E. Armand, “L’idéal libertaire et sa réalisation” (1904)

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Feuillets de propagande émancipatrice, N° 4

L’idéal libertaire et sa réalisation

par E. ARMAND de l’Ere Nouvelle

L’autorité a fait son temps: sous quelle forme qu’elle se présente: dogmes, lois, conventions, morales, — que ce soit au point de vue educatif, économique, intellectuel, le système autoritaire perd de plus en plus du terrain. Représentant du passé, son éclat se ternit graduellement à mesure que se lève la brillante aurore de l’avenir; et même considéré à la lueur des idées courantes, l’i apparait décidément comme une conception digue des temps barbares, ou comme symbole par excellence de l’oppression. Qui va lui succéder? Sera-ce l’ideal libertaire?

Qu’est-ce que l’ideal libertaire? — Tel que je le conçois, rien de plus ni moins qu’une société dont tous les membres se développeraient intégralement selon les tendances de leur nature, sans qu’aucune imposât à autrui ses propres conceptions économiques, intellectuelles ou morales — un milieu où le dogme et le préjugé seraient inconnus — un monde où l’expérience individuelle et l’observation collective serviraient de seul procédé éducatif et de base unique à la libre entente entre les hommes,

Eu deux mots, toujours, selon moi, l’ideal libertaire ou anarchique — les deux termes sont équivalents — est celui d’un groupement d’où serait bannie l’autorité sous tous ses aspects.

C’est le sens primitif, original du substantif « anarchie » ou du qualificatif « libertaire ».

La réalisation de l’idéal libertaire n’implique donc pas l’adoption générale d’une théorie métaphysique ou philosophique quelconque. Il sous entend, bien au contraire, que chaque membre du milieu futur sera à même de choisir soi-même la conception philosophique qui s’accorde le mieux avec sa constitution cérébrale ou son tempérament. L’« anarchiste » ou le « libertaire » n’est donc pas plus anti-idéaliste ou anti-spiritualiste ou anti-scientifique qu’il n’est anti-matérialiste ou anti-sentimental, par exemple.

Il n’est que l’adversaire conscient de toute conception qui ne repose pas sur le libre choix individuel et dont l’origine est un enseignement imposé par l’État ou l’Eglise ou une autorité quelconque. Il est, en un mot, anti-clérical et libre-penseur par excellence.

La réalisation de l’idéal libertaire n’implique. pas non plus la soumission de tous les membres des sociétés à venir à un régime économique déterminé. Là encore intervient Ia question des caractères, des tempéraments. Si on fut souhaiter que tout 1e monde soit appelé un jour à vivre pratiquement l’idéal communiste-libertaire, qui est le mien, il ne s’ensuit pas que tous les hommes soient actuellement ou prochainement préparés à y trouver leur félicité où l’accomplissement de leurs désirs. Rien ne prouve qu’en l’état actuel des mentalités, tel ou tel régime comme le coopératisme, le collectivisme, ou le communisme autoritaire, par exemple, ne réponde pas davantage au stade d’évolution de la plupart des êtres humains. Tout ce que le libertaire peut demander ou exiger des sociétés actuelles ou de celles à venir, c’est qu’elles Iui laissent la possibilité de faire l’essai loyal de ses conceptions économiques où morales à son heure et avec les camarades de son choix, — qu’elles lui permettent, en un mot. do vivre librement son idéal. Aux autres de déterminer leur voie d’après les ‘résultats dé leur propre expérience.

La réalisation de l’idéal libertaire ne saurait exiger non plus une conception morale collective. La société qu’il prévoit no connaîtra pas, socialement, d’autre immoralité que la violence et, individuellement, que le déséquilibrement, en ce sens que tout penchant deviendra nuisible l’homme de se développer normalement, — intellectuellement et physiquement, — et qu’il le conduira à faire tort à sa propre Liberté en l’amenant à attenter à celle d’autrui, conséquence inévitable. Aussi, déjà dans la vie actuelle, le « libertaire » vivra-tail le plus possible en dehors des conventions morales établies, démontrant que le mépris qu’il ressent à leur égard ne saurait, dans la pratique, amoindrir son activité, son utilité, son amour pour autrui.

La réalisation de l’idéal libertaire n’implique pas non plus la contrainte ou la violence sous aucune forme, ce qu’il importe de ne pas confondre avec Ia « légitime défense ».

N’est pas libertaire quiconque essaye d’imposer sa façon de voir à autrui, — que co soit de la voix, de la plume où du geste. La contrainte où la violence ne sont que l’affirmation tangible de l’autorité, et qui sen sort est tout simplement un autoritaire

Sans rechercher les applaudissements —sans appeler non plus les persécutions inutiles — le libertaire expose, propose, discute son idéal avec d’autant plus do chaleur qu’il le vit intérieurement. Il se fait tuer pour le vivre, il ne l’impose jamais (1).

La réalisation de l’idéal libertaire n’ost donc pas inévitablement liée au succès d’une révolution sanglante accomplie par des bandes enrégimentées, conduites par des chefs avoués ou non, — séduites par l’appât grossier. d’améliorations purement matérielles, — fanatisées par l’annonce de la bonne nouvelle du Milieu-Providence, où par suite de la seule transformation des conditions économiques toute l’humanité serait heureuse. Il dépend exclusivement de la for ion décidées à vivre librement sans autres limites que la liberté de vivre d’autrui, aimant leur prochain comme elles-mêmes, — substituant au déterminisme aveugle des majorités, l’exemple expérimental de l’effort individuel, à l’association forcée, le groupement par affinités, par sympathie, — car l’homme ne vit pas de pain seulement.

Individualités montrant déjà dans la société actuelle ce que peuvent accomplir lé travail libre et l’entente en commun, par Ia formation de groupes d’éducation et de solidarité fraternels, de coopératives, de production et de consommation de tous genres, de Milieux Libres de toutes sortes, de sociétés ignorant le « tien » et le « mien » d’autant plus. assurés de la réussite qu’ils &e composeront d’éléments décidés et préparés (2).

L’idéal libertaire, encore suivant moi, ne saurait donc être celui d’une Société uniformément réglée sur un modèle préconçu dé régime moral, économique, ou intellectuel. Il ignore au fond, les bases économiques de la vie des groupements de l’avenir. Aussi, nous qui désirons voir s’établir le plus rapidement possible et de tous côtés des milieux communistes, puisque l’abolition de l’exploitation de l’homme pur l’homme nous paraît être le corollaire logique de la cessation de la domination de l’homme sur d’homme, — aussi, dis-je, ne songeons-nous pas à formuler une doctrine libertaire où anarchiste ; à if dogme, à proclamer une vérité ; nous nous préoccupons beaucoup plus dé susciter ds êtres conscients, respectueux de la liberté de penser et d’agir d’autrui ; tolérants- enfin parce qu’indomptablement résolus à ne point céder un pouce de leur liberté et du résultat de leurs efforts.


(1) Innombrables sont d’ailleurs, les farm d’activité, variant selon les personnes. Un pourrait classer parmi les plus révolutionnairement et les plus profondément éducatives, celles qui consistent à refuser le service militaire, le paiement de l’impôt, du loyer, la culture du sol ou le travail salarié pour autrui etc. Mais tous ces mouvements de grève collective ou générale exigeraient pour réussir des actions individuelles fortement conscientes et se produisant simultanément ; ceux qui les osent isolement en sont d’autant plus héroïques.

(2) Comme formule du groupement économique nous cillerons volontiers celle adoptés par les coopérateurs-communistes hollandais ; elle parait définir à peu près Its bases possible des Milieux Libres susceptibles d’être créés actuellement.

« Nous voulons former une association de producteurs et de camarades, travaillant en terrain
libre, — sans nous opprimer ni nous faire tort l’un l’autre, — à nous assurer développer notre vie dans la sens le plus élevé.

« Se joint à nous quiconque se sent réellement disposé à ne pas vivre aux dépens d’autrui et reconnait en son pouvoir de participer à la production commune. Nous ne réclamons rien d’autre de nos adhérents.

« Mais quiconque n’est pas disposé à faire, de tout coeur, abstraction de ses droits lorsqu’ils empêchent ceux d’autrui de s’affirmer, ne saurait être des nôtres, à moins de nous tromper et de se tromper lui-même. »

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