E. Armand, “En marge du vice et de la vertu” (1937)

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TABLE DES MATIERES

  • Qui est E. Armand ?
  • 1. La Liberté triomphera — Le Libertaire 2e série, 5 no. 267 (17 Décembre 1923): 1.
  • 2. Vivre sa Vie —  Le Libertaire 3e série, 29 no. 14 (31 Décembre 1923): 1-2.
  • 3. À vous les Humbles — Par-delà la Mêlée 1 no. 24 (mi Février 1917): 1.
  • 4. Les en dedans — L’En dehors 2 no. 8 (mi-Mars 1923): 1.
  • 5. Lendemain de vote — L’En dehors 3 no. 35 (15 Mai 1924): 1.
  • 6. La Bête de Proie — L’En dehors 4 no. 57 (19 Avril 1925): 1. [signed Me. Grosjean; also published in L’Anarchie, signed Hermann Sterne]
  • 7. Le Macabrisme — L’En dehors 1 no. 3 (début Décembre 1922): 1.
  • 8. Voici Noël — L’En dehors 1 no. 4 (fin Décembre 1922): 1.
  • 9. De la Malfaisance de l’Homme — L’En dehors 7 no. 136 (mi-Juin 1928): 1.
  • 10. Mille Chevaux à mon Char — L’En dehors 4 no. 71/72 (10 Décembre 1925): 1.
  • 11. Eloge de l’Egoïsme — La Voix libertaire 5 no. 234 (26 Août 1933): 1-2.
  • 12. Je ne suis pas Blasé — Le Libertaire 3e série, 30 no. 207 (12 Juillet 1924): 2.
  • 13. Les Em…mielleurs — La Voix libertaire 4 no. 181 (13 Août 1932): 1.
  • 14. Le Transgresseur est-il un Facteur d’Evolutions ? — L’Insurgé 2 no. 61 (July 10, 1926): 2.
  • 15. Mon Ami Pamphile — L’en dehors 266
  • 16. L’Individualisme de la Joie — L’En dehors 3 no. 32 (31 Mars 1924): 1.
  • 17. Ni trop jeune, ni trop vieux — L’En dehors 5 no. 77/78 (fin Avril 1926): 1.
  • 18. Ceux qui en vivent — “Ceux qui vivent de la propagande,” L’Anarchie 2 no. 76 (20 septembre 1906): 1; reprinted in l’en dehors 210-211, signed “Un qui n’en vit pas”
  • 19. Histoire invraisemblable — l’en dehors 260-261
  • 20. Une Brute — L’Anarchie 8 no. 367 (25 avril 1912): 2-3.
  • 21. Le Sentiment triomphe — La Voix libertaire 5 no. 225 (17 Juin 1933): 1.
  • 22. Variations sur la « Camaraderie Amoureuse » — L’En dehors 6 no. 100 (fin Janvier 1927): 3.
  • 23. Au Sortir du Bois — L’Anarchie 8 no. 386 (5 septembre 1912): 2.
  • 24. Réponse à une Enquête sur la Sensualité créatrice
  • 25. Retour au Spirituel — l’en dehors 271
  • 26. Poème érotique — L’En dehors 2 no. 21 (mi-Octobre 1923): 3.
  • 27. Lueurs sur le Sentier — “Points de repère,” l’en dehors 91-92 / “Notre point de vue,” l’en dehors 262 / “Notre point de vue,” l’en dehors 270
  • 28. « Notre » Civilisation — “La civilisation individualiste anarchiste,” L’En dehors 7 no. 128-129 (mi-Février 1927): 1.
  • 29. Du Haut de ma Tour d’Ivoire — La Voix libertaire 6 no. 258 (3 Mars 1934): 1.
  • 30. Tandis que tombent les Feuilles — L’Anarchie 8 no. 389 (26 septembre 1912): 3.
  • 31. À l’Individu selon son Effort — L’En dehors 4 no. 67/68 (15 Octobre 1925): 1.
  • 32. Le premier Rayon de Soleil — L’En dehors 5 no. 76 (début Avril 1926): 2.
  • 33. L’ère du Masochisme — l’en dehors 258-259
  • 34. L’Amitié — La Voix libertaire 4 no. 158 (5 Mars 1932): 3.
  • 35. En Route, Pionniers et Précurseurs ! — L’En dehors 7 no. 128-129 (mi-Février 1927): 4.
  • L’Œuvre d’E. Armand

Achevé d’imprimer le 27 novembre 1937.


ORIGINAL

TRANSLATION

La liberté triomphera

Il n’y a plus de feuilles aux arbres. Les derniers ouragans ont enlevé les dernières qui résistaient encore. Il fait froid. Plus de lueurs sur le bord des routes. Un brouillard dense et morne grisaille hommes et choses- On dirait que va sonner la dernière heure du monde, tant les contours des objets apparaissent flous, imprécis.

Plus d épis dans les champs. Le vent souille sur des plaines désolées. Là où cet été s’élevaient toutes sortes de graminées destinées à la nourriture des êtres vivants, ce n’est plus que le désert. Les sentiers des forêts sont jonchés de cadavres de petits oiseaux aux couleurs ternies, victimes de la faim et du froid.

Plus de mésanges, plus de pinsons, plus de rossignols faisant retentir l’air de leurs accents amoureux. C’est à peine si dans la nuit épaissie par le brouillard on entend lugubrement ululer les chouettes. Mon âme est triste, indéfinissablement. On dirait que d’elle aussi la vie s’est retirée. L’ambiance où elle aimait à se retremper n’est plus ; celle qui l’a remplacée engendre la tristesse et le dégoût de l’existence.

Mais est-il vrai que ce soit la mort ? Tout à l’heure, j’ai vu se profiler sur un guéret une silhouette, une silhouette qui, tout là-bas, s’est courbée- Non, ce n’est pas la mort véritable. C’est simplement une éclipse de la vie apparente. Au sein du sol gelé, durci il y a des semences enterrées, des semences soumises à l’influence des agents chimiques, telluriques. Les plaines ne seront pas toujours aussi sinistres d’aspect, les arbres ne se détacheront pas toujours à l’horizon comme des squelettes au travers desquels le vent hurle lamentablement, les oiseaux qui ont survécu à la misère hivernale ne resteront pas toujours engourdis. Douze à quatorze semaines encore et les blés qui pointent timidement croîtront avec vigueur ! Trois mois, trois mois et demi encore et ce sera le soleil de mars, le printemps. l’éclat et l’élan de la vie.

Les partis de réaction sont au pinacle, les idées de domination ont la suprématie. Le traditionaliste règne. Les tueurs de profession, les dictateurs sociaux, les puissances ploutocratiques orientent l’économie mondiale- Les masses sont veules et les individus indifférents. Ceux-ci et celles-là sont de l’opinion de qui s’est emparé du pouvoir. Sylla aujourd’hui, Marins demain. Ou vice-versa. La quintessence du savoir humain est employée à préparer des hécatombes de peuples. Les dirigeants sont à la recherche du procédé qui tuera, anéantira avec le plus de promptitude, de sûreté, de cruauté lors du prochain conflit qui jettera les uns sur les autres les troupeaux humains. Et les troupeaux humains contemplent, abêtis, béatement, le sort qui les attend. Les jeunes gens eux-mêmes, que j’ai connus studieux jadis, ne songent plus qu’à s’entraîner en vue des tueries guerrières. Mon esprit est triste. Dans l’ambiance inculte et intellectuelle, il ne trouve plus de quoi se satisfaire, s’apaiser.

Mais là aussi, est-ce bien la mort ? Hier j’ai rendu visite à un jeune homme, que j’ai trouvé méditant, le front penché sur un livre. Dans la rue où il demeure — vers Montparnasse — ce 11e sont que bars illuminés à porno et cinémas aux annonces alléchantes. Où il perche, au sixième — un peu plus près des étoiles — silence. Tandis que les autres, en bas, s’amusent ; lui, là-haut, il lit. Sa lecture avait pour objet de se documenter sur je ne sais plus quel sujet qu’il doit développer en réunion publique ou entre camarades, je ne sais plus bien.

J’ai repris courage. Sous le sol que piétine la botte des tanneurs de sabres civils ou militaires, lie semence de libération germe. Ne désespérez pas, semeurs d’idées généreuses, votre échec n’est qu’apparent. Les petites graines que vous avez éparpillées, un peu au hasard du geste, vont mûrir dans les cerveaux. Quelque temps encore et le soleil se lèvera, l’ardent soleil de la liberté qui dissipera la brume de l’oppression- Je vois le printemps, le doux, le radieux printemps de l’émancipation individuelle et collective sourdre, poindre dans les urnes. Les dictatures, les autorités, les contraintes, les convenions, les préjugés, la politique mollissent, cèdent, fondent comme neige, comme cire au soleil du Midi.

Tout cela n’est que du transitoire, du passager. Ayez foi. C’est la liberté qui triomphera en dernier ressort Et ma prophétie est vraie. Car la liberté est une avec la vie.

E. ARMAND.

Liberty Will Triumph

There are no more leaves on the trees. The most recent storms have carried off the last that still resisted. It is cold. No more flowers on the edges of the roads. A dense, gloomy fog paints men and things gray. The outlines of objects seem so vague and unfocused, one might say that the world’s last hour was about to sound.

No more grain in the fields. The wind whispers over desolate plains. Where, this summer, all sorts of grass was raised to nourish living beings, there is nothing but a desert. The forest paths are littered with the bodies of little birds, in faded colors, victims of hunger and cold.

No more chickadees, no more chaffinches, no more nightingales making the air ring with their romantic accents. In the fogbound night one scarcely hears the owls hoot mournfully. My soul is sad, indefinably. It seems that life has also withdrawn from it. The atmosphere in which it loved to reimmerse itself is no more; that which has replaced it inspires sadness and disgust with existence.

But is it true that it is death? Just now, I saw a silhouette looming over the fallow ground, a bent silhouette, off in the distance. No, this is not real death. It’s just an eclipse of visible life. In the frozen, hardened soil, there are seeds, buried, seeds subjected to the influence of chemical and telluric agents. The plains will not always appear so sinister, the trees will not always stand out on the horizon like skeletons through which the wind howls miserably, the birds which have survived the wintry misery will not always remain numb. Twelve or fourteen weeks more and the wheat that timidly rears its head will grow vigorously! Three months, three and a half months more and it will be the March sun, spring, the radiance and the impetus of life.

The reactionary parties are at the pinnacle, the ideas of domination have supremacy. Traditionalism reigns. The professional killer, the social dictators, the plutocratic powers guide the global economy. The masses are spineless and individuals indifferent. Both are of the opinion of those who have seized power. Sylla today, Marius tomorrow. Or vice-versa. The quintessence of human knowledge is emploed to prepare the slaughter of nations. The leaders seek processes that will kill, annihilate with more speed, certainty and cruelty during the next conflict that will hurl the human herds upon one another. And those human herds contemplate, stupidly, blissfully, the fate that awaits them. Young people themselves, whom I have found studious in the past, no longer dream of anything but training themselves for wartime slaughter. My spirit is sad. In the uncultured and unintellectual atmosphere, it finds nothing more with which to satisfy or appease itself.

But here too, is this really death? Yesterday I paid a visit to a young man, whom I found meditating, his brow leaning against a book. In the street where he lives — towards Montparnasse — there are only bars llit up like daylight and cinemas with tantalizing advertisements. Where he is perched, on the sixth floor — a bit closer to the stars — silence. While the other, below, amuse themselves, he reads up above. His reading has the aim of gathering material on I know not what subject that he must elaborate in public meetings or among camarades—I don’t know more.

I regained courage. Under the soil trampled by the boots of those who drag around sabers, civilian or military, a seed of liberation germinates. Do not despair, sowers of generous ideas, your failing is only apparent. The llittle grains that you have scattered, a bit randomly, will mature in brains. A bit more time and the sun will rise, the intense son of liberty that will dissipate the haze of oppression. I see the spring, the gentle, radiant spring of individual and collective emancipation sprouting, dawning in souls. The dictatorships, the authorities, the constraints, the conventions, the prejudices, the politics, weaken, give way, melt like snow, like wax in the southern sun.

That is all just temporary, passing. Have faith. It is liberty that will triumph in the end. And my prophecy is true. Because liberty is one with life.

Vivre sa vie

— Pourquoi délaisser la grande route pour t’engager sur ce sentier étroit et rocailleux ? Sais-tu jeune fille où il te conduira ? Peut-être est-ce qu’il aboutit à un abîme. Personne ne s’y aventure, même pas les contrebandiers. Reste sur le chemin, le chemin large où tout le monde passe, le chemin bien entretenu régulièrement rechargé, borné kilomètre après kilomètre. Et où il fait si bon marcher.

— Je suis lasse de la route nationale et de la poussière suffocante, des voituriers lents et des piétons affairés. Je suis lasse de la monotonie des grands chemins et des trompes des automobiles, et des arbres alignés comme des grenadiers. Je veux respirer à mon gré, respirer à ma guise, « vivre ma vie ».

— On ne vit jamais sa vie, ma pauvre enfant. C’est une chimère. Les ans t’en corrigeront bien vite. On vit toujours quelque peu pour les autres et les autres vivent toujours un peu pour vous. Celui qui sème n’est pas celui qui boulange. Et le mineur n’est pas celui qui conduit la locomotive. La vie en société est un ensemble de rouages humains très compliqués dont le fonctionnement exige beaucoup de surveillance, réclame des concessions en grand nombre et demande d’infinies attentions. Pense donc, si chacun voulait vivre sa vie, au chaos qui en résulterait. Tel qu’il règne là-bas, sur ce sentier que ne visite nul cantonnier, où les herbes folles croissent enchevêtrées et qui conduit on ne sait où.

— C’est, ô vieillard, cette complication de la vie en société qui m’épouvante. Je suis effrayée par cette obligation de dépendance à l’égard d’autrui que je sens peser sur mon être épris de vivre à sa façon. Et je me sens défaillir à la pensée de vivre la vie des autres. Je veux pouvoir mordre à pleines dents dans le morceau sans discuter d’être traitée de goulue ou de malapprise. Je veux pouvoir me rouler, sur les gazons sans craindre le garde champêtre. Plutôt les racines et les bêtes sauvages, et les ronces du sentier sans issue, que le pain doré et les lambris en compagnie de qui me répugne. Et que m’importe de savoir où je vais ? Je vis pour aujourd’hui et demain m’indiffère.

— Certains, ô jeune fille, ont parlé ton langage, et comme toi, vers l’inconnu ils s’en sont allés. Ils n’en sont point revenus. Plus tard, bien longtemps après, sur les sentiers alors aplanis et les sommets enfin déflorés, on a retrouvé ici et là de petits tas d’ossements : c’était sans doute tout ce qu’il en restait. Ils avaient vécu leur vie, mais à quel prix et pour combien de temps ? Contemple plutôt ces hautes tours d’où s’échappent sans cesse d’épais nuages de fumée, ce sont les cheminées des usines immenses qu’a édifiées le genre humain, c’est là que chaque jour des milliers d’hommes, en des locaux spacieux, ventilés, peints à la chaux, actionnent ces merveilleuses machines qui dispensent à leurs semblables des objets de première nécessité. Et le soir venu, simples, contents de la tâche accomplie, conscients du pair quotidien gagné à la sueur de leur front, c’est en chantant que ces hommes regagnent l’humble demeure où ils retrouveront ceux qu’ils chérissent. Et ce bâtiment rectangulaire, aux grandes salles largement vitrées, c’est l’école, où des maîtres dévoués préparent aux difficultés de la vie sociale les petits êtres qui jusqu’ici n’en ont retiré qu’avantages ; n’entends-tu pas monter les petites voix frêles qui répètent la leçon qu’on leur enjoignit hier d’apprendre par cœur ?…

« Ces sonneries martiales et ces pas cadencés annoncent qu’au tournant de la route va bientôt paraître, drapeau en tête, une troupe de ces jeunes hommes que la patrie consent à entretenir quelque temps pour leur apprendre à la défendre si elle était de nouveau menacée.

« Les hommes évoluent ainsi vers le Progrès, chacun ouvrant dans sa propre sphère, selon ses propres moyens. Sans doute, il y a des tribunaux et des prisons, mais ce sont les mécontents et les indisciplinés qui les rendent nécessaires. Avec ses défauts, l’établissement de cet état de choses a demandé des siècles, peut-être. C’est la civilisation imparfaite mais perfectible, la civilisation dont tu ne pourras t’échapper qu’en rétrogradant — et jusqu’où ?

— Dans nos vastes ateliers, je n’aperçois moi, que des troupeaux d’esclaves exécutant avec monotonie, comme des rites, les mêmes gestes devant les mêmes engins, des esclaves qui ont perdu toute initiative et à qui l’énergie individuelle manquera toujours plus, puisque le risque semble de moins en moins constituer une des conditions de l’existence humaine. Du haut en bas de l’échelle administrative, je vois circuler un mot d’ordre : étouffer l’initiative individuelle.

« J’entends bien, le soir, vos ouvriers qui chantent, mais c’est d’une voix avinée, après avoir fait halte aux cabarets qui remplissent les abords de nos grandes fabriques. Les voix qui montent de vos écoles, ce sont des voix d’enfants mornes et ennuyés qui refoulent mal le besoin de courir, d’escalader les haies et de grimper sur les arbres. Sous l’uniforme de vos soldats j’aperçois des êtres chez lesquels on tente d’annihiler tout sentiment de dignité individuelle. Discipliner la volonté, mater l’énergie, restreindre l’initiative, voilà pourquoi et à quel prix subsiste votre société. Et ceux qui ne veulent pas plier, vous en avez peur, tellement peur, que vous les jetez au fond des cachots. Entre votre civilisé du vingtième siècle, dont la seule préoccupation semble être de s’éviter l’effort nécessaire au maintien de son existence en se reposant sur autrui et l’homme « vêtu de peaux de bêtes », je me demande de quel côté penche la balance ? Celui-ci, ne craignait pas, lui, le risque ; il ne connaissait pas l’usine ni la caserne. Ni l’assommoir, ni la maison de prostitution. Pas plus que la prison ou l’école. Vous avez bien gardé ses préjugés et ses superstitions, en en modifiant l’aspect. Mais vous n’avez plus son énergie, ni son courage, ni sa franchise.

— Je conviens que le tableau de la société actuelle présente quelques ombres. Mais il est des hommes généreux qui cherchent à introduire plus d’équité et de justice dans son fonctionnement. Ils recrutent des partisans ; demain peut-être ils seront le plus grand nombre, l’irrésistible majorité. Ne t’en va pas par les sentiers perdus ; arbore des principes, suis une méthode. Crois-en ma vieille expérience : le succès n’accompagne que ce qu’on accomplit systématiquement. La science te dira qu’il faut régulariser sa vie. En son nom, hygiénistes biologistes, médecins, te fourniront les formules nécessaires à la prolongation et à la félicité de ton existence. Sans principe, sans autorité, sans discipline, sans programme, c’est l’incohérence.

— Je ne veux pas de votre discipline. Et mes expériences, j’entends les faire moi-même. C’est d’elles et non des vôtres que je tirerai ma règle de conduite. Je veux « vivre ma vie ». J’ai horreur des esclaves et des laquais. Je déteste qui domine et qui se laisse dominer, me répugne. Et celui qui consent à courber le dos sous le fouet ne vaut pas mieux qui celui qui le tient. J’aime le risque, moi, l’imprévu , l’incertain. Je veux l’aventure et je fais fi du succès. Je hais votre société de fonctionnaires et d’administrés, de millionnaires et de mendiants. Je ne veux pas m’adapter à vos mœurs hypocrites et à vos coutumes polies. Je veux tenter de vivre mes enthousiasmes sous le plein air de la liberté. Vos rues au cordeau me torturent le regard et vos bâtiments uniformes font bouillir d’impatience le sang de mes veines. J’ignore où je vais. Et cela me suffit. Je vais droit mon chemin, au fil de mes caprices, me transformant sans cesse et point semblable à ce que je serai plus tard. Je vais et ne veux point être tondue sous le ciseau d’un commentateur unique. Je suis amorale. Je vais devant moi, éternellement ardente et passionnée, me donnant au premier venu qui me porte à la peau. Au chemineau en haillons et me refusant au savant morose qui voudrait réglementer la longueur de mes pas. Ou au doctrinaire qui voudrait me débiter en règles ou en formules. Je ne suis pas une intellectuelle, moi ; je suis une femme. Une femme qui vibre aux élans de la nature et aux paroles d’amour. J’ai la haine des entraves et j’aime me promener nue, la chair caressée par les rayons du soleil voluptueux. Et votre société, ô vieillard, peu m’importerait qu’elle se brise en mille morceaux, pourvu que je « vive ma vie ».

— Qui es-tu donc, ô fille attrayante comme le mystère et sauvage comme l’instinct lui-même ?

— Je suis l’anarchie.

E. ARMAND

To Live Her Life

— Why have you abandoned the main road to follow this narrow, rock trail? Do you know, young lady, where it will lead you? Perhaps it will end in a chasm. No one ventures there, not even the smugglers. Remain on the path, the wide path where everyone goes, the well maintained road, regularly repaved and marked out mile after mile. The road where you make such good time.

— I am tired of the highway and the suffocating dust, of the sunday drivers and busy pedestrians. I am tired of the monotony of the highways, of the car-horns and of the trees lined up like grenadiers. I want to breath freely, to breathe as I please, “to live my life.”

— We never live our lives, my poor child. That’s a pipe-dream. The years will set you straight quickly enough. We always live to some degree for others and the others always live to some extent for us. The one who sows is not always the one who bakes. And the miner is not the one who drives the locomotive. Life in society is a very complicated assembly of human cogs, whose functioning demands plenty of oversight, requires large numbers of concessions and calls for endless care. Think, then, of the chaos that would result should each live their own life—a chaos like that which reigns over there, on that path that no road-mender visits, where the weeds grow in tangles and which leads who knows where.

— Old man, it is that complication of life in society that terrifies me. I am frightened by that obligation of dependence with regard to others that I feel weigh on my being, which is enamoured of living its own way. And I feel faint at the thought of living the lives of others. I want to be able to sink my teeth into the morcel without debating whether I will be considered gluttonous or ill-bred. I want to be able to roll around on the lawns without fear of the rural policemen. Better the roots, the wild beast and the brambles of the dead-end path, than fine bread and paneling in the company of those I loathe. And what does it matter if I know where I’m going? I live for today and don’t concern myself with tomorrow.

— There are those, young lady, who have spoken your language and, like you, they have gone toward the unknown. They have not returned. Later, much later, on paths that have been leveled and heights that have finally been deflowered, they have found, here and there, little piles of bones: that is doubtless all that remains of them. They have lived their lives, but at what price and for how long? Consider instead these high towers from which ceaselessly escape thick clouds of smoke. These are the chimneys of the immense factories built by the human race and it is there that each day thousands of men, in spacious, ventilated, whitewashed premises, work those marvelous machines that dispense essential objects to their fellows. And when the night comes—simple, content with the task accomplished, conscious of the daily bread earned by the sweat of their brow—these men return, singing, to the humble abode where they rejoin those they cherish. And that rectangular building, with large rooms and large windows, is the school, where devoted master prepare for the difficulties of social life the little ones who thus far have only benefitted from it; don’t you hear the little voices repeating the lesson that they were told yesterday to learn by heart?…

Those martial bugle-calls and rhythmic steps announce that at the bend of the road will soon appear, flag at the fore, a troop of those young men whom the country consents to maintain for some time, in order to teach them to defend it if it is threatened anew.

— In this way, men evolve toward Progress, each working in his own sphere, according to his own means. Doubtless, there are courts and prisons, but it is the discontented and undisciplined who make them necessary. With its defects, the establishment of this state of things has required centuries, perhaps. It is civilization, imperfect but perfectable—the civilization that you could escape only by retreating from it. But how far?

— In your vast workshops, I do not see myself. I only see herds of slaves performing monotonously, like rituals, the same gestures in front of the same machines, slaves who have lost all initiative and whose individual energy constantly wane, since risk seems less and less to constitute one of the conditions of human existence. From the top to the bottom of the administrative ladder, I see a slogan circulate: stifle individual initiative.

I do indeed hear, in the evenings, your workers who sing, but it is with drunken voices, after stopping at the cabarets that surround your great factories. The voices that rise from your schools are those of gloomy, bored children who poorly suppress the need to run, clamber over hedges and climb trees. Under the uniforms of your soldiers I glimpse beings in whom you try to destroy every feeling of individual dignity. To discipline the will, quash the energy, restrain the initiative, that is why and at what price your society persists. And those who do not wish to bend make you afraid, so afraid that you cast them in the dungeons. Between your twentieth century civilized man, whose only concern seems to be to avoid the effort necessary to maintain his existence by relying on others, and the man “dressed in animal skins”, I wonder in whose favor the scale tilts? The latter did not fear risk. He did not know the factory or the barracks—nor the alehouse nor the brothel, any more than the prison or school. You have kept maintained his prejudices and superstitions well, while changing has appearance. But you no longer have his energy, nor his courage, nor his frankness.

— I agree that the picture of today’s society presents some shadows. But there are generous men who seek to introduce more equity and justice into its operations. They recruit supporters; tomorrow perhaps they will be the greater number, the overwhelming majority. Do not go by lost paths; show principles, follow a method. Trust in my experience: success only comes from what you carry out systematically. Science will tell you that it is necessary to regulate your life. In its name, hygienists, biologists and doctors will provide you with the formulas necessary for the extension and the happiness of your existence. Without principle, without authority, without discipline, without program, there is incoherence.

— I do not want your discipline. And my experiences—my experiments—I intend to make them myself. It is from them and not your experiences that I will draw my rule of conduct. I want “to live my life.” I loathe slaves and lackeys. I detest those who dominate and those who allow themselves to be dominate disgust me. The one wo consents to bow their back beneath the whip is no better than the one who holds it. I love risk, the unforseen, the incertain. I want adventure and thumb my nose at success. I hate your society of functionaries and citizens, of millionnaires and beggars. I do not want to adapt myself to your hypocritical habits and polite customs. I want to try to live out my enthusiasms in the open air of liberty. Your straight-line roads torture my sight and you uniform buildings make the blood in my veins boil with impatience. I don’t know where I am going, but that’s good enough for me. I make my way, upright, following the thread of my whims, constantly transforming myself, unlike now what I will be in time. I go and I do not want to be shaped by the chisel of a single commentator. I am amoral. I go on, eternally ardent and passionate, giving myself to the first who embraces me, to the vagabond in rags, but refusing myself to the glum savant who would regulate the length of my stride or to the doctrinaire who would like to break me down with rules and formulas. I am not an intellectual; I am a woman. A woman who resonates with the surges of nature and with words of love. I hate shackes and I love to walk naked, my flesh caressed by the rays of the voluptuous sun. And your society, old man, what does it matter to me if it breaks into a thousand pieces, provided that I « live my life »?

— Who are you, then, maiden as attractive as mystery and as savage as instinct itself?

— I am anarchy.

E. ARMAND

TRANSLATION

A vous, les humbles

Depuis que la nécessité ou la contrainte collective ont groupé en sociétés les parasites le la planète — depuis qu’a commencé l’histoire, — vous avez existé, vous les humbles.

Les humbles, — c’est-à-dire tous ceux qu’ont méprisé ou que dédaignent les chefs, les porteurs de pourpre, les arrivés, les privilégiés, les occupants de situations d’autorité, les détenteurs de révélations mystérieuses, les accapareurs de richesses.

Les humbles — c’est-à-dire tous ceux auxquels les dominants ne se sont intéressés que lorsqu’il s’est agi d’assurer leur domination ou d’asseoir leur suprématie.

Les humbles, — les sous-hommes, les esclaves, les parias, les impurs, les ilotes, les serfs, les prolétaires, les hors-la-loi, les hors-du-temple ; — ceux qu’on relègue au bout de la table; ceux auxquels on ne laisse parvenir que les miettes du festin, quand il en reste; — ceux auxquels on dispense chichement, à gouttes menues, les connaissances et l’instruction.

Les humbles, — les éternellement parqués, les indéfiniment matriculés, les taillables et corvéables à merci; ceux pour lesquels les lois se font inexorables et — les en butte aux tracas des exempts et aux vexations de la maréchaussée. Les humbles, — ceux qui n’ont rien — ceux qui ne sont rien — ceux qu’on dupe, qu’on trompe, qu’on leurre, qu’on illusionne, qu’on mène par la terreur ou par la flatterie, avec une main de fer brute ou une main de fer gantée de velours, — les humbles.

Les humbles, c’est-à-dire vous.

Nous sommes venus vers vous, les humbles.

Non point la flatterie sur les lèvres.

Nous ne vous avons pas mâché “vos” vérités. Dominés, nous vous avons dit que vous ne valiez pas mieux que les dominants, et qu’au fond, votre plus cher désir était bien plus de prendre leur place que de supprimer la domination. Exploités, nous avons aperçu en vous, non point la volonté de supprimer l’exploitation, mais la haine envieuse de l’exploiteur. Soldats de l’industrie, ce n’est point tant le dégoût des conditions dans lesquelles s’exécute la fabrication mécanique qui soulève vos protestations et vos clameurs — c’est surtout votre regret de n’être point un capitaine dans la vaste armée industrielle. Piétinés, vaincus, rejetés du monde — comme vous haïssez les parvenus, les vainqueurs, ceux qui tiennent le haut du pavé. Et vous, artistes méconnus, que vous en voulez aux en vedette !

O les humbles, nous connaissons vos jalousies et vos rancunes. Nous savons que dans vos mœurs, vous singez les exaltés sociaux quand vous ne les dépassez pas en ridicule ou en étroitesse. Nous n’ignorons rien de vos préjugés, de votre crainte du qu’en dira-t-on, de votre servilisme, de votre aplatissement devant qui exerce autorité, porte beau ou fait tinter une bourse pleine d’écus. Nous savons que vous ne voulez pas vous singulariser, faire autrement que tout le monde, ne pas vous faire remarquer. Nous savons que vous êtes de l’opinion de la majorité, la proie de l’orateur disert ou sentimental et aussi de l’avis du dernier qui parle. Nous savons que sont sans lendemain vos colères contre vos maîtres, et que libérés du joug de l’esclavage il n’est point de meilleurs propriétaires d’esclaves que vous — Ô les humbles.

O les humbles, nous savons combien vous appréciez le sourire du puissant, la poignée de main de l’enrichi, la louange du patron, la « tournée » du contre-maître les sycophanteries du policien.

Et vous nous rendrez cette justice que nous ne sommes pas venus vers vous, la bouche en cœur et les bras accueillants. Nous n’avons pas, pour vous gagner, déclamé vos souffrances où discouru sur votre sujétion. Nous n’avons pas couronné d’épines vos fronts de victimes. Etant des hors parti, nous ne cherchions ni vos votes ni vos cotisations. Nous sommes venus vers vous, — ô les humbles — parce que débordant d’activité cérébrale ou sentimentale ; parce que dévorés par le zèle de la propagande ; parce que nous le croyions ; utile parce que cela nous était une joie —ou peut être une récréation. Et, comme nous ne voulions pas vous gagner à notre cause, nous n’avions pas — convenez-en — a user de ménagements à votre égard. Nous vous avons exposé notre pensée à votre endroit, toute notre pensée. Pour amère, pour âpre, pour dure qu’elle fut, elle était notre pensée, exprimée en toute sincérité. Et nous n’ignorons pas que neuf fois sur dix, cette sincérité vous a éloignés. Car vous n’aimez pas, ô les humbles, subir la critique. Ceux vers que vont vos suffrages, vos battements de mains, vos gros sous, se sont ceux qui se bornent à décocher sur les exaltés du monde, — sur ceux-là seulement — les traits enflammés de leur rhétorique.

Donc, Ô les humbles, maints d’entre vous sont partis. Mais aux quelques-uns qui êtes demeurés à portée de la voix, qu’avons-nous dit :

— Que nous voulions vous gagner à votre cause !

Nous avons cherché à vous révéler à vous-mêmes, — à dégager vos aspirations, vos souhaits, vos revendications personnelles du brouillard où elles gisaient, amorphes, confondues, en compagnie d’aspirations, de souhaits, de revendications qui étaient celles du voisin ou de la multitude.

Nous avons cherché à vous faire réfléchir et non point à vous rendre envieux de la fortune d’autrui. Nous avons cherché à susciter en vous le sens critique et non point la haine du privilégié. Nous avons cherché à vous faire penser par vous-même, c’est-à-dire à ne point accepter que sous bénéfice d’inventaire, les dogmes ou les formules érigés par les églises de droite ou les partis de gauches.

Nous nous sommes efforcés de susciter en vous le désir de vous différencier de la multitude— le besoin de vous individualiser.

Nous vous avons expliqué que vous n’êtes pas entièrement raison ou complètement instinct — entièrement cerveau ou complètement cœur. Que vous êtes l’un et l’autre. Et qu’il convient, si l’on veut vivre d’une vie individuelle intense, d’accorder consciemment la place qui leur échet et à l’instinct et au raisonnement — les actions auxquels mène celui-ci n’étant ni inférieures ni supérieures aux gestes auxquels conduit celui-là — différents, tout simplement. Et c’est ainsi que nous nous sommes efforcés de susciter en vous le désir d’éliminer les préjugés.

Et c’est ainsi que peu à peu, vous êtes nés à la vie individuelle — que vous êtes devenus des « autonomes. »

Vous ne vous êtes plus souciés de l’opinion d’autrui vous concernant — vous ne vous êtes plus préoccupés que de votre opinion à votre égard.

Alors, les hommes qui vous entourent vous ont apparu ce qu’il sont en majorité et en réalité — des êtres falots, mièvres, tout de circonstances, ballottés par l’ignorance, les superstitions, le doute, la peur de la vie, — proie du clinquant et du retentissant — domestiques du trompe l’œil. Sous la puissance, vous avez aperçu la dépendance ; sous l’exercice de l’autorité, la crainte de la révolte ; sous la richesse, la peur des voleurs ; sous la sujétion, l’envie de la maitrise ; sous l’agitation, soi-disant spontanée, la nécessité d’une organisation hiérarchisée.

Et vous vous êtes rendus compte que le troupeau humain ne se différencie pas des autres troupeaux qui paissent la terre, errent sons les mers ou fendent les airs. Aucune action à portée sociale sérieuse n’est possible sans une cohésion disciplinée. Aucune armée révolutionnaire ne remportera la victoire si elle n’est pas encadrée par des chefs et des sous-chefs — si elle ne possède pas des engins de lutte supérieurs à ceux de ses adversaires. Aucune société, grande ou petite — ne subsistera sans une administration d’autant plus compliquée qu’est considérable la masse administrée. Le troupeau postule le berger — bon ou mauvais — mais berger quand même.

Ét vos yeux étant dessillés, vous avez voulu vivre enfin votre vie hors du troupeau, n’entretenant avec le milieu social que les relations indispensables et encore trop nombreuses auxquelles vous avait destiné une naissance qui vous avait été imposée. Vous avez voulu « vivre votre vie », chacun selon votre tempérament particulier en isolé, ou bien en compagnie temporaire ou permanente d’êtres se trouvant avec vous en sympathie ou en communion d’idées ou de réalisations, — en lutte constante, sourde ou ouverte contre l’emprise économique, politique, intellectuelle, morale des sociétés ou vous évoluiez — comptables uniquement à vous même de vos théories où de vos pratiques.

Et si vous êtes parvenus à ce degré — ô les « humbles » — vous êtes des nôtres.

En vérité, notre œuvre est accomplie.

Car en venant vers vous, nous n’avons jamais eu l’intention de susciter en vous le désir d’être des « exaltés ».

Et nous sommes pleinement payés de nos peines si vous êtes devenus des « autonomes ».

E. ARMAND.

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Les en dedans

Jamais on ne s’est préoccupé autant que de nos jours de la qualité sociale de l’unité humaine. Jamais les spécialistes officiels ne se sont penchés avec autant de soin, de souci et de curiosité sur les petits des hommes. Jamais on n’a cherché à établir avec autant de minutie et d’inquiétude la valeur, le rendement, au point de vue de la vie en société, des produits de la génération humaine. Jamais les pouvoirs publics n’ont autant accordé d’attention à la sélection des individus, à l’élimination des déchets sociaux, à l’abaissement du pourcentage des anormaux, des pervertis, des « asociaux ».

La sollicitude des dirigeants et des « eugénistes » officiels est d’une telle nature qu’elle prévoit jusqu’à l’internement des indésirables, jusqu’à leur suppression ou, au minimum, jusqu’à une opération destinée à leur empêcher de se reproduire.

Quelles sont donc les qualités qui rendent apte à la vie en société le normal, le régulier, l’en dedans ; quels attributs spéciaux rendent donc souhaitable sa reproduction, sa multiplication à un nombre infini d’exemplaires?

En creusant un peu la question — oh! pas bien profondément — on se rend rapidement compte que la grande vertu de l’en dedans consiste en ce qu’il ne trouble pas le fonctionnement des milieux où il nait, croit, se développe, périt. Il est doué de toutes les qualifications statiques nécessaires pour se rendre désirable dans une société policée. Il est bon compagnon, bon ouvrier, bon citoyen, bon père de famille. Il est honnête, inconsciemment scrupuleux, il remplit ses engagements, il est fidèle à ses obligations ; il se contente de sa situation sociale ou s’il cherche à se hisser sur un échelon supérieur, c’est à l’intérieur des limites: prescrites par la loi. Il a bon cœur, il rembourse ses dettes, il ne s’accorde rien qui ne cadre avec la morale courante. Ses mœurs et sa conduite sont d’accord avec les formules de l’éducation officielle. IL épouse les opinions de la majorité; il se conforme aux conseils, aux indications, aux avis, aux ordres de ses supérieurs, de ses conducteurs, de ses professeurs, de ses éducateurs, des chefs du parti auquel il appartient.

Il est bon croyant, en général, et quand il doute, c’est de façon supportable. Son scepticisme est convenable, tout en surface. Il peut arriver, il arrive que l’en dedans désire améliorer son sort, économique, intellectuel, moral, mais s’il éprouve ce désir, c’est en ne concevant la réalisation de son souhait qu’en fonction de l’acquiescement de la majorité du milieu où il évolue ou de l’opinion publique aux transformations, aux modifications indispensables pour que ses aspirations passent dans la pratique.

L’en dedans est la pierre angulaire de l’édifice sociétaire, étatiste, gouvernemental. La patrie fait fond sur lui lorsqu’elle se sent menacée. Le gouvernement compte sur son exactitude, sur sa bonne volonté pour. payer les impôts et accomplir sans regimber les clauses du contrat social. Ses protecteurs, son pasteur, son curé, ses patrons, ont confiance en lui. Ses parents, sa compagne, ses enfants, ses voisins, ses concitoyens, se reposent sur lui. Il ne manque pas à ce qu’on attend de lui; il n’étonne ni ne déçoit personne IL n’est jusqu’à la police qui ne lui accorde plein crédit : on sait qu’on ne le rencontrera pas en compagnie de gens suspects. Du chef de l’Etat au dernier des juges de paix, la société organisée, hiérarchisée, compte sur lui. Il n’y a pas un administrateur social qui hésite à admettre que l’en dedans soit à hauteur de ce qu’on anticipe de lui pour maintenir le char du corps social sur la bonne voie.

C’est à ce type d’être humain — relatif naturellement aux conditions raciales et climatériques — mais qui varie peu au fond, — c’est à ce type d’en dedans, d’être normal, régulier, conformiste que les pouvoirs publics, que les eugénistes officiels voudraient ramener, réduire, tous les habitants de la planète. C’est à lui qu’ils.voudraient ériger une statue à tous les carrefours, dans l’espoir que la multiplication de son image parviendrait à suggestionner les passantes à un tel point qu’elles seraient incapables d’enfanter un autre type d’humanité.

Les pouvoirs publics — ceux qui détiennent actuellement la puissance politique ou administrative — ceux qui voudraient bien les débusquer de leur situation — les dominants d’hier et ceux de demain, se rendent compte que l’en dedans, le régulier, le normal, le conformiste est le soutien le plus ferme de la maîtrise qu’ils exercent sur les hommes.

Le régulier, le normal, le conformiste, en effet, ne peut pas exister sans qu’une force extérieure ne le garantisse contre tout ce qui pourrait troubler la tranquillité, le bon fonctionnement, le développement égal de sa vie. Il ne pourrait pas faire face à ses engagements à l’égard de l’Etat, de la patrie, de ses concitoyens, des siens même, sans une organisation qui le garantisse contre les perturbations sociales ou n’autorise les oscillations des milieux constitués que selon une ampleur déterminée. L’en dedans postule, implique l’autorité; il est un facteur, un agent d’autorité.

L’en dedans cesserait d’avoir une valeur sociale dans un milieu où chacun donnerait libre cours à sa fantaisie, alors même qu’on l’y laisserait se conduire à sa guise. Un pareil milieu, en effet, ne pourrait pas lui garantir une existence régulière, dépourvue de fluctuations, d’aventures, et cela du fait du non conformisme universel. Il y végéterait désorienté; il y cheminerait à tâtons; il y errerait timoré, en inapte, en inutile.

C’est tellement vrai qu’au lendemain d’une révolution, l’en dedans se retrouve pour ainsi dire automatiquement du côté les vainqueurs. Il sent Instinctivement que du fait de son ascension au pouvoir, le parti qui s’est emparé de l’administration des choses s’adapte immédiatement à son rôle de gouvernant et fait régner l’ordre. C’est pour cette raison que tout régime existant a pour lui la majorité.

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Depuis que les gouvernements sont des gouvernements, ils se sont toujours efforcés de refouler les en dehors, de les persécuter, de les supprimer, de les annihiler. Depuis que les sociétés sont des sociétés, elles se sont toujours efforcées d’exalter les en dedans et de leur accorder la première place au banquet de la vie sociale. L’histoire des collectivités humaines, c’est le récit des gestes et des faits qu’ont toléré et couvert de leur approbation les gens réguliers, normaux, les conformistes. Ces faits, tout le monde les connait : l’esclavage. l’exploitation, la domination financière des monopoleurs, le despotisme moral des privilégiés ; l’étouffement et la violation de la faculté de publier, de répandre la pensée dans son intégralité ; l’obligation de la soumission aux clauses d’un contrat social imposé ; l’interventionnisme dans les rapports entre les unités humaines ; les répressions civiles, militaires, religieuses; les entraves apportées aux manifestations naturelles de l’instinct ; les dévastations, les ruines, les cadavres des guerres intra et extranationales : tout cela a été contresigné par l’adhésion qu’y ont donnée les gens d’ordre, les réguliers, les en dedans.

Le résultat de la suprématie des en dedans n’est donc pas brillant. Quand on réfléchit au rôle de sauvegarde des sociétés que les pouvoirs publics leur ont conféré et quand on considère que la situation lamentable où se débat la plus grande partie des êtres humains est la conséquence du silence ou de la complicité des gens d’ordre, des conformistes, on se demande si l’heure d’une transmutation des valeurs sociales et morales n’a pas enfin sonné au cadran de «l’évolution » humaine. Imaginons un instant que les bohèmes, les irréguliers, les inadaptés sociaux, les non conformistes ; les sans dieux ni maitres, les sans frontières, les hors autorité, les amoraux, l’aient emporté dès l’abord et aient édifie une civilisation à eux où ils aient pu évoluer sans se sentir gênés, — qui serait dire que les fruits de cette civilisation ne vaudraient pas, ne seraient, pas supérieurs, mille fois supérieurs à ceux qu’a produits le règne, la dictature des en dedans, des adaptés, des partisans de l’ordre, de l’autorité. de la réglementation? Le jour n’est-il pas venu pour les en dedans de céder la place aux en dehors?

E. ARMAND.

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Lendemain de vote

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6: La Bête de Proie

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7: Le Macabrisme

Le 11 novembre dernier, jour anniversaire de la cessation des hostilités entre malheureux qui s’entr’égorgaient sans savoir pourquoi, je n’ai pas rencontré — sur un trajet de vingt kilomètres— moins de cinq cortèges funéraires, avec accompagnement de pompiers, musiques municipales, gendarmes et gardes champêtres, s’il vous plaît. Il n’est pas un bourg, un village où on ne se heurte à quelque monument des morts. Je veux bien voir dans tout cela un témoignage de l’affection que portaient ou prétendaient porter à leurs disparus ceux à qui ils ont été arrachés, mais un étranger aux misères de cette Terre aurait tous les droits de s’étonner de la manière «aposterioristique» dont la susdite affection se manifeste; un moyen bien simple se présentait de conserver aux leurs ceux quine sont plus, penserait-il, c’était de leur éviter les circonstances qui les ont, avant leur temps, enlevés à la vie.

Mais ceci n’est qu’une des remarques auxquelles ces processions et ces édifices donnent lieu en mon esprit. Parmi mes autres observations, la principale est la constatation de l’influence ma-cabre qui domine actuellement sur la planète. Comme les morts tiennent solidement les vivants agrippés à leurs pauvres restes! « Nos morts » par ci, « Nos morts » par là. L’idéal de « Nos morts ». La raison du trépas de «Nos morts». La pensée de « Nos morts », ce que veulent « Nos morts ». Comme si « Vos morts »pouvaient penser et vouloir quelque chose. Tous ces pèlerinages, tous ces discours ne les feront pas revenir, « Vos morts ». Leur chair douloureuse a déjà dépassé le stade de la putréfaction pour la plupart d’entre eux; à part de rares exceptions, leurs os vont tomber bientôt en poussière; dès à présent, pour l’immense majorité, ils sont méconnaissables. S’ils vous apparaissaient dans l’état où ils sont, «Vos» morts, ils vous feraient horreur. Il est vrai que les champs où ils gisent seront longtemps encore plus productifs qu’ils étaient avant de leur servir de lieu de repos ultime. Et la nature nous donne là une leçon précieuse. Laissez-les donc en paix se désagréger, former de nouvelles combinaisons chimiques avec les matières qui les enserrent. Laissez-les s’intégrer tranquillement dans l’universelle circulation. Que leur font vos palabres, vos édifices, vos deuils prolongés. Ils ne voient pas. Ils n’entendent point.Secouez la hantise du Macabre.

* * *

Ce ne sont pas seulement les proches ou les amis des victimes de la grande Fauche internationale de 1914-1918 qui cultivent le Macabrisme. Il me revient que des nôtres, de prétendus « en de-hors », de ces pseudo-libérés des préjugés moraux et des conventions sociales se laissant séduire par les chimères et les ombres du Spiritisme. On m’affirme qu’ils en sont venus à croire —oui, à croire, — à la possibilité de communiquer avec les morts, qu’ils sont persuadés que ces manifestations nerveuses — et souvent d’ordre névropathique, — hypersensibles, mal définies, malétudiées, sur lesquelles se fondent ce qu’on est convenu d’appeler les phénomènes spirites sont des retours sur le plan matériel des fantômes qui hantent, comme le déclamait Hamlet:

The undiscover’d country from whose bourn 
No traveler returns…

«le pays inexploré dont aucun voyageur ne refranchit les bornes.» Est-ce l’ambiance macabriste dont leur cérébralité n’est pas assez forte pour secouer l’influence? Est-ce peur de l’expérience, crainte de la vie, crainte de la jouissance et de la douleur qu’elle peut engendrer? Est-ce désœuvrement, paresse, glissement de la pensée?— Peut-être tout cela ensemble. Et où cela les conduit-il — ces désemparés — leur commerce imaginaire avec les trépassés? Quelle activité cela provoque-t-il en eux? Le plus souvent, ils se re-plient languissamment sur eux-mêmes, sourds aux appels de la réalité, incapables de se dégager d’une sorte d’envoûtement cérébral, qui leur interdit toute propagande un peu vibrante, toute action un peu virile contre les oppressions et les conventions qui jugulent les vivants.

Les morts ne reviennent pas. Quelle influence ont-ils exercée pour que ceux qui vivent soutirent moins, connaissent un bonheur plus durable, jouissent davantage. Ils sont légion, les hôtes du sombre Royaume; ils dépassent de bien loin le nombre des vivants. Sont-ils jamais intervenus pour susciter, créer chez ces derniers le désir d’une mentalité individuelle et collective qui ne tolère pas qu’un homme ou qu’un milieu puisse dominer ou exploiter une unité humaine, qui ne conçoive pas que le nombre ou la force ait raison de l’isolé ou du protestataire? Ils sont depuis longtemps réduits en cendre, les morts; ou ils achèvent de pourrir, chair, ossements, matière cérébrale et centres nerveux, insensibles, inconscients à tout ce qui se passe sur la surface terraquée.

Face au Macabrisme, compagnons. Combattons partout son influence, sa perniciosité. Ramenons dans le courant de la vie ceux qui s’attardent en la compagnie des morts. Je trouve aux cimetières un peu trop l’allure d’une prison, avec les murs qui les circonscrivent. Pensons à vivre. Equipons-nous pour les occasions que nous offre, que va nous offrir la vie tout à l’heure. Forgeons notre existence sur l’enclume des expériences. Enfermons dans le tom-beau de l’inéluctable les expériences, les essais qui n’ont pas réussi, qui auraient pu réussir si nous nous y étions plus habilement pris.Essayons d’un nouveau moyen. Prenons une voie autre. Tout n’est pas perdu, puisque nous sommes encore des vivants.

* * *

Chaque soir il faut allumer la lampe un peu plus tôt. Le soleil est perdu derrière les nuages, le ciel est bas, les arbres se dressent comme des squelettes efflanqués. Il n’y a plus de fleurs dans les jardins et dans les prairies, plus d’épis dans les champs; les feuilles se pourrissent lamentablement sur le sol, dans les bois, le long des routes. Les bêtes se terrent, les oiseaux ne chantent plus. C’est la désolation partout et partout la décrépitude. On dirait que la nature traîne ses jours comme un vieillard qu’abandonne quotidiennement l’une de ses dernières facultés. Est-ce encore la vie, n’est-ce pas déjà la mort? Cette glèbe inculte, déserte, n’est-ce pas un cadavre, un corps désormais privé de la faculté de produire, une matière stérile d’où se sortiront jamais plus ni grains, ni fruits, rien qui serve à la nourriture de l’organisme humain, à l’agrément des yeux?

Eh bien, tout ceci n’est qu’illusion pure: et la tristesse des aspects et la sénilité des choses. Sous ce masque d’impassibilité, un travail obscur s’opère, une énergie irrésistible est à l’œuvre. Non, les moissons de l’été dernier ne ressusciteront pas, les feuilles souillées sont bien mortes, les fleurs ne renaîtront pas du tas de fumier où elles finissent de se flétrir. Ce seront de nouvelles fleurs, de nouvelles feuilles, des épis nouveaux dont s’irradiera le printemps qui vient. C’est de nouvelles manifestations de la vie universelle dont l’été prochain et le prochain automne réaliseront la fécondité. Les morts sont bien morts: les choses et les êtres qui ne durent que quelques jours, qu’une saison, qu’une année, selon leur nature. Ils ont fait leur temps. Ils sont rentrés dans la grande circulation cosmique; ils servent, désagrégés, à la confection des formes nouvelles qui s’élaborent dans l’immense laboratoire de la Nature. Et ces formes nouvelles, l’an prochain s’accompliront dans leur plénitude, ignorantes de celles qui les ont précédées, ne se préoccupant que de vivre l’espace de temps qui leur est dévolu, de le vivre sainement, sans un retour morbide vers un passé dont elles n’ont cure.

Et c’est là le mystère de la perpétuité de la vie: qu’elle ne se préoccupe pas des manifestations qui ont précédé les formes qu’elle crée présentement. Elle s’avance, elle progresse, elle évolue sans faire halte devant les cadavres de celles de ses représentations qui ont fait leur temps, achevé leur cycle. Et c’est le secret de son in-épuisable jeunesse, de sa perpétuelle fraîcheur, de sa merveilleuse abondance, qu’elle laisse le passé s’engloutir dans la fosse du passé, qu’elle continue sa marche dans l’éternel présent, qui est en même temps l’avenir éternel, puisque l’avenir n’est que l’accouchement du présent.

Compagnons, vivons dans le présent.

E. ARMAND

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8. Voici Noël

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9. De la Malfaisance de l’Homme

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10. Mille Chevaux à mon Char

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11. Eloge de l’Egoïsme

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12. Je ne suis pas Blasé

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13. Les Em…mielleurs

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14. Le Transgresseur est-il un Facteur d’Evolutions ?

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15. Mon Ami Pamphile

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16. L’Individualisme de la Joie

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17. Ni trop jeune, ni trop vieux

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18. Ceux qui en vivent

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Histoire invraisembiable

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Passerai-je la nuit ? Je sens que je suis arrivé à l’extrême limite de mon existence ; voilà deux jours que mes jambes me refusent tout service et, deux fois en ces quarante-huit heures, de longs étourdissements m’ont privé de connaissance. Il est probable que je ne survivrai pas dune troisième attaque. Cependant je possède encore assez de lucidité pour mettre en ordre mes pensées et classer mes souvenirs. J’ignore d’ailleurs à quel dessein secret j’obéis en noircissant ces feuillets de papier et en racontant pourquoi et comment, Hermann et moi, nous avons anéanti la race humaine. Il y a bien longtemps déjà que j’ai enterré Hermann dans cette caverne de Sumatra. Où j’ai dormi durant tant de nuits que.je ne saurais me souvenir du nombre, ici, dans cette caverne dés flancs du mont Ophir où sans doute m’ont précédé, avant que fût l’histoire, des êtres précurseurs des homes. Cette mâchoire, là, sur ma table, qu’Hermann a découverte en creusant au fond de la caverne, n’est pourtant pas une mâchoire de singe ; mais ce n’est pas non plus une mâchoire d’homme.

Pourquoi écrire ces choses que personne ne lira ? A quel déterminisme peut obéir le vieillard moribond que je suis ? Je me le demande ; puisque personne ne déchiffrera ce cahier ?

Je me souviens de l’état de la planète avant que fût décidée la catastrophe. Il n’y avait plus que trois grandes contrées sur le globe. Là première, qui avait pour capitale Lisbonne, comprenait l’Europe occidentale, selon une ligne tracée du Cap Nord à l’embouchure de la Tornéa, divisant en deux le Golfe de Bothnie et la Baltique pour aboutir à l’embouchure du! Niémen. De là une nouvelle ligne partait pour aboutir à l’embouchure du Vardar, dans l’Archipel. Toute la partie de l’Europe située à l’ouest de cette limite, l’Afrique et l’Amérique tout entière on constituaient l’immense territoire dont la langue était un anglais beaucoup plus imprégné de termes gréco-latins que l’anglais d’autrefois.

Le reste de l’Europe et la partie de l’Asie délimitée par une ligne allant de l’embouchure de l’Indus à celle de l’Amour constituaient un second territoire, avec Astrakan comme capitale,
et parlaient un russe assez fortement mélangé de termes turcs, persans et arabes.

La partie de l’Asie à l’est de cette ligne, l’Australasie et le reste de l’Océanie formaient une troisième région, ayant Hong-Kong pour capitale. La langue courante était le japonais, à la vérité un amalgame de japonais, de chinois, d’anglais tel qu’on le parlait jadis et de malais.

Bien que tous les dialectes et idiomes autres que les langues précitées eussent disparu, on n’avait pu faire adopter une langue unique, et du haut en bus de l’échelle, dans. les trois territoires, les fonctionnaires devaient comprendre l’anglais, le russe et le japonais.

De même qu’on n’avait pas réussi à instaurer une langue unique, on n’avait pu, malgré-les progrès techniques, communiquer avec les autres’ planètes. Toutes les tentatives fuites dans ce sens avaient échoué.

Le globe comptait environ 7 milliards d’habitants, deux milliards pour la partie parlant anglais, deux milliards pour la région parlant russe, trois milliards pour la contrée parlant japonais, Lisbonne nombrait cent millions. d’habitants, Astrakan cinquante millions, Hong-Kong deux cent cinquante millions, répartis sur d’immenses. étendues, Grâce à une technique agricole, manufacturière et chimique formidablement développée, ces sept milliards de terriens avaient à leur suffisance alimentation, vêtements, habitations. Mais cela était dû à une administration des choses réglant les faits et gestes de chacun dans tous leurs détails, d’abord deux heures de travail suffisantes pour assurer là surveillance et l’entretien des machines en activité, la fabrication et le réglage des machines nouvelles — heures d’entrée et de sortie des réfectoires, heures d’entrée et de sortie des dortoirs, heures de répartition des articles d’habillement — immenses réfectoires, dortoirs et magasins distincts pour les hommes et pour les femmes — heures de culture physique et d’hygiène, heures de promenades sentimentales au cours desquelles avaient lieu les rencontres sexuelles — heures dé récréations artistiques, théâtrales, intellectuelles — règlementation des vacances, 65 où 66 jours par at — éducation et tutelle intégrale à partir du sevrage jusqu’à 20 anis — la maternité et ses conséquences facilitées, contrôlées, objets des soins les-plus appropriés — le soir, assistance obligatoire aux salles d’assemblées où les nouvelles étaient affichées, etc., etc.

Et sur tout cela, planant, publique ou occulte, une administration du type dictatorial, élue au suffrage à deux ou trois degrés selon les cas — conseil des Directeurs de services ; de 50 membres chez les Anglais, de 64 chez les Russes, de 70 chez des Japonais, ayant à leur tête un grand-arbitre à voix départageante et auquel on avait accordé le droit d’en appeler au corps électoral de base par un referendum pour toute décision qui lui semblait dépasser les facultés d’appréciation du Conseil des Directeurs de services.

Au bout d’un siècle et demi, on ne comptait plus un seul contrevenant à la réglementation de la vie quotidienne des terriens et le grand problème de l’utilisation des loisirs avait été résolu définitivement. L’immense majorité des hommes étaient arrivés à les consacrer à des occupations si inoffensives qu’on pouvait considérer comme garantie contre tout bouleversement l’administration des choses. Les dernières statistiques n’accusaient pour toute la terre que dix mille habitués des bibliothèques publiques ayant dépassé l’âge éducationnel. Le rester des plus de vingt ans employaient les heures destinées à l’amusement et à la récréation à des sports n’exigeant que peu de dépense cérébrale : jeux de boules, par exemple, courses de chiens, de chevaux, d’animaux de basse-cour, soit réels, soit mécaniques ; mâts de cocagne, concours de pêche, de danse, de marche, etc:

Maladies et infirmités avaient disparu. La vie avait été prolongée de moitié. On mourait entre 140 et 150 ans, en moyenne, et ce n’est guère que deux ou trois ans avant de trépasser qu’on perdait ses forces et qu’on était autorisé à interrompre ses doux heures de travail quotidien, Grâce à une-hygiène développée à l’extrême, à une alimentation en partie chimique, saine et exactement dosée, à l’élimination des facteurs de moindre résistance, à la disparition de la misère physiologique, c’est à peine si de dix ans en dix ans on signalait un cas isolé de petite vérole, de fièvre jaune, de paludisme, d’hérédo-syphilis, de tuberculose, de cancer. Immédiatement expédié dans un centre d’hospitalisation, le patient était guéri, immunisé contre une rechute imprévisible, rendu stérile. Rien n’avait été épargné pour la construction et l’aménagement de laboratoires de bactériologie pour la culture des fermentations et des anti-fermentations infectieuses, la technique microscopique et celle des inoculations et des sérums, etc., etc.

Hérmann était chef de laboratoire de Berlin, spécialement consacré à la culture des bactéries les plus virulentes. Sur les rayons de cinquante salles, classés avec soin, se succédaient des flacons, contenant, à leurs différents degrés d’évolution, tous les microbes imaginables, ceux qui avaient causé jadis tant de ravages à l’espèce haine et ceux qui en causaient parfois encore aux espèces animales domestiques. L’étude de la pathogénie bacillaire m’ayant passionné dès mon adolescence, j’avais obtenu du centre de médecine de Paris d’être envoyé au laboratoire de Berlin, où, très vite lié d’amitié avec Hermann, m’avait placé à la tête du département de la classification.

Hermann était l’un des rares terriens qui passaient les heures de loisirs assignées par les règlements à sa culture intellectuelle : il était l’un des lecteurs les plus assidus de la Bibliothèque de Berlin, une des meilleures du monde. On ne l’avait jamais trouvé prenant part ou assistant aux spectacles puérils et frivoles qui accaparaient.les heures de repos de l’immense majorité de ses co-planétaires. Il s’était rendu compte qu’il avait existé une époque, inorganisée et chaotique par rapport à celle où nous-vivions, certes, mais où, par contre, prédominait la libre discussion en matière intellectuelle, économique, politique, éthique et autre. L’éducation administrative démontrait depuis des siècles que tout ce qui avait précédé l’état de choses actuel était fatalement et nécessairement nuisible, néfaste, entaché de malignité, de corruption et d’individualisme malfaisant. Hermann et moi découvrions, à notre étonnement, qu’au cours des périodes historiques anciennes, l’initiative individuelle avait suggéré des réflexions et dés recherches profondes et variées et qu’elle avait conduit à des réalisations multilatérales et polymorphes. Nous en avions rapidement déduit que le niveau d’intelligence, de compréhensivité, d’entendement individuel était de beaucoup supérieur à celui de nos contemporains à qui la méthode du libre examen était devenue tout à fait étrangère.

Au moment où se place notre récit, la grande, l’unique préoccupation de tous était le remplacement du nom de famille par un numéro personnel. Il s’agissait, au lieu de s’appeler Dupont, Smith, Müller ou Perez, d’être désigné, par exemple par A: 230.704 I, D, 87.985 IX, Q. 2.300.009 C, Y. 5.625 IV, les millions de combinaisons dont sont susceptibles les lettres de l’alphabet (toutes les langues s’écrivaient en caractères latins), les chiffres arabes et les chiffres romains permettant de numéroter indéfiniment les habitants du globe d’après le territoire où ils étaient nés et la section de ce territoire, selon un système semblable, en principe, à celui de la numération employée jadis pour les automobiles. J’ajoute, en passant, qu’il n’existait plus qu’un seul moyen de transport : l’avion.

Donc, depuis un an environ, la population de la terre se passionnait pour cette question. Différents référendums avaient écarté la plaque de numérotation portée sur le vêtement pour adopter finalement un tatouage indélébile gravé sur le corps. Et sur quelle partie du corps ? Un vote en décida (le vote sur tous les territoires était obligatoire, et interdits les bulletins blancs) : le corps électoral, à la presque unanimité — 5 milliards de suffrages contre 40 voix — se prononça pour le tatouage sur la fesse droite, celui sur le front ayant été repoussé antérieurement.

Quel vent de folie souffla sur nous à l’annonce de ce résultat ? Il me semble voir encore Hermann trépigner d’indignation et répéter, comme répondant à une question posée par quelqu’un d’invisible : « Oui, oui, je le sais depuis longtemps, cette humanité est descendue au dernier échelon de la bêtise, elle n’est pas digne de vivre ». Comment, dans la nuit, montâmes-nous dans l’avion de transport affecté au laboratoire ; comment y empilâmes-nous les fioles de cultures les plus virulentes : microbes de la peste, microbes du choléra, microbes du typhus, cent autres ? Comment brisâmes-nous les horribles récipients ?

Vingt-quatre heures nous suffirent pour faire le tour de la terre. Ce fut épouvantable. Désaccoutumés à la virulence des épidémies, les hommes ne purent réagir contre l’atmosphère empoisonnée et rendue plus délétère-encore par les miasmes qu’exhalaient
les corps des mourants.

Réfugiés dans cette caverne préparée de longue date et à mon insu par Hermann, nous échappâmes à l’atteinte du fléau grâce à un procédé d’immunisation dont Hermann seul avait le secret. Lors d’une randonnée ultérieure, nous ne retrouvâmes plus, étalés sur toute la surface de la terre, que pourriture et corps en décomposition. Plus tard, Hermann m’expliqua qu’il avait cultivé de telle façon les fermentations infectieuses qu’un seul flacon aurait suffi pour rendre irrespirable la basse atmosphère du globe. Or, nous en avions précipité dix mille du haut de notre avion.

Je sens que mes forces m’abandonnent. Un brouillard voile mes yeux. Et pourtant j’ai encore quelque chose à dire. Depuis assez longtemps: je ne puis préciser — chaque fois que je me hasarde au pied de la montagne, j’aperçois, toujours plus nombreuses, des troupes d’êtres qui, peut-être, ne sont pas tout à fait des singes et qui parcourent la forêt. Il est hors de doute que depuis la disparition des-hommes, les singes se sont multipliés dans ce pays. Les singes ont-ils donc échappé à l’épidémie ? Lors-de ma dernière sortie, il y a huit jours, j’ai groupe de ces êtres marchant debout. Il y en avait une cinquantaine en tout, parmi lesquels des enfants ; l’un d’eux, un bâton à la main, les conduisait. Ils suivaient le rivage…

Je n’ai plus la force de continuer ; je meurs, un doute me torturant… est-ce que notre attentat… ?..

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E. ARMAND.

An Unlikely Story

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Will I survive the night? I feel that I have reached the extreme limit of my existence. For two days my limbs have refused me any service and twice in forty-eight hours long dizzy spells have robbed me of consciousness. It is likely that I won’t survive a third such attack. But I am still lucid enough to put my thoughts in order and sort through my memories one last time. I am not sure what secret design I obey, blackening these slips of paper to recount how we—Hermann and I—have wiped out the human race. It has been a long time since I buried Hermann in this Sumatran cave, where I have slept so many nights that I cannot remember the number, here on the flanks of Mount Ophir where I have doubtless been preceded, before recorded history, by the precursors of men. That jawbone, there on my table, which Hermann discovered while digging at the back of the cave, is not the jawbone of an ape, but neither is it the jawbone of a human being.

Why write these things that no one will read? What determinism must I obey, I wonder, old and dying man that I am, since no one will decipher my notebook?

I remember the state of the planet before disaster struck. There were no longer more than three great regions on the globe. The first, which had its capitol in Lisbon, included western Europe, according to a line traced from the North Cape to the mouth of the Torne, dividing the Gulf of Bothnia and the Baltic in two to lead to the mouth of the Neman. From there a new line led to the mouth of the Vardar, in the archipelago. Every part of Europe situated to the west of that limit, together with Africa and all of the Americas, constituted an immense territory whose language was an English much more infused with greco-latin terms than the English of past times.

The rest of Europe and the part of Asia delimited by a line running from the mouth of the Indus to that of the Amur constituted a second territory, with Astrakhan as capital, speaking a Russian strongly mixed with Turkish, Persian and Arabic terms.

The portion of Asia to the east of that line, Australasia and the rest of Oceania formed a third region, with Hong-Kong for capital. The common language was Japanese—or really an amalgam of Japanese, Chinese, English as it was previously spoken and Malay.

While all other dialects and idioms had disappeared, they had not been able to adopt a single language and, up and down the ladder, functionaries in the three territories had to understand English, Russian and Japanese.

Just as they could not establish a single language, they could not, despite technological progress, communicate with the other planets. All attempts in that direction had failed.

The globe counted around 7 billion inhabitants: two billion in the English-speaking region, two billion in the region speaking Russian and three billion in the region speaking Japanese. Lisbon had one hundred million inhabitants, Astrakhan fifty million, Hong-Kong two hundred fifty million, spread over immense expanses. Thanks to wonderfully developed agricultural, manufacturing and chemical technology, these seven billion earthlings had sufficient food, clothing and habitations. But that was due to an administration regulating the acts and deeds of each in all their details. First, two hours of work, sufficient to ensure the monitoring and maintenance of the active machines, fabrication and calibration of new machines — hours for entering and leaving the canteens, hours for entering and leaving the sleeping quarters, hours for the distribution of articles of clothing — immense refectories, dormitories and shops, all separate for men and women — hours for physical culture and hygiene, hours for sentimental promenades, in the course of which space was made for sexual encounters — hours for artistic, theatrical and intellectual recreations — regulation of vacations, 65 or 66 days per year — complete education and tutelage, from weaning to the age of 20 — maternity and its consequences facilitated and controlled, subject to the most suitable care — in the evenings, obligatory attendance in the assembly halls where news was posted, etc., etc.

And hovering over all, seen or unseen, an administration of the dictatorial type, elected by suffrage of two or three degrees, depending on the case — a Council of Service Directors, with 50 members among the English, 64 among the Russians and 70 among the Japanese, headed by a grand Arbiter, to whom was accorded the right to direct to the voters by referendum any decision that seemed beyond the capacity of the Council of Service Directors to judge.

After a century and a half, there was not a single earthling who would break the rules of daily life and the great problem of the use of leisure had been definitively solved. The vast majority had come to devote themselves to occupations so harmless that the administration of things could be regarded as a guarantee against any upheaval. The latest statistics only showed ten thousand public library patrons over the entire world who were past the age of compulsory education. The remainder of those over twenty used the hours intended for amusement and recreation in sports requiring little brain expenditure: bowling, for example, dog races, horse races, races of farm animals, either real or mechanical; greased poles, competitions in fishing, dancing, walking, etc.

Illnesses and infirmities had disappeared. Life had been extended by half. People died between 140 and 150 years old, on average, and it was only two or three years before passing that they their our strength and were allowed to interrupt the sweet hours of daily work. Thanks to a hygiene developed to the extreme, to a partly chemical, healthy and exactly dosed diet, to the elimination of the least resistant factors, to the disappearance of physiological misery, it is hardly once in ten years that there was reported an isolated case of smallpox, yellow fever, malaria, congenital syphilis, tuberculosis, cancer. Immediately sent to an inpatient center, the patient was cured, immunized against an unforeseen relapse and rendered sterile. Nothing had been spared for the construction and arrangement of bacteriological laboratories for the cultivation of infectious fermentations and anti-fermentations, microscopic technique and that of inoculations and serums, etc., etc.

Hermann was head of the Berlin laboratory, specially devoted to the culture of the most virulent bacteria. On the shelves of fifty rooms, carefully classified, were vial after vial, containing, in their different degrees of evolution, all the microbes imaginable, both those that had once had such devastating effects on the human race and those that sometimes still ravaged domestic animal species. The study of bacillary pathogenesis having fascinated me from adolescence, I had obtained leave from the Paris medical center to be sent to the Berlin laboratory, where, very quickly making friends with Hermann, he had placed me at head of the classification department.

Hermann was one of the few earthlings who devoted the leisure hours assigned by the regulations to his intellectual culture. He was one of the most assiduous readers of the Berlin Library, one of the best in the world. He had never been found taking part in or attending the puerile and frivolous spectacles that monopolized the hours of rest of the vast majority of his planetary co-inhabitants. He had realized that there had been a time, unorganized and chaotic compared to the one we lived in, of course, but where, on the contrary, free discussion in intellectual, economic, political, ethical and other matters prevailed. Administrative education has demonstrated for centuries that everything that preceded the present state of affairs was fatally and necessarily harmful, detrimental, tainted with malignancy, corruption and evil individualism. Hermann and I discovered, to our amazement, that in ancient historical periods individual initiative had suggested deep and varied thinking and research and had led to multilateral and polymorphous achievements. We quickly deduced that the level of intelligence, comprehensiveness and individual understanding was much higher than that of our contemporaries, to whom the method of free examination had become quite foreign.

At the time of our story, the big, indeed the only concern of all was the replacement of the last name by a personal number. Instead of being called Dupont, Smith, Müller or Perez, it was a question of being designated, for example by A: 230.704 I, D, 87.985 IX, Q. 2.300.009 C, Y. 5.625 IV, the millions of combinations of which the letters of the alphabet (all languages were written in Latin characters), Arabic numerals and Roman numerals are susceptible to indefinitely number the inhabitants of the globe according to the territory where they were born and the section of this territory, according to a system similar in principle to that of the numeration formerly employed for automobiles. I would add, by the way, that there was only one form of transportation left: the plane.

So, for about a year, the people of the earth had been passionate about this issue. Successive referendums had discarded a numbering plate worn on the garment, to finally adopt an indelible tattoo engraved on the body. And on what part of the body? A vote decided (the vote was obligatory in all territories, and blank ballots prohibited): the electorate, almost unanimously — 5 billion votes against 40 votes — voted for a tattoo on the right buttock (one on the forehead having been rejected back previously.)

What wind of madness blew over us when this result was announced? I still seem to see Hermann stamping with indignation and repeating, as if answering a question asked by someone invisible: “Yes, yes, I have known it for a long time, humanity has descended to the last rung of stupidity, it is not worthy to live.” How, that night, did we get into the transport plane assigned to the laboratory; how did we stack the most virulent vials of cultures within: plague microbes, cholera microbes, typhus microbes, a hundred others? How did we break the horrible receptacles?

Twenty-four hours were enough for us to circle the earth. It was appalling. Unaccustomed to the virulence of epidemics, the people could not react against the poisoned atmosphere, made even more deleterious by the miasma exhaled by the bodies of the dying.

Sheltered in this cave, long prepared without my knowledge by Hermann, we escaped the reach of the plague thanks to a process of immunization of which Hermann alone held the secret. On a subsequent hike, all we found, sprawled over the face of the earth, was putrefaction and rotting bodies. Hermann later explained to me that he had cultivated the infectious fermentations in such a way that a single vial would have been enough to make the lower atmosphere of the globe unbreathable. We had thrown ten thousand from the height of our plane.

I feel my strength abandoning me. A mist veils my eyes. And yet I still have something to say. For quite a long time — how long, I have not been able to specify — every time I venture to the foot of the mountain, I see, always more numerous, troops of beings who are, perhaps, not quite apes and who roam the forest. There is no doubt that since the disappearance of men, apes have multiplied in this country. So have the apes escaped the epidemic? On my last outing, eight days ago, I saw a group of these beings walking upright. There were about fifty in all, among them children; one of them, stick in hand, led them. They followed the shore…

I lack the strength to continue; I amm dying, one doubt torturing me…

Has our attack…?

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E. Armand.

20. Une Brute

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21. Le Sentiment triomphe

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22. Variations sur la « Camaraderie Amoureuse »

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23. Au Sortir du Bois

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24. Réponse à une Enquête sur la Sensualité créatrice

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25. Retour au Spirituel

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26. Poème érotique

Ce sera cette année comme l’année passée — comme d’autres années passées.

Nous parcourrons, Toi et moi, blottis l’un contre l’autre, les allées d’une forêt, les sentiers d’un bois. Je ne sais pas bien où seront situés ce bois, cette forêt. Mais Tes pieds menus y fouleront certainement un tapis, un tapis moelleux de feuilles mortes.

Peut-être je ne saurai pas Ton nom et sans doute Tu ne seras pas la même que l’an passé. Mais que m’importent Ton nom et d’où Tu viens et où Tu vas. Tu seras là, à mon côté, si étroitement serrée contre moi que je sentirai Ton cœur palpiter. Tu Te laïsseras aller, c’est-à-dire Tu sèras naturelle. Insouciante de Ta situation sociale, légale ou morale. Indifférente à tout ce qui n’est pas le moment présent.

Comme l’année passée — comme d’autres années passées. Nous ne dirons pas grand’chose probablement. Nous regarderons, nous sentirons, nous admirerons. Oh ! ce feutre d’or et de pourpre où nos pas s’enfonceront! Ce tapis à la surface frémissant comme les vagues de la mer au souffle de la brise d’automne ! Le temps s’écoulera et nous ne prononcerons pas un mot. Il y aura de l’absence et de l’extase dans Tes prunelles. Comme celles que j’ai déjà menées par ce chemin ou d’autres semblables, Tu m’enserreras la main avec un peu plus de force. Et ce seront Ià toutes les marques de tendresse que nous nous permettrons.

Et comme l’année passée — comme d’autres années passées. En proie aux mêmes anticipations. Un moment viendra où je romprai le silence et où j’extérioriserai ma pensée. Sous cette forme ou une forme parente : « Sais-tu — Te dirai-je par exemple, — quelles images suscitent en moi ces arbres que le vent est en train de dépouiller de leur feuillage ? » Et comme celles que j’ai déjà menées par ce chemin ou d’autres pareils, Tu répliqueras du ton de quelqu’un qu’on éveille d’un rêve : « Oh! je l’en prie, pas de pensée lugubre aujourd’hui ! »

Ét je poursuivrai. Et Te répondrai que les arbres que le vent dépouille de leurs feuilles jaunies n’évoquent en moi aucune idée mélancolique. Qu’elles me font penser à tout à l’heure. À ce soir. À cette minute exquise, délicate, unique, fiévreuse, Où tes vêtements, tes derniers vêtements tombant. Je sentirai sous mes mains et sous mes lèvres. Sous mes baisers et sous mes caresses. Ton corps nu, tiède, ému, souple, frissonnant, élastique.

Et comme celles que j’ai déjà menées par ce chemin ou d’autres analogues. Tu te serreras plus étroitement contre moi. Ta main étreindra la mienne avec plus de langueur. Et je sentirai Ton cœur battre vite, plus vite.

Et il me semblera, à moi, que c’est la premiere fois que j’ai pensé pareille vision. Et que tu es la premiere dont le corps voilé exhale autant de promesses voluptueuses.

15 Octobre 1923.

E. Armand

Erotic Poem

It will be this year as it was in the year past — as in other years past.

We will wander, You and I, snuggled together, the trails of a forest, the paths of a wood. I am not certain where this wood or forest will be located. But there Your little feet will certainly tread a carpet, a soft carpet of dead leaves.

Perhaps I will not know Your name and doubtless You will not be the same as in the year past. But what does Your name matter, or where You come from or where You are going? You will be there, at my side, so close against me that I will feel Your heart beat. Tu You will let Yourself go, which is to say You will be natural. Untroubled by Your situation, whether social, legal or moral. Indifferent to everything that is not the present moment.

As in the year past — as in other years past. We will probably not have much to say. We will look, we will feel and we will admire. Oh! This gold and purple felt in which our footsteps will sink! This carpet whose surface quivers like ocean waves in the autumn breeze! Time will pass and we will not say a word. There will be absence and ecstasy in Your gaze. Like those that I have already led along this path, or others like it, You will grasp my hand with a bit more force. And that will be the only sign of tenderness that we allow ourselves.

And as in the year past — as in other years past. And beset by the same anticipations. A moment will come when I break the silence and when I express my thoughts. In this or some related form: “Do you know,” — I might, for example, say to you — “what images are aroused in my by these trees that the wind is in the process of stripping of their foliage?” And like those that I have already led along this path, or others like it, You would reply in the tone of one awakened from a dream: “Oh! I beg you, no mournful thoughts today!”

And I would go on. And I would tell You that the trees that the wind strips of their yellowing leaves conjure up no melancholy idea in me. That they make me think of right now. Of this evening. Of the exquisite, delicate, unique, feverish moment, when your clothes, your last bit of clothes fall. I would feel you in my hands and beneath my lips. Beneath my kisses and caresses. Your body naked, warm, filled with emotion, supple, quivering, elastic.

And like those that I have already led along this path, or others like it, You would draw yourself more tightly against me. Your hand would grasp mine with more languor. And I would feel your heart beat fast, faster.

And it will seem to me that this is the first time that I have conceived of such a vision. And that You are the first whose veiled body exhales so many voluptuous promises.

15 October 1923.

E. Armand

27. Lueurs sur le Sentier

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28. « Notre » Civilisation

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29. Du Haut de ma Tour d’Ivoire

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30. Tandis que tombent les Feuilles

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31. A l’Individu selon son Effort

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32. Le premier rayon de soleil

Le premier rayon de soleil ! On dirait, tel un géant, que la planète s’étire et se réveille. Un frisson parcourt la campagne, un frisson de renouveau et d’amour. Rien de ce que rencontrent mes yeux n’est semblable à ce que je voyais hier, alors que tombait la pluie et que s’appesantissait la brume. Des chemins détrempés aux grands arbres encore dépourvus de feuilles, de l’herbe mouillée des sentiers à la nappe d’eau qui a remplacé le ruisseau qui, tant l’été, fut à sec, il n’est pas un de ces aspects familiers à mes yeux qui ne paraisse transformé. Qui aurait dit que les bois recélaient encore tant d’oiseaux ? Hier, les champs étaient mornes et les chevaux attelés aux charrues se courbaient, las, comme sans but. Aujourd’hui, les prairies resplendissent comme si quelque peintre les avaient coloriées d’une verdure éblouissante et les bêtes qui creusent les sillons ont l’air de comprendre, tant elles dressent le col joyeusement, l’importance de leur labeur. Hier, les filles se terraient tristement et pas une forme féminine n’apparaissait sur les routes. Aujourd’hui, les villages sont remplis d’habits de tête et surabondent de sourires.

Il a suffit d’un rayon de soleil pour produire tout cela, Et ce que tous attendent, des arbres dont les branches ondulent à la brise, aux fillettes dont les yeux scintillent ; ce qu’attend la terre arable et l’oiselet chanteur ; — obscurément, instinctivement, irrésistiblement ; — ce qu’ils pressentent, tous, êtres et choses, dans ce rayon de soleil, c’est l’amour. L’amour, non point cette caricature de l’amour que dépeignent ceux qui rêvent, dans quelque mansarde, au clair de lune, un clair de lune qui n’illumine que les toits ; non point cet amour platonique et sans force qui relève de la pathologie plus que de la poésie ; — mais l’amour qui étreint, qui cuit, qui brûle, qui possède et qui féconde.

C’est cet amour-là qu’annonce le premier rayon de soleil, c’est à cet amour-là que se sentent déjà aux prises tous les êtres. C’est à la caresse solaire qu’aspire le sol, à la caresse chaude et fécondante qui permettra au grain de lever et de remplir sa destinée.

Et tandis que j’approche de la ville, je ne puis m’empêcher de refouler le tressaillement qui m’avait saisi, moi aussi, mettant mon être au diapason de l’ambiance physique… Midi sonne et voici que de vastes bâtiments noircis sortent des foules d’hommes et de femmes aux mines affairées, aux vêtements noircis. Pourquoi cette hâte, cet envahissement précipité des échoppes où l’on vend à boire et à manger, cette absorption rapide et malsaine des aliments ? Pourquoi ce mouvement dans les rues, ces véhicules qui se croisent, se dépassent, s’arrêtent et repartent rapides comme l’éclair ?… Les malheureux, savent-ils seulement que le premier rayon de soleil à lui, que toute la terre s’en est réjouie et qu’à sa caresse ont frémi les flancs des femelles de tous les êtres organisés ?

On rencontre, paraît-il, des anarchistes pour, à la fois, louer les bienfaits de la civilisation et médire de l’autorité. Je ne puis les comprendre. Je profite de la civilisation parce que je ne puis faire autrement, mais je ne m’en sens pas plus fier. Qui donc m’affirmera qui est supérieur ou inférieur de l’animal qui vit tout son saoul, tout ce qu’il peut de vie, sans connaitre la contrainte de la morale on la production obligatoire, ou du civilisé du 20e siècle, esclave de je ne sais combien de conventions et astreint, pour manger du pain, à rester enfermé dans quelque noire bâtisse, tandis qu’au dehors a luit le premier rayon de soleil.

De profonds sociologues et des moralistes austères affirment que l’homme se trouve beaucoup mieux vivre en société, autrement dit : de créé une vie artificielle aux dépens de son indépendance individuelle. Ils assurent, ces sages, que l’homme vit moins “primesautièrement” qu’il n’a plus autant à redouter les intempéries, que son existence dépend moins du hasard et du risque. Peut-être y a-t-il du vrai, bien que j’en doute, à preuve ce malheureux vagabond que j’ai rencontré dans le train, une heure avant d’écrire ces lignes, entre deux gendarmes. Le soleil inondait de lumière les plaines de la Beauce, sans se préoccuper de qui en jouissait : c’était lé symbole de la Nature, large, prodigue, insouciante du réglé et du convenu.

Dans ce compartiment de chemin de fer, humble, les vêtements en lambeaux, sale et la barbe inculte, la chemineau tortillait entre ses mains un minuscule baluchon. Ces deux gendarmes et ce misérable entre eux, n’est pas le symbole de la civilisation, bonne pour qui prospère, marâtre pour qui échoue. On peut traverser la société, y passer même afin d’y accomplir son œuvre, mais y demeurer, s’en considérer autrement que par pis-aller le membre, voilà qui me paraît incompréhensible de la part d’un anarchiste.

E. ARMAND.

The First Ray of Sunshine

The first ray of sunshine! The planet seems like a giant, waking and stretching. A shiver runs through the countryside, a thrill of renewal and love. Nothing that meets my eyes is like what I saw yesterday, when the rain fell and the mist grew heavy. From the soggy paths to tall, still leafless trees, from the wet grass of the trails to the sheet of water that replaced the stream, which for so much of the summer was dry, there is not one of those familiar aspects that does not seem to me to be transformed. Who would have said that the woods still harbor so many birds? Yesterday, the fields were bleak and the horses harnessed to the plows bent, weary and apparently aimless. Today, the meadows shine as if some painter had colored them with dazzling greenery, and the beasts digging in the furrows seem to understand, so happily do they raise their heads, the importance of their labor. Yesterday, the girls hid themselves away sadly and not a female form appeared on the roads. Today, the villages are full of headdresses and overflowing with smiles.

One ray of sunshine is enough to produce all that. And what all await, from the trees whose branches wave in the breeze to the little girls whose eyes sparkle; what is awaited by the arable land and the little songbird alike; — vaguely, instinctively, irresistibly; — what they anticipate, all of them, beings and things, in that ray of sunshine is love. Love, not that caricature of love depicted by those who dream, in some moonlit garret, in a moonlight that illuminates only the roofs; not that platonic and powerless love that stems from pathology more than from poetry; — but the love that embraces, that fires, that burns, that possesses and renders fertile.

It is that love that is heralded by the first ray of sunshine. It is that love that all beings already feel taking hold of them. It is to the solar caress that the sun aspires, to the warm and fecund caress that allows the seed to rise up and fulfill its destiny.

And as I approach the city, I cannot stop myself from suppressing the quiver that had seized me, me as well, putting my being in harmony with the physical ambiance… The noon hour sounds and, behold, from the vast buildings emerge crowds of men and women with busy looks and blackened clothes. Why this haste, this precipitous invasion of the stalls where food and drink are sold, this rapid and unhealthy absorption of food? Why this movement in the streets, these vehicles that pass each other, pass each other, stop and leave again, quick as lightning?… These wretches, do they only know that the first ray of sunshine is theirs, that the whole earth rejoices in it and that its caress has brought a thrill to the flanks of the females of every species organized beings?

We meet, it seems, anarchists who both praise the benefits of civilization and slander authority. I cannot understand them. I profit from civilization because I can’t help it, but I don’t feel more proud of it. Who will then tell me who is superior or inferior: the animal that has its fill, has all that it can of life, without knowing the constraints of morality or compulsory production or the civilisé of the 20th century, slave of who knows how many conventions and forced, in order to eat bread, to remain shut up in some dark building, while outside the first ray of sunlight shines.

Profound sociologists and austere moralists assert that men is much better off living in society or, in other words, creating an artificial life at the expense of their individual independence. They assure us, these wise men, that men live less “impulsively” when they not have to fear bad weather as much, when their existence depends less on chance and risk. Perhaps there is truth to this, although I doubt it—take as proof the unfortunate vagabond whom I met on the train, an hour before writing these lines, between two gendarmes. The sun flooded the plains of Beauce with light, regardless of who enjoyed it: it was the symbol of Nature, broad, lavish, heedless of rules and conventions.

In this railway compartment, humble, with tattered clothes and a dirty, unkempt beard, the tramp twisted a tiny bundle in his hands. These two gendarmes and the wretch between them, are they not the symbol of civilization, good for those who prosper, a cruel mother to those who fail. One can traverse society, even pass through it in order to accomplish one’s work, but to remain there, to consider oneself a member other than as a last resort, that appears to me incomprehensible for an anarchist.

E. ARMAND.

33. L’ère du Masochisme

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34. L’Amitié

J’appartiens à une génération qui attachait du prix à l’amitié, Etre un ami comportait certaines obligations qui, pour ne pas être écrites, ne liaient pas moins ; d’autant plus qu’on ne pratiquait pas l’amitié à la légère. Dans ce temps-là, quand on était ami, é’était pour la vie ou a peu près. On défendait ses amis lorsqu’on les attaquait, on, leur rendait tous les services en son pouvoir ; on ne passait sous aucun prétexte dans le camp hostile. Un ami, c’était sacré. Et ni l’appât de l’argent, ni la perspective de pénétrer dans un cercle plus étendu ou plus fortuné n’étaient considérés comme excuse à un lâchage. On restait fidèle à ses amis lors: qu’ils étaient malades où quand la malchance voulait que leur situation financière déclinât. On leur restait fidèle quand l’âge les affaiblissait et à ce moment-là, tenant compte de leur activité passée, on les entourait d’une affection plus évidente. On leur restait fidèle quand un sort défavorable lés jetait dans l’enceinte d’une prison où les envoyait au bagne ; on leur restait fidèle au pied de l’échafaud. La maison de l’ami vous était ouverte à toute heure et, quelles que fussent les circonstances, on trouvait toujours le temps de recevoir son ami, mieux encore, d’entendre ses doléances où de prendre part à ses joies. Rien ne rebutait alors l’amitié, ni les fautes, ni les erreurs, ni même les caprices.

Nous avons changé tout cela. Est-ce un bien ? On parle beaucoup de sociétés à venir où règneront la fraternité et la bienveillance. Un abandonne plus volontiers ses amis, quand on ne les trahit pas. Et ce n’est pas seulement les avantages pécuniaires qui conditionnent la trahison. On s’insoucie peu de la peine que peuvent causer à ses amis la fréquentation de ceux qui leur font tort on cherchent à leur nuire, le fait de pactiser avec leurs ennemis. La souffrance morale, la douleur intime : fadaises que tout cela ! Un ami perdu, dix de retrouvés ! La constance dans l’amitié est une gène. Plus on change d’amis, plus on gagne… en surface.

Ce n’est pas à cette époque-là qu’on eût vu l’ami écrire dans les journaux qui vilipendaient ceux auxquels l’amitié se liaient, coopérer à l’activité de leurs adversaires. On ne lâchait pas un ami pour le plaisir de se voir imprimer ou de se produire chez ses détracteurs. Il y avait une barrière qu’on ne franchissait pas. On prenait l’amitié au sérieux, dis-je. Comme le reste, d’ailleurs, les idées, les doctrines, la propagande, les associations. L’amitié ne se manifestait pus d’une façon bruyante, elle n’était pas obsédante. Ce n’était pas du bon-garçonnisme. Il arrivait qu’on échangeât peu de mots, on pouvait compter les uns sur les autres. On ne jalousait pas un ami parce qu’il se trouvait dans une situation meilleure que la vôtre, parce qu’alors que vous n’enregistriez qu’échec, ses succès ou ses bonnes fortunes ne se comptaient plus, parce qu’il était plus répandu Où plus populaire que vous. On s’en réjouissait au contraire. Lorsque le vent de la défaite soufflait sur ses projets, il vous trouvait là, prêt à le consoler et préoccupé de lui fournir de nouveaux éléments de réussite. On méprisait — et ce terme n’est pas assez fort — celui qui, en amitié, tourne à tous les vents. On se méfiait de lui, on n’aurait voulu rien entreprendre en sa compagnie, souscrire à aucune de ses entreprises,

Nous avons changé tout cela, bien sûr. Ami aujourd’hui, ennemi demain. Ami, tant que de ton amitié je retire bénéfice où profit matériel ou intellectuel: Ennemi, dès qu’il est à craindre que l’avantage diminue. Le tant pis pour toi domine, le mufflisme règne. Tant pis pour toi si, après avoir parcouru une longue route poudreuse, il te faudrait un accueil réchauffant pour apaiser ta fatigue. Les amis aux pieds saignants indifférent ; ennuyeux sont les amis dont le cœur est un cimetière d’aspirations refoulées. Qu’ils se débrouillent ! Ça prend trop de temps dans notre siècle d’auto et de ciné et d’avion de s’efforcer de comprendre un ami. Le chemin était trop rocailleux, la montée trop roide, le froid trop vif, le soleil trop accablant, l’étape sans fin. Tant pis pour toi. Nous n’avons plus le temps de réconforter et à plus forte rai- son celui de plaindre nos amis. Tant pis pour eux.

Nos mouvements idéologiques ont-ils gagné ou perdu à la décadence de l’amitié ? On pourrait se le demander. Mais pour se poser cette question, il faudrait se.trouver dans le silence, dans un lieu où on n’entendrait ni le grésillement de la T. S. F., ni les rugissements des tirs d’essais des canons.

Et alors, dans le calme, on pourrait peut-être se demander si là où on ne peut plus compter les uns sur les autres, à où l’amitié n’est plus envisagée que comme un anachronisme, là où on sait plus que répliquer « débrouille-toi » à l’ami dans l’embarras, on est qualifié pour songer à instaurer une humanité meilleure que celle où nous nous débattons. Et c’est toujours le même problème : avant de parler, pour l’avenir, de bonté, de fraternité, de bienveillance, montrons-nous, dans le présent, bons et fraternels et bienveillants entre nous: Comme dit l’autre, ce sera « autant de pris sur l’ennemi ».

E. Armand.

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35. En Route, Pionniers et Précurseurs !

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36. L’Œuvre d’E. Armand

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