Gaston Leval, “La crise permanente de l’anarchisme”

[This is a work-page, for use by the Anarchist French-Translation Workshop on FB.]

La crise permanente de l’anarchisme

1ère partie

L’anarchisme, ou plus exactement ce qu’on appelle le mouvement anarchiste français, est en crise. Le congrès de Bordeaux, célébré en mai 1967, a fortement entamé la Fédération Anarchiste française qui, même en réunissant des tendances opposées afin de faire nombre (anarcho-communistes, anarcho-syndicalistes, anarcho-individualistes), comptait en tout et pour tout de trois cents à quatre cents adhérents effectifs dans toute la France. Sur ce total, une fraction est allée constituer une Fédération Anarchiste Internationale qui doit compter deux douzaines de membres, une autre fraction a formé une Fédération Anarchiste Bakouniniste dont on voudrait savoir ce qu’elle connaît de la pensée bakouninienne, et certains groupes ont repris leur autonomie. Comme il existait déjà une Fédération Anarchiste Communiste dissidente, cela fait quatre Fédérations qui, avec les groupements autonomes, doivent compter en tout et pour tout six cents adhérents sur une population de cinquante millions de personnes… L’inflation verbale ne change rien à la précision des chiffres.

D’autre part, des renseignements venus de la meilleure source ont fait savoir que le Monde Libertaire, qui est en somme comme l’organe publiquement officiel de l’anarchisme en France, ou tout du moins de son plus fort courant, compte en tout mille abonnés. Si nous admettons un nombre égal de lecteurs résultant de la vente à la criée, et nous souvenons que ce journal est la continuation du Libertaire qui vendait quinze mille exemplaires à certaines périodes depuis la Libération (au début même, le tirage fut beaucoup plus élevé), la constatation d’un recul évident s’impose. Ce à quoi s’ajoute l’âpreté des discussions, des disputes et même les voies de fait qui se produisent avant, pendant et après le congrès de Bordeaux… Car les ruptures ne suffisent pas à donner une idée exacte de la réalité.

Une explication de cette crise a été fournie par plusieurs militants qui y voient la conséquence du vide causé dans le mouvement anarchiste pendant la Deuxième Guerre mondiale. Ce vide aurait provoqué une coupure entre deux générations, empêché les nouveaux adhérents d’établir avec les anciens militants formés par l’étude et l’expérience un contact nécessaire à la continuité et au développement du nouvel ensemble. Je ne vois là qu’un faux-fuyant par lequel, selon l’habitude établie, on rejette sur les « circonstances » extérieures, ou sur l’adversaire, les responsabilités, les insuffisances et les lacunes dont on est soi-même responsable. Car si l’anarchisme exerce sans répit contre le monde entier, une critique toujours vigilante et toujours exaspérée, il n’a jamais pratiqué vis-à-vis de soi-même ce minimum d’autocritique et d’analyse honnête sans lesquelles aucune collectivité, aucun individu ne corrige ses erreurs, ne se perfectionne ou ne suit, comme doivent faire ceux qui prétendent transformer la société, l’évolution de cette société même.

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The Permanent Crisis of Anarchism

I.

Anarchism—or more precisely what we call the French anarchist movement—is in crisis. The congress of Bordeaux, celebrated in May 1967, has deeply shaken the French Fédération Anarchiste, which, despite gathering opposing tendencies (anarcho-communists, anarcho-syndicalists, anarcho-individualists) in order to give an appearance of strength, could only count some three or four hundred active members in all of France. Of this total, one faction is going to establish a Fédération Anarchiste Internationale, which must count two dozen members, another faction has formed a Fédération Anarchiste Bakouniniste, although we would like to know what it knows of the Bakunin’s thought, and certain groups have reclaimed their autonomy. As there already exists a dissident Fédération Anarchiste Communiste, that makes four Federations, which, together with some autonomous groups, must count six hundred members total in a population of fifty million people… The verbal inflation changes nothing in the precision of the figures.

On the other hand, information from the best of sources has informed us that the “Monde Libertaire,” which is, when all is said and done, like the official public organ of anarchism in France, or at least of its strongest current, counts a thousand subscribers in all. If we allow an equal number of readers served by the street sellers, and we recall that this paper is the continuation of the “Libertaire,” which has sold fifteen thousand copies in certain periods since the Liberation—and that, at the beginning, the print run was much higher—we can’t help but notice of an obvious decrease. To this is added the bitterness of the discussions, the disputes and even the assaults that appeared before, during and after the congress at Bordeaux… For the ruptures are not enough to give an exact idea of the reality.

An explanation of this crisis has been furnished by several militants who see in it the consequences of the void created in the anarchist movement during the Second World War. That void created a break between two generations, and prevented the new members from establishing a contact with the old militants, already shaped by study and experience, necessary to the continuity and development of the new whole. I see there only a cop-out by which, according to established habit, we shift onto external “circumstances,” or on the enemy, the responsibilities, the delinquencies and the shortcomings for which we are ourselves responsible. For if anarchism directs, without respite against the whole world, a critique that is always vigilant and always exasperated, it has never practiced, with regard to itself, that minimum of self-critique and honest analysis without which no collectivity, and no individual, corrects its errors, perfects or extends itself, as those must do who claim to transform society, and even the evolution of that society.

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Nous sommes en 1967. Mais qui connaît l’histoire de l’anarchisme en tant que mouvement, ou ensemble de groupements et de fractions si souvent hostiles, se souvient qu’une autre crise s’était déjà produite dans les années 1952-54. Cette crise aboutit à la désintégration de la Fédération Communiste libertaire, qui représentait alors officiellement l’anarchisme en France. A cette époque, un oiseau de passage sut imposer sa dictature ; on constitua même une société secrète dont, en adhérant, ses membres juraient obéissance et acceptaient d’être éliminés physiquement en cas de retrait. Personne ne fut exécuté il est vrai, et la plupart de ces terribles révolutionnaires, Netchaievs au petit pied sont aujourd’hui des quadragénaires ou des quinquagénaires ayant fait leur trou dans le fromage capitaliste.

Que de telles déviations aient pu se produire, que ceux qui s’y livraient aient pu expulser impunément un grand nombre de militants protestataires, se présenter aux élections législatives et transformer le vénérable et glorieux Libertaire en journal électoral, tout cela donne le droit de se demander si l’inspirateur de cette comédie-bouffe qui était loin d’être un imbécile, n’a pas voulu ridiculiser une collectivité qui ne se rendait pas compte de son inconsistance et de ses faiblesses. En tout cas, cela constitue un exemple de la facilité avec laquelle la dictature des plus hardis s’implante en milieu anarchiste traditionnel. Qui connaît l’histoire du mouvement international en a vu beaucoup d’autres…

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We are in 1967. But those who know the history of anarchism as a movement, or collection of groups or often hostile factions, will recall that another crises was already produced in the years 1952-54. That crisis led to the disintegration of the Fédération Communiste libertaire, which then officially represented anarchism in France. In that era, a bird of passage was able to impose their dictatorship; a secret society was even established to which, on joining, the members swore obedient and consented to be physically eliminated in case of withdrawal. No one was executed it is true, and the majority of these terrible revolutionaries, poor men’s Nechayevs are today in their forties or fifties, having made a place for themselves in the capitalist fromage.

That such deviations could occur, that those who indulged in them could expel a large number of protesting militants with impunity, stand in the legislative elections and transform the venerable and glorious Libertaire into an electoral paper, all gives us the right to ask ourselves if the instigator of that comedy [comédie-bouffe], who was far from being an imbecile, had not wished to ridicule a collectivity that had not taken account of its inconsistency and its weaknesses. In any case, that constitutes an example of the ease with which the most brazen sort dictatorship can establish itself within the traditional anarchist milieu. Anyone who knows the history of the international movement has seen many others…

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Si nous remontons un peu plus le cours du temps, une autre crise de l’anarchisme, mondiale celle-là, reparaît dans notre mémoire. Elle fut causée par la Révolution russe et le triomphe du bolchevisme. A cette époque, et dans les années qui suivirent, d’innombrables articles, des essais, des brochures durent être écrits pour réagir contre l’engouement d’un grand nombre de militants en faveur du nouveau régime russe et de la doctrine de ses organisateurs. En France, des propagandistes anarcho-communistes de valeur comme Ernest Giraud, qui comme orateur venait immédiatement après Sébastien Faure, et dans le mouvement individualiste des personnalités comme André Colomer — devenu directeur du Libertaire quotidien et évoluant alors vers l’anarchisme communiste — ou comme Victor Serge lui-même, se rallièrent aux solutions proposées par Lénine, Trotski et la Troisième Internationale.

Il suffisait, en effet, que les grands hommes de Moscou et leurs amis aient recours à la révolution armée pour renverser l’État — et ils étaient aidés en cela par une partie des anarchistes russes — qu’ils incitent les prolétaires du monde entier à employer les mêmes procédés dans leur lutte contre le capitalisme, pour que la confusion s’installe dans les cerveaux et que tant de disciples de Kropotkine, Faure, Grave, Malatesta, etc… — et de syndicalistes révolutionnaires — aient cru que le parti communiste allait-constituer une société sans État.

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If we go back a little farther in the course of time, another crisis of anarchism, this one global, reappears in our memory. It was caused by the Russian Revolution and the triumph of bolshevism. In that era, and in the years that followed, countless articles, essays and pamphlets had to be written in reaction against the infatuation of a great number of militants with the new Russian regime and the doctrine of its organizers. In France, some valuable anarcho-communists propagandists like Ernest Giraud, who as an orator came just behind Sébastien Faure, and in the individualist movement some personalities like André Colomer — who became manager of the daily Libertaire and then evolved towards communist anarchism — or like Victor Serge himself, would rally to the solutions proposed by Lenin, Trotsky and the Third International.

It is enough, indeed, that the great men of Moscow and their friends had recourse to armed revolution in order to overthrow the State — and they were aided in that by a party of Russian anarchists — that they urged the proletarians of the entire world to employ the same processes in their struggle against capitalism, in order for confusion to become installed in brains and for so many disciples of Kropotkin, Faure, Grave, Malatesta, etc… — and revolutionary syndicalists — to believe that the communist party were going to establish a stateless society.

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Certes, à l’époque, on ne savait guère, en Occident, ce qu’étaient les bolcheviques, car c’est surtout à travers les socialistes révolutionnaires, qui avaient principalement mené l’attaque contre le tsarisme, que l’on connaissait les forces qui luttaient pour le socialisme en Russie. Puis les bolcheviques lançaient avec un art et une science doublés d’immenses ressources publicitaires, des mots d’ordre qui étaient les nôtres, ou y ressemblaient. Ils se prononçaient contre la continuation de la guerre, ils avaient dissous, avec l’aide des anarchistes de Léningrad et Moscou, l’Assemblée constituante — où la majorité était socialiste, quoique non bolchevique — ils promettaient « tout le pouvoir aux Soviets ! » — aux Soviets qu’ils allaient escamoter et étrangler dès leur triomphe. Derrière ces formules et ces promesses bon nombre d’anarchistes ne virent pas ou ne voulurent pas voir que Lénine et ses amis renversaient un État pour en constituer un nouveau, plus féroce ; qu’ils détruisaient des institutions d’oppression pour y substituer des institutions pires que les précédentes, qu’ils balayaient l’Assemblée chargée, par vote populaire de rédiger une nouvelle Constitution, pour imposer leur Constitution, faite par leur parti unique et qui ne serait jamais respectée. On adhéra au nom de la Révolution sans se demander où elle conduisait…

On adhéra aussi pour une autre raison : les bolcheviques apportaient un programme constructif. Jusqu’alors on avait pensé que « le peuple » saurait trouver lui-même le chemin menant au nouvel ordre de choses (on semble encore y croire, cela dispense de faire des études approfondies et de prendre des responsabilités). Mais brusquement, le fait russe posait de façon urgente des problèmes terriblement concrets.

Comment organiser la production ? Comment assurer le fonctionnement des services publics, la circulation des moyens de transport, les rapports économiques entre les villes et tes campagnes ? Comment défendre la révolution contre les attaques contre-révolutionnaires ?

On n’en avait pas la moindre idée, et surtout l’on manquait d’esprit créateur et la paresse intellectuelle s’ajoutant à l’enthousiasme pour le fait armé, on adhéra au bolchevisme qui semblait fournir les réponses demandées. Car, aussi, on ne possédait pas une véritable culture sociologique qui aurait pu permettre de prévoir, ou tout du moins de pressentir des solutions positives. On ignorait aussi les mises en garde de nos grands auteurs. Il suffit encore maintenant de prendre connaissance des prévisions de Bakounine sur l’État marxiste pour comprendre combien d’erreurs auraient été évitées si l’on avait tenu compte de ses avertissements prophétiques.

Dans cette période de crise, qui comme la polémique dura des années, des centaines d’anarchistes passèrent au bolchevisme tant en Europe qu’en Amérique et même en Asie selon l’importance du mouvement dans chaque nation. [1] D’autres hésitèrent, applaudirent Lénine, puis se firent réticents, et enfin se retirèrent de la lutte, quand l’activité liberticide, le centralisme outrancier, la malhonnêteté et l’effarant abus de la calomnie du communisme international les convainquirent de leur erreur. Mais ils ne revinrent pas à l’anarchisme. D’autres, enfin, s’efforcèrent d’apporter des conceptions et une pratique constructive correspondant à l’époque — en cette période naquit le courant dénommé anarcho-syndicaliste. Mais trop souvent ils se heurtèrent aux vestales qui tout en demandant elles-mêmes un programme — cas de Malatesta — s’opposaient aux réformes organisatrices indispensables. On voulait bien que la fille donne des enfants, mais on ne voulait pas toucher à sa virginité.

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[1] Un vieux camarade italien me disait, il y a quelques années, que bon nombre des sénateurs communistes sont d’anciens anarchistes.

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Certainly, at the time we in the West hardly know what the Bolsheviks were, for it was above all through the revolutionary socialists, who had mainly led the attack against czarism, that we knew the forces fighting for socialism in Russia. Then the Bolsheviks launched themselves with an art and science doubled by immense resources of publicity, slogans that were our own or resembled them. They declared themselves against the continuation de la guerre, they had dissolved, with the aid of the anarchists of Leningrad and Moscow, the Constituent Assembly — where the majority was socialist, though not Bolshevik — they promised “all power to the Soviets!” — to the Soviets that they would spirit away and throttle as soon as they triumphed. Behind these formulas and promises, a large number of anarchists did not see, or did not want to see that Lenin and his friends would overthrow one state in order to establish a new, more savage one; that they destroyed some institutions of oppression in order to substitute institutions worse than those that came before, that they dismissed the Assembly charged by popular vote to draft a new Constitution, in order to impose their Constitution, which was made by their party alone and would never be respected. We adhered to the name of Revolution without wondering where it would lead…

We also adhered for another reasons: the Bolsheviks provided a constructive program. Until then, we had thought that “the people” could find on their own the road leading to a new order of things (we still seem to believe it, which spares us from making deep studies and taking responsibility.) But suddenly, the Russian situation posed some terribly concrete problems in an urgent manner.

How to organize production? How to assure the function of public services, the circulation of the means of transportation, the economic relations between the cities and the countryside? How to defend the revolution against counter-revolutionary attacks?

We hadn’t the least idea and above all we lacked the creative spirit, and intellectual laziness added to the enthusiasm for armed action, we stuck with bolshevism, which seemed to provide the asked for responses. For, also, we did not possess a true sociological culture, which could have allowed us to foresee or at least to sense some positive solutions. We also ignored the warnings of our great authors. It is still enough now to think of the predictions of Bakunin regarding the Marxist state to understand how many errors would have been avoided if we had taken into account his prophetic warning.

In that period of crisis, which, like the polemic, lasted for years, hundreds of anarchists would pass to bolshevism in Europe as well as in the Americas and even in Asia according to the importance of the movement in each nation (1). Others would hesitate, applauding Lenin, then become reticent and finally retire from the struggle, when the liberticidal activity, the outrageous centralism, the dishonesty and the alarming abuse of the calumny of international communism convinced them of their error. But they did not return to anarchism. Others, finally, strove to provide conceptions and a constructive practice corresponding to the era — in that period the current called anarcho-syndicalist was born. But too often they collided with the vestals who, while themselves demanding a program — case of Malatesta — opposed indispensible organizational reforms. On voulait bien que la fille donne des enfants, mais on ne voulait pas toucher à sa virginité.

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(1) An old Italian comrade said to me, some years ago, that a good number of the communist senators are former anarchists.

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Toutefois, les crises de l’anarchisme remontent plus loin encore. En fait, qui connaît l’histoire de ce mouvement, ou de ce qu’on appelle tel dans un pays comme la France, sait que, depuis son apparition, il a pour des raisons diverses et à des titres différents, toujours vécu à l’état d’autodestruction permanente. Crises que l’on retrouve dans les autres pays à des degrés différents. Leurs causes aussi sont multiples, mais il est possible de trouver, à l’analyse, des explications génériques qu’il nous semble utile de rechercher brièvement.

En France, après la mort de Proudhon — en 1865 — l’anarchisme apparaît comme manifestation publique d’un courant d’idées, dans les années 1880. La répression qui datait du régime de Napoléon III, puis le massacre des communards, avaient empêché la section française de la Première Internationale de se constituer, avec, comme conséquence, l’impossibilité de faire naître un mouvement semblable à celui qui se produisit en Suisse, en Italie et surtout en Espagne. Le démarrage historique eut lieu surtout sous l’influence de Kropotkine, car les écrits de Bakounine, mort en 1876, étaient dans leur grande majorité demeurés inconnus. Et contrairement à Bakounine, Kropotkine n’avait pas l’envergure d’un grand constructeur, ni surtout le dynamisme d’un grand animateur, réalisateur de l’histoire. Ce fut donc sous la forme de groupes que, d’abord par le journal Le Révolté, fondé par Kropotkine à Genève en février 1879, l’anarchisme commença à s’imposer à l’attention publique. Des groupes qui voyaient le problème social à leur échelle restreinte, plus subjective qu’objective, et qui pensaient, agissaient dans les limites étroites de leur horizon social.

Cela orienta l’action dans le sens de la révolte de minorités infimes, et souvent, par une accentuation rapide, dans le sens individuel. Action plus terroriste que révolutionnaire. Les attentats de la période dite héroïque, et qui pour moi fut avant tout une période d’infinie stupidité, prirent le pas sur la lutte sociale menée à l’échelle des masses prolétariennes. Il fallut une série de guillotinés, de nombreuses condamnations au bagne pour qu’enfin, vers 1895, certains anarchistes détachés du mouvement où ils s’étaient formés, allassent, en partie sous l’impulsion de Pelloutier au mouvement syndical. En agissant ainsi, et contrairement à ce que disent trop souvent ceux qui aiment à se vêtir des plumes du paon, ils n’étaient pas des anarchistes se lançant dans une nouvelle forme de lutte sans renoncer à l’essentiel de leurs idées : ils cessaient d’être anarchistes pour devenir syndicalistes. Jouhaux et Dumoulin sont des exemples de cette évolution.

Mais simultanément, et le mysticisme révolutionnaire tenant lieu d’information et de formation intellectuelle, les forces anarchistes constituées en groupes de dix, quinze, vingt personnes, se limitaient a une interprétation affinitaire des idées. Le groupement par affinité offrait philosophiquement des raisonnements séduisants (Goethe n’avait-il pas parlé des « affinités électives»?) mais ne faisait naître qu’une conception fragmentaire de la société. C’est pourquoi, pendant longtemps. l’ensemble du mouvement anarchiste communiste français fut adversaire du mouvement syndical dans lequel il voyait une déviation autoritaire, et Jean Grave, vite devenu le théoricien principal de l’anarchisme communiste français, polémiquait avec les rédacteurs du journal El Productor, de Barcelone, dénonçant l’organisation de métiers sur une vaste échelle, par les ouvriers et les paysans, comme un danger certain pour la révolution. Kropotkine y voyait, tout le contraire, et l’écrivit à différentes reprises dans Le Révolté, puis dans La Révolte, mais sans doute trop absorbé par ses études scientifiques, il ne parvint pas à orienter dans un sens constructif ceux qui se réclamaient de ses idées.

L’ignorance de ce qui constitue la réalité d’une société considérée du point de vue économique fit imaginer le monde nouveau sous la forme de libres groupes de producteurs échangeant entre eux leurs produits — et cette conception s’étendit même à l’anarchisme communiste mondial. Tout au plus accepta-t-on et préconisa-t-on là commune libre autonome, se suffisant à elle-même, vivant en autarcie complète. Le livre de Kropotkine La Conquête du pain, qui dans l’ensemble prévoyait une réalisation communaliste parisienne, devint une Bible dont on ne retint que les éléments les plus superficiels et les plus discutables. [2] Dans son livre La Société future, Jean Grave, qui très souvent ne fit que délayer du sous-Kropotkine, repoussait jusqu’aux commissions de statistiques en y voyant la menace certaine d’une bureaucratie envahissante. Et toujours sévissait une ignorance crasse et vigilante concernant la réalité de l’économie sociale. Seul peut-être Charles Malato s’efforça de réagir contre le vide sur lequel on prétendait construire la société nouvelle.

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[2] Influencé par la Commune de Paris, Kropotkine voulut donner des orientations concrètes sur la Révolution dans ce livre que, dans sa préface du livre des deux syndicalistes libertaires Pouget et Pataud, il qualifia « d’utopie communaliste». Certes, cette utopie accordait un trop grand rôle à la spontanéité créatrice populaire, et de ce point de vue, comme du point de vue de formules comme « la prise au tas», c’est avec raison qu’on l’a critiquée. Mais c’est aussi fausser la vérité, ou tomber dans le travers de la critique systématique, que ne pas tenir compte d’autres aspects, parfaitement valables, tant en ce qui concerne la définition, alors nécessaire, des principes du communisme libertaire, que le refus de l’État, la pratique de la libre entente ou, dans le chapitre « Consommation et production», la vision d’une organisation à l’échelle européenne. D’autre part, et je l’ai démontré il y a une dizaine d’années dans cette revue même, Kropotkine a, dans ses autres écrits, toujours recommandé l’étude préalable et sérieuse des problèmes que poserait une révolution.

However, the crises of anarchism date back even farther. In fact, whoever knows the history of the movement, or what is called such in a country like France, knows that, since its appearance, it has, for various reasons and in different respects, always lived in a state of permanent self-destruction. Crises that we encounter in other countries to different degrees. Their causes are also multiple, but it is possible to find, by analysis, some general explanations that explications that it seems useful to briefly seek.

In France, after the death of Proudhon — in 1865 — anarchism appeared as the public manifestation of a current of ideas, in the 1880s. The repression which dated to the regime of Napoléon III, then the massacre of the communards, had prevented the establishment of the French section of the First International, and, consequently, made impossible the birth of a movement like the one produced in Switzerland, in Italy and especially in Spain. The historical beginning took place particularly under the influence de Kropotkin, for the great majority of the writings of Bakunin, who died in 1876, remained unknown. And unlike Bakunin, Kropotkin did not have the scope of a great builder, nor especially the dynamism of a great organizer, director of history. It was thus in the form of groups—first by the journal Le Révolté, founded by Kropotkin at Geneva in February 1879—that anarchism began to impose itself on the public attention. Groups that saw the social problem on their own limited scale, more subjective than objective, and thought and acted within the narrow limits of their social horizon.

This oriented action in the direction of revolt by tiny minorities and often, by a rapid accentuation, in the individual direction. Action more terrorist than revolutionary. The attentats of the so-called heroic period, which for me was above all a period of infinite stupidity, took precedence over social struggle wages at the scale of the proletarian masses. It required a series of guillotined anarchists and numerous condemnations to the penal colonies before finally, around 1895, certain anarchists detached themselves from the movement where they had be educated, joined the syndical movement, in part at the instigation of Pelloutier. By acting in this way, and contrary to what is said too often by those who love to dress themselves in peacock feathers, they were not anarchists attempting a new for of struggle without renouncing the essential element of their ideas: they stopped being anarchists in order to become syndicalists. Jouhaux and Dumoulin are examples of that evolution.

Mais simultanément, et le mysticisme révolutionnaire tenant lieu d’information et de formation intellectuelle, les forces anarchistes constituées en groupes de dix, quinze, vingt personnes, se limitaient a une interprétation affinitaire des idées. Le groupement par affinité offrait philosophiquement des raisonnements séduisants (Goethe n’avait-il pas parlé des «affinités électives»?) mais ne faisait naître qu’une conception fragmentaire de la société. C’est pourquoi, pendant longtemps. l’ensemble du mouvement anarchiste communiste français fut adversaire du mouvement syndical dans lequel il voyait une déviation autoritaire, et Jean Grave, vite devenu le théoricien principal de l’anarchisme communiste français, polémiquait avec les rédacteurs du journal El Productor, de Barcelone, dénonçant l’organisation de métiers sur une vaste échelle, par les ouvriers et les paysans, comme un danger certain pour la révolution. Kropotkine y voyait, tout le contraire, et l’écrivit à différentes reprises dans Le Révolté, puis dans La Révolte, mais sans doute trop absorbé par ses études scientifiques, il ne parvint pas à orienter dans un sens constructif ceux qui se réclamaient de ses idées.

L’ignorance de ce qui constitue la réalité d’une société considérée du point de vue économique fit imaginer le monde nouveau sous la forme de libres groupes de producteurs échangeant entre eux leurs produits — et cette conception s’étendit même à l’anarchisme communiste mondial. Tout au plus accepta-t-on et préconisa-t-on là commune libre autonome, se suffisant à elle-même, vivant en autarcie complète. Le livre de Kropotkine La Conquête du pain, qui dans l’ensemble prévoyait une réalisation communaliste parisienne, devint une Bible dont on ne retint que les éléments les plus superficiels et les plus discutables (2). Dans son livre La Société future, Jean Grave, qui très souvent ne fit que délayer du sous-Kropotkine, repoussait jusqu’aux commissions de statistiques en y voyant la menace certaine d’une bureaucratie envahissante. Et toujours sévissait une ignorance crasse et vigilante concernant la réalité de l’économie sociale. Seul peut-être Charles Malato s’efforça de réagir contre le vide sur lequel on prétendait construire la société nouvelle.

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(2) Influenced by the Paris Commune, Kropotkin voulut donner des orientations concrètes sur la Révolution dans ce livre que, dans sa préface du livre des deux syndicalistes libertaires Pouget et Pataud, il qualifia «d’utopie communaliste». Certes, cette utopie accordait un trop grand rôle à la spontanéité créatrice populaire, et de ce point de vue, comme du point de vue de formules comme «la prise au tas», c’est avec raison qu’on l’a critiquée. Mais c’est aussi fausser la vérité, ou tomber dans le travers de la critique systématique, que ne pas tenir compte d’autres aspects, parfaitement valables, tant en ce qui concerne la définition, alors nécessaire, des principes du communisme libertaire, que le refus de l’État, la pratique de la libre entente ou, dans le chapitre «Consommation et production», la vision d’une organisation à l’échelle européenne. D’autre part, et je l’ai démontré il y a une dizaine d’années dans cette revue même, Kropotkine a, dans ses autres écrits, toujours recommandé l’étude préalable et sérieuse des problèmes que poserait une révolution.

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