de travaux forcés m’était octroyée, puis on me dirigea sur le pénitencier de Rémyr.

Qu’on me permette d’abréger un peu cette partie de mon séjour au bagne antérieure à mon évasion définitive pour arriver rapidement aux faits saillants qu’il me tarde de produire au grand jour de la publicité.

A Rémyr, je connus la matraque, la torture, toutes les horreurs du surveillant Alari surnommé « le Fléau ». Les hideuses tortures de ce tigre à face humaine sont légendaires à la colonie et il n’est qu’une voix pour maudire cette ignoble brute qui fait subir aux détenus les plus affreux supplices.

Nous connaissions trop de réputation cet horrible séjour pour ne pas nous exposer — coûte que coûte — à la chance d une quatrième évasion.

Nous partîmes cinq : Mallet, Colin, Lefèvre, Richard et moi.

Après être resté cinq jours dehors, nous sommes repris dans la savane par quatre Arabes contre-maîtres, ligotés comme des saucissons et transportés au pénitencier. Au procès, devant le tribunal maritime, nous sommes condamnés à cinq ans de travaux forcés, sauf Richard à deux années.

Je rentre de nouveau à l’hôpital d’où je fus renvoyé encore à Cayenne môme après guérison.

Le lecteur pourra remarquer combien je cherche à éviter les longueurs et à lui éviter le récit banal de quelques détails coutumiers à la vie de galère. Je me hâte d’arriver aux récits les plus suggestifs, aux documentations croustillantes, aux détails des choses vécues, fortes d’enseignements explosifs de vérité vraie et de justice à assouvir.

Après une cinquième évasion infructueuse, que je tentais seul, après avoir donné rendez-vous au dehors à quatre de mes codétenus — évasion infructueuse et au cours de laquelle je reçus, lors de ma capture par les noirs, un coup de feu à plomb dans le gras du mollet, — je fus dirigé sur le pénitencier de l’Orapu, chantiers forestier situé à trente-cinq lieues de Cayenne.

Enfin, nous voici arrivés à un des points culminants du récit et j’affirme devoir tenter sur moi même le suprême effort pour rester dans les limites les plus strictes de l’impartialité et de la justice.

La générosité honore la victoire. Et maintenant que me voici hors l’atteints des bourreaux, je jure ne devoir rien dire qui ne soit l’expression exacte de ma pensée et aussi des faits acquis au plus strict contrôle.

Le Monijuich de l’Orapu

Le tigre Bonini

Au bagne de l’Orapu se trouve, comme surveillant en chef de 1re classe, un homme terrible, impitoyable, sanguinaire : Bonini.

Que de pâles colères, que d’explosions de rage folle, ce nom de Bonini fait naître dans le cœur des forçats ! Au seul son de ces trois syllabes, il me semble entendre frémir — dans les trous où il les faisait crotter comme des chiens crevés — les dépouilles entassées des victimes de cet assassin de chiourme !

Il n’est ignoré de personne à Cayenne que cet homme implacable a commis sur la personne des détenus, confiés (!) à sa surveillance ou plutôt à son revolver, plus de trois cents assassinats dans l’espace de trois ans et demi.

Trois cents assassinats !

Pour ma part, dans les cent-onze journées de séjour que je fis à l’Orapu, je l’ai vu assassiner plusieurs de mes co-détenus : Molli, Druvet, Pellard, le nègre Bamboula, etc.

Une fois évadé de l’Orapu, mieux vaut pour le forçat se laisser mourir de faim ou se tuer que de se rendre on se laisser reprendre. Car, c’est la mort certaine avec torture, torture horrible qu’aucun langage humain ne saurait décrire. Boni ni dirige lui-même pour la capture une chasse cruellement organisée.

Une fois l’évadé repris — ce qui n’est jamais bien long — les arabes contremaîtres le saisissent et le ligotent jusqu’à la ceinture et de telle façon que les liens quelquefois rentrent dans les chairs.

Puis Andrau, le bourreau de l’Orapu, frappe le malheureux jusqu’à ce qu’il tombe à terre, Bonini le tenant en joue et ses chiens lui mordant les mollets. Lorsque les arabes et le bourreau sont fatigués, Bonini et Simoni, Corses tous les deux comme leur nom l’indique, attendent que le supplicié ait repris quelque force et continuent le supplice. Puis ces brutes emportent l’homme, à l’état de loque, au blockhaus où on le laisse plusieurs jours sans eau ni pain.

Bien peu sont assez résistants pour sortir du blockhaus, surnommé « l’Amphithéâtre » par les forçats de l’Orapu.

Au blockhaus les détenus meurent de faim, de soif et des horribles blessures occasionnées par les coups précités et rendent le dernier soupir au milieu des excréments. Aux fers par un pied (en l’air), et par un bras, jamais déferrés, les malheureux font tout à côté d’eux.

Dès que Bonini apprenait qu’il y avait des morts, il les faisait enlever instantanément puis faisait scier en deux un tonneau de 220 litres environ. S’il y avait deux morts, il en faisait mettre un dans chacun des troncs de cône.

On roulait le cadavre en ammonite, à la façon d’un serpentin, sans plus de considération que si c’eût été une charogne quelconque.

Un trou dans la terre et pour formalité un acte de décès dressé avec ces mots laconiques et menteurs : Mort d’un accès pernicieux.

Un de rues amis de détention et aussi d’évasion dernière, Moth, sujet belge, condamné par la Cour d’assises de Paris en 1891, ne pouvait suffire à sa tâche. La bonne volonté ne lui manquait pas, mais de complexion faible, malade, meurtri par les coups, obligé de marcher pieds-nus dans les chicots et dans la vase, n’en pouvant plus, il subit un soir à la rentrée une torture effroyable : chemin faisant, le tigre Bonini lui larda l’estomac de coups de bâtons à aiguille. « Avant trois jours il faut que tu crèves », persifla le Corse. Moth, désespéré, prit un jour la fuite dans les bois. « Ah ! Ah ! bonne affaire et bonne chasse », fit Bonini apprenant l’évasion. Et il se mit à sa recherche.

La brute était excellent tireur, aussi bon tireur de viande humaine que de gibier. Ne le trouvant pas le même soir, il se flatta de le tuer le lendemain. En effet, le lendemain le sinistre individu avait mis son projet à exécution.

« Venez voir un peu là bas, crapules ! », me fit-il lorsqu’il rentra. Deux autres condamnés et moi, il nous poussa devant lui dans la brousse munis d’un brancard pour rapporter le cadavre. Après quelques instants de marche, nous rencontrâmes le corps du malheureux Moth.

Nous le sortîmes du taillis et à l’endroit désigné par Bonini, nous dûmes creuser un trou. La brute immonde y lit rouler le cadavre avec le pied, après l’avoir maculé de crachats.

« Pourrai-je mettre une croix? », hasardai-je, une fois le corps recouvert de terre.

Ce n’était pas l’esprit religieux qui me poussait lorsque je fis cette demande, mais un immense sentiment de pitié, une façon d’informer le passant qu’en cet endroit reposait une créature humaine, victime de la barbarie d’un immonde bandit.

« Je t’en mettrai une à toi me re pondit-il, dans le mauvais sourire qui plissa ses lèvres.

Et en route pour l’Orapu.

Terrorisé par cet acte d’atroce sauvagerie, je décidai mon évasion — ma sixième tentative d’évasion.

Le lendemain, 10 mars 96, je fis mon travail à la hâte. Le travail consistait alors à couper les arbres, et à former un stèle de bois dur et le porter à 600 mètres environ à l’endroit où on le débitait.

Mon travail fini, je trompai la surveillance des gardes et me dirigeai vers la forêt, avec l’idée fixe avant tout de porter sur la tombe de mon ami Moth la petite croix, comme souvenir dernier de notre ancienne amitié. A l’endroit où Bonini l’assassin avait fait encroûter le forçat, je posai, sur un petit tertre que je façonnai, une branche de bois dur de pauacoco, et une superbe couronne de fleurs, que j’allai cueillir, ça et là, au risque de la mort.

Puis je me glissai au chantier, aidai un malheureux à finir sa tâche et rentrai au pénitencier pour faire cuire, comme tous les soirs à quatre heures, les vivres nature : morceau de lard, ordinairement pourri, et le riz.

Mais ou m’apprit en rentrant que la cuisson des vivres avait été interdite par Bonini. Il y avait eu une évasion et les camarades de la case de l’évadé, la nôtre en ce cas, étaient déclarés responsables. Suppression d’eau et de feu et défense formelle de sortir de la case, jusqu’au retour de l’évadé.

Cet évadé s’appelait Choux. Le lendemain, Bonini part à sa recherche et reste environ G heures dehors. Il était environ deux heures du soir, lorsque nous vîmes revenir le bandit. Depuis 6 heures du matin, nous étions dans la forêt. X midi, on voit arriver Bonini : « Mes enfants, avez-vous bien travaillé ? » — Oui, monsieur le surveillant général, répondîmes nous, touchés par cette demande empreinte de bonté sournoise. — « En ce cas, vous mangerez du maripoury et vous tâcherez de continuer. » Sa demande et sa réponse, pour qui connaissait le sinistre individu, n’étaient pas sans nous plonger dans une perplexité indéfinissable. Nous savions que le triste Bonini était bon chasseur et que lorsqu’il tuait des singes ou des chats-tigres, il jetait quelquefois ses restes devant les cases des forçats, les restes qu’il ne pouvait ni vendre ni manger. Et en véritables « chacals », ceux-ci se précipitaient sur le tas.

A cinq heures, nous rentrâmes le cœur joyeux, croyant enfin manger un morceau de viande fraîche. Mais, ô inexprimable horreur, devant notre case, à la place des victuailles promises, un cadavre ensanglanté, les yeux torées, la langue pendante, le crâne en bouillie, la jambe, ramenée sur le côté, comme désarticulée ; c’était le cadavre de notre camarade Choux, jeté là, en défi horrible à toute espèce de sentiment humain, par le macabre tueur Bonini, prometteur de macchabées.

« Allez, cousu, sur deux rangs ! », commandèrent les surveillants. Une fois alignés, Bonini s’approche, railleur : » Le maripoury, ricana le gredin, c’est l’exemple que voici. Voyez-vous ça ? ajouta-t-il, eu repoussant le cadavre du pied, eh bien ! voilà qui vous pend au cul comme un sifflet de deux sous » (sic).

Nous étions habitués, inutile de le dire, les forçats, à toutes espèces de souffrances, physiques et morales. Mais ce raffinement dans la cruauté, cette sinistre plaisanterie de bourreau, où l’odieux le disputait à l’infâme, nous toua sur place. Torturés par la faim depuis le matin, déjetés par les rigueurs du travail et terrorisés par ce lugubre incident, nous rentrâmes à notre case plus morts que vifs.

Je vous le demande, ô moralistes, comment appelez-vous ça ? Ça, ce cadavre de détenu promis à la faim des codétenus ? Ça, le Bonini sanguinaire, jouant du pied et de l’estomac avec des dépouilles respectables puisque humaines, plus respectables, à coup sûr, que ne pourra l’ère la sienne de dépouille, bien au dessous, en tout, de celle de la bête la plus immonde ?

Admettons pour l’instant, MM. les magistrats, l’utilité préservatrice (?) des bagnes. C’est bien de cette façon que vous comprenez la moralisation ? C’est bien par ce procédé do torture hideuse, cette méthode de raffinement sanglant, monstrueuse, innommable, que vous espérez régénérer, revivifier la société ?

Ah! vous vous dites : plus on en tuera, mieux ça vaudra, l’purgeons la terre, pour notre aussi tranquille digestion, de tous ces voleurs, c’est-à-dire de tous ces malheureux, mourant de faim pendant que vous crevez d’indigestion et qui s’emparent, comme c’est leur droit naturel, eux, qui n’ont rien ou pas assez, de tout ce que vous avez volé de trop, vous, les vrais voleurs, voleurs contre-nature.

À chaque coup de revolver d’un garde-chiourme, à chaque coup de sabre d’abatis, à chaque torture hideuse, vous vous frottez les mains. — Et allez donc, tuez donc. Une charogne de plus ou de moins, comme dit Bonini. Et puis le coup de pied, le crachat, l’ensevelissent à la cloche « de la fièvre pernicieuse ». Et le silence. L’approbation tacite, sinon les récompenses et les approbations très chaudes aux bourreaux

Comme c’est commode !

Mais vous aviez compté sans votre hôte, ô pourvoyeurs de bagnes. Vous avez compté sans l’homme d’énergie ci de volonté que je suis. Vous avez compté aussi sans les hommes de cœur, les anarchistes dont j ai connu les admirables amis au bagne et qui se sont fait le vaillant plaisir, contrairement aux feuilles bourgeoises, de me prêter l’hospitalité de leurs colonnes, pour vous cracher ma haine au visage, zébrer vos gueules de bandits avec toute l’indignation et la révolte des martyrisés du bagne dont je suis ici l’interprète.

Oui, vous aviez compté sur le silence. Et je parle. Ali ! Messieurs les Bonini petits et grands, surtout les grands, les responsables, les grands coupables, si vous saviez ce que j’en ai gros sur le cœur, de rancune vengeresse !

Mais n’anticipons pas sur les événements.

Je me contenterai do vous répéter, en passant, pour votre gouverne, la phrase du tigre Bonini :

« Ça vous pend au cul comme un sifflet de deux sous ».

Vous ? — Qui ça : Vous ? — Bonini ? — Ah ! que non pas. Bonini est maintenant tranquillement retraité, mangeant en Corse des châtaignes et vivant de ses économies — sur l’ordinaire du bagne — de la croix et aucunement de ses remords. Je connais son maquis, mais je ne le dérangerai point, n ayez crainte ; quelque sanguinaire, quelque hideux qu’ait été son rôle de surveillant à Cayenne, cette brute est un comparse.

Et ce serait injuste dans ma justice de justicier si j’allais, tout à coup, ravir cet intègre magistrat, aujourd’hui juge de paix, à l’estime et à la vénération de ses concitoyens.

Il y a mieux à faire. C’est au grand coupable que je demanderai des comptes, pour toutes les victimes, des assommes et des assassinats commis dans l’immonde abattoir de Cayenne.

A bon entendeur…

Avant-dernière tentative

Après cette ignoble scène de sauvagerie. devant laquelle frémirait le plus trempé dans l’odieux, je jure de partir le lendemain.

Je cherche à décider des amis. Mais ils reculent devant les conséquences épouvantables de l’évasion manquée pour le forçat de l’Orapu. Si pour l’évadé repris, ce n’était que la mort. Mais malheur à lui, s’il se laisse reprendre vivant. C’est l’agonie lente entre les mains des bourreaux de Bonini ; c’est le raffinement dans la torture, la descente horrible et lente au trou, où s’effondre enfin avec sa dignité d’homme battu la charogne du forçat en charpie et maculée d’ordures.

Résolu à me donner la mort si j’étais repris, je m’emparai à la cuisine arabe d’un formidable couteau que j’allai cacher a trois mètres de profondeur sous Veau dans une crique. Et dans la nuit du 17 au 18 mars, à 2 heures du matin, je profitai d’un moment où Andrau, retour de tournée, allumait sa cigarette à la lampe pour me glisser rapidement dehors ! Deux heures après, je m’enfonçais dans la forêt. Tâtonnant dans l’obscurité, je finis par tomber dans un fourré très épais d’où je sortis, après mille peines, tout ensanglanté.

Il me fallait, avant l’aube, m’emparer du couteau que j’avais caché sous l’eau dans la crique. Coûte que coûte, il fallait arriver à ce but. J’avais en poche un petit stylet et malheur à celui qui eût tenté m’arrêter; j’étais résolu à le tuer Je pris un petit tracé (sentier battu) et, sans courir, je me hâtai vers la crique.

Arrivé au bord de la mer, j’inspecte rapidement le rivage. Les crocodiles font en Guyane nombreuse et dangereuse compagnie aux riverains qui, pour cause, sont très peu balnéaires.

Un bruit de voix ! sans hésiter, je me plonge dans l’eau jusqu’au cou et j’attends immobile, en proie à l’émotion la plus vive. Peut être dix minutes après, passent chiourmes, chiens, arabes, tous en chasse. Mon départ était déjà découvert.

Je dois le dire. J’ai, à ce moment précis, souhaite de tout mon cœur d’être entouré de crocodiles. Et mon souhait sera suggestif lorsque j’aurai ajouté que j’aurais préféré leur servir de repas que de livrer mon corps aux bourreaux de Bonini partis à ma recherche.

Ils passèrent en coup de vent, dans le bruit des jurons et le cliquetis éteint des armes.

Plus d’hésitation ! J’avais fait la remarque exacte de l’endroit où j’avais caché mon arme. Par les racines de palétuviers je descends jusqu’au fond de la crique. La chance me favorisant, je mis presque immédiatement la main dessus. Puis à la nage je traversai le confluent de la Grande-Rivière. Arrivé là, j ’étais sauvé ou à peu près des atteintes des gens lancés à ma poursuite. Un petit radeau que je fis fut trop faible pour me porter; je dus m’enfoncer alors dans le bois où je restai jusqu’au lendemain soir. Que faire, seul ? J’avais réussi à mettre entre ma personne et l’Orapu une large bande de territoire. Mais après ? Mon évasion définitive, seul en face de tous les éléments, était impossible. Et si j’étais repris, c’était à léonin, au tigre Boni ni qu’il fallait payer en tortures hideuses la faillite de mon énergique tentative, tentative d’un homme de cœur, soulevé d’indignation et de dégoût par les atrocités commises au bagne innommable de l’Orapu et préférant la mort aux spectacles terrifiants journellement offerts par des surveillants anthropophages.

Je n’eus plus qu’une idée : m’éloigner de l’Orapu et puisque mon évasion était impossible, me faire reprendre du côté de Cayenne. Coûte que coûte, éviter les terribles grilles du Bonini le sanguinaire. Le lendemain soir, je construirai un radeau suffisant à ma charge, j’y plaçai un petit fagot de bois pour m’asseoir, une petite perche à droite et à gauche pour éviter les chocs de la rive. Et en droite à la dérive, du côté de Cayenne. La marée m’entraîna pendant trois heures du côté de la ville; j’accostai dans une savane, je m’y enfonçai pour y passer la journée.

J’avais emporté une ration de lard de 180 grammes environ, un quart du pain, un briquet à pierre et un morceau d’acier, puis un deuxième couteau que j’avais attaché à une solide ficelle. Je gardai ce dernier avec soin pour couper la canne à feu. quant à l’autre couteau, à lame fixe de 30 centimètres de long, j’étais bien décidé à m’en servir contre quiconque se serait opposé à mon retour à Cayenne.

Je marchai quatre nuits consécutives, le jour restant terré ou caché sons la savane. La quatrième nuit, j’étais au bord de la crique, lorsque je fus surpris par l’orage. Des éclairs terribles sillonnaient de clartés vives l’obscurité épaisse. Tout a coup, a la laveur d’un éclair je distinguai un petit point blanc, au milieu de la rivière, descendant le fil de l’eau. Etait ce une embarcation? Etait ce celle de Bouilli ? Je serrai d’une main mon couteau ; de l’autre, à l’aide de ma perche, je cherchai à attraper la rive, mais le courant trop fort, augmenté en cet endroit par des rapides, annihilait mes efforts. Je ne devais en être qu’à environ une douzaine de mètres, lorsqu’à la lueur d’un nouvel éclair, je reconnus mon erreur. En proie à une sueur froide et à une terreur sourde, je vis passer auprès de moi une grosse touffe d’herbus noires, couronnée de superbes colombes blanches qui passèrent sans s’effrayer.

Au moment où je croyais être à deux doigts de ma perte, pourchassé par des hommes, terribles chasseurs de viande humaine, je voyais passer, ô substitution de cruelle ironie la chaste colombe, oiseau-symbole d’innocence et de tendresse !

L’émotion passée, je résolus à pagayer avec force pour atteindre le village noir de Roura. Là, au besoin je me livrerais à des noirs qui me reconduiraient, pour toucher la prime, au pénitencier de Cayenne.

Mais l’aube venue, j’aperçus au loin un point noir. Cette fois il n’y avait pas à s’y tromper, c’était une embarcation. Je reconnus qu’elle était montée par trois noirs qui devaient descendre des mines d’or de’Moulinier. Dès qu’ils m’aperçurent, ils se dirigèrent sur moi, en me sommant de me rendre : « Halte-là, moues, ou je fais feu. » En même temps, je recevais une décharge de plomb dans lus jambes. Un deuxième coup de feu drus les mollets et après vingt mètres de fuite dans la savane, je tombai sans connaissance, les jambes ensanglantées.

Les noirs me transportèrent à bord de leur pirogue, longue d’environ fi mètres. « Vous, popote, vous évadé de l’Orapu ».

On désigne le forçat sous le nom de popote. Je leur fis signe que non. « Vous, pas remonter. Bonini vous tuerait ». Je les remerciai de leur obligeance, quoiqu’elle n’eut rien à voir dans la circonstance, ceux-ci préférant se rendre à Cayenne plus près que l’Orapu. pour toucher leur prime, lis me firent boire un peu de mafia pour me donner des forces et en route pour Cayenne.

Nous arrivâmes le lendemain, 22 mars, à la pointe du jour à Cayenne, où les noirs me remirent, après avoir touché 15 francs, entre les mains de l’administration pénitentiaire,

Arrivé à la prison, je trouvai les cachots regorgeant de prisonniers nouvellement arrivés. C’étaient les révoltés des îles du Salut, au nombre de 150, dont une centaine d’anarchistes, attendant aussi leur comparution devant le tribunal maritime spécial pour la fameuse révolte qui eut lieu dans la nuit du 17 au 18 octobre 1804.

Les anarchistes à la Guyane

De ce contact avec les anarchistes, durant cette prévention je devais conserver le souvenir le plus inaltérable au fond du cœur et dominant tout le reste, tortures, maladies et souffrances, comme d’une belle image d’espoir consolant et d’énergie salutaire !

De leurs conversations empreintes de ce cachet tout particulier de solidarité, de leur attitude énergique et dédaigneuse, commandant le respect aux gardiens eux-mêmes qui jamais n’osent se livrer sur eux à une voie de fait, je concluais, moi qui n’avais été qu’un voleur inconscient, c’est dédire un récolté sans savoir, qu’une grande force morale devait animer ces hommes et que leur dédain, véritablement surhumain, devait s’alimenter aux sources mêmes du Pourquoi, et du Comment des choses.

Etant donnée la propagande par sympathie que ces hommes ont fait et doivent faire encore dans les bagnes de la Guyane, je ne pouvais m’empêcher do songer à l’assuré devenir de cette grande et puissante idée de justice et de vérité intégrales éclose en plein fumier social et transportée comme en serre chaude au milieu de criminels qui n’avaient commis le crime que parce que le crime était enseigné, comme en ricochet de l’atroce et perpétuelle loi des plus forts, depuis l’origine des âges.

C’était la première fois que l’individualisme pur et sain de l’anarchiste se taisait entendre à Cayenne, au milieu des appétits de l’individualisme innommable des forçats. Une voix implacable de logique, apportée avec la brise fraîche d’outre mer, conseillant la patience hautaine, le dédain silencieux, la révolte acclamée maîtresse aux soutire douleurs, aux chairs à tortures des antres de justice, servant de dépotoir à la civilisation purulente !

Et tout doux, sans secousse et sans effort, par l’exemple sain, une propagande toute naturelle fit son chemin. Cette poignée de révolutionnaires jetés comme des bêtes fauves sur un autre continent étonna par sa résistance solidaire et son mépris de la mort

Arrivés à peine une trentaine, deux ans après, ils étaient cent et au moment de ce procès cent cinquante.

Depuis cette fameuse révolte, dont les causes sont assez connues pour ne pas être obligé de les rappeler et dans laquelle dix sept anarchistes trouvèrent la mort : Simon dit Biscuit, l’ami de Ravachol, Garnier, Duverley, etc., une sainte frousse régna parmi les gardiens, dont la politesse est devenue là-bas ironiquement proverbiale. On dut même depuis, par crainte de l’exemple terrifiant, isoler les anarchistes d’avec les autres forçats.

Les anarchistes suivent, à peu de chose près, le régime des autres forçats à la Guyane.

Leur traitement spécial ne consiste qu’en ce qu’ils sont, la nuit, au fer par un pied. C’est ce qu’on appelle le régime de la barre de justice. Ils sont, à l’île Saint-Joseph, dans une partie spéciale où a été édifiée pour eux la fameuse case en pierre.

Leur régime de nourriture est ainsi réglementé. A dix heures du matin, 150 grammes de pain; à midi. 200 grammes de conserves d’endaubage; le soir, soupe au riz ou aux lentilles. Le lard remplace les conserves le mardi, le jeudi et, le dimanche, il est remplacé par la viande de bœuf.

Malgré quelques désaccords surgis à la suite de ce fameux procès où le mouchard Catusse, les chargeant, détermina de faux témoignages, les anarchistes sont d’un accord et d’une solidarité parfaite.

La bonté du « père Duval » est là-bas proverbiale et commande ie respect méso aux gardiens. Les forçats le désignent sous le nom de Père Exemple. Duval est aussi ferme dans ses idées révolutionnaires que par le passé; il garde une foi invincible dans l’avenir et ne désespère pas qu’un jour ou l’autre la Révolution traversant les mers, ira secouer, là-bas, ses barreaux et. lui donner la liberté.

Beaucoup plus causeur que Pini, qui garde une énergie peu communicative et taciturne, le père Duval est presque aussi jovial que Gaudissart. Le dernier a un véritable caractère d’enfant. Il ne fait que rire et plaisanter. « Allons, un jour viendra où ça ira mieux ». Quelle belle nature, ce Gaudissart ! « Pourvu que je mange la ration, dit-il en clignant malicreusement de l’œil, je suis heureux d’être au monde et d’y voir clair t »

Le récit qui va suivre pourra donner aux camarades la mesure de l’inflexibilité du caractère et de la grandeur d’âme de nos amis et leur prouver qu’il n’est pas de souffrances capables de faire faillir une énergie bien trempée.

Une exécution a Cayenne

Au sabre d’abatis !

La troisième dizaine de décembre 1889, l’échafaud était dressé, à l’île loyale, pour exécuter un nègre du nom de Toussaint, accusé d’avoir mis le feu à Cayenne. J’étais absolument certain et nous l’étions tous, et pour cause, que Toussaint était innocent. Tellement innocent que le pauvre noir n’a dû comprendre que du bleu à l’embrouillamini de la procédure et aussi à la terrible condamnation à mort infligée par la justice expéditive (!) de Cayenne. Après être resté cinq mois condamné à mort, son pourvoi en grâce fut rejeté.

Le bourreau Levantoux fit dresser l’échafaud. A Cayenne, comme à Nouméa d’ailleurs, le bourreau est demandé et choisi parmi les forçats eux-mêmes. Cette demande est faite sur les rangs. Depuis cette époque, 1890, en raison de cette sinistre histoire, sans doute, c’est le forçat Chaumet, ancien lutteur, qui occupe la sinistre fonction de Levantoux.

Avec l’emploi d’exécuteur des hautes œuvres, payé, à raison de 100 francs la tête, le bourreau cumule les fonctions de lampiste et de gardien de cocotiers.

Donc, le pourvoi du malheureux Toussaint ayant été rejeté, le bourreau Levantoux fit dresser, par ordre, l’échafaud.

A huit heures du matin, arrivent gouverneur, directeur, aumônier, médecin en chef et une quantité innombrable d’employés de l’administration. Puis on fait disposer les forçats en carré, l’échafaud au milieu. A toutes les exécutions assistent — pour l’exemple !!! — les forçats, a genoux, sous les lebels, d’une compagnie d’infanterie de marine les tenant en joue !

Spectacle épouvantable ! A huit heures et quart, l’innocent. Toussaint franchit le seuil de la porte de sa cellule Je le vois encore, marchant courbé, péniblement, mais sans soutien, car il avait du courage. Il s’avance, regardant fixement l’échafaud, tandis que Levantoux est là, prêt à faire fonctionner le couperet. La tête dans la lunette, le couperet tombe mais, fonctionnant mal dans la rainure, il s’arrêta sur le cou à quelques travers d’entailles. Des cris de douleur horribles se font entendre. Un murmure d’horreur soulève toutes les poitrines.

C’est alors que férocement Levantoux, saisissant son sabre d’abats, fraîchement repassé, lui scia complètement le cou. Scène, relativement courte, mais effroyable!

Ma plume est impuissante à la dépeindre.

Ce fut si hideux, si épouvantable que le terrible Vérignon, directeur de l’administration pénitentiaire, écœuré, s’écria à un surveillant : « Donnez-moi votre revolver que je brûle la cervelle à ce bandit-là! » (sic). Le bandit, c’était le bourreau Levantaux. « Il faut que justice se fasse, mon directeur », insinua le capitaine d’armes. Ce court dialogue fut entendu de tous.

Cette séance d’horreur étant terminée, Vérignon s’avance nerveusement vers les anarchistes, alors au nombre d’une trentaine, encore agenouillés sur le champ d’exécution, sous les Lebels des marsouins.

Le père Duval se trouvait au premier rang, blême et tout frémissant de ce qu’il venait de voir.

Vérignon se dirige sur lui : « Duval, lui dit-il, en lui désignant du doigt la tète sanguinolente de Toussaint, prenez cette tête-là et portez-la dans le panier qui se trouve sur la voiture. » (Voiture traînée par deux vaches.)

Superbe de dédain, le père Duval lui répond sèchement : « En quoi que ce soit, je ne veux me rendre complice du crime atroce que vous venez de commettre ! »

Réponse énergique et noble qui fait le plus grand honneur à celui qui osa la prononcer, en pareil endroit, sous les Lebels encore braqués !

Le terrible Vérignon, furieux, infligea à ce brave homme 60 jours de cellule pour désobéissance.

Mais vous tous infligeâmes à cette brute galonnée une éternité de mépris et de réprobation.

Tandis qu’à un homme comme Duval ira toujours notre admiration.

Beaucoup plus causeur que Pini, l’homme à l’énergie taciturne et peu communicative, le père Duval était cependant d’un calme extraordinaire. D’un caractère toujours égal, c’est un homme — au vrai sens du mot — admirablement trempé pour les grandes choses et doué d’une force de résistance exemplaire. Duval et Pini ne semblent pas connaître les abattements auxquels sont soumis les plus robustes à l’épreuve. On “peut dire que, chez ces deux hommes, « le ressort est toujours tendu », mais pour se détendre dans une direction de jugement sain et de raison droite toujours parfaitement équilibrés.

Depuis sa dernière tentative d évasion avec Schouppe, le sort de fini a, parait-il, un peu changé à la Guyane. Et l’aumônier du pénitencier, qui l’avait pris en affection, a dû, à la suite, quitter la région.

On ne fait même pas grâce aux forçats des… consolations dites religieuses et ceux qui le désirent, c’est un passe-temps comme un autre, assistent aux offices. Il est assez bizarre, grotesque, et c est d une suprême inconscience, vous en conviendrez, d aller à Cayenne remercier un Dieu, infiniment bon et infiniment puissant, de vous avoir envoyé au bagne. Mais la nature de l’homme est ainsi faite quelle elle se plie à tous les caprices et a toutes les exigences matérielles et morales pétrie, et domptée quelle elle a été a la cravache d’une éducation mensongère et déprimante.

Pini ayant gagné la confiance d un très brave homme d’aumônier, que je ne veux pas nommer ici, fut désigné comme servant aux offices.

Et il lui fut lisible dans cet emploi qui lui donnait quelques loisirs, de songer à la réalisation de ses rêves de liberté. Qu’or m’excuse ici de ma désiré trou ; je parle en mon nom seul et je ne me crois pas le droit de mêler à mon récit des divulgations hasardeuses.

Pour ceux qui sont encore au bagne — eu attendant mieux—je me crois obligé à une certaine réserve que tout le monde comprendra et dont je ne puis en certains cas particuliers me départir.

Pini, moins heureux que Schouppe, n’a pas réussi à regagner l’Europe. Mais je suis sûr qu’il ne désarme pas. Depuis mon évasion, je sais, par sa tante qui habite Londres, que j’ai pu lui faire parvenir des renseignements utiles, réconfortants et consolateurs.

Un caractère heureux, c’est Gaudissart.

Quel tempérament folâtre et enjoué, ce copain-là ! II ne fait que rire et plaisanter. « Allons, un jour viendra où ça ira mieux », répète-t-il sans cesse.

Vite abattu, vite debout. Un bon vivant paillard, regrettant surtout les femmes et la bonne chère. « Pourvu que je mange la ration, dit-il, je suis coûtent d’être au monde et d’y voir clair ! »

Un cœur d’or, un courage à toutes épreuves, une serviabilité de tous instants. Ni les mauvais traitements, ni le climat n’ont pu affaiblir son énergie, ni faire faiblir sa nature droite.

Car au bagne, malheureusement, les mieux doués quelquefois succombent et vont, par crainte de la torture ou des coups, jusqu’à condescendre à la délation, au mouchardant.

Tels : Charlet, le fameux Altmeyer, le juif Lévy, un ex comptable à la Samaritaine, nommé Ronzier, Quéraud et le célèbre chef de bande Catusse. Tous ces hommes là-bas sont devenus d’infects et crapuleux mouchards, exécrés de leurs frères de bagne et méprisés des gardiens eux-mêmes.

Qu’on me permette d’ajouter en passant que ces tristes individus « paient leur dette », comme nous disons, et avec usure, croyez-le. Une fois dans la case, livrés à eux-mêmes, les déportés se vengent, comme ils doivent, sur les moutons en question. Les gardes-chiourmes eux-mêmes approuvent, se servant aussi lâchement (mais ceux-ci sont dans leur triste rôle), d’une dénonciation qui leur est faite pour dénoncer à leur tour, dans un moment de colère, le dénonciateur à ses camarades.

Et, bien souvent, il est arrivé à des surveillants d’introduire, pour la correction, ces honteux individus dans la case des anarchistes.

Lévy faillit y être assommé et il est arrivé à Altmeyer d’en sortir les dents brisées et le crâne fracassé par Bérard, le lyonnais…

Les anarchistes, je l’ai déjà dit et je le répète, sont remarquables par leur entente correcte et leur droiture de caractère.

Couot est discuter en diable. Homme sérieux, sur lequel on peut tabler, capable d’arriver à son but. Il s’est déjà évadé plusieurs fois avec… certains succès.

Dhulut, lui, est un peu refroidi, légèrement modifié au point de vue tempérament, mais d’un caractère énergique et très brave.

Toujours prêts à se dépouiller pour les autres, il n’a pas tardé à être victime de son extraordinaire générosité. Son frère lui avait envoyé, en 88, 2,700 francs. 11 décida, bien entendu, de les utiliser à sou évasion ainsi qu’à celte de plusieurs de ses codétenus. Mais il choisit très mal ses partenaires et, une fois dans la brousse, il fut dépouillé et volé lâchement pendant son sommeil.

Combien en dehors des bagnes, se promenant sur les boulevards de la capitale, en possession d’emplois honorifiques ou lucratifs, assis sur les ronds de cuir panamiteux ou esterhaziens des ministères, ne valent pas ces hommes de cœur que la justice dns hommes a chassés du libre commerce des humains pour un simple mouvement de faiblesse, d’égarement et quelquefois même un profond sentiment de justice !

Combien de ces fripouilles louches et sombres n’ai-je pas rencontrées depuis ma sortie du bagne et qui me fout regretter — ma parole — la belle vie de camaraderie et d’estime que j entretenais avec ces hommes de cœur, mes amis du bagne !

A vous, mou brave père Duval, à vous, Fini, Gaudissart, Dhulut, à vous aussi Grison, Guidicci, Ambroggi, Philippini, Colin, Picoche, Couturier, et tant d’autres, si votre dépouille n’a pas encore roulé au trou sous le pied d’un Bonini, j’adresse mes meilleurs souvenirs et aussi mes souhaits les plus vifs — dusse-je y aider, vous le savez — pour votre libération définitive et forcée !

Venez apporter avec vous, ô forçats généreux et si bons, un peu d’air pur du bagne Saint-Joseph au milieu du cloaque infect de cette civilisation turbulente où pullule triomphante et respectée la vermine crapuleuse de Cour, d’Etat-Major et d’Eglise.

Les Anarchists à Cayenne (suite)

C’est pendant ce laps de prévention que j’eus le plaisir si réconfortant de nouer relation avec les anarchistes.

A l’hôpital, où je restai environ deux mois, pour la blessure à la jambe que m’avaient faite les noirs lors de ma dernière capture, je fis connaissance plus ample*avec certains d’entre eux et je me félicitai d’avoir, au péril de mes jours, essayé d’esquiver les horribles tortures de Bonini à l’Orapu pour avoir, en fin de compte, été à la rencontre inopinée de ces nouveaux amis, initiateurs pour moi d’un si bel idéal d’espoir et de révolte !

Pendant notre temps de prévention, les anarchistes durent assister, à genoux — toujours — sous les lebels des maroquins, à l’exécution de Quilinari, sujet noir, né à la Martinique, accusé d’avoir désarmé un surveillant militaire — sans effusion de sang cependant.

C’est là que j’appris de la bouche de mes co-détenus de nouvelles horreurs — entre mille — commises en différents endroits des pénitenciers do la Guyane.

Au Nouveau-Chantier, à st-Laurent-du-Maroni, Canavajo, surveillant militaire, voyant que le père Sablier, ancien prêtre condamné pour viol de fillettes, ne pouvait faire sa tâche, fit planter un piquet au milieu d’un nid de fourmis majorques. Puis Canavajo fit attacher le père Sablier au piquet, toute une journée en plein soleil, après lui avoir, avec de la cassonade — dont les fourmis sont très friandes — fait barbouiller le corps. Lorsque le bourreau délia le malheureux de son piquet, celui-ci avait la chair à vif.

Autre fait authentique : Pierandri, encore un corse, surveillant chef à la Montagne d’Argent, réputé comme célèbre assassin, lit enterrer vivant un transporté. C’était un arabe. Il le fit conduire dans la forêt, par deux arabes armés et là, revolver au poing, il leur ordonna de creuser un trou. Puis il l’y lit jeter et recouvrir de terre.

Autre fait d’atrocité relatant un quadruple assassinat, commis par Alari, dit le Fléau, autre sujet corso : cinq détenus s’étaient évadés du chantier d’Alari. Huit noirs les lui amenèrent. Alari les fit mettre aux fers, puis résolut de les exécuter sur le champ. A coups de revolver, il en abattit quatre et lorsque ce fut au tour du cinquième, un noir révolté de tant (le lâcheté saisit l’assassin à bras le corps et les autres l’aidèrent à le ligoter. Puis ils emportèrent le monstre Alari, ainsi ficelé, à Cayenne. Ils expliquèrent les faits au gouverneur qui dut convoquer le Conseil de guerre. Le juge d’instruction Salée demanda la tète du bourreau. Mais les loups ne se mangent pas entre eux et le corse Alari s’en tira avec deux ans de prison qu’on lui envoya faire à Nîmes.

J’en passe des meilleurs ou des pires. Mais un livre ne suffirait pas à relater toutes les atrocités sans nom qui se commettent journellement dans les bagnes, sous l’œil bienveillant de l’administration.

Et dire que ces jours derniers, des journaux ont eu le cynisme d’enregistrer, avec des souhaits de répression, les détails d’uns prétendue révolte qui viendrait d’éclater à Cayenne !

Une révolte générale des forçats est impossible. Une mutinerie partielle, une émeute, soit l

Mais pour que des forçats aillent ainsi, de gaité de cœur, au-devant des répressions terribles qui les attendent, il faut qu’ils aient été poussés à la révolte. Il faut que les exactions commises aient été poussées au-delà même de la barbarie coutumière. Et je le demande à ceux qui ont pu, par les quelques extraits horrifiques tracés dans ces mémoires, se faire une idée de l’odieuse situation du détenu : comment les forçats oseraient-ils se mutiner, si on ne leur mettait pas perfidement l’arme de la révolte à la main ?

Les bourreaux ne voulaient, probablement plus des exécutions en détails qu’ils jugeaient insuffisants pour arrêter le pullulement des colons que la civilisation moralisatrice (!) rejette à Cayenne en nombre croissant ; ils ont voulu l’exécution en gros. Et ils l’ont obtenue. comme pour les anarchistes. Ces tueurs d’hommes, altérés de sang, ces enterreurs de cadavres et pourvoyeurs de charognes, trouveront-ils un beau jour devant eux la révolte consciente et purificatrice, nettoyeuse de ces bandits tortureurs, de ces bourreaux ?

Mais on est toujours disposé à croire trop vite ce que l’on désire

La crapuleuse administration des gardes-chiourmes devra changer bientôt son modus vivendi, sous peine d’encourir de justes représailles.

Mais qu’on ne croie pas les journaux. ux. Je sais trop ce qu’il on est, moi qui sors vivant de ce cimetière de tortures !

Ils mentent lorsqu’ils crient à la révolte ! Ils mentent canaillement lorsqu’ils veulent faire croire à l’insurrection.

Ce qu’ils veulent, comme je le disais plus haut, c’est exécuter en gros des forçats gênants par leur énergie hautaine, comme les anarchistes par exemple. Et pour cela, ces vampires préparent l’opinions à un coup de force, et cherchent à faire excuser les ignominieuses tortures qui se préparent.

Mais j’eu connais plus d’un qui veillent au grain. Et Cayenne n’est pas si loin qu’on puisse au bon endroit demander des comptes…

Ma septième et dernière tentative d’évasion. La bonne.

Après être resté environ deux mois à l’hôpital pour ma blessure à la jambe, je fus ramené à la prison du camp et ce ne fut que quelques mois après, le 27 juillet 95, que je passai devant le tribunal maritime spécial.

Là, j’expliquai sans haine ni sans crainte selon la formule chère aux juge urs qui, eux-mêmes savent montrer en toutes occasions qu’ils ne sont pas dépouillés, eux, de haines ni de craintes, les crimes commis au bagne infernal de l’Orapu. Je donnai, sans exagération ni faiblesse, tous les détails qu’on me toléra. sur les assassinats et atrocités perpétrés par Bonini le sanguinaire, assisté de l’autre corse Simoni — toujours des corses ! — et de Réry, le forçat contre-maître, sujet arabe celui-là, qui assommait à coups de nerfs de bœuf, et avec une volupté sauvage, les malheureux rouis qui tombaient sous sa coupe.

On feignit de m’écouter. Un moment je crus voir passer comme un frémissement d’horreur — oh ! combien léger — dans le corps de mes juges. Puis, d’un air de dédain, on me parla d’enquête. Et, en moins de temps qu’il ne faudrait pour le dire, on m’octroya cinq nouvelles années de travaux forcés, ce qui en tout augmentait de vingt-neuf années supplémentaires mes sept années octroyées lors de mon premier jugement en Cour d’assises.

Quant à Bonini l’assassin, il est maintenant tranquillement retiré des affaires à Vico en Corse où il mange les fruits de ses épargnes et de sa retraite dans une honorable aisance et au milieu de l’estime de ses concitoyens !!

Je fus conduit au grand pénitencier de Cayenne.

Mais un forçat qui a déjà tenté l’aventure de six évasions successives ne s’arrête pas tout court en si bon chemin. On apprend souvent par la défaite la victoire et si je n’avais pas réussi jusqu’ici, dans mes pérégrinations diurnes et nocturnes, j’avais mis tout en œuvre, avec un esprit de continuité qui m’a toujours beaucoup servi, pour un succès définitif et prochain.

Ah ! fuir l’atmosphère empestée de la détention, fuir les assassinats perpétrés parles corses, race de sous-offs et de garde-chiourmes, fuir jusqu’au dernier souvenir de l’immonde séjour des Bouillis régnants !

Peu de jours après ma mise en jugement et ma condamnation, le 31 juillet 1895, à 4 heures du soir, je m’évadai de la corvée de St-Quentin, à 500 mètres environ du pénitencier de Cayenne.

J’avais pris, inutile de le dire, et je me hâte d’arriver au suprême récit, toutes précautions préalables. Seul, avec mille précautions, je parvins à me glisser dans les profondeurs de la brousse, dans l’attente des camarades qui devaient me rejoindre.

Une fois caché sous les lianes et les hautes végétations, j’attendis la nuit. Moustiques et maringouins, en cette chaude saison, me dévoraient. Je pris patience. Mon cœur battait à se décrocher, comme à l’approche d’événements devant bouleverser ma vie.

Des bruits insolites ! Des patrouilles de gardes-chiourmes !

Tapi dans la brousse, de grosses gouttes de sueur me perlaient aux tempes ! Qu’on me passe la banalité du départ : je prélevai sur le paquet de tabac, dont je m’étais muni, d’énormes chiques… de consolation.

Les bruits s’éloignaient. Je parvins par bonds au rendez-vous assigné. Dans la précipitation de ma course affolée, la blessure de ma jambe s’ouvrit. J’eus la jambe inondée de sang.

Douleur forcenée pour un forçat momentanément libéré, et condamné aux travaux forcés de la marche, et qui venait s’ajouter aux souffrances de la dysenterie contractée quelques jours avant.

A huit heures du soir, à la nuit qui tout-à-coup succède au jour sans crépuscule, je pris la route de la Madeleine pour aller rejoindre mes camarades de malheur ou de bonheur.

J’arrive au pont du Crik-Fouillé.

Par mesure de prudence, je ne le passai pas encore. Je m’assieds environ 30 mètres avant d’y arriver et j’attends, circonspect. Bien m’en prit.

Trois ou quatre gardes-chiourmes, déjà en chasse, gardaient le pont à la lueur des cigarettes de ces chasseurs imprudents, je reconnus leur présence. Je fis le mort, tremblant d’émotion.

Quelle guigne ! Au moment ou tout était préparé pour une réussite possible, à quelques kilomètres du pénitencier, déjà traqué !

Ils restèrent ainsi postés jusqu’à cinq heures du matin. Puis, ne voyant rien venir, ils changèrent de poste d’observation.

Pour eux, il était évident que je n’avais pas pris cette route.

Après deux heures de marche, j’arrive au rendez-vous fixé entre moi et mes camarades. Plus que le crics à passer. Mes copains devaient être en face. Il fallait traverser. Des requins partout. J’allume des herbes sèches pour les éloigner et je me mets à l’eau pour traverser les vingt mètres qui me séparent de mes camarades.

Quelle chance ! Ils sont là tous quatre : Mallet, Pascal, Faber et Péglier.

Vite l’entente pour le projet définitif. D’abord une pirogue, il fallait à tout prix nous procurer une pirogue.

Nous passâmes la journée à coudre les voiles, constituées de débris de draps et de vêtements, puis le soir venu, à la tombée de la nuit, nous filâmes doucement le long du crics. Après avoir fait environ deux kilomètres, nous avisâmes une barque. Trop petite pour tenir la mer, elle était nécessaire et suffisante pour aller en voler une autre plus grande, si possible, à la rade de Cayenne.

Nous voilà tous les cinq dans la barque courageusement à la dérive du côté de Cayenne, où il fallait, coûte que coûte, nous munir d’argent et de provisions nécessaires.

La rade de Cayenne est surveillée au large par le croiseur garde-côte le Bengali. Nous savions qu’il était très difficile de tromper sa surveillance. Nous attendîmes deux heures du matin avant de nous glisser sur rade. Puis Pascal garda la pirogue et les autres quatre, nous nous dirigeâmes vers un magasin de vivres. Connaissant les habitudes de longue date, nous nous glissâmes, Mallet et moi, à l’intérieur d’un magasin, après en avoir enfoncé la porte.

Par une chance inespérée, car nous opérions avec le vertige du désespoir, sans aucune alerte, nous pûmes mettre la main sur des marchandises diverses : une caisse de quarante-huit boites, deux caisses de sardines de deux cent-cinquante boites chacune, douze bouteilles de genièvre, un tonneau d’oreilles de cochon. Rapides comme l’éclair, nous filâmes ensuite sur l’embarcation, avec nos précieuses provisions.

La marée n’était presque plus propice pour remonter dans l’intérieur des bois, par le crics. Malgré que nous soyons restés une journée sans aliments, nous pagayons énergiquement contre la marée. Deux heures et demie après, nous étions enfin à l’abri. Nous attendîmes encore la nuit pour notre sécurité, puis nous remontâmes le crics beaucoup plus en amont.

Nous choisîmes dans un endroit très sûr une cachette dans laquelle nous finies en dernier lieu la voile et nous coupâmes le mât. Après s’ère bien reposés pendant sept jours, ce n’est que le 7 août 1895 qu’il nous fallut descendre de non veau dans la rade de Cayenne pour nous emparer de l’embarcation indispensable.

Mais ce fut impossible. Les aléas des patrouilles de noirs ou de la surveillance du Bengali nous faisaient tenir sur un perpétuel qui-vive.

La rage au cœur, nous remontâmes, le soir venu, nous cacher de nouveau dans le cricket et nous jurâmes d’en prendre une, le lendemain, ou de perdre la vie.

En effet le lendemain, à sept heures du soir, nous descendîmes à la marée propice. Nous nous glissâmes dans le port de Cayenne et au prix de mille dangers, après des précautions inouïes, nous enlevâmes une pirogue de i mètres de long sur 2 de large.

Rapidement, nous finies le transbordé des marchandises. Cuis l’un de nous déchire sa jaquette, et à l’aide d’une lanière avec celle-ci confectionnée, attache la petite barque à la place de la grande. Et en route !

Par malheur, le courant nous entraîne du côté de l’avant du Bengali. C’était courir à notre perte ; mais par une chance inouïe, nous ne fûmes pas vus, grâce à la rapidité du courant qui nous entraînait.

Deux heures après, après avoir flotté avec une vitesse extrême, nous n’apercevions plus que quelques feux de Cayenne. Nous étions au large ; a quelques brasses de l’Enfant perdu, un phare éclairant l’entrée de la rade et gardé par trois transportés. Ils nous virent passer, nous tirent signe d’accoster, mais nous lie pûmes le faire.

Mallet était à la barre, moi, à la voile. Nous résolûmes de cingler sur Vile du Diable pour nous procurer de l’eau.

Dès que nous pûmes y aborder à la nuit, je savais où se trouvaient des tonneaux d’eau. Nous décidâmes de partir à leur recherche. Mais nos camarades nous firent remarquer que le danger était là, excessivement grand, attendu que les garde-chiourmes y avaient été multipliés pour garder Dreyfus.

Nous nous contentâmes de prendre quatre litres vides et nous nous mimes à entamer le petit tonneau où étaient les oreilles de cochon.

Dans le Trou aux chiens, situé à l’extrémité de Vile du Diable, nous fîmes provision d’eau soit une vingtaine de litres. Et en route pour le large :

Amis, la mer est belle,
Embarquez vos pêcheurs,
Je vois briller l’étoile
Qui dote les matelots.

Nous restâmes vingt-quatre heures sans voir la terre. Nous étions dans les transes cruelles. Après la joie ivre du départ, les angoisses de l’heure présente nous étreignaient, perdus que nous nous voyions dans l’immensité !

Nous étions complètement au large. L’immensité, l’infini, l’incommensurable ! Quel lendemain pour les prisonniers ayant l’habitude de manquer d’air, de liberté et d’espace !

Nous respirions avidement la brise fraîche qui, venant de l’Est, nous apportait comme une caresse de la terre d’Europe?.

Pleine mer. Où se trouvait la terre ?

Notre intention était de longer la côte de la Guyanne sans la perdre de vue, aborder dans un port étranger, à l’abri des soupçons, et travailler quelque peu mais suffisamment pour payer notre passage pour la France.

Nous cinglâmes dans la direction supposée de la terre. Mais toujours rien à l’horizon !

Nous restâmes ainsi trois jours dans l’atroce perplexité d’hommes voués à la mort lente, en pleine lumière, eu pleine nature, au milieu des Ilots, enterrés vivants, ignorés sous la sépulture infinie du Grand Tout, de ce Saturne gigantesque dévorant ses enfants.

Ce n’est que le troisième jour, à deux heures du soir, que nous vîmes terre.

Terre ! de quelle région ?

De Cayenne à Paris

Nous supposions que c’était la Guyane hollandaise. Nous l’avons su plus tard. Nous abordons. La terre était inhabitée. Rieu que du sable et des savanes. Pas d’êtres humains, mais beaucoup d’oiseaux de diverses couleurs qui nous enveloppaient de leur vol étonné. Nous y restâmes un jour; le temps de réparer la voile qui s’était déchirée. Puis nous fîmes bouillir de l’eau pourrie, recueillie dans les flaques des savanes et nous pûmes de la sorte recueillir environ six litres.

Avec mille peines, nous reprîmes la mer et nous voguâmes environ cinq jours. Les vivres touchaient à leur fin. Une journée ou deux de nourriture et déjà, comme toujours en ce cas, les courages s’abattaient, le dissentiment commençait à sévir parmi nous.

Pour toute fortune : 15 francs dont nous nous étions emparés dans un barbet de noirs à Cayenne. Il fallait atterrir au plus tôt pour acheter des provisions.

Nous longions la côte à une distance de deux malles environ, assez loin pour ne pas être aperçus, mais assez près aussi pour ne pas une seconde fois nous laisser entraîner en pleine mer où, sans carte ni boussole, nous aurions été le jouet des flots.

Après cinq jours de navigation nous nous décidâmes à rejoindre la côte. D’après nos calculs nous devions être en vue de la Guyane anglaise et, coûte que coûte, la faim nous poussait au rivage.

Pascal et moi partîmes aux vivres. Ce fut une demi-journée de marche pour gagner le plus prochain village. Après nous être munis d’une quantité suffisante de vivres pour quelques jours et de quinze litres d’eau, nous reprîmes le large. Nous voguâmes très bien toute la nuit, nous relayant au pilotage Mais le lendemain, vers 8 heures du matin, le veut tomba subitement. Une mer d’huile succéda au friselis des vagues de la veille. Péniblement nous avancions. Lorsque tout-à-coup, nous aperçûmes au loin trois pirogues. Nous pûmes remarquer bientôt qu’elles étaient montées par des noirs. 30 noirs environ sur la première, une demi-douzaine sur les autres. Lorsqu’ils furent à proximité, on vit à leur manoeuvre que leur intention était de nous cerner. Connaissant la lâcheté proverbiale du nègre de ces régions, nous quittâmes immédiatement nos vareuse» que nous pliâmes sur le bout de chaque pagaye. Puis nous limes mine de nous mettiez en défense, fi n’en fallut pas plus pour les mettre en fuite. Ils crurent bues nous avions des fusils. Après cette alerte, nous reprîmes tranquillement notre route.

Nous étions presque à la hauteur des limites de la Guyane Anglaise, lorsque nous aperçûmes un gros point noir à l’horizon. Ce point allait grossissant de minute en minute. Sans doute un trois-mâts et bien gréé. En effet, bientôt nous pûmes le distinguer. Lorsqu’il fut à proximité, il vira de bord. Nous aussi. Mais à quoi bon, la terre se voyait à peine. Ils aperçurent notre mouvement et le trois-mâts recommença ses manoeuvres. Un quart d’heure après il était sur nous. C’était un voilier d’environ 100 mètres «le long. Nous comprimes que ce n’était pas uu bateau français. Un matelot nous cria de bâbord : « You, frencheman ? » — « Yes, ser », lui répondîmes-nous.— Après il nous questionna. Puis un silence. Nous haletions d’angoisses.

Le bateau stoppa et nous laissa passer en nous regardant avec curiosité. Et il reprit sa course. Nous étions sauvés.

Le soir de cette même journée, autre bateau, monté par deux nègres Nous l’abordâmes pour faire provision d’eau. C’était un bateau-phare. Trois de mes camarades et moi montèrent à bord, .le fis voir aux nègres une pièce de 5 francs française à l’effigie de Louis-Philippe. — Nos vivres étaient épuisées. Je leur lis comprendre que nous avions faim et soif. L’un d’eux nous donna environ 3 mil. de riz, se paya sur notre pièce en la regardant avec méfiance. « Vous, popote (forçat) «Nous protestâmes violemment. Prenant peur, tous deux firent rame du côté du sémaphore pour signaler. notre présence. Immédiatement accostés, après un rapide corps à corps, nous les étendîmes sur la cale tous deux étroitement ligotés. Nous fîmes saisie sur la cargaison des deux mouchards et reprîmes rapidement le large.

Nous n’étions pas au bout de nos souffrances. La faim, les naufrages, Je mauvais temps, mille dangers de mort qui, chaque jour, nous assaillaient Aussitôt sauvés d’un péril nous retombions dans un pire. La patience humaine a des limites même pour ceux qui bravent vaillamment les pires dangers pour leur liberté. Des disputes s’élevaient entre nous, des dissentiments surgissaient. Aigris par la misère autant matérielle que physiologique, pourchassés parle destin, l’enthousiasme. ce grand tonique du courage, chez nous faiblissait visiblement.

Nous arrivâmes ainsi a l’embouchure de l’Orénoque. Plus moyen d’avancer: nous n’avions plus de vivres. Nous n’avions ni boussole, ui ancre mais deux gueuses pesant chacune vingt kilos que nous avions prises en rade de Cayenne avec une chaîne d’environ six mètres de long et une corde de dix mètres. Nous attachâmes les deux gueuses à l’extrémité de la chaîne et nous stoppâmes pour ne pas être entraînés au large. Ce n’est qu’à l’aurore que nous aperçûmes une pointe de terre C’était un clôt situé à rentrée de l’Orénoque et, à la marée montante, nous nous laissâmes entraîner dans l’estuaire du fleuve.

Nous restâmes ainsi cinq jours sans manger. Je n’exagère pas ; mes camarades survivants pourront en témoigner. Ce fut atroce. Le désespoir nous menaçait. C’était à chaque instant la lutte terrible entre l’agonie et la mort. Le 23 août, nous vîmes passer une pirogue montée par cinq indiens. On leur fit des signaux, mais ils ne voulurent pas comprendre. C’était la mort. La mort sourde, lente, affreuse pour des forçats évadés, en pleine lumière, en plein soleil. Faber et moi qui étions un peu moins abattus que nos camarades partîmes dans la direction où ils venaient d’aborder.

Après une marche de deux kilomètres nous pûmes les rejoindre Ils étaient tous cinq sur leur hamac. Je m’approchai d’eux. Lorsque je fus à une distance de 10 mètres, ils sautèrent sur leurs flèches, prêts à nous transpercer. Nous leur fîmes comprendre notre détresse et avec grande peine nous pûmes obtenir d’eux un peu de cassage et quelques crabes.

C’étaient des indiens du littoral du Pacifique. Petits mais bien découplés, ils me représentaient vaguement une figuration de Peaux Rouges, comme Jules Verne les décrit.

« Trinidad », nous dirent-ils en nous indiquant du doigt un point de la côte.

Trinidad la ville ! Le salut ou la perte définitive Mais le salut presque certain.

Ce n’est que le lendemain matin qu’un peu réconfortés nous recommençâmes à aller au large. Les trois montagnes qui surplombent Trinidad nous donnaient le point de direction sur lequel nous nous dirigions, Le 25 août au soir nous débarquions à proximité.

Faber se détacha en éclaireur et revint au bout de quelque temps nous avertir qu’il avait aperçu un blanc. Ce blanc était un contrebandier nantais, ce que vous apprîmes quelques instants plus tard, lorsqu’il nous eut rejoints !

Notre accoutrement, notre physique souffreteux, notre grande misère éveillèrent sa méfiance. Il nous quitta presque subitement. Quelques instants après, arrivait la police anglaise et en moins d’une heure nous étions tous en prison sous l’inculpation de vagabondage et de contravention à la douane.

Quel allait être notre sort ? Il fallait bien avouer un domicile. Que dire ? Que faire ?

Nous n’eûmes pas besoin de chercher longtemps ; notre identité fut au bout de quelques jours établie.

Restait à savoir si les autorités anglaises consentiraient à nous livrer lâchement au gouvernement de Cayenne. On nous lit prendre le train pour Port d’Espagne

Cinq jours après nous étions conduits tous cinq à bord du « St-Dominique », annexe du grand courrier, en partance pour Ste-Lucie.

A bord, quelle ne fut pas notre surprise de nous rencontrer avec deux garde-chiourmes de la prison de File Royale, Marius et Lœtia. Marius avertit le commandant qu’à son bord se trouvaient des forçats évadés.

« Je ne puis les livrer, répondit le commandant, on a payé leur passage pour une colonie anglaise. »

Puis il parla de droit international.

Nous étions hors l’atteinte de la justice française.

Trente-six heures après nous débarquions à Ste-Lucie (Castries), colonie anglaise. Deux douaniers s’emparèrent de nous au débarcadère et nous conduisirent au poste.

Après la visite, on nous laissa complètement libres. Nous étions citoyens de l’hospitalière Angleterre !

Avec l’argent fourni par le consul de la Trinidad, nous primes une chambre à raison de dix shillings par mois. Nous cherchâmes du travail et au bout de quelques jours, avec nos économies, nous gagnâmes St-Thomas, colonie danoise, à bord du « Manoubia ».

Là ce fut la lutte Apre pour la vie, sous la défiance incessante des naturels du pays.

De mes camarades, deux avaient voulu rester à Ste-Lucie, un autre avait consenti à me suivre, le quatrième était tombé dangereusement malade.

Ah ! la nostalgie ! l’oubli, l’isolement des gens « sans aveu » et par conséquent sans famille et que les liens seuls de la camaraderie attachent à l’existence.

Bientôt je fus seul, livré à moi-même, gardant au cœur cette meurtrissure profonde de l’amitié rompue, brisée et donnant à l’homme seul, isolé, perdu au milieu de l’océan humain, la sensation vague d’un effroyable effrondement. Et après mille et une péripéties dont je ne veux pas fatiguer le lecteur, je pus seulement, le 20 janvier 1898, m’embarquer comme chauffeur à bort du « St-Simon » grâce à une parisienne, Mme Luquetti, femme du consul de St-Thomas, qui, avec une bouté à laquelle je rends hommage, me lit admettre quelque temps à l’hôpital français où je reçus argent, santé et nourriture.

Les circonstances avaient voulu que je me séparasse de mes camarades qui préférèrent rester en Amérique où ils sont probablement encore.

Je quittai St-Thomas le 19 janvier, à 4 heures du soir, sur le navire en partance pour le Havre, muni de faux papiers dont j’étais possesseur.

J’arrivais enfin au Havre, le 2 février 96, à deux heures de l’après-midi.

Le lendemain, je débarquais à Paris.

Je suis arrivé à la fin dé mon récit. Depuis près de deux ans, je suis en liberté.

Et toujours ma pensée se reporte anxieux vers mes camarades d’évasion et du bagne.

Que sont-ils devenus ? Vivent-ils encore ? Sont-ils tombés sous le nerf de bœuf ! Ont-ils été roulés au trou, comme des chiens crevés, sous la botte des Boninis, des corses, gardes-chiourmes, assassins ?

Courage, chers camarades, mon odyssée que vous lirez est là, pour vous prouver que l’énergie surmonte des biens terribles obstacles et que jamais on ne doit désespérer.

Forçats anarchistes, vers qui va toute mon affection, dans quelques années, dans quelques mois, demain, qui sait, la révolution dont nous entendons en ce moment les grondements souterrains, traversera les mers pour secouer vos barreaux, briser vos chaînes, exterminer vos bourreaux et vous rendre à la liberté.

Détenu, j’avais juré de vous aider dans cette œuvre de délivrance, de vous venger, après avoir crié leurs férocités, leurs tortures et fait connaître vos incroyables souffrances.

Me voilà libre!

J’ai rempli la moitié de ma tâche. J’ai écrit, j’ai parlé, j’ai déjà agi aussi.

J’ai voulu crier, à la face de tous, vos colères, vos aspirations, vos espérances, vos motifs de légitime révolte aussi.

J’ai voulu faire comprendre, avant tout, que s’il y avait des résignés dans cette vie infernale qu’est le bagne, la résignation n’était qu’apparente ; que sous le gant de velours parfois se trouve la main de fer qui déchire et qui broyé.

J’ai voulu jeter à la face des gouvernants infâmes et des lugeurs responsables leurs lâchetés. Race de juges; race de bourreaux ! Race de maîtres, race de larcins ! Gouverneurs et gardes-chiourmes!

Et j’ai stigmatisé, le plus brièvement possible, mais avec virulence, la tare pénitentiaire, ce pus entretenu sur le corps social par des sociologues déments et assassins.

J’ci dû un peu tirer le voile trop sentimental dont on se plant à recouvrir les procédés de répression et de soi-disant moralisation et montrer derrière les faces sanguinaires des bourreaux Bonini, Alari, Canavajo, grimaçantes aux crimes odieux, aux tortures les plus abominables. J’ai dû montrer aussi dans toute leur hideur, les corses assassins. Les corses, race de sous-offs et de gardes-chiourmes !

Et j’ai la satisfaction du devoir accompli. C’est si bon de s’expliquer enfin, de se dégonfler publiquement de malheurs publics, de dire ce qu’on a sur le cœur.

Après avoir averti, prévenu, n’est-on pas en droit de sévir aussi, non par système de répression ou de justice, mais par simple satisfaction de vengeance,

La vengeance ! Le seul pouvoir de l’individu qui fut martyrisé ! La joie indiscutable et immarcescible de l’homme qui va froidement à sa destinée.

Camarades, vos souffrances endurées drus vos bagnes ont touché ici les cœurs sensibles. Le récit de vos tourments a trouvé un écho chez tous les hommes libres.

C’est en vain qu’on a essayé, par les récentes fermentations de révolte à la Guyane, de détourner l’attention publique.

Vos Boninis, vos Canavajos, un jour ou l’autre seront châtiés. Et le Montjuich cayennais, la guillotine sèche de Cayenne sera supprimée par la force même des avènements équateurs.

La Révolution qui s’approche et dont on entend les grondements souterrains apporte dans ses flancs la libération du genre humain, prometteuse de la destruction définitive des Bastilles.

Aux anarchistes d’accélérer l’allure déjà torrentueuse des avènements par des coups droits et des accès de révolte légitime.

La société a contracté de grosses dettes envers nous, les parias, les torturés, les martyrisés.

Que chacun se dresse, dans sa dignité d’homme libre, évoluant vers la beauté simple et l’indépendance naturelle.

Que tous les liens soient brisés! Que toutes les dettes soient recouvrées. J’ai déjà, pour mon compte, liquidé une partie de mon crédit révolutionnaire.

Reste la grosse créance à recouvrer.

Me voilà seul avec mes désirs, face à face avec la tâche si douce à accomplir pour un paria comme moi.

Œil pour œil! Dent pour dent!

Il n’est pas de police, pas d’armée, pas de monarque, pas d’empereur, pas de roi, qui puisse arrêter le libre cours de l’immanente justice.

Mort aux bourreaux! Vivent les enfants de Cayenne ! Vive la Liberté!

FIN

 

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