E. Armand, “Le manifeste de la droite anarchiste” (1927)

NOTRE POINT DE VUE

le manifeste de la droite anarchiste

Je ne me serais pas occupé du programme que viennent de publier les éléments de droite du mouvement anarchiste — sous Le titre de « Plateforme d’organisation de l’Union générale des Anarchistes » si ceux qui l’ont rédigé n’avaient pas « vécu et souffert » la tragédie de la révolution russe. Je suis, à cet endroit, quelque peu de l’opinion de Pascal: je crois volontiers les témoins qu’on égorge, je veux dire que je considère toujours avec attention les dits et gestes de quiconque a payé de sa personne. Peu m’importe que me lisent où m’entendent des hommes qui déclarent d’avance qu’ils négligeront les attaques de ceux qu’ils ne considèrent que comme des « soi-disant » anarchistes qu’ils traitent d’anarchistes chaotiques. Je suis persuadé que la façon dont nous essayons ici de résoudre certains problèmes pratiques de l’anarchisme éclairera plus tard la solution définitive de ces questions dont le rôle, dans un milieu où l’on se préoccupe d’abord de se vendre mutuellement heureux, est autrement important qu’on se l’imagine.

Si je situe à droite la fraction qui propose ce programme, c’est parce que dans le processus de l’évolution historique ce sont toujours les conservateurs et les réactionnaires qui ont recours à l’union, à la centralisation, à l’unification, au front unique, etc. Le concept d’unification est en soi une idée statique : il implique que, pour ne pas détruire l’unité, certains devront imposer un arrêt à la marche de leurs revendications, au développement de leurs expériences, alors qu’ils ne l’auvaient pas fait si l’état d’unité n’avait pas existé. Ce n’est pas en singeant les méthodes archistes qu’on viendra à bout de l’archisme, on le renouvellera tout simplement, mais en changeant l’étiquette ; c’est en portant la désagrégation dans le camp archiste qu’on obtiendra que l’archisme cesse d’être redoutable. Et c’est là la tache de l’anarchisme.

Qu’on remarque bien qu’en m’occupant de la « Plateforme d’organisation de Union générale des Anarchistes » je n’entends pas faire de, société-futurisme. Je trouve aussi enfantin de s’entendre ou de se disputer sur une formule de société. future que sur la définition des béatitudes qui seront le partage des élus du Paradis chrétien ou musulman.

Et qu’il soit bien compris que je n’ai aucun objection à la pratique du communisme anarchiste PAR LES COMMUNISTES ANARCHISTES, fût-ce la pratique de la mise et prise au tas. Le communisme est une conception parfaitement acceptable et défendable, à condition qu’il soit absolument VOLONTAIRE et NON OBLIGATOIRE à un degré quelconque.

Il convient ainsi de ne plus jongler avec les mots, Si le communisme est volontaire — et le communisme anarchiste me peut pas être autre —i s’ensuit qu’il peut coexister A COTE des communistes, des non communistes, aussi librement associés entre eux que les communistes, par exemple. Si la société est « libre », cela implique que personne n’y est forcé de faire ce qui ne lui convient pas ou de faire autrement qu’il lui convient ; sinon la société n’est pas « libre ».

Et il va sans dire que j’entends par « société libre », une société où on ignore tout autant l’autorité de l’unité humaine sur autrui où le milieu, que celle du milieu sur l’unité humaine ; l’autorité et son corollaire l’exploitation dans tous les domaines ; intellectuel comme économique, éthique comme récréatif, et ainsi de suite.

Je n’ai donc rien à objecter contre les détails du programme des éléments de droite de l’anarchisme, Le fonctionnement interne de l’« Union générale » ne m’intéresse pas. Je ne me sens pas compétent pour apprécier les différends qui pourraient s’élever entre la majorité et la minorité de ceux qui la composent. Je me souviens d’une œuvre éclectique d’éditions anarchistes qui avait chargé un communiste de la lecture des œuvres qu’on lui proposait de lier, individualistes et son individualistes, alors que son préposé à la lecture aurait dû être tout simplement un ennemi de l’autorité. Je ne veux pas sombrer dans ce travers où un semblable.

C’est donc par rapport aux anarchistes qui n’en font pas partie, tant individualistes que communistes, qui n’éprouvent aucun désir de se rallier à sa méthode, à son organisation, que la « Plateforme » de la droite anarchiste me porte à réfléchir.

Les éléments qui la constituent veulent, disent-ils, faire « la révolution sociale » pour instaurer « la société libre ».

J’appelle, au sens anarchiste, « révolution sociale » la tentative de transformation du milieu archiste actuel en un milieu où pourront se réaliser ou tout au moins s’expérimenter toutes les formes de vie anarchiste, tant économiques qu’éthiques, ou récréatives, etc., — pour parler un langage scientifique : tous les déterminismes anarchistes, individuels ou collectifs, sans se contrarier ni s’entraver en leurs développements respectifs.

Une révolution en vue de faire triompher une conception unilatérale de l’anarchisme ne comporte rien de SOCIAL en soi, au sens anarchiste du mot. C’est une révolution partielle, tronquée, restreinte, mais non sociale.

Etant donné leur conception limitée d’une révolution sociale, les composants de l’Union générale ne peuvent légitimement s’attendre à ce que TOUS les anarchistes révolutionnaires se rallient à eux, tout au moins sans des garanties nette ment spécifiées auxquelles il n’est fait aucune allusion dans cette Plateforme.

Que les anarchistes de L’« Union’ générale » aient une armée destinée à défendre les « conquêtes » de là Révolution, qu’ils agissent d’après un système bien déterminé pour assurer la répartition de la production entre leurs adhérents, fort bien ! Nous voudrions savoir si dans leur esprit ils ont condamné à « mourir de faim » les antiautoritaires, les antiétatistes, les antigouvernementaux, isolés vu associés, individualistes ou communistes, qui veulent exister ou se développer « en dehors » de cette Union où de ses succursales et se passer de son intermédiaire pour communiquer entre eux ou entretenir des rapports de toute nature ? Est-il où non dans l’intention de l « Union générale des Anarchistes » d’accaparer TOUS les moyens de production où de communication ? Si oui, de quelles ressources jouiront les anarchistes qui s’en tiendront à l’écart ?

La « société libre », pour lès anarchistes que nous sommes, c’est celle où nous pourrons cultiver ou fabriquer, adopter tel moyen d’échange ou de communication, exposer et répandre notre pensée là et comme il nous convient, jouir de la vie comme il nous plaît en un mot ; sans nous imposer, c’est entendu, mais sans faire partie d’associations dont le fonctionnement n’est pas de notre goût ; sans rendre compte de nos faits et gestes, sans passer par l’intermédiaire d’un groupe si cela ne nous agrée point, quand bien même il réunirait des millions de constituants.

Si un individu ou un groupe ou une classe un une caste accapare à son usage exclusif TOUS les moyens de production ou de communication, il ne peut plus être question de « société libre ». Une « société libre » est une société où le plus solitaire des humains ne saurait périr que par sa faute, puisqu’à tout moment de sa vie il se trouve nanti du moyen de production nécessaire (ou de son titre représentatif) pour lui assurer l’existence sans dépendre d’autrui.

Il n’y a rien dans cette « plateforme » qui garantisse aux unités ou collectivités anarchistes non adhérentes à l’ « Union générale » qu’elles pourront vivre à part, selon leur déterminisme et leur rythme particuliers, c’est-à-dire sans qu’elles soient jamais contraintes d’avoir recours aux offices de ladite Union.

Où est la différence avec la société actuelle, la « société esclave », où, par suite de l’accaparement financier, capitaliste, étatiste, on ne peut, sous peine de mourir de faim ou d’aller pourrir en prison, ni s’isoler ni s’associer sans se conformer au statut social ?

A cause de son imprécision, cette Plateforme nous permet de mettre le doigt sur le défaut de l’armature communiste. J’avais appelé cela, autrefois, « l’immoralité du communisme ».

A parcourir ce programme, on en déduit à première vue que les communistes de l’ « Union générale » accepteraient fort bien de voir contribuer à leur consommation des producteurs hostiles à leurs conceptions ou ne se sentant à leur égard aucune affinité. Ainsi, voici des camarades qui s’insurgent contre les parasites et semblent trouver tout naturel que, pour contribuer à leurs besoins, travaillent des êtres qui les haïssent, les exècrent, et ne subissent leur fréquentation que parce qu’ils ne peuvent faire autrement !

Les camarades de l’Union générale ne font pas plus preuve de dignité, sous ce rapport (il faut bien le reconnaitre) que les capitalistes ou les négriers, auxquels il importe peu que leurs salariés ou leurs esclaves les détestent.

J’entendais un jour un communiste anarchiste trouver fout naturel que le partisan de la procréation volontaire, à la progéniture rationnellement restreinte, contribuât sans murmurer à l’entretien de l’engrosseur ou de la pondeuse et de leur nombreuse famille.

J’appelle cela non plus manque de dignité, mais exploitation.

Que ceux qui se rallient à la formule « à chacun selon ses besoins » s’associent entre eux, rien de plus juste. Je suis le premier à m’insurger quand on les entrave. Mais qu’ils acceptent comme tout naturel que participent à leur entretien ceux qui préfèrent la formule « à chacun selon son effort, son utilité ou sa valeur individuelle », c’est plus que surprenant de la part de camarades qui combattent avec tant d’âpreté ce qu’ils appellent le « maguereautage ». Que faut-il en conclure quand ne se contentant plus de considérer comme tout naturel de se faire assister par leurs adversaires idéologiques, ils le rendent OBLIGATOIRE ?

C’est cette absence de dignité personnelle qui replace le communisme dans sa situation de forme entomologique de société, qui a pu constituer une étape inévitable et inéluctable du développement du monde, au moment où abeilles, fourmis et termites représentaient le moment supérieur de l’évolution des êtres organisés. Et encore l’abeille indépendante butine-t-elle solitaire et vit-elle hors la ruche sans pâtir.

Donc, on peut se demander si ce n’est pas faire fausse route que de présenter le communisme sociétaire comme le terme supérieur de l’évolution sociale des vertébrés de l’espèce HOMO ? Ni l’ENTR’AIDE, ni l’ETHIQUE de Kropotkine ne m’ont convaincu, je l’avoue, parce que derrière l’observateur et le synthétiste pour lequel veut se donner Kropotkine, On sent une préoccupation doctrinale trop. évidente. Dans l’intellect des Bakounine (c’est peut-être le plus affranchi de toute l’école communiste), des Kropotkine, des Tolstoï planent des entités qui ne les rendent que médiocrement aptes à frayer la voie à une « société libre » — car, comment une société peut-elle être « libre », lorsque ses fondateurs ou ses constituants croient encore à des « fantômes ».

L’ « Union générale des Anarchistes » ne veut pas que ceux qui ne travaillent pas ne mangent pas. Elle obligera donc les fainéants à travailler dans sa « société libre », mais ne nous dit pas ce qu’elle fera des « objecteurs de conscience » économiques, qui ne sont pas des paresseux, eux. Quoiqu’il en soit, la formule communiste se transforme : Elle n’est plus « De chacun selon ses forces ou ses capacités, à chacun selon ses besoins », elle nécessite une addition : « Mais nul n’a droit de consommer, même s’il n’est pas communiste, à moins d’avoir accompli un certain effort, que le fonctionnement du milieu lui agrée ou mon ». Voilà ce qu’il fallait déclarer franchement.

Nous croyons que la solution unilatérale que préconisent les éléments de droite du mouvement anarchiste est inapte à susciter l’avènement d’une « société libre », Nous pensons que c’est une erreur de croire « la société libre » fonction uniquement d’une révolution violente, même appuyée par une armée. L’avènement de la société libre est la conséquence de la décomposition graduelle, de la désagrégation raisonnée de « la société esclave », autoritaire et unitaire, décomposition et désagrégation amenées par la diffusion publique ou occulte de la tournure d’esprit anarchiste au sein du milieu social, propagande étayée par les exemples de vie et de réalisation anarchistes, individuels ou à plusieurs. C’est sur les ruines et les décombres de la « société esclave » que s’élève la « société libre » non point uniformique mais polymorphique, qui se déroule sans que nul de ceux qui la constituent n’aperçoive un point d’arrivée, un buttoir à ses expériences. Tous y ont droit à l’EGALE LIBERTÉ d’y vivre, isolément ou groupés en des milliers d’associations, la vie à laquelle ils se sentent déterminés. Femmes, hommes, enfants ; jeunes et vieux ; individualistes et communistes ; manuels et intellectuels ; rien ne saurait les empêcher de jouir de la vie comme bon leur semble. Mais tous ont pour devoir de ne rien faire ou accomplir qui puisse entraver chez autrui le libre cours de son déterminisme. Cette conception intègre le communisme anarchiste comme l’entendent les rédacteurs de la Plateforme, mais elle intègre aussi toutes les autres formes de l’anarchisme. Et non seulement cela, mais toutes les formes de sociétés ou d’associations qui acceptent de ne point intervenir dans le fonctionnement ou les affaires de ceux qui évoluent en dehors d’elles. Et c’est cela la « société libre ». — E. ARMAND.

 

E. Armand, “Notre Point de Vue: Le manifeste de la droite anarchiste,” L’en dehors 6 no. 99 (début Janvier 1927): 5.

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