E. Armand, “En marge du vice et de la vertu” (1937)

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TABLE DES MATIERES

  • Qui est E. Armand ?
  • La Liberté triomphera — Le Libertaire 2e série, 5 no. 267 (17 Décembre 1923): 1.
  • Vivre sa Vie —  Le Libertaire 3e série, 29 no. 14 (31 Décembre 1923): 1-2.
  • À vous les Humbles — Par-delà la Mêlée 1 no. 24 (mi Février 1917): 1.
  • Les en dedans — L’En dehors 2 no. 8 (mi-Mars 1923): 1.
  • Lendemain de vote — L’En dehors 3 no. 35 (15 Mai 1924): 1.
  • La Bête de Proie — L’En dehors 4 no. 57 (19 Avril 1925): 1. [signed Me. Grosjean; also published in L’Anarchie, signed Hermann Sterne]
  • Le Macabrisme — L’En dehors 1 no. 3 (début Décembre 1922): 1.
  • Voici Noël — L’En dehors 1 no. 4 (fin Décembre 1922): 1.
  • De la Malfaisance de l’Homme — L’En dehors 7 no. 136 (mi-Juin 1928): 1.
  • Mille Chevaux à mon Char — L’En dehors 4 no. 71/72 (10 Décembre 1925): 1.
  • Eloge de l’Egoïsme — La Voix libertaire 5 no. 234 (26 Août 1933): 1-2.
  • Je ne suis pas Blasé — Le Libertaire 3e série, 30 no. 207 (12 Juillet 1924): 2.
  • Les Em…mielleurs — La Voix libertaire 4 no. 181 (13 Août 1932): 1.
  • Le Transgresseur est-il un Facteur d’Evolutions ? — L’Insurgé 2 no. 61 (July 10, 1926): 2.
  • Mon Ami Pamphile — L’en dehors 266
  • L’Individualisme de la Joie — L’En dehors 3 no. 32 (31 Mars 1924): 1.
  • Ni trop jeune, ni trop vieux — L’En dehors 5 no. 77/78 (fin Avril 1926): 1.
  • Ceux qui en vivent — “Ceux qui vivent de la propagande,” L’Anarchie 2 no. 76 (20 septembre 1906): 1; reprinted in l’en dehors 210-211, signed “Un qui n’en vit pas”
  • Histoire invraisemblable — l’en dehors 260-261
  • Une Brute — L’Anarchie 8 no. 367 (25 avril 1912): 2-3.
  • Le Sentiment triomphe — La Voix libertaire 5 no. 225 (17 Juin 1933): 1.
  • Variations sur la « Camaraderie Amoureuse » — L’En dehors 6 no. 100 (fin Janvier 1927): 3.
  • Au Sortir du Bois — L’Anarchie 8 no. 386 (5 septembre 1912): 2.
  • Réponse à une Enquête sur la Sensualité créatrice
  • Retour au Spirituel — l’en dehors 271
  • Poème érotique — L’En dehors 2 no. 21 (mi-Octobre 1923): 3.
  • Lueurs sur le Sentier — “Points de repère,” l’en dehors 91-92 / “Notre point de vue,” l’en dehors 262 / “Notre point de vue,” l’en dehors 270
  • 28. « Notre » Civilisation — “La civilisation individualiste anarchiste,” L’En dehors 7 no. 128-129 (mi-Février 1927): 1.
  • 29. Du Haut de ma Tour d’Ivoire — La Voix libertaire 6 no. 258 (3 Mars 1934): 1.
  • Tandis que tombent les Feuilles — L’Anarchie 8 no. 389 (26 septembre 1912): 3.
  • À l’Individu selon son Effort — L’En dehors 4 no. 67/68 (15 Octobre 1925): 1.
  • Le premier Rayon de Soleil — L’En dehors 5 no. 76 (début Avril 1926): 2.
  • L’ère du Masochisme — l’en dehors 258-259
  • L’Amitié — La Voix libertaire 4 no. 158 (5 Mars 1932): 3.
  • En Route, Pionniers et Précurseurs ! — L’En dehors 7 no. 128-129 (mi-Février 1927): 4.
  • L’Œuvre d’E. Armand

Achevé d’imprimer le 27 novembre 1937.


ORIGINAL

TRANSLATION

La liberté triomphera

Il n’y a plus de feuilles aux arbres. Les derniers ouragans ont enlevé les dernières qui résistaient encore. Il fait froid. Plus de lueurs sur le bord des routes. Un brouillard dense et morne grisaille hommes et choses- On dirait que va sonner la dernière heure du monde, tant les contours des objets apparaissent flous, imprécis.

Plus d épis dans les champs. Le vent souille sur des plaines désolées. Là où cet été s’élevaient toutes sortes de graminées destinées à la nourriture des êtres vivants, ce n’est plus que le désert. Les sentiers des forêts sont jonchés de cadavres de petits oiseaux aux couleurs ternies, victimes de la faim et du froid.

Plus de mésanges, plus de pinsons, plus de rossignols faisant retentir l’air de leurs accents amoureux. C’est à peine si dans la nuit épaissie par le brouillard on entend lugubrement ululer les chouettes. Mon âme est triste, indéfinissablement. On dirait que d’elle aussi la vie s’est retirée. L’ambiance où elle aimait à se retremper n’est plus ; celle qui l’a remplacée engendre la tristesse et le dégoût de l’existence.

Mais est-il vrai que ce soit la mort ? Tout à l’heure, j’ai vu se profiler sur un guéret une silhouette, une silhouette qui, tout là-bas, s’est courbée- Non, ce n’est pas la mort véritable. C’est simplement une éclipse de la vie apparente. Au sein du sol gelé, durci il y a des semences enterrées, des semences soumises à l’influence des agents chimiques, telluriques. Les plaines ne seront pas toujours aussi sinistres d’aspect, les arbres ne se détacheront pas toujours à l’horizon comme des squelettes au travers desquels le vent hurle lamentablement, les oiseaux qui ont survécu à la misère hivernale ne resteront pas toujours engourdis. Douze à quatorze semaines encore et les blés qui pointent timidement croîtront avec vigueur ! Trois mois, trois mois et demi encore et ce sera le soleil de mars, le printemps. l’éclat et l’élan de la vie.

Les partis de réaction sont au pinacle, les idées de domination ont la suprématie. Le traditionaliste règne. Les tueurs de profession, les dictateurs sociaux, les puissances ploutocratiques orientent l’économie mondiale- Les masses sont veules et les individus indifférents. Ceux-ci et celles-là sont de l’opinion de qui s’est emparé du pouvoir. Sylla aujourd’hui, Marins demain. Ou vice-versa. La quintessence du savoir humain est employée à préparer des hécatombes de peuples. Les dirigeants sont à la recherche du procédé qui tuera, anéantira avec le plus de promptitude, de sûreté, de cruauté lors du prochain conflit qui jettera les uns sur les autres les troupeaux humains. Et les troupeaux humains contemplent, abêtis, béatement, le sort qui les attend. Les jeunes gens eux-mêmes, que j’ai connus studieux jadis, ne songent plus qu’à s’entraîner en vue des tueries guerrières. Mon esprit est triste. Dans l’ambiance inculte et intellectuelle, il ne trouve plus de quoi se satisfaire, s’apaiser.

Mais là aussi, est-ce bien la mort ? Hier j’ai rendu visite à un jeune homme, que j’ai trouvé méditant, le front penché sur un livre. Dans la rue où il demeure — vers Montparnasse — ce 11e sont que bars illuminés à porno et cinémas aux annonces alléchantes. Où il perche, au sixième — un peu plus près des étoiles — silence. Tandis que les autres, en bas, s’amusent ; lui, là-haut, il lit. Sa lecture avait pour objet de se documenter sur je ne sais plus quel sujet qu’il doit développer en réunion publique ou entre camarades, je ne sais plus bien.

J’ai repris courage. Sous le sol que piétine la botte des tanneurs de sabres civils ou militaires, lie semence de libération germe. Ne désespérez pas, semeurs d’idées généreuses, votre échec n’est qu’apparent. Les petites graines que vous avez éparpillées, un peu au hasard du geste, vont mûrir dans les cerveaux. Quelque temps encore et le soleil se lèvera, l’ardent soleil de la liberté qui dissipera la brume de l’oppression- Je vois le printemps, le doux, le radieux printemps de l’émancipation individuelle et collective sourdre, poindre dans les urnes. Les dictatures, les autorités, les contraintes, les convenions, les préjugés, la politique mollissent, cèdent, fondent comme neige, comme cire au soleil du Midi.

Tout cela n’est que du transitoire, du passager. Ayez foi. C’est la liberté qui triomphera en dernier ressort Et ma prophétie est vraie. Car la liberté est une avec la vie.

E. ARMAND.

Liberty Will Triumph

There are no more leaves on the trees. The most recent storms have carried off the last that still resisted. It is cold. No more flowers on the edges of the roads. A dense, gloomy fog paints men and things gray. The outlines of objects seem so vague and unfocused, one might say that the world’s last hour was about to sound.

No more grain in the fields. The wind whispers over desolate plains. Where, this summer, all sorts of grass was raised to nourish living beings, there is nothing but a desert. The forest paths are littered with the bodies of little birds, in faded colors, victims of hunger and cold.

No more chickadees, no more chaffinches, no more nightingales making the air ring with their romantic accents. In the fogbound night one scarcely hears the owls hoot mournfully. My soul is sad, indefinably. It seems that life has also withdrawn from it. The atmosphere in which it loved to reimmerse itself is no more; that which has replaced it inspires sadness and disgust with existence.

But is it true that it is death? Just now, I saw a silhouette looming over the fallow ground, a bent silhouette, off in the distance. No, this is not real death. It’s just an eclipse of visible life. In the frozen, hardened soil, there are seeds, buried, seeds subjected to the influence of chemical and telluric agents. The plains will not always appear so sinister, the trees will not always stand out on the horizon like skeletons through which the wind howls miserably, the birds which have survived the wintry misery will not always remain numb. Twelve or fourteen weeks more and the wheat that timidly rears its head will grow vigorously! Three months, three and a half months more and it will be the March sun, spring, the radiance and the impetus of life.

The reactionary parties are at the pinnacle, the ideas of domination have supremacy. Traditionalism reigns. The professional killer, the social dictators, the plutocratic powers guide the global economy. The masses are spineless and individuals indifferent. Both are of the opinion of those who have seized power. Sylla today, Marius tomorrow. Or vice-versa. The quintessence of human knowledge is emploed to prepare the slaughter of nations. The leaders seek processes that will kill, annihilate with more speed, certainty and cruelty during the next conflict that will hurl the human herds upon one another. And those human herds contemplate, stupidly, blissfully, the fate that awaits them. Young people themselves, whom I have found studious in the past, no longer dream of anything but training themselves for wartime slaughter. My spirit is sad. In the uncultured and unintellectual atmosphere, it finds nothing more with which to satisfy or appease itself.

But here too, is this really death? Yesterday I paid a visit to a young man, whom I found meditating, his brow leaning against a book. In the street where he lives — towards Montparnasse — there are only bars llit up like daylight and cinemas with tantalizing advertisements. Where he is perched, on the sixth floor — a bit closer to the stars — silence. While the other, below, amuse themselves, he reads up above. His reading has the aim of gathering material on I know not what subject that he must elaborate in public meetings or among camarades—I don’t know more.

I regained courage. Under the soil trampled by the boots of those who drag around sabers, civilian or military, a seed of liberation germinates. Do not despair, sowers of generous ideas, your failing is only apparent. The llittle grains that you have scattered, a bit randomly, will mature in brains. A bit more time and the sun will rise, the intense son of liberty that will dissipate the haze of oppression. I see the spring, the gentle, radiant spring of individual and collective emancipation sprouting, dawning in souls. The dictatorships, the authorities, the constraints, the conventions, the prejudices, the politics, weaken, give way, melt like snow, like wax in the southern sun.

That is all just temporary, passing. Have faith. It is liberty that will triumph in the end. And my prophecy is true. Because liberty is one with life.

Vivre sa vie

— Pourquoi délaisser la grande route pour t’engager sur ce sentier étroit et rocailleux ? Sais-tu jeune fille où il te conduira ? Peut-être est-ce qu’il aboutit à un abîme. Personne ne s’y aventure, même pas les contrebandiers. Reste sur le chemin, le chemin large où tout le monde passe, le chemin bien entretenu régulièrement rechargé, borné kilomètre après kilomètre. Et où il fait si bon marcher.

— Je suis lasse de la route nationale et de la poussière suffocante, des voituriers lents et des piétons affairés. Je suis lasse de la monotonie des grands chemins et des trompes des automobiles, et des arbres alignés comme des grenadiers. Je veux respirer à mon gré, respirer à ma guise, « vivre ma vie ».

— On ne vit jamais sa vie, ma pauvre enfant. C’est une chimère. Les ans t’en corrigeront bien vite. On vit toujours quelque peu pour les autres et les autres vivent toujours un peu pour vous. Celui qui sème n’est pas celui qui boulange. Et le mineur n’est pas celui qui conduit la locomotive. La vie en société est un ensemble de rouages humains très compliqués dont le fonctionnement exige beaucoup de surveillance, réclame des concessions en grand nombre et demande d’infinies attentions. Pense donc, si chacun voulait vivre sa vie, au chaos qui en résulterait. Tel qu’il règne là-bas, sur ce sentier que ne visite nul cantonnier, où les herbes folles croissent enchevêtrées et qui conduit on ne sait où.

— C’est, ô vieillard, cette complication de la vie en société qui m’épouvante. Je suis effrayée par cette obligation de dépendance à l’égard d’autrui que je sens peser sur mon être épris de vivre à sa façon. Et je me sens défaillir à la pensée de vivre la vie des autres. Je veux pouvoir mordre à pleines dents dans le morceau sans discuter d’être traitée de goulue ou de malapprise. Je veux pouvoir me rouler, sur les gazons sans craindre le garde champêtre. Plutôt les racines et les bêtes sauvages, et les ronces du sentier sans issue, que le pain doré et les lambris en compagnie de qui me répugne. Et que m’importe de savoir où je vais ? Je vis pour aujourd’hui et demain m’indiffère.

— Certains, ô jeune fille, ont parlé ton langage, et comme toi, vers l’inconnu ils s’en sont allés. Ils n’en sont point revenus. Plus tard, bien longtemps après, sur les sentiers alors aplanis et les sommets enfin déflorés, on a retrouvé ici et là de petits tas d’ossements : c’était sans doute tout ce qu’il en restait. Ils avaient vécu leur vie, mais à quel prix et pour combien de temps ? Contemple plutôt ces hautes tours d’où s’échappent sans cesse d’épais nuages de fumée, ce sont les cheminées des usines immenses qu’a édifiées le genre humain, c’est là que chaque jour des milliers d’hommes, en des locaux spacieux, ventilés, peints à la chaux, actionnent ces merveilleuses machines qui dispensent à leurs semblables des objets de première nécessité. Et le soir venu, simples, contents de la tâche accomplie, conscients du pair quotidien gagné à la sueur de leur front, c’est en chantant que ces hommes regagnent l’humble demeure où ils retrouveront ceux qu’ils chérissent. Et ce bâtiment rectangulaire, aux grandes salles largement vitrées, c’est l’école, où des maîtres dévoués préparent aux difficultés de la vie sociale les petits êtres qui jusqu’ici n’en ont retiré qu’avantages ; n’entends-tu pas monter les petites voix frêles qui répètent la leçon qu’on leur enjoignit hier d’apprendre par cœur ?…

« Ces sonneries martiales et ces pas cadencés annoncent qu’au tournant de la route va bientôt paraître, drapeau en tête, une troupe de ces jeunes hommes que la patrie consent à entretenir quelque temps pour leur apprendre à la défendre si elle était de nouveau menacée.

« Les hommes évoluent ainsi vers le Progrès, chacun ouvrant dans sa propre sphère, selon ses propres moyens. Sans doute, il y a des tribunaux et des prisons, mais ce sont les mécontents et les indisciplinés qui les rendent nécessaires. Avec ses défauts, l’établissement de cet état de choses a demandé des siècles, peut-être. C’est la civilisation imparfaite mais perfectible, la civilisation dont tu ne pourras t’échapper qu’en rétrogradant — et jusqu’où ?

— Dans nos vastes ateliers, je n’aperçois moi, que des troupeaux d’esclaves exécutant avec monotonie, comme des rites, les mêmes gestes devant les mêmes engins, des esclaves qui ont perdu toute initiative et à qui l’énergie individuelle manquera toujours plus, puisque le risque semble de moins en moins constituer une des conditions de l’existence humaine. Du haut en bas de l’échelle administrative, je vois circuler un mot d’ordre : étouffer l’initiative individuelle.

« J’entends bien, le soir, vos ouvriers qui chantent, mais c’est d’une voix avinée, après avoir fait halte aux cabarets qui remplissent les abords de nos grandes fabriques. Les voix qui montent de vos écoles, ce sont des voix d’enfants mornes et ennuyés qui refoulent mal le besoin de courir, d’escalader les haies et de grimper sur les arbres. Sous l’uniforme de vos soldats j’aperçois des êtres chez lesquels on tente d’annihiler tout sentiment de dignité individuelle. Discipliner la volonté, mater l’énergie, restreindre l’initiative, voilà pourquoi et à quel prix subsiste votre société. Et ceux qui ne veulent pas plier, vous en avez peur, tellement peur, que vous les jetez au fond des cachots. Entre votre civilisé du vingtième siècle, dont la seule préoccupation semble être de s’éviter l’effort nécessaire au maintien de son existence en se reposant sur autrui et l’homme « vêtu de peaux de bêtes », je me demande de quel côté penche la balance ? Celui-ci, ne craignait pas, lui, le risque ; il ne connaissait pas l’usine ni la caserne. Ni l’assommoir, ni la maison de prostitution. Pas plus que la prison ou l’école. Vous avez bien gardé ses préjugés et ses superstitions, en en modifiant l’aspect. Mais vous n’avez plus son énergie, ni son courage, ni sa franchise.

— Je conviens que le tableau de la société actuelle présente quelques ombres. Mais il est des hommes généreux qui cherchent à introduire plus d’équité et de justice dans son fonctionnement. Ils recrutent des partisans ; demain peut-être ils seront le plus grand nombre, l’irrésistible majorité. Ne t’en va pas par les sentiers perdus ; arbore des principes, suis une méthode. Crois-en ma vieille expérience : le succès n’accompagne que ce qu’on accomplit systématiquement. La science te dira qu’il faut régulariser sa vie. En son nom, hygiénistes biologistes, médecins, te fourniront les formules nécessaires à la prolongation et à la félicité de ton existence. Sans principe, sans autorité, sans discipline, sans programme, c’est l’incohérence.

— Je ne veux pas de votre discipline. Et mes expériences, j’entends les faire moi-même. C’est d’elles et non des vôtres que je tirerai ma règle de conduite. Je veux « vivre ma vie ». J’ai horreur des esclaves et des laquais. Je déteste qui domine et qui se laisse dominer, me répugne. Et celui qui consent à courber le dos sous le fouet ne vaut pas mieux qui celui qui le tient. J’aime le risque, moi, l’imprévu , l’incertain. Je veux l’aventure et je fais fi du succès. Je hais votre société de fonctionnaires et d’administrés, de millionnaires et de mendiants. Je ne veux pas m’adapter à vos mœurs hypocrites et à vos coutumes polies. Je veux tenter de vivre mes enthousiasmes sous le plein air de la liberté. Vos rues au cordeau me torturent le regard et vos bâtiments uniformes font bouillir d’impatience le sang de mes veines. J’ignore où je vais. Et cela me suffit. Je vais droit mon chemin, au fil de mes caprices, me transformant sans cesse et point semblable à ce que je serai plus tard. Je vais et ne veux point être tondue sous le ciseau d’un commentateur unique. Je suis amorale. Je vais devant moi, éternellement ardente et passionnée, me donnant au premier venu qui me porte à la peau. Au chemineau en haillons et me refusant au savant morose qui voudrait réglementer la longueur de mes pas. Ou au doctrinaire qui voudrait me débiter en règles ou en formules. Je ne suis pas une intellectuelle, moi ; je suis une femme. Une femme qui vibre aux élans de la nature et aux paroles d’amour. J’ai la haine des entraves et j’aime me promener nue, la chair caressée par les rayons du soleil voluptueux. Et votre société, ô vieillard, peu m’importerait qu’elle se brise en mille morceaux, pourvu que je « vive ma vie ».

— Qui es-tu donc, ô fille attrayante comme le mystère et sauvage comme l’instinct lui-même ?

— Je suis l’anarchie.

E. ARMAND

To Live Her Life

— Why have you abandoned the main road to follow this narrow, rock trail? Do you know, young lady, where it will lead you? Perhaps it will end in a chasm. No one ventures there, not even the smugglers. Remain on the path, the wide path where everyone goes, the well maintained road, regularly repaved and marked out mile after mile. The road where you make such good time.

— I am tired of the highway and the suffocating dust, of the sunday drivers and busy pedestrians. I am tired of the monotony of the highways, of the car-horns and of the trees lined up like grenadiers. I want to breath freely, to breathe as I please, “to live my life.”

— We never live our lives, my poor child. That’s a pipe-dream. The years will set you straight quickly enough. We always live to some degree for others and the others always live to some extent for us. The one who sows is not always the one who bakes. And the miner is not the one who drives the locomotive. Life in society is a very complicated assembly of human cogs, whose functioning demands plenty of oversight, requires large numbers of concessions and calls for endless care. Think, then, of the chaos that would result should each live their own life—a chaos like that which reigns over there, on that path that no road-mender visits, where the weeds grow in tangles and which leads who knows where.

— Old man, it is that complication of life in society that terrifies me. I am frightened by that obligation of dependence with regard to others that I feel weigh on my being, which is enamoured of living its own way. And I feel faint at the thought of living the lives of others. I want to be able to sink my teeth into the morcel without debating whether I will be considered gluttonous or ill-bred. I want to be able to roll around on the lawns without fear of the rural policemen. Better the roots, the wild beast and the brambles of the dead-end path, than fine bread and paneling in the company of those I loathe. And what does it matter if I know where I’m going? I live for today and don’t concern myself with tomorrow.

— There are those, young lady, who have spoken your language and, like you, they have gone toward the unknown. They have not returned. Later, much later, on paths that have been leveled and heights that have finally been deflowered, they have found, here and there, little piles of bones: that is doubtless all that remains of them. They have lived their lives, but at what price and for how long? Consider instead these high towers from which ceaselessly escape thick clouds of smoke. These are the chimneys of the immense factories built by the human race and it is there that each day thousands of men, in spacious, ventilated, whitewashed premises, work those marvelous machines that dispense essential objects to their fellows. And when the night comes—simple, content with the task accomplished, conscious of the daily bread earned by the sweat of their brow—these men return, singing, to the humble abode where they rejoin those they cherish. And that rectangular building, with large rooms and large windows, is the school, where devoted master prepare for the difficulties of social life the little ones who thus far have only benefitted from it; don’t you hear the little voices repeating the lesson that they were told yesterday to learn by heart?…

Those martial bugle-calls and rhythmic steps announce that at the bend of the road will soon appear, flag at the fore, a troop of those young men whom the country consents to maintain for some time, in order to teach them to defend it if it is threatened anew.

— In this way, men evolve toward Progress, each working in his own sphere, according to his own means. Doubtless, there are courts and prisons, but it is the discontented and undisciplined who make them necessary. With its defects, the establishment of this state of things has required centuries, perhaps. It is civilization, imperfect but perfectable—the civilization that you could escape only by retreating from it. But how far?

— In your vast workshops, I do not see myself. I only see herds of slaves performing monotonously, like rituals, the same gestures in front of the same machines, slaves who have lost all initiative and whose individual energy constantly wane, since risk seems less and less to constitute one of the conditions of human existence. From the top to the bottom of the administrative ladder, I see a slogan circulate: stifle individual initiative.

I do indeed hear, in the evenings, your workers who sing, but it is with drunken voices, after stopping at the cabarets that surround your great factories. The voices that rise from your schools are those of gloomy, bored children who poorly suppress the need to run, clamber over hedges and climb trees. Under the uniforms of your soldiers I glimpse beings in whom you try to destroy every feeling of individual dignity. To discipline the will, quash the energy, restrain the initiative, that is why and at what price your society persists. And those who do not wish to bend make you afraid, so afraid that you cast them in the dungeons. Between your twentieth century civilized man, whose only concern seems to be to avoid the effort necessary to maintain his existence by relying on others, and the man “dressed in animal skins”, I wonder in whose favor the scale tilts? The latter did not fear risk. He did not know the factory or the barracks—nor the alehouse nor the brothel, any more than the prison or school. You have kept maintained his prejudices and superstitions well, while changing has appearance. But you no longer have his energy, nor his courage, nor his frankness.

— I agree that the picture of today’s society presents some shadows. But there are generous men who seek to introduce more equity and justice into its operations. They recruit supporters; tomorrow perhaps they will be the greater number, the overwhelming majority. Do not go by lost paths; show principles, follow a method. Trust in my experience: success only comes from what you carry out systematically. Science will tell you that it is necessary to regulate your life. In its name, hygienists, biologists and doctors will provide you with the formulas necessary for the extension and the happiness of your existence. Without principle, without authority, without discipline, without program, there is incoherence.

— I do not want your discipline. And my experiences—my experiments—I intend to make them myself. It is from them and not your experiences that I will draw my rule of conduct. I want “to live my life.” I loathe slaves and lackeys. I detest those who dominate and those who allow themselves to be dominate disgust me. The one wo consents to bow their back beneath the whip is no better than the one who holds it. I love risk, the unforseen, the incertain. I want adventure and thumb my nose at success. I hate your society of functionaries and citizens, of millionnaires and beggars. I do not want to adapt myself to your hypocritical habits and polite customs. I want to try to live out my enthusiasms in the open air of liberty. Your straight-line roads torture my sight and you uniform buildings make the blood in my veins boil with impatience. I don’t know where I am going, but that’s good enough for me. I make my way, upright, following the thread of my whims, constantly transforming myself, unlike now what I will be in time. I go and I do not want to be shaped by the chisel of a single commentator. I am amoral. I go on, eternally ardent and passionate, giving myself to the first who embraces me, to the vagabond in rags, but refusing myself to the glum savant who would regulate the length of my stride or to the doctrinaire who would like to break me down with rules and formulas. I am not an intellectual; I am a woman. A woman who resonates with the surges of nature and with words of love. I hate shackes and I love to walk naked, my flesh caressed by the rays of the voluptuous sun. And your society, old man, what does it matter to me if it breaks into a thousand pieces, provided that I « live my life »?

— Who are you, then, maiden as attractive as mystery and as savage as instinct itself?

— I am anarchy.

E. ARMAND

TRANSLATION

A vous, les humbles

Depuis que la nécessité ou la contrainte collective ont groupé en sociétés les parasites le la planète — depuis qu’a commencé l’histoire, — vous avez existé, vous les humbles.

Les humbles, — c’est-à-dire tous ceux qu’ont méprisé ou que dédaignent les chefs, les porteurs de pourpre, les arrivés, les privilégiés, les occupants de situations d’autorité, les détenteurs de révélations mystérieuses, les accapareurs de richesses.

Les humbles — c’est-à-dire tous ceux auxquels les dominants ne se sont intéressés que lorsqu’il s’est agi d’assurer leur domination ou d’asseoir leur suprématie.

Les humbles, — les sous-hommes, les esclaves, les parias, les impurs, les ilotes, les serfs, les prolétaires, les hors-la-loi, les hors-du-temple ; — ceux qu’on relègue au bout de la table; ceux auxquels on ne laisse parvenir que les miettes du festin, quand il en reste; — ceux auxquels on dispense chichement, à gouttes menues, les connaissances et l’instruction.

Les humbles, — les éternellement parqués, les indéfiniment matriculés, les taillables et corvéables à merci; ceux pour lesquels les lois se font inexorables et — les en butte aux tracas des exempts et aux vexations de la maréchaussée. Les humbles, — ceux qui n’ont rien — ceux qui ne sont rien — ceux qu’on dupe, qu’on trompe, qu’on leurre, qu’on illusionne, qu’on mène par la terreur ou par la flatterie, avec une main de fer brute ou une main de fer gantée de velours, — les humbles.

Les humbles, c’est-à-dire vous.

Nous sommes venus vers vous, les humbles.

Non point la flatterie sur les lèvres.

Nous ne vous avons pas mâché “vos” vérités. Dominés, nous vous avons dit que vous ne valiez pas mieux que les dominants, et qu’au fond, votre plus cher désir était bien plus de prendre leur place que de supprimer la domination. Exploités, nous avons aperçu en vous, non point la volonté de supprimer l’exploitation, mais la haine envieuse de l’exploiteur. Soldats de l’industrie, ce n’est point tant le dégoût des conditions dans lesquelles s’exécute la fabrication mécanique qui soulève vos protestations et vos clameurs — c’est surtout votre regret de n’être point un capitaine dans la vaste armée industrielle. Piétinés, vaincus, rejetés du monde — comme vous haïssez les parvenus, les vainqueurs, ceux qui tiennent le haut du pavé. Et vous, artistes méconnus, que vous en voulez aux en vedette !

O les humbles, nous connaissons vos jalousies et vos rancunes. Nous savons que dans vos mœurs, vous singez les exaltés sociaux quand vous ne les dépassez pas en ridicule ou en étroitesse. Nous n’ignorons rien de vos préjugés, de votre crainte du qu’en dira-t-on, de votre servilisme, de votre aplatissement devant qui exerce autorité, porte beau ou fait tinter une bourse pleine d’écus. Nous savons que vous ne voulez pas vous singulariser, faire autrement que tout le monde, ne pas vous faire remarquer. Nous savons que vous êtes de l’opinion de la majorité, la proie de l’orateur disert ou sentimental et aussi de l’avis du dernier qui parle. Nous savons que sont sans lendemain vos colères contre vos maîtres, et que libérés du joug de l’esclavage il n’est point de meilleurs propriétaires d’esclaves que vous — Ô les humbles.

O les humbles, nous savons combien vous appréciez le sourire du puissant, la poignée de main de l’enrichi, la louange du patron, la « tournée » du contre-maître les sycophanteries du policien.

Et vous nous rendrez cette justice que nous ne sommes pas venus vers vous, la bouche en cœur et les bras accueillants. Nous n’avons pas, pour vous gagner, déclamé vos souffrances où discouru sur votre sujétion. Nous n’avons pas couronné d’épines vos fronts de victimes. Etant des hors parti, nous ne cherchions ni vos votes ni vos cotisations. Nous sommes venus vers vous, — ô les humbles — parce que débordant d’activité cérébrale ou sentimentale ; parce que dévorés par le zèle de la propagande ; parce que nous le croyions ; utile parce que cela nous était une joie —ou peut être une récréation. Et, comme nous ne voulions pas vous gagner à notre cause, nous n’avions pas — convenez-en — a user de ménagements à votre égard. Nous vous avons exposé notre pensée à votre endroit, toute notre pensée. Pour amère, pour âpre, pour dure qu’elle fut, elle était notre pensée, exprimée en toute sincérité. Et nous n’ignorons pas que neuf fois sur dix, cette sincérité vous a éloignés. Car vous n’aimez pas, ô les humbles, subir la critique. Ceux vers que vont vos suffrages, vos battements de mains, vos gros sous, se sont ceux qui se bornent à décocher sur les exaltés du monde, — sur ceux-là seulement — les traits enflammés de leur rhétorique.

Donc, Ô les humbles, maints d’entre vous sont partis. Mais aux quelques-uns qui êtes demeurés à portée de la voix, qu’avons-nous dit :

— Que nous voulions vous gagner à votre cause !

Nous avons cherché à vous révéler à vous-mêmes, — à dégager vos aspirations, vos souhaits, vos revendications personnelles du brouillard où elles gisaient, amorphes, confondues, en compagnie d’aspirations, de souhaits, de revendications qui étaient celles du voisin ou de la multitude.

Nous avons cherché à vous faire réfléchir et non point à vous rendre envieux de la fortune d’autrui. Nous avons cherché à susciter en vous le sens critique et non point la haine du privilégié. Nous avons cherché à vous faire penser par vous-même, c’est-à-dire à ne point accepter que sous bénéfice d’inventaire, les dogmes ou les formules érigés par les églises de droite ou les partis de gauches.

Nous nous sommes efforcés de susciter en vous le désir de vous différencier de la multitude— le besoin de vous individualiser.

Nous vous avons expliqué que vous n’êtes pas entièrement raison ou complètement instinct — entièrement cerveau ou complètement cœur. Que vous êtes l’un et l’autre. Et qu’il convient, si l’on veut vivre d’une vie individuelle intense, d’accorder consciemment la place qui leur échet et à l’instinct et au raisonnement — les actions auxquels mène celui-ci n’étant ni inférieures ni supérieures aux gestes auxquels conduit celui-là — différents, tout simplement. Et c’est ainsi que nous nous sommes efforcés de susciter en vous le désir d’éliminer les préjugés.

Et c’est ainsi que peu à peu, vous êtes nés à la vie individuelle — que vous êtes devenus des « autonomes. »

Vous ne vous êtes plus souciés de l’opinion d’autrui vous concernant — vous ne vous êtes plus préoccupés que de votre opinion à votre égard.

Alors, les hommes qui vous entourent vous ont apparu ce qu’il sont en majorité et en réalité — des êtres falots, mièvres, tout de circonstances, ballottés par l’ignorance, les superstitions, le doute, la peur de la vie, — proie du clinquant et du retentissant — domestiques du trompe l’œil. Sous la puissance, vous avez aperçu la dépendance ; sous l’exercice de l’autorité, la crainte de la révolte ; sous la richesse, la peur des voleurs ; sous la sujétion, l’envie de la maitrise ; sous l’agitation, soi-disant spontanée, la nécessité d’une organisation hiérarchisée.

Et vous vous êtes rendus compte que le troupeau humain ne se différencie pas des autres troupeaux qui paissent la terre, errent sons les mers ou fendent les airs. Aucune action à portée sociale sérieuse n’est possible sans une cohésion disciplinée. Aucune armée révolutionnaire ne remportera la victoire si elle n’est pas encadrée par des chefs et des sous-chefs — si elle ne possède pas des engins de lutte supérieurs à ceux de ses adversaires. Aucune société, grande ou petite — ne subsistera sans une administration d’autant plus compliquée qu’est considérable la masse administrée. Le troupeau postule le berger — bon ou mauvais — mais berger quand même.

Ét vos yeux étant dessillés, vous avez voulu vivre enfin votre vie hors du troupeau, n’entretenant avec le milieu social que les relations indispensables et encore trop nombreuses auxquelles vous avait destiné une naissance qui vous avait été imposée. Vous avez voulu « vivre votre vie », chacun selon votre tempérament particulier en isolé, ou bien en compagnie temporaire ou permanente d’êtres se trouvant avec vous en sympathie ou en communion d’idées ou de réalisations, — en lutte constante, sourde ou ouverte contre l’emprise économique, politique, intellectuelle, morale des sociétés ou vous évoluiez — comptables uniquement à vous même de vos théories où de vos pratiques.

Et si vous êtes parvenus à ce degré — ô les « humbles » — vous êtes des nôtres.

En vérité, notre œuvre est accomplie.

Car en venant vers vous, nous n’avons jamais eu l’intention de susciter en vous le désir d’être des « exaltés ».

Et nous sommes pleinement payés de nos peines si vous êtes devenus des « autonomes ».

E. ARMAND.

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Les en dedans

Jamais on ne s’est préoccupé autant que de nos jours de la qualité sociale de l’unité humaine. Jamais les spécialistes officiels ne se sont penchés avec autant de soin, de souci et de curiosité sur les petits des hommes. Jamais on n’a cherché à établir avec autant de minutie et d’inquiétude la valeur, le rendement, au point de vue de la vie en société, des produits de la génération humaine. Jamais les pouvoirs publics n’ont autant accordé d’attention à la sélection des individus, à l’élimination des déchets sociaux, à l’abaissement du pourcentage des anormaux, des pervertis, des « asociaux ».

La sollicitude des dirigeants et des « eugénistes » officiels est d’une telle nature qu’elle prévoit jusqu’à l’internement des indésirables, jusqu’à leur suppression ou, au minimum, jusqu’à une opération destinée à leur empêcher de se reproduire.

Quelles sont donc les qualités qui rendent apte à la vie en société le normal, le régulier, l’en dedans ; quels attributs spéciaux rendent donc souhaitable sa reproduction, sa multiplication à un nombre infini d’exemplaires?

En creusant un peu la question — oh! pas bien profondément — on se rend rapidement compte que la grande vertu de l’en dedans consiste en ce qu’il ne trouble pas le fonctionnement des milieux où il nait, croit, se développe, périt. Il est doué de toutes les qualifications statiques nécessaires pour se rendre désirable dans une société policée. Il est bon compagnon, bon ouvrier, bon citoyen, bon père de famille. Il est honnête, inconsciemment scrupuleux, il remplit ses engagements, il est fidèle à ses obligations ; il se contente de sa situation sociale ou s’il cherche à se hisser sur un échelon supérieur, c’est à l’intérieur des limites: prescrites par la loi. Il a bon cœur, il rembourse ses dettes, il ne s’accorde rien qui ne cadre avec la morale courante. Ses mœurs et sa conduite sont d’accord avec les formules de l’éducation officielle. IL épouse les opinions de la majorité; il se conforme aux conseils, aux indications, aux avis, aux ordres de ses supérieurs, de ses conducteurs, de ses professeurs, de ses éducateurs, des chefs du parti auquel il appartient.

Il est bon croyant, en général, et quand il doute, c’est de façon supportable. Son scepticisme est convenable, tout en surface. Il peut arriver, il arrive que l’en dedans désire améliorer son sort, économique, intellectuel, moral, mais s’il éprouve ce désir, c’est en ne concevant la réalisation de son souhait qu’en fonction de l’acquiescement de la majorité du milieu où il évolue ou de l’opinion publique aux transformations, aux modifications indispensables pour que ses aspirations passent dans la pratique.

L’en dedans est la pierre angulaire de l’édifice sociétaire, étatiste, gouvernemental. La patrie fait fond sur lui lorsqu’elle se sent menacée. Le gouvernement compte sur son exactitude, sur sa bonne volonté pour. payer les impôts et accomplir sans regimber les clauses du contrat social. Ses protecteurs, son pasteur, son curé, ses patrons, ont confiance en lui. Ses parents, sa compagne, ses enfants, ses voisins, ses concitoyens, se reposent sur lui. Il ne manque pas à ce qu’on attend de lui; il n’étonne ni ne déçoit personne IL n’est jusqu’à la police qui ne lui accorde plein crédit : on sait qu’on ne le rencontrera pas en compagnie de gens suspects. Du chef de l’Etat au dernier des juges de paix, la société organisée, hiérarchisée, compte sur lui. Il n’y a pas un administrateur social qui hésite à admettre que l’en dedans soit à hauteur de ce qu’on anticipe de lui pour maintenir le char du corps social sur la bonne voie.

C’est à ce type d’être humain — relatif naturellement aux conditions raciales et climatériques — mais qui varie peu au fond, — c’est à ce type d’en dedans, d’être normal, régulier, conformiste que les pouvoirs publics, que les eugénistes officiels voudraient ramener, réduire, tous les habitants de la planète. C’est à lui qu’ils.voudraient ériger une statue à tous les carrefours, dans l’espoir que la multiplication de son image parviendrait à suggestionner les passantes à un tel point qu’elles seraient incapables d’enfanter un autre type d’humanité.

Les pouvoirs publics — ceux qui détiennent actuellement la puissance politique ou administrative — ceux qui voudraient bien les débusquer de leur situation — les dominants d’hier et ceux de demain, se rendent compte que l’en dedans, le régulier, le normal, le conformiste est le soutien le plus ferme de la maîtrise qu’ils exercent sur les hommes.

Le régulier, le normal, le conformiste, en effet, ne peut pas exister sans qu’une force extérieure ne le garantisse contre tout ce qui pourrait troubler la tranquillité, le bon fonctionnement, le développement égal de sa vie. Il ne pourrait pas faire face à ses engagements à l’égard de l’Etat, de la patrie, de ses concitoyens, des siens même, sans une organisation qui le garantisse contre les perturbations sociales ou n’autorise les oscillations des milieux constitués que selon une ampleur déterminée. L’en dedans postule, implique l’autorité; il est un facteur, un agent d’autorité.

L’en dedans cesserait d’avoir une valeur sociale dans un milieu où chacun donnerait libre cours à sa fantaisie, alors même qu’on l’y laisserait se conduire à sa guise. Un pareil milieu, en effet, ne pourrait pas lui garantir une existence régulière, dépourvue de fluctuations, d’aventures, et cela du fait du non conformisme universel. Il y végéterait désorienté; il y cheminerait à tâtons; il y errerait timoré, en inapte, en inutile.

C’est tellement vrai qu’au lendemain d’une révolution, l’en dedans se retrouve pour ainsi dire automatiquement du côté les vainqueurs. Il sent Instinctivement que du fait de son ascension au pouvoir, le parti qui s’est emparé de l’administration des choses s’adapte immédiatement à son rôle de gouvernant et fait régner l’ordre. C’est pour cette raison que tout régime existant a pour lui la majorité.

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Depuis que les gouvernements sont des gouvernements, ils se sont toujours efforcés de refouler les en dehors, de les persécuter, de les supprimer, de les annihiler. Depuis que les sociétés sont des sociétés, elles se sont toujours efforcées d’exalter les en dedans et de leur accorder la première place au banquet de la vie sociale. L’histoire des collectivités humaines, c’est le récit des gestes et des faits qu’ont toléré et couvert de leur approbation les gens réguliers, normaux, les conformistes. Ces faits, tout le monde les connait : l’esclavage. l’exploitation, la domination financière des monopoleurs, le despotisme moral des privilégiés ; l’étouffement et la violation de la faculté de publier, de répandre la pensée dans son intégralité ; l’obligation de la soumission aux clauses d’un contrat social imposé ; l’interventionnisme dans les rapports entre les unités humaines ; les répressions civiles, militaires, religieuses; les entraves apportées aux manifestations naturelles de l’instinct ; les dévastations, les ruines, les cadavres des guerres intra et extranationales : tout cela a été contresigné par l’adhésion qu’y ont donnée les gens d’ordre, les réguliers, les en dedans.

Le résultat de la suprématie des en dedans n’est donc pas brillant. Quand on réfléchit au rôle de sauvegarde des sociétés que les pouvoirs publics leur ont conféré et quand on considère que la situation lamentable où se débat la plus grande partie des êtres humains est la conséquence du silence ou de la complicité des gens d’ordre, des conformistes, on se demande si l’heure d’une transmutation des valeurs sociales et morales n’a pas enfin sonné au cadran de «l’évolution » humaine. Imaginons un instant que les bohèmes, les irréguliers, les inadaptés sociaux, les non conformistes ; les sans dieux ni maitres, les sans frontières, les hors autorité, les amoraux, l’aient emporté dès l’abord et aient édifie une civilisation à eux où ils aient pu évoluer sans se sentir gênés, — qui serait dire que les fruits de cette civilisation ne vaudraient pas, ne seraient, pas supérieurs, mille fois supérieurs à ceux qu’a produits le règne, la dictature des en dedans, des adaptés, des partisans de l’ordre, de l’autorité. de la réglementation? Le jour n’est-il pas venu pour les en dedans de céder la place aux en dehors?

E. ARMAND.

TRANSLATION

Lendemain de vote

Joseph avait voté pour la première fois de sa vie. Jusque là, il ne s’était jamais intéressé à la politique, mais cette fois-ci il ne s’agissait rien moins que de l’avenir, que du sort du pays. Et Joseph, petit employé de bureau, depuis qu’il avait commencé à travailler, célibataire parce qu’il n’avait jamais pu réunir les fonds nécessaires pour se mettre en ménage, Joseph avait été touché. Tout le monde votait. Même et jusqu’à l’anarchiste du septième — celui dont la concierge disait qu’il avait une tête à jeter une bombe dans une église — qu’il avait rencontré à sa section de vote. Et qui lui avait répondu, Joseph s’étonnant de voir un anarchiste voter : « Mon vieux, une fois n’est pas coutume ».

Il était sept heures du matin. La rue était déjà pleine de soleil. Joseph s’était réveillé allègre et dispos. Il s’habilla vivement, descendit l’escalier quatre à quatre et se dirigea en courant, machinalement, inconsciemment, vers le bistrot-charbonnier qui vendait les principaux quotidiens. Au fait, Joseph ne se rendait même pas compte qu’il courait.

Il jeta avec une hâte aussi inconsciente ses sous dans la sébile du débitant-marchand de journaux et déplia fébrilement le journal qu’il avait choisi.

— Nom de Dieu — rugit-il — ça y est !

Oui, ça y était ; pour s’y être mis pour la première fois, on peut dire qu’il avait réussi. Le parti pour lequel Joseph avait voté, « son » parti avait remporté la victoire. Et quelle victoire : 407 élus sur 620 députés à élire, presque les deux tiers. II n’y avait pas à barguigner, le triomphe était complet. D’ailleurs, tout le monde ou presque, contrairement aux habitudes ; le nombre des abstentionnistes était infime… Joseph se sentait le cœur plein de lueurs et de clartés. Ce qu’il devait faire beau à la campagne ! Hier, dimanche, Joseph n’avait quitté sa chambre-et-cuisine du rez-de-chaussée que pour aller prendre part au scrutin. Une journée en banlieue un jour de semaine, à Meudon ou à Nogent, coupée par un déjeuner dans un de ces petits restaurants pas trop cher comme on en trouve tant dans les environs de Paris !… Toutes ces pensées, ou plutôt toutes ces images traversaient l’esprit de Joseph, elles s’en allaient, revenaient, prenaient mille formes, se prolongeaient.…. — H’m, une bonne journée de repos en semaine pour fêter la victoire de « mon » parti. Bah ! un lendemain d’élections, on se passera bien de moi chez Lefèvre et C°. Demain matin, j’expliquerai que j’ai dû m’aliter, pris par un malaise soudain, et qu’il m’a été impossible d’envoyer un pneu.

Le résultat de ce monologue fut que Joseph se dirigea non vers son bureau, mais vers l’embarcadère le plus proche.

Ah ! la jolie promenade en Seine par ce lundi de mai avec le soleil qui transformait les vagues en autant de paillettes ! Et qu’on est à l’aise quand on n’est pas gêné par la foule. Il n’y avait comme passagers que des personnes se rendant à leur travail ; mais lui Joseph, électeur pour la première fois, allait « faire la bombe » pour fêter la victoire du parti auquel il avait donné sa voix… Oh une toute petite bombe, comme vous pensez bien que se la peut accorder un employé de bureau de chez Lefèvre et C° !

Alfortville. Fin de la traversée. Les bords de la Marne, un gazon piqué de fleurs aux nuances éclatantes, des arbres feuillus. De l’eau, de l’air, de la fraîcheur. Joseph vagua, flâna, musa, s’allongea sur l’herbe, se remit debout, fit un bout de promenade, se réallongea et se sentit faim.

À quelques pas, justement, un traiteur de modeste apparence offrait aux touristes affamés quelques tables couvertes, en guise de nappes, de feuilles de papier blanc, Joseph choisit la seule qui fut occupée et s’installa comme par hasard à cette table, où lui faisait vis-à-vis une petite dame, d’apparence modeste elle aussi, et au minois pas trop chiffonné.

Deux minutes ne s’étaient pas écoulées que la petite dame avait laissé tomber accidentellement sa serviette et que Joseph s’était précipité pour la la lui ramasser. Ce qui donna lieu à notre électeur pour la première fois, et à la petite dame, de faire la conversation ensemble jusqu’à la fin du repas. Je ne sais ce qu’ils se dirent, mais les oiseaux chantaient joliment dans les branches et l’eau où se mirait le soleil coulait avec un petit bruit de cascade délicieux. Bref, Joseph demanda l’addition « pour les deux ».

Un garçon, d’aspect aussi modeste que le petit restaurant et la petite dame, répondit en présentant un petit morceau de papier rectangulaire.

— Trente-sept francs vingt… Ce n’est pas donné. Vraiment, ce n’est pas la peine que « mon » parti triomphe.

— Nous, mon vieux, des partis, on s’en fout… et, sur cette réflexion philosophique, le garçon ramassa les trente-sept francs cinquante que Joseph avait déposés sur la table. Trente centimes de pourboire… Heureusement pour le garçon que les clients de passage sont plus généreux.

Qu’est-ce que 37 fr. 50 ? Pas grand’chose dans la vie d’un homme ; beaucoup pour Joseph à ce moment là, car on était à la moitié du mois. Mais il s’agissait de faire bonne contenance devant la petite dame au minois pas trop chiffonné. Bah ! on se rattraperait en mettant un cran de plus à cette vieille ceinture. Et Joseph déambulait sans y penser davantage, offrant le bras à la petite dame. Les oiseaux chantaient plus harmonieusement encore que tout à l’heure et il y avait de la volupté dans l’air ambiant. La Marne semblait embrasée.

La rivière est parsemée d’îlots où maintes idylles aboutissent à leur fin naturelle. Du moins, elles ont cette réputation. Comme par un fait exprès, une de ces îles, toute verte, se dressait devant nos deux promeneurs. Sans même consulter sa compagne, Joseph héla le passeur et les voici tous deux embarqués et débarqués à bon port… Or, sur cette île rôdait un nomme en uniforme, agent de police, garde champêtre ou garde pêche, je ne sais trop, qui se trouva soudainement en présence du couple, peut-être plus étroitement enlacé qu’on ne doit l’être en plein air ? Bref, l’homme en uniforme — quelle que fût sa fonction — leur fit remarquer que leur posture était « indécente ». Ce ne fut pas le terme dont il se servit, mais ça revient au même, et cela dit sur un ton plus bourru que méchant.

Les nouveaux amants interrompirent leur… conversation… — Ce n’est vraiment pas la peine que mon parti ait gagné aux élections, hasarda Joseph.

— Ton parti, on s’en fout, rétorqua l’homme en uniforme… nous, on est toujours du parti qui gagne ; et puis ne rouspétez pas ou je vous dresse procès-verbal.

Et il s’en fut en ricanant.

Mais la petite dame à l’aspect modeste avait repris sa cloche et « réparé le désordre de sa toilette », comme on dit dans les faits divers. Elle était en proie à une crise de larmes. Elle était peut-être mariée, qui sait? Force fut pour Joseph de rehéler le passeur qui accourut, poli et goguenard. Une minute après, tous deux se retrouvaient sur la berge.

Une fois sur la terre ferme, le courroux de la petite dame à l’apparence modeste ne tarda pas à s’extérioriser : — Je vous prie de passer votre chemin et de me laisser en paix. Votre parti et vous, vous faites deux belles andouilles… Et, sur cette déclaration, la voilà qui file d’un pas léger et rapide.

Joseph, Joseph, l’électeur d’hier, restait médusé, sidéré, ébahi sur la rive, stupéfié que pareille profession de foi pût sortir de la bouche d’où coulaient, cinq minutes auparavant, des paroles tout miel et tout sucre. Joseph est encore incapable de se remémorer combien de temps il resta là, planté sur ses deux pieds, regardant vaguement l’eau qui coulait et qui lui paraissait charrier des noyés, verts, verts à vous faire évanouir de peur. Quand il se réveilla, il était temps de rentrer chez lui.

Ah! cette eau sale et verte, tout le long du voyage elle lui donnait des nausées. Il se demandait s’il n’allait pas avoir le mal de mer, en pleine Seine.

Il avait à peine mis le pied dans la cour que la Concierge le rappelait.

— Eh ! Monsieur Joseph, un pneu pour vous.

— Un pneu pour moi… Joseph l’ouvrit fébrilement. Il contenait ces simples mots :

« Monsieur. Votre absence injustifiée nous met dans l’obligation de nous priver de vos services. Vous pouvez passer à la caisse à partir de demain matin à 8 heures. Salutations empressées. P. P. Lefèvre et Co: Illisible ».

Non, ce n’était vraiment pas la peine que « son » parti eût remporté la victoire.

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6: La Bête de Proie

Dans son cabinet, tout de vert tendu, en attendant l’inculpé qu’il a envoyé quérir, le juge d’instruction médite.

Qui reconnaitrait en ce magistrat grave d’aspect, de maintien compassé, au visage sévère, l’étudiant en droit qui échangeait, certain après-midi, il y a quelques lustres, force horions avec les agents de l’autorité? À cinq cents mètres à peine du bâtiment où il exerce ses redoutables fonctions. Tout cela est loin et si l’on demandait à cet austère représentant de la justice de quoi il s’agissait, il ne s’en souviendrait que peu ou point. Etait-ce d’un professeur dont les opinions politiques déplaisaient aux piocheurs de droit romain ou de législation française de ce temps-là ? Ou à l’occasion d’un monôme trop tumultueux au gré des préposés à la circulation publique dans le quartier latin? Les bagarres, les entailles à la morale, les carottes tirées à la famille, les réprimandes des professeurs, les camarades de brasserie dont chacun a fait son chemin, dont il rencontre plusieurs, avocats ou collègues, dans les couloirs du Palais, toute cette existence de Boul’Mich’, quel passé lointain, enseveli sous la poussière des dossiers, dont il n’est pas une seule pièce qu’il n’ait parcourue, en travailleur consciencieux qu’il se targue d’être !

Dans son cabinet tout de vert tendu, en attendant l’inculpé qu’il a envoyé quérir, le juge d‘instruction médite.

Mais le juge d’instruction ne médite pas à la façon des poètes, des mathématiciens ou des religieux. Ce n’est ni un rêveur, ni un artiste, ni savant ; il ne poursuit la conquête d’aucun idéal, fût-il individuel. Il n’est ni en homme ni un surhomme. Il est un rouage, un rouage formidable d’une machine plus formidable encore, qui s’appelle la Justice, et qui prenant un être humain à « l’état de liberté» comme on dit en style judiciaire, a pour destination de l’envoyer en prison ou au bagne ou à la guillotine. Il a pour charge de conduire l’inculpé jusque devant ses juges, de l’y amener après avoir rassemblé contre lui toutes les preuves ou toutes les informations capables de démontrer qu’il est coupable, c’est-à-dire qu’il a enfreint sur un point quelconque les fictions morales ou économiques sur lesquelles repose l’édifice de la société. Il a pour mission de conduire le prévenu jusqu’à la barre de la correctionnelle ou de la cour d’assises, et là, de le remettre à ceux qui le condamneront sur le vu des pièces qu’il a préparées à leur usage et dans ce but spécial.

Le juge d’instruction réfléchit à l’attitude de celui qui va comparaître devant lui. Il sait bien qu’il s’agit d’un duel — mais non à armes égales, révolver ou carabine au poing, par exemple — même pas à la loyale comme il est usuel entre escarpes — il s’agit d’un duel où l’astuce et l’impudence joueront le premier rôle. Car lui, représentant de la probité moyenne et de l’honnêteté coutumière, il aura recours à la duplicité et à l’hypocrisie. Il se servira de n’importe quel moyen, avouable ou non, pour arriver à ses fins. Il veut sa proie. Il veut la voir se traîner pantelante et vaincue, la proie dont il convoite la possession morale, Tous les avantages sont de son côté : une pratique constante, une vie normale, la sécurité du lendemain. Tous les désavantages sont du côté de son adversaire qui, depuis des semaines ou des mois, n’a vu le soleil qu’à travers les vitres grillées de sa cellule ; il vit anormalement, le malheureux, et l’inconnu de l’avenir le hante. Audacieux, sa hardiesse ne lui sert de rien ; habile, son adresse lui est inutile : tous ses élans se trouvent brisés, rompus par les quatre murs de son cachot. Il s’étiole dans sa geôle, et les jours qui s écoulent entre chacune de ses comparutions à l’instruction lui semblent interminables, infinis comme des siècles.

Le juge se demande donc à quels procédés il aura recours pour briser la dernière résistance, entraîner l’aveu. Il se fera câlin comme une chatte, fascinateur comme un serpent, brutal comme un ours, sournois comme une hyène. Il sera le vautour qui fond sur sa victime éperdue ou le tigre qui la laisse passer pour bondir sur elle. Il se fera paternel et doucereux ou bien son regard sera dur et sa voix menaçante.

Pour que le patient cède, lui, le juge, le représentant suprême de la morale conventionnelle, il foulera aux pieds tout ce que l’éducation civique présente aux citoyens comme vertueux, admirable et honorable. Il prêtera, s’il le faut, des dépositions mensongères à des complices réels ou supposés. Il invoquera de faux aveux qu’il attribuera à ce que l’inculpé a de plus cher au monde : sa compagne, ses enfants, son meilleur ami. Et quelle joie, après lavoir laissé se débattre dans un maquis de dénégations, de sortir triomphalement une pièce du dossier, une pièce inconnue, convaincante, rendant inutile désormais toute lutte, tout débat.

Ou peut-être ce n’est qu’un comparse. Et pour l’amener jusqu’à la dénonciation le juge se demande de quels arguments il devra s’armer. La morale courante flétrit malgré tout la délation et son éducation d’homme du monde la lui rend, à lui juge, méprisable. De l’être humain qui va se présenter devant lui, il essaiera cependant de faire un délateur. Il affirmera que tel complice l’a chargé le complice même sur lui demande des indications. Il montrera les juges ou le jury inclinés à la mansuétude, promettra une atténuation du réquisitoire de l’avocat général, il parlera de non-lieu, de notes favorables dans le dossier. Ou bien, si l’inculpé demeure insensible, il dépeindra l’inexorabilité de l’accusateur public, insistera sur les mauvaises dispositions des juges ou des jurés à l’égard de qui se refuse à aider la justice.

Il mentira, il dupera, il trompera, il reviendra à la charge jusqu’à ce que lassée, épuisée, la proie ait cessé de résister, résignée à la maison centrale. résignée à la Guyane, résignée peut-être à l’échafaud.

Et c’est tout cela que médite le juge (l’ancien étudiant en droit récalcitrant) tandis qu’entre deux gendarmes, menottes aux mains, l’inculpé s’avance. Nul ne lui reprochera le mensonge et l’hypocrisie qui sont la raison d’être de sa carrière de magistrat honoré et impeccable. Il n’ignore pas qu’il est inévitable qu’il monte de classe, qu’il soit félicité, qu’on le décore, qu’il finisse conseiller de Cour d’appel ou, qui sait, de Cassation sans qu’on lui reproche jamais les lamentations de ceux dont il a contribué plus que n’importe qui d’autre à briser la vie — et cela de sang-froid — sans que jamais on lui objecte les tortures de ceux que son intervention froide, raisonnée, a séparés des hommes ou des femmes qu’ils aimaient ou auxquels ils se sentaient liés par une affinité morale, intellectuelle, sentimentale : une affinité quelconque.

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7: Le Macabrisme

Le 11 novembre dernier, jour anniversaire de la cessation des hostilités entre malheureux qui s’entr’égorgaient sans savoir pourquoi, je n’ai pas rencontré — sur un trajet de vingt kilomètres— moins de cinq cortèges funéraires, avec accompagnement de pompiers, musiques municipales, gendarmes et gardes champêtres, s’il vous plaît. Il n’est pas un bourg, un village où on ne se heurte à quelque monument des morts. Je veux bien voir dans tout cela un témoignage de l’affection que portaient ou prétendaient porter à leurs disparus ceux à qui ils ont été arrachés, mais un étranger aux misères de cette Terre aurait tous les droits de s’étonner de la manière «aposterioristique» dont la susdite affection se manifeste; un moyen bien simple se présentait de conserver aux leurs ceux quine sont plus, penserait-il, c’était de leur éviter les circonstances qui les ont, avant leur temps, enlevés à la vie.

Mais ceci n’est qu’une des remarques auxquelles ces processions et ces édifices donnent lieu en mon esprit. Parmi mes autres observations, la principale est la constatation de l’influence ma-cabre qui domine actuellement sur la planète. Comme les morts tiennent solidement les vivants agrippés à leurs pauvres restes! « Nos morts » par ci, « Nos morts » par là. L’idéal de « Nos morts ». La raison du trépas de «Nos morts». La pensée de « Nos morts », ce que veulent « Nos morts ». Comme si « Vos morts »pouvaient penser et vouloir quelque chose. Tous ces pèlerinages, tous ces discours ne les feront pas revenir, « Vos morts ». Leur chair douloureuse a déjà dépassé le stade de la putréfaction pour la plupart d’entre eux; à part de rares exceptions, leurs os vont tomber bientôt en poussière; dès à présent, pour l’immense majorité, ils sont méconnaissables. S’ils vous apparaissaient dans l’état où ils sont, «Vos» morts, ils vous feraient horreur. Il est vrai que les champs où ils gisent seront longtemps encore plus productifs qu’ils étaient avant de leur servir de lieu de repos ultime. Et la nature nous donne là une leçon précieuse. Laissez-les donc en paix se désagréger, former de nouvelles combinaisons chimiques avec les matières qui les enserrent. Laissez-les s’intégrer tranquillement dans l’universelle circulation. Que leur font vos palabres, vos édifices, vos deuils prolongés. Ils ne voient pas. Ils n’entendent point.Secouez la hantise du Macabre.

* * *

Ce ne sont pas seulement les proches ou les amis des victimes de la grande Fauche internationale de 1914-1918 qui cultivent le Macabrisme. Il me revient que des nôtres, de prétendus « en de-hors », de ces pseudo-libérés des préjugés moraux et des conventions sociales se laissant séduire par les chimères et les ombres du Spiritisme. On m’affirme qu’ils en sont venus à croire —oui, à croire, — à la possibilité de communiquer avec les morts, qu’ils sont persuadés que ces manifestations nerveuses — et souvent d’ordre névropathique, — hypersensibles, mal définies, malétudiées, sur lesquelles se fondent ce qu’on est convenu d’appeler les phénomènes spirites sont des retours sur le plan matériel des fantômes qui hantent, comme le déclamait Hamlet:

The undiscover’d country from whose bourn 
No traveler returns…

«le pays inexploré dont aucun voyageur ne refranchit les bornes.» Est-ce l’ambiance macabriste dont leur cérébralité n’est pas assez forte pour secouer l’influence? Est-ce peur de l’expérience, crainte de la vie, crainte de la jouissance et de la douleur qu’elle peut engendrer? Est-ce désœuvrement, paresse, glissement de la pensée?— Peut-être tout cela ensemble. Et où cela les conduit-il — ces désemparés — leur commerce imaginaire avec les trépassés? Quelle activité cela provoque-t-il en eux? Le plus souvent, ils se re-plient languissamment sur eux-mêmes, sourds aux appels de la réalité, incapables de se dégager d’une sorte d’envoûtement cérébral, qui leur interdit toute propagande un peu vibrante, toute action un peu virile contre les oppressions et les conventions qui jugulent les vivants.

Les morts ne reviennent pas. Quelle influence ont-ils exercée pour que ceux qui vivent soutirent moins, connaissent un bonheur plus durable, jouissent davantage. Ils sont légion, les hôtes du sombre Royaume; ils dépassent de bien loin le nombre des vivants. Sont-ils jamais intervenus pour susciter, créer chez ces derniers le désir d’une mentalité individuelle et collective qui ne tolère pas qu’un homme ou qu’un milieu puisse dominer ou exploiter une unité humaine, qui ne conçoive pas que le nombre ou la force ait raison de l’isolé ou du protestataire? Ils sont depuis longtemps réduits en cendre, les morts; ou ils achèvent de pourrir, chair, ossements, matière cérébrale et centres nerveux, insensibles, inconscients à tout ce qui se passe sur la surface terraquée.

Face au Macabrisme, compagnons. Combattons partout son influence, sa perniciosité. Ramenons dans le courant de la vie ceux qui s’attardent en la compagnie des morts. Je trouve aux cimetières un peu trop l’allure d’une prison, avec les murs qui les circonscrivent. Pensons à vivre. Equipons-nous pour les occasions que nous offre, que va nous offrir la vie tout à l’heure. Forgeons notre existence sur l’enclume des expériences. Enfermons dans le tom-beau de l’inéluctable les expériences, les essais qui n’ont pas réussi, qui auraient pu réussir si nous nous y étions plus habilement pris.Essayons d’un nouveau moyen. Prenons une voie autre. Tout n’est pas perdu, puisque nous sommes encore des vivants.

* * *

Chaque soir il faut allumer la lampe un peu plus tôt. Le soleil est perdu derrière les nuages, le ciel est bas, les arbres se dressent comme des squelettes efflanqués. Il n’y a plus de fleurs dans les jardins et dans les prairies, plus d’épis dans les champs; les feuilles se pourrissent lamentablement sur le sol, dans les bois, le long des routes. Les bêtes se terrent, les oiseaux ne chantent plus. C’est la désolation partout et partout la décrépitude. On dirait que la nature traîne ses jours comme un vieillard qu’abandonne quotidiennement l’une de ses dernières facultés. Est-ce encore la vie, n’est-ce pas déjà la mort? Cette glèbe inculte, déserte, n’est-ce pas un cadavre, un corps désormais privé de la faculté de produire, une matière stérile d’où se sortiront jamais plus ni grains, ni fruits, rien qui serve à la nourriture de l’organisme humain, à l’agrément des yeux?

Eh bien, tout ceci n’est qu’illusion pure: et la tristesse des aspects et la sénilité des choses. Sous ce masque d’impassibilité, un travail obscur s’opère, une énergie irrésistible est à l’œuvre. Non, les moissons de l’été dernier ne ressusciteront pas, les feuilles souillées sont bien mortes, les fleurs ne renaîtront pas du tas de fumier où elles finissent de se flétrir. Ce seront de nouvelles fleurs, de nouvelles feuilles, des épis nouveaux dont s’irradiera le printemps qui vient. C’est de nouvelles manifestations de la vie universelle dont l’été prochain et le prochain automne réaliseront la fécondité. Les morts sont bien morts: les choses et les êtres qui ne durent que quelques jours, qu’une saison, qu’une année, selon leur nature. Ils ont fait leur temps. Ils sont rentrés dans la grande circulation cosmique; ils servent, désagrégés, à la confection des formes nouvelles qui s’élaborent dans l’immense laboratoire de la Nature. Et ces formes nouvelles, l’an prochain s’accompliront dans leur plénitude, ignorantes de celles qui les ont précédées, ne se préoccupant que de vivre l’espace de temps qui leur est dévolu, de le vivre sainement, sans un retour morbide vers un passé dont elles n’ont cure.

Et c’est là le mystère de la perpétuité de la vie: qu’elle ne se préoccupe pas des manifestations qui ont précédé les formes qu’elle crée présentement. Elle s’avance, elle progresse, elle évolue sans faire halte devant les cadavres de celles de ses représentations qui ont fait leur temps, achevé leur cycle. Et c’est le secret de son in-épuisable jeunesse, de sa perpétuelle fraîcheur, de sa merveilleuse abondance, qu’elle laisse le passé s’engloutir dans la fosse du passé, qu’elle continue sa marche dans l’éternel présent, qui est en même temps l’avenir éternel, puisque l’avenir n’est que l’accouchement du présent.

Compagnons, vivons dans le présent.

E. ARMAND

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8. Voici Noël

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9. De la Malfaisance de l’Homme

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10. Mille Chevaux à mon Char

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Eloge de l’Egoïsme

Pauvre égoïsme bafoué à travers les siècles par les profiteurs ou les ignorants, les orateurs qui la font au sentiment et les doctrinaires qui ne voient rien au delà de la fabrication des formules — livres ou pilules, ad libitum.

Pauvre égoïsme auquel on en veut d’être vrai, cru, franc ! Pas j’ombre d’un manteau de rhéteur sur ta chair frémissante sa caresses dé Mère Nature. Pas de rouge, ni de poudre de riz ; pas de démi-teinte ! Pas de langage symbolique où de paroles métaphysiques ! Tu dis les choses comme elles te viennent, sans fioritures, sans complications, sans hyperboles.

Tu es une manière de Paysan du Danube et tous ceux qui aiment à ce qu’on s’exprime et se vête, en y mettant des formes, se liguent contre toi. Ils accourent de tous les points de l’horizon intellectuel, moral, spirituel. Et ils accourent en gueulant : « Soucie-toi d’abord de Dieu, de la loi, de la règle; soucie-toi d’abord du voisin; dévoue-toi pour l’humanité, pour L’Eglise, pour la société, pour la collectivité, pour la nation, pour le parti, pour ton semblable, pour ton frère. Sacrifie-toi, sacrifie-toi, sacrifie-toi. »

Haro sur le misérable qui ne veut pas se soucier d’autrui, du non-moi, de son prochain. Pareil bandit n’est pas digne de vivre: Qu’on le ligotte, qu’on le lapide, qu’on le brûle, qu’on le fusille, qu’on l’assomme et qu’on le jette dans un puits, où il ira rejoindre la vérité.

Car égoïsme et vérité, vous ne faites qu’un.

Que dis-tu, à égoïsme, qui motive les clameurs, la haine, les persécutions, les coups, la lapidation, la mise à mort. Tu dis ceci : « Votre altruisme et votre sentimentalisme sont du chiqué. Vivez pour vous d’abord, chacun pour soi. Et ne tolérez pas qu’on vous fasse du boniment. Vivez pour vous et développez-vous au maximum de vos possibilités, refusez-vous à vous laisser dominer, exploiter, mener, influencer diriger, orienter, bourrer lé crâne. Rejetez tout ce qui est de nature à empiéter sur ce que vous êtes, c’est-à-dire sur ce que vous produisez par votre effort personnel. Insouciez-vous du passé comme de l’avenir — le passé, ceux qui vous ont précédé, l’ont mis à contribution, et en ont joui — vous ne leur devez rien. L’avenir, ceux qui vous suivront le détermineront et le modèleront à leur façon : ils ne vous devront rien. Commencez par vous. »

L’altruiste dit : que chacun commence par autrui, ce qui revient à dire : lui impose une règle de conduite générale, une doctrine universelle, une formule globale convenant à tous et à chacun. — L’égoïste dit : que chacun commence par sui, c’est-à-dire s’impose une règle de conduite, une doctrine, une formule bonne pour lui, pour son déterminisme, pour son tempérament. D’abord.

L’altruiste dit : mon programme vous rendra heureux, adoptez-le les yeux fermés et cela à priori, — L’égoïste dit : Voyez donc si ma conception de la vie peut faire votre bonheur et ne l’adoptez qu’a posteriori. En attendant, fichez-moi la paix, comme je vous la fiche, Ne vous mêlez pas plus de mes affaires que je me mêle des vôtres.

L’altruiste dit : tu ne vaux que par les autres. — L’égoïste dit: je vaux autant que toi.

L’altruiste dit : ta liberté s’arrête là où elle risquerait d’empiéter sur la loi commune. — L’égoïste dit : ta liberté s’arrête là où elle empiète sur la mienne.

L’altruiste dit : règle tes rapports avec les autres hommes par un contrat qui t’es imposé, avant que tu aies pu en discuter, par la majorité, un parti, une oligarchie, une élite, un homme. — L’égoïste dit. : je ne passe de contrat avec toi qu’à condition que j’aie pu préalablement le discuter et que je puisse le résilier quand je me trouverai lésé.

L’altruiste dit : quand tu t’associes, tu deviens la propriété de l’association; sa chose, sa dépendance, — L’égoïste dit : quand je m’associe, l’association devient ma propriété, ma chose, un moyen d’affirmer encore plus mou individualité.

L’altruiste a toujours à la bouche un désir avoué ou occulte de spiritualiser autrui, de supprimer ou de refouler ce qu’il y a de matériel en lui, de réduire le physique à un plan secondaire. — L’égoïste dit : il n’y a que ma peau qui compte, tout en moi est physique et chimique. Le reste est sottise et exploitation.

Si, dès l’origine, chacun avait considéré sa peau comme Ja seule chose qui vaille la peine d’être prise au sérieux, il n’y aurait eu ni domination, ni exploitation, ni guerre, ni esclavage, ni étatisme d’un genre ou d’un autre. Chaque fois que dans un milieu humain, la mentalité sera telle que personne ne voudra se sacrifier pour le profit ou l’intérêt ou les ambitions d’un autre, iLn’y aura ni domination, ni exploitation, ni guerre, ni esclavage, ni étatisme. Il en sera de même chaque fois que dans un groupement d’homme quelconque, nul ne consentira à laisser empiéter autrui sur ce qu’il est ou sur ce qu’il produit par son propre effort. Qu’on soit isolé ou associé, cela ne change rien aux choses.

L’altruiste dit : restriction et constriction égales. — L’égoïste dit : liberté et autonomie égales.

L’altruiste résout le problème par la soumission. L’égoïste par la liberté. L’altruiste déclare que l’ordre est la fille de la soumission. L’égoïste dit que la liberté est la mère de l’ordre.

Mussolini, Hitler et tous les dictateurs de tous les temps sont des altruistes fieffés : ils veulent relever, réveiller, réformer, renouveler les Italiens, les Allemands, etc. ; les combler, les accabler de bienfaits. Ils sont contre l’égoïsme et les égoïstes, contre le matérialisme et les bas appétits, bien sûr. Ils s’appuient sur la religion, une mystique de masse, ne psychose nationaliste, etc.

Les rois du pétrole, des canons, des allumettes, du cochon, ne sont pas des égoïstes et sont toujours partis eu guerre contre l’égoïsme et « l’intérêt individuel avant tout ». Ces gens-là sont pour l’église, les bonnes mœurs, la famille, l’Etat et le sentiment; de leurs deniers ils protègent tout ce qui prêche de s’oublier pour autrui. Certains d’entre eux le préconisent en chaire, d’autres dans les Parlements. Entendez les tonner contre les suspects d’ « un matérialisme sordide, qui fait une brute de l’homme ».

Jouons donc cartes sur table

Ni Mussolini, ni Hitler, ni les rois de la presse et des armements n’existeraient un seul instant si chaque homme et chaque femme, pris individuellement, regardait comme leur ennemi quiconque leur conseillerait do ou les contraindrait à subordonner un seul instant de leur vie à un idéal collectif, que dis-je à un idéal quelconque.

Jamais des gens-là n’ont été des hédonistes. Ils n’ont jamais voulu faire de leur activité un plaisir continuel. Ce sont des ambitieux, des illuminés, des privilégiés où des monopoleurs dont Ia vie est empoisonnée par la crainte d’un attentat, ou celle d’être jetés en bas du pouvoir par un
concurrent ou par une révolte, par la perspective de la faillite ou du suicide où de la ruine sous une forme ou sous une autre ou que suis-je encore ? Les faits sont là qui parlent ; tout ce qu’ils sont ou ont depend d’autruidu bon vouloir des autres.

Des égoïstes, ça; des hédonistes, ça !

Il ne faudrait pus pourtant nous faire prendre des vessies pour des lanternes.

In Praise of Egoism

Poor egoism, ridiculed through the centuries by the profiteers and the ignorant, les orateurs qui la font au sentiment et les doctrinaires qui ne voient rien au delà de la fabrication des formules — livres où pilules, ad libitum.

12. Je ne suis pas Blasé

Une heure du matin. Depuis longtemps déjà, j’entends chanter un rossignol. Avez-vous jamais entendu s’élever dans la nuit le chant du rossignol amoureux ? Je ne saurais dénombrer combien de fois jusqu’ici je l’ai perçue, cette mélodie, mais chaque fois qu’elle résonne à mes oreilles, elle me pénètre jusqu’à l’âme, elle « me remue ». Cette fois-ci, encore, je n’y puis tenir. Tout le monde dort dans la maison, j’entend leur respiration légère me rappeler leur existence, Oh ! le chant du rossignol pendant une nuit d’été ! Je n’y puis tenir : il faut que je m’approche de la croisée, il faut que je me sente plus près de l’artiste invisible.

Me voici appuyé sur la barre de la fenêtre. Et tandis que les trilles s’échappent de la gorge de l’oiselet chanteur, tout ce que j’ai vu durant la journée, la journée chaude et ensoleillée, me revient en souvenir. Les faits, les petits incidents, les détails qui l’ont marquée défilent comme un panorama dans les profondeurs de mon cerveau. Journée comme toutes les autres ? — pour moi aucun jour ne ressemble à un autre. Un jour peut être plus terne ou plus gai que celui qui l’a précédé, aucune journée ne s’écoule pour moi indifférente ou vide: j’y trouve toujours quelque chose à glaner.

Récapitulons si vous le voulez bien. Je suis parti à bicyclette d’assez bonne heure. De chaque côté de ma route des champs de blé. La moisson approche. Les épis sont pleins de promesses. Ils se dressent là en files serrées. Ils symbolisent le résultat de l’effort. Ce n’était pas en vain qu’aux jours sans soleil, le laboureur épandait les semences dans les sillons : que les sabots alourdis par la boue, il avait peine à cheminer dans l’argile pâteuse. Combien y a-t-il de miches de pain, de pains de quatre livres dans ces champs d’épis dont la brise courbe légèrement la cime ? Il me semble apercevoir les yeux brillants de convoitise de myriades de petits enfants auxquels leurs mères préparent une tartine de confiture ou de beurre, ou de graisse. Ces épis ne sont pas seulement un symbole d’espérance, ils emmagasinent de la joie, des appétits rassasiés, satisfaits, assouvis.

Comme il y a de la joie dans ces fleurs qui s’élèvent un peu partout, le long des champs, dans les fossés, sur le bord de la route. Depuis que j’ai pris conscience des choses qui sont autour de moi, j’aime les fleurs. Jamais une fleur ne me laisse insensible. J’avoue que je ne sais pas exactement comment on appelle toutes celles qui se rencontrent sur mon chemin et en voici qui exhalent une odeur suave, dont j’ignore l’état civil botanique. Mais n’est-ce pas que c’est joli et que ça plait aux yeux, ces couleurs, ces vives nuances qui tranchent sur le vert un peu monotone du gazon qui tapisse les côtés de la voie que je suis ? J’aime ces fleurs qui se présentent nature, sans ordre, là où il a pris fantaisie au vent de jeter les graines dont elles sortent. Je les préfère aux fleurs officielles, les fleurs des parterres, des serres, des plates-bandes, bien entretenues, bien soignées, bien fumées. Petites fleurs bohèmes, vous n’avez pour vous stimuler que la pluie qui tombe des nuages et les caresses du soleil. Vous êtes des anarchistes dans votre genre. Je parlais tout à l’heure du « vert » monotone des banquettes et des talus, mais il n’y a pas qu’une seule espèce de vert, dans la forêt, dont la masse se profile là-bas, pas très loin, un peu en hauteur.

Dans la forêt, il y a toutes sortes de variétés de vert : du vert très clair et très léger, qui respire la gaité et l’insouciance, au vert profond et sombre, qui engendre la méditation et la mélancolie. Je ne puis pénétrer dans une forêt, m’enfoncer dans un sentier forestier, sans me sentir appelé à descendre au fond de moi-même, à faire mon examen de conscience, pour ainsi dire. Il n’est pas toujours satisfaisant, cet examen, comme vous devez bien le supposer. La forêt, le cœur de la forêt, bannit le superficiel de la pensée. Sous les grands arbres, sous ces ombrages que les rayons du soleil, même en plein midi, n’arrivent souvent pas à percer, la vie vous apparaît dans ce qu’elle a de plus sérieux, vos réflexions ont une allure de rêve intérieur, les influences de l‘opinion d’autrui ont moins de prise sur vous, les conventions aussi; on se sent plus près des origines ; on comprend les cultes mystérieux et les religions d’épouvante.

Tout en songeant à la forêt, là-bas, presque proche, je n’avais pas pris garde au petit bois que ma route coupe en deux. Devant ma machine, les lapins détalent par dizaines, — que dis-je ? — par centaines. Est-il possible qu’il y ait par le monde autant de représentants de la gent cuniculaire ? Chaque année, à la même époque, je suis témoin du même spectacle : il ne m’a pas encore lassé. C’est avec le même intérêt que je vois mes lapins, la queue en l’air, s’enfuir de tous côtés et s’éparpiller dans les fourrés. Mais leur timidité n’est que passagère : à peine suis-je passé que les voilà qui reprennent leur posture première. Sur leur derrière assis, ils doivent songer à un paradis tout de trèfle et de serpolet. Jouissez de votre reste, dans deux mois le chasseur cruel fera son apparition avec ses deux esclaves : le chien et le fusil. J’ai toujours abhorré ce chasseur et son carnier et son arme, et ses coups de feu et sa bête toujours prête, sur un signe de son dieu, à semer l’effroi parmi ses frères en animalité. L’année dernière, au même endroit, je me suis fait moquer de ma sensibilité par un brave homme de cultivateur, auprès duquel j’avais pris parti pour les lapins contre les chasseurs. « Vous ne pouvez pas vous imaginer quels ravages cette vermine fait dans les champs, les treillages ne sont d’aucune utilité. » Fort bien, cela n’empêche que j’aime voir la race de Jean Lapin gambader sur la route…

Voilà le petit bois dépassé. Je me demande ce que fait cette fillette assise sur le bord du fossé, à droite. Quelle tâche peut donc la préoccuper autant ? Au risque de me repentir de ma curiosité, je ralentis ma course. Elle ne me voit pas venir, puisqu’elle tourne le dos à la chaussée : sa besogne l’accapare trop pour qu’elle m’entende. Ah ! elle effeuille une marguerite. Quel âge peut-elle bien avoir ? Quinze ans — seize, dix-sept tout au plus. Je comprends le secret qui la rendait sourde et aveugle. « T’aime-t-il?… » Un peu, beaucoup, passionnément ? A peine as-tu pris conscience de ton individualité, de ta vie personnelle, que tu joues ton rôle dans le grand drame où nous avons figuré, où nous figurons comme acteurs. Tu suis ton instinct et il est compréhensible que tout le reste te soit indifférent. La grande question pour toi, ce n’est ni la politique, ni l’économie sociale, ni le passé, ni l’avenir, c’est de savoir s’Il t’aime. Le vert de la forêt, le chant des oiseaux, les blés qui lèvent — que t’importe ? Est-ce que sans cet instinct devant lequel, naïve et ignorante, tu te courbes tout entière — est-ce que sans cet instinct il y aurait des blés, des oiseaux, des arbres, une route même ? Mais voici que la fillette s’est aperçue de ma présence, se lève, s’en va, courante et confuse. Elle a laissé l’instinct parler en elle, mais elle est encore trop serve des préjugés pour ne pas se sentir honteuse, ayant été surprise pensant à l’amour.

Un pont sur lequel passe une voie ferrée. Un village. Avant de le traverser, j’aperçois deux vieux, l’homme et la femme, assis ou plutôt accroupis autour d’une marmite équilibrée sur deux pierres. Sous la marmite, quelques morceaux de bois achèvent de se carboniser. Les deux vieux ne disent rien, figés en leur pose presque hiératique. Et j’avoue que ce silence m’impressionne. A quelques pas une méchante carriole dont le dos est orné de la plaque émaillée et matriculée imposée aux nomades. Pas de trace d’animal de trait, c’est le vieux qui doit traîner la voiture. Eux aussi, ils ont joué leur rôle dans le drame de la vie humaine ; eux aussi, ils ont eu seize ans et qui sait s’ils ne sont pas partis, chacun de son côté, à la conquête du monde ? Peut-être… Mais que servirait imaginer? Tout indique que leur pèlerinage sur la planète touche à sa fin et les haillons qui les couvrent dénoncent leur misère. Dans ce silence, que de douleur, que de souffrance, que de souvenirs amers ! On ne les tolère ici qu’à la condition qu’ils ne s’approchent pas de plus de deux cents mètres de l’agglomération et qu’ils ne séjournent pas plus de trois jours là où ils ont planté leur tente. Que de misères inconnues et insoupçonnées même des plus tendres d’entre nous ! Comme cela rend meilleur de se pencher sur ceux dont nul ne se soucie qu’ils souffrent !

Me voici donc accoudé sur la barre d’appui de la fenêtre. L’oiseau continue à chanter. Oui, c’est vrai, je ne suis pas blasé. Les faits menus, les faits quotidiens de la vie m’émeuvent comme au premier jour où j’ai essayé de comprendre la vie… Tout à l’heure, quand j’ai quitté la table, j’étais occupé à mettre sous bande quelques invendus, que je destinais à des personnes dont j’ignore les opinions et dont je prends les adresses dans les annuaires ou sur des annonces de journaux professionnels. Depuis que je m’occupe de propagande, j’ai toujours eu recours à ce système. De temps à autre — pas souvent, bien sûr — je reçois une lettre émanant d’un inconnu, qui m’expose sa joie de savoir qu’il existe des humains dont les façons de penser sont semblables aux idées qu’il ne savait comment extérioriser, que c’est pour lui toute une révélation. Si ce ne sont pas là les termes exacts, c’en est l’esprit. Il m’est parvenu assez ces missives pour que je ne regrette pas le temps que j’ai consacré à cette propagande spéciale… Non, je ne suis pas blasé.….

Oh ! le chant du rossignol pendant une nuit d’été !

I Am Not Jaded

One o’clock in the morning. For a long time now, I have heard a nightingale sing. Have you ever heard the song of the amorous nightingale rise up in the night? I don’t know how many times I have heard that melody, but each time it rings in my ears, reaches right to my heart and “moves me.” This time, again, I can’t keep still. Everyone in the house is asleep. Their light breathing reminds me of their existence. Oh! The song of the nightingale on a summer night! I can’t keep still: I must approach the window, must feel myself closer to the invisible artist.

Here I am leaning on the bar of the window. And as the trills escape the throat of the little songbird, everything that I have seen during the day—the hot, sunny day—comes back to me in memory. The acts, the little incidents, the details that have marked it pass like a panorama in the depths of my brain. A day like all the others? — For me no day resembles another. A day can be brighter or duller than the one that preceded it, but no day that passes is for me indifferent or empty: I always find something there to glean.

Let’s recap, if you don’t mind. I left on my bicycle very early. On both sides of my route there were fields of wheat. Harvest time approaches. The ears are full of promises. They stand there in tight files. They symbolize the result of effort. It was not in vain that on sunless days the laborer spread seed in the furrows, that, clogs caked with mud, he moved with difficulty in the soggy clay. How many loaves of bread, how many four-pound loaves are there in this field of grains, the tops of which are slightly bent by the wind? I seem to see the eyes, shining with desire, of myriads of little children, for whom theirs mothers prepare a slice of bread, with butter or with fat. These ears are not only a symbol of hope, they store up the joy of appetites filled, satisfied, sated.

What joy there is in these flowers that rise up everywhere, along the fields, in the ditches, on the side of the road. Ever since I became aware of the things around me, I have loved flowers. A flower never leaves me unmoved. I admit that I do not know exactly what to call all those that I meet along my way and there are some which exhale a honeyed smell, of which I do not know the botanical civil status. But aren’t they pretty and don’t they please the eyes, these colors, these vivid shades that contrast with the somewhat monotonous green of the grass that lines the sides of the road that I follow? I like these flowers, which appear naturally, without order, where the wind took a fancy to cast the seeds from which they emerged. I prefer them to the official flowers, flowers for flower beds, greenhouses and borders, well maintained, well cared for, well fertilized. Little bohemian flowers, all you have to stimulate you is the rain falling from the clouds and the caresses of the sun. You are the anarchists of your kind. I spoke earlier of the monotonous “green” of the benches and embankments, but there is not only one species of green in the forest, the mass of which is outlined over there, not very far away, a little higher up.

In the forest, there are all kinds of varieties of green: from a very delicate and very light green, which exudes joy and carelessness, to a deep and dark green, which inspires meditation and melancholy. I cannot enter a forest, go deeper down a forest path, without feeling myself called to descend into the depths of myself, to examine my own conscience, so to speak. It is not always satisfactory, this examination, as you may well suppose. The forest, the heart of the forest, banishes the superficial from thought. Under the big trees, under these shades that the rays of the sun, even at midday, often do not manage to pierce, life appears to you in its most serious guise. Your reflections feel like a dream. The opinions of others have less hold on you, and the influence of conventions as well. In the forest, we feel closer to the origins; we understand the mysterious cults and the religions of terror.

While thinking of the forest, over there, I had not paid attention to the little wood, more closer by, that my road cuts in two. In front of my machine, rabbits scamper by the dozen — what am I saying? — by the hundreds. Is it possible that there are so many representatives of the tribe of cuniculus in this world? Every year, at the same time, I witness the same spectacle: it has not yet bored me. It is with the same interest that I see my rabbits, their tails in the air, fleeing in all directions and scattering into the thickets. But their shyness is only temporary: hardly have I passed when, voilà, there are those who resume their first posture. Seated on their backsides, they must think of a paradise all of clover and wild thyme. Enjoy your rest. In two months the cruel hunter will appear with his two slaves: the dog and the gun. I have always abhorred the hunter, with his game bag and his weapon, with his gunshots and his beast always ready, at a sign from his god, to sow fear among his brethren in animality. Last year, in the same place, I was made fun of for my sensitivity by a good farmer, to whom I had sided with the rabbits against the hunters. “You can’t imagine what havoc these vermin are wreaking in the fields. Lattices are of no use.” Very well, that does not prevent me from enjoying seeing the race of Jean Lapin frolicking on the road…

Now the little wood is passed. I wonder what that little girl is doing sitting on the edge of the ditch to the right. What task can preoccupy her so much? At the risk of repenting my curiosity, I slow down. She does not see me coming, since she has her back to the road: her task monopolizes her too much for her to hear me. Ah! She plucks the petals from a daisy. How old can she be? Fifteen years old — sixteen, seventeen at most. I understand the secret that has made her deaf and blind. “Does he love you?…” A little? A lot? Passionately? No sooner have you become aware of your individuality, of your personal life, than you play your part in the great drama in which we have appeared, in which we appear as actors. You follow your instincts and it is understandable that you don’t care about everything else. The big question for you is neither politics nor social economy, neither the past nor the future; it is to know if He loves you. The green of the forest, the song of the birds, the rising wheat — what do they matter to you? Without this instinct before which, naive and ignorant, you bend completely — without this instinct, would there would be corn, birds, trees, even a road? But now the girl notices my presence, gets up and goes her way, running and confused. She let instinct speak in her, but she is still too prejudiced not to feel ashamed, having been surprised thinking of love.

A bridge over which a railway line passes. A village. Before crossing it, I see two old people, a man and a woman, seated or rather squatting around a pot balanced on two stones. Under the pot, a few pieces of wood burn down to ashes. The two old people say nothing, frozen in their almost hieratic pose. And I admit that this silence impresses me. A few steps away, a rotten cart whose rear is adorned with the enamelled and numbered plaque imposed on nomads. No trace of a draft animal, the old man must be dragging the cart. They too have played their part in the drama of human life; they too were sixteen years old and who knows if they haven’t set off, each on their own, to conquer the world? Maybe… But what would be the point of imagining? Everything indicates that their pilgrimage on the planet is coming to an end and the rags covering them denounce their misery. In this silence, what pain, what suffering, what bitter memories! They are only tolerated here on condition that they do not approach more than two hundred meters from the city and that they do not stay more than three days where they have pitched their tent. What unknown and unsuspected miseries even among the tenderest of us! How much better that makes considering those whom no one cares about as they are suffering!

So here I am, leaning on the bar of the window. The bird continues to sing. Yes, that’s right, I’m not jaded. The small facts, the daily facts of life move me as they did on the first day when I tried to understand life… Earlier, when I left the table, I was busy packing up some unsold items, which I intended for people whose opinions I do not know and whose addresses I take from directories or from advertisements in professional newspapers. Since I have been involved in propaganda, I have always used this system. Every once in a while — not often, of course — I get a letter from a stranger, telling me how happy he is to know that there are humans whose ways of thinking are like ideas they didn’t know how to exteriorize, that for him it is quite a revelation. If those are not the exact terms, that is the spirit. These missives have reached me enough so that I do not regret the time spent on this special propaganda … No, I am not jaded.….

Oh! The song of the nightingale on a summer night!

13. Les Em…mielleurs

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14. Le Transgresseur est-il un Facteur d’Evolutions ?

A plusieurs reprises, j’ai posé cette question qui m’a troublé au début, je l’avoue, lorsque j’ai compris de quels développements elle était susceptible, quelle conséquences elle entrainait à sa suit.

« Sans le transgresseur, sans le réfractaire intellectuel, économique, religieux, y aurait-il eu développement, déplacement ou transformation des pensées, des acquis ou de leurs applications, des états d’existence des individus, des sociétés ? »

Somme toute, cela revient à se demander si le transgresseur ou le criminel est un facteur d’évolution.

VARIATIONS SUR LE PROGRES

Je ne suis pas du tout un fanatique du progrès. J’ignore, comme Whitman, si le sauvage n’est pas supérieur à l’homme civilisé. En me plaçant dans la période historique, je ne puis trouver, moralement parlant, rien que établisse une différence en faveur de l’homme civilisé, sous le rapport, par exemple, de l’hypocrisie, du mensonge, de la cruauté intérieurs.

Un résultat m’apparait hors de doute : augmentation des connaissances scientifiques, d’où enrichissement intellectuel ; abandon de préjugés d’ordre mystique et moral, ce qui revient qu même, cet enrichissement et cette perte se contrebalance.

Et encore il faudrait prouver par des constations sérieuses, vérifiables, faites par des enregistreurs sans parti pris, qu’il y a eu abandon réel de certains préjugés, qu’il n’y a pas eu tout simplement modification du point de vue de ;’opinion générale sous l’influence de la classe des profiteurs et de dirigeants.

Il ne resterait donc à l’actif l’évolution que l’enrichissement pratique de l’humanité par l’acquis de nouvelles connaissances se traduisent par la mis en oeuvre d’engins mécaniques ou de Moyes de production ou de conservation répondant davantage au but proposé. Il est évident alors que, depuis trois cents ans, l’évolution mécanique s’est précipitée sous l’influence des nouveaux moteurs actionnés par des forces qu’on n’avait pas songé jusque-là à discipliner ou qu’on ignorer. Les hommes de l’antiquité historique ou de moyen âge ne connaissaient pas la machine à vapeur, la dynamo, le moteur à explosion ; leurs moyens de transport, leurs engins de traction ne peuvent se compare aux nôtres ; nous utilisons des engrais chimiques dont ils n’avaient pas la moindre idée. Les méthodes thérapeutiques que nous employons aujourd’hui leur étaient inaccessibles. Des sciences entières leur étaient fermées, la géologie par exemple.

Il y a donc eu évolution, enrichissement par rapport à ces acquis intellectuels et aux applications mécaniques pratiques auxquelles ce acquis ont conduit.

Mais si ces application constituent un enrichissement de la collectivité humaine, cet enrichissement était compense par leur mise en service aux intérêts et profits de la class dominante politiquement ou économiquement, classe que ne faisait reculer aucune scrupule ni aucune considération, fût-ce de se servir de telle ou telle application pratique des acquis scientifiques pour produire des engins de mort sans parallèle dans l’histoire antérieure.

Donc, je fais toutes mes réserves sur le terme évolution qui ne peut dans ma pensée être synonyme que de mouvement, déplacement, sans y englober une idée quelconque de modification morale ou de transformation éthique des mobiles humains.

QU’EST-CE QUE LE TRANSGRESSEUR ?

La question posée mardi soir revient donc à demander si le transgresseur, le criminel est un facteur d’évolution, exerce une fonction dynamique dans le milieu social.

Qu’est-ce que le criminel, le transgresseur ?

C’est un être humain qui commet une action ou des actions en désaccord avec la coutume ou la loi.

Ce disaccord peut être plus ou moins accentué ou profond. Ce peut n’être qu’un délit, la violation d’un règlement de police d’importance minime, et ce peut être un crime, c’est-à-dire un attentat contre la personne d’autrui, dans certaines circonstances, ou même contre la sécurité de l’organisation sociale.

QU’EST-CE QUE LA COUTUME OU LA LOI ?

C’est une cristallisation, à un moment donné, de la façon de se comporter, de la règle de conduite d’une collectivité humaine. La coutume ou la loi peut être d’origine ou d’essence religieuse ou laïque, provenir même de ces deux sources. Elle peut régler les rapports de humains à l’égard d’une entité prétendue extérieure à lui, à l’égard de l’Etat, à l’égard des une et des autres, dans leurs différentes situations sociales. Mais qu’on l’envisage au point de vue qu’on voudra, la coutume ou la loi est un instrument, un outil de conservation sociale.

La coutume ou la loi constitue une phénomène statique.

Toutes les sanctions disciplinaires ou pénales que comporte la violation de la coutume ou de la loi, visent à lui conserver ce caractère statique, à ne pas permettre qu’on en ébranlé ou en effrite le bloc. Celui assez hardi pour tenter de porter la main sur cette masse cristallisée, on le menace de châtiments tels qu’on présume lui enlever l’idée de recommencer.

Examinons de près ce bloc de conservation sociale, ce phénomène statique.

Représente-t-il, cristallise-t-il l’opinion moyenne, à un moment donné, de la collectivité humaine sur la façon dont ses membres doivent se comporter les uns à l’égard des autres pour jouir de la plus grande somme de bonheur possible, ce qui apparait la raison d’être de la vie humaine pour tout observateur sans parti pris ?

Un examen sérieux de la question nous montre que la coutume ou la loi cristallise certaines conceptions, certaines pratiques morales ou économiques ou politiques dont l’observation est indispensable pour maintenir les maitres ou le dirigeants de l’heure en possession de leurs privilèges, de leurs monopoles, de leurs profits.

La coutume ou la loi se résume en un contrat unilatéral imposé au reste des humains par ceux qui les gouvernent et en profitent, que ce soit la classe des guerriers, celle des prêtres, celle des bourgeois, celle des ouvriers. Classe qui s’efforce par tous les moyens dont elle dispose, et en supprimant l’opposition quand c’est nécessaire, — ce qui est d’ailleurs sa principale ressources, — de ne pas permettre que la mentalité générale moyenne se transforme de telle façon que la position de la classe dirigeante ou possédante du moment soit menacée.

Quand on examine consciencieusement la question, qu’on fait du « droit comparé » , on s’apercoit bientôt que c’est dans des limites restreintes qu’évoluent les termes du contrat imposé aux dominés par la classe au pouvoir. A peu de chose près, les conceptions du bien et du mail, du vice et de la vertu, du moral et de l’immoral sont les mêmes, dans toutes les sociétés organisées sur la base d’une domination de classe.

Le bien, la vertu, le moral en fin du compte, c’est ce qui ne jette pas de doute ou de discrédit sur le programme appliquée par la class dominante pour faire croire que sa gestion de la chose publique est la solution la meilleure qui pouvait être imaginée pour la conservation de la société.

Mise en présence de la vulgarisation et de l’expansion intellectualiste, la classe dominante a su neutraliser leur hostilité possible en s’emparant de l’éducation et de la presse. Comme la classe qui aspire au pouvoir pour demain, s’y maintiendra par les mêmes procédés que telle qui le détient aujourd’hui, il n’y à au fond que peu de différence entre les deux morales, celle des dominants d’aujourd’hui ou celle des dominants de demain.

Les différences qui se peuvent signaler entre les morales des collectivités humaines proviennent uniquement de l’intérêt de la classe qui dicte le contrat unilatéral.

Chez les Spartiates, où la classe dirigeante était représentée pur des guerriers, où la valeur d’échange jouait un rôle infime, on récompensait le voleur qui ne se faisait pas prendre. Comme dans les sociétés modernes, où tout est arrangé de façon que l’accumulateur de valeurs d’échange soit garanti contre les assauts son privilège, va fait des lois pour favoriser l’épargnant. Comme en Russie, où il est nécessaire de maintenir l’idéologie à une haute pression, on punit les attaques contre les institutions, les monuments, même le drapeau soviétique.

On a bien fait boire la ciguë à Socrate, brûlé Jean Huss, Michel Servet, Giordano, Bruno, le Chevalier de la Barre; roué et écartelé Jean de Leude, et tout le monde sait que je pourrais allonger indéfiniment cette liste. On ne le ferait pas aujourd’hui, sans doute. Mais on emprisonne en temps de paix, et on fusille en temps de guerre, l’homme qui ne veut pas risquer su peau pour une cause qui n’est pas la sienne, pour l’impérialisme latin, où anglo-saxon, ou germanique, ou slave. C’est dans l’intérêt de la classe dirigeante, qui ne se soucie plus de la religion, mais qui voit dans la non du patriotisme une sauve-garde plus forte.

D’ailleurs ceci n’est que très relatif. Le prophète des Mormons Joseph Smith à Etats-Unis dans la premiere moitié du 19e siècle — Francisco Ferrer à été fusillé à l’aurore du 20e siècle. On est poursuivi aux Etats-Unis parce qu’on combat la religion révélée, — on prépare en Italie une loi contre le blaspheme. Les dirigeants et exploitants de nombre de pays pensent que la sauvegarde religieuse peut encore être de grande utilité pour les maintenir leurs privilèges. En Russie, au contraire, les dirigeants sont d’avis que la religion est une menace pour leur autorité, ils contrecarrent donc en favorisant le plus possible la propagande antireligieuse.

La coutume ou là loi, telle que nous la connaissons, est un fait d’ordre statique. Elle a pour but de maintenir dans les limites des termes d’un contrat social unilatéral, imposé, courbant toute les unités humaines sous un mème joug, les collectivités règles par le système de la domination de l’homme par l’homme et de l’exploitation de l’homme par l’homme.

LE TRANSGRESSEUR COMME ELEMENT DYNAMIQUE

Que l’évolution sait un progrès, comme le croient beaucoup, ou un simple déplacement dans le temps et dans l’espace, comme je le pensé, elle est un phénomène dynamique.

Toute société cristallisée par la coutume ou Ia loi est un phénomène statique.

Parce qu’elle évolue, se déplace, se modifie, se transforme, une influence dynamique est nécessaire, indispensable.

Les sociétés n’ont évolué que parce qu’elles ont été troublées pur des influences dynamiques, même quand ce trouble n’était que circonstanciel.

L’athéisme, la libre pensée, le divorce, n’ont pas porte atteinte aux privilégiés de la classe prédominante, qui s’est aperçue par la suite que la-libre pratique de ces conceptions ne les empêchait pas d’exploiter ses semblables déshérités ni de les enseigner comme jadis. Mais par rapport aux conceptions intellectuelles et morales des milieux humains, la propagation de ces conceptions a eu une influence dynamique. Ji y a eu déplacement dans la mentalité humaine qui an toléré qu’on nie Dieu, l’enseignement religieux, l’indissolubilité du lien matrimonial, etc.

La société est parvenue à cet état de fait qu’elle a élevé l’homme d’argent, le brasseur d’affaires au pinacle. Il a le droit, pour sa consommation, à tout ce que le milieu humain peut produire de meilleur et de plus raffiné. La coutume et la loi l’autorisent à commettre toutes les fraudes et les ruses possibles pour obtenir cette situation (à la façon du guerrier ou du soldat dont on tolère, mais en guerre seulement, — guerre civile ou guerre contre l’étranger, -— qu’il égorge ou massacre de toutes les manières imaginables), pourvu qu’il demeure au-dedans de certaines limites, qu’il n’use pas de procédés défavorables aux dirigeants.

Contre ce statisme, réagit le voleur — qui peut être un déshérité, un malchanceux où un révolté — et qui n’accepte pas le contrat social unilatéral. Le voleur qui ne se différencie pas tellement du commun des mortels, qui peut être aussi capable de générosité et de dévouement que l’honnête homme — c’est-à-dire le mouton de Panurge, celui qui est toujours de l’avis du maitre de l’heure. — Mais qui reste comme un aiguillon planté dans le flanc du milieu social, qui lui rappelle qu’il y a des unités humaines dont la condition sociale soi-disant inférieure n’empêche qu’ils aient ls mêmes aspirations, les mêmes désirs, les mêmes appétits que ses capitaines d’exploitation !

Pourquoi, n’ayant pu avoir accès aux mêmes possibilités de se débrouiller que les privilégiés, faut-il que le reste des hommes se courbent devant l’exploiteur ? Voilà le message du voleur humain, qui ne veut pas se résigner, bien qu’il ne le comprenne pas toujours, aux conditions de vie économique du milieu ?

Le message impliqué par le geste du valeur est done d’ordre dynamique puisqu’il trouble le statu quo économique.

On me dire que Ja coutume où la loi protège. lé petit épargnant ou le petit possédant contre le voleur. Bien sûr. Si elle ne le faisait pas, les petits possédants ou épargnants se joindraient rapidement aux voleurs pour assaillir l’accapareur d’espèces ou signes de production. La protection coutumière déloyale est l’os que les gros possédants donnent à ronger à leurs meilleurs chiens de garde : petits propriétaires fonciers, rentiers ou commerçants, ou fonctionnaires.

Le maraudeur, le vagabond, le braconnier jouent la même rôle vis-à-vis du gros propriétaire foncier ou du loueur de chasse. Il rappelle que tandis que plusieurs ont, dix, cent, mille fois plus de sol qu’il leur est possible de faire valoir par eux-mêmes, il en est qui ne possèdent même pas un lieu où reposer leur tête, un champs dont il puissent tirer leur subsistance, une terre giboyeuse où se procurer un plaisir qu’ils aiment autant que les privilégiés du sort,

La prostituée rappelle que tout est objet de vente et d’achat, dans un milieu où c’est l’argent qui prime et confère la puissance. Elle rappelle également que la chasteté des honnêtes demoiselles et la répugnance des honnêtes épouses à certains raffinements sexuels, exige qu’une classe de femmes se sacrifie et se vende, pour maintenir filles et femmes en l’état de respectabilité voulu par le milieu pour leur accorder une valeur sociale.

Le pornographe rappelle au milieu social son hypocrisie en matière sexuelle. C’est parce qu’il ne veut pas dispenser à ses constituants une éducation sexuelle complète qu’on suscite et qu’on satisfait ou ne satisfait pas la curiosité des ignorants en leur offrant de l’assouvir à beaux deniers comptant.

Même le chemineau qui viole une bergère rappelle au milieu social qu’il y à des déshérités de l’apparence, qui ont besoin de caresses et d’amour et que ce n’est pas en disant « font pis pour toi » qu’on solutionne tel où tel problème douloureux.

D’ailleurs, j’admets que le milieu social n’est pas resté absolument sourd à appels, On peut dire que dans là mesure où les dirigeants et les possédants n’ont pas été menacés dans leurs privilèges, il y a eu adoucissement dans la mentalité repressive. On ne pend plus pour braconnage. On ne fait plus bouillir pour faux-monnayage, On ne lapide plus pour adultère, le meurtre même est susceptible de circonstances très atténuantes. Si la législation est si sévère vis-à-vis de certains crimes où délits, C’est parce qu’il faut frapper d’épouvante ceux qui seraient tentés d’imiter les transgresseurs ou parce que leur libre pratique mettrait en péril les institutions étatistes, gouvernementales, administratives.

Si des statistiques existaient, elles montreraient que le nombre des victimes des criminels et des transgresseurs est infime par rapport à celles des guerres civiles et politiques. Il n’y a pas de comparaison même entre le chiffre des malheureux tombés sous les coups d’agresseurs nocturnes où diurnes, et ceux des accidents de travail.

Aucune bande de voleurs locaux où internationaux n’arrive, conne accumulation de profits, au montant des ruines dont sont cause les organisations bancaires, par exemple. Par rapport aux crimes, aux déprédations et aux rapines légalisées, celles « illégalisées » sont comme une goutte d’eau dans un océan.

LES ANARCHISTES ET LES TRANSGRESSEURS

On me demandera pourquoi nombre d’anarchistes témoignent aux hors-la-loi pareille sympathie où tout au moins indulgence. Je répondrai d’abord que dans une société où le système de répression revêt le caractère d’une vindicte, d’une vengeance qu’exercent les souteneurs de l’ordre social sur et contre ceux qui menacent la situation de ceux qui des salarient — ou poursuit l’abaissement systématique de lu dignité humaine : il est clair que l’enfermé nous inspire plus de sympathie que celui qui le prive de sa liberté ou le maintient en prison.

Je répondrai encore que c’est souvent parmi ces « irréguliers », ces mis au ban des milieux régis par les dominateurs et exploiteurs, qu’on trouve un courage, mépris de l’autorité brutale et de ses représentants d’un système intensif de compression et d’abrutissement, individuel qu’on chercherait en vain parmi les réguliers our ceux qui s’en tiennent aux métiers tolérés par la police.

Je répondrai encore que nous avons la conviction profonde que dans un milieu humain où les occasions d’utiliser les energies individuelles se présenteraient au point de départ de toute évolution personnelle, où elles abonderaient le long de la route de la vie, où les plus irréguliers trouveraient facilité d’expériences multiples et aisance de mouvements. Les caractères et les mentalités dynamiques parviendraient à se développer pleinement, joyeusement, sans que ce soit au détriment de n’importe quel autre être humain.

Comment, en fin de compte, voudrait-on que, placés dans une société où les conditions économiques sont , établies et imposées de telle sorte qu’il est impossible pour l’un quelconque des sociétaires de les discuter ou de s’y soustraire — nous puissions un moment éprouver les sentiments de haine ou d’antipathie qui animent les privilégiés et les profiteurs de ces circonstances vis-à-vis de ceux qui s’insurgent contre elles sans y mettre de formes.

Il est naturel, qu’anarchistes, antiautoritaires, en état de révolution permanente à l’égard de l’imposé et de l’obligé, les transgresseurs nous soient sympathiques.

E. ARMAND.

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15. Mon Ami Pamphile

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16. L’Individualisme de la Joie

Il vient de m’échoir une aventure douloureuse à laquelle je dois d’avoir gagné quelques rides de plus. Ce n’est pas la première fois de ma vie qu’il m’arrive de laisser de ma « chair aux ronces des buissons », selon l’expression consacrée. Mais cette fois-ci, j’ai senti que j’avais risqué d’y laisser plus que de ma laine ou de mon sang : j’ai risqué d’y laisser de mon amour pour la joie de vivre. Et c’est grave. C’est ce qui peut nous arriver de pire, à vous et à moi, de n’éprouver plus d’amour pour la joie de vivre. Peu importe de perdre notre réputation où notre argent, ou l’estime de notre entourage, ou au pis aller notre liberté (et c’est pourtant quelque chose d’épouvantable). Mais il n’y a pas de perte qui se puisse comparer à celle de l’amour de la joie de vivre.

* * *

Notre individualisme, à nous, n’est pas un individualisme de cimetière, un individualisme de tristesse et d’ombre, un individualisme de douleur et de souffrance. Notre individualisme est créateur de joie — en nous et hors nous. Nous voulons trouver de la joie partout où faire se peut — c’est à dire en rapport avec notre puissance de chercheurs, de découvreurs, de réalisateur ; nous voulons en créer partout où il nous est possible — c’est à dire partout où nous trouvons l’absence de préjugés et de conventions, de « bien ».et de « mal ». Nous évoluons sous le signe de la joie de vivre, nous autres. Et c’est à cela que nous reconnaissons que nous nous portons bien intérieurement : quand nous voulons donner et recevoir de la joie et de la jouissance, fuir pour nous-mêmes et épargner à ceux qui nous le rendent les larmes et la souffrance.

Notre santé intérieure se mesure à ceci : que nous ne sommes pas encore blasés des expériences de la vie, que nous sommes individuellement et toujours disposés à tenter une expérience neuve; à en recommencer une qui n’a pas réussi qui ne nous à pas fourni tout le plaisir que nous en escomptions; qu’il y a en nous de l’amour, infiniment d’amour pour la joie, pour l’allégresse de vivre. Quand ce n’est pas le printemps qui chante en notre for intime; quant au fond, tout au fond de notre être intérieur, il n’y a ni fleurs, ni fruits, ni aspirations voluptueuses, cela va mal et il est temps de songer, j’en ai peur, à l’embarquement pour l’obscure contrée dont nul n’est jamais revenu.

Oui, notre individualisme est basé sur l’amour de la joie de vivre — la joie de vivre hors la loi et hors la morale, hors la tradition et la servitude des préjugés sociaux ou civiques. Ce n’est pas une question d’années en plus où en moins. Comme ceux de l’Olympe, nos « dieux » sont éternellement beaux et jeunes éternellement. N’importe que notre automne touche à sa fin et que nous ignorions si demain, nous verrons se lever l’aube pour la dernière fois : l’essentiel est qu’aujourd’hui encore, nous nous sentions aptes à la joie de vivre:

* * *

Il y a des jeunes gens qui se disent individualistes, mais leur individualisme ne nous attire pas, certes. Il est mesquin, racorni, timoré, incapable d’envisager l’expérience pour l’expérience ; pessimiste, pédantesque à force d’être documentaire et documenté ; brumeux, neurasthénique, incolore et sans chaleur; il n’a même pas la force qu’il faut, une fois engagé « sur le mauvais chemin » pour aller jusqu’au bout. Ah! le vilain individualisme ; le terne, gris et morose individualisme! Qu’ils le gardent pour eux, il ne nous fait pas envie.

Il y a l’individualisme de ceux qui veulent se créer de la joie en dominant, en administrant, en exploitant leurs semblables, en s’aidant de leur puissance sociale — gouvernementale, monétaire, monopolisatrice. C’est l’individualisme des bourgeois. Il n’a rien de commun avec le nôtre.

Il y a l’individualisme des haut perchés qui veulent écraser ceux avec qui ils viennent en relations, sous le poids de leur supériorité morale, de leur culture intellectuelle; l’individualisme des « durs » (pour les autres bien entendu), des insensibles ; des vaniteux qui ne s’abaissent pas à ramasser les « cailloux dorés » ; de ceux qui ne pleurent pas et qui planent dans le septième ciel de l’au delà des forces humaines. J’ai crainte que ce soit tout simplement l’individualisme des fats et des prétentieux, des anges qu’on finit quelque jour par rencontrer barbottant dans la mare de la médiocrité uniforme, l’individualisme des herons qui finissent par se contenter d’un limaçon pour calmer leur ambition. Cet individualisme-là ne nous intéresse pas non plus.

* * *

Nous voulons nous autres, un individualisme qui rayonne de la joie et de la bienveillance, comme un foyer de la chaleur. Nous voulons un individualisme ensoleillé, même au cœur de l’hiver. Un individualisme de bacchante échevelée et en délire, qui s’étende et s’épande et déborde, sans prêtres et sans maitres, sans frontières et sans rivages. Qui ne veut pas souffrir ni porter de fardeaux, mais qui ne veut pas faire souffrir ni infliger de charges à autrui. Un individualisme qui ne se sent pas humilié quand il est appelé à guérir les blessures qu’il peut étourdiment avoir causées en route. Ah le riche, le bel individualisme que voilà !

Qu’est-ce donc que l’individualisme des « faiseurs de souffrance », de ceux qui font faux bond aux espoirs qu’ils-ont suscités (je ne parle pas de ceux chez qui causer de la souffrance et s’en réjouir est une obsession maladive, un état pathologique), sinon une pitoyable doctrine à l’usage de pauvres êtres hésitent et vacillent, qui redoutent de se donner, tant leur santé intérieure laisse à désirer? Ils sont ceux qu’une désillusion laisse désarçonnés et neuf fois sur dix cette désillusion n’existe qu’en leur imagination débile; ils sont ceux qui « reprennent » ce qu’ils donnent; ceux qui voudraient le fleuve sans méandres, la montagne sans escarpements, le glacier sans crevasses, l’océan sans tempêtes, les rêves sans réveils. Leur individualisme refuse la bataille à cause de la victoire douteuse. Ah le piètre individualisme !

* * *

Je vous assure, compagnons, que pour vivre notre Individualisme qui veut rayonner et créer l’amour de Ia joie de vivre, il faut être fort intérieurement, véritablement fort; il faut jouir d’une bonne santé, d’une riche, d’une robuste constitution interne. Tout le monde n’est pas apte à assouvir les appétits de la sensibilité de ceux en qui on l’a déclenchée. Je vous répète qu’il faut pour cela se bien porter au dedans de soi. Et cette santé-là ne dépend pas d’un régime thérapeutique, n’est pas œuvre d’imagination, ne s’acquiert pas dans les manuels. Pour la posséder il faut avoir été forgé et reforgé sur l’enclume de la variété et de la diversité des expériences de l’existence; avoir été trempé et retrempé dans le torrent des actions et réactions de l’enthousiasme pour la vie. Il faut avoir aimé la joie de vivre jusqu’à préférer disparaître plutôt qu’y renoncer.

Prenons garde de ne pas perdre l’amour de la joie de vivre. Ce serait un signe de déchéance, de, sénilité irrémédiable, même si nous n’avions pas vingt ans.

E. Armand.

The Individualism of Joy

A painful misadventure had just befallen me, to which I owe the addition of some new wrinkles. It was not the first time in my life that I have, as the saying goes, “left some flesh among the brambles.” But this time, I felt that I risked leaving more than my fleece or my blood: I risked leaving my love for the joy of living. And that is serious. It is the worst that can happen to us, to you or to me, to no longer feel love for the joy of living. It matters little if we lose our reputation or our money, or the esteem of those around us, or, in the worst case, our liberty (and that is still a terrible thing.) But there is no loss that can compare to those of the love of the joy of living.

* * *

Our individualism is not an individualism of the cemetery, an individualism of sadness and shadow, an individualism of pain and suffering. Our individualism creates joy — within us and beyond us. We want to find joy wherever possible. In relation to our power as seekers, discoverers and achievers, we want to create it wherever possible — that is, wherever we find the absence of prejudices and conventions, of “good” and “evil.” We others, we evolve under the sign of the joy of living. And it is in this way that we recognize that we are doing well internally: when we want to give and receive joy and enjoyment, to flee for our own sake and to spare those who give us tears and suffering in return.

Our inner health is measured by this: that we are not yet bored with the experiences of life; that we are individually and always ready to try a new experience, to start again one that did not succeed or did not give us all the pleasure that we expected; that there is love within us, infinite love for joy, for the joy of living. When it’s not the spring that sings in our innermost depths—as at the heart, at the very heart of our internal being, there are neither flowers, nor fruits, nor voluptuous aspirations—things are going badly and it is time to think, I am afraid, of embarking for the shadowy country from which no one has ever returned.

Yes, our individualism is based on the love of the joy of living — the joy of living outside the law and beyond morals, outside of tradition and slavery to social or civic prejudices. It is not a question of greater or lesser years. Like those of Olympus, our “gods” are eternally beautiful and eternally young. It doesn’t matter that our fall is coming to an end and that we don’t know if tomorrow we will see dawn rise for the last time : what is essential is that again today, we feel ourselves capable of the joy of living.

* * *

There are young people who call themselves individualists, but their individualism certainly does not appeal to us. It is petty, shriveled, timid, incapable of considering experience for its own sake; pessimistic, pedantic by dint of being documentary and documented; hazy, neurasthenic, colorless and without heat; it does not even have the strength it needs, once it has entered “on the wrong path,” to follow it to its end. Ah! A dreadful individualism; a dull, gray and morose individualism! Let them keep it to themselves; we won’t begrudge it.

There is the individualism of those who want to create joy for themselves by dominating, managing and exploiting their fellows, by using their social power — governmental, monetary, monopolizing power. It is the individualism of the bourgeoisie. It has nothing in common with ours.

There is the individualism of the high-perched who want to crush those with whom they come into contact—under the weight of their moral superiority, of their intellectual culture; the individualism of the “hard” (for others of course), of the insensitive—conceited people who do not stoop to picking up “golden pebbles;” the individualism of those who shed no tears and who hover in the seventh heaven beyond the reach of human forces. I fear that it is quite simply the individualism of the smug and the pretentious, of the angels that, in the end, you will encounter one day splashing about in the pool of uniform mediocrity, the individualism of herons who wind up being satisfied with a snail to soothe their ambition. This individualism does not interest us either.

* * *

We want, on the contrary, an individualism that radiates joy and benevolence, like a warm hearth. We want a sunlit individualism, even in the dead of winter. An individualism for disheveled and delirious Bacchantes, which expands and spreads and overflows, without priests and without masters, without borders and without shores. An individual that does not want to suffer or carry burdens, but does not want to make others suffer or to inflict burdens. An individualism that does not feel humiliated when called upon to heal the wounds it may have thoughtlessly caused along the way. Ah! What a rich, what a beautiful individualism that is!

What then is the individualism of the “makers of suffering,” of those who leave in the lurch the very hopes they have aroused (I am not talking about those for whom causing suffering and rejoicing in it is a morbid obsession, a pathological state), if not a pitiful doctrine for the use of poor people who hesitate and vacillate, who dread giving of themselves, so poor is their inner health? They are the ones that disillusionment leaves confused and nine times out of ten this disillusion exists only in their feeble imagination; they are the ones who “take back” what they give; those who would like the river without meanders, the mountain without cliffs, the glacier without crevasses, the ocean without storms, and dreams without awakenings. Their individualism refuses battle because victory appears doubtful. Ah! Paltry individualism!

* * *

I assure you, compagnons, that in order to live our Individualism, which wants to radiate and create the love of the joy of living, it is necessary to be strong, truly strong within; you must enjoy good health and a rich, robust internal constitution. Not everyone is able to satisfy the appetites of the sensibility of those in whom it has been set to work. I repeat: all must be well within yourself. And this health does not depend on a therapeutic regimen, is not a work of the imagination, and cannot be learned in textbooks. To possess it you must have been forged and reforged on the anvil of variety and diversity in life experiences; you must have been soaked and re-soaked in the torrent of actions and reactions of enthusiasm for life. You have to have loved the joy of living to the point of preferring to perish rather than renounce it.

Let us be careful not to lose the love of the joy of living. It would be a sign of decay, of irreversible senility, even if we were not yet twenty years old.

E. Armand.

17. Ni trop jeune, ni trop vieux

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18. Ceux qui en vivent

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Histoire invraisembiable

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Passerai-je la nuit ? Je sens que je suis arrivé à l’extrême limite de mon existence ; voilà deux jours que mes jambes me refusent tout service et, deux fois en ces quarante-huit heures, de longs étourdissements m’ont privé de connaissance. Il est probable que je ne survivrai pas dune troisième attaque. Cependant je possède encore assez de lucidité pour mettre en ordre mes pensées et classer mes souvenirs. J’ignore d’ailleurs à quel dessein secret j’obéis en noircissant ces feuillets de papier et en racontant pourquoi et comment, Hermann et moi, nous avons anéanti la race humaine. Il y a bien longtemps déjà que j’ai enterré Hermann dans cette caverne de Sumatra. Où j’ai dormi durant tant de nuits que.je ne saurais me souvenir du nombre, ici, dans cette caverne dés flancs du mont Ophir où sans doute m’ont précédé, avant que fût l’histoire, des êtres précurseurs des homes. Cette mâchoire, là, sur ma table, qu’Hermann a découverte en creusant au fond de la caverne, n’est pourtant pas une mâchoire de singe ; mais ce n’est pas non plus une mâchoire d’homme.

Pourquoi écrire ces choses que personne ne lira ? A quel déterminisme peut obéir le vieillard moribond que je suis ? Je me le demande ; puisque personne ne déchiffrera ce cahier ?

Je me souviens de l’état de la planète avant que fût décidée la catastrophe. Il n’y avait plus que trois grandes contrées sur le globe. Là première, qui avait pour capitale Lisbonne, comprenait l’Europe occidentale, selon une ligne tracée du Cap Nord à l’embouchure de la Tornéa, divisant en deux le Golfe de Bothnie et la Baltique pour aboutir à l’embouchure du! Niémen. De là une nouvelle ligne partait pour aboutir à l’embouchure du Vardar, dans l’Archipel. Toute la partie de l’Europe située à l’ouest de cette limite, l’Afrique et l’Amérique tout entière on constituaient l’immense territoire dont la langue était un anglais beaucoup plus imprégné de termes gréco-latins que l’anglais d’autrefois.

Le reste de l’Europe et la partie de l’Asie délimitée par une ligne allant de l’embouchure de l’Indus à celle de l’Amour constituaient un second territoire, avec Astrakan comme capitale,
et parlaient un russe assez fortement mélangé de termes turcs, persans et arabes.

La partie de l’Asie à l’est de cette ligne, l’Australasie et le reste de l’Océanie formaient une troisième région, ayant Hong-Kong pour capitale. La langue courante était le japonais, à la vérité un amalgame de japonais, de chinois, d’anglais tel qu’on le parlait jadis et de malais.

Bien que tous les dialectes et idiomes autres que les langues précitées eussent disparu, on n’avait pu faire adopter une langue unique, et du haut en bus de l’échelle, dans. les trois territoires, les fonctionnaires devaient comprendre l’anglais, le russe et le japonais.

De même qu’on n’avait pas réussi à instaurer une langue unique, on n’avait pu, malgré-les progrès techniques, communiquer avec les autres’ planètes. Toutes les tentatives fuites dans ce sens avaient échoué.

Le globe comptait environ 7 milliards d’habitants, deux milliards pour la partie parlant anglais, deux milliards pour la région parlant russe, trois milliards pour la contrée parlant japonais, Lisbonne nombrait cent millions. d’habitants, Astrakan cinquante millions, Hong-Kong deux cent cinquante millions, répartis sur d’immenses. étendues, Grâce à une technique agricole, manufacturière et chimique formidablement développée, ces sept milliards de terriens avaient à leur suffisance alimentation, vêtements, habitations. Mais cela était dû à une administration des choses réglant les faits et gestes de chacun dans tous leurs détails, d’abord deux heures de travail suffisantes pour assurer là surveillance et l’entretien des machines en activité, la fabrication et le réglage des machines nouvelles — heures d’entrée et de sortie des réfectoires, heures d’entrée et de sortie des dortoirs, heures de répartition des articles d’habillement — immenses réfectoires, dortoirs et magasins distincts pour les hommes et pour les femmes — heures de culture physique et d’hygiène, heures de promenades sentimentales au cours desquelles avaient lieu les rencontres sexuelles — heures dé récréations artistiques, théâtrales, intellectuelles — règlementation des vacances, 65 où 66 jours par at — éducation et tutelle intégrale à partir du sevrage jusqu’à 20 anis — la maternité et ses conséquences facilitées, contrôlées, objets des soins les-plus appropriés — le soir, assistance obligatoire aux salles d’assemblées où les nouvelles étaient affichées, etc., etc.

Et sur tout cela, planant, publique ou occulte, une administration du type dictatorial, élue au suffrage à deux ou trois degrés selon les cas — conseil des Directeurs de services ; de 50 membres chez les Anglais, de 64 chez les Russes, de 70 chez des Japonais, ayant à leur tête un grand-arbitre à voix départageante et auquel on avait accordé le droit d’en appeler au corps électoral de base par un referendum pour toute décision qui lui semblait dépasser les facultés d’appréciation du Conseil des Directeurs de services.

Au bout d’un siècle et demi, on ne comptait plus un seul contrevenant à la réglementation de la vie quotidienne des terriens et le grand problème de l’utilisation des loisirs avait été résolu définitivement. L’immense majorité des hommes étaient arrivés à les consacrer à des occupations si inoffensives qu’on pouvait considérer comme garantie contre tout bouleversement l’administration des choses. Les dernières statistiques n’accusaient pour toute la terre que dix mille habitués des bibliothèques publiques ayant dépassé l’âge éducationnel. Le rester des plus de vingt ans employaient les heures destinées à l’amusement et à la récréation à des sports n’exigeant que peu de dépense cérébrale : jeux de boules, par exemple, courses de chiens, de chevaux, d’animaux de basse-cour, soit réels, soit mécaniques ; mâts de cocagne, concours de pêche, de danse, de marche, etc:

Maladies et infirmités avaient disparu. La vie avait été prolongée de moitié. On mourait entre 140 et 150 ans, en moyenne, et ce n’est guère que deux ou trois ans avant de trépasser qu’on perdait ses forces et qu’on était autorisé à interrompre ses doux heures de travail quotidien, Grâce à une-hygiène développée à l’extrême, à une alimentation en partie chimique, saine et exactement dosée, à l’élimination des facteurs de moindre résistance, à la disparition de la misère physiologique, c’est à peine si de dix ans en dix ans on signalait un cas isolé de petite vérole, de fièvre jaune, de paludisme, d’hérédo-syphilis, de tuberculose, de cancer. Immédiatement expédié dans un centre d’hospitalisation, le patient était guéri, immunisé contre une rechute imprévisible, rendu stérile. Rien n’avait été épargné pour la construction et l’aménagement de laboratoires de bactériologie pour la culture des fermentations et des anti-fermentations infectieuses, la technique microscopique et celle des inoculations et des sérums, etc., etc.

Hérmann était chef de laboratoire de Berlin, spécialement consacré à la culture des bactéries les plus virulentes. Sur les rayons de cinquante salles, classés avec soin, se succédaient des flacons, contenant, à leurs différents degrés d’évolution, tous les microbes imaginables, ceux qui avaient causé jadis tant de ravages à l’espèce haine et ceux qui en causaient parfois encore aux espèces animales domestiques. L’étude de la pathogénie bacillaire m’ayant passionné dès mon adolescence, j’avais obtenu du centre de médecine de Paris d’être envoyé au laboratoire de Berlin, où, très vite lié d’amitié avec Hermann, m’avait placé à la tête du département de la classification.

Hermann était l’un des rares terriens qui passaient les heures de loisirs assignées par les règlements à sa culture intellectuelle : il était l’un des lecteurs les plus assidus de la Bibliothèque de Berlin, une des meilleures du monde. On ne l’avait jamais trouvé prenant part ou assistant aux spectacles puérils et frivoles qui accaparaient.les heures de repos de l’immense majorité de ses co-planétaires. Il s’était rendu compte qu’il avait existé une époque, inorganisée et chaotique par rapport à celle où nous-vivions, certes, mais où, par contre, prédominait la libre discussion en matière intellectuelle, économique, politique, éthique et autre. L’éducation administrative démontrait depuis des siècles que tout ce qui avait précédé l’état de choses actuel était fatalement et nécessairement nuisible, néfaste, entaché de malignité, de corruption et d’individualisme malfaisant. Hermann et moi découvrions, à notre étonnement, qu’au cours des périodes historiques anciennes, l’initiative individuelle avait suggéré des réflexions et dés recherches profondes et variées et qu’elle avait conduit à des réalisations multilatérales et polymorphes. Nous en avions rapidement déduit que le niveau d’intelligence, de compréhensivité, d’entendement individuel était de beaucoup supérieur à celui de nos contemporains à qui la méthode du libre examen était devenue tout à fait étrangère.

Au moment où se place notre récit, la grande, l’unique préoccupation de tous était le remplacement du nom de famille par un numéro personnel. Il s’agissait, au lieu de s’appeler Dupont, Smith, Müller ou Perez, d’être désigné, par exemple par A: 230.704 I, D, 87.985 IX, Q. 2.300.009 C, Y. 5.625 IV, les millions de combinaisons dont sont susceptibles les lettres de l’alphabet (toutes les langues s’écrivaient en caractères latins), les chiffres arabes et les chiffres romains permettant de numéroter indéfiniment les habitants du globe d’après le territoire où ils étaient nés et la section de ce territoire, selon un système semblable, en principe, à celui de la numération employée jadis pour les automobiles. J’ajoute, en passant, qu’il n’existait plus qu’un seul moyen de transport : l’avion.

Donc, depuis un an environ, la population de la terre se passionnait pour cette question. Différents référendums avaient écarté la plaque de numérotation portée sur le vêtement pour adopter finalement un tatouage indélébile gravé sur le corps. Et sur quelle partie du corps ? Un vote en décida (le vote sur tous les territoires était obligatoire, et interdits les bulletins blancs) : le corps électoral, à la presque unanimité — 5 milliards de suffrages contre 40 voix — se prononça pour le tatouage sur la fesse droite, celui sur le front ayant été repoussé antérieurement.

Quel vent de folie souffla sur nous à l’annonce de ce résultat ? Il me semble voir encore Hermann trépigner d’indignation et répéter, comme répondant à une question posée par quelqu’un d’invisible : « Oui, oui, je le sais depuis longtemps, cette humanité est descendue au dernier échelon de la bêtise, elle n’est pas digne de vivre ». Comment, dans la nuit, montâmes-nous dans l’avion de transport affecté au laboratoire ; comment y empilâmes-nous les fioles de cultures les plus virulentes : microbes de la peste, microbes du choléra, microbes du typhus, cent autres ? Comment brisâmes-nous les horribles récipients ?

Vingt-quatre heures nous suffirent pour faire le tour de la terre. Ce fut épouvantable. Désaccoutumés à la virulence des épidémies, les hommes ne purent réagir contre l’atmosphère empoisonnée et rendue plus délétère-encore par les miasmes qu’exhalaient
les corps des mourants.

Réfugiés dans cette caverne préparée de longue date et à mon insu par Hermann, nous échappâmes à l’atteinte du fléau grâce à un procédé d’immunisation dont Hermann seul avait le secret. Lors d’une randonnée ultérieure, nous ne retrouvâmes plus, étalés sur toute la surface de la terre, que pourriture et corps en décomposition. Plus tard, Hermann m’expliqua qu’il avait cultivé de telle façon les fermentations infectieuses qu’un seul flacon aurait suffi pour rendre irrespirable la basse atmosphère du globe. Or, nous en avions précipité dix mille du haut de notre avion.

Je sens que mes forces m’abandonnent. Un brouillard voile mes yeux. Et pourtant j’ai encore quelque chose à dire. Depuis assez longtemps: je ne puis préciser — chaque fois que je me hasarde au pied de la montagne, j’aperçois, toujours plus nombreuses, des troupes d’êtres qui, peut-être, ne sont pas tout à fait des singes et qui parcourent la forêt. Il est hors de doute que depuis la disparition des-hommes, les singes se sont multipliés dans ce pays. Les singes ont-ils donc échappé à l’épidémie ? Lors-de ma dernière sortie, il y a huit jours, j’ai groupe de ces êtres marchant debout. Il y en avait une cinquantaine en tout, parmi lesquels des enfants ; l’un d’eux, un bâton à la main, les conduisait. Ils suivaient le rivage…

Je n’ai plus la force de continuer ; je meurs, un doute me torturant… est-ce que notre attentat… ?..

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E. ARMAND.

An Unlikely Story

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Will I survive the night? I feel that I have reached the extreme limit of my existence. For two days my limbs have refused me any service and twice in forty-eight hours long dizzy spells have robbed me of consciousness. It is likely that I won’t survive a third such attack. But I am still lucid enough to put my thoughts in order and sort through my memories one last time. I am not sure what secret design I obey, blackening these slips of paper to recount how we—Hermann and I—have wiped out the human race. It has been a long time since I buried Hermann in this Sumatran cave, where I have slept so many nights that I cannot remember the number, here on the flanks of Mount Ophir where I have doubtless been preceded, before recorded history, by the precursors of men. That jawbone, there on my table, which Hermann discovered while digging at the back of the cave, is not the jawbone of an ape, but neither is it the jawbone of a human being.

Why write these things that no one will read? What determinism must I obey, I wonder, old and dying man that I am, since no one will decipher my notebook?

I remember the state of the planet before disaster struck. There were no longer more than three great regions on the globe. The first, which had its capitol in Lisbon, included western Europe, according to a line traced from the North Cape to the mouth of the Torne, dividing the Gulf of Bothnia and the Baltic in two to lead to the mouth of the Neman. From there a new line led to the mouth of the Vardar, in the archipelago. Every part of Europe situated to the west of that limit, together with Africa and all of the Americas, constituted an immense territory whose language was an English much more infused with greco-latin terms than the English of past times.

The rest of Europe and the part of Asia delimited by a line running from the mouth of the Indus to that of the Amur constituted a second territory, with Astrakhan as capital, speaking a Russian strongly mixed with Turkish, Persian and Arabic terms.

The portion of Asia to the east of that line, Australasia and the rest of Oceania formed a third region, with Hong-Kong for capital. The common language was Japanese—or really an amalgam of Japanese, Chinese, English as it was previously spoken and Malay.

While all other dialects and idioms had disappeared, they had not been able to adopt a single language and, up and down the ladder, functionaries in the three territories had to understand English, Russian and Japanese.

Just as they could not establish a single language, they could not, despite technological progress, communicate with the other planets. All attempts in that direction had failed.

The globe counted around 7 billion inhabitants: two billion in the English-speaking region, two billion in the region speaking Russian and three billion in the region speaking Japanese. Lisbon had one hundred million inhabitants, Astrakhan fifty million, Hong-Kong two hundred fifty million, spread over immense expanses. Thanks to wonderfully developed agricultural, manufacturing and chemical technology, these seven billion earthlings had sufficient food, clothing and habitations. But that was due to an administration regulating the acts and deeds of each in all their details. First, two hours of work, sufficient to ensure the monitoring and maintenance of the active machines, fabrication and calibration of new machines — hours for entering and leaving the canteens, hours for entering and leaving the sleeping quarters, hours for the distribution of articles of clothing — immense refectories, dormitories and shops, all separate for men and women — hours for physical culture and hygiene, hours for sentimental promenades, in the course of which space was made for sexual encounters — hours for artistic, theatrical and intellectual recreations — regulation of vacations, 65 or 66 days per year — complete education and tutelage, from weaning to the age of 20 — maternity and its consequences facilitated and controlled, subject to the most suitable care — in the evenings, obligatory attendance in the assembly halls where news was posted, etc., etc.

And hovering over all, seen or unseen, an administration of the dictatorial type, elected by suffrage of two or three degrees, depending on the case — a Council of Service Directors, with 50 members among the English, 64 among the Russians and 70 among the Japanese, headed by a grand Arbiter, to whom was accorded the right to direct to the voters by referendum any decision that seemed beyond the capacity of the Council of Service Directors to judge.

After a century and a half, there was not a single earthling who would break the rules of daily life and the great problem of the use of leisure had been definitively solved. The vast majority had come to devote themselves to occupations so harmless that the administration of things could be regarded as a guarantee against any upheaval. The latest statistics only showed ten thousand public library patrons over the entire world who were past the age of compulsory education. The remainder of those over twenty used the hours intended for amusement and recreation in sports requiring little brain expenditure: bowling, for example, dog races, horse races, races of farm animals, either real or mechanical; greased poles, competitions in fishing, dancing, walking, etc.

Illnesses and infirmities had disappeared. Life had been extended by half. People died between 140 and 150 years old, on average, and it was only two or three years before passing that they their our strength and were allowed to interrupt the sweet hours of daily work. Thanks to a hygiene developed to the extreme, to a partly chemical, healthy and exactly dosed diet, to the elimination of the least resistant factors, to the disappearance of physiological misery, it is hardly once in ten years that there was reported an isolated case of smallpox, yellow fever, malaria, congenital syphilis, tuberculosis, cancer. Immediately sent to an inpatient center, the patient was cured, immunized against an unforeseen relapse and rendered sterile. Nothing had been spared for the construction and arrangement of bacteriological laboratories for the cultivation of infectious fermentations and anti-fermentations, microscopic technique and that of inoculations and serums, etc., etc.

Hermann was head of the Berlin laboratory, specially devoted to the culture of the most virulent bacteria. On the shelves of fifty rooms, carefully classified, were vial after vial, containing, in their different degrees of evolution, all the microbes imaginable, both those that had once had such devastating effects on the human race and those that sometimes still ravaged domestic animal species. The study of bacillary pathogenesis having fascinated me from adolescence, I had obtained leave from the Paris medical center to be sent to the Berlin laboratory, where, very quickly making friends with Hermann, he had placed me at head of the classification department.

Hermann was one of the few earthlings who devoted the leisure hours assigned by the regulations to his intellectual culture. He was one of the most assiduous readers of the Berlin Library, one of the best in the world. He had never been found taking part in or attending the puerile and frivolous spectacles that monopolized the hours of rest of the vast majority of his planetary co-inhabitants. He had realized that there had been a time, unorganized and chaotic compared to the one we lived in, of course, but where, on the contrary, free discussion in intellectual, economic, political, ethical and other matters prevailed. Administrative education has demonstrated for centuries that everything that preceded the present state of affairs was fatally and necessarily harmful, detrimental, tainted with malignancy, corruption and evil individualism. Hermann and I discovered, to our amazement, that in ancient historical periods individual initiative had suggested deep and varied thinking and research and had led to multilateral and polymorphous achievements. We quickly deduced that the level of intelligence, comprehensiveness and individual understanding was much higher than that of our contemporaries, to whom the method of free examination had become quite foreign.

At the time of our story, the big, indeed the only concern of all was the replacement of the last name by a personal number. Instead of being called Dupont, Smith, Müller or Perez, it was a question of being designated, for example by A: 230.704 I, D, 87.985 IX, Q. 2.300.009 C, Y. 5.625 IV, the millions of combinations of which the letters of the alphabet (all languages were written in Latin characters), Arabic numerals and Roman numerals are susceptible to indefinitely number the inhabitants of the globe according to the territory where they were born and the section of this territory, according to a system similar in principle to that of the numeration formerly employed for automobiles. I would add, by the way, that there was only one form of transportation left: the plane.

So, for about a year, the people of the earth had been passionate about this issue. Successive referendums had discarded a numbering plate worn on the garment, to finally adopt an indelible tattoo engraved on the body. And on what part of the body? A vote decided (the vote was obligatory in all territories, and blank ballots prohibited): the electorate, almost unanimously — 5 billion votes against 40 votes — voted for a tattoo on the right buttock (one on the forehead having been rejected back previously.)

What wind of madness blew over us when this result was announced? I still seem to see Hermann stamping with indignation and repeating, as if answering a question asked by someone invisible: “Yes, yes, I have known it for a long time, humanity has descended to the last rung of stupidity, it is not worthy to live.” How, that night, did we get into the transport plane assigned to the laboratory; how did we stack the most virulent vials of cultures within: plague microbes, cholera microbes, typhus microbes, a hundred others? How did we break the horrible receptacles?

Twenty-four hours were enough for us to circle the earth. It was appalling. Unaccustomed to the virulence of epidemics, the people could not react against the poisoned atmosphere, made even more deleterious by the miasma exhaled by the bodies of the dying.

Sheltered in this cave, long prepared without my knowledge by Hermann, we escaped the reach of the plague thanks to a process of immunization of which Hermann alone held the secret. On a subsequent hike, all we found, sprawled over the face of the earth, was putrefaction and rotting bodies. Hermann later explained to me that he had cultivated the infectious fermentations in such a way that a single vial would have been enough to make the lower atmosphere of the globe unbreathable. We had thrown ten thousand from the height of our plane.

I feel my strength abandoning me. A mist veils my eyes. And yet I still have something to say. For quite a long time — how long, I have not been able to specify — every time I venture to the foot of the mountain, I see, always more numerous, troops of beings who are, perhaps, not quite apes and who roam the forest. There is no doubt that since the disappearance of men, apes have multiplied in this country. So have the apes escaped the epidemic? On my last outing, eight days ago, I saw a group of these beings walking upright. There were about fifty in all, among them children; one of them, stick in hand, led them. They followed the shore…

I lack the strength to continue; I amm dying, one doubt torturing me…

Has our attack…?

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E. Armand.

20. Une Brute

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21. Le Sentiment triomphe

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22. Variations sur la « Camaraderie Amoureuse »

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23. Au Sortir du Bois

Au sortir du bois, mon « en dehors » se trouva face à face avec trois hommes, qui apparemment, se querellaient, mais parurent, dès qu’ils le virent, se retrouver d’accord.

Le premier était de haute taille ou semblait tel. De son pardessus— une peau de bête façonnée à sa taille — émergeaient des poignets trapus et velus. Sa main serrait un énorme bâton noueux. Ses pieds s’étalaient immenses sur le sol, comme s’ils eussent voulu en prendre possession en s’y fixant : une lueur étrange, phosphorescente, brillait dans ses yeux, illuminant un regard à la fois fauve et fascinateur.

Le second, de taille moyenne, n’avait rien d’extraordinaire ni dans son allure ni dans sa carrure. Il était habillé comme tout le monde, c’est-à-dire que la coupe de ses vêtements n’avait rien qu’on pût taxer d’originalité. Regard, pieds, mains, gestes, tout était ordinaire en lui. De la poche de son veston sortait un parchemin dont le titre apparaissait en pleine lumière : « Déclaration des droits de l’homme », et de sa main droite il se reposait sur une pique, la pointe fichée en terre.

Le troisième était si maigre qu’il paraissait un géant. Et cette impression se confirmait du fait d’une redingote longue, si longue qu’elle l’enveloppait tout entier, du col au talon — une redingote flottant à la brise, s’ouvrant et se fermant tour à tour, dont les basques se relevaient, venaient battre les genoux pour reprendre ensuite leur position première — une redingote tenant de la soutane, de la cape et de la toge. Et des manches sortaient des mains fines, tellement qu’on les eût dites diaphanes. Et des yeux de ce troisième compagnon, levés vers le ciel, on ne voyait le plus souvent que le blanc. Il portait en bandoulière un tambour.

Comme mon ami allait les dépasser, voici que les trois êtres l’interpelèrent.

— Es-tu si fier l’ami, dit le second, l’homme à l’allure moyenne, que tu passes ainsi sans nous souhaiter le bonjour ?

— Je ne vous connais point et je ne vous demande rien. Je n’ai point affaire à vous. Vous n’êtes point de mes amis. Mes intérêts me forcent à ne point m’arrêter. Je vais mon chemin.

— Tout beau, reprit l’homme à la carrure ordinaire. Quiconque se hasarde en ces parages est tenu d’expliquer sa présence ici. Tu parles comme si tu n’avais de compte à rendre à personne. Quelle folie! Comme si pour tout ce que tu es ou tu as, tu ne dépendais pas de tout le monde. Tu as toujours à faire à autrui et si tu ne nous demandes rien, moi le nommé Sociétaire, je te somme d’exprimer ton avis au sujet d’une discussion qui venait d’éclater lorsque tu es venu nous troubler.

— Mais je n’ai point et n’ai jamais eu l’intention de vous troubler. Je veux uniquement passer mon chemin et m’en aller rejoindre des amis qui m’attendent loin d’ici.

— Que ce soit ta faute ou non, tu ne nous en as pas moins interrompus par le bruit de tes pas. Ecoute donc et laisse moi te présenter mes compagnons de discussion : Surhomme et Monteur-de-Coups. Au moment donc où tu es apparu, nous discutions de la dépendance de l’individu-unité
à l’égard de la Société-totalité.

— Dépendance ? Mais je ne conçois, moi, de dépendance ou de solidarité à l’égard d’un milieu que celle que j’accepte. Je suis un homme de liberté et j’ai l’autorité en horreur.

— Moi aussi, dit Surhomme, j’ai l’autorité en horreur; je suis le Puissant qui n’admet point de pouvoir au-dessus de lui et je suis prêt à monter sur le trône afin de ne pas être un sujet.…

— C’est-à-dire, répliqua mon voyageur, qu’afin d’être l’affranchi, tu réduirais tout le reste du monde en esclavage. Ami, ton idéal ne me sourit point. Si je être pas plus un esclave qu’un sujet, ou un citoyen, je ne veux pas non plus être un maître, un roi ou un législateur… Je suis un homme seul, un isolé, un unique et je n’entends pas plus être lié à des supérieurs qui me dominent qu’être attaché à des inférieurs que je dominerais…

— Mais, dit Sociétaire, tu nous as parlé d’amis qui t’attendent…

— Sans doute, des hommes seuls, des autonomes comme moi, avec lesquels je m’associe pour certaines besognes sans rien perdre de mon indépendance et à qui j’ai promis de les rejoindre à une certaine heure… Cette heure s’approche, je m’en aperçois au soleil qui commence à décliner : aussi ai-je hâte de prendre congé de vous, n’ayant rien d’autre à vous dire…

— Est-ce qu’il peut exister des « hommes seuls » et des « autonomes » dans une société humaine ? reprit Sociétaire. N’importe lequel des humains, du plus riche au plus pauvre dépend du reste de ses semblables ; il est fatal qu’il en dépende ; il ne peut y échapper et cette dépendance lui est imposée par la force des circonstances sociales qui régissent le milieu dont il est partie intégrante, qu’il le veuille où non.

— Exactement. Mais je prétends qu’on ne compte pas ce qui est imposé…

— A moins que ce soit par plus fort que soi, interrompit Surhomme.

— …et qu’à l’égard de ce qui est imposé, nul n’est tenu à aucun respect.

— Erreur, répliqua Sociétaire, les sociétés ne peuvent exister que basées sur l’autorité — une convention plus ou moins libérale émanant de la volonté d’un seul, de plusieurs ou du plus grand nombre à laquelle tous, sans exception, doivent se conformer — et les hommes ne peuvent exister que vivant en société.

— Mais un jour viendra, prononça Monteur-de-Coups, avec un trémolo dans la voix, où l’autorité ne sera plus nécessaire pour vivre en société ; une aube luira où unis dans la fraternité, les hommes bons, purs, saints, forts, ignorant l’envie et les passions, se mettront à vivre dans un état de bonheur continuel et impérissable.

— Folie, rétorqua Surhomme. Chacun à sa place : les faibles au service des forts, les débiles pour préparer les voies aux puissants et que l’élite jouisse du bonheur qui lui revient en toute légitimité.

— Vous êtes tous deux des rêveurs, ricana Sociétaire. Les lois seront toujours nécessaires pour contenir en des limites de juste milieu les turbulents qui voudraient contrevenir à l’ordre social. Et l’histoire nous montre que les extra-forts et les extra-puissants ont succombé dès que, par trop molestés, les moyens et les médiocres ont uni leurs efforts pour les abattre… Que dis-tu de tout cela, ô étranger ?

— Rien d’autre, dit mon ami, qu’en vous écoutant, je n’apprends rien que je ne sache. Or, comme je vous le disais en commençant, vous n’êtes point de mes amis. A dire vrai, vous êtes des ennemis et d’irréconciliables adversaires. Mon ennemi est quiconque préconise un état de choses social où l’individu dépend pour sa vie de l’autorité d’un contrat que lui impose une majorité de ses semblables. Mon ennemi est quiconque prétend affirmer son indépendance en réduisant autrui en servitude s’il le faut. Mon ennemi est quiconque veut m’endormir en retenant ma vue sur un mirage d’humanités de rêve. Je prends les hommes tels qu’ils sont et pour ce qu’ils sont; je refuse de me laisser dominer par n’importe lequel d’entre eux, je ne veux m’imposer à qui que ce soit : et parce que je veux suivre mon chemin seul ou en compagnie de qui me plait, je ne veux rendre de compte à personne, n’engageant que ma responsabilité. Je ne me place point sur l’offensive, mais à l’égard de qui veut intervenir dans ma marche et l’interrompre, je me situe sur la défensive… Nous ne sommes point du même bord. Adieu donc…

Mais voici que s’étant concertés d’un regard. Sociétaire et Surhomme s’élancèrent sur ses traces et l’ayant rejoint le tuèrent, l’un le traversant, de dos, de part en part; l’autre l’assommant à coup de trique. Cela tandis que Monteur-de-Coups jouait du tambour pour étouffer de possibles appels au secours.

Et ils se dirent l’un à l’autre : « Il vaut mieux qu’un tel homme meure, car il est de ceux qui ne laissent rien debout, ni l’Autorité, ni la Force, ni la Société, ni l’Illusion. Et c’est de cela que nous vivons. »

Leaving the Woods

Leaving the woods, my « en dehors » [see note] found himself face-to-face with three men who, it seems, quarreled, but found themselves again in agreement as soon as he appeared.

The first was tall, or seemed so. From his overcoat — an animal skin tailored to his frame — protruded stocky, hairy wrists. His hand gripped a huge, gnarled staff. His feet sprawled out huge on the ground, as if they wanted to take possession of it by fixing themselves on it: a strange, phosphorescent glow shone in his eyes, illuminating a gaze that was both tawny and fascinating.

The second, of medium height, was not extraordinary either in his appearance or in his build. He was dressed as everyone dresses; that is to say that the cut of his clothes was nothing that could be accused of originality. Face, feet, hands, gestures, everything about him was ordinary. From his jacket pocket protruded a parchment, the title of which appeared in full light—“Declaration of the Rights of Man”—and with his right hand he was resting on a pike, the point stuck in the ground.

The third was so thin he looked like a giant. And this impression was confirmed by the fact of a long frock coat, so long that it enveloped him entirely, from the collar to the heel — a frock coat fluttering in the breeze, opening and closing in turn, whose tails were raised, came to beat the knees to then resume their first position — a frock coat resembling the cassock, the cape and the toga. And from the sleeves protruded slender hands, so thin that one might have said they were diaphanous. And with the eyes of this third companion, raised to the sky, one often saw only white. He carried a drum slung over his shoulder.

As my friend was going to pass them, the three beings called out to him.

— Are you so proud, the friend, said the second, the average-looking man, that you pass like this without wishing us good morning?

— I do not know you and I ask nothing of you. I have nothing to do with you. You are not my friends. My interests force me not to stop. I will go my way.

— Hold on, said the man with the ordinary build. Anyone who ventures into this area is required to explain their presence. You speak like you don’t have to answer to anyone. What madness! As if for everything you are or have, you don’t depend on everyone. You always have things to do with others and even if you don’t ask anything of us, I, the Member of Society, I call upon you to express your opinion on the subject of a discussion that had just broken out when you came along and disturbed us.

— But I did not and never intended to disturb you. I just want to go my way and go meet some friends who are waiting for me far from here.

— Whether it is your fault or not, you did not interrupt us any less by the sound of your footsteps. So listen and let me introduce you to my companions in discussion: the Superman and the Humbug. So by the time you appeared, we were discussing the dependence of the individual-unity with respect to the Society-totality.

— Dependence? But I do not conceive of dependence or solidarity with regard to any milieu other than that which I accept. I am a man of freedom and I abhor authority.

— Me too, said the Superman. I have a horror of authority; I am the Mighty One who does not admit any power over him and I am ready to ascend the throne so as not to be a subject.…

– That is to say, replied my traveler, that in order to be freed, you would enslave all the rest of the world. Friend, your ideal does not please me. If I am no more a slave than a subject or a citizen, neither do I wish want to be a master, a king or a legislator… I am a single man, isolated, a unique,  and I no more intend to be linked to superiors who dominate me than to be attached to inferiors whom I would dominate…

— But, said the Member of Society, you have spoken of friends who await you…

— Undoubtedly, single men, autonomous people like me, with whom I join forces for certain tasks without losing any of my independence and to whom I have promised to join them at a certain time… This hour is approaching. I notice it in the sun, which begins to decline. So I am eager to take my leave, having nothing else to say to you…

— Can there exist “single men” and “autonomous people” in a human society? resumed the Member of Society. Any human, from the richest to the poorest, depends on the rest of their fellow human beings; it is inevitable that they depends on them; they cannot escape it and this dependence is imposed on them by the force of the social circumstances that govern the milieu of which they are an integral part, whether they like it or not.

— Exactly. But I claim that we do not count what is imposed…

— Unless it is stronger than you, interrupted the Superman.

— … and that with regard to what is imposed, no one is bound to any respect.

— You are in error, replied the Member of society. Societies can only exist on the basis of authority — a more or less liberal convention emanating from the will of one, many or the greater number to which all, without exception, must conform — and men can only exist living in society.

— But a day will come, said the Humbug, with a tremolo in his voice, when authority will no longer be necessary to live in society; a dawn will shine in which good, pure, holy, strong men, united in brotherhood, ignoring envy and passions, will begin to live in a state of continual and imperishable happiness.

— Madness, retorted the Superman. Everyone in their place: the weak in the service of the strong, the inadequate to prepare the way for the powerful, and let the elite enjoy the happiness that is rightfully theirs.

— You are both dreamers,” the Member of Society sneered. Laws will always be necessary to contain within the limits of a happy medium the unruly individuals who would like to contravene the social order. And history shows us that the extra-strong and the extra-powerful have succumbed as soon as the ordinary and the mediocre, too much molested, joined their efforts to bring them down… What do you say about all this, stranger?

— Nothing else, said my friend, but that by listening to you, I learn nothing that I do not know. Now, as I told you at the start, you are not my friends. To tell the truth, you are enemies and irreconcilable adversaries. My enemy is anyone who advocates a social state of affairs where the individual depends for his life on the authority of a contract imposed on him by a majority of his fellows. My enemy is anyone who claims to assert his independence by reducing others to servitude if necessary. My enemy is anyone who wants to lull me to sleep by fixing my sight on a mirage of dream-humanities. I take men as they are and for what they are. I refuse to let myself be dominated by any of them, I do not want to impose myself on anyone and, because I want to follow my path alone or in the company of those whom I like, I do not want to account for myself to anyone, commiting only to my own responsibility. I am not on the offensive, but with regard to whoever wants to intervene in my march and interrupt it, I am on the defensive… We are not on the same side. So farewell…

But, behold, they conspire with a glance. The Member of Society and the Superman rush after him and, having caught him, kill him: one piercing him, from behind, right through; the other knocking him down with a cudgel. This while the Humbug drummed to stifle possible calls for help.

And they said to each other: “It is better that such a man die, for he is one of those who leave nothing standing, neither Authority, nor Force, nor Society, nor Illusion. And it is that on by which we live.”

Note: The original version of the text, in L’Anarchie, identifies the traveller as “my individualist anarchist.”

24. Réponse à une Enquête sur la Sensualité créatrice

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25. Retour au Spirituel

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26. Poème érotique

Ce sera cette année comme l’année passée — comme d’autres années passées.

Nous parcourrons, Toi et moi, blottis l’un contre l’autre, les allées d’une forêt, les sentiers d’un bois. Je ne sais pas bien où seront situés ce bois, cette forêt. Mais Tes pieds menus y fouleront certainement un tapis, un tapis moelleux de feuilles mortes.

Peut-être je ne saurai pas Ton nom et sans doute Tu ne seras pas la même que l’an passé. Mais que m’importent Ton nom et d’où Tu viens et où Tu vas. Tu seras là, à mon côté, si étroitement serrée contre moi que je sentirai Ton cœur palpiter. Tu Te laïsseras aller, c’est-à-dire Tu sèras naturelle. Insouciante de Ta situation sociale, légale ou morale. Indifférente à tout ce qui n’est pas le moment présent.

Comme l’année passée — comme d’autres années passées. Nous ne dirons pas grand’chose probablement. Nous regarderons, nous sentirons, nous admirerons. Oh ! ce feutre d’or et de pourpre où nos pas s’enfonceront! Ce tapis à la surface frémissant comme les vagues de la mer au souffle de la brise d’automne ! Le temps s’écoulera et nous ne prononcerons pas un mot. Il y aura de l’absence et de l’extase dans Tes prunelles. Comme celles que j’ai déjà menées par ce chemin ou d’autres semblables, Tu m’enserreras la main avec un peu plus de force. Et ce seront Ià toutes les marques de tendresse que nous nous permettrons.

Et comme l’année passée — comme d’autres années passées. En proie aux mêmes anticipations. Un moment viendra où je romprai le silence et où j’extérioriserai ma pensée. Sous cette forme ou une forme parente : « Sais-tu — Te dirai-je par exemple, — quelles images suscitent en moi ces arbres que le vent est en train de dépouiller de leur feuillage ? » Et comme celles que j’ai déjà menées par ce chemin ou d’autres pareils, Tu répliqueras du ton de quelqu’un qu’on éveille d’un rêve : « Oh! je l’en prie, pas de pensée lugubre aujourd’hui ! »

Ét je poursuivrai. Et Te répondrai que les arbres que le vent dépouille de leurs feuilles jaunies n’évoquent en moi aucune idée mélancolique. Qu’elles me font penser à tout à l’heure. À ce soir. À cette minute exquise, délicate, unique, fiévreuse, Où tes vêtements, tes derniers vêtements tombant. Je sentirai sous mes mains et sous mes lèvres. Sous mes baisers et sous mes caresses. Ton corps nu, tiède, ému, souple, frissonnant, élastique.

Et comme celles que j’ai déjà menées par ce chemin ou d’autres analogues. Tu te serreras plus étroitement contre moi. Ta main étreindra la mienne avec plus de langueur. Et je sentirai Ton cœur battre vite, plus vite.

Et il me semblera, à moi, que c’est la premiere fois que j’ai pensé pareille vision. Et que tu es la premiere dont le corps voilé exhale autant de promesses voluptueuses.

15 Octobre 1923.

E. Armand

Erotic Poem

It will be this year as it was in the year past — as in other years past.

We will wander, You and I, snuggled together, the trails of a forest, the paths of a wood. I am not certain where this wood or forest will be located. But there Your little feet will certainly tread a carpet, a soft carpet of dead leaves.

Perhaps I will not know Your name and doubtless You will not be the same as in the year past. But what does Your name matter, or where You come from or where You are going? You will be there, at my side, so close against me that I will feel Your heart beat. Tu You will let Yourself go, which is to say You will be natural. Untroubled by Your situation, whether social, legal or moral. Indifferent to everything that is not the present moment.

As in the year past — as in other years past. We will probably not have much to say. We will look, we will feel and we will admire. Oh! This gold and purple felt in which our footsteps will sink! This carpet whose surface quivers like ocean waves in the autumn breeze! Time will pass and we will not say a word. There will be absence and ecstasy in Your gaze. Like those that I have already led along this path, or others like it, You will grasp my hand with a bit more force. And that will be the only sign of tenderness that we allow ourselves.

And as in the year past — as in other years past. And beset by the same anticipations. A moment will come when I break the silence and when I express my thoughts. In this or some related form: “Do you know,” — I might, for example, say to you — “what images are aroused in my by these trees that the wind is in the process of stripping of their foliage?” And like those that I have already led along this path, or others like it, You would reply in the tone of one awakened from a dream: “Oh! I beg you, no mournful thoughts today!”

And I would go on. And I would tell You that the trees that the wind strips of their yellowing leaves conjure up no melancholy idea in me. That they make me think of right now. Of this evening. Of the exquisite, delicate, unique, feverish moment, when your clothes, your last bit of clothes fall. I would feel you in my hands and beneath my lips. Beneath my kisses and caresses. Your body naked, warm, filled with emotion, supple, quivering, elastic.

And like those that I have already led along this path, or others like it, You would draw yourself more tightly against me. Your hand would grasp mine with more languor. And I would feel your heart beat fast, faster.

And it will seem to me that this is the first time that I have conceived of such a vision. And that You are the first whose veiled body exhales so many voluptuous promises.

15 October 1923.

E. Armand

Lueurs sur le Sentier

MON AMI

Tu te dis mon ami et sous prétexte qu’un ami doit la vérité à son ami, tu fais le censeur et le sermoneur. Comme si le maître d’école de ma commune et le curé de ma paroisse n’y suffisaient pas amplement. Tu m’ennuies, mon cher ; et l’ami qui m’ennuie n’est pas un ami pour moi… L’amitié ne s’impose pas, en premier lieu… N’est pas mon ami qui veut, en second lieu… Est mon ami celui qui me favorise, qui m’aide d’une amitié qui me crie « casse-cou » à chaque détour du sentier. Laisse moi faire mes expériences. Tu seras mon ami dans la mesure où tu me procureras les moyens de les pousser jusqu’à leurs conséquences ultimes. Je n’appelle pas un ami, quiconque cherche à me nuire, c’est-à-dire à s’interposer entre ma main et le bonheur qu’elle vise à atteindre. Je n’appelle pas un ami qui ne veut de notre amitié ne recueillir que les roses. Mon amitié comporte aussi des épines. Si tu es mon ami, tu te réjouiras de me voir vivre la vie que j’aime à vivre, non celle qu’il te plairait de me voir vivre. Je ne sais que faire de ton insistance à vouloir me hausser à une perfection morale dont je ne me sens nul besoin. Etre parfait, pour moi, consiste à me conformer à mon déterminisme et à laisser autrui se conformer au sien. Aide-moi à réaliser mon déterminisme et je reconnaîtrai en toi mon ami. Sinon, que m’importe ton amitié ? Mon ami me doit la vérité jusqu’au point où il ne m’entrave pas dans mon expansion, ma faim et ma soif des sensations qui stimulent et qui apaisent, qui enfièvrent et qui calment. Mon ami me doit la vérité jusqu’au point où je ne considère pas son intervention comme un geste d’autorité, le déguisât-il sous le masque de la censure ou la lévite du sermon. Une fois ce point franchi, il n’est plus que mon ennemi.

LES ENNUIS DOMESTIQUES

Le remueur d’idées n’est pas toujours compris dans son entourage immédiat. Le remueur d’idées ou, si vous voulez, celui dont les pensées ne se conforment pas au texte reçu, socialement parlant. Ou bien celui qui poursuit la réalisation d’une vision intérieure, lettre morte pour autrui. Ou encore celui dont les goûts, les aspirations ou les appétits exhalent une odeur rare, une senteur raffinée, froissant les opinions tenues comme normales, tranchant sur le sens commun. Quand je dis que, dans son milieu immédiat, il n’est pas toujours compris, c’est une concession. A la vérité, il n’est pas compris une fois sur dix, une fois sur cent, une fois sur mille. Si bien qu’il se lasse, à la fin, de devoir expliquer ce qu’il éprouve, ce qu’il convoite. Nul de ceux qui sont autour de lui ne comprend goutte à ses explications. Vingt fois, cinq cents fois, ils les a répétées. À quoi bon? Il ne parle pas le même langage que ses proches. Selon le cas, ils le considèrent comme une espèce d’illuminé, de demi-fou, voire d’être morbide. Il se sait, lui, en pleine santé. Il a simplement le tort de retarder de dix siècles ou d’être en avance de mille ans. Ce qui est sensiblement la même chose. Son entourage le tolère, en attendant que sa marotte lui passe. Et cela alors qu’il ne hait rien autant que d’être « toléré ». Par d’innombrables allusions, ceux qui l’environnent lui font sentir que leur indifférence est due à ce qu’ils le considèrent comme un tantinet dérangé. Et il doit s’estimer heureux si leur attitude, si leur action se borne là. Souvent, trop souvent, il se sent enveloppé d’hostilité, de malignité. Les disputes succèdent aux chicanes et les discussions aux altercations. Plusieurs fois par jour. D’un bout de l’année à l’autre. La vie commune lui devient, comme on dit vulgairement, « un enfer ». Et il arrive quelque fois, trop fréquemment, que le hors-norme, le réfractaire, ne peut s’évader de son milieu. Et c’est là où apparaît l’efficace d’une personnalité trempée dans l’onde de la résistance intérieure. Car ou celui qui est l’objet des mépris ou des tourments de son entourage cédera. Pour avoir la paix. Et il est perdu. Il rentre dans la règle commune. Ou il ne se souciera pas de ce qu’il entend proférer autour de lui. Il planera au-dessus des sarcasmes, au-delà des attitudes. Tellement au dessus ou au-delà qu’il ne les entendra ni les apercevra. Cuirassé d’un triple airain, les piqûres d’épingles ne pourront rien sur son for intime. Il planera à une altitude où ne montent pas les nuées d’en bas. Il luira dans le firmament qu’il s’est créé de ses propres œuvres, le firmament des forts, où se conserve intact l’éclat émanant de leur substance propre.

NON-CONFORMISME ET EXTRAVAGANCE

Il y a le non-conformisme et l’extravagance. Le non-conformisme ! Autrement dit la rébellion ou l’insurrection ou la réalisation envers et contre le préjugé, le conventionnel, l’établi définitivement, le passé dans les mœurs, l’admis par tout le monde, la pensée en série, l’unanimité sociétaire, la solidarité obligatoire, l’action ou le rêve en troupeau, l’oppression de l’opinion majoritaire et la tyrannie de l’opposition minoritaire, que sais-je encore ? Une rébellion ou une insurrection, ou une réalisation constante, persévérante, de tous les jours, de toutes les heures. Etudiée, méditée, réfléchie, raisonnée, passée au crible du pour et du contre. Qui n’est instinctive et sentimentale qu’après qu’instinct et sentiment ont passé par le tamis de la connaissance et de la culture du soi. « En dehors ». Œuvrant pour son plaisir. Qui ne cherche ni les applaudissements de la multitude ni approbation des élites. Rébellion ou insurrection ou réalisation concentrée qui ne s’affiche ou n’extériorise pas plus qu’il ne convient — comme il est utile. Qui plonge ses racines dans les profondeurs du sous-sol individuel, que les circonstances n’émeuvent pas, n ébranlent point, qui s’épand plus en profondeur qu’en largeur, qui se propage d’unité à unité et dédaigne la conversion en masse. Rébellion ou insurrection ou réalisation, individuelle ou associée, qui ne fait flotter son drapeau ou ne placarde son programme qu’à bon escient, là où il faut, au moment où il faut. Se gardant sans cesse et sans cesse sur l’alerte, toujours prête à se replier dans sa forteresse intérieure. Creusant sa voie, si besoin est, dans le secret et l’occulte, dans le désert et la solitude, mais sans jamais renoncer à faire tache d’huile. Dans l’ombre et les ténèbres, s’il est nécessaire. Sachant que si elle ne se reproduit, elle mourra de consomption.

Tel il m’apparaît. Tel il me convient… Tel je le veux : le non-conformisme.

Qu’aucun lien de parenté ne relie à l’extravagance, qui en est une mauvaise contrefaçon. L’extravagance, haute en couleurs, qui s’affiche, s’étale, pérore, vocifère sur la place publique. Hors de temps et quand il n’y a pas lieu de le faire. Toute en largeur et aux racines à fleur de terre. Qui confond publicité avec originalité et à laquelle la superficialité tient lieu de ténacité. L’extravagance, qui se targue d’être instinctive, irraisonnée, irrépressible, irrésistible, de foncer tête baissée sur l’obstacle et de ne connaître ni mesure, ni étalon, ni contrat. Il est bien vrai qu’elle frappe l’imagination par les tons criards de ses étendards, ses costumes bariolés et sa voix de stentor. Il est bien vrai qu’elle étonne ou qu’elle divertit, qu’elle effraie ou qu’elle amuse, qu’elle sait à merveille se rendre redoutable ou ridicule. Mais elle s’épuise vite. Elle n’est que tiges et feuilles. Voici venir le vent qui dessèche, le soleil qui brûle, le gel qui anéantit, les circonstances qui dépriment, les badauds qui haussent les épaules, l’écho qui ne répond plus. Point de racines plongeantes. L’agonie rapide. Et sur le cadavre de l’extravagance, voici, enfin, que le conformisme, en rabat et en manteau court, célèbre un triomphe facile !

Entre le non-conformisme et l’extravagance il y plus qu’une contradiction : un abîme.

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« Notre » Civilisation

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Du Haut de ma Tour d’Ivoire

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Tandis que tombent les Feuilles

Une à une tombent les feuilles des grands marronniers, qui se balancent devant ma fenêtre. Voici que s’approche l’automne, et, dans les alentours, les arbres se dépouillent de leur feuillage. Il n’y a déjà presque plus de fleurs le long des sentiers et les blés, les seigles et les avoines ont disparu, privant ainsi les champs de leur ornement. Est-ce parce que je manque d’attention, mais je n’entends plus que le cri du pivert quand je passe dans les bois ? Les veillées commencent, comme disent les gens de la campagne. Le soleil est devenu avare de sa lumière et dans quelques
semaines il faudra allumer les lampes à quatre heures de l’après-midi…

Les jours qui se raccourcissent, les feuilles jaunies qui s’amoncellent le long des chemins, les plantes qui ont cessé de fleurir et les oiseaux qui ont cessé de roucouler, tout cela nous dit que les êtres et les choses n’ont qu’un temps et qu’elles sont là pour remplir leur destinée et pas autre chose. Tout cela nous enseigne que c’est folie pure que de demander à ce qui vit davantage que ce pourquoi il vit. Tout cela nous apprend que nous sommes le jouet d’énergies ou de forces ou de combinaisons de forces et d’énergies contre lesquelles notre puissance de réaction ne saurait prévaloir. Jamais un dahlia ne sera l’égal d’un chêne et jamais une de ces jolies libellules dont les derniers représentants voltigent encore sur les mares et les ruisseaux, ne vivra aussi longtemps qu’un perroquet.

Il faut en prendre notre parti. L’égalité est une chimère et on n’accomplit pas davantage que la tâche à laquelle on est apte ou destiné. Il n’y a rien là qui pousse au pessimisme. Ce sont les faibles uniquement qu’une constatation peut rendre pessimistes. Les forts, eux, tirent parti des constatations, pour se fortifier encore.

Ce dont il faut se rendre compte, c’est d’abord de la besogne pour laquelle on a le plus d’aptitudes. Ceci fait, qu’on s’y adonne avec « tout son cœur » comme dit le populaire. Que la besogne qui agrée au tempérament soit bien faite, d’abord.

Il importe peu que la besogne qu’on accomplit plaise ou convienne à l’environnement ou à son milieu spécial ; ce qui importe c’est qu’elle te convienne, à toi qui l’accomplis, et que tu trouves du bonheur et de la joie en son accomplissement. Est un faible ou une loque, quiconque œuvre en vue de plaire à son entourage. Tant mieux si son labeur rencontre des sympathies en nombre, mais tant pis si ce n’est pas le cas. C’est pour sa satisfaction propre qu’il convient de besogner, non pour celle d’autrui. À moins d’être un esclave ou un valet.

*
*           *

Nous nous rendons bien compte, certes, que l’égalité est une chimère et qu’il appert à chaque être d’accomplir sa destinée. Le grief profond, inguérissable, que nous nourrissons contre « la Société » c’est que basée sur l’autorité, comme elle est — autorité d’un seul, de quelques-uns ou de la multitude — elle ne permet à personne de donner toute sa mesure. J’ai déjà montré ailleurs, qu’au point de départ, il y avait iniquité flagrante. Or la source de cette iniquité, c’est l’autorité, la possibilité par plusieurs d’en dominer économiquement ou intellectuellement d’autres, à un point tel qu’à l’origine ceux-ci se trouvent en état d’infériorité et incapables de faire rendre à leur personnalité tout ce qu’il serait possible d’en tirer, chacun individuellement. Contre cet état de choses, nous nous situons, non-conformistes, réfractaires, en état de révolte, d’« an-archie ». Il n’est pas de conciliation possible entre les détenteurs d’autorité (pouvoir politique, privilège économique, monopoles fonciers, etc.) — impossibles à concurrencer — et nous autres, partisans de la concurrence entre êtres dont aucun n’est favorisé où avantagé au point de départ. Le détenteur d’autorité, « l’exécutif » sont nos ennemis-nés, disais-je. Aussi chaque fois que dans nos vies personnelles, nous avons pu accomplir un geste sur lequel le détenteur d’autorité n’a point de prise ou que nous avons soustrait à son contrôle, nous sentons-nous remplir d’aise, car nous savons que nous avons agi en individualistes conscients de leur autonomie.

While the Leaves Fall…

One by one the leaves are falling from the large chestnut that sway in front of my window. Here comes the autumn approaching, and, in the neighborhoods, the trees divest themselves of their foliage. There are almost no more flowers along the paths and the wheat, rye and oats have disappeared, depriving the fields of their ornament. Perhaps it because I lack attention, but I can only hear the cry of the woodpecker when I pass through the woods. The vigils begin, as the people of the countryside say. The sun has become stingy with its light and in a few weeks we will have to turn on the lamps at four in the afternoon…

The days that are getting shorter, the yellow leaves that pile up along the paths, the plants that have stopped blooming and the birds that have stopped cooing, all this tells us that beings and things have only one time and that they are there to fulfill their destiny and nothing else. All of this teaches us that it is sheer folly to ask of the living more than what it lives for. All this teaches us that we are the plaything of energies or forces—or combinations of forces and energies—against which our powers to react cannot prevail. Never will a dahlia be the equal of an oak and never will one of those pretty dragonflies, whose last representatives still flutter over ponds and streams, live as long as a parrot.

We must come to terms with it. Equality is a chimera and we do not accomplish more than the task for which we are suited or destined. There is nothing there that should lead to pessimism. Only the weak are rendered pessimistic by an observation. The strong, for their part, take advantage of the findings to strengthen themselves further.

What we have to realize is first of all the work for which we have the most aptitude. This done, let us devote ourselves to it with “all our heart,” as the popular saying goes. And, above all, let the work that agrees with the temperament be well done.

It does not matter whether the work one is doing pleases or suits the environment or your specific milieu; what matters is that it suits you, you who accomplish it, and that you find happiness and joy in its accomplishment. Anyone who works to please those around them is a weakling or a wreck. So much the better if the labor meets with the sympathy of the many, but too bad for them if that is not the case. It is for your own satisfaction that it is suitable to work, not for that of others. Unless you are a slave or a lackey.

We realize, of course, that equality is a chimera and that it is up to each being to fulfill their destiny. The deep, incurable grievance that we harbor against “Society” is that, based on authority, as it is — the authority of one, of a few or of the multitude — it does not allow anyone to realize their full potential. I have already shown elsewhere that, from the start, there was flagrant injustice. However, the source of this iniquity is authority, the possibility for several to economically or intellectually dominate others, to such an extent that from the beginning they find themselves in a state of inferiority, incapable of making of their personality all that they might, each individually. Against this state of affairs, we find ourselves, non-conformists, resistant, in a state of revolt, of “an-archy.” There is no reconciliation possible between the holders of authority (political power, economic privilege, land monopolies, etc.) — impossible to compete with — and us, supporters of competition between beings, none of whom is favored or advantaged at the starting line. The authority-figure, “the executive,” are, I say, our natural enemies. So whenever in our personal lives, we have been able to accomplish a gesture over which the holder of authority has no control or that we have withdrawn from their control, we feel filled with ease, because we know that we acted as individualists, aware of our autonomy.

31. A l’Individu selon son Effort

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32. Le premier rayon de soleil

Le premier rayon de soleil ! On dirait, tel un géant, que la planète s’étire et se réveille. Un frisson parcourt la campagne, un frisson de renouveau et d’amour. Rien de ce que rencontrent mes yeux n’est semblable à ce que je voyais hier, alors que tombait la pluie et que s’appesantissait la brume. Des chemins détrempés aux grands arbres encore dépourvus de feuilles, de l’herbe mouillée des sentiers à la nappe d’eau qui a remplacé le ruisseau qui, tant l’été, fut à sec, il n’est pas un de ces aspects familiers à mes yeux qui ne paraisse transformé. Qui aurait dit que les bois recélaient encore tant d’oiseaux ? Hier, les champs étaient mornes et les chevaux attelés aux charrues se courbaient, las, comme sans but. Aujourd’hui, les prairies resplendissent comme si quelque peintre les avaient coloriées d’une verdure éblouissante et les bêtes qui creusent les sillons ont l’air de comprendre, tant elles dressent le col joyeusement, l’importance de leur labeur. Hier, les filles se terraient tristement et pas une forme féminine n’apparaissait sur les routes. Aujourd’hui, les villages sont remplis d’habits de tête et surabondent de sourires.

Il a suffit d’un rayon de soleil pour produire tout cela, Et ce que tous attendent, des arbres dont les branches ondulent à la brise, aux fillettes dont les yeux scintillent ; ce qu’attend la terre arable et l’oiselet chanteur ; — obscurément, instinctivement, irrésistiblement ; — ce qu’ils pressentent, tous, êtres et choses, dans ce rayon de soleil, c’est l’amour. L’amour, non point cette caricature de l’amour que dépeignent ceux qui rêvent, dans quelque mansarde, au clair de lune, un clair de lune qui n’illumine que les toits ; non point cet amour platonique et sans force qui relève de la pathologie plus que de la poésie ; — mais l’amour qui étreint, qui cuit, qui brûle, qui possède et qui féconde.

C’est cet amour-là qu’annonce le premier rayon de soleil, c’est à cet amour-là que se sentent déjà aux prises tous les êtres. C’est à la caresse solaire qu’aspire le sol, à la caresse chaude et fécondante qui permettra au grain de lever et de remplir sa destinée.

Et tandis que j’approche de la ville, je ne puis m’empêcher de refouler le tressaillement qui m’avait saisi, moi aussi, mettant mon être au diapason de l’ambiance physique… Midi sonne et voici que de vastes bâtiments noircis sortent des foules d’hommes et de femmes aux mines affairées, aux vêtements noircis. Pourquoi cette hâte, cet envahissement précipité des échoppes où l’on vend à boire et à manger, cette absorption rapide et malsaine des aliments ? Pourquoi ce mouvement dans les rues, ces véhicules qui se croisent, se dépassent, s’arrêtent et repartent rapides comme l’éclair ?… Les malheureux, savent-ils seulement que le premier rayon de soleil à lui, que toute la terre s’en est réjouie et qu’à sa caresse ont frémi les flancs des femelles de tous les êtres organisés ?

On rencontre, paraît-il, des anarchistes pour, à la fois, louer les bienfaits de la civilisation et médire de l’autorité. Je ne puis les comprendre. Je profite de la civilisation parce que je ne puis faire autrement, mais je ne m’en sens pas plus fier. Qui donc m’affirmera qui est supérieur ou inférieur de l’animal qui vit tout son saoul, tout ce qu’il peut de vie, sans connaitre la contrainte de la morale on la production obligatoire, ou du civilisé du 20e siècle, esclave de je ne sais combien de conventions et astreint, pour manger du pain, à rester enfermé dans quelque noire bâtisse, tandis qu’au dehors a luit le premier rayon de soleil.

De profonds sociologues et des moralistes austères affirment que l’homme se trouve beaucoup mieux vivre en société, autrement dit : de créé une vie artificielle aux dépens de son indépendance individuelle. Ils assurent, ces sages, que l’homme vit moins “primesautièrement” qu’il n’a plus autant à redouter les intempéries, que son existence dépend moins du hasard et du risque. Peut-être y a-t-il du vrai, bien que j’en doute, à preuve ce malheureux vagabond que j’ai rencontré dans le train, une heure avant d’écrire ces lignes, entre deux gendarmes. Le soleil inondait de lumière les plaines de la Beauce, sans se préoccuper de qui en jouissait : c’était lé symbole de la Nature, large, prodigue, insouciante du réglé et du convenu.

Dans ce compartiment de chemin de fer, humble, les vêtements en lambeaux, sale et la barbe inculte, la chemineau tortillait entre ses mains un minuscule baluchon. Ces deux gendarmes et ce misérable entre eux, n’est pas le symbole de la civilisation, bonne pour qui prospère, marâtre pour qui échoue. On peut traverser la société, y passer même afin d’y accomplir son œuvre, mais y demeurer, s’en considérer autrement que par pis-aller le membre, voilà qui me paraît incompréhensible de la part d’un anarchiste.

E. ARMAND.

The First Ray of Sunshine

The first ray of sunshine! The planet seems like a giant, waking and stretching. A shiver runs through the countryside, a thrill of renewal and love. Nothing that meets my eyes is like what I saw yesterday, when the rain fell and the mist grew heavy. From the soggy paths to tall, still leafless trees, from the wet grass of the trails to the sheet of water that replaced the stream, which for so much of the summer was dry, there is not one of those familiar aspects that does not seem to me to be transformed. Who would have said that the woods still harbor so many birds? Yesterday, the fields were bleak and the horses harnessed to the plows bent, weary and apparently aimless. Today, the meadows shine as if some painter had colored them with dazzling greenery, and the beasts digging in the furrows seem to understand, so happily do they raise their heads, the importance of their labor. Yesterday, the girls hid themselves away sadly and not a female form appeared on the roads. Today, the villages are full of headdresses and overflowing with smiles.

One ray of sunshine is enough to produce all that. And what all await, from the trees whose branches wave in the breeze to the little girls whose eyes sparkle; what is awaited by the arable land and the little songbird alike; — vaguely, instinctively, irresistibly; — what they anticipate, all of them, beings and things, in that ray of sunshine is love. Love, not that caricature of love depicted by those who dream, in some moonlit garret, in a moonlight that illuminates only the roofs; not that platonic and powerless love that stems from pathology more than from poetry; — but the love that embraces, that fires, that burns, that possesses and renders fertile.

It is that love that is heralded by the first ray of sunshine. It is that love that all beings already feel taking hold of them. It is to the solar caress that the sun aspires, to the warm and fecund caress that allows the seed to rise up and fulfill its destiny.

And as I approach the city, I cannot stop myself from suppressing the quiver that had seized me, me as well, putting my being in harmony with the physical ambiance… The noon hour sounds and, behold, from the vast buildings emerge crowds of men and women with busy looks and blackened clothes. Why this haste, this precipitous invasion of the stalls where food and drink are sold, this rapid and unhealthy absorption of food? Why this movement in the streets, these vehicles that pass each other, pass each other, stop and leave again, quick as lightning?… These wretches, do they only know that the first ray of sunshine is theirs, that the whole earth rejoices in it and that its caress has brought a thrill to the flanks of the females of every species organized beings?

We meet, it seems, anarchists who both praise the benefits of civilization and slander authority. I cannot understand them. I profit from civilization because I can’t help it, but I don’t feel more proud of it. Who will then tell me who is superior or inferior: the animal that has its fill, has all that it can of life, without knowing the constraints of morality or compulsory production or the civilisé of the 20th century, slave of who knows how many conventions and forced, in order to eat bread, to remain shut up in some dark building, while outside the first ray of sunlight shines.

Profound sociologists and austere moralists assert that men is much better off living in society or, in other words, creating an artificial life at the expense of their individual independence. They assure us, these wise men, that men live less “impulsively” when they not have to fear bad weather as much, when their existence depends less on chance and risk. Perhaps there is truth to this, although I doubt it—take as proof the unfortunate vagabond whom I met on the train, an hour before writing these lines, between two gendarmes. The sun flooded the plains of Beauce with light, regardless of who enjoyed it: it was the symbol of Nature, broad, lavish, heedless of rules and conventions.

In this railway compartment, humble, with tattered clothes and a dirty, unkempt beard, the tramp twisted a tiny bundle in his hands. These two gendarmes and the wretch between them, are they not the symbol of civilization, good for those who prosper, a cruel mother to those who fail. One can traverse society, even pass through it in order to accomplish one’s work, but to remain there, to consider oneself a member other than as a last resort, that appears to me incomprehensible for an anarchist.

E. ARMAND.

L’ère du Masochisme

Il me plait à moi d’être battue.

(Le Médecin malgré lui).

Bien sûr, s’il plaît à la femme de Sganarelle d’être battue, c’est son affaire. Et il n’appartient à personne d’intervenir. Et de contrarier son masochisme volontaire. Où la question change d’aspect, où elle changerait d’aspect plutôt, c’est si la femme de Sganarelle prétendait faire partager son plaisir aux femmes qui ne se sentent aucun goût pour les coups. Faire partager de force, bien entendu. L’individualiste que je suis trouve tout à fait normal que les gens à qui fait plaisir le régime dictatorial le subissent. Et peu importe que le dictateur s’appelle Mussolini, Hitler ou Staline. Que ce soit le roi de Serbie ou le Mikado. Mais les autres — ceux à qui le masochisme social ne plaît pas ?

Qu’il se manifeste actuellement une tendance masochiste parmi les hommes est chose évidente. Qui crève les yeux. Un grand nombre des habitants de la terre non seulement subissent sans regimber la férule, mais ils la recherchent. Ils trouvent leur joie à être menés rondement. Cavalièrement. A coups de plats de sabre. Oui, de la joie. Et pas seulement une joie morbide. De la joie de pur aloi. Je sais bien que le phénomène s’explique de toutes sortes de façons. Les docteurs ne manquent pas. Ni les exégètes. Ni les métaphysiciens. On a donc dit: psychose créée par l’état de guerre et ses suites et ses arrière-suites. A moins que ce ne soit impuissance du parlementarisme. À moins que ce ne soit état d’esprit spécial créé par un machinisme trop rapidement déclenché. Ou bien rétrogradation ou recul du sens individualiste de la vie. Ou circonstances économiques défavorables. Ou exaltation nationaliste. Ou éducation en série. Ou surpopulation. Sans doute, il y a des causes à cet effet. Des auteurs ont prétendu que plus il y a civilisation avancée, plus tendance à masochisme social il y a. Ou encore que les facilités mécaniques de la production ayant annihilé ou presque les joies du processus producteur d’autrefois. Joies éprouvées à surmonter, à vaincre les difficultés de la production de jadis. Ces difficultés seraient remplacées par la recherche massive d’un avilissement ou d’une humiliation de la personnalité. Avilissement ou Humiliation étant source de joie générale. On a dit aussi que les loisirs trop longs — les loisirs du chômage dans tous les cas — affaiblissaient l’énergie et la volonté d’autonomie personnelle. On a dit enfin… mais que n’a-t-on pas dit? Un résultat provient toujours d’enchainements et d’emboîtements dont nous ne saisissons pas toujours les détails. Mais des causes qui nous paraissent très compliquées peuvent, dans la réalité, accuser une genèse très simple.

Quelle que soit la genèse du phénomène, il existe. Menaçant. Et ceux auxquels font horreur les uniformes et la marche cadencée. La discipline et les alignements. Le contrat imposé et les clauses irrésiliables. Tous ceux qui rejettent le contraint, le forcé, l’obligatoire. Les non-conformistes dans la chair et dans l’esprit. Tous ceux-là ne se sentent pas à leur aise. Ils ont peine à respirer dans le brouillard gris qui couvre une trop grande portion de la surface terrestre. Les masochistes congénitaux ne s’imposent pas, eux. Ils se réunissent à leurs pareils et ils n’imposent pas leur compagnie à ceux qui ne se sentent aucun goût pour la flagellation. Ou autre stimulant analogue. Les masochistes sociaux, par contre, émettent d’inouïes prétentions. Ils veulent soumettre toute une race, tout un territoire, toute une humanité, aux jouissances que leur procure la course à la cravache. Ils leur faut un fustigateur en chef. Ils ne jubilent qu’à la condition d’être roués de coups. Ou menés à coups de pied au derrière. Et ceux qui, telle la femme de Sganarelle, ne veulent pas être battus du tout. Ils le veulent voir exulter de joie sous la bastonnade. La recherche des causes du phénomène est secondaire. C’est son existence qui importe.

Pour les spectateurs que nous sommes, ce qui se déroule outre-Rhin (et ailleurs) mérite qu’on l’observe. Un à un les partis politiques d’hier sont mis hors la loi. Dissous, supprimés, condamnés à l’impossibilité de se reformer. Et ils ne l’ont pas volé, entre nous soit dit. Entre ces différents conglomérats, il n’y a que nuances d’espèce. Tous les partis inculquent à leurs adhérents une mentalité de bête de troupeau. Ils ne diffèrent que par les noms des bergers et les appellations des chiens. Les partis ont semé la réduction de l’individu à un fragment inconsistant. À une parcelle amorphe d’âme collective. Mystifiée plus que mystiquée. Ils récoltent ce qu’ils ont semé. Tant pis pour eux.

Sans doute, il faut mener campagne jusqu’à l’ultime pour défendre la liberté d’exprimer ce qu’on à exprimer. Liberté de l’expression verbale ou écrite ou graphique. Liberté d’union et de réalisation. Mais que nul ne se fasse ici d’illusion. Les individualistes à notre façon n’ont aucun intérêt à ce que continue un jour de plus. Une heure de plus. Une civilisation basée sur l’adoration ou la vénération de la trique ou de la matraque. Directement, par l’idole ou par personnes interposées. Et ceux-là font rire qui voudraient que les individualistes risquent ou sacrifient un centimètre carré de leur peau. De leur précieuse peau. Pour le salut ou le triomphe d’une politique ou d’un parti. Une politique ou un parti, c’est toujours l’autorité. Se tenir sur l’alerte : prévoir, ruser à l’occasion. Sans compromission de fond, bien entendu. Maintenir le contact avec ceux de leur monde par tous les moyens. Telle s’avère la besogne individualiste. Non point de retarder l’écroulement ou l’anéantissement de la civilisation. Delenda est Carthago. À ceux des individualistes qui survivront dans une humanité sans doute dépeuplée, Il appartiendra de démontrer que le malheur des hommes a consisté dans l’étouffement, le refoulement, le nivellement de la diversité et de la variété dans les aspirations et les désirs de la personnalité humaine. C’est d’unilatéralité politique, sociale, morale — poursuivie dans ses conséquences — que crèvera le monde.

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L’Amitié

J’appartiens à une génération qui attachait du prix à l’amitié, Etre un ami comportait certaines obligations qui, pour ne pas être écrites, ne liaient pas moins ; d’autant plus qu’on ne pratiquait pas l’amitié à la légère. Dans ce temps-là, quand on était ami, é’était pour la vie ou a peu près. On défendait ses amis lorsqu’on les attaquait, on, leur rendait tous les services en son pouvoir ; on ne passait sous aucun prétexte dans le camp hostile. Un ami, c’était sacré. Et ni l’appât de l’argent, ni la perspective de pénétrer dans un cercle plus étendu ou plus fortuné n’étaient considérés comme excuse à un lâchage. On restait fidèle à ses amis lors: qu’ils étaient malades où quand la malchance voulait que leur situation financière déclinât. On leur restait fidèle quand l’âge les affaiblissait et à ce moment-là, tenant compte de leur activité passée, on les entourait d’une affection plus évidente. On leur restait fidèle quand un sort défavorable lés jetait dans l’enceinte d’une prison où les envoyait au bagne ; on leur restait fidèle au pied de l’échafaud. La maison de l’ami vous était ouverte à toute heure et, quelles que fussent les circonstances, on trouvait toujours le temps de recevoir son ami, mieux encore, d’entendre ses doléances où de prendre part à ses joies. Rien ne rebutait alors l’amitié, ni les fautes, ni les erreurs, ni même les caprices.

Nous avons changé tout cela. Est-ce un bien ? On parle beaucoup de sociétés à venir où règneront la fraternité et la bienveillance. Un abandonne plus volontiers ses amis, quand on ne les trahit pas. Et ce n’est pas seulement les avantages pécuniaires qui conditionnent la trahison. On s’insoucie peu de la peine que peuvent causer à ses amis la fréquentation de ceux qui leur font tort on cherchent à leur nuire, le fait de pactiser avec leurs ennemis. La souffrance morale, la douleur intime : fadaises que tout cela ! Un ami perdu, dix de retrouvés ! La constance dans l’amitié est une gène. Plus on change d’amis, plus on gagne… en surface.

Ce n’est pas à cette époque-là qu’on eût vu l’ami écrire dans les journaux qui vilipendaient ceux auxquels l’amitié se liaient, coopérer à l’activité de leurs adversaires. On ne lâchait pas un ami pour le plaisir de se voir imprimer ou de se produire chez ses détracteurs. Il y avait une barrière qu’on ne franchissait pas. On prenait l’amitié au sérieux, dis-je. Comme le reste, d’ailleurs, les idées, les doctrines, la propagande, les associations. L’amitié ne se manifestait pus d’une façon bruyante, elle n’était pas obsédante. Ce n’était pas du bon-garçonnisme. Il arrivait qu’on échangeât peu de mots, on pouvait compter les uns sur les autres. On ne jalousait pas un ami parce qu’il se trouvait dans une situation meilleure que la vôtre, parce qu’alors que vous n’enregistriez qu’échec, ses succès ou ses bonnes fortunes ne se comptaient plus, parce qu’il était plus répandu Où plus populaire que vous. On s’en réjouissait au contraire. Lorsque le vent de la défaite soufflait sur ses projets, il vous trouvait là, prêt à le consoler et préoccupé de lui fournir de nouveaux éléments de réussite. On méprisait — et ce terme n’est pas assez fort — celui qui, en amitié, tourne à tous les vents. On se méfiait de lui, on n’aurait voulu rien entreprendre en sa compagnie, souscrire à aucune de ses entreprises,

Nous avons changé tout cela, bien sûr. Ami aujourd’hui, ennemi demain. Ami, tant que de ton amitié je retire bénéfice où profit matériel ou intellectuel: Ennemi, dès qu’il est à craindre que l’avantage diminue. Le tant pis pour toi domine, le mufflisme règne. Tant pis pour toi si, après avoir parcouru une longue route poudreuse, il te faudrait un accueil réchauffant pour apaiser ta fatigue. Les amis aux pieds saignants indifférent ; ennuyeux sont les amis dont le cœur est un cimetière d’aspirations refoulées. Qu’ils se débrouillent ! Ça prend trop de temps dans notre siècle d’auto et de ciné et d’avion de s’efforcer de comprendre un ami. Le chemin était trop rocailleux, la montée trop roide, le froid trop vif, le soleil trop accablant, l’étape sans fin. Tant pis pour toi. Nous n’avons plus le temps de réconforter et à plus forte rai- son celui de plaindre nos amis. Tant pis pour eux.

Nos mouvements idéologiques ont-ils gagné ou perdu à la décadence de l’amitié ? On pourrait se le demander. Mais pour se poser cette question, il faudrait se.trouver dans le silence, dans un lieu où on n’entendrait ni le grésillement de la T. S. F., ni les rugissements des tirs d’essais des canons.

Et alors, dans le calme, on pourrait peut-être se demander si là où on ne peut plus compter les uns sur les autres, à où l’amitié n’est plus envisagée que comme un anachronisme, là où on sait plus que répliquer « débrouille-toi » à l’ami dans l’embarras, on est qualifié pour songer à instaurer une humanité meilleure que celle où nous nous débattons. Et c’est toujours le même problème : avant de parler, pour l’avenir, de bonté, de fraternité, de bienveillance, montrons-nous, dans le présent, bons et fraternels et bienveillants entre nous: Comme dit l’autre, ce sera « autant de pris sur l’ennemi ».

E. Armand.

Friendship

I belong to a generation that attached a high value to friendship. Being a friend entailed certain obligations that, although not to be written down, were no less binding—especially since friendship was not practiced lightly. Back then, when we were friends, it was for life or very nearly so. We defended our friends when they were attacked them and rendered them all the services in our power; no one passed into the hostile camp under any pretext. A friend was sacred. And neither the lure of money, nor the prospect of entering a larger or more fortunate circle was considered an excuse for desertion. We remained loyal to our friends when they were sick or when bad luck caused their financial situation to decline. We remained loyal to them when age weakened them and at that time, taking into account their past activity, they were surrounded with a more obvious affection. We remained faithful to them when an unfavorable fate threw them into the enclosure of a prison or sent them to the penal colony; we remained faithful to them at the foot of the scaffold. The house of a friend was open to you at all hours and, whatever the circumstances; there was always time to receive your friend and, better still, to hear their complaints or to share in their joys. Then, nothing deterred friendship—not faults, errors or even whims.

We have changed all that. Is it for the good? There is a lot of talk about future societies where brotherhood and benevolence will reign. A person more willingly abandons they friends—when they do not betray them. And it is not only the pecuniary advantages that determines the treason. We care little about the pain that can be caused for our friends by associating with those who do them wrong or seek to harm them, the act of colluding with their enemies. Moral suffering, intimate pain: all that is twaddle! One friend lost, ten found! Consistency in friendship is an inconvenience. The more friends we change, the more we gain… on the surface.

In those days, a friend would not have been seen writing in newspapers that vilified those with they were bound in friendship, cooperating in the activity of their adversaries. You don’t let go of a friend for the sake of seeing yourself in print or of producing with their detractors. There was a barrier that we could not cross. As I said, we took friendship seriously—and the rest, for that matter: ideas, doctrines, propaganda, associations. Friendship didn’t manifest itself in a noisy way; it wasn’t obsessive. It was not hail-fellow-well-met. Sometimes we exchanged few words, but we could count on one other. You didn’t envy a friend because they were in a better situation than yours, because while you endured nothing but failure, their successes or good fortunes no longer counted, because they were better known or more popular than you. On the contrary, we were delighted. When the wind of defeat blew over their plans, they would find you there, ready to console them and preoccupied with providing them with new elements of success. We despised — and this term is not strong enough — the one who, in friendship, was blown about by every wind. We were suspicious of them and would not have wished to undertake anything in their company, to subscribe to any of their enterprises.

We changed all of that, to be sure. Friend today, enemy tomorrow. Friend, as long as from your friendship I derive profit or material or intellectual benefit. Enemy, as soon as I fear that the advantage diminishes. “Sorry about your luck” dominates, boorishness reigns. Too bad for you if having traveled a long dusty road, you should need a warm welcome to ease your fatigue. Friends indifferent to bloody feet; friends are annoying when their hearts are a graveyard for pent-up ambitions. Let them sort themselves out! It takes too long in our century of cars and movies and planes to try to understand a friend. The path is too rocky, the climb too steep, the cold too sharp, the sun too oppressive, the stage without end. Sorry about your luck. We no longer have time to comfort, let alone sympathize with our friends. Too bad for them.

Have our ideological movements won or lost from the decline of friendship? Well might we wonder. But to ask this question, we would have to find ourselves in silence, in a place where we could hear neither the crackle of the wireless nor the roar of the test shots of the cannons.

And then, in the calm, we could perhaps ask ourselves if there, where we can no longer count on each other, where friendship is no longer seen as anything but an anachronism, where we know nothing to reply but “sort it out yourself” to the friend in trouble, we are qualified to think of establishing a humanity better than the one in which we are struggling. And it is always the same problem: before speaking, for the future, of goodness, of fraternity, of benevolence, let us show ourselves, in the present, good and brotherly and benevolent among ourselves. This will be, as they say, “so much saved from the fire.”

E. Armand.

En Route, Pionniers et Précurseurs !

En Route, Pionniers et Précurseurs !

Nous avons pris nos bâtons, nous nous sommes ceints les reins et nous voilà partis.

A quelques-uns,
seuls,
par le premier chemin de traverse.

Quelques-uns et seuls, parce que les autres ne voulaient pas nous suivre.

Nous sommes partis en avant garde,
en éclaireurs, en enfants, perdus, en pionniers,
en précurseurs,
pour la conquête de la réalisation.

Le gros de la troupe piétinait sur place :
aux pieds les fers de la tradition,
aux mains les menottes de la routine.

« Jusque-là, geignaient-ils, mais pas plus loin :

« Si nous allions plus loin, nous ameuterions contre nous l’opinion publique ».

En route,
le long des torrents et des précipices.
liés les uns aux autres par les cordes de la volonté d’épuiser la joie de vivre ;
en route, en sachant ce que nous voulons conquérir, voulant ce que nous désirons conquérir,
animés, entraînés par l’esprit de persévérance réciproque,
d’accord pour affronter le risque de pousser la réalisation jusqu’à l’extrême limite,
défiant les ricanements des aprioristes,
narguant la trahison des remises à plus tard :

en route, pionniers et précurseurs de « notre monde ».

Février 1928.

Onward, Pioneers and Precursors!

We took up our staffs, girded our loins and off we went.

A few of us,
alone,
by the first side road.

Few and alone, because the others did not want to follow.

We went on ahead,
as scouts, as children, lost, as pioneers,
as precursors,
in search of fulfillment.

Most of the herd shuffled in place:
on their legs the irons of tradition,
on their hands the manacles of routine.

“Thus far,” they whimpered, “but no further:

“If we were to go further, we would stir up public opinion against us.”

Onward,
along torrents and precipices.
bound to one another by a will to exhaust the joy of living;
onward, knowing what we wish to gain, wanting what we desire to conquer,
kept going, carried along by the spirit of mutual dedication,
agreeing to face the risk of pushing the fulfillment to its extreme limits,
defying the jeers of the apriorists,
scoffing at the treason of postponements:

onward, pioneers and precursors of « our world ».

February 1928.

36. L’Œuvre d’E. Armand

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About Shawn P. Wilbur 2562 Articles
Independent scholar, translator and archivist.