Mikhail Bakunin, “Le Gouvernementalisme et l’Anarchie” (1878)

The texts presented here are two different French translations of portions of Bakunin’s 1873 work, Государственность и анархия or Statism and Anarchy. Between March 10 and October 21, 1878, a partial translation appeared in L’Avant-garde (Chaux-de Fonds, Switzerland) under the title “Le Gouvernementalisme et l’Anarchie.” The parallel text includes the corresponding section from the Archives Bakounine edition. The differences in the translations raise a number of interesting questions, particularly regarding the notion of statism (étatisme), which was a relatively new concept in 1878 and may have appeared only once or twice in Bakunin’s French writings. It also seems useful to document the form in which readers of French would have known the work in the 1870s. 

Le Gouvernementalisme et l’Anarchie.

Toute exploitation du travail du peuple, pour tant qu’elle soit dorée par n’importe quelles formes politiques de la prétendue souveraineté populaire et de la soi-disant liberté populaire est amère pour le peuple. Par conséquent, aucun peuple, pour si docile qu’il soit de sa nature, et pour tant que la soumission aux autorités soit entrée dans ses mœurs, ne se soumettra volontairement à cette exploitation; pour l’y forcer une contrainte perpétuelle sera nécessaire ainsi que l’emploi continuel de la violence. De là, la nécessité d’une surveillance de la police et de l’organisation d’une force militaire.

Le gouvernement moderne, par son essence et par son but, est nécessairement un gouvernement militaire et un gouvernement militaire devient fatalement un gouvernement conquérant ; s’il ne fait pas de conquêtes, il sera lui même conquis, par cette simple raison que où se trouve la force se trouve aussi de toute nécessité le déploiement et l’usage de cette force. Le gouvernement moderne doit donc par la force des choses être un gouvernement énorme et puissant ; c’est l’indispensable condition de sa conservation.

De même que la production capitaliste et les hautes spéculations de la banque engloutissent enfin peu à peu cette même production, (car par crainte de la banqueroute elles élargissent toujours le cercle de leur action au détriment des petites spéculations et des petites productions qu’elles absorbent,) et tendent à devenir l’unique production universelle, de même le gouvernement moderne — nécessairement moderne — porte dans son sein la tendance inévitable à devenir un gouvernement universel, Et, il est évident, que cet irréalisable gouvernement universel devrait en tous cas être unique, car deux pareils gouvernements ne sauraient exister côte à côte.

La prépondérance est seulement le dévoilement discret er possible de cette tendance irréalisable inhérente à tout gouvernement; et la première condition de cette prépondérance est, tout au moins, la faiblesse et la soumission de tous les gouvernements environnants. Ainsi tant que la France à eu la prépondérance, celle-ci a eu pour condition l’inanité gouvernementale de l’Espagne, de l’Italie, de l’Allemagne, et jusqu’à ce jour les hommes d’Etat français — sans doute Thiers le premier de tous — ne peuvent pardonner à Napoléon III d’avoir permis à l’Italie et à l’Allemagne de resserrer leurs membres épars et de s’unifier.

Maintenant la France a cédé la place, et cette place est prise par le gouvernement Allemand qui est à nos yeux actuellement l’unique et véritable gouvernement dans toute l’Europe.

Sans conteste, le peuple français jouera encore un rôle sublime dans l’histoire, mais son rôle gouvernemental est fini. Qui connait un peu la France dira comme nous que s’il était possible qu’elle restât longtemps une puissance de premier ordre elle ne consentirait jamais à rester un gouvernement secondaire ou même égal en forces aux autres gouvernements. En tant que gouvernement, et tant qu’elle sera conduite par les hommes d’Etat — serait-ce pur Thiers, Gambetta, où même les princes d’Orléans — la France ne prendra jamais son parti de son abaissement; elle se préparer pour une nouvelle guerre et cherchera à se venger et à rétablir sa prépondérance perdue.

Peut-elle l’atteindre! absolument non. Et pour bien des raisons! citons les deux principales. Les derniers évènements ont démontré, que le patriotisme, cette vertu gouvernementale suprême, celte âme de la force gouvernementale, n’existe plus en France. Dans les classes supérieures elle se manifeste encore sous la forme de la vanité nationale; mais cette vanité est déjà si faible, si rongée dans sa racine, par cette nécessité et cette coutume bourgeoises de sacrifier aux intérêts réels tous les intérêts idéaux que même dans la dernière guerre cette vanité n’a pu comme autrefois transformer les boutiquiers, les hommes de loi, les spéculateurs de la bourse, les officiers, les généraux, les bureaucrates, les capitalistes, les propriétaires, les gentilshommes élèves pur les Jésuites, — ne fut-ce que quelque temps, — ex patriotes et en héros d’abnégation. Tous ont manqué de cœur, tous ont trahi, tous se sont rués au salut de leur richesse, tous ont profité du malheur de la France pour intriguer contre cette même France. Ils se sont tous efforcés, avec une remarquable effronterie, de se devancer l’un l’autre dans la grâce du vainqueur arrogant et implacable devenu l’arbitre du destin de la France. Unanimement ils ont prêché la soumission et l’humilité, et ils ont imploré la paix… Maintenant ! tous ces blagueurs dépravés sont redevenus patriotes et ils s’en flattent! mais les cris aussi révoltants que ridicules de ces héros à bon marché ne sauraient effacer les témoignages trop évidents des bassesses commises hier.

Mais ce qui est plus important, c’est que les habitants des campagnes de la France n’ont témoigné non plus d’aucun grain de patriotisme. Oui, contrairement à toute attente, le paysan français depuis qu’il est devenu propriétaire a cessé d’être patriote. Aux temps de Jeanne d’Are, lui seul a soutenu la France sur ses épaules. En 1792, et plus tard, il l’a protégée contre la coalition Européenne. Mais alors c’était bien autre chose : grâce à la vente à prix bas des terres de la Noblesse et de celles de l’Eglise, il devenait propriétaire de ce sol qu’il cultivait autrefois comme serf, et il avait tous les motifs de craindre qu’en cas de défaite, la noblesse émigrée qui venait derrière l’armée allemande ne lui enlevât la propriété qu’il venait d’acquérir. Tout récemment il n’avait pas cette crainte et il a assisté tout indifférent à la défaite de sa chère patrie. Excepté dans l’Alsace et la Lorraine où (chose étrange et qui est presque une dérision contre les Allemands qui s’obstinent à voir dans ces provinces des provinces allemandes) on manifesta un incontestable sentiment de patriotisme, dans toute la France du Centre, les paysans chassaient les volontaires français et étrangers qui s’armaient pour la défense de la France, en leur refusant tout, en les livrant souvent aux Prussiens, et en accueillant les Allemands d’une manière tout hospitalière.

On peut dire en toute justice que seul le prolétariat des villes avait conservé quelque patriotisme.

A Paris ainsi que dans les autres villes de France, le prolétariat seul voulait et exigeait l’armement général et la guerre à outrance. Et chose étrange! par cela, il déchaina contre lui toute la haine des classes possédantes ; comme si ces classes se sentaient blessées de voir que les frères cadets (expression de M. Gambetta) montraient plus de valeur et de patriotique dévouement que les frères aînés.

La guerre commença juste six ans après la fondation de l’Association Internationale des Travailleurs, et à peine quatre ans après son premier congrès de Genève. Dans ce court laps de temps, la propagande internationale éveilla, non seulement dans le prolétariat français, mais aussi au sein du prolétariat des autres contrées, (surtout chez celui de race latine) tout un monde nouveau d’idées, de manières de voir, de sentiments, extrêmement larges, et excita une passion internationale générale qui engloutit presque tous les préjugés et toutes les étroitesses des passions patriotique et de clocher.

Cette idée nouvelle se manifesta déjà solennellement en 1868 dans un meeting populaire. Et pourriez-vous dire dans quel pays? en Autriche, à Vienne! C’était une réponse faite à la masse de propositions patriotiques et politiques faites aux ouvriers Viennois par l’ensemblée de MM. les bourgeois-démocrates du midi de l’Allemagne et de l’Autriche: ces MM. demandaient l’acceptation et la solennelle proclamation de cette idée: l’unité et l’indivisibilité de la patrie pangermanique. À leur grande terreur, ils reçurent cette réponse : « Que nous parlez-vous de la patrie allemande ? Nous sommes des ouvriers exploités, toujours trahis et opprimés par vous: tous les ouvriers à n’importe quel pays qu’ils appartiennent, prolétaires exploités et opprimés du monde entier, sont nos frères: tous les bourgeois, oppresseurs, gouverneurs, exploiteurs et tuteurs, sont nos ennemis. Le camp ouvrier international, voilà notre patrie, le monde international des exploiteurs, voilà pour nous le pays étranger et l’ennemi. »

Comme preuve de la sincérité de leurs paroles, les ouvriers autrichiens envoyèrent immédiatement un télégramme de félicitations « aux frères parisiens, ces pionniers de l’émancipation du prolétariat du monde entier, »

Une semblable réponse qui passe par dessus toutes les discussions politiques, surgit des profondeurs de l’instinct populaire, fit grand bruit en Allemagne. Elle effraya tous les bourgeois-démocrates sans en excepter même le Vétéran et le meneur de ce parti, le vieux docteur Joh. Jacobi; et non seulement elle blessa leurs sentiments patriotiques, mais elle blessa aussi la foi gouvernementale de l’école de Lassalle et de celle de Marx. C’est sans doute sur le conseil de ce dernier que Liebknecht, considéré aujourd’hui comme un des chefs du parti « démocrate-socialiste d’allemagne, mais qui alors était membre du parti bourgeois-démocrate (feu parti populaire), — se rendit de Leipzig à Vienne pour entamer des pourparlers avec les ouvriers Viennois dont le « manque de tactique politique » avait donné lieu à un scandale semblable. Et il faut rendre cette justice à Liebknecht qu’il le fit avec tant de succès quelques mois après — justement en Aout 1868 — au Congrès des ouvriers allemands tenu à Nurenberg, tous les représentants du prolétariat autrichien signèrent sans aucune protestation un programme étroitement patriotique pour le parti démocrate-socialiste.

Mais ceci n’aboutit qu’à faire ressortir la divergence profonde qui existe entre la tendance politique des chefs, plus ou moins instruits et bourgeois, de ce parti et l’instinct révolutionnaire et propre du prolétariat allemand ou du moins autrichien. Il est vrai qu’en Allemagne et en Autriche, cet instinct populaire, constamment étouffé et détourné de sa voie par la propagande d’un parti plutôt politique que socialiste-révolutionnaire, a fait très-peu de progrès depuis 1868 et n’a pu bien pénétrer dans la conscience populaire; mais, par contre dans les pays de race latine, Belgique, Espagne, Italie, et surtout en France, cet instinct dégagé de cette corruption systématique s’est développé largement, en pleine liberté, et s’est transformé en conscience révolutionnaire du prolétariat des villes et des fabriques. [1]

Comme nous l’avons déjà fait observer plus haut, cette conscience du caractère universel de la révolution sociale, et de la solidarité du prolétariat de tous les pays, qui existe si peu chez les ouvriers anglais, avait pénétré depuis longtemps au sein du prolétariat français.

Déjà en 1790, il savait qu’en luttant pour la liberté et légalité il délivrait l’humanité toute entière.

Ces paroles sublimes: «liberté, égalité, fraternité, pour l’humanité toute entière, » employées aujourd’hui comme de simples phrases. étaient alors profondément ressenties, et on les trouve dans toutes les chansons révolutionnaires du temps. Elle constitué la base de la nouvelle foi socialiste, et de la passion socialiste-revolutionnaire des ouvriers français, elles sont devenues pour ainsi dire partie intégrante de leur nature, et elles ont fixé, sans qu’ils en aient conscience et volonté, là direction de leurs idées, de leurs tendances et de leurs entreprises. Chaque ouvrier français, quand il fait la révolution est convaincu qu’il ne la fait pas seulement pour soi, mais pour le monde entier, et plus peut-être encore pour le monde entier que pour soi. En vain, les positivistes politiques et les républicains radicaux nuance Gambetta ont cherché et cherchent à arracher le prolétariat français à cette tendance cosmopolite: en vain ils veulent le convaincre qu’il doit penser à régler ses propres affaires nationales qui sont liées à l’idée patriotique de la puissance, de la gloire et de la prépondérance politique du gouvernement français, à assurer dans ce gouvernement sa propre liberté et son propre bien-être avant de rêver l’émancipation de toute l’humanité ; leurs efforts — en apparence très-sages — ont été inutiles, car on ne peut changer sa nature, et ce rêve est devenu la nature du prolétariat français, nature qui a chassé de son imagination et de son cœur les derniers vestiges du patriotisme gouvernemental.

Cependant les classes possédantes avaient un peu raison. Ce qui poussait les ouvriers des villes n’était pas le patriotisme pur, dans le sens ancien et intrinsèque du mot. Le patriotisme réel est un sentiment sans doute très-respectable, mais en même temps trop étroit, exclusif, anti-humain, parfois même brutal. Celui-là seul est un patriote logique, qui non seulement aime passionnément sa patrie et tout ce qui la touche, mais qui de plus hait aussi passionnément tout ce qui ÿ est étranger comme font par exemple nos slavophiles. [2] Le prolétariat Français n’avait pas conservé même les traces de cette haine, Dans les dix dernières années au contraire, — on peut même dire depuis 1818 et même avant, — sous l’influence de la propagande socialiste, il s’était développé en lui un sentiment fraternel pour les prolétaires de tous les pays, en même temps qu’un sentiment égal d’indifférence vis-à-vis de la soi-disant grandeur et gloire de la France. Les ouvriers français étaient opposés à la guerre entreprise par le dernier Napoléon, et à la veille de cette guerre ils déclarèrent hautement, dans un manifeste signé par les membres de l’Internationale parisienne, leurs sentiments sincèrement fraternels pour les ouvriers d’Allemagne. Quand les armées allemandes entrèrent en France ils s’armèrent, non pas contre le peuple allemand, mais contre le despotisme militaire allemand.

Les événements de 1870-71 l’ont parfaitement démontré. Oui, dans toutes les villes de France, le prolétariat réclamait la levée en masse pour marcher contre les allemands et il n’est pas douteux qu’il aurait réussi à mettre ce projet à exécution s’il n’avait pas été paralysé, d’un côté par la peur lâche et la trahison générale d’une bourgeoisie qui préférait mille fois se soumettre aux prussiens que de laisser des armes dans les mains des ouvriers, et d’un autre côté par la réaction systématique du « Gouvernement de la défense nationale » à Paris et en province, et par l’opposition anti-populaire du patriote dictateur, M. Gambetta.

Mais en s’armant, dans les limites possibles dans ces conditions, contre les conquérants allemands, les ouvriers français étaient parfaitement convaincus qu’ils allaient combattre autant pour la liberté et les droits allemands que pour leur liberté et leurs droits propres. Ils se souciaient fort peu de la grandeur et de l’honneur du gouvernement français, mais beaucoup de la victoire du prolétariat contre cette force militaire détestable qui, dans les mains de la bourgeoisie est une arme d’asservissement. Ils haïssaient les troupes allemandes, mais comme troupes et non pas parce que allemandes. Les armées dont M. Thiers s’est servi contre la Commune de Paris étaient des armées françaises, et ces armées ont commis en quelques jours plus de crimes et de forfaits que les troupes allemandes pendant toute la durée de la guerre. Aujourd’hui toute armée qu’elle soi nationale ou étrangère est hostile au prolétariat, et les ouvriers français le savent; aussi leur prise d’armes n’était pas une prise d’armes patriotique.

Le soulèvement de la Commune de Paris fait par les ouvriers parisiens, en présence des armées allemandes, contre l’assemblée populaire de Versailles et le sauveur de la patrie, M. Thiers, démontre et explique cette unique passion qui met encore aujourd’hui en mouvement le prolétariat français qui n’a maintenant d’autre tâche, d’autre but, d’autre guerre, que la tâche, le but, et la guerre des révolutionnaires socialistes.

D’autre part, cela explique ce délire furibond qui s’empara du cœur des gouverneurs et des députés versaillais, ainsi que les crimes inouïs qui ont été commis sous leur direction et avec leur approbation sur les communards vaincus. En fait, au point de vue du patriotisme gouvernemental, les ouvriers parisiens ont commis un crime horrible: en présence des armées allemandes qui entouraient Paris, et qui venaient à peine de dévaster le sol de la patrie : qui avaient réduit en cendres la puissance et la grandeur nationale : qui avaient frappé droit au cœur l’honneur national ; eux, ces ouvriers parisiens agités par cette passion étrange du cosmopolitisme socialiste révolutionnaire, proclament la destruction définitive du gouvernement français, la dissolution de l’unité gouvernementale française, de cette France incompatible avec l’autonomie des communes des Francs. Les allemands avaient seulement diminué les frontières et la force de la patrie politique, eux, ils voulaient la tuer complètement, et comme s’ils voulaient dévoiler ce but perfide ils ont renversé la colonne Vendôme, ce témoin de la gloire française passée !

Au point de vue politico-patriotique, quel crime pouvait être comparé avec un pareil sacrilège ? Et rappelez-vous que le prolétariat français commit ce sacrilège, non pas fortuitement, non pas sous l’influence de quelques démagogues, non dans un de ces moments d’entrainement insensé qu’on rencontre souvent dans l’histoire des peuples, et surtout du peuple français. Cette négation par le fait, du patriotisme gouvernemental, a été l’expression non pas d’une passion passagère, mais d’une passion populaire profonde, parfaitement méditée, transformée déjà en conscience populaire, qui ouvrit tout à coup aux yeux du monde effrayé, un abime sans fond prêt à engloutir l’ordre social actuel tout entier, avec toutes ces institutions, son confortable, ses privilèges et sa civilisation toute entière.

Ici ce fait se montre avec une clarté aussi effrayante qu’incontestable, que désormais entre le prolétariat sauvage et affamé, agité parla passion socialiste révolutionnaire, tendant sans cesse à la formation d’un monde nouveau ayant pour bases la vérité humaine, la justice, la liberté, l’égalité, la fraternité, (principes tolérés dans le monde convenable comme sujet inoffensif d’exercices rhétoriques) et le monde des classes rassasiées, civilisées, privilégiées, défendant avec l’énergie du désespoir l’ordre gouvernemental, juridique, métaphysique théologique, militaire, policier, cette dernière forteresse qui protège le précieux privilège de l’exploitation économique, — qu’entre ces deux mondes, dis-je, entre le peuple travailleur et la société civilisée qui réunit en elle, comme chacun sait, toutes les qualités possibles, toutes les beautés, et toutes les vertus, qu’entre ces deux classes aucune conciliation n’est possible.

La guerre à mort! Et ce n’est pas en France seulement mais dans toute l’Europe que cette guerre se terminera par la victoire définitive de l’une des parties et la défaite complète de l’autre.

Ou ce sera le monde bourgeois civilisé qui domptera et asservira l’élément populaire révolté: alors, il forcera, avec l’aide des baïonnettes, du knout ou du bâton, bénits sans doute par un Dieu quelconque, expliqués raisonnablement par une science quelconque, les masses travailleuses à travailler comme auparavant et cela amènera le rétablissement complet du gouvernement dans sa forme la plus franche, la seule possible aujourd’hui, c’est-à-dire dans la forme militaire ou césarienne, Ou, les masses travailleuses se débarrasseront définitivement du joug insupportable qui pèsent sur elles depuis des siècles, et détruiront dans sa racine l’exploitation bourgeoise et la civilisation bourgeoise qui est fondée sur cette exploitation: alors ce sera le triomphe de la révolution sociale, la destruction de tout ce qui a nom gouvernementalisme.

Ainsi, le gouvernement d’un côté et la révolution sociale de l’autre — voici deux pôles dont l’antagonisme fait le point important de la véritable vie publique de l’Europe entière, En France, la chose est encore plus palpable que dans les autres pays.

Le monde gouvernemental, qui comprend toute la bourgeoisie, y compris nécessairement la noblesse qui est devenue bourgeoise, a trouvé son centre, sa dernière défense, et son dernier asile, à Versailles. La révolution sociale qui a essuyé une énorme dé faite à Paris, mais qui n’est ni écrasée, ni définitivement vaincue, embrasse aujourd’hui comme avant, tout le prolétariat des fabriques et des villes, et commence déjà grâce à une propagande infatigable à pénétrer parmi les habitants des campagnes (c’est au moins le cas dans le midi de la France où cette propagande est menée sur une grande échelle). Tel est cet antagonisme de deux mondes désormais irréconciliables qui est la deuxième cause en raison de laquelle il est impossible à la France de redevenir un empire de premier rang et de rattraper sa prépondérance.

Toutes les couches privilégiées de la société française voudraient naturellement rendre à leur patrie une situation brillante et majestueuse. Mais, en même temps elles sont si profondément pénétrées de la passion de cupidité, du désir de s’enrichir coûte que coûte, et d’un égoïsme anti-patriotique, que pour dire vrai, elles sont prêtes pour là réalisation de leur but patriotique à faire le sacrifice… du bien être, de la vie et de la liberté du prolétariat! Quant à leurs avantages, à leurs privilèges, elles ne renonceront à aucun, et se soumettraient plutôt à porter le joug de l’étranger que de céder leurs propriétés ou de consentir à l’égalisation des biens et des droits.

Tout ce qui se passe aujourd’hui sous nos yeux nous le confirme complètement. Lorsque le gouvernement de M. Thiers annonça officiellement à l’assemblée de Versailles la conclusion du traité définitif avec le cabinet de Berlin, traité d’après lequel les armées allemandes devaient évacuer au mois de septembre les provinces françaises qu’elles occupaient encore, les membres de la majorité versaillaise qui représentait la coalition des classes françaises privilégiées, baissèrent la tête avec tristesse. Les fonds français, ces représentants efficaces des intérêts bourgeois, tombèrent comme après une catastrophe gouvernementale… Il était donc évident que la présence exécrable, forcée, ignominieuse, de l’armée allemande triomphante était pour es patriotes privilégiés français, un représentant de la vaillance bourgeoise, de la civilisation bourgeoise, était une consolation, un appui, un salut, et que son éloignement prochain équivalait à une condamnation à mort.

Ainsi le patriotisme étrange de la bourgeoisie française cherche son salut dans l’assujettissement honteux de la patrie! A ceux qui auraient encore des doutes à ce sujet, je montrerai le premier journal conservateur qui nous tombera sous la main. On sait, jusqu’à quel point, toutes les nuances du parti réactionnaire, bonapartiste, légitimiste, orléaniste, sont effrayées et bouleversées par la nomination de M. Barodet comme député de Paris? Quel est donc ce M. Barodet? Un homme du grand nombre, un membre du parti Gambeitiste, conservateur par position, par instinct, par ses tendances, un homme proférant des phrases démocratiques et républicaines qui aujourd’hui, non seulement n’empêchent pas, mais qui de plus aident à l’accomplissement des mesures réactionnaires; un homme, en un mot, qui n’a rien de commun avec la révolution, et qui, à Lyon, en 1870-71 a été un des plus acharnés défenseurs de l’ordre bourgeois. Aujourd’hui, Barodet comme bien d’autres patriotes français, trouve très avantageux de lutter sous le Drapeau de M. Gambetta, drapeau qui, on le sait, est loi d’être révolutionnaire. Î a été élu par Paris dans le but de contrarier le président de la république, M. Thiers, et l’assemblée pseudo-populaire et monarchique qui siège à Versailles, La nomination de ce personnage insignifiant a suffi cependant pour bouleverser tout le parti conservateur! Et savez-vous quel est l’argument qu’ils mettent en avant? Les Allemands !

Ouvrez le premier journal venu, et vous verrez comme ils menacent le prolétariat français du légitime courroux du prince de Bismarck et de son empereur! — Quel patriotisme! Tout bonnement, ils appellent les Allemands à leur aide contre la révolution sociale française qui les menace, Dans leur stupide crainte ils ont pris l’innocent Barodet pour un socialiste révolutionnaire.

Cet état d’esprit de la bourgeoisie française donne peu d’espoir pour le rétablissement — par le patriotisme des classes privilégiées — de la puissance et de la prépondérance gouvernementales de la France.

Le patriotisme du prolétariat français donne lui aussi peu d’espoir. Les frontières de sa patrie se sont tellement élargies qu’elles embrassent aujourd’hui le prolétariat du monde entier; fait absolument contraire au sentiment de la bourgeoisie du monde, y compris par conséquent la française, Les déclarations de la Commune de Paris sont sur ce point décisives. Les sympathies que montrent les ouvriers français, surtout dans le midi de la France pour la révolution espagnole, cette tendance qu’ils ont nettement formulée de s’unir fraternellement au prolétariat espagnol, de former même avec lui — malgré toutes les différences gouvernementales et nationales et contre elles — une fédération populaire basée sur le travail émancipé et la propriété collective, toutes ces tendances et toutes ces sympathies montrent que, pour le prolétariat français proprement dit comme pour les classes privilégiées les temps du patriotisme gouvernemental sont passés.

Avec cette absence de patriotisme qui domine toutes les couches de la société française; avec cette guerre ouverte et désormais irréconciliable qui existe entre ces classes; comment y aurait-il moyen de rétablir un Etat puissant? Dans ces conditions-là, toute la vieille sagesse du président de la République s’évanouit. Le massacre horrible de plusieurs dizaines de milliers de communards parisiens, tués avec leurs femmes et leurs enfants, la déportation tout aussi inhumaine d’autres dizaines de mille à la Nouvelle-Calédonie, tous ces sacrifices faits par Thiers deviennent — on le reconnaitra — absolument inutiles.

En vain M. Thiers cherche à rétablir le crédit, la paix intérieure, l’ordre ancien et la force militaire de la France. L’édifice gouvernemental ébranlé tant de fois, et encore aujourd’hui ébranlé de nouveau dans sa base par l’antagonisme qui existe entre le prolétariat et là bourgeoisie, cet édifice craque, se lézarde et à tout moment menace de s’écrouler, Et comment alors un Etat aussi vieux, et atteint d’une maladie aussi incurable, pourrait-il lutter contre l’Etat allemand qui est jeune et qui, jusqu’à ce moment, est très-sain?

Je le répète, désormais le rôle de la France comme puissance prépondérante est terminé, Le temps de sa puissance politique est passé d’une façon aussi irrévocable que le temps de son classicisme littéraire, monarchique et républicain, Chez elle, toutes les anciennes bases de l’Etat sont pourries, et c’est en vain que M. Thiers s’efforce de reconstruire sur ces bases sa république conservatrice, c’est-à-dire l’ancien gouvernement monarchique sous une étiquette pseudo-républicaine et rajeunie. C’est vainement aussi que M. Gambetta, le chef du parti républicain actuel, héritier prévu de M. Thiers, promet de construire un nouveau gouvernement, un gouvernement soi-disant franchement républicain et démocratique, sur des bases pour ainsi dire nouvelles, puisque ces bases n’existent pas et ne peuvent pas exister.

Un Etat sérieux et puissant ne peut avoir aujourd’hui qu’une base solide — la centralisation militaire et bureaucratique. Entre la monarchie et la république la plus démocratique il existe une seule différence essentielle : dans la première, une bureaucratie de fonctionnaires opprime et pille le peuple au suprême profit des classes possédantes et privilégiées, ainsi qu’au profit de ses propres poches, et cela se fait au nom du monarque; en république, elle opprimera et pillera le peuple dans la même mesure et au profit des mêmes poches et des mêmes classes, mais la chose se fera au nom de la volonté populaire. En république, le soi-disant peuple, le peuple-légal, que le gouvernement est supposé représenter, opprime et opprimera le peuple vivant, le peuple réel; et le peuple ne se sentira pas mieux parce que la canne avec laquelle on le fouaille, s’appellera « canne du peuple. »

La question sociale, la passion de la révolution populaire a embrasé le prolétariat français. Il faut satisfaire cette passion, l’apaiser ou la dompter. Mais on peut la satisfaire seulement le jour de l’écroulement de toute violence gouvernementale, ce dernier rempart préposé à la défense des intérêts bourgeois. Ainsi aucun gouvernement, pour tant que ses formes soient démocratiques, même la république politique la plus rouge, populaire seulement dans le sens de ce mensonge connu sous le nom de représentation du peuple, ne peut donner au peuple ce qu’il lui faut : une libre organisation de ses intérêts faite de bas en haut, sans aucune intervention, sans aucune tutelle, sans aucune violence d’en haut: tout gouvernement, en effet, même le plus républicain, le plus démocratique, même le gouvernement pseudo-populaire imaginé par M. Marx ne présente en soi essentiellement rien autre chose qu’une gérance des masses par en haut, une gérance par une minorité intelligente (nous entendons par ce mot la minorité de ceux qui ont pu recevoir une bonne éducation), par conséquent par une minorité de privilégiés qu’on suppose plus capable de connaitre les intérêts du peuple que le peuple lui-même.

Ainsi les classes possédantes et dirigeantes ne peuvent donner satisfaction à la passion et aux exigences populaires, il leur reste donc un seul moyen, la violence gouvernementale ; en un mot le gouvernement, puisque le gouvernement, c’est la violence, la domination par la force, masquée, si possible, mais franche et sans gène dans les cas extrêmes, Or, M. Gambetta est, aussi bien que M. Thiers lui-même, représentant des intérêts bourgeois; comme lui, il veut un gouvernement fort et une domination sans réserve de la classe moyenne ; seulement, il joindrait peut-être à cette classe tous ces ouvriers devenus petits bourgeois, qui ne forment qu’une fraction insignifiante dans la masse du prolétariat français. Toute la différence entre M. Gambetta et M. Thiers consiste donc en ce que ce dernier, imbu des préjugés et des préventions de son temps, cherche l’appui et le salut seulement dans la bourgeoisie riche, et regarde avec méfiance les 10 ou 100,000 nouveaux prétendants à la gérance, qui émergent de la toute petite bourgeoisie et de cette partie de la classe ouvrière qui tend à devenir bourgeoise, tandis que M. Gambetta, repoussé par les hautes classes qui ont jusqu’aujourd’hui gouverné exclusivement en France, cherche à fonder son pouvoir politique et sa dictature démocratico-républicaine, en s’appuyant justement sur cette majorité énorme et purement bourgeoise, restée jusqu’à ce jour en dehors de tous les profits et de tous les honneurs de la gérance gouvernementale.

M. Gambetta est convaincu, et nous croyons que c’est avec raison, que dès qu’à l’aide de cette majorité, il se sera emparé du pouvoir, les plus riches classes, banquiers, grands propriétaires, commerçants, industriels, en un mot tous les spéculateurs de quelque importance, enrichis par le travail du peuple plus que les autres, s’adresseront à lui; qu’ils l’accepteront, rechercheront son alliance et son amitié, ce qu’il ne leur refusera pas. car il sait fort bien, en véritable homme d’État qu’il est, qu’aucun gouvernement et surtout aucun gouvernement fort ne saurait exister sans cette amitié et cette alliance.

On doit conclure que le gouvernement de M. Gambetta sera aussi oppresseur et aussi ruineux pour le peuple que ceux qui l’ont précédé, qui étaient plus francs, mais pas plus violents. De plus, comme ce gouvernement sera revêtu de formes plus largement démocratiques, il garantira plus fortement et plus sûrement à la minorité riche et cupide une exploitation plus large et plus tranquille du travail populaire.

En homme d’Etat d’école récente, M. Gambetta ne craint pas la mise en jeu des plus larges formes démocratiques, ni le droit du suffrage universel, Mieux que tout autre il sait combien ces formes apportent peu de garanties au peuple et, au contraire, combien plus aux personnes et aux classes qui exploitent ce peuple. Il sait que jamais le despotisme gouvernement n’aussi fort et aussi horrible que lorsqu’il s’appuie sur la prétendue représentation de la soi-disant volonté populaire.

Aussi, si le prolétariat français pouvait se laisser prendre aux promesses de cet avocat ambitieux; si M. Gambetta avait réussi à coucher ce prolétariat sur le lit de Procuste de sa république démocratique alors il aurait réussi sans nul doute, à rétablir le gouvernement français dans toute sa grandeur et sa prépondérance antérieure.

Mais le fait est, que dans cette tentative il ne peut pas réussir.

Aujourd’hui, il n’y a au monde aucune force, aucun moyen politique ou religieux quelconque, qui puisse étouffer dans le prolétariat de tous les pays et surtout dans le prolétariat français, cette tendance à l’émancipation économique et à l’égalité sociale. Que M. Gambetta fasse tout ce qui lui plait, qu’il menace des baïonnettes, qu’il flatte avec sa parole, jamais il ne pourra se rendre maitre de cette force d’Hercule qui agit aujourd’hui dans cette direction mais il ne parviendra, come la chose était dans le passé, à atteler les masses ouvrières au char brillant du gouvernement. Jamais il ne pourra combler avec les fleurs de son éloquence l’abime qui sépare irrévocablement la bourgeoisie du prolétariat, ni mettre fin à la lutte désespérée qui est engagée entre ces deux classes. Cette lutte exigera l’application à l’intérieur de toutes les ressources et de toutes les forces gouvernementales, de sorte que le gouvernement français n’aura ni les moyens, ni la force nécessaire pour conserver sa prépondérance extérieure parmi les puissances européennes. Comment ce gouvernement français pourra-t-il rivaliser avec l’empire de Bismarck!

Les patriotes gouvernementaux français ont beau se flatter et ils ont beau dire, la France, en tant que gouvernement, est condamnée à occuper une place modeste et excessivement secondaire; en outre, elle devra se soumettre à la direction suprême et la tutelle amicale de l’empire allemand de même que jusqu’en 1870, le gouvernement italien se soumettait à la politique de l’empire français.

Nous admettons que la situation est assez profitable pour les spéculateurs français, qui trouvent dans le débouché universel une consolation suffisante; mais c’est une situation peu enviable, si on se place au point de vue de l’ambition nationale dont sont si imbus les patriotes gouvernementaux français. Jusqu’en 1870, on a pu croire cette ambition assez forte pour lancer les défenseurs les plus étroits et les plus opiniâtres des privilèges bourgeois dans la révolution sociale, afin de sauver la France de cet opprobre : être vaincue et conquise par les Allemands. Mais depuis 1870, personne ne leur demande plus rien. Tout le monde sait qu’ils accepteront plutôt toutes les infamies, même la soumission au patronage allemand, plutôt que de renoncer à leur propre domination sur le prolétariat.

N’est-il pas clair que jamais l’Etat français ne se rétablira dans son ancienne puissance? Mais cela veut-il dire que le rôle universel, le rôle d’avant-garde de la France soit fini? Aucunement; cela signifie seulement que la France ayant perdu sa puissance comme gouvernement, doit chercher sa grandeur nouvelle dans la révolution sociale.

[1] Sans doute les efforts des travailleurs anglais, efforts dirigés vers leur émancipation ou l’amélioration de leur propre sort, tourneront au profit de tout humanité, mais les ouvriers anglais ne le savent pas et ne le cherchent pas, les ouvriers français au contraire le savent et le cherchent. Cela fait, d’après nous, une grande différence en faveur des ouvriers français, et c’est là ce qui donne à tous les mouvements révolutionnaires qu’ils font un caractère el une portée absolument universels.

[2] Ces slavophiles veulent proscrire de leur pays tout ce qu’il a emprunté à la civilisation occidentale et réintroduire les coutumes slaves. (Note du traducteur.)

From “Etatisme et Anarchie”

Toute exploitation du travail, quelles que soient les formes politiques de la pseudo-volonté et de la pseudo-liberté du peuple dont on la dore, est amère au peuple. Donc, aucun peuple, aussi docile soit-il par nature et aussi habitué qu’il puisse être à obéir aux autorités, ne se résignera volontiers à s’y soumettre; pour cela, une contrainte permanente est nécessaire; cela veut dire que sont nécessaires la surveillance policière et la force militaire.

L’Etat moderne, par son essence et les buts qu’il se fixe, est forcément un Etat militaire et un Etat militaire est voué non moins obligatoirement à devenir un Etat conquérant; s’il ne se livre pas lui-même à la conquête, c’est lui qui sera conquis pour la simple raison que partout où la force existe, il faut qu’elle se montre ou qu’elle agisse. De là découle une fois de plus que l’Etat moderne doit être nécessairement grand et fort; c’est la condition nécessaire de sa sauvegarde.

Et de même que l’industrie capitaliste et la spéculation bancaire – laquelle finit toujours par absorber la première, l’une et l’autre étant obligées, sous la menace de la faillite, d’élargir sans cesse leur champ d’activité au détriment de la petite spéculation et de la petite industrie condamnées à être dévorées par elles – doivent s’efforcer d’être uniques et universelles, de même l’Etat moderne, militaire par nécessité, porte en lui l’irrésistible aspiration à devenir un Etat universel; mais un Etat universel, bien entendu chimérique, ne saurait de toute façon qu’être unique: deux Etats de ce genre existant côte à côte sont une chose absolument impossible.

L’hégémonie n’est que la manifestation timide et possible de cette aspiration chimérique inhérente à tout Etat; mais l’impuissance relative ou tout au moins la sujétion de tous les Etats voisins est la condition première de l’hégémonie. Ainsi, tant que dura l’hégémonie de la France, elle eut comme condition l’impuissance nationale de l’Espagne, de l’Italie et de l’Allemagne; et aujourd’hui encore, les hommes d’Etat français – et parmi eux M. Thiers est évidemment le premier – ne peuvent pardonner à Napoléon III d’avoir permis à l’Italie et à l’Allemagne de se remembrer et de réaliser leur unité.

Aujourd’hui, la France a abandonné la place et celle-ci a été occupée par l’Etat allemand qui, selon nous, est actuellement le seul Etat digne de ce nom en Europe.

Sans aucun doute, le peuple français a encore un grand rôle à jouer dans l’histoire, mais la carrière de la France en tant qu’Etat est finie. Or, ceux qui connaissent tant soit peu le caractère des Français diront avec nous que la France ayant pu être longtemps une puissance de premier ordre, il lui sera d’autant moins possible de ne plus être qu’un Etat secondaire, voire à égalité de forces avec d’autres Etats. En tant que puissance, et aussi longtemps qu’elle sera gouvernée par des hommes d’Etat, peu importe que ce soit M. Thiers ou M. Gambetta, ou même les princes d’Orléans, elle n’acceptera pas son humiliation; elle se préparera à une nouvelle guerre et s’efforcera de prendre sa revanche et de regagner la primauté qu’elle a perdue.

Le pourra-t-elle? Certainement pas. Et cela pour plusieurs raisons; rappelons les deux principales. Les derniers événements ont prouvé que le patriotisme, cette suprême vertu étatique, cette expression de l’âme de l’Etat et de sa force, n’existe plus en France. Certes, dans les classes supérieures, il se manifeste encore sous l’aspect d’un sentiment de vanité nationale; mais cette vanité elle-même est déjà si faible, si battue en brèche par la nécessité pour la bourgeoisie et par l’habitude qu’elle a prise de sacrifier ses idéaux à ses intérêts réels, qu’au cours de la dernière guerre elle n’a pas été capable, fût-ce pour un temps, de transformer, comme elle le faisait auparavant, en héros et en patriotes pleins d’abnégation, les épiciers, affairistes, spéculateurs de Bourse, officiers, généraux, bureaucrates, capitalistes, possédants aussi bien que les nobles éduqués par les jésuites. Tous tremblaient de peur, ne pensaient qu’à trahir et à sauver leurs biens, à profiter du malheur de la France uniquement pour intriguer contre elle; c’était à qui devancerait l’autre avec le plus d’impudence pour gagner les bonnes grâces de l’arrogant et implacable vainqueur qui tenait entre ses mains les destinées de la France; tous à l’unisson et à tout prix prêchaient la résignation, la soumission et imploraient la paix… Aujourd’hui, tous ces bavards corrompus redevenus patriotes font assaut de vantardise, mais les écoeurantes et ridicules clameurs de ces héros de pacotille ne peuvent étouffer le témoignage par trop criant de leur bassesse d’hier.

Plus important encore est le fait que même dans la population rurale de la France il ne s’est pas trouvé une once de patriotisme. En effet, contrairement à l’attente générale, le paysan français a montré que, devenu possédant, il avait cessé d’être patriote. Du temps de Jeanne d’Arc, lui seul avait porté la France sur ses épaules. En 1792 et après, il l’avait défendue contre l’Europe entière coalisée. Il est vrai qu’alors la situation était bien différente: grâce à la vente à vil prix des biens de l’Eglise et de la noblesse, il était devenu propriétaire de la terre que, serf, il cultivait naguère; et il craignait avec raison qu’en cas de défaite, les émigrés, ramenés dans les fourgons de l’armée allemande, lui reprissent les biens qu’il venait d’acquérir. Maintenant il n’avait plus cette crainte et la défaite honteuse de sa chère patrie le laissait indifférent. Sauf en Alsace et en Lorraine, où, chose étrange, comme pour se moquer des Allemands qui s’obstinaient à voir là des provinces allemandes, il y eut des signes indéniables de patriotisme; dans tout le centre du pays les paysans pourchassèrent les volontaires français ou étrangers qui avaient pris les armes pour le salut de la France, allant jusqu’à tout leur refuser et bien souvent même jusqu’à les livrer aux Prussiens, tandis qu’ils réservaient à ceux-ci l’accueil le plus empressé.

On peut dire en toute vérité que le patriotisme s’est maintenu uniquement dans le prolétariat des villes.

Lui seul, à Paris comme dans les autres cités et provinces de la France, réclama la levée en masse et la guerre à outrance. Et phénomène singulier: c est cela précisément qui lui attira la haine des classes possédantes, comme si celles-ci s’étaient senties offensées de voir leurs “frères cadets” (l’expression est de M. Gambetta) montrer plus de vertu et de dévouement patriotiques que leurs aînés.

Au demeurant, les classes possédantes avaient en partie raison. Ce qui animait le prolétariat des villes n’était pas le patriotisme au sens strict et classique du terme. Le véritable patriotisme est évidemment un sentiment des plus respectables, mais en même temps étroit, exclusif, antihumain et bien souvent tout simplement cruel. N’est patriote conséquent que celui qui aime passionnément sa patrie et tout ce qui est à elle, hait avec non moins de passion tout ce qui est étranger, ne veut rien donner ni accepter, tels nos slavophiles. Or il n’était pas resté en France, dans le prolétariat des villes, la moindre trace de cette haine. Au contraire, dans les dernières décennies, on peut dire à partir de 1848 et même bien avant, il s’était développé chez lui, sous l’influence de la propagande socialiste, des sentiments proprement fraternels à l’égard des prolétaires de tous les pays, parallèlement à une indifférence tout aussi caractérisée envers la prétendue grandeur et la gloire de la France. Les ouvriers français étaient contre la guerre entreprise par le dernier Napoléon; et la veille des hostilités, ils avaient proclamé bien haut, dans un manifeste signé par les membres parisiens de l’Internationale, leurs sentiments sincèrement fraternels à l’égard des ouvriers allemands; et quand les troupes allemandes eurent envahi la France, ils prirent les armes non contre le peuple, mais contre le despotisme militaire allemand.

Cette guerre a commencé juste six ans après la fondation de l’Association internationale des Travailleurs et quatre ans seulement après le premier congrès de Genève. Or, dans ce court laps de temps, la propagande de l’Internationale a réussi à susciter, tant dans le prolétariat français que parmi les ouvriers de beaucoup d’autres pays, principalement latins, tout un monde d’idées, de conceptions et de sentiments entièrement neufs et extrêmement vastes, elle a donné naissance à un enthousiasme international qui a, pour ainsi dire, englouti les préventions et les vues étroites des passions patriotiques ou particularistes.

Cette nouvelle conception du monde a été exposée solennellement, dès 1868, lors d’un meeting populaire tenu – où croiriez-vous? dans quel pays? – en Autriche, à Vienne, en réponse à une série de propositions politiques et patriotiques faites de concert aux ouvriers viennois par MM. les bourgeois-démocrates d’Allemagne du Sud et d’Autriche pour qu’ils reconnaissent et proclament solennellement la patrie panallemande, une et indivisible. A leur épouvante, ces messieurs s’entendirent répondre: “Que venez-vous nous raconter au sujet d’une patrie allemande? Nous sommes des travailleurs exploités, éternellement trompés et opprimés par vous, et tous les ouvriers, à quelque pays qu’ils appartiennent, tous les prolétaires exploités et opprimés du monde entier sont nos frères. Quant aux bourgeois, oppresseurs, gouvernants, tuteurs, exploiteurs, tous sont nos ennemis. Le camp international des travailleurs, voilà notre seule patrie; le monde international des exploiteurs, voilà la terre qui nous est hostile et étrangère.”

Et à preuve de la sincérité de leurs paroles, les ouvriers viennois envoyèrent sur-le-champ un télégramme de félicitations “aux frères parisiens, pionniers de l’émancipation universelle des travailleurs”.

Cette réponse des ouvriers viennois, qui émanait, en dehors de toutes considérations politiques, des profondeurs de l’instinct populaire, fit à l’époque beaucoup de bruit en Allemagne, épouvanta tous les bourgeois-démocrates, sans excepter le respectable vétéran et animateur de ce parti, Johann Jacoby, et offensa non seulement leurs sentiments patriotiques, mais aussi la foi étatique de l’école de Lassalle et de Marx. Probablement sur les conseils de ce dernier, M. Liebknecht, qui est, à l’heure actuelle, considéré comme un des chefs des démocrates socialistes allemands, mais qui alors était encore membre du Parti bourgeois-démocrate (feu le Parti du peuple) se rendit aussitôt de Leipzig à Vienne pour avoir un entretien avec les ouvriers viennois, dont “le manque de tact politique” avait provoqué ce scandale. On doit lui rendre cette justice qu’il fit tant et si bien que quelques mois plus tard, en août 1868, au Congrès de Nuremberg des travailleurs allemands, tous les représentants du prolétariat autrichien signèrent sans la moindre protestation le programme patriotique à courte vue du Parti de la démocratie socialiste.

Mais cela ne fit que rendre plus évidente la profonde différence qui existait entre l’orientation politique des dirigeants, plus ou moins savants et bourgeois, de ce parti, et l’instinct révolutionnaire du prolétariat allemand, tout au moins du prolétariat autrichien. En vérité, en Allemagne et en Autriche, cet instinct populaire, refoulé et constamment détourné de son véritable but par la propagande de ce parti plus politique que révolutionnaire socialiste, fit très peu de progrès à partir de 1868 et ne put se transformer en conscience populaire; en revanche, dans les pays de race latine, en Belgique, en Espagne, en Italie et surtout en France, affranchi de ce joug et de cette perversion systématique, il se développe sur une vaste échelle et se transforme effectivement en conscience révolutionnaire dans le prolétariat des villes et des fabriques. [1]

On a vu plus haut que cette conscience du caractère universel de la révolution sociale et de la solidarité du prolétariat de tous les pays, encore si peu répandue parmi les ouvriers anglais, s’est depuis longtemps cristallisée dans le prolétariat français. Dès les années 90, celui-ci savait qu’en combattant pour l’égalité et pour la liberté, il luttait pour affranchir l’humanité tout entière.

Ces grands mots – liberté, égalité et fraternité de tout le genre humain – que l’on emploie bien souvent aujourd’hui comme un simple verbiage, mais qui alors étaient ressentis sincèrement et profondément, reviennent constamment dans les chants de ce temps. Ces mots ont été le fondement du nouveau credo social et de la passion révolutionnaire socialiste des travailleurs français, ils sont devenus pour ainsi dire inhérents à leur nature et ont déterminé, à l’insu de leur conscience et de leur volonté, l’orientation de leurs idées, de leurs aspirations et de leurs actions. Tout ouvrier français est profondément convaincu, quand il fait la révolution, qu’il la fait non seulement pour lui, mais pour le monde entier et beaucoup plus pour celui-ci que pour lui-même. C’est en vain que les politiciens positivistes et les radicaux républicains dans le genre de M. Gambetta se sont efforcés et s’efforcent de détourner le prolétariat français de ces tendances cosmopolites et de le persuader qu’il doit penser à organiser, sur le plan national exclusivement, ses propres affaires, étroitement liées à l’idée patriotique de grandeur, de gloire et de suprématie politique de l’Etat français, à assurer sa propre liberté et son propre bien-être au lieu de songer à l’émancipation de l’ensemble de l’humanité et du monde entier. Leurs efforts sont apparemment très sages, mais vains: on ne refait pas sa nature et ce rêve est entré maintenant dans la mentalité du prolétariat français et a chassé de son esprit et de son coeur les derniers vestiges de patriotisme d’Etat.

Les événements de 1870-1871 l’ont abondamment prouvé. En effet, dans toutes les villes de France le prolétariat a réclamé des armes et la levée en masse contre les Allemands; et il aurait sans aucun doute réalisé ce dessein s’il n’avait pas été paralysé, d’une part, par la peur ignominieuse et la trahison généralisée de la majeure partie de la classe bourgeoise, qui préfère mille fois se soumettre aux Prussiens plutôt que de confier des armes au prolétariat, et, d’autre part, par les contre-mesures systématiquement réactionnaires prises par le “gouvernement de la Défense nationale”, à Paris et en province, aussi bien que par l’opposition non moins antipopulaire du dictateur, du patriote Gambetta.

Mais en prenant les armes, pour autant que les circonstances le permettaient, contre les envahisseurs allemands, les ouvriers français étaient convaincus qu’ils auraient à combattre autant pour la liberté et le droit du prolétariat allemand que pour leur propre droit et leur propre liberté. Ils avaient en vue non la grandeur et l’honneur de l’Etat français, mais la victoire du prolétariat sur la force militaire détestée qui, dans les mains de la bourgeoisie, est utilisée pour les asservir. Ils haïssaient les soldats allemands non parce qu’ils étaient allemands, mais parce que c’était des soldats. Les soldats envoyés par Thiers contre la Commune étaient de purs Français; cependant, ils commirent en quelques jours plus de crimes et d’atrocités que les Allemands pendant toute la durée de la guerre. Désormais, pour le prolétariat, n’importe quelles troupes, nationales ou étrangères, sont au même titre ennemies et les ouvriers français le savent; cela explique que leur soulèvement ne fut pas un soulèvement patriotique.

L’insurrection de la Commune de Paris déclenchée contre l’Assemblée nationale de Versailles et contre Thiers, le “sauveur de la patrie”, par les ouvriers parisiens sous les yeux des soldats allemands qui encerclaient encore Paris, révèle et éclaire l’unique passion qui anime aujourd’hui le prolétariat français pour qui il n’y a plus et ne peut plus y avoir désormais d’autre cause, d’autre objectif et d’autre guerre que ceux dictés par la révolution sociale.

D’autre part, cela donne la clé du fanatisme aveugle qui s’empara des dirigeants versaillais et de leurs agents, ainsi que des atrocités inouïes commises sous leur impulsion et avec leur bénédiction contre les communards vaincus. Et en effet, du point de vue du patriotisme d’Etat, les ouvriers parisiens avaient commis un crime abominable: sous les yeux des troupes allemandes qui encerclaient encore Paris et qui venaient d’écraser la patrie, d’anéantir sa puissance, sa grandeur et d’atteindre au coeur la fierté nationale, ils avaient, emportés par la passion sauvage, cosmopolite, socialiste-révolutionnaire, proclamé l’abolition définitive de l’Etat et la rupture de l’unité étatique de la France, jugée incompatible avec l’autonomie des communes. Les Allemands n’avaient fait qu’amputer le territoire et la force de la patrie politique, mais les ouvriers parisiens avaient voulu l’assassiner et comme pour mettre bien en relief cet objectif de trahison, ils avaient renversé et mis en pièces la colonne Vendôme, témoin grandiose de l’ancienne gloire de la France!

Considéré du point de vue politique et patriotique, quel crime pouvait être comparé à ce sacrilège inouï! Et souvenez-vous que le prolétariat parisien le commit non par hasard, non sous l’influence de quelque démagogue ou dans une de ces minutes de frénésie comme il s’en trouve fréquemment dans l’histoire de chaque peuple et notamment dans l’histoire du peuple français. Non, cette fois les ouvriers parisiens agirent froidement, consciemment. Cette négation effective du patriotisme d’Etat fut, bien entendu, l’expression d’une violente passion populaire, d’une passion non point passagère, mais profonde, on peut même dire réfléchie et qui s’était transformée en conscience populaire; passion qui dévoila soudain, devant le monde épouvanté, une sorte d’abîme sans fond prêt à engloutir tout l’ordre social actuel, avec ses institutions, ses commodités, ses privilèges et la civilisation tout entière…

Là il apparut avec une clarté aussi affreuse qu’évidente que, désormais, entre le prolétariat, animé d’une détermination farouche, affamé, déchaîné par les passions révolutionnaires socialistes et cherchant inlassablement à créer un autre monde fondé sur les principes de vérité humaine, de justice, de liberté, d’égalité et de fraternité – principes qui ne sont tolérés dans une société bien ordonnée qu’en tant que thèmes innocents d’exercices de rhétorique – et le monde cultivé et repu des classes privilégiées, défendant avec une énergie désespérée l’ordre étatique, juridique, métaphysique, théologien et militaire-policier, considéré comme le dernier rempart qui protège à l’heure actuelle le précieux privilège de l’exploitation économique – qu’entre ces deux mondes, dis-je, le prolétariat misérable et la société cultivée, qui incarne, comme on sait, tous les mérites imaginables, la beauté et la vertu, il n’y a pas de compromis possible.

C’est une guerre à mort! Et pas seulement en France, mais dans l’Europe entière; et cette guerre ne peut prendre fin que par la victoire décisive d’une des parties et la défaite totale de l’autre

Ou bien le monde bourgeois instruit domptera et assujettira la force déchaînée du peuple révolté, afin de contraindre, avec l’appui des baïonnettes, du knout et du gourdin, bénits, bien entendu, par un Dieu quelconque et expliqués en termes de raison par la science, la masse des prolétaires à trimer comme auparavant, ce qui aboutira forcément à la restauration complète de l’Etat dans sa forme la plus absolue, la seule possible aujourd’hui, c’est-à-dire la dictature militaire ou le despotisme impérial, ou bien les masses ouvrières secoueront définitivement le joug séculaire détesté, détruiront de fond en comble l’exploitation bourgeoise et la civilisation édifiée sur elle – et cela signifiera le triomphe de la révolution sociale, l’abolition de tout ce qui s’appelle l’Etat.

Ainsi, d’une part, l’Etat, d’autre part, la révolution sociale, tels sont les deux pôles dont l’antagonisme forme l’essence même de la vie sociale actuelle sur tout le continent européen, mais en France de façon plus tangible que dans n’importe quel autre pays. Le monde officiel, englobant toute la bourgeoisie, y compris, bien entendu, la noblesse réduite à cette condition, a trouvé son centre, son ultime refuge et son dernier rempart à Versailles. La révolution sociale a subi une effroyable défaite à Paris, mais elle n’est nullement anéantie ni même vaincue; elle embrasse aujourd’hui comme hier tout le prolétariat des villes et des fabriques, gagne peu à peu, par son inlassable propagande, la population des campagnes, du moins dans le Midi de la France, où cette propagande est menée et développée sur une vaste échelle. Et cet antagonisme de deux mondes désormais inconciliables est la deuxième raison pour laquelle il est absolument impossible que la France redevienne un Etat dominant et de premier ordre.

Toutes les couches privilégiées de la société française souhaiteraient sans aucun doute replacer leur patrie dans cette brillante et imposante situation; mais en même temps, elles ont à tel point la passion du gain, de l’enrichissement à tout prix et il y a en elles un égoïsme si contraire au patriotisme que, pour atteindre leur but soi-disant patriotique, elles sont prêtes en vérité à sacrifier les biens, la vie, la liberté du prolétariat, mais se refuseront à abandonner un seul de leurs privilèges et accepteront le joug de l’étranger plutôt que de renoncer à ce qu’elles possèdent ou de consentir à l’égalité des conditions économiques et des droits politiques.

Ce qui se passe aujourd’hui sous nos yeux le confirme entièrement. Quand le gouvernement de M. Thiers annonça officiellement à l’Assemblée de Versailles la conclusion d’un traité définitif avec le cabinet de Berlin, aux termes duquel les troupes allemandes devaient évacuer, en septembre, les provinces françaises qu’elles occupaient encore, la majorité de l’Assemblée, qui représentait le bloc des classes privilégiées, baissa la tête; les fonds d’Etat qui incarnaient leurs intérêts d’une façon encore plus réelle, plus vivante, s’effondraient comme après une catastrophe nationale… Il s’avérait que la présence détestée, imposée par la force, et honteuse pour la France, des armées allemandes victorieuses était pour les patriotes français privilégiés, qui personnifiaient les vertus et la civilisation bourgeoises, un réconfort, un rempart, un moyen de sauvetage et que leur départ équivalait pour eux à un arrêt de mort.

C’est ainsi que l’étrange patriotisme de la bourgeoisie française cherche son salut dans une honteuse capitulation de la patrie. A ceux qui pourraient encore en douter, nous mettrons sous les yeux n’importe quelle publication des conservateurs français. On sait jusqu’à quel point toutes les tendances du parti réactionnaire: bonapartistes, légitimistes, orléanistes, se sont effrayées, émues et irritées de l’élection de M. Barodet, député de Paris. Mais qui est ce Barodet? Un des nombreux fantoches du parti de M. Gambetta, conservateur par situation, par instinct et par tendance, sous le couvert de phrases démocratiques et républicaines qui ne gênent d’aucune manière, mais au contraire favorisent à l’extrême, l’application des mesures les plus réactionnaires; bref, un homme entre lequel et la révolution il n’y a et n’y a jamais eu rien de commun et qui, en 1870-1871, fut, à Lyon, un des plus zélés défenseurs de l’ordre bourgeois. Mais aujourd’hui, comme beaucoup d’autres patriotes bourgeois, il trouve avantage de se produire sous la bannière nullement révolutionnaire de M. Gambetta. Dans cet esprit, Paris l’élit pour faire la nique au président Thiers et à l’Assemblée monarchiste, soi-disant du peuple, qui règne à Versailles. Et l’élection de ce personnage insignifiant suffit à mettre en émoi tout le parti conservateur! Et savez-vous quel est leur principal argument? Les Allemands!

Ouvrez n’importe quel journal et vous verrez comment ils menacent le prolétariat français du légitime courroux du prince de Bismarck et de son empereur. Quel patriotisme! En effet, ils font tout bonnement appel à l’aide des Allemands contre la révolution sociale qui menace. Dans leur frayeur idiote, ils sont allés jusqu’à prendre le candide Barodet pour un révolutionnaire socialiste.

Cet état d’esprit de la bourgeoisie française laisse peu d’espoir de voir la force de l’Etat et la primauté de la France rétablies par le patriotisme des classes privilégiées.

Le patriotisme du prolétariat français n’autorise pas non plus beaucoup d’espoir. Les frontières de sa patrie se sont élargies au point d’englober aujourd’hui le prolétariat du monde entier, opposé à l’ensemble de la bourgeoisie, y compris bien entendu la bourgeoisie française. Les déclarations de la Commune de Paris sont à cet égard catégoriques; et les sympathies exprimées aujourd’hui avec tant de clarté par les travailleurs français pour la révolution espagnole, notamment dans le Midi de la France où l’on constate une volonté très nette du prolétariat de s’allier fraternellement au prolétariat espagnol et même de former avec lui une Fédération populaire, basée sur le travail libéré et sur la propriété collective, nonobstant toutes les différences nationales et les frontières étatiques, ces sympathies et cette volonté, dis-je, prouvent au fond que, pour le prolétariat français comme pour les classes privilégiées, le temps du patriotisme d’Etat est passé.

Or, devant cette absence de patriotisme dans toutes les couches de la société française et la guerre sans merci qu’elles se font aujourd’hui ouvertement, comment reconstituer un Etat fort? Là toute l’habileté gouvernementale du vieux président de la République est impuissante et les effroyables sacrifices qu’il a consommés sur l’autel de la patrie politique, comme par exemple le massacre inhumain de plusieurs dizaines de milliers de communards, avec femmes et enfants, et la déportation non moins inhumaine d’autres dizaines de milliers à la Nouvelle-Calédonie, apparaîtront sans aucun doute comme des sacrifices inutiles.

C’est en vain que M. Thiers tente de rétablir le crédit, l’ordre intérieur, l’ancien régime et la force militaire de la France. L’édifice de l’Etat, ébranlé jusque dans ses fondements par l’antagonisme du prolétariat et de la bourgeoisie, craque de toutes parts, se lézarde et menace ruine à chaque instant. Comment ce vieil Etat atteint d’un mal incurable aurait-il la force de lutter contre le jeune et jusqu’ici encore robuste Etat allemand?

Désormais, je le répète, le rôle de la France, comme puissance de premier ordre, est terminé. Le temps de sa puissance politique est lui aussi passé sans retour, comme est passé celui de son classicisme littéraire, monarchique et républicain. Tous les anciens fondements de l’Etat sont, chez elle, ébranlés et c’est en vain que Thiers s’efforce de bâtir sur eux sa république conservatrice, c’est-à-dire son vieil Etat monarchique avec une enseigne pseudo-républicaine fraîchement repeinte. Mais c’est aussi en vain que le chef du parti radical actuel, M. Gambetta, successeur virtuel de M. Thiers, promet d’édifier un nouvel Etat, soi-disant plus sincèrement républicain et démocratique, sur des bases prétendument nouvelles, parce que ces bases n’existent pas et ne peuvent exister.

A l’heure actuelle, un Etat digne de ce nom, un Etat fort, ne peut avoir qu’une base sûre: la centralisation militaire et bureaucratique. Entre la monarchie et la république la plus démocratique, il n’y a qu’une différence notable: sous la première, la gent bureaucratique opprime et pressure le peuple, au nom du roi, pour le plus grand profit des classes possédantes et privilégiées, ainsi que dans son intérêt propre; sous la république, elle opprime et pressure le peuple de la même manière pour les mêmes poches et les mêmes classes, mais, par contre, au nom de la volonté du peuple. Sous la république, la pseudo-nation, le pays légal, soi-disant représenté par l’Etat, étouffe et continuera d’étouffer le peuple vivant et réel. Mais le peuple n’aura pas la vie plus facile quand le bâton qui le frappera s’appellera populaire.

La question sociale, la passion de la révolution sociale, s’est emparée aujourd’hui du prolétariat français. Il faut la satisfaire ou la réprimer; mais elle ne pourra recevoir satisfaction que lorsque s’effondrera la contrainte gouvernementale, ce dernier rempart des intérêts bourgeois. Ainsi, aucun Etat, si démocratiques que soient ses formes, voire la république politique la plus rouge, populaire uniquement au sens de ce mensonge connu sous le nom de représentation du peuple, n’est en mesure de donner à celui-ci ce dont il a besoin, c’est-à-dire la libre organisation de ses propres intérêts, de bas en haut, sans aucune immixtion, tutelle ou contrainte d,en haut, parce que tout Etat, même le plus républicain et le plus démocratique, même pseudo-populaire comme l’Etat imaginé par M. Marx, n’est pas autre chose, dans son essence, que le gouvernement des masses de haut en bas par une minorité savante et par cela même privilégiée, soi-disant comprenant mieux les véritables intérêts du peuple que le peuple lui-même.

Ainsi, satisfaire la passion et les aspirations populaires est, pour les classes possédantes et dirigeantes, une impossibilité absolue; mais il leur reste un moyen: la contrainte gouvernementale, en un mot l’Etat, parce qu’Etat est précisément synonyme de contrainte, de domination par la force, camouflée si possible, au besoin brutale et nue. Or, M. Gambetta est, autant que M. Thiers, le représentant des intérêts bourgeois; comme lui, il veut un Etat fort et la domination absolue de la classe moyenne, à laquelle serait peut-être associée la couche ouvrière embourgeoisée qui ne représente en France qu’une très faible partie du prolétariat. Toute la différence entre M. Gambetta et M. Thiers réside en ceci que ce dernier, agissant sous l’empire des préventions et des préjugés de son temps, cherche un appui et le salut uniquement auprès de la bourgeoisie la plus riche et regarde avec méfiance les dizaines, voire les centaines de milliers de prétendants à la gestion gouvernementale issus de la petite bourgeoisie et des milieux ouvriers qui aspirent à s’embourgeoiser; tandis que M. Gambetta, écarté par les classes supérieures qui, jusqu’à présent, gouvernent seules en France, s’efforce précisément de fonder sa puissance politique, sa dictature républicaine-démocratique, sur cette énorme majorité purement bourgeoise restée jusqu’ici éloignée des profits et des honneurs de la direction de l’Etat.

Au demeurant, M. Gambetta a la certitude et, selon nous, avec raison, que dès qu’il aura réussi, avec l’aide de cette majorité, à s’emparer du pouvoir, les classes les plus riches: banquiers, propriétaires fonciers, négociants ou industriels, en un mot tous les spéculateurs d’importance qui, plus que les autres, ont été enrichis par le labeur du peuple, se tourneront vers lui, l’adopteront à son tour et rechercheront son alliance et son amitié que, bien entendu, il ne leur refusera pas, car, en véritable homme de gouvernement, il sait trop bien qu’aucun Etat, et surtout un Etat fort, ne peut exister sans leur alliance et leur sympathie.

Cela veut dire que l’Etat de Gambetta sera tout aussi oppressif et ruineux pour le peuple que tous ceux qui l’auront précédé et qui auront agi avec plus de franchise, mais dont la contrainte exercée n’aura pas été plus grande; et justement parce qu’il affectera de multiples formes démocratiques, cet Etat garantira, avec plus de force et de façon beaucoup plus sûre, à la riche et rapace minorité l’exploitation, en toute tranquillité et sur une immense échelle, du labeur du peuple.

Comme homme d’Etat de la nouvelle école, M. Gambetta ne craint pas les formes démocratiques les plus amples ni le suffrage universel. Il sait mieux que quiconque qu’il y a là peu de garanties pour le peuple, mais qu’il y en a, au contraire, beaucoup pour les individus et les classes qui l’exploitent; il sait que le despotisme gouvernemental n’est jamais aussi redoutable et aussi violent que lorsqu’il s’appuie sur la prétendue représentation de la pseudo-volonté du peuple.

Ainsi, si le prolétariat français se laissait séduire par les promesses de l’ambitieux avocat, et que M. Gambetta parvînt à étendre ce prolétariat turbulent sur le lit de Procuste de sa république démocratique, il réussirait, sans aucun doute, à rétablir l’Etat français dans son ancienne grandeur et son hégémonie.

Mais tout est là que sa tentative ne peut réussir. Il n’y a pas aujourd’hui de force au monde, il n’y a pas de moyen politique ou religieux qui puisse étouffer dans le prolétariat de quelque pays que ce soit, et surtout dans le prolétariat français, ces aspirations à l’émancipation économique et à l’égalité sociale. Gambetta peut faire tout ce qu’il voudra, menacer de ses baïonnettes ou être tout miel en paroles, il ne viendra pas à bout de la force gigantesque qui se dissimule derrière ces aspirations et ne parviendra jamais à atteler comme avant les prolétaires au char doré de l’Etat. Il ne réussira pas par des flots d’éloquence à combler et à niveler l’abîme qui sépare irrémédiablement la bourgeoisie du prolétariat et à mettre fin à la lutte farouche qui se déroule entre eux. Cette lutte exigera la mise en oeuvre de toutes les ressources et de toutes les forces de l’Etat, si bien que pour maintenir sa suprématie parmi les puissances européennes, l’Etat français n’aura plus ni forces ni ressources. Comment irait-il se mesurer avec l’Empire de Bismarck!

Les patriotes d’Etat français ont beau dire et se vanter, la France, en tant qu’Etat, est vouée désormais à un rang modeste, très secondaire; bien plus, elle devra se soumettre à la haute direction, à l’autorité et à l’amicale tutelle de l’Empire allemand, dans les mêmes conditions qu’avant 1870 l’Etat italien se soumettait à la politique de l’Empire français.

La situation, certes, est assez avantageuse pour les spéculateurs français qui ont trouvé de quoi se consoler sur le marché mondial, mais elle n’est nullement enviable du point de vue de l’amour-propre national dont les patriotes d’Etat français sont tellement remplis. Jusqu’en 1870, on pouvait croire que cet amour-propre serait capable de jeter les défenseurs les plus intransigeants et les plus obstinés des privilèges bourgeois dans la révolution sociale, à seule fin d’épargner à la France la honte d’être vaincue et subjuguée par les Allemands. Mais après 1870, nul n’attendra cela d’eux; tout le monde sait qu’ils accepteront n’importe quelle honte, voire qu’ils se soumettront à la tutelle allemande plutôt que de renoncer à leur lucrative domination sur le prolétariat français.

N’est-il pas évident que l’Etat français ne retrouvera plus jamais son ancienne puissance? Mais cela signifie-t-il que la mission universelle et, disons-le, la mission d’avant-garde de la France soit terminée? Non point, cela signifie simplement qu’ayant perdu sans retour sa grandeur en tant qu’Etat, la France doit chercher une grandeur nouvelle dans la révolution sociale.

[1] Il n’est pas douteux que les efforts des travailleurs anglais, lesquels n’aspirent qu’à leur propre émancipation ou à l’amélioration de leur sort individuel, sont certainement utiles à l’humanité tout entière; mais les Anglais l’ignorent ou ne le recherchent pas; par contre, les Français le savent et le recherchent, ce qui, selon nous, crée une grande différence en faveur des Français et donne à tous leurs mouvements révolutionnaires une portée et un caractère réellement universels.

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