John Henry Mackey, “L’Œuvre de Max Stirner: L’Unique et sa propriété”

E. Armand’s adaptation of Mackay’s work appeared in l’en dehors, beginning in No. 304 (mars 1937) and then was republished in pamphlet form. The formatting here follows that of the pamphlet.

John-Henry MACKAY

L’OEUVRE DE MAX STIRNER:

L’UNIQUE & SA PROPRIETE

adaptation et mise en point de
E.ARMAND

En guise d’introduction

L’Unique est sa propriété est un livre qui se fait rare. Il est « en réimpression », selon la formule consacrée et bien qu’il figure encore sur le catalogue de l’ancienne maison d’éditions Stock, c’est la réponse qui est invariablement faite aux acheteurs. En attendant que l’œuvre de Stirner réapparaises ou soit rééditée, nous avons cru bon de traduire les pages que le regretté John Henry Mackay a consacrées à l’Unique dans son livre : MAX STIRNER, SEIN LEBEN UND SEIN WERK (Max Stirner, sa vie et son oeuvre.) Nul n’était plus qualifié, selon nous, pour résumer “l’Unique” Mackay a, pour ainsi dire, ressuscité Stirner, il l’a suivi pas à pas dans son existence tourmentée, il a recherché toutes les traces qu’il avait laissées, il est entré en relations avec ceux qui l’avaient connu et qui vivaient encore, il a retrouvé la maison où il est né, à Bayreuth, le 25 octobre 1806 et la tombe où il a été enseveli à Berlin, le 28 juin 1856.

Cependant, il s’agit ici beaucoup plus d’une adaptation que d’une traduction servile. Ignorant, en effet, quand l’ouvrage de Stirner sera réédité nous avons complété le travail de Mackay en y intercalant de nombreuses citations destinées à fournir au lecteur une idée exacte de la pensée de l’auteur de l’Unique. Nous avons voulu, pour ainsi dire, donner en cette plaquette l’essence de l’Unique. Toutes les citations ont été tirées de la traduction de Robert L. Reclaire.

Le dessin qui figure sur la couverture est la reproduction d’une equisse tracée à la hâte, à Londres, par Friedrich Englis, qui avait connu Stirner. Il va sans dire que cette equisse a été fait de mémoire et qu’elle ne reproduit que de loin les traits de celui qu’elle est censée représenter. Quant au dessin qui termine cette brochure, il est entièrement fantaisiste.

Rappelons que Max Stirner n’est qu’un nom de plume. Stirner s’appelait en réalité Caspar Schmidt. Ce détail est d’ailleurs de peu d’importance. (1)

E. Armand.

(1) On trouvera dans une petite brochure, publiée aux éditions de l’en dehors, intitulée LE STIRNERISME quelques détails biographiques sur la vie de Stirner, diverses informations sur les traductions dont l’Unique a été l’objet, ainsi que sur les autres productions de notre auteur.

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L’ŒUVRE DE MAX STIRNER :

L’Unique et sa propriété

Qu’est-ce que L’unique et sa propriété ?  — Que nous apporte ce livre ? — Où résident sa grandeur, son importance, son immoralité ? — En un mot, quel est le secret de la puissance qu’il exerce « sur nous » ?

A toutes ces questions, l’œuvre elle-même est la seule qui peut naturellement donner une réponse adéquate. Seule son étude approfondie et réitérée peut nous en approcher, et rien ne saurait et ne doit remplacer et ce travail et cette jouissance.

Comme l’inépuisable riche de L’Unique et sa propriété se rit de toute description, il s’ensuit que la restitution de son contenu sous une forme systématique est littéralement impossible. En effet, Stirner, malgré le plan qu’il avait adopté pour l’exposition totale de ses conceptions, rompt lui-même l’ordonnance qu’il s’était imposée, tantôt dépassant le sujet qu’il traite, tantôt revenant en arrière, trouvant toujours à présenter sois un nouveau jour les objets de son étude.

Il l’a senti, il l’a compris lui-même. D’ailleurs, dès le début, il déclare qu’il n’est pas dans sa pensée de suivre la filière.

Dans les quelques pages qui suivent la préface de L’Unique, Stirner s’était précipité déjà sur le lecteur ahuri en lui criant : « Rien n’est, pour moi, au-dessus de moi. » — quelques pages plus loin, alors qu’il est plongé dans l’étude approfondie de l’homme des temps antiques, il présente déjà l’Égoïste dans toute sa grandeur. « L’homme » ne s’est pas encore dissous dans toute sa nullité en tant que fantôme du passé, que déjà s’est dressé l’Égoïste, dans toute sa puissance et dans toute sa singularité, sinon sous une forme définie, du moins comme Unique.

Alors que nous croyions « l’homme » hors de combat, alors que le « moi » s’était affirmé devant nous dans toute sa puissance et toute sa gloire, voici que, nouvel Achille, Stirner traîne le corps du vaincu à travers les plaines qui furent les témoins de sa victoire et ce n’est qu’arrivé au but que le triomphateur en personne et bien vivant laisse enfin sur le champ de bataille son ennemi sans vie et sans corps.

Ce n’est pas que Stirner se répète. Mais inépuisable comme la Nature elle-même, qui se renouvelle dans chacune de ses apparentes répétitions et dont les formes ne se ressemblent jamais, complètement, le domaine où se meut notre auteur est immense et n’a de limites qu’en lui-même.

Ce n’est pas qu’il soit négligeable de s’efforcer de saisir, même à grands traits et rapidement, les pensées directrices du livre. De même l’analyse de la langue, du style de l’ouvrage, est d’une utilité aussi incontestable que de le replacer à l’époque et dans le milieu où il fut écrit. Mais nous pensons qu’avant de parcourir solitairement les vallées et les abîmes de la pensée de Stirner, il importe de se rendre familier avec le contenu de L’Unique et de laisser le regard s’arrêter rapidement sur les cimes qui abondent. C’est le but des pages qui vont suivre.

« Tout peut-être ma cause, quoiqu’elle ne puisse jamais être haro sur l’égoïste !

» Mais à Dieu, à l’Humanité, au Despote qui n’ont jamais basé leur cause sur rien d’autre que sur soi, à ces grands égoïstes j’enseignerai que Rien n’est au-dessus de Moi. »

« Comme eux, je n’ai également basé ma cause sur Rien. »

L’ouvrage est divisé en deux grandes parties : L’Homme et Moi.

L’infatigable critique de ce temps-là avait tiré « l’homme » des décombres du passé et l’avait hissé sur le pavois comme l’idéal suprême et ultime. Pour les uns, tel Feuerbach, il était devenu l’entité suprême, pour les autres, tel Bruno Bauer; il venait d’être redécouvert. Examinons, dit froidement Stirner, cette entité suprême et ce retrouvé… Qu’était l’homme et qu’est-il ? — Et qu’est-il par rapport à moi ?

Stirner jette ensuite un coup d’œil rapide sur la vie d’un homme : une vie humaine de son début à sa maturité. Il montre la lutte que l’enfant, le réaliste, a à soutenir pour se conquérir et se dégager, jusqu’à ce que, après avoir été dès l’abord emmêlé dans les choses de ce monde, il réussisse à les laisser derrière lui. Puis cet adolescent, l’idéaliste, qui, à l’aide de sa raison, combat pour découvrir la pensée pure. Sa première découverte est l’esprit, que suit la longue période exigée pour surmonter l’influence de cette trouvaille.

Enfin, c’est la victoire de l’homme mûr, de l’égoïste, de l’intérêt sur l’idéal, qui se découvre une seconde fois en chair et en os, et devient propriétaire de ses pensées et du monde, parce qu’il se place au-dessus de Tout.

L’histoire de la vie de cet isolé peut-être transportée dans l’histoire des « Ancêtres », qui en tant qu’Anciens et Modernes défilent, telles de grandes fresques, devant nous : les Anciens — les enfants, les réalistes, les païens; les Modernes — les enthousiastes, les idéalistes, les chrétiens; enfin, les libéraux, non pas les hommes d’âge mûr, les égoïstes, mais les plus modernes d’entre les modernes et, comme ceux-ci, encore profondément plongés dans les préjugés du christianisme.

La vie de l’Esprit revit à nos yeux dans les maigres descriptions qui nous restent des anciens. La victoire des Sophistes sur le joug inexorable des Réalités est obtenue, à l’apogée du siècle de Périclès, par les armes de la raison; — dans le combat engagé par Socrate qui ne s’acheva qu’avec la mort de l’ancien monde : — dans la sagesse de vivre des Stoïciens et des Romains, dans l’hédoné (le savoir-vivre) des Épicuriens ; dans le divorce définitif avec le monde consommé par les Sceptiques… Et quel est la résultat de ce travail gigantesque des Anciens ? — que l’homme se conçoit comme être spirituel. Avec lui, avec le monde de l’esprit, les modernes paraissent sur la scène.

Originairement séparés d’eux par une profonde crevasse, les Anciens ont eux-mêmes construit pour les Modernes un pont sur l’abîme des contradictions intérieures, et de la vérité qu’ils cherchèrent et découvrirent, ils firent eux-mêmes un mensonge. Mais les païens se soulevèrent toujours contre le monde des choses et sans cesse cherchèrent à dégager toujours plus l’homme de l’ordre du monde. De leur grande victoire sur la servitude du terrestre, les Modernes les flouèrent. Car, pour eux, les Modernes, le monde n’est plus rien, l’esprit, c’est Dieu, le vainqueur du Monde, Tout. Derrière lui, analogue à la lutte des Anciens ¾ derrière le monde, vient la lutte des deux prochains millénaires : le combat de la connaissance de Dieu.

Ce combat a pris le même tour que chez les Anciens : après un long emprisonnement, l’intelligence se réveilla dans le siècle qui précéda la Réforme et on la laissa poursuivre son jeu hérétique jusqu’à ce que la Réforme prit le cœur au sérieux et depuis — devenant toujours plus antichrétienne — ce n’est plus l’homme, mais l’esprit que la conscience s’efforce d’aimer.

Mais « qu’est-ce donc que l’Esprit ? L’Esprit est le créateur d’un monde spirituel. » Tiré du néant, il est lui-même sa première création, comme l’homme qui pense se crée lui-même avec sa première pensée. Tu en fais ton centre, de la même façon que l’égoïste fait son centre de son moi… « Ce n’est pas toi qui vis, mais ton esprit, tes idées. » … « L’esprit est ton Dieu. »…

« Mais Moi et l’Esprit vivons en un éternel conflit. Il habite en l’au-delà, je vis sur terre. » En vain s’efforcera-t-on de contraindre le céleste à descendre ici-bas. « Je ne suis ni Dieu ni l’homme, je ne suis ni l’essence suprême, ni mon essence… »

A cette digression sur la création de l’esprit succède une étude des Modernes au point de vue des conditions qui en font des possédés de cet Esprit.

L’esprit est semblable au fantôme, que personne n’a jamais vu, mais dont ont rendu compte nombre de fois témoignage des personnes dignes de confiance (par exemple la « grand-mère« ). Le monde qui t’environne, le monde tout entier, est rempli de spectre que tu as créés toi-même. Le caractère sacré de la vérité, qui te sanctifie toi-même, t’es au fond étranger, tu ne le possèdes pas.

« Il nous est étranger, c’est là un signe auquel nous reconnaissons ce qui est sacré »… Mais pour celui qui ne croit pas plus à un Être suprême qu’à « l’Homme », — l’athée, l’adorateur de l’Homme et du Christ, l’adorateur de Dieu sont sur le même plan — ce sont des croyants.

Démontrer la réalité du revenant (de « l’être Dieu » sous toutes ses formes), telle a été la tâche à laquelle, des millénaires durant, s’est attelé l’homme : par exemple, l’épouvantable torture des Danaïdes, l’incompréhensibilité de toutes les apparitions. Si bien que l’homme lui-même est devenu un fantôme désagréable, tourmenté, plongé de toutes parts dans — et hanté par — l’Esprit, son propre esprit, c’est-à-dire sa création spirituelle.

A la vérité, il n’y a de revenant que dans ta tête : c’est là où gît la folie qui te tourmente. Elle s’est installée dans les cerveaux que presque toute l’humanité apparaît comme un asile d’aliénés, où les déments exécutent une danse insensée autour de leurs idées fixes, tandis que les acclame la multitude stupide. « Une idée fixe, voilà ce qu’est le vrai sacro-saint » et leur fanatisme persécute l’hérétique qui ne croit pas à leurs commandements moraux. A la place de Dieu, ils ont mis la Morale et la Loi, et toutes les Oppositions de l’époque nouvelle demeurent impuissantes, parce qu’elles n’osent pas s’écarter du chemin de « la Moralité bourgeoise » Paralysés par leur demi-affranchissement, les libéraux boitent désespérément entre leur volonté d’émancipation et la morale.

La victoire de la moralité n’implique rien d’autre qu’un changement de Maîtres : le « sacro-saint » s’est mué en « humain », voilà tout. L’amour « moral » n’aime pas tel ou tel être humain en particulier, à cause de lui-même, mais l’Homme en général, par amour de l’homme ou de Dieu.

Sacrifice de soi, renoncement à soi, dépossession de soi, — tous ces aspects formels de la démence nous dirigent dans le combat constant de nos sentiments personnels contre ceux qui nous sont inculqués; au lieu de nous laisser « impulser », nous nous laissons bourrer le crâne par ces marottes et c’est avec une sacro-sainte timidité que nous comparaissons à la barre de notre majorité…

« Jusqu’à ce jour, nous sommes restés hiérarchiques, opprimés par ceux qui s’appuient sur des pensées. La hiérarchie est la domination de la pensée, la royauté de l’esprit. »

Une incursion dans le domaine de l’anthropologie ouvre ce dernier chapitre de la libération de l’esprit : les périodes déjà décrites de l’Antiquité — époque où l’on se rendit indépendant des choses — et du Christianisme — époque où l’on se rendit indépendant de la pensée, Stirner les met en parallèle avec la période nègre et avec la période mongole (qu’incarnent les Chinois). Quand donc est-ce que les Caucasiens se ressaisiront et vaincront-ils cet héritage, assaillant et anéantissant le ciel de l’esprit, faisant une réalité — par la découverte du soi — de la moralité de l’esprit ?

C’est pour moi, l’Égoïste, que l’Esprit se dissoudra dans son néant.

Après une digression sur la sacro-sainteté de la moralité, l’impuissance et la crainte dont on est saisi en sa présence, Stirner définit la Hiérarchie comme la domination de la pensée et de l’esprit, laquelle, au point culminant de son despotisme, implique également le triomphe de la Philosophie (« la Philosophie ne peut s’élever plus haut. ») Il décrit comment la puissance de la Moralité se fonde, telle la puissance de ses prêtres, tant sur « l’idée fixe » de la Philanthropie en ses multiples manifestations erronées, que sur la Morale en tant qu’instrument d’éducation, destiné à inculquer « une terreur sacrée. » — La vérité et le doute dans l’histoire de la Philosophie et de la Religion — voici en tout cas ce qui aurait marqué les nouvelles conclusions de la connaissance, si elle ne s’était pas adonnée à l’analyse des sujets que les temps modernes avaient libérés et cela malgré les affirmations contraires. Stirner définit ensuite le Protestantisme et le Catholicisme, montre l’irresponsabilité de celui-ci, la jeunesse d’esprit de celui-là.

L’homme est sans force devant l’Insurmontable — impuissant contre sa destinée.

La sagesse dans le monde des Anciens, la science du divin des Modernes cherchèrent à le soustraire à cette situation, celle-là s’efforçant de vaincre le monde, celle-ci en tâchant d’assujettir l’esprit.

La première y parvint, car « le moi s’est élevé au titre de « possesseur du monde » : le monde était supprimé, la première propriété était conquise. Quant à la seconde — quel long et stérile combat jusqu’à aujourd’hui ! — S’il est vrai que depuis deux mille ans « nous avons petit à petit déchiré et foulé aux pieds maint lambeau de sainteté », l’adversaire se relève toujours sous d’autres et de nouvelles formes. Aussi, le Saint-Esprit est-il devenu « l’idée absolue » et la confusion des idées va-t-elle croissant et s’aggravant. « Encore un pas et le monde sacré a « vaincu. »

« Bienheureuse ingénuité de l’homme qui ne connaît que ses appétits, avec quelle cruauté on a cherché à t’immoler sur l’autel de la contrainte. »

« Comment peux-tu faire du sacré ta chose ? Courage, paria, puisqu’il en est temps encore ! Cesse d’errer, criant famine, à travers les champs fauchés du profane : risque tout et rue-toi à travers les portes au cœur même du sanctuaire ! Si tu consommes les sacré, tu l’auras fait tien. Digère l’hostie et tu en es quitte ! »

Si l’évolution des Anciens peut être tracée à grands traits et clairement, l’étude des Modernes, au point de vue de leurs luttes désordonnées et contradictoires contre l’esprit, exigerait la plus grande place.

Ce n’est ni la sagesse dans le monde des Anciens, ni le monde du divin du christianisme dont va se préoccuper maintenant Stirner, mais c’est du combat contre sa propre époque. Il examine cette question dans Les Affranchis auxquels il consacre maintenant un chapitre particulier.

Il les appelle « Les Affranchis » parce que c’est ainsi qu’ils se dénomment eux-mêmes, mais il ne les considère que comme « un synonyme » de libéraux.

Sous l’étiquette de libéralisme on a englobé dans tous les temps ce qu’on considérait comme parvenu aux dernières limites de la pensée extrémiste. Du sommet où il s’était placé, Stirner plonge les yeux dans les profondeurs des plaines du christianisme, s’anime à la vue de tout ce qu’il aperçoit et démontre à ceux de ses contemporains qui s’en croyait totalement débarrassés, combien solidement encore les chaînes de l’Esprit les tiennent prisonniers. Aux critiques les plus avancés de son temps, il décoche sa critique… Leur victoire, dont ils sont si fiers, n’est qu’une nouvelle défaite, à eux infligée par l’ennemi de toujours; il reprend le combat au moment où ils le cessent. Il commence où ils finissent.

Sous les trois formes du Libéralisme : politique, social et humain, le mouvement progressiste du début des années 1840 s’est épandu sur le monde. Aujourd’hui, on dénommerait ses représentants de libres-penseurs, socialistes et — éthiciens, même alors que les premiers ne possèdent plus rien de la conscience du but à atteindre et guère davantage le courage qui caractérisait les libéraux. Quant au seconds, avec l’immense élan et l’énorme croissance du mouvement social, ils se sont cristallisés en un parti politique qui cherche de nouveaux rivages au delà d’un flot éternellement agité. Pour les troisièmes, non seulement sous le nom indiqué, mais encore sous bien d’autres appellations, ils pataugent avec un pervers contentement d’eux-mêmes dans les basses eaux d’une impossible théorie du bonheur humain. Donc, les uns et les autres sont au fond demeurés absolument les mêmes et l’âpre critique de Stirner les fustige aussi opportunément que jadis.

Le libéralisme politique est le champ de bataille de la bourgeoisie, laquelle s’est développée au cours de la lutte contre les classes privilégiées depuis la Révolution française. Avec le réveil de la dignité de l’homme commence l’ère politique de la vie des peuples. Le « bon citoyen » devient l’idéal suprême. « Le véritable homme est la nation » L’Etat nous confère nos « droits de l’homme ». Les intérêts de l’Etat sont nos intérêts suprêmes. Servir l’Etat est le plus grand honneur qui soit. « L’intérêt général de tous dans l’égalité générale de tous. » Telle est la première exigence de l’Etat, réclamé à grands cris par tous. La bourgeoisie cherche un maître impersonnel et le découvre dans la majorité.

Sur les privilèges des classes privilégiées, la bourgeoisie édifia ses droits. Mais les ex-sujets s’aperçoivent bientôt que si les véritables propriétaires étaient eux et non l’Etat, c’était leur argent qu’on exigeait d’eux, ce à quoi ils consentirent de bonne grâce; d’ailleurs, le gouvernement qui doit se faire « accorder » quelque chose ne saurait plus passer pour absolu.

« La Bourgeoisie est la noblesse du mérite » ses « bonnes opinions » sont sa couronne d’honneur ». Les « serviteurs » de l’Etat sont les — affranchis. Le bon citoyen jouit des « libertés politiques » dont il a été si longtemps privé.

L’Etat veille sur « la liberté individuelle » — sur l’indépendance du citoyen vis à vis de tout commandement émanant d’un individu — car la légalité est la puissance inaliénable de l’Etat.

« Il n’y a donc plus qu’un seul maître : l’autorité de l’Etat; nul n’est personnellement le maître d’autrui. Dès sa naissance, l’enfant appartient à l’Etat, ses parents ne sont que les représentants de ce dernier, et c’est lui, par exemple, qui ne tolère pas l’infanticide.

« Aux yeux paternels de l’Etat, tous ses enfants sont égaux (égalité civile ou politique) et libres d’aviser de l’emporter sur les autres; ils n’ont qu’à concourir…

« La Révolution a abouti à une réaction et cela montre ce qu’était en réalité la Révolution. Toute aspiration aboutit en effet à une réaction lorsqu’elle fait un retour sur elle-même, et commence à réfléchir; elle ne pousse à l’action qu’aussi longtemps qu’elle est une ivresse, une « irréflexion » « La réflexion », tel est le mot d’ordre de toute réaction, parce que la réflexion pose des bornes, et dégage du « déchaînement » et du « règlement » primitifs le but précis qu’on a poursuivi, c’est-à-dire le principe.

« Les mauvais sujets, les étudiants tapageurs et mécréants qui bravent toutes les convenances ne sont à proprement parler que des « philistins » : comme ces derniers il sont comme unique objet les convenances. Les braver par fanfaronnade comme ils le font, c’est encore s’y conformer; c’est, si vous voulez, s’y conformer négativement; devenus « philistins », ils s’y conformeront un jour, et s’y conformeront positivement. Tous leurs actes, toutes leurs pensées aux uns comme aux autres visent à la « considération », mais le philistin est réactionnaire comparé au garnement. L’un est mauvais sujet rassis, venu à résipiscence, l’autre est un philistin en herbe. L’expérience journalière démontre la vérité de cette remarque : les cheveux des pires mauvais sujets grisonnent sur les crânes des philistins…

« La Révolution n’était pas dirigée contre l’ordre en général, mais contre l’ordre établi, contre un état de choses déterminé. Elle renversa un certain gouvernement et non le gouvernement; les Français ont, au contraire, été depuis écrasés sous le plus inflexible des despotismes. La Révolution tua de vieux abus immoraux, pour établir solidement des usages moraux, c’est-à-dire qu’elle ne fit que mettre la vertu à la place du vice (vice et vertu diffèrent comme le mauvais sujet et le philistin) Jusqu’à ce jour, le principe révolutionnaire n’a pas changé : ne pas s’attaquer qu’à une institution déterminée, en un mot, réformer. Plus on a amélioré, plus la réflexion qui vient ensuite met de soins à conserver le progrès réalisé. Toujours un nouveau maître est mis à la place de l’ancien, on ne démolit que pour reconstruire, et toute révolution est — une restauration. C’est toujours la différence entre le jeune et le vieux philistin. La Révolution a commencé en petite bourgeoisie par l’élévation du Tiers Etat, de la classe moyenne et elle monte en graine sans être sortie de l’arrière-boutique. »

« La Bourgeoisie se reconnaît à ce qu’elle pratique une morale étroitement liée à son essence. Ce qu’elle exige avant tout, c’est qu’on ait une occupation sérieuse, une profession honorable, une conduite morale. Le chevalier d’industrie, la fille de joie, le voleur, le brigand, l’assassin, le joueur, le bohême sont immoraux et le brave bourgeois éprouve à l’égard de ces « gens sans mœurs » la plus vive répulsion. Ce qui leur manque à tous, c’est cette espèce de droit de domicile dans la vie que donne un commerce solide, des moyens d’existence assurés, des revenus stables, etc.; comme leur vie ne repose pas sur une base sûre, ils appartiennent au clan des « individus » dangereux, au dangereux prolétariat : ce sont des particuliers qui n’offrent aucune « garantie » et n’ont « rien à perdre » et rien à risquer.

« La famille ou le mariage, par exemple, lient l’homme et ce lien le case dans la société et lui sert de garant ¾ mais qui répond de la courtisane ? Le joueur risque tout son avoir sur une carte, il ruine lui et les autres : pas de garantie ! »

« On pourrait réunir sous le nom de VAGABONDS tous ceux que le bourgeois tient pour suspects, hostiles et dangereux.

« Tout vagabondage déplaît d’ailleurs au bourgeois, et il existe aussi des vagabonds de l’esprit qui, étouffant sous le toit qui abritait leurs pères, s’en vont chercher au loin plus d’air et plus d’espace. Au lieu de rester au coin de l’âtre familial à remuer les cendres d’une opinion modérée, au lieu de tenir pour vérités indiscutables ce qui a consolé et apaisé tant de générations avant eux, ils franchissent la barrière que clôt le champ paternel, et s’en vont, par les chemins audacieux de la critique où les mène leur indomptable curiosité de douter. Les extravagants vagabonds rentrent, eux aussi, dans la classe des gens inquiets, instables et sans repos que sont les prolétaires, et quand ils laissent soupçonner leur manque de domicile moral, on les appelle des « brouillons », des « têtes chaudes », des « exaltés ».

« Tel est le sens étendu qu’il faut attacher à ces mots de Prolétariat et de Paupérisme. Comme on se tromperait si l’on croyait la Bourgeoisie capable de désirer l’extinction de la misère. Bien au contraire, ne réconforte le bon bourgeois comme cette conviction incomparablement consolante qu’ »un sage décret de la providence a réparti une bonne fois et pour toujours la richesse et le bonheur. » La misère qui encombre les rues autour de lui ne trouble pas le vrai citoyen au point de le solliciter à faire plus que de s’acquitter envers elle, comme en lui jetant l’aumône ou en fournissant le travail et la pitance à quelque « brave garçon laborieux » Mais il n’en sent que plus vivement combien sa paisible jouissance est troublée par les grondements de la misère remuante et avide [acide ?] de changement, par ces pauvres qui ne souffrent et ne peinent plus en silence, mais qui commencent à s’agiter et à extravaguer. Enfermez le vagabond ! Jetez le perturbateur dans la plus sombre oubliette ! » « Il veut attiser les mécontentements et renverser l’ordre établi ! » « Tuez, tuez ! »

L’erreur d’une époque fait le bénéfice des uns, alors que les autres en pâtissent. Dans l’Etat bourgeois, c’est le capitaliste qui possède une valeur; celle que son argent lui confère : le travail de son capital et celui des ouvriers, qu’il tient en sujétion.

Tout ce que je possède est part la grâce de l’Etat. Je ne puis rien avoir sans sa permission. Mais que signifie pour moi la protection de l’Etat, pour moi qui ne possède rien ? — la protection des privilèges au profit desquels je suis exploité. L’ouvrier ne peut pas vendre son travail à sa pleine valeur. Pourquoi ? Parce que l’Etat repose sur l’esclavage du travail. « Que le travail soit libre et l’Etat s’écroule. »

« Bourgeois et ouvriers croient à la réalité de l’argent, ceux qui n’en ont pas sont aussi pénétrés de cette réalité que ceux qui en ont, les profanes que les clercs… L’argent régit le monde, est le tonique de l’époque bourgeoise. Un gentilhomme sans le sou et un ouvrier sans le sou sont des meurt de faim également sans valeur politique. La valeur ne va pas sans les valeurs ; l’argent seul la donne, naissance et travail n’y donnent rien. Ceux qui possèdent gouvernent, mais l’Etat élit parmi les non-possédants ses serviteurs et leur distribue, avec une sage économie, quelques sommes (traitements, appointements) pour gouverner en son nom; il en fait ses régisseurs.

» Le régime bourgeois livre les travailleurs aux possesseurs, c’est-à-dire à ceux qui détiennent quelque bien de l’Etat (et toute fortune est un bien de l’Etat et n’est donnée qu’en fief à l’individu) et particulièrement à ceux entre les mains desquels est l’argent, aux capitalistes. »

» Les ouvriers possèdent une puissance formidable; qu’ils parviennent à s’en rendre compte et se décident à en user, rien ne pourra leur résister : il suffirait qu’ils cessent tout travail et s’approprient tous les produits, ces produits de leur travail qu’ils s’aperçoivent être à eux comme ils proviennent d’eux. » Donc, avec le tribut payé à la puissance formidable que détiennent les ouvriers, et dont ils ne sont même pas conscients, le premier rôle passa du libéralisme politique au libéralisme social.

Si, dans le stade du libéralisme politique, les personnes sont devenues égales, il n’en est pas de même en ce qui concerne ce qu’elles possèdent. Là où personne ne doit commander autrui, personne non plus ne doit posséder davantage qu’autrui. La Société se substitue à l’Etat. Mais qui est la Société ? — « Tous » Comme la « Nation » des politiciens, la « Société » est « esprit ». Elle n’a plus de corps que la nation. C’est pourquoi la propriété personnelle lui appartient. Devant elle, le Propriétaire suprême, nous devenons tous — des gueux. Nous n’existons, ici bas, que pour autrui. — Tous pour un. Un pour tous. — « C’est le travail qui fait notre dignité et notre — égalité. » Nous ne sommes plus des chrétiens et nous sentons notre misère.

« Tant que la Foi suffit pour assurer à l’homme sa dignité et son rang, on n’eut rien à objecter au travail, quelque absorbant qu’il fut, du moment qu’il ne détournait pas l’homme de la foi. Mais aujourd’hui que chacun a en soi une humanité à cultiver, la relégation de l’homme dans un travail de machine n’a plus qu’un nom, c’est de l’esclavage. Si l’ouvrier de fabrique doit se tuer à travailler pendant douze heures et plus par jour, qu’on ne parle plus pour lui de dignité humaine…

« Tout plaisir d’un esprit cultivé est interdit aux ouvriers au service d’autrui; il ne leur reste que les plaisirs grossiers, toute culture leur est fermée. Pour être bon chrétien, il suffit de croire et croire est possible en quelque situation qu’on se trouve; aussi les gens à convictions chrétiennes n’ont-ils en vue que la piété des travailleurs asservis, leur patience, leur résignation, etc., etc. Les classes opprimées purent à la rigueur supporter toute leur misère aussi longtemps qu’elles furent chrétiennes, car le christianisme est un merveilleux étouffoir de tous les murmures et de toutes les révoltes, mais il ne s’agit plus, aujourd’hui d’étouffer les désirs, il faut les satisfaire. La Bourgeoisie qui a proclamé l’Évangile de la joie de vivre, de la jouissance matérielle s’étonne de voir cette doctrine trouver des adhérents parmi nous, les pauvres; elle a montré que ce qui rend heureux, ce n’est ni la foi ni la pauvreté, mais l’instruction et la richesse; et c’est bien ainsi que nous l’entendons aussi, nous autres Prolétaires ! »

Jadis, pour obtenir quelque chose, il fallait complaire à son maître ; depuis la Révolution, il faut avoir de la chance. Une société où les hommes ne soient plus le jouet de la chance, voilà l’idéal socialiste. Ne pas oublier que si cette tendance se manifeste par la haine des « malheureux » contre les « heureux », c’est-à-dire la haine de ceux pour lesquels le sort n’a peu ou rien fait, contre ceux qu’il a comblés — la mauvaise humeur du malheureux ne s’adresse pas tant au chômeur qu’à la chance elle-même; cette colonne pourrie de l’édifice bourgeois.

La concurrence — le jeu de hasard de l’offre et de la demande — disparaît. Le communisme se lève : chacun est un ouvrier et tout appartient à tous. La Bourgeoisie avait proclamé libres les biens matériels. Le communisme donne réellement ces biens à chacun, le lui impose et l’oblige à en tirer parti. La Bourgeoisie rendait la production libre, le communisme contraint à la production et n’admet que les producteurs, les artisans. « Il ne reste plus à la critique qu’à démontrer que l’acquisition de ces biens ne fait encore nullement des hommes. » Ce sera la tâche du libéralisme humanitaire.

« Le postulat du libéralisme en vertu duquel chacun doit faire de soi un homme pour acquérir une humanité implique pour chacun la nécessité d’avoir le temps de se consacrer à cette humanisation et de travailler à soi-même…

« Le principe du travail supprime évidemment celui de la chance et de la concurrence. Mais il a également pour effet de maintenir le travailleur dans ce sentiment que l’essentiel en lui est le travailleur dégagé de tout égoïsme; le travailleur se soumet à la suprématie d’une société de travailleurs, comme le bourgeois acceptait sans objection la concurrence.

« Que la société n’est pas un MOI capable de donner, de prêter ou de permettre, mais uniquement un moyen, un instrument dont nous nous servons, — que nous n’avons aucun devoir social, mais uniquement des intérêts à la poursuite desquels nous faisons servir la société, — que nous ne devons à la société aucun sacrifice, mais que si nous sacrifions quelque chose, ce n’est jamais qu’à nous-mêmes, — ce sont là des choses dont les Socialistes ne peuvent s’aviser : ils sont « libéraux » et, comme tels, imbus d’une principe religieux; la société qu’ils rêvent est ce qu’était auparavant l’Etat : — sacré ! »

« La société dont nous tenons tout est un nouveau maître, un nouveau fantôme, un nouvel être suprême qui nous impose service et devoir.’

Ce libéralisme, on peut l’appeler « humain » ou « humanitaire », bien qu’il se dénomme lui-même « critique », parce qu’il ne dépasse pas le principe du Libéralisme, l’homme; le critique, toutefois, restant toujours un libéral. Humanus est le nom du sacré.

Tout ce que fait l’ouvrier est pour son bien-être matériel; le bourgeois, lui, n’a déclaré l’homme que « libre par sa naissance » Tous les deux ont une nécessité : l’un de la Société, l’autre de l’Etat pour leurs buts égoïstes. Ils ne font rien pour l’Humanité.

Si c’est l’intérêt purement humain qui me confère une valeur auprès de l’homme, c’est seulement mon « désintéressement complet » qui, pour lui, fait de moi un Homme. Niant l’Etat et la Société qui ne le satisfont pas, le libéral humanitaire conserve cependant l’un et l’autre et il parvient à les obtenir tous deux dans la « société humanitaire »

Au lieu de se dire : « je suis Homme », il cherche à atteindre l’Homme en soi, le corporel, grâce à des idées spéculatives.

Le libéral humanitaire méprise la conscience du bourgeois autant que celle de l’ouvrier, le travail en masse des prolétaires et la « haine de la domination des maîtres » si chère aux bourgeois — il ne connaît que la conscience humaine. Il revendique le dernier principe — l’Homme — placé au-dessus de toute restriction limitative.

Les luttes intestines des libéraux, des modérés jusqu’aux extrémistes, n’ont porté jusqu’ici que sur la mesure de la liberté — un peu plus, un peu moins, liberté complète. — Leurs luttes n’ont donc jamais revêtu un caractère très dangereux.

« Tout cela ce sont des idées, tandis que toi tu as un corps. Penses-tu donc pouvoir jamais devenir homme en soi ? Penses-tu que nos descendants ne trouveront plus aucun préjugé, aucune barrière à renverser contre lesquelles nos forces n’auront pas suffi ?

« Ou t’imagines-tu que tes quarante ou cinquante ans t’ont mené si loin que les jours qui suivront n’auront plus rien à te retrancher et que tu es à présent un homme ? Les hommes de l’avenir lutteront encore pour mainte liberté que nous ne sentons pas même nous manquer. Que fais-tu de cette liberté future ? Si tu voulais ne t’estimer rien avant d’être devenu homme, tu attendrais jusqu’au « jugement dernier », jusqu’au jour où l’homme et l’humanité auront atteint la perfection. Mais, d’ici là, tu sera sûrement mort : où est le prix de ta victoire ? »

Mais l’ennemi mortel du libéral humanitaire, son unique adversaire, c’est moi, l’égoïste, l’inhumain. Je me refuse à l’Etat bourgeois, à la société des gueux, à l’idéale société humanitaire. La liberté des uns n’est pas ma liberté; le bien-être des autres n’est pas mon bien-être, les droits de l’homme ne sont pas mes droits. Derrière votre négation des maîtres, de la propriété, des dieux, je vois réapparaître, ressusciter un maître qui est l’Etat, une propriété qui est le travail, un dieu qui est l’homme  nouvel asservissement, nouveaux soucis, nouvel foi.

Car les buts du libéralisme s’appellent « ordre raisonnable », « comportement moral », « liberté restreinte » — ils ne s’intitulent pas Anarchie, absence de lois, propriété de l’Unique.

Le gain du libéralisme humanitaire est cependant le mien : j’ai appris de la critique à n’être à mon aise que dans l’analyse. « Je me garderai bien de refuser les bénéfices réalisés sous les différentes directives par les efforts du Libéralisme. Seulement… ce que l’homme a l’air d’avoir gagné, c’est Moi, et Moi seul qui l’ai gagné. »

« Je ne prétends pas avoir ou être rien de particulier qui me fasse passer avant les autres, je ne veux bénéficier à leurs dépens d’aucun privilège — mais je ne me mesure pas à la mesure des autres, et si je ne veux pas de passe-droit en ma faveur, je ne veux pas non plus d’aucune sorte de droit. Je veux être tout ce que je puis être, avoir tout ce que je puis avoir. Que les autres soient ou aient quelque chose d’analogue, que m’importe. Avoir ce que j’ai, être ce que je suis, ils ne le peuvent. Je ne leur fait aucun tort, pas plus que je ne fais tort au rocher en ayant sur lui le privilège du mouvement. S’il pouvait l’avoir, il l’aurait.

« Je ne me prends pas pour quelque chose de particulier. Je me tiens pour unique. J’ai bien quelque analogie avec les autres, mais cela n’a d’importance que pour la comparaison et la réflexion. Je suis incomparable, unique : ma chair n’est pas leur chair, mon esprit n’est pas leur esprit : que vous les rangiez dans des catégories sociales, « la Chair, l’Esprit », ce sont là de vos pensées,  qui n’ont rien de commun avec ma chair et mon esprit, et ne peuvent le moins du monde prétendre à me dicter une « vocation. »

« Je ne veux respecter en toi rien, ni le propriétaire, ni le gueux, ni même l’Homme, mais je peux t’employer… il se pourrait que j’étudiasse chez toi l’humanité, mais tu n’es jamais, à mes yeux, que ce que tu es pour moi, c’est-à-dire mon objet et en tant que mon objet, ma propriété.

« Le Libéralisme humanitaire est l’apogée de la gueuserie. Nous devons commercer par descendre jusqu’au dernier échelon du dénuement et de la gueuserie si nous voulons parvenir à l’individualité; mais est-il rien de plus misérable que l’Homme — tout nu ?

« C’est toutefois dépasser la gueuserie que de me dépouiller même de l’Homme après m’être aperçu que lui aussi m’est étranger et n’est pas un titre sur lequel je puisse rien fonder, mais ce n’est plus là de la gueuserie pure; ses dernières guenilles tombées, le gueux, se dressant dans sa nudité, dépouillé de toute enveloppe étrangère, se trouve avoir rejeté même sa gueuserie et cesser d’être un gueux.

« Je ne suis plus un gueux mais j’en fus un. »

Le jugement de Stirner sur le libéralisme était porté. « L’Unique et sa Propriété » n’avait pas encore paru que la Critique fit un nouveau pas en avant et l’obligea d’ajouter un post-scriptum à ce qu’il avait écrit et de s’occuper de la dernière trouvaille de cette fameuse critique. La voici :

« L’Etat, même sous la forme d’ « Etat libre » est complètement jeté par dessus bord, car il est foncièrement incapable de remplir le rôle de la « société humaine. » « La masse, être spirituel, voilà le nouveau chouchou de la Critique critiquante ! »

« La masse, un être spirituel ! »

La Critique « apprendra à connaître » et découvrira qu’elle est en contradiction avec l’homme; elle démontrera que la masse est inhumaine et n’aura plus de peine à faire cette preuve qu’elle n’en a eu à démontrer que le divin et le national, autrement dit, l’Église et l’Etat, sont la négation même de l’humanité. La Critique ne peut, avec son hypothèse de l’Homme, ni éclairer, ni satisfaire la masse. « Si, en face de la Bourgeoisie elle n’est déjà qu’une « couche sociale inférieure », une masse politiquement sans valeur, c’est en face de l’Homme, à plus forte raison, qu’elle va n’être plus qu’une simple « masse », un ramassis inhumain ou un troupeau de non-hommes. » En dépit de son aversion pour les dogmes, la Critique campe sur le même terrain que le dogmatisme : le terrain de la pensée. Lié par son processus mental « incapable de comprendre la signification formidable d’un cri de joie sans pensée », il demeure emprisonné dans le monde de la pensée : un monde religieux. »

« Ce n’est pas le penser qui peut me délivrer de la possession, mais bien son absence de pensée, ou moi, l’impensable, l’insaisissable. »

Or, « les pensées et le penser ne me sont pas sacrés : lorsque je les attaque, c’est ma peau que je défends. »

« La Critique soutient bien, par exemple, que la libre critique doit vaincre l’Etat, mais elle se défend contre le reproche que lui fait le gouvernement de l’Etat de provoquer à l’indiscipline et à la licence; elle pense que l’indiscipline et la licence ne devrait pas triompher, et qu’elle seule le doit. C’est bien plutôt le contraire; ce n’est que par l’audace ennemie de toute règle et de toute discipline que l’Etat peut être vaincu. »

« Si les hypothèses qui ont cours jusqu’à présent doivent se désorganiser et disparaître, elles ne doivent pas se résoudre simplement à une hypothèse supérieure, telle que la pensée ou le penser, même la Critique. Leur destruction doit m’être profitable à Moi, sinon la solution nouvelle qui naîtra de leur mort rentrerait dans la série innombrable de toutes celles qui jusqu’à présent n’ont jamais déclaré fausses les anciennes vérités et fait crouler des hypothèses depuis longtemps acceptées que pour édifier sur leurs ruines le trône d’un étranger, d’un intrus : Homme, Dieu, Etat ou Monde. »

Ainsi cette dernière solution de la Critique : que les hypothèses du passé ne peuvent être mis au rancart que si de nouvelles les remplacent; cette solution fait hausser les épaules à notre auteur parce que ne solutionnant absolument rien.

La dernière trouvaille de l’Homme a fait figure de Dieu nouveau. « A l’aube des temps nouveaux se dresse L’Homme-Dieu. » « L’Homme n’a tué le Dieu que pour devenir à son tour le seul Dieu qui règne dans les cieux. » « L’au-delà extérieur est balayé, mais l’au-delà intérieur est devenu un nouveau ciel. »

Dieu et l’homme doivent mourir devant l’homme-dieu, afin que nous puissions vivre.

Qui se dressa à l’aube des temps nouveaux ? — Voilà la question telle qu’elle se pose aujourd’hui ? Et la réponse, que nous connaissons déjà, s’élève claire et distincte : MOI.

Qu’est-ce que ma propriété ? Est-ce ma liberté, la doctrine du christianisme, le « rêve enchanteur », l’aspiration universelle ? Non. « L’Individualité, c’est à dire ma propriété, est au contraire toute mon existence et ma réalité, c’est moi-même. » « Je suis libre de ce que je n’ai pas, je suis propriétaire de ce qui est en mon pouvoir ou de ce dont je suis capable. Quand ma liberté devient ma puissance, c’est alors qu’elle est parfaite, accomplie. » Toute autre liberté ne peut être que l’aspiration vers une liberté déterminée et implique toujours une nouvelle domination.

« La Révolution pouvait bien inspirer à ses défenseurs le sublime orgueil de combattre pour la Liberté, mais elle n’avait cependant en vue qu’une liberté; aussi en résulta-t-il une domination nouvelle, celle de la Loi. » « La liberté ne peut être que la liberté tout entière; un bout de liberté n’est pas la liberté. » « Si la liberté est le but de vos efforts, sachez vouloir sans vous arrêter à mi-chemin. » Si je me suis délivré de tout ce qui n’est pas moi, il reste Moi, toujours et encore moi.« Puisque je recherche la liberté ce n’est que dans mon intérêt, pourquoi, dis-je, ne pas me regarder comme le commencement, le milieu et la fin ? Est-ce que je ne vaux pas plus que la liberté ? N’est-ce pas moi qui me fait libre et ne suis-je donc pas le premier ? » Mais je ne veux pas seulement être affranchi de ce qui m’opprime; je veux être propriétaire de ma puissance. « L’individuel est foncièrement libre, libre de naissance ; le libre n’est qu’en mal de liberté. » Seule la liberté que tu prends peux te conduire à ton affranchissement ! « Ne cherchez pas dans l’abnégation une liberté qui vous dépouille de vous-mêmes, mais cherchez-vous vous-mêmes, devenus des égoïstes, et que chacun de vous devienne un Moi tout-puissant. Plus nettement : refaites connaissance avec vous-mêmes, apprenez à connaître ce que vous êtes réellement et abandonnez vos efforts hypocrites, votre manie insensée d’être autre chose que ce que vous êtes… Tous vos actes, tous vos efforts sont de l’égoïsme inavoué, secret, caché, dissimulé. »

« Qu’aurez-vous donc quand vous aurez la liberté ? — Bien entendu, je parle ici de la liberté complète et non de vos miettes de liberté. Vous serez débarrassés de tout, d’absolument tout ce qui vous gêne et rien dans la vie ne pourra plus vous gêner et vous importuner. Et pour l’amour de qui voulez-vous être délivrés de ces ennuis ? Pour l’amour de vous-mêmes, parce qu’ils contrecarrent vos désirs, mais supposez que quelque chose ne vous soit pas pénible, mais au contraire agréable; — par exemple le regard, très doux, sans doute, mais irrésistiblement impérieux de votre maîtresse : voudrez-vous aussi en être débarrassés ? Non, et vous renoncerez sans regret à votre liberté. Pourquoi ? De nouveau pour l’amour de vous-mêmes. Ainsi donc vous faites de vous la mesure et le juge de tout. Vous mettez volontiers de côté votre liberté, lorsque la non-liberté, le doux « esclavage d’amour » a pour vous plus de charmes, et vous la reprenez à l’occasion lorsqu’elle recommence à vous plaire… »

En possession de ma propriété, je suis le propriétaire de ma puissance, de mes rapports avec le prochain, de ma jouissance personnelle et je suis en elle, si je me sais l’Unique !…

« J’assure ma liberté contre le monde en raison de ce que je m’approprie le monde, quelque moyen d’ailleurs que j’emploie pour le conquérir et le faire mien : persuasion, prière, ordre catégorique ou même hypocrisie, fourberie, etc. Les moyens auxquels je m’adresse ne dépendent que de ce que je suis. Suis-je faible, je ne disposerai que de moyens faibles, tels que ceux que j’ai cités, et qui suffisent cependant pour venir à bout d’une certaine partie du monde. Aussi la tromperie, la duplicité et le mensonge paraissent-ils plus noirs qu’ils ne sont. Qui refuserait de tromper la police et de tourner la loi, qui ne prendrait bien vite un air de candide loyauté lorsqu’il rencontre les policiers, pour cacher quelque illégalité qu’il vient de commettre, etc. ? Celui qui ne le fait pas se laisse violenter, c’est un lâche — par scrupules; je sens déjà que ma liberté est rabaissée, lorsque je ne puis imposer ma volonté à un autre (qu’il soit sans volonté, comme un rocher ou qu’il veuille, comme un gouvernement, un individu, etc.); mais c’est renier mon individualité que de m’abandonner moi-même à autrui, de céder, de plier, de renoncer, par soumission et résignation. Abandonner une manière de faire qui ne conduit pas au but ou quitter un mauvais chemin, c’est tout autre chose que de me soumettre. Je tourne un rocher qui barre ma route jusqu’à ce que j’aie assez de poudre pour le faire sauter; je tourne les lois de mon pays tant que je n’ai pas la force de les détruire. Si je ne puis saisir la lune, doit-elle, pour cela, m’être « sacrée », m’être une Astarté ? Si je pouvais seulement t’empoigner, je n’hésiterais certes pas, et si je trouvais un moyen de parvenir jusqu’à toi, tu ne me ferais pas peur ! Tu es l’inaccessible, mais tu ne le resteras que jusqu’à ce que j’ai conquis la puissance qu’il faut pour t’atteindre, et ce jour là, tu seras mienne ; je ne m’incline pas devant toi, attends que mon heure soit venue. C’est ainsi que toujours ont agi les hommes forts… »

« Ayez la force et la liberté viendra toute seule. » « Je ne puis avoir qu’autant de liberté que m’en crée mon individualité. Les moutons seront bien avancés que personne ne rogne leur franc-parler ! Ils en restent au bêlement. » « Une liberté qui se donne (ou qui s’octroie) n’est pas la liberté… seule la liberté qu’on prend, celle des égoïstes, vole à pleines voiles. » « C’est à l’égoïsme que le libéral en veut, car l’égoïste ne s’attache jamais à une chose pour l’amour de cette chose, mais bien pour l’amour de lui-même : la chose doit lui servir. Il est d’un égoïste de n’accorder à la chose aucune valeur propre ou absolue, et de se faire soi-même la mesure de cette valeur. »

« Est-ce que je m’appartiens lorsque je me suis livré à la sensualité ? Est-ce à moi-même, à ma propre décision que j’obéis, lorsque j’obéis à la chair, à mes sens ? Je ne suis vraiment mien que lorsque je suis soumis à ma propre puissance, et non à celle des sens, pas plus d’ailleurs qu’à celle de quiconque n’est pas moi (Dieu, les hommes, l’autorité, la loi, l’Etat, l’Église, etc.) Ce qui poursuit mon égoïsme, c’est ce qui m’est utile à moi, l’autonome et l’autocrate. » « Pour l’égoïste, toute chose ne serait qu’un moyen dont il est, en dernière analyse, lui-même le but; doit-il protéger ce qui ne lui sert à rien ? — le propriétaire, par exemple, doit-il protéger l’Etat ? »

« L’individualité renferme en elle-même, toute propriété et réhabilite ce que le langage chrétien avait déshonoré (par exemple : « un intérêt égoïste », « une individualité », « particularité », « amour propre », etc.) Mais L’INDIVIDUALITE n’a aucune mesure extérieure, car elle n’est nullement, comme la liberté, la moralité, l’humanité, etc., une idée — Somme des propriétés de l’individu, elle n’est que le signalement de son propriétaire.

Les dernières conséquences du christianisme ont été atteintes : le libéralisme a proclamé le « véritable Homme » et la religion chrétienne s’est métamorphosée en la religion de l’humanité. Celle-ci est devenue à son tour la religion du « Libre Etat » qui se dresse contre et se protège, grâce à elle, de : l’Égoïste, du Non-Homme, de l’inhumain.

« Bien que tout non-homme soit un homme. L’Etat l’exclut de son sein ou l’emprisonne, et fait d’un hôte de l’Etat l’hôte d’une prison (d’une maison de fous ou d’une maison de santé, d’après le Communisme)… Il est facile de définir en termes sèchement techniques ce qu’on entend par un non-homme ; c’est un homme qui ne correspond pas au concept Homme, comme l’inhumain est quelque chose d’humain qui ne coïncide pas avec l’ensemble des attributs qui forment la notion d’humain… On dit : il paraît que les hommes se contentent de cette « pétition de principes » ! Et ce qu’il y a de plus fort, c’est que pendant tout le temps, il n’a existé que des non-hommes. Quel individu a jamais coïncidé avec son schème ? Le christianisme ne connaît qu’un seul et unique Homme — le Christ, — et celui-là même n’est, au point de vue opposé, qu’un non-homme c’est un homme surhumain, un « Dieu ». L’homme réel n’est que le — non-homme.

« Je suis en réalité l’Homme et le non-homme tout ensemble, car je suis à la fois homme et plus qu’homme : je suis le « Moi » de cette individualité qui est ma et rien que ma propriété. »

« La moralité est incompatible avec l’égoïsme parce que ce n’est pas à Moi, mais seulement à l’Homme que je suis qu’elle accorde une valeur. Si l’Etat est une société d’hommes, et non une réunion de Moi dont chacun n’a en vue que lui-même, il ne peut subsister sans la Moralité et doit être fondé sur elle… Aussi l’Etat et Moi sommes-nous ennemis. Le bien de cette « société humaine » ne me tient pas à cœur, à moi, l’égoïste, je ne fais que l’employer; mais afin de pouvoir pleinement en user, je la convertis en ma propriété, j’en fais ma créature, c’est-à-dire que je l’anéantis et que j’édifie à sa place l’association des Égoïstes. »

« Le monde que crée le croyant (Esprit croyant) s’appelle Église; le monde que crée l’Homme (Esprit humain) s’appelle Etat. Mais ce n’est point là mon monde. Ce que j’exécute n’est jamais humain in abstracto, mais m’est toujours propre; mon œuvre d’homme est différente de toutes les autres œuvres d’hommes, et ce n’est que grâce à cette différence qu’elle est réelle et qu’elle m’appartient. L’humain en soi est une abstraction et, par conséquent, un fantôme, un être imaginaire. »

A la place de Dieu, l’Homme est devenu le Maître, le Médiateur, l’Esprit; de lui, l’Homme, je reçois mon « Droit »; il conditionne mes relations et m’en indique les limites; il m’attribue ma valeur propre. « La puissance est à l’Homme, le monde est à l’Homme et je suis à l’Homme. »

A la question : « qu’est-ce donc que l’Homme ? », je réponds : « c’est moi ». L’Etat et Moi, nous sommes en état d’hostilité. Je me moque de son exigence de faire de moi un Homme selon sa conception. Moi, le profanateur, je me dresse contre l’Homme.

Ma puissance qui est ma propriété, par qui je suis ma propriété, me donne ma propriété, je suis moi-même ma puissance.

« Le Droit est la volonté souveraine de la Société. » Tout droit établi est un droit accordé. Je dois en révérer toutes les formes, n’importe où je les rencontre, et m’y assujettir. Mais qu’y a-t-il de commun entre Moi et « le droit de la société » — Moi et « le droit de tous » — Moi et l’égalité des droits — Moi et les prétendus droits naturels ? »

« Qui peut s’enquérir du Droit s’il ne se place au point de vue religieux ? Le Droit n’est-il pas une notion religieuse, c’est-à-dire quelque chose de sacré ? L’égalité des droits que proclame la Révolution n’est, sous un autre nom, que l’égalité chrétienne, l’égalité fraternelle qui règne entre les enfants de Dieu, entre les chrétiens; c’est, en un mot, la fraternité. »

Or, « c’est à moi de décider ce qui est pour moi le Droit. Hors de moi, pas de droit, ce qui m’est juste est juste. Il se peut que les autres ne jugent pas pour cela que c’est juste, mais c’est leur affaire et non la mienne : à eux de se garder ! Alors même qu’une chose paraîtrait injuste à tout le monde, si cette chose m’était juste, c’est-à-dire si je la voulais, je me soucierais peu du monde. »

Le Droit devient verbe dans la Loi. La volonté souveraine est le soutien de l’Etat, sa seule possibilité d’existence. L’Etat ne peut consentir à ce que personne ait de volonté propre ; autrement ce serait sa fin.

« Celui qui doit, pour exister, compter sur le manque de volonté des autres est tout bonnement un produit de ces autres, comme le maître est un produit du serviteur. Si la soumission venait à cesser, c’en serait fait de la domination. »

Ma volonté d’individu est destructrice de l’Etat. Tout Etat est despotique, que le despote soit un, qu’ils soient plusieurs ou que (et c’est ainsi qu’on peut représenter une république), tous étant maîtres, l’un soit le despote de l’autre.

Je ne reconnais aucun devoir, je ne me laisse pas lié et ne veux pas me regarder comme lié. Si je n’ai pas de devoir, je ne connais pas de loi.

« Mais tout serait bien vite sans dessus dessous, si chacun pouvait faire ce qu’il veut ! » « Et qui vous dit que chacun pourrait tout faire ? N’êtes vous pas là et êtes-vous obligé de laisser tout faire ? Défendez-vous et on ne vous fera rien ! Celui qui veut briser votre volonté est votre ennemi ; traitez-le comme tel. »

Aux mains de l’Etat, la force s’appelle « droit », aux mains de l’individu elle se nomme « crime » Crime signifie emploi de sa force par l’individu; ce n’est que par le crime que l’individu peut détruire la puissance de l’Etat, quand il est d’avis que c’est lui qui est au-dessus de l’Etat et non l’Etat qui est au-dessus de lui. »

Mes relations avec l’Etat ne sont pas celles qu’entretient un Unique avec d’autres Uniques ayant eux-mêmes leur loi et leur norme de vie, mes relations avec l’Etat sont celles de pécheur à Saint. Mais la sainteté est une idée fixe et ce sont les idées fixes qui engendrent les crimes.

« Ni la raison divine, ni la raison humaine n’ont de réalité; seules ta raison et ma raison sont réelles, de même que et parce que toi et moi seuls sommes réels. »

« La dernière opposition et la plus radicale, celle de l’Unique à l’Unique, est au fond bien éloignée de ce qu’on entend par opposition, sans pour cela retomber dans l’unicité ou l’identité. Et tant qu’Unique, tu n’as plus rien de commun avec personne, et par là-même plus rien d’inconciliable ou d’hostile. Tu ne demandes plus contre lui ton droit à un tiers et tu ne te tiens plus avec lui sur le terrain du droit ni sur aucun autre terrain commun. L’opposition se résout en une séparation, en une unicité radicale. »

« Ce que me permet ma puissance, personne d’autre n’a besoin de me le permettre; elle me donne la seule autorisation qu’il me faille. Le droit est une marotte, dont nous a gratifiés un fantôme… La force, c’est moi-même, moi qui suis puissant et le possesseur de la puissance. »

De ma puissance sur le monde découlent mes rapports avec lui.

Stirner consacre presque un tiers de son ouvrage à ce chapitre : l’anéantissement de toute puissance étrangère cherchant à opprimer et à supprimer le Moi sous ses différents aspects, en premier lieu — l’exposé de nos relations mutuelles, telles qu’elles résultent du conflit et de l’harmonie de nos intérêts, en second lieu.

Le peuple — l’Humanité et la famille (ce minuscule petit peuple) vit de Moi, l’Égoïste, mais sa liberté n’est pas ma liberté. Le bien public n’est pas mon bien, mais le suprême degré de l’abnégation. Un peuple ne peut être libre qu’aux dépens de l’individu, car sa liberté ne touche que lui et n’est pas l’affranchissement de l’individu; plus le peuple est libre, plus l’individu est lié. C’est à l’époque de sa plus grande liberté que le peuple établit l’ostracisme, bannit les athées et fit boire la ciguë au plus probe de ses penseurs. » Le peuple ne m’est pas sacré. « Tout ce qui est sacré est un lien, une chaîne. » Moi, l‘unique, je ne pense qu’à ma mise en valeur. « La chute des peuples et de l’humanité sera le signal de mon élévation. »

« … Il n’est personne qui n’ait remarqué l’intérêt passionné que l’époque actuelle témoigne pour la question sociale de préférence à toute autre question, et qui n’ait en conséquence dirigé spécialement son attention sur la société. Pourtant si cet intérêt était moins aveuglé par la passion, on ne perdrait pas de vue l’individu pour ne plus voir que la Société, et on reconnaîtrait qu’une Société ne peut guère se renouveler tant que ses éléments vieillis ne sont pas remplacés par d’autres… »

« … Le peuple chrétien a produit deux sociétés qui dureront ce que lui-même durera : l’Etat et l’Église. Peut-on les appeler des associations d’égoïstes ? Poursuivons-nous en elles un intérêt égoïste, personnel, individuel ou y poursuivons-nous un intérêt populaire (parce que du peuple chrétien) sous le nom d’intérêt de l’Etat ou d’intérêt de l’Église ? M’est-il en elles possible, m’est-il par elles permis d’être moi-même ? Puis-je penser et agir comme je peux, puis-je me manifester, m’affirmer, vivre ma vie à moi ? Ne dois-je pas laisser intactes la majesté de l’Etat et la sainteté de l’Église ?

« … Ainsi donc, ce que je veux, je ne le puis pas. Mais est-il une société, quelle qu’elle soit, où je puisse espérer trouver cette liberté d’action illimitée ? Non ! Et une société est-elle capable de nous satisfaire ? En aucune façon ! C’est tout autre chose de me heurter à un autre Moi ou de me heurter à un peuple, à une généralité. Dans le premier cas, mon adversaire et moi combattons d’égal à égal; dans le second, je suis un adversaire méprisé, enchaîné et tenu en tutelle… »

« … Tant qu’il reste debout une seule institution qu’il n’est pas permis à l’individu d’abolir, le Moi est encore bien loin d’être Sa propriété et d’être autonome. Comment parler de liberté, tant que je dois par exemple me lier par serment à une constitution, à une charte, à une loi, tant que je dois jurer d’appartenir corps et âme à mon Peuple ? Comment être moi, même s’il n’est permis à mes facultés de se développer que pour autant qu’elles ne troublent pas l’harmonie de la société ? … »  (Weitling)

Il y a une différence entre la société et les relations entre les humains. La société peut être comparée à une assemblée de personnes réunies en une salle ou dans un bâtiment qu’elles occupent en commun. On ne leur demande pas d’être là. Les relations, au contraire, impliquent conscience et réciprocité. Il s’ensuit que la société n’est pas mon œuvre ni la tienne, elle est l’œuvre d’un tiers : l’Etat ou l’Église.

On sait que la famille est une communauté qui se considère comme inébranlable et sacrée. D’ailleurs, elle ne peut être cette communauté que si tous ses membres en observent la loi : là ne peut s’en détacher sous peine d’être criminel envers elle, de la « déshonorer », d’ « en faire la honte », etc. L’individu chez qui l’instinct égoïste n’est pas assez fort se soumet : il « fait honneur à sa famille » Si, au contraire, le sang égoïste bout avec assez d’ardeur dans ses veines, il préfère être regardé comme un dévoyé et ses soustraire à ses lois (d’ailleurs le bien de ma famille et mon bien peuvent coïncider, ce qui est utile (ou avantageux) à ma famille peut l’être également pour moi; la famille n’est plus alors une communauté sacrée, c’est une union réciprocitaire) La famille étant une communauté sacrée à laquelle l’individu doit obéissance, la fonction de juge lui appartient, comme il ressort des tribunaux ou « conseils » de famille. L’ancien droit chinois donnait à la responsabilité de la famille une sanction très logique en faisant expier par toute la famille la faute d’un de ses membres.

L’Etat, qui peut délier les membres de la famille de leurs obligations vis-à-vis d’elle, est une société et non pas une association. Supérieur à la famille, il en est l’extension. Il me prend sous son aile tutélaire et je vis de sa « grâce ». Toute la culture qu’il est capable de me donner est un dressage en vue de faire de moi « un bon instrument », un « membre utile à la Société » La domination de l’Etat ne diffère pas de celle de l’Église; l’une s’appuie sur la piété, l’autre sur la moralité. La fameuse tolérance des sociétés démocratiques ne s’exerce qu’en faveur de ce qui est « inoffensif » et « sans danger » L’Etat ne poursuit jamais qu’un but : limiter, assujettir l’individu, le subordonner à une généralité quelconque. La libre activité de l’Unique n’a jamais été, ne sera jamais son but. L’Etat ne connaît que le machinisme.

Les nationalistes s’efforcent de faire une unité abstraite et sans vie de tout ce qui est abeille humaine. Les individualistes, eux, luttent pour l’unité personnellement voulue qui naît de l’association. « C’est la marque de toutes les tendances réactionnaires de vouloir instaurer quelque chose de général, d’abstrait, un concept creux et sans vie, tandis que les vœux des égoïstes tendant à délivrer les individus pleins de vie et de vigueur du faix des généralités abstraites… »

Celui-là est le vrai politicien qui a foi en l’Etat; dans son parti est enfermé tout son horizon. Lui, le bon citoyen personnifie « l’esprit inné de la légitimité de la loi » et il se soumet sans protester aux châtiments qu’elle édicte. Mais comme les châtiments infligés par l’Église sont tombés en désuétude, de même disparaîtront ceux prescrits par l’Etat.

« … Ne peut-on être d’aucun parti ? Entendons-nous : En entrant dans votre parti et dans vos cercles, je conclus avec vous une alliance, qui durera aussi longtemps que votre parti et moi poursuivons le même but. Mais si aujourd’hui je me rallie à son programme, demain peut-être je ne pourrai plus le faire et je lui deviendrai infidèle. Le parti n’a pour moi rien qui me lie, rien d’obligatoire et je ne le respecte pas; s’il cesse de me plaire je me retourne contre lui… »

Le peuple ne vaut pas mieux que l’Etat.

« … Le peuple met une véritable rage à exciter la police contre tout ce qui lui semble immoral ou souvent simplement inconvenant, et cette rage de moralité que possède le peuple est pour la police une protection bien plus sûre que celle que pourrait lui assurer le gouvernement… »

Celui qui se refuse à dépenser ses forces pour des sociétés aussi restreintes que la Famille, le Parti ou la Nation aspire encore et toujours à une société de signification plus haute : la « société humaine » ou « l’Humanité »

« … Le Peuple est le corps, l’Etat est l’esprit de cette personne souveraine qui m’a jusqu’ici opprimé. On a voulu transfigurer le Peuple et l’Etat en l’élargissant jusqu’à y voir respectivement l’humanité et la raison universelle. Mais ce magnificat n’aboutit qu’à rendre la servitude plus lourde; Philanthropes et Humanitaires sont des maîtres aussi absolus que les Politiciens et les Démocrates… »

« … L’histoire cherche l’homme : mais l’homme c’est toi, c’est moi, c’est nous ! Après l’avoir pris pour un être mystérieux, une divinité, et l’avoir cherché dans le Dieu d’abord, puis dans l’Homme (l’humanité, le genre humain), je l’ai enfin trouvé dans l’individu borné et passager, dans l’Unique… »

Je suis possesseur de l’humanité. Je suis l’humanité, et je ne fais rien pour le bien d’une autre humanité. La propriété de l’Humanité est la mienne. Je ne respecte pas sa propriété.

« … Je ne recule pas avec un religieux effroi devant ta ou votre propriété : je la considère toujours, au contraire, comme ma propriété que je n’ai pas à respecter. Traitez donc de même ce que vous appelez ma propriété. C’est en nous plaçant tous à ce point de vue qu’il nous sera le plus facile de nous entendre… »

La pauvreté consiste en ce que je ne puis pas me faire valoir comme je le veux. L’Etat est un obstacle qui m’empêche d’entrer en relations directes avec les autres. Ma propriété privée n’existe que par la grâce de l’Etat : je ne peux « concurrencer » qu’au-dedans des limites qu’il me trace. Je ne puis utiliser que les moyens d’échange, l’argent qu’il autorise. Les formes de l’Etat peuvent changer, ses intentions sont toujours les mêmes.

Or, ma propriété est ce qui est en ma puissance et rien d’autre. A quoi suis-je légitimement autorisé ? A tout ce dont je suis capable. La puissance étrangère, la puissance que je laisse à autrui a fait de moi un serf; puisse ma propre puissance faire de moi un propriétaire !

Ce n’est pas par l’amour que se résoudra la question sociale.

« … Les ouvriers qui réclament une augmentation de salaire sont traités en criminels dès qu’ils tentent de l’arracher de force au patron. Que doivent-ils faire ? S’ils n’usent pas de leur force, ils s’en retourneront les mains vides; mais user de sa force, recourir à la contrainte, c’est mettre en pratique le aide-toi toi-même, c’est se faire valoir soi-même — tirer librement et réellement de sa propriété ce qu’elle vaut — toutes choses que l’Etat ne peut tolérer. Que faire donc, diront les travailleurs ? Que faire ? Vous compter, ne compter que sur vous-mêmes et ne pas vous occupez de l’Etat… »

Le Communisme n’abolit pas la pauvreté réelle.

« … Que les bien soient entre les mains de la communauté qui m’en accorde une partie ou entre les mains des particuliers, il en résulte toujours pour moi la même contrainte, attendu que je ne puis en aucun cas en disposer. Bien entendu, en abolissant la propriété personnelle, le communisme ne fait que me rejeter plus profondément sous la dépendance d’autrui, autrui s’appelant désormais la généralité ou la communauté… le but que poursuis le Communisme est un nouvel Etat, un statut, un ordre de choses destiné à paralysé la liberté de mes mouvements, un pouvoir souverain supérieur à moi : il s’oppose avec raison à l’oppression dont je suis victime de la part des individus propriétaires, mais le pouvoir qu’il donne à la communauté est plus tyrannique encore…

C’est par une autre voie que l’égoïsme marche vers l’extinction du paupérisme.

« … Si les hommes parviennent à perdre le respect de la propriété, chacun aura une propriété de même que tous les esclaves deviennent hommes libres dès qu’ils cessent de respecter en leur maître un maître. Alors pourront se conclure des alliances entre individus, des associations d’égoïstes, qui auront pour effet de multiplier les moyens d’action de chacun et d’affermir sa propriété sans cesse menacée… »

« … Si le Socialiste dit : La Société me donne ce qu’il me faut, — l’Égoïste répond : Je reprends ce qu’il me faut. Si les Communistes agissent en gueux, l’Égoïste agit en propriétaire… »

Qu’on ne se laisse pas donc appâter par l’amour ! Qu’on ne se laisse pas attraper par la promesse de la communauté des biens ! C’est de l’égoïsme seul que la plèbe doit attendre quelque aide; cette aide, elle doit se le prêter à elle-même et c’est ce qu’elle fera. La plèbe est une puissance pourvu qu’elle ne se laisse pas dompter par la crainte. La propriété ne doit et ne peut donc pas être abolie; ce qu’il faut c’est l’arracher aux fantômes pour en faire ma propriété. Alors s’évanouira cette illusion que je ne suis pas autorisé à prendre tout ce dont j’ai besoin.

La question de la propriété ne sera résolue que par la guerre de tous contre un. Les pauvres ne deviendront libres et propriétaires que lorsqu’ils s’insurgeront, se soulèveront, s’élèveront. Quoique vous leur donniez, ils voudront toujours davantage, car ils ne veulent rien moins que la suppression de tout don, de toute aumône, sous quelque forme que ce soit.

Mais, demandera-t-on, que se passera-t-il quand les sans fortune auront pris courage ? Comment s’opèrera le nivellement ? Ce que fera un esclave quand il aura brisé ses chaînes ? — Attendez et vous le saurez.

« Des unions entre individus multiplieront les moyens d’action de chacun et sauvegarderont sa propriété menacée »… « Si nous voulons nous approprier le sol, au lieu d’en laisser l’aubaine aux propriétaires fonciers, unissons-nous, associons-nous dans ce but et formons une union qui s’en rendra propriétaire. Si nous réussissons, ceux qui sont propriétaires cesseront de l’être. Et de même que nous les aurons dépossédés de la terre et du sol, nous pourrons encore les expulser de mainte autre propriété, pour la faire nôtre, la propriété de nos ravisseurs »… Ce à quoi tous veulent avoir part sera retiré de ce même individu qui veut l’avoir pour lui tout seul et sera érigé en bien commun. En tant que bien commun, chacun en a sa part, et cette part sera sa propriété… La propriété dont nous sommes encore dépourvus en ce moment sera mieux utilisée dans les mains de nous tous. Unissons-nous pour ce vol. »

« Le paupérisme est un corollaire de la non-valeur du Moi, de mon impuissance à me faire valoir. Aussi Etat et paupérisme sont-ils deux phénomènes inséparables. L’Etat n’admet pas que je me mette moi-même à profit et il n’existe qu’à condition que je n’aie pas voix au chapitre : toujours il vise à tirer parti de moi, c’est-à-dire à m’exploiter, à me dépouiller, à me faire servir à quelque chose, ne fût-ce, qu’à engendrer une proles (prolétariat); il veut que je sois sa créature. »

Que me parlez-vous de liberté de concurrence, ô bourgeois, alors que les moyens de concourir, les choses nécessaires à la concurrence, me font défaut ? Loin de moi, fabricants du bonheur du peuple, avec votre partage égal. Je prends ce dont j’ai besoin. Et ce dont j’ai besoin, c’est autant que je suis capable de m’approprier.

Mon verbe est aussi ma propriété et là où me manque la liberté d’expression, je m’approprie « la liberté de la presse » La presse peut être libre de bien des choses, mais elle ne le sera jamais que de ce dont je suis moi-même libre. Affranchissons-nous de tout ce qui est sacré, soyons sans foi et sans loi et nos discours le seront aussi. Une liberté de la presse n’est qu’un permis d’imprimer que me délivre l’Etat, et l’Etat ne permettra jamais et il ne peut librement permettre que j’emploie la presse à l’anéantir. Il en est de même si la presse devient propriété du Peuple. Il en est de la liberté de la presse comme de toute autre liberté, je dois la prendre moi-même. La liberté de la presse ne peut produire qu’une presse responsable. Une presse irresponsable ne peut naître que de la propriété de la presse. Ce n’est pas libre que doit être la presse — elle doit être à Moi ! L’individualité, la propriété de la presse, voilà ce que je veux conquérir. D’ailleurs, la presse est ma propriété à partir du moment où, pour Moi, il n’y a rien au-dessus de Moi, ni Etat, ni Église, ni Peuple, ni Société !

« … Une infatigable âpreté à la curée ne nous laisse pas le temps de respirer et de nous arrêter à une jouissance paisible. Nous ne connaissons pas la joie de posséder… Lorsqu’on parle d’organiser le travail, on ne peut avoir en vue que celui dont d’autres peuvent s’acquitter à notre place, par exemple, celui du boucher, de laboureur, etc.; mais il est des travaux qui restent du ressort de l’égoïsme, attendu que personne ne peut exécuter pour vous le tableau que vous peignez, produire vos compositions musicales, etc.; personne ne peut faire l’œuvre de Raphaël. Ces derniers travaux sont ceux d’un Unique, ce sont les œuvres que cet Unique seul est à même d’exécuter, tandis que les premiers sont des travaux banaux que l’on pourrait appeler humains, attendu que l’individualité de l’ouvrier y est sans importance et qu’on peut y dresser à peu près tous les hommes… il est par conséquent toujours à souhaiter que nous nous unissions pour les travaux humains, afin qu’ils n’absorbent plus tout notre temps et tous nos efforts comme ils le faisaient sous le régime de la concurrence. »

Rien ne s’oppose à « payer de notre poche un prix équitable aux infirmes, aux malades et aux vieillards, pour que la faim et la misère ne nous les enlèvent pas; car si nous voulons qu’ils vivent, la satisfaction de ce désir il convient que nous l’achetions; je dis bien que nous l’achetions, je ne songe nullement à une misérable aumône. Leur vie est aussi leur propriété, à ceux-là même qui ne peuvent pas travailler; et si nous voulons (n’importe pour quelle raison) qu’ils ne nous privent pas de cette vie qui est à eux, il n’y a pas d’autre moyen d’obtenir ce résultat qu’en l’achetant. » Pourquoi ? « Parce que nous aimons à voir autour de nous des visages souriants », ne voudrions-nous pas leur bien-être ?

« … Abolir le régime de la concurrence ne veut pas dire favoriser le régime de la corporation. Voici la différence : dans la corporation, faire le pain, etc., est l’affaire des compagnons : sous la concurrence, c’est l’affaire de ceux à qui il plaît de concourir; dans l’association, c’est l’affaire de ceux qui ont besoin de pain, par conséquent la mienne, la vôtre; ce n’est l’affaire ni des compagnons, ni de boulangers patentés, mais bien celle des associés. »

« De l’amour tel qu’il est naturel à l’homme de le ressentir, la civilisation a fait un commandement !… Moi aussi, j’aime les hommes, non seulement quelques-uns mais chacun d’eux. Mais je les aime avec la conscience de mon égoïsme : je les aime parce que l’amour me rend heureux; j’aime parce qu’il m’est naturel et agréable d’aimer. Je ne connais pas d’obligation d’aimer. J’ai de la sympathie pour tout être sensible, ce qui l’afflige m’afflige et ce qui le soulage me soulage : je pourrais le tuer, je ne saurais le martyriser… Quand je vois souffrir celui que j’aime, je souffre avec lui et je n’ai de repos que je n’aie tout tenté pour le consoler et l’égayer. Quand je le vois joyeux, sa joie me rend joyeux… Et c’est parce que je ne puis supporter ce pli douloureux sur le front aimé, c’est par conséquent dans mon intérêt que je l’efface par un baiser… Je ne veux dissiper que mon chagrin… Le principe de l’amour m’assure contre la domination du monde, car quoi qu’il arrive, j’aime. Ce qui est laid, par exemple, peut m’inspirer de la répulsion, mais comme j’ai résolu d’aimer, je surmonte cette impression désagréable, comme je surmonte toute autre antipathie. »

« … Quand le monde se trouve sur mon chemin (et il s’y trouve toujours), je le consomme pour apaiser la faim de mon égoïsme : tu n’es pour moi qu’une nourriture ; de même, toi aussi, tu me consommes et tu me fais servir à ton usage. Il n’y a entre nous qu’un rapport, celui de l’utilité, du profit, de l’intérêt. Nous ne devons rien à l’autre, car ce que je puis paraître te devoir, c’est tout au plus à moi que je le dois. Si pour te faire sourire, je t’aborde avec une mine joyeuse, c’est que j’ai intérêt à ton sourire et que mon visage est au service de mon désir. A mille autres personnes que je ne désire pas faire sourire, je ne sourirai pas. »

Je ne connais donc aucun « commandement d’aimer » » Comme tous mes autres sentiments, l’amour est ma propriété. Je donne mon amour, je l’accorde, je le prodigue parce que cela me rend heureux. Si vous croyez y avoir droit, méritez-le. Je ne laisse pas prescrire de mesure à mes sensations ni imposer de but à mes sentiments. Il n’est entre Moi et le monde qu’un rapport : celui de l’utilité.

« … Si j’ai dit d’abord : j’aime le monde, je puis tout aussi bien ajouter à présent : Je ne l’aime pas; car je l’anéantis comme je m’anéantis ; j’en use et je l’use. Je ne m’astreins pas à n’éprouver pour les hommes qu’un seul et invariable sentiment, je donne libre cours à tous ceux dont je suis capable. Pourquoi ne le déclarerai-je pas crûment ? » … Oui, j’utilise le monde et les hommes (1) Je puis ainsi rester ouvert à toute espèce d’impressions, sans qu’aucune d’elle m’arrache à moi-même.

Je ne trahirai pas la confiance que j’ai librement permis qu’on ait en moi; qu’un homme qui poursuit mon ami me demande dans quelle direction il s’est enfui, je le mettrai certainement sur une fausse piste. Une parole d’honneur ou un serment ne m’engagent donc qu’envers celui à qui moi-même je donne le droit de les recevoir; contraint à jure de dire la vérité, je ne donnerai qu’une parole contrainte, c’est-à-dire hostile, la parole d’un ennemi… Tu as voulu me lier ? Apprends donc que je puis rompre tes liens.

« Notre désir de délivrer le monde des liens qui entravent sa liberté n’a pas sa source dans notre amour pour lui, mais dans notre amour pour nous; n’étant ni par profession ni par amour les libérateurs du monde, nous voulons simplement en enlever la possession à d’autres et le faire nôtre : il ne faut pas qu’il reste asservi à Dieu (l’Église) et à la loi (l’Etat), mais qu’il devienne notre propriété. Quand le monde est à nous, il n’exerce plus sa puissance contre nous, mais pour nous. Mon égoïsme a intérêt à affranchir le monde, afin qu’il devienne ma propriété. »

L’état primitif de l’homme n’est pas l’isolement, mais bien la société… La société est notre état de nature… Mais l’union ou l’association sont la dissolution de la société. Il est vrai qu’une association peut dégénérer en société, comme une pensée peut dégénérer en idée fixe; cela à lieu quand dans la pensée s’éteint l’énergie pensante, le penser lui-même, ce perpétuel désaveu de toutes les pensées qui prennent trop de consistance… Qu’une société, l’Etat par exemple, restreigne ma liberté, cela ne me touche guère… Mon individualité au contraire, je n’entends pas la laisser entamer… Il importe assez peu que je me prive moi-même (par exemple par un contrat) de telle ou telle liberté, car il y a loin d’une société qui ne restreint que ma liberté à une société qui restreint mon individualité. La première est union, accord, association; la seconde est tyrannie et asservissement. D’ailleurs on ne peut éviter une certaine limitation de la liberté, car il est impossible de s’affranchir de tout.

Pour en revenir à l’association, il est évident que les restrictions à la liberté et les obstacles à la volonté n’y manqueront pas; car son but n’est pas spécialement la liberté, qu’elle sacrifie à l’individualité, mais cette individualité elle-même. Elle est aux antipodes de l’Etat, qui est l’ennemi, le meurtrier de l’individu, alors qu’elle — l’association — elle en est la fille et l’auxiliaire. Contrairement à l’Etat qui s’impose à moi, l’association est mon œuvre, ma créature, est née de moi, elle n’est pas une puissance spirituelle supérieure à mon esprit… D’ailleurs, pas plus que je ne veux être l’esclave de mes maximes (j’entends qu’elles restent incessamment exposées à la critique), je n’entends « vendre mon âme » à l’association. Si je m’associe avec mon prochain, c’est pour que cet accord augmente ma force, pour que nos puissances réunies produisent plus que l’une d’elles prise isolément. Mais je ne vois dans cette réunion rien d’autre qu’une augmentation de ma force et je ne la maintiens que tant qu’elle est ma force multipliée.

Ce n’est que dans l’association que votre unicité peut s’affirmer, parce que l’association ne vous possède pas, mais que c’est vous qui la possédez. Et voici la différence entre l’association et la société : dans l’association tu apportes toute ta puissance, tout ce que tu as, tout ce que tu es, tu t’y fais valoir, dans la société, par contre, toi, ton être, ton avoir, ton activité êtes utilisés. Dans l’association, tu vis en égoïste; dans la société, tu vis en homme, excédé de devoirs sociaux et tu ne peux la quitter, tandis que tu peux quitter l’association si elle a cessé de présenter des avantages pour toi. La société te considère comme son serviteur, elle te réclame comme son bien, elle peut exister sans toi, elle est sacrée, elle se sert de toi. L’association, au contraire, est ton outil, ton arme, elle n’existe que pour toi et par toi, elle aiguise et amplifie ta force naturelle, tu te sers d’elle, elle la ta propriété.

Si je m’associe, c’est dans mon intérêt, par pur égoïsme. D’ailleurs en fait de « sacrifice » je ne renonce que ce qui échappe à mon pouvoir, autrement dit, je ne renonce à rien du tout.

Pour moi, j’aime mieux avoir recours à l’égoïsme des hommes qu’à leurs « services d’amour », à leur miséricorde, à leur charité, etc. L’égoïsme exige la reciprocité (donnant, donnant), il ne fait rien pour rien et s’il offre ses services, c’est pour qu’on les achète, c’est-à-dire qu’on le considère comme un propriétaire.

Au fronton de notre époque, on lit une maxime : « Fais-toi valoir ».

Dresse-toi contre les institutions qui mettent en danger ta propriété d’Unique — non pas en faisant la révolution, mais l’insurrection.

Révolution et insurrection ne sont pas synonymes. La première consiste en un bouleversement de l’ordre établi, du statut de l’Etat ou de la société, elle n’a donc qu’une porté politique ou sociale. La seconde… n’est pas une levée de boucliers, mais l’acte d’individus qui s’élèvent, qui se redressent, sans s’inquiéter des institutions qui vont craquer sous leurs efforts ni de celles qui pourront en résulter. La révolution avait en vue un régime nouveau, l’insurrection nous mène à ne plus nous laisser régir, mais à nous régir nous-mêmes et elle ne fonde pas de brillantes espérances sur les « institutions à venir »… Elle est mon effort pour me dégager du présent qui m’opprime; et dès que je l’ai abandonné, ce présent est mort et tombe en décomposition… En somme, mon but n’est pas de renverser ce qui est, mais de m’élever au-dessus de lui, mes intentions et mes actes n’ont rien de politique ni de social; n’ayant d’autres objets que moi et mon individualité, ils sont égoïstes… La révolution ordonne d’instituer, d’instaurer; l’insurrection veut qu’on se soulève ou qu’on s’élève.

Je n’ai pas de devoirs envers les autres, pas plus que je n’en ai envers moi (par exemple le devoir de la conservation opposé au suicide) Je ne m’humilie plus devant aucune puissance… Toutes les puissances qui furent mes maîtresses, le les rabaisse au rôle de mes servantes. Les idoles n’existent que par Moi; il suffit que je ne les crée plus pour qu’elles ne soient plus; il n’y a de « puissances supérieures » que parce que je les élève et me mets au-dessous d’elles.

Pour les moralistes et les humanitaires, le monde demeure un « pieu désir » (pium desiderium), c’est-à-dire un au-delà, l’inaccessible. Mes relations avec le monde consistent en ce que je jouis de lui et l’emploie à ma jouissance. Relations équivaut à jouissance du monde et cela rentre dans ma jouissance de Moi.

« La question, désormais, n’est plus de savoir comment conquérir la vie, mais comment la dépenser et en jouir; il ne s’agit plus de faire fleurir en moi le vrai moi, mais de faire ma vendange et de consommer ma vie. »

Le monde n’a, jusqu’à présent, aspiré qu’à conquérir la vie. Nous cherchons, nous, la jouissance de la vie. Quel abîme entre ces deux conceptions ! D’après la première, je me cherche; d’après l’autre, je me possède et je jouis de moi d’après mon bon plaisir. Je ne tremble pas pour ma vie, je la prodigue.

« Pour triompher de l’aspiration à la vie, la jouissance de la vie doit la vaincre sous la double forme (montrée par Schiller dans sa poésie : L’Idéal et la Vie), écraser aussi bien la tendresse spirituelle que la détresse temporelle, exterminer à la fois la soif de l’idéal et la faim du pain quotidien. Celui qui doit user sa vie à la conserver ne peut en jouir, et celui qui la cherche ne l’a pas et ne peut plus en jouir : tous deux sont pauvres.

Pendant des siècles, on a soupiré vers l’avenir et vécu dans l’espérance — devant nous s’ouvre l’époque de la jouissance. A la barbarie des premiers sacrifices humains a succédé le sacrifice de la vie individuelle sur l’autel du devoir ou d’un catéchisme. Ayant un créancier auquel nous devons notre vie, nous n’avons aucun droit de la dépenser pour nous, le suicide même devient une action immorale. L’humanité est le credo des libéraux.

Un homme n’est « appelé » à rien, il n’a pas plus de « devoir » ou de « vocation » que n’en ont une plante ou un animal, mais s’il n’a pas de vocation ou de mission à remplir, il a des forces et ces forces se déploient, se manifestent où elles sont parce que, pour elles, être c’est se manifester et qu’elles ne peuvent pas plus rester inactives que ne le peut la vie qui, si elle « s’arrêtait » ne serait plus la vie.

Employer ses forces n’est pas la vocation et le devoir de l’homme, mais son fait, perpétuellement réel et actuel.

Les hommes sont comme ils doivent être et comme ils peuvent être. On n’est pas capable d’être ce qu’on n’est pas, on n’est pas capable de faire ce qu’on ne fait pas. Possibilité et réalité sont inséparables. Les gens intelligents prennent les hommes « comme ils sont » et non « comme ils devraient être ».

Aussi longtemps que durera l’époque des prêtres et des pédagogues, le penser dressera sa domination contre l’égoïsme. L’histoire n’a été, jusqu’ici, que l’histoire de l’homme spirituel. La suite des siècles lui a donné la culture et j’entends profiter de ses expériences. J’accepte avec reconnaissance tout ce que les siècles de culture m’ont acquis : je ne veux rien rejeter ou abandonner. Mais je veux encore davantage.

Ce qu’un homme est, les choses le sont à ses yeux. De là cette considération que tout jugement que je porte sur un objet est l’œuvre, la création de ma volonté; je suis par là de nouveau averti de ne pas me perdre dans la créature qu’est mon jugement mais de rester le créateur qui juge et toujours crée à nouveau.

La pensée libre n’est pas ma pensée. « Radicalement différente de la pensée libre et la pensée qui m’est propre, ma pensée, qui ne me conduit pas mais que je conduis, que je tiens en laisse et que je lance ou retiens à mon gré. Cette pensée, ma propriété, diffère autant de la pensée libre que la sensualité que j’ai en mon pouvoir et que je satisfait s’il me plaît et comme il me plaît, diffère de la sensualité libre, débridée, à laquelle je succombe. »

Que pourrait donc être pour moi la liberté de pensée ? — Un mot vide de sens, — Les pensées, les vôtres et les miennes, sont ma propriété, et j’en use selon mon plaisir.

La langue ou « le mot » exerce sur nous la plus affreuse tyrannie parce qu’elle conduit contre nous toute une armée d’idées fixes. Le langage, comme la pensée, doit être ta propriété.

Que sont les vérités ? — Pour le croyant, une chose accomplie, un fait; pour le libre-penseur, une chose qui doit encore être décidée. « Les vérités sont des phrases, des expressions, des mots (logos); reliés les uns aux autres, enfilés bout à bout et rangés en lignes, ces mots forment la logique, la science, la philosophie. »

« Le penser ne peut pas plus cesser que le sentir, mais la puissance des pensées et des idées, la domination des théories et des principes, l’empire de l’Esprit, en un mot la Hiérarchie durera aussi longtemps que les prêtres auront la parole — les prêtres, c’est-à-dire les théologiens, les philosophes, les hommes d’Etat, les philistins, les libéraux, les maîtres d’école, les domestiques, les parents, les enfants, les époux, etc… La Hiérarchie durera tant qu’on croira à des principes, tant qu’on y pensera ou même qu’on les critiquera; car la critique même la plus corrosive, celle qui ruine tous les principes admis, le fait en définitive encore au nom d’un principe. »

Le secret de la critique est « une vérité » : tel est l’arcane de sa force.

Pour toute critique libre, le critérium était une pensée; pour la critique propre, égoïste, le critérium c’est moi… Est vrai ce qui est mien; est faux ce dont je suis la propriété : vraie, par exemple, est l’association « volontaire » (2) — faux sont l’Etat et la société… Aucune pensée n’est sacrée, aucun sentiment n’est sacrée. Pensées, sentiments, croyances sont révocables et son ma propriété précaire que Moi-même je détruis comme c’est Moi qui a crée.

« Tant qu’il reste une seule vérité à laquelle l’homme doit vouer sa vie et ses forces parce qu’il est homme, il est asservi à une règle, à une domination, à une loi, etc. : il reste serf. L’Homme, l’Humanité, la Liberté sont des vérités de ce genre.«

Rien, aucun « intérêt suprême de l’humanité », aucune « cause sacrée » ne vaut que tu la serves et que tu t’en occupes pour l’amour d’elle ; ne lui cherche aucune autre valeur que dans ce qu’elle vaut pour toi.

Ce n’est pas l’Homme qui est la mesure de tout : je suis cette mesure… Quand je critique, je n’ai pas seulement en vue mon but, je me procure en outre un plaisir, je m’amuse selon mon goût : suivant que cela me convient, je mâche la chose ou je me borne à en respirer le parfum.

« Par votre activité, vous créez d’innombrables œuvres : vous avez changé la figure de la Terre et édifié partout des monuments humains : de même, grâce à votre pensée, vous pouvez découvrir d’innombrables vérités, et nous nous en réjouirons de tout cœur. Mais je ne consentirai jamais à me faire l’esclave de vos machines nouvelles : je n’aiderai à les mettre en marche que pour mon usage; vos vérités non plus, je ne veux que les employer, sans me laisser employer par elles ou pour elles. »

Que m’importe que ce que je pense et ce que je fais soit chrétien ? Que ce soit humain ou inhumain, libéral ou illibéral, du moment que cela mène au but que je poursuis, du moment que cela me satisfait, c’est bien. Accablez-le de tous les prédicats qu’il vous plaira, je m’en moque.

« De même que le monde, en devenant ma propriété, est devenu un matériel dont je fais ce que je veux, l’esprit doit, en devenant ma propriété, redescendre à létal de matériel devant lequel je ne ressens plus la terreur du sacré. Désormais, je ne frissonnerai plus d’horreur à aucune pensée, quelque téméraire ou « diabolique » qu’elle paraisse, car, pour peu qu’elle me devienne trop importune et désagréable, sa fin est en mon pouvoir; et désormais je ne m’arrêterai plus en tremblant devant une action parce que l’esprit d’impiété, d’immoralité ou d’injustice y habite, pas plus que saint Boniface ne s’abstint par scrupule religieux d’abattre les chênes sacrés des païens. Comme les choses du monde sont devenues vaines, vaines doivent devenir les pensées de l’esprit. »

A la sentence chrétienne « nous sommes tous des pécheurs », j’oppose celle-ci : nous sommes tous parfaits ! Car nous sommes à chaque instant tout ce que nous pouvons être et rien ne nous oblige jamais à être davantage.

Telles sont mes relations avec le monde.

Les dernières pages sont consacrées à définir « l’Unique » et les fondations sur lesquelles il repose.

« Si je ne sers plus aucune idée, aucun être supérieur », il va de soi que je ne servirai plus non plus aucun homme — sauf et dans tous les cas — Moi. Et ce n’est pas seulement par l’être ou par l’action, mais encore par la conscience que je suis l’Unique.

« Il te revient plus que le divin, l’humain, etc.; il te revient ce qui est tien.

« Regarde-toi comme plus puissant que tout ce pourquoi on te fait passer, et tu seras plus puissant; regarde-toi comme plus et tu seras plus.

« Tu n’es pas simplement voué à tout le divin et autorisé à tout l’humain, mais tu es possesseur du tien, c’est-à-dire de tout ce que tu as la force de t’approprier. »

… « Moi, je ne suis pas « un moi » auprès d’autres « moi » : je suis le seul Moi, je suis Unique. Et mes besoins, mes actions, tout en moi est unique. C’est par le seul fait que je suis ce Moi unique que je fais de tout ma propriété, rien qu’en me mettant en œuvre et en me développant. Ce n’est pas comme Homme que je me développe, et je ne développe pas l’Homme : c’est Moi qui Me développe.

« Tel est le sens de l’Unique. »

« Que l’individu est pour soi une histoire du monde, et que le reste de l’histoire n’est que sa propriété, cela dépasse la vue du Chrétien. Pour ce dernier, l’histoire est supérieure, parce qu’elle est l’histoire du Christ ou de « l’Homme »; pour l’égoïste, seule son histoire a une valeur, parce qu’il ne veut développer que lui et non le plan de Dieu, les dessins de la providence, la liberté, etc… Il ne se regarde pas comme un instrument de l’Idée ou un vaisseau de Dieu. Il ne se reconnaît aucune vocation, il ne s’imagine pas n’avoir d’autre raison d’être que de contribuer au développement de l’humanité et ne croit pas devoir y apporter son obole : il vit sa vie sans se soucier que l’humanité en tire perte ou profit. Eh quoi ! Suis-je au monde pour y réaliser des idées ? Pour apporter par mon civisme ma pierre à la réalisation de l’idée d’Etat ou pour, par le mariage, donner une existence comme époux et père à l’idée de Famille ? Que me veut cette vocation ? Je ne vis pas plus d’après une vocation que la fleur ne s’épanouit et n’exhale son parfum par devoir. »

« On dit de Dieu : « Les noms ne te nomment pas » Cela est également juste de Moi; aucun concept ne m’exprime, rien de ce qu’on donne comme mon essence ne m’épuise, ce ne sont que des noms. On dit encore de Dieu qu’il est parfait et n’a nulle vocation de tendre vers une perfection. Et Moi ?

« Je suis le propriétaire de ma puissance, et je le suis quand je me sais Unique. Dans l’Unique, le possesseur retourne au Rien créateur dont il est sorti. Tout Être supérieur à Moi, que ce soit Dieu ou que e soit l’Homme, faiblit devant le sentiment de mon unicité et pâlit au soleil de cette conscience.

« Si je base ma cause sur Moi, l’Unique, elle repose sur son créateur éphémère et périssable qui se dévore lui-même, et je puis dire :

« Je n’ai basé ma cause sur Rien. »

Ainsi l’ouvrage s’achève comme il avait commencé.

MAX STIRNER

tel que l’apercevait notre comrade Albin

(1) Ja, Ich benutze die Welt und die Menschen.

(2) Verein que Reclaire traduit par « association » exprime toujours l’idée d’ « union », de coopération volontaire — Dans sa polémique avec son critique Moses Hess, Stirner  donne quelques exemples d’ « unions » déjà existantes : « Peut-être qu’en ce moment même se réunissent des enfants devant sa fenêtre pour jouer en bons camarades. Qu’il les regarde et il verra des associations d’égoïstes assez gaies. Peut-être que M. Hess possède un ami, une amante; dans ce cas il saura de quelle manière un cœur s’attache à un autre, de quelle façon deux individus égoïstes s’associent pour jouir l’un de l’autre et comment il se fait que chacun y trouve son compte. Peut-être rencontrera-t-il dans la rue quelques amis qui l’inviteront à prendre un verre de vin avec eux — Est-ce qu’il les suit pour leur faire charité ? Ou bien est-ce qu’il se réunit avec ses amis parce qu’il s’en promet une jouissance ? Est-ce que ses convives auront l’obligeance de lui faire de beaux remerciements pour son sacrifice ? Ou bien sont-ils conscients d’avoir pour une heure formé une union d’égoïstes ? » (Wigands Vierteljahrschrift, III, 193-194.)

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