E. Armand, “L’Individualisme de la Joie / The Individualism of Joy” (1924)

L’Individualisme de la Joie

Il vient de m’échoir une aventure douloureuse à laquelle je dois d’avoir gagné quelques rides de plus. Ce n’est pas la première fois de ma vie qu’il m’arrive de laisser de ma « chair aux ronces des buissons », selon l’expression consacrée. Mais cette fois-ci, j’ai senti que j’avais risqué d’y laisser plus que de ma laine ou de mon sang : j’ai risqué d’y laisser de mon amour pour la joie de vivre. Et c’est grave. C’est ce qui peut nous arriver de pire, à vous et à moi, de n’éprouver plus d’amour pour la joie de vivre. Peu importe de perdre notre réputation où notre argent, ou l’estime de notre entourage, ou au pis aller notre liberté (et c’est pourtant quelque chose d’épouvantable). Mais il n’y a pas de perte qui se puisse comparer à celle de l’amour de la joie de vivre.

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Notre individualisme, à nous, n’est pas un individualisme de cimetière, un individualisme de tristesse et d’ombre, un individualisme de douleur et de souffrance. Notre individualisme est créateur de joie — en nous et hors nous. Nous voulons trouver de la joie partout où faire se peut — c’est à dire en rapport avec notre puissance de chercheurs, de découvreurs, de réalisateur ; nous voulons en créer partout où il nous est possible — c’est à dire partout où nous trouvons l’absence de préjugés et de conventions, de « bien ».et de « mal ». Nous évoluons sous le signe de la joie de vivre, nous autres. Et c’est à cela que nous reconnaissons que nous nous portons bien intérieurement : quand nous voulons donner et recevoir de la joie et de la jouissance, fuir pour nous-mêmes et épargner à ceux qui nous le rendent les larmes et la souffrance.

Notre santé intérieure se mesure à ceci : que nous ne sommes pas encore blasés des expériences de la vie, que nous sommes individuellement et toujours disposés à tenter une expérience neuve; à en recommencer une qui n’a pas réussi qui ne nous à pas fourni tout le plaisir que nous en escomptions; qu’il y a en nous de l’amour, infiniment d’amour pour la joie, pour l’allégresse de vivre. Quand ce n’est pas le printemps qui chante en notre for intime; quant au fond, tout au fond de notre être intérieur, il n’y a ni fleurs, ni fruits, ni aspirations voluptueuses, cela va mal et il est temps de songer, j’en ai peur, à l’embarquement pour l’obscure contrée dont nul n’est jamais revenu.

Oui, notre individualisme est basé sur l’amour de la joie de vivre — la joie de vivre hors la loi et hors la morale, hors la tradition et la servitude des préjugés sociaux ou civiques. Ce n’est pas une question d’années en plus où en moins. Comme ceux de l’Olympe, nos « dieux » sont éternellement beaux et jeunes éternellement. N’importe que notre automne touche à sa fin et que nous ignorions si demain, nous verrons se lever l’aube pour la dernière fois : l’essentiel est qu’aujourd’hui encore, nous nous sentions aptes à la joie de vivre:

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Il y a des jeunes gens qui se disent individualistes, mais leur individualisme ne nous attire pas, certes. Il est mesquin, racorni, timoré, incapable d’envisager l’expérience pour l’expérience ; pessimiste, pédantesque à force d’être documentaire et documenté ; brumeux, neurasthénique, incolore et sans chaleur; il n’a même pas la force qu’il faut, une fois engagé « sur le mauvais chemin » pour aller jusqu’au bout. Ah! le vilain individualisme ; le terne, gris et morose individualisme! Qu’ils le gardent pour eux, il ne nous fait pas envie.

Il y a l’individualisme de ceux qui veulent se créer de la joie en dominant, en administrant, en exploitant leurs semblables, en s’aidant de leur puissance sociale — gouvernementale, monétaire, monopolisatrice. C’est l’individualisme des bourgeois. Il n’a rien de commun avec le nôtre.

Il y a l’individualisme des haut perchés qui veulent écraser ceux avec qui ils viennent en relations, sous le poids de leur supériorité morale, de leur culture intellectuelle; l’individualisme des « durs » (pour les autres bien entendu), des insensibles ; des vaniteux qui ne s’abaissent pas à ramasser les « cailloux dorés » ; de ceux qui ne pleurent pas et qui planent dans le septième ciel de l’au delà des forces humaines. J’ai crainte que ce soit tout simplement l’individualisme des fats et des prétentieux, des anges qu’on finit quelque jour par rencontrer barbottant dans la mare de la médiocrité uniforme, l’individualisme des herons qui finissent par se contenter d’un limaçon pour calmer leur ambition. Cet individualisme-là ne nous intéresse pas non plus.

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Nous voulons nous autres, un individualisme qui rayonne de la joie et de la bienveillance, comme un foyer de la chaleur. Nous voulons un individualisme ensoleillé, même au cœur de l’hiver. Un individualisme de bacchante échevelée et en délire, qui s’étende et s’épande et déborde, sans prêtres et sans maitres, sans frontières et sans rivages. Qui ne veut pas souffrir ni porter de fardeaux, mais qui ne veut pas faire souffrir ni infliger de charges à autrui. Un individualisme qui ne se sent pas humilié quand il est appelé à guérir les blessures qu’il peut étourdiment avoir causées en route. Ah le riche, le bel individualisme que voilà !

Qu’est-ce donc que l’individualisme des « faiseurs de souffrance », de ceux qui font faux bond aux espoirs qu’ils-ont suscités (je ne parle pas de ceux chez qui causer de la souffrance et s’en réjouir est une obsession maladive, un état pathologique), sinon une pitoyable doctrine à l’usage de pauvres êtres hésitent et vacillent, qui redoutent de se donner, tant leur santé intérieure laisse à désirer? Ils sont ceux qu’une désillusion laisse désarçonnés et neuf fois sur dix cette désillusion n’existe qu’en leur imagination débile; ils sont ceux qui « reprennent » ce qu’ils donnent; ceux qui voudraient le fleuve sans méandres, la montagne sans escarpements, le glacier sans crevasses, l’océan sans tempêtes, les rêves sans réveils. Leur individualisme refuse la bataille à cause de la victoire douteuse. Ah le piètre individualisme !

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Je vous assure, compagnons, que pour vivre notre Individualisme qui veut rayonner et créer l’amour de Ia joie de vivre, il faut être fort intérieurement, véritablement fort; il faut jouir d’une bonne santé, d’une riche, d’une robuste constitution interne. Tout le monde n’est pas apte à assouvir les appétits de la sensibilité de ceux en qui on l’a déclenchée. Je vous répète qu’il faut pour cela se bien porter au dedans de soi. Et cette santé-là ne dépend pas d’un régime thérapeutique, n’est pas œuvre d’imagination, ne s’acquiert pas dans les manuels. Pour la posséder il faut avoir été forgé et reforgé sur l’enclume de la variété et de la diversité des expériences de l’existence; avoir été trempé et retrempé dans le torrent des actions et réactions de l’enthousiasme pour la vie. Il faut avoir aimé la joie de vivre jusqu’à préférer disparaître plutôt qu’y renoncer.

Prenons garde de ne pas perdre l’amour de la joie de vivre. Ce serait un signe de déchéance, de, sénilité irrémédiable, même si nous n’avions pas vingt ans.

E. Armand.

The Individualism of Joy

A painful misadventure had just befallen me, to which I owe the addition of some new wrinkles. It was not the first time in my life that I have, as the saying goes, “left some flesh among the brambles.” But this time, I felt that I risked leaving more than my fleece or my blood: I risked leaving my love for the joy of living. And that is serious. It is the worst that can happen to us, to you or to me, to no longer feel love for the joy of living. It matters little if we lose our reputation or our money, or the esteem of those around us, or, in the worst case, our liberty (and that is still a terrible thing.) But there is no loss that can compare to those of the love of the joy of living.

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Our individualism is not an individualism of the cemetery, an individualism of sadness and shadow, an individualism of pain and suffering. Our individualism creates joy — within us and beyond us. We want to find joy wherever possible. In relation to our power as seekers, discoverers and achievers, we want to create it wherever possible — that is, wherever we find the absence of prejudices and conventions, of “good” and “evil.” We others, we evolve under the sign of the joy of living. And it is in this way that we recognize that we are doing well internally: when we want to give and receive joy and enjoyment, to flee for our own sake and to spare those who give us tears and suffering in return.

Our inner health is measured by this: that we are not yet bored with the experiences of life; that we are individually and always ready to try a new experience, to start again one that did not succeed or did not give us all the pleasure that we expected; that there is love within us, infinite love for joy, for the joy of living. When it’s not the spring that sings in our innermost depths—as at the heart, at the very heart of our internal being, there are neither flowers, nor fruits, nor voluptuous aspirations—things are going badly and it is time to think, I am afraid, of embarking for the shadowy country from which no one has ever returned.

Yes, our individualism is based on the love of the joy of living — the joy of living outside the law and beyond morals, outside of tradition and slavery to social or civic prejudices. It is not a question of greater or lesser years. Like those of Olympus, our “gods” are eternally beautiful and eternally young. It doesn’t matter that our fall is coming to an end and that we don’t know if tomorrow we will see dawn rise for the last time : what is essential is that again today, we feel ourselves capable of the joy of living.

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There are young people who call themselves individualists, but their individualism certainly does not appeal to us. It is petty, shriveled, timid, incapable of considering experience for its own sake; pessimistic, pedantic by dint of being documentary and documented; hazy, neurasthenic, colorless and without heat; it does not even have the strength it needs, once it has entered “on the wrong path,” to follow it to its end. Ah! A dreadful individualism; a dull, gray and morose individualism! Let them keep it to themselves; we won’t begrudge it.

There is the individualism of those who want to create joy for themselves by dominating, managing and exploiting their fellows, by using their social power — governmental, monetary, monopolizing power. It is the individualism of the bourgeoisie. It has nothing in common with ours.

There is the individualism of the high-perched who want to crush those with whom they come into contact—under the weight of their moral superiority, of their intellectual culture; the individualism of the “hard” (for others of course), of the insensitive—conceited people who do not stoop to picking up “golden pebbles;” the individualism of those who shed no tears and who hover in the seventh heaven beyond the reach of human forces. I fear that it is quite simply the individualism of the smug and the pretentious, of the angels that, in the end, you will encounter one day splashing about in the pool of uniform mediocrity, the individualism of herons who wind up being satisfied with a snail to soothe their ambition. This individualism does not interest us either.

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We want, on the contrary, an individualism that radiates joy and benevolence, like a warm hearth. We want a sunlit individualism, even in the dead of winter. An individualism for disheveled and delirious Bacchantes, which expands and spreads and overflows, without priests and without masters, without borders and without shores. An individual that does not want to suffer or carry burdens, but does not want to make others suffer or to inflict burdens. An individualism that does not feel humiliated when called upon to heal the wounds it may have thoughtlessly caused along the way. Ah! What a rich, what a beautiful individualism that is!

What then is the individualism of the “makers of suffering,” of those who leave in the lurch the very hopes they have aroused (I am not talking about those for whom causing suffering and rejoicing in it is a morbid obsession, a pathological state), if not a pitiful doctrine for the use of poor people who hesitate and vacillate, who dread giving of themselves, so poor is their inner health? They are the ones that disillusionment leaves confused and nine times out of ten this disillusion exists only in their feeble imagination; they are the ones who “take back” what they give; those who would like the river without meanders, the mountain without cliffs, the glacier without crevasses, the ocean without storms, and dreams without awakenings. Their individualism refuses battle because victory appears doubtful. Ah! Paltry individualism!

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I assure you, compagnons, that in order to live our Individualism, which wants to radiate and create the love of the joy of living, it is necessary to be strong, truly strong within; you must enjoy good health and a rich, robust internal constitution. Not everyone is able to satisfy the appetites of the sensibility of those in whom it has been set to work. I repeat: all must be well within yourself. And this health does not depend on a therapeutic regimen, is not a work of the imagination, and cannot be learned in textbooks. To possess it you must have been forged and reforged on the anvil of variety and diversity in life experiences; you must have been soaked and re-soaked in the torrent of actions and reactions of enthusiasm for life. You have to have loved the joy of living to the point of preferring to perish rather than renounce it.

Let us be careful not to lose the love of the joy of living. It would be a sign of decay, of irreversible senility, even if we were not yet twenty years old.

E. Armand.

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