P.-J. Proudhon, “The Creation of Order in Humanity” — Chapter V

OF THE

CREATION OF ORDER

IN HUMANITY

OR

PRINCIPLES OF POLITICAL ORGANIZATION

BY
P.-J. PROUDHON
 
Istæ sunt generationes cœli et terræ…
Juxtà genus suum et speciem suam.
(Gen. i et ii.)
 
NEW EDITION
 
1873
 
[originally published 1843, revised 1849]

[These draft translations are part of on ongoing effort to translate both editions of Proudhon’s Justice in the Revolution and in the Church into English, together with some related works, as the first step toward establishing an edition of Proudhon’s works in English. They are very much a first step, as there are lots of decisions about how best to render the texts which can only be answered in the course of the translation process. It seems important to share the work as it is completed, even in rough form, but the drafts are not suitable for scholarly work or publication elsewhere in their present state. — Shawn P. Wilbur, translator]


CHAPTER IV


CHAPITRE V

l’histoire

§ I. — Diversité du sujet historique : — l’Histoire n’est pas science, mais matière de science.

454. C’est à l’étude de l’histoire que se forment les hommes politiques : l’expérience du passé est la science de l’avenir.

Ainsi parle la sagesse des nations.

Je ne viens pas contredire son témoignage : l’histoire est l’institutrice des législateurs ; on le dit, je veux le croire, et je le crois.

Mais que sert de lire, et même de raconter l’histoire, si nous ne savons l’interpréter ; si nous attribuons aux phénomènes un autre sens que celui qui leur appartient : si nous appelons lois de simples apparences, des faits bruts, souvent, hélas ! des perturbations et des anomalies ? La question de la nécessité d’étudier l’histoire se ramène donc à celle-ci : À quelle condition l’histoire aide-t-elle la connaissance ; en d’autres termes : Comment faut-il étudier l’histoire ?

CHAPTER V

HISTORY

§ I. — Diversity of the historical subject: — History is not science, but the matter of science.

454. It is by the study of history that politicians are formed: the experience of the past is the science of the future.

Thus speaks the wisdom of the nations.

I am not coming to contradict its testimony: history is the teacher of legislators; they say it, I want to believe it, and I believe it.

But what is the use of reading, and even of recounting history, if we do not know how to interpret it; if we attribute to phenomena another meaning than that which belongs to them; if we call laws mere appearances, crude facts, often, alas! disturbances and abnormalities? The question of the necessity of studying history therefore comes down to this: On what condition does history aid knowledge; in other words: How should history be studied?

455. L’histoire, de même que la philosophie, n’est point une science : elle n’a ni spécialité, ni unité d’objet, ni méthode ou série propre. L’histoire est la succession des états divers par lesquels l’intelligence et la société passent avant d’atteindre, la première à la science pure, la seconde à la réalisation de ses lois. C’est un panorama de créations en train de se produire, qui s’agitent pêle-mêle, se pénètrent d’une influence réciproque, et présentent à l’œil une suite de tableaux plus ou moins réguliers, jusqu’à ce qu’enfin chaque idée ayant pris sa place, chaque élément social étant élaboré et classé, le drame révolutionnaire touche à sa fin, l’histoire ne soit plus que l’enregistrement des observations scientifiques, des formes de l’art et des progrès de l’industrie. Alors le mouvement des générations humaines ressemble aux méditations d’un solitaire ; la civilisation a pris le manteau de l’éternité.

Oui le temps viendra où ces agitations politiques, qui dans nos annales passées tiennent une si grande place, seront presque nulles ; où les nations s’écouleront sans bruit, comme des ombres silencieuses, sur leur terrestre séjour. L’homme en sera-t-il plus heureux ?… je ne sais.

Puis donc que l’objet de l’histoire est multiple, il s’ensuit que l’histoire n’est point science, mais, selon l’étymologie du mot, exposition, témoignage : par conséquent son utilité consiste, d’une part à confirmer, ou, s’il y a lieu, à démentir par les faits les hypothèses de la théorie ; d’autre part à nous révéler le travail de la nature dans la création de l’ordre.

455. History, like philosophy, is not a science: it has neither specialty, nor unity of object, nor method or series of its own. History is the succession of various states through which intelligence and society pass before attaining, the first pure science, the second the realization of its laws. It is a panorama of creations in the process of being produced, which move pell-mell, penetrate each other with a reciprocal influence, and present to the eye a series of more or less regular pictures, until finally, each idea having taken its place, each social element being elaborated and classified, the revolutionary drama comes to an end, and history is no more than the recording of scientific observations, of forms of art and of the progress of science. industry. Then the movement of human generations resembles the meditations of a solitary; civilization has taken on the mantle of eternity.

Yes, the time will come when these political agitations, which in our past annals occupy so great a place, will be almost nonexistent; when the nations will flow noiselessly, like silent shadows, over their earthly abode. Will man be happier for it?… I don’t know.

Since therefore the object of history is multiple, it follows that history is not science, but, according to the etymology of the word, exposition, testimony: consequently its usefulness consists, on the one hand in confirming, or, if necessary, denying by facts the hypotheses of the theory; on the other hand in revealing to us the work of nature in the creation of order.

456. L’artiste ne voit dans l’histoire que l’épopée, le tableau : le philosophe y cherche de plus le progrès de la connaissance et l’émersion des lois[1]. De là, deux manières de considérer les événements, ou la matière historique : l’une, qui procède par divisions, locales et temporelles, l’autre par spécification et dédoublement.

Ainsi, la période de la guerre de Troie qui s’écoule entre la peste des Grecs et la rançon d’Hector forme l’unité épique de l’Iliade ; la guerre du Péloponèse et la conspiration de Catilina forment les unités épiques de Thucydide et de Salluste. L’écrivain embrasse-t-il la totalité de l’histoire, il divise son récit en groupes analogues : or, comme toutes ces divisions sont empruntées de l’espace et du temps, j’appelle cette manière de traiter l’histoire, méthode intégrale ou artificielle.

Mais cherche-t-on dans l’histoire le progrès de l’esprit dans l’une des mille spécialités de la connaissance, ou le développement organique des institutions sociales ? L’histoire, comme le travail, se divise en spécialités dont elle reçoit alors sa forme et ses lois ; c’est ce que je nomme méthode spéciale et scientifique.

456. The artist sees in history only the epic, the picture. The philosopher also seeks in it the progress of knowledge and the emergence of laws. [1] From there, we have two manners of considering the events, or the historical material: one, which proceeds by divisions, local and temporal, the other by specification and doubling.

Thus, the period of the Trojan War that elapses between the plague of the Greeks and the ransom of Hector forms the epic unity of the Iliad; the Peloponnesian War and the Catiline Conspiracy form the epic units of Thucydides and Sallust. If the writer embraces the totality of history, he divides his narrative into analogous groups. Now, as all these divisions are borrowed from space and time, I call this way of treating history the integral or artificial method.

But do we seek in history the progress of the mind in one of the thousand specialties of knowledge, or the organic development of social institutions? History, like labor, is divided into specialties from which it then receives its form and its laws; this is what I call the specific and scientific method.

457. On s’est beaucoup occupé dans ces derniers temps de savoir quelles étaient les lois du développement historique ; on a voulu, pour ainsi dire, deviner la formule suprême de la Providence. Il est facile maintenant de comprendre à quel point l’on se faisait illusion. L’histoire est le tableau général du développement de toutes les sciences : or, comme les spécialités scientifiques ne se résolvent pas les unes dans les autres (191 et suiv.), il n’y a pas de lois historiques universelles, parce qu’il n’y a pas de science universelle. Ceux-là donc perdent leur temps et poursuivent une ombre vaine, qui, semblables aux philosophes, se jetant hors de toute spécialité connue, et s’attachant à des généralités fantastiques, groupent les faits sans discernement et sans méthode, et, s’imaginent, à force de sériations logiques (241) et d’analogies, acquérir le don de prédire.

457. Much attention has been paid in recent times to knowing what have been the laws of historical development; we wanted, so to speak, to divine the supreme formula of Providence. It is now easy to understand to what extent we were deluded. History is the general picture of the development of all the sciences: now, as scientific specialties do not resolve themselves into each other (191 et seq.), there are no universal historical laws, because there is no universal science. Those, therefore, are wasting their time and pursuing a vain shadow, who, like the philosophers, throwing themselves outside any known specialty, and attaching themselves to fantastic generalities, group the facts without discernment and without method, and, imagine , by dint of logical seriations (241) and analogies, to acquire the gift of foresight.

458. J’avoue que les différentes sphères de la connaissance, que je nommerais volontiers formes scientifiques, pour les rapprocher davantage des institutions ou formes politiques, se constituent à peu près dans le même temps ; qu’ensuite les phases de leur développement sont presque parallèles ; qu’elles offrent des traits frappants de ressemblance ; que par conséquent on peut, jusqu’à certain point, comparer entre eux les siècles de Périclès, d’Auguste, de Léon X et de Louis XIV. Mais il n’est pas moins absurde de chercher la formule absolue de ces quatre époques, soit qu’on les compare, soit qu’on les envisage séparément. Car de même que les sciences n’ont pas d’expression commune, si ce n’est la Série ; de même une période historique, et à plus forte raison l’histoire universelle, n’a pas d’autre expression que le Progrès. Mais, de même aussi que la théorie sérielle ne porte en soi la connaissance de rien ; qu’elle indique seulement le mode général de l’être, et peut se définir la propédeutique de la raison : ainsi le progrès, mode général de l’opération divine et de révolution politique, ne peut servir à formuler ni l’histoire d’un siècle, ni la totalité de l’histoire[2].

Partout le progrès, ainsi que la série, se manifeste : dans l’attraction, la végétation, la génération, l’assimilation, les maladies, les sciences, les institutions politiques : mais partout aussi le progrès, qui n’est autre que la force ou la vie, obéit à des lois différentes, données par la nature même des choses. C’est pourquoi vous ne m’instruisez pas davantage, quand, au lieu de spécialiser et de définir, vous affirmez que je vois tout en Dieu ; que le bonheur est le but de la société ; que la série est la forme générale des sciences ; que la loi de l’histoire est le progrès. Car je veux savoir comment chaque chose est sériée, et selon quelle raison elle progresse.

L’esprit est si fortement porté à expliquer le fait par le fait, et à se tromper lui-même au moyen d’expressions qui se traduisent ; d’autre part, on a tant abusé de ce mot loi, qu’on me saura gré de donner à ma pensée quelque développement. Cela servira d’ailleurs à montrer combien peu nous sommes avancés dans la science sociale, et dans l’intelligence de l’histoire.

458. I admit that the different spheres of knowledge, which I would gladly call scientific forms, in order to bring them closer to institutions or political forms, were constituted at about the same time; that afterwards the phases of their development are almost parallel; that they present striking features of resemblance; that consequently we can, up to a certain point, compare the centuries of Pericles, Augustus, Leo X and Louis XIV. But it is no less absurd to seek the absolute formula of these four epochs, whether we compare them, or consider them separately. Because just as the sciences have no common expression, except the Series, likewise, a historical period, and a fortiori universal history, has no other expression than Progress. But, just as the serial theory carries in itself the knowledge of nothing; as it only indicates the general mode of being, and can be defined as the propaedeutics of reason, just so progress, general mode of divine operation and of revolutionpolitical, can serve to formulate neither the history of a century, nor the whole of history [2] .

Everywhere progress, like the series, manifests itself — in attraction, vegetation, generation, assimilation, illnesses, sciences, political institutions — but everywhere also progress, which is nothing other than force or life, obeys different laws, given by the very nature of things. This is why you do not instruct me any further when, instead of specializing and defining, you affirm that I see everything in God; that happiness is the goal of society; that the series is the general form of the sciences; that the law of history is progress. Because I want to know how each thing is serialized, and according to what reason it progresses.

The mind is so strongly inclined to explain the fact by the fact, and to deceive itself by means of expressions that are translated; on the other hand, this word law has been so abused that I will be grateful to give my thought some development. This will serve, moreover, to show how little we have advanced in social science, and in the understanding of history.

459. On a vu que la connaissance se forme en trois moments consécutifs : 1o période religieuse, ou de contemplation panthéiste ; 2o période philosophique ou de causalité ; 3o période savante, ou de spécialisation ou de série. À partir de cette dernière période, le progrès n’est plus que l’accumulation des découvertes et observations sérielles ; en réalité la raison ne progresse plus, elle amasse[3]. Telle a été la marche commune des sciences : toutes, avant de s’élaborer par l’analyse, ont traversé une ère de mysticités et de superstitions, pendant laquelle l’esprit ou s’absorbait dans ses rêves, ou n’abandonnait le phénomène que pour en chercher la cause : procédé qui le ramenait toujours à son point de départ, c’est-à-dire, à expliquer le fait par le fait.

Or, c’est encore là que nous en sommes pour tout ce qui concerne les sciences morales et politiques.

459. We have seen that knowledge is formed in three consecutive moments: 1) a religious  period, or of pantheistic contemplation; 2) a  philosophical or causal period; 3) a  scholarly period, or specialization or series. From this last period, progress is only the accumulation of serial discoveries and observations; in reality reason no longer progresses, it amasses. [3] Such has been the common progress of the sciences: all, before being elaborated by analysis, have gone through an era of mysticisms and superstitions, during which the mind either became absorbed in its dreams, or abandoned the phenomenon, only to seek the cause: a process which always brought it back to its starting point, that is to say, to explain the fact by the fact.

However, this is still the point that we are at all with regard to the moral and political sciences.

460. Ainsi, l’on avait remarqué, dans l’histoire de la civilisation, l’élargissement progressif du droit de cité et l’extension des droits politiques accordés aux prolétaires. Aussitôt ce fait, très-important en lui-même et très-significatif, a été pris pour loi du développement historique ; et MM. Ballanche et Lamennais l’ont ainsi formulé tour à tour : Avènement du plébéianisme à la puissance ;Évolution de la liberté par l’intelligence et l’amour.

Mais, outre que l’affranchissement du prolétariat n’est qu’un fait particulier dans l’histoire, à laquelle par conséquent il ne peut servir d’interprétation, est-ce là une formule ? est-ce là l’expression d’une loi ? Toute société débute par l’antithèse du patriciat et du servage : cela posé, comment est-ce que le servage s’affranchit peu à peu, que le prolétariat grandit et supplante à la fin l’aristocratie ? Si nous le savions, nous connaîtrions la raison qui gouverne le fait, et nous pourrions juger de sa légitimité, de sa nécessité, de sa fin. Or la loi de l’évolution du prolétariat, loi complexe et d’une haute et difficile formule, ne pouvait se trouver que dans la science économique : par là même elle était inaccessible à des hommes d’un très-grand mérite sans doute, mais dont le génie ne dépasse guère l’horizon de la littérature[4].

Le progrès de la liberté est donc une face de l’histoire de la civilisation ; mais il n’est pas toute cette histoire ; par conséquent il ne la formule pas, et lui-même, d’ailleurs, a besoin de formule.

460. Thus, we had noticed, in the history of civilization, the progressive widening of the right of citizenship and the extension of the political rights granted to the proletarians. Immediately this fact, very important in itself and very significant, has been taken as the law of historical development; and Messrs. Ballanche and Lamennais formulated it in turn: Advent of plebeianism to power;Evolution of liberty through intelligence and love.

But, apart from the fact that the emancipation of the proletariat is only a particular fact in history, to which consequently it cannot serve as an interpretation, is this a formula? Is this the expression of a law? Every society begins with the antithesis of patriciate and serfdom: that being said, how does serfdom gradually free itself, how does the proletariat grow and eventually supplant the aristocracy? If we knew it, we would know the reason that governs the fact, and we could judge its legitimacy, its necessity, its end. Now the law of the evolution of the proletariat, a complex law and a lofty and difficult formula, could only be found in economic science: for that very reason it was inaccessible to men of very great merit, no doubt, but whose genius hardly goes beyond the horizon of literature. [4]

The progress of freedom is therefore one side of the history of civilization; but it is not all this history; consequently it does not formulate it, and it itself, moreover, needs a formula.

461. Un autre point de vue non moins intéressant de l’histoire des sociétés, est la famille. Partout où la civilisation n’a pas été stationnaire, on remarque un progrès dans la constitution de la famille, dans le droit de la femme et la loi des mariages. Mais quelle est la raison de ce progrès ? est-ce encore l’intelligence et l’amour ?

Ici, comme tout à l’heure, des études spéciales sont à faire, peut-être une science à créer, science qui, de même que l’Économie politique, devra trouver sa confirmation dans l’histoire. Déjà même le progrès accompli peut nous servir d’indice et de guide : la tendance générale, en ce qui concerne le mariage, est à la monogamie et à l’indissolubilité. Moïse restreint le luxe matrimonial des patriarches, donne des droits à l’épouse, réglemente le divorce, déclare libre l’esclave que son maître a rendue mère. La Grèce, tolérante sur le concubinage et le commerce avec les affranchies, environne d’honneur et de respect le gynécée, et, sauf de rares exceptions, proclame l’unité et l’inviolabilité du mariage. Rome la consacre par ses lois ; le christianisme perfectionne l’œuvre, et bannit d’entre les époux la volupté. Mahomet, suivant de loin ces exemples, réduit à quatre le nombre des femmes légitimes. Le divorce, loin de contredire cette tendance, la confirme : le véritable esprit du divorce est de déclarer que, par l’incapacité ou le crime de l’une des parties, le mariage n’a point eu lieu, ou qu’il a cessé d’exister.

Et qu’on ne vienne point alléguer ici les coutumes de l’Orient, ni les mœurs libres de la Polynésie : ces faits, purement négatifs, ne détruisent pas le fait positif du progrès des nations européennes. Là seulement où la civilisation ne marche pas, où la nature humaine semble énervée, la polygamie se soutient ; or, quand le progrès que nous venons de signaler dans les institutions matrimoniales n’aurait eu pour théâtre qu’une tribu de cinq cents personnes, l’immobilité d’un million d’autres ne prouverait rien. Le retard de la presque universalité de l’espèce humaine peut s’expliquer par une infirmité organique ou par un empêchement extérieur : mais le développement d’une fraction, si petite qu’on voudra, de l’humanité dans un sens quelconque, résulte nécessairement d’une disposition constitutionnelle, et, comme le mouvement, suppose une impulsion, une force motrice. Sans doute le but que nous poursuivons n’est pas atteint ; quelque chose reste à faire : mais à coup sûr ce n’est pas dans le sens de la promiscuité si mal déguisée de Fourier ; non plus que de la communauté des enfants et des femmes, proclamée par quelques saint-simoniens et communistes.

L’émancipation de la femme, sa dignité, son rôle, sont encore à définir : les matériaux abondent, cependant l’étude n’est pas faite. La connaissance du progrès accompli peut y servir[5] ; mais elle n’en donne pas la formule, pas plus qu’elle ne donne celle de l’histoire.

461. Another no less interesting point of view for the history of societies is the family. Wherever civilization has not been stationary, progress is noticed in the constitution of the family, in the rights of women and the law of marriages. But what is the reason for this progress? is it still intelligence and love?…

Here, as before, special studies are to be made, perhaps a science to be created, a science that, like political economy, will have to find its confirmation in history. Even the progress accomplished can already serve us as an index and a guide: the general tendency, as regards marriage, is towards monogamy and indissolubility. Moses restricts the matrimonial luxury of the patriarchs, gives rights to the wife, regulates divorce, declares free the slave whom his master has made a mother. Greece, tolerant of concubinage and commerce with freedwomen, surrounds the gynaeceum with honor and respect, and, with rare exceptions, proclaims the unity and inviolability of marriage. Rome consecrates it by its laws; Christianity perfects the work, and banishes sensuality from spouses. Mohammed, following these examples from afar, reduced the number of legitimate wives to four. Divorce, far from contradicting this tendency, confirms it: the real spirit of divorce is to declare that, by the incapacity or the crime of one of the parties, the marriage did not take place, or that it ceased to exist.

And let no one come here to allege the customs of the East, nor the free mores of Polynesia: these facts, purely negative, do not destroy the positive fact of the progress of European nations. Only where civilization fails, where human nature seems enervated, does polygamy sustain itself; now, if the progress which we have just pointed out in matrimonial institutions had only had as its theater a tribe of five hundred persons, the immobility of a million others would prove nothing. The almost universal backwardness of the human species can be explained by an organic infirmity or by an external impediment, but the development of a fraction, however small one wishes, of humanity in any sense whatsoever, results necessarily from a constitutional disposition and, like movement, presupposes an impulse, a driving force. No doubt the goal we are pursuing has not been achieved; something remains to be done, but certainly it is not in the sense of Fourier’s ill-disguised promiscuity; no more than of the community of children and women, proclaimed by some Saint-Simonians and Communists.

The emancipation of woman, her dignity, her role, are still to be defined: the materials abound, however the study is not done. Knowing the progress made can help [5]  ; but it does not give its formula, any more than it gives that of history.

462. Plus on étudie l’histoire dans ses divisions, plus on se convainc de l’insuffisance de cette formule générale, le Progrès.

Qui ne sait que la Religion, je veux dire les idées sur Dieu, l’âme, la fin de l’homme, sont en progrès constant d’élucidation depuis l’origine des sociétés ? Le fait est si patent, qu’il a servi à Bossuet de formule, dans son célèbre Discours sur l’histoire universelle. Les révolutions des empires, selon l’évêque de Meaux, ont eu pour cause finale, c’est-à-dire pour raison progressive, l’établissement de la religion de Jésus-Christ. L’idée de la Divinité s’élève, grandit et s’épure, à mesure que la civilisation se perfectionne ; et l’on pourrait presque dire le jour où, de ce côté de l’Indus, le dogme de l’immortalité prit naissance. La philosophie du dix-huitième siècle crut en avoir fini avec ces idées, quand par l’organe de Dupuis elle eut montré, sauf d’assez fortes erreurs, la filiation et la marche des idées religieuses : or, en enveloppant dans la même condamnation le contenant et le contenu de la Religion, la Philosophie restait fidèle à ses habitudes, mais elle mentait au sens commun. Il serait étrange, en effet, qu’un mouvement évolutif ne renfermât qu’un fantôme, qu’une si longue élaboration d’idées aboutît au néant ? Par cela seul qu’il y a progrès dans les idées religieuses, c’est un préjugé légitime de croire que ces idées correspondent à une réalité objective, qui tôt ou tard, dépouillant ses symboliques voiles, nous apparaîtra.

Mais quel sera le Dieu de demain, le Dieu absolu de la raison ? selon quelle formule métaphysique s’accomplit, sur ce grand inconnu, le progrès de nos idées ? Deux systèmes sont en présence, véritable antinomie, dont la thèse et l’antithèse sont également rationnelles, également irréfutables, bien qu’elles s’excluent : l’une, qui de généralisation en généralisation affirme une nature identique, substance universelle et cause universelle, immanente, infinie, indifférenciée, et qui, par une différenciation progressive se déterminant elle-même, arrive à la conscience et à la raison, fit Deus ; — l’autre qui atteste un être souverain, antérieur au monde, hors du monde, qu’il crée volontairement par une éjaculation ou fulguration de sa gloire ; éternellement, personnel, intelligent et libre, législateur, réformateur et juge ; Dieu des Juifs, Dieu des Chrétiens, dont l’idée est inconciliable avec celle du Dieu de Spinosa, est Deus. Voilà où nous a poussés le progrès : or, auquel de ces dieux contradictoires, à laquelle de cette thèse ou de cette antithèse faut-il croire ? Et parce qu’autrefois toute nation eut son dieu et son sacrifice, faut-il, maintenant que nous avons conçu l’ordre et acquis la conscience des antinomies théologiques, nous forger une nouvelle idole, nous refaire une religion ? À Dieu ne plaise !…

462. The more one studies history in its divisions, the more one becomes convinced of the insufficiency of this general formula, Progress.

Who does not know that Religion, I mean the ideas regarding God, the soul, the end of man, have been in a constant progress of elucidation since the origin of societies? The fact is so obvious that it served Bossuet as a formula in his famous Discourse on Universal History. The revolutions of the empires, according to the bishop of Meaux, had for final cause, that is to say for progressive reason, the establishment of the religion of Jesus Christ. The idea of the Divinity rises, grows and purifies itself, as civilization is perfected; and one could almost say the day when, on this side of the Indus, the dogma of immortality was born. Eighteenth-century philosophy thought it had finished with these ideas when, through the organ of Dupuis, it had shown, barring rather strong errors, the filiation and progress of religious ideas. Now, by enclosing in the same condemnation the container and content of Religion, Philosophy remained faithful to its habits, but it lied to common sense. Would it be strange, in fact, for an evolutionary movement to contain only a ghost, for such a long elaboration of ideas to end in nothingness? By the mere fact that there is progress in religious ideas, it is a legitimate prejudice to believe that these ideas correspond to an objective reality, which sooner or later, shedding its symbolic veils, will appear to us.

But who will be the God of tomorrow, the absolute God of reason? According to what metaphysical formula is accomplished, on this great unknown, the progress of our ideas? Two systems are present, a veritable antinomy, whose thesis and antithesis are equally rational, equally irrefutable, although they exclude each other: one, which from generalization to generalization affirms an identical nature, universal substance and universal cause, immanent, infinite, undifferentiated, and which, by progressive self-determining differentiation, arrives at consciousness and reason, fit Deus; — the other which attests to a sovereign being, prior to the world, outside the world, which he created voluntarily by an ejaculation or fulguration of his glory; eternally, personal, intelligent and free, legislator, reformer and judge; God of the Jews, God of the Christians, whose idea is irreconcilable with that of the God of Spinosa, est Deus. This is where progress has pushed us. Now, which of these contradictory gods, which of this thesis or this antithesis should we believe? And because in the past every nation had its god and its sacrifice, must we, now that we have conceived order and acquired an awareness of theological antinomies, forge ourselves a new idol, remake a religion for ourselves? Heaven forbid!…

463. Ainsi nous apparaissent dans leurs évolutions, et comme autant de faces de l’humanité, la Liberté, l’Égalité, la Famille, la Religion. Chacune de ces faces a son caractère, ses attributs, son langage, ses lois. La liberté est fière, enthousiaste, généreuse ; elle porte le sceptre et l’épée ; l’Égalité, la Thémis des anciens, tient dans ses mains la balance, appelle tous les hommes au banquet de la vie, leur imposant même devoir et leur promettant égal salaire. La Famille a pour emblème la Vierge céleste, aux épis dorés, aux chastes mamelles, au nourrisson libre et ingénu ; la Religion, aux merveilleux symboles, aux ineffables mystères, nous montre le fruit de l’arbre de la science du bien et du mal, et nous introduit dans le jardin des destinées[6].

463. Thus appear to us in their evolutions, and as so many facets of humanity, Liberty, Equality, the Family, Religion. Each of these facets has its character, its attributes, its language, its laws. Liberty is proud, enthusiastic, generous; it carries the scepter and the sword; Equality, the Themis of the ancients, holds the balance in its hands, calls all men to the banquet of life, imposing on them the same duty and promising them equal wages. The Family has for emblem the celestial Virgin, with the golden ears, the chaste breasts, the free and ingenuous infant; Religion, with marvelous symbols, with ineffable mysteries, shows us the fruit of the tree of the knowledge of good and evil, and introduces us into the garden of destinies. [6]

464. Mais la figure la plus terrible, la plus énigmatique de l’histoire, est la législation pénale. Que signifient ces bourreaux, ces instruments de supplice et ces chaînes ? Il fut un temps, dit M. Rossi, où la torture était un progrès : quel est donc cet effroyable chemin ? Pourquoi ces juges, ces interrogatoires, ces formules de serment, ces témoins, cette procédure ? L’homme peut-il juger l’homme ? l’homme a-t-il le droit de punir ? et si ce droit lui appartient, quelle sera la peine ? quel est le rapport du délit au châtiment ? comment s’assurer de la perversité de l’intention ?… Questions formidables, qu’il est aussi dangereux de poser que difficile de résoudre.

C’est un fait reconnu de tous les criminalistes, que, dès les temps anciens, la sévérité des peines a diminué en même temps que la science et la politesse des mœurs se sont accrues ; que les formes de jugement sont devenues de plus en plus favorables et protectrices (501), et que le mouvement des idées est désormais à l’amendement des coupables, à la réhabilitation des consciences, presque à l’abolition des peines. Quoi donc ! la raison collective inclinerait-elle à penser que, comme le crime est une anomalie, le châtiment judiciaire est une vengeance, et que, hors le cas de légitime défense, la mort et la séquestration du condamné sont un abus de la force ? qu’entre un fanatique qui frappe un roi au détour d’une rue, et la société qui immole l’assassin dans un sacrifice solennel, la distance n’est pas telle qu’on ne puisse les identifier par une suite d’équations ?… Mystère, encore une fois, mystère horrible, dont l’état présent des sociétés permet à peine de soulever le voile. On frémit en pensant que notre droit de propriété n’est qu’une grande injustice, dissimulée, heureusement pour nous, par la coutume, aux regards d’une multitude spoliée : que serait-ce, si nous allions découvrir que la justice criminelle, suscitée pour la défense de ce droit, est un guet-apens ?… Quelle que soit, sous ce point de vue, la raison du progrès historique, longtemps encore nous aurons besoin de proscrire et de tuer ; eh bien ! puisque telle est la condition de notre existence, fermons les yeux, et frappons !…

464. But the most terrible, the most enigmatic figure in history is penal legislation. What do these executioners, these instruments of torture and these chains signify? There was a time, says M. Rossi, when torture was progress. What is this terrible path? Why these judges, these interrogations, these forms of oath, these witnesses, this procedure? Can man judge man? Does man have the right to punish? And if this right belongs to him, what will be the penalty? What is the relation of crime to punishment? How are we to be sure of the perversity of the intention?… Formidable questions, which are as dangerous to ask as they are difficult to resolve.

It is a fact recognized by all criminologists that, from ancient times, the severity of penalties has diminished at the same time as science and politeness of morals have increased; that the forms of judgment have become more and more favorable and protective (501), and that the movement of ideas is henceforth to the amendment of the culprits, to the rehabilitation of consciences, almost to the abolition of penalties. What! Would the collective reason incline to think that, as the crime is an anomaly, the legal punishment is revenge, and that, except for the case of self-defence, the death and the sequestration of the condemned are an abuse of force? That between a fanatic who strikes a king at the bend of a street, and the society that immolates the assassin in a solemn sacrifice, is the distance not such that they cannot be identified by a series of equations?… A mystery, once again, a horrible mystery, the veil of which the present state of societies barely allows us to lift. We shudder to think that our right to property is nothing but a great injustice, concealed, fortunately for us, by custom, from the gaze of a despoiled multitude. What would happen if we were to discover that criminal justice, raised for the defense of this right, is a trap?… Whatever, from this point of view, the reason for historical progress, we will still need to proscribe and kill for a long time. Well! Since such is the condition of our existence, let us close our eyes and strike!…

465. Observons l’espèce de balancement qui se manifeste dans les institutions et les idées, à chaque degré du développement historique. La rigueur des lois pénales décroît, disions-nous tout à l’heure, à mesure que la société se perfectionne : de même aussi la religion s’affaiblit, à mesure que l’idée de Dieu s’épure et que la raison se fortifie ; l’Égalité grandit, en même temps que le privilége et la propriété périclitent ; le lien conjugal se resserre, pendant que l’attrait des sens s’amortit. La progression vers le mieux est générale : le commerce amène l’union des peuples et la communauté des intérêts ; les jalousies de nation à nation s’éteignent ; le juif et le chrétien se confondent dans l’exercice du même droit, et déjà l’on aime à prévoir la réalisation d’une paix universelle. Dans l’intérieur des sociétés, le caractère des délits et des crimes a aussi changé ; et si l’ébranlement de la religion atteint, dans bien des âmes, jusqu’aux principes de la morale et de la justice[7], cette perturbation est tout accidentelle : les habitudes formées en dehors de l’éducation et des influences religieuses l’emportent de tout point sur celles que donnaient jadis la pratique du culte et la foi aux mystères. Les honnêtes gens selon le siècle commencent à être plus compatissants, plus justes et meilleurs que les honnêtes gens selon le catéchisme : il est même à remarquer qu’un préjugé de ridicule et de mésestime toujours croissant s’attache aux dévots. La différence des uns aux autres éclate surtout dans ces fautes que les penchants contrariés de la nature rendent si fréquentes : chez les chrétiens ce sont des vices, chez les indifférents des faiblesses. Là un fonds de noirceur et d’hypocrisie accompagne presque toujours le péché ; ici, il trouve plus souvent l’excuse de la légèreté et de la passion franche et naïve. Quelle différence des amours libres, mais jusqu’à certain point entourées de décence, de l’étudiant et de la grisette, à la dégoûtante lubricité du moine ! d’un côté, la sensualité exaltée par une fausse continence ; de l’autre, des affections trop tôt éveillées, des cœurs qui se cherchent, des sentiments auxquels les conditions sociales ne permettent pas de s’épanouir.

En général, si l’on considère les mœurs d’une nation, non pas à deux époques prises au hasard et resserrées dans d’étroites limites, mais dans toute la durée de l’histoire, on trouve qu’il y a amélioration sensible dans le moral des consciences. La luxure et la gloutonnerie titaniques des Romains, la mollesse ionique et les débauches de l’Asie sont loin de nous ; un sentiment plus répandu de bienveillance pour l’homme, un respect plus profond de sa dignité, une fierté qui n’a plus rien de l’orgueil germain et de la férocité latine : tels sont les traits généraux qui nous caractérisent. Nos vices sont moins monstrueux, moins excentriques ; notre épicurisme est mêlé de plus de sensibilité et de délicatesse ; le mensonge et la perfidie commencent à disparaître du commerce des affaires ; et, chose singulière, les plus grands escrocs qui dans ces derniers temps se soient signalés étaient la plupart étrangers à l’industrie et au négoce, agents de sociétés fictives, loups-cerviers de bourse et notaires. Il n’est pas jusqu’au clergé lui-même dont les mœurs, depuis la flagellation qu’il reçut en 93, n’aient beaucoup profité : oserait-il en faire honneur à la religion ?…

L’amélioration constante des mœurs publiques, à travers de nombreuses oscillations, est donc encore un fait de progrès, fait dont la cause générale se trouve sans doute dans le développement de la raison et des idées, en un mot, dans la conception de l’ordre. Or, de quelque manière que la loi du progrès scientifique doive se traduire pour donner la formule du progrès moral, il est évident qu’ici comme ailleurs le phénomène a besoin d’une raison qui le rende intelligible, et qu’il est aussi puéril d’expliquer l’amélioration des mœurs par le progrès que la santé par la croissance[8].

465. Let us observe the kind of balancing that manifests itself in institutions and ideas, at each stage of historical development. The rigor of penal laws decreases, as we said a moment ago, as society improves. In the same way also religion weakens, as the idea of God is purified and reason is strengthened. Equality grows, at the same time as privilege and property decline; the marital bond is tightened, while the attraction of the senses is deadened. The progression towards the better is general: trade brings about the union of peoples and the community of interests; the jealousies of nation to nation are extinguished; the Jew and the Christian merge in the exercise of the same right, and already one likes to foresee the realization of a universal peace. Within societies, the character of offenses and crimes has also changed; and if the shock of religion reaches in many souls, [7] this disturbance is quite accidental. The habits formed apart from education and religious influences prevail in every way over those that formerly produced the practice of worship and faith in the mysteries. The decent people according to the century are beginning to be more compassionate, more just and better than the decent people according to the catechism: it is even to be noted that an ever-increasing prejudice of ridicule and low esteem attaches to the devout. The difference from one to another is especially evident in those faults that the thwarted inclinations of nature make so frequent: among Christians they are vices, among the indifferent, weaknesses. There a fund of darkness and hypocrisy almost always accompanies sin; here, it more often finds the excuse of levity and frank and naive passion. What a difference between the free loves, up to a certain point surrounded by decency, of the student and the grisette, with the disgusting lubricity of the monk! On the one hand, sensuality exalted by a false continence; on the other, affections awakened too soon, hearts that seek each other, feelings that social conditions do not allow to blossom.

In general, if we consider the mores of a nation, not at two epochs taken at random and confined within narrow limits, but throughout the whole span of history, we find that there is a noticeable improvement in the morals of consciences. The titanic lust and gluttony of the Romans, the Ionic softness and debauchery of Asia are far from us; a more widespread feeling of benevolence for man, a deeper respect for his dignity, a pride that no longer has anything of German pride and Latin ferocity: such are the general traits that characterize us. Our vices are less monstrous, less eccentric; our epicureanism is mixed with more sensitivity and delicacy; lies and perfidy begin to disappear from business commerce; and, singularly enough, the greatest swindlers who have lately been noticed have been mostly strangers to industry and commerce, agents of fictitious companies, stock market hounds and notaries. It is not even the clergy themselves whose morals, since the flagellation they received in 93, have not benefited greatly: would they dare to do honor to religion?…

The constant improvement of public morals, through numerous oscillations, is therefore still a fact of progress, a fact whose general cause is doubtless to be found in the development of reason and ideas, in a word, in the conception of order. Now, however the law of scientific progress must be translated to give the formula of moral progress; it is obvious that here as elsewhere the phenomenon needs a reason that makes it intelligible, and that it is as puerile to explain the improvement of morals by progress as health by growth. [8]

466. Ces observations, direz-vous, sont bien simples, et nous pouvions nous dispenser de les faire ; car qui oserait y contredire ? — Si simples qu’elles soient cependant, la Philosophie ne les a jamais faites ; et parce qu’elle n’a pas su les faire, elle s’est égarée dans ses recherches sur la loi du progrès historique ; aujourd’hui même, nos plus savants publicistes sont à prendre des descriptions et des synonymies pour des formules.

« Dans la poursuite d’un problème de cette nature, s’écrie M. Ortolan[9], il est facile de livrer sa raison aux mirages de l’idéalisme. De ces révélations fantastiques on reçoit, comme loi suprême de l’humanité, une formule trompeuse, à laquelle on plie ensuite quelques faits épars, choisis à volonté dans l’immensité, souvent dans les ténèbres de l’histoire. Tel est le procédé à priori.

« Depuis le philosophe napolitain Vico, depuis Pagano, son disciple, jusqu’aux esprits qui nous touchent de plus près, et qui se sont jetés à leur suite dans l’exploration de ces idées transcendentales, on n’a guère fait autre chose. Le problème a été posé ; quelques plis du voile ont été soulevés ; quelques éléments de la vérité ont été saisis ; mais subordonnés, souvent perdus, dans un système de brillantes hypothèses. Où est cet enchaînement simple et rationnel ; où est cette démonstration saisissable et convaincante, toujours exigible en fait de sciences, et qui font dire : Voilà la vérité ; la loi du phénomène est reconnue ?… »

On ne saurait en moins de mots et d’un style plus énergique dire ce que doit être la vérité, et signaler l’insuffisance de ses devanciers. Mais M. Ortolan, venant après des écrivains religieux et symbolisateurs, devait, tout en préconisant la méthode expérimentale, marquer le passage de l’esprit philosophique, et, après les mysticités et les allégories de la foi, nous donner les abstractions causatives du syllogisme.

Selon M. Ortolan, l’ordre qui préside au développement de l’humanité se formule en quatre grandes lois nécessaires et permanentes : 1o loi de génération : « C’est le principe de causalité, conception impérieuse de l’intelligence humaine, qui, de degré en degré, l’élève jusqu’à l’infini ; » — 2o loi de propagande : « C’est la communication incessante des idées, des coutumes, des passions bonnes ou mauvaises, d’homme à homme, de cité à cité, de peuple à peuple ; » — 3o loi de similitude : l’auteur aurait dû dire loi d’assimilation, l’actif au lieu du passif, le mouvement, au lieu de l’inertie. En effet, selon M. Ortolan : « Cette loi marche à la suite de la propagande, effaçant chaque jour une distinction et travaillant avec les siècles à niveler et unifier l’humanité ; » — 4o loi de progrès : « Loi dernière, loi finale… La propagande et la similitude répandent sur nous le bien comme le mal, l’erreur comme la vérité : elles parcourent le globe, tantôt utiles, tantôt funestes ; tantôt poussant en avant, tantôt ramenant en arrière ; mais, sur tant de matériaux opposés, le travail de la perfectibilité humaine s’accomplit. Le mal, l’erreur, éléments périssables, produits et reproduits sans cesse sous des milliers de formes, tombent et disparaissent. Le bien, la vérité, éléments immortels, survivent à chaque ruine, et peu à peu, un à un, ils se dégagent, ils s’agglomèrent et se fixent en résultats acquis. »

Le système de M. Ortolan, il est facile de le voir, se réduit à une comparaison. La société, disait J.-B. Say, est un être organisé et vivant ; l’Économie politique en est la physiologie. De même que le mouvement vital se manifeste en quatre moments consécutifs : la génération, l’assimilation, l’accroissement qui en est la suite, et enfin le plein et entier développement des facultés et des organes ; de même, dit M. Ortolan, l’humanité, le grand Être collectif, parcourt dans chacune de ses manifestations quatre périodes distinctes : éclosion ou génération, propagande, similitude, perfectionnement ou progrès. Tout cela est assurément incontestable, et je ne sache guère aujourd’hui que des académies de province où l’on s’avise encore de nier le mouvement. Mais sont-ce là des lois ? et quand, sur la ligne indéfinie de l’histoire, nous avons planté ces quatre jalons, comprenons-nous le progrès ?…

466. These observations, you will say, are very simple, and we could dispense with making them; because who would dare to contradict them? — However simple they may be, Philosophy has never made them; and because it did not know how to make them, it got lost in its researches on the law of historical progress; even today, our most learned publicists are taking descriptions and synonymies for formulas.

“In the pursuit of a problem of this nature,” exclaims Mr. Ortolan [9], “it is easy to surrender one’s reason to the mirages of idealism. From these fantastic revelations one receives, as the supreme law of humanity, a deceptive formula, to which one then bends a few scattered facts, chosen at will in the immensity, often in the darkness of history. This is the a priori process.

“From the Neapolitan philosopher Vico, from Pagano, his disciple, to the minds that touch us most closely, and who threw themselves in their wake into the exploration of these transcendental ideas, little else has been done. The problem has been posed; some folds of the veil have been lifted; some elements of the truth have been grasped, but subordinated, often lost, in a system of brilliant hypotheses. Where is this simple and rational sequence; where is this perceptible and convincing demonstration, always required in fact of science, and which makes say: Here is the truth; the law of the phenomenon is recognized?…”

One could not in less words and in a more energetic style say what the truth must be, and point out the insufficiency of its predecessors. But M. Ortolan, coming after the religious writers and symbolizers, was, while advocating the experimental method, to mark the passage of the philosophical spirit and, after the mysticities and the allegories of faith, to give us the causative abstractions of the syllogism.

According to M. Ortolan, the order that presides over the development of humanity is formulated in four great necessary and permanent laws: 1) a law  of generation: “It is the principle of causality, an imperious conception of human intelligence, that, step by step, raises it to infinity;” — 2) a  law of propaganda: “It is the incessant communication of ideas, customs, good or bad passions, from man to man, from city to city, from people to people;” — 3) a  law of similarity: the author should have said law of assimilation, active instead of passive, movement instead of inertia. Indeed, according to Mr. Ortolan: “This law works in the wake of propaganda, erasing a distinction each day and working over the centuries to level and unify humanity;” — 4) a  law of progress: “Last law, final law… Propaganda and similarity scatter over us good as well as evil, error as well as truth: they travel the globe, sometimes useful, sometimes disastrous; sometimes pushing forward, sometimes pulling back; but, on so many opposed materials, the work of human perfectibility is accomplished. Evil, error, perishable elements, constantly produced and reproduced in thousands of forms, fall and disappear. The good, the truth, immortal elements, survive each ruin, and little by little, one by one, they emerge, they agglomerate and settle in acquired results.”

M. Ortolan’s system, it is easy to see, is reduced to a comparison. Society, said J.-B. Say, is an organized and living being; political economy is its physiology. Just as the vital movement manifests itself in four consecutive moments: generation, assimilation, the increase that is its consequence, and finally the full and entire development of the faculties and organs; likewise, says M. Ortolan, humanity, the great collective Being, traverses in each of its manifestations four distinct periods: blossoming or generation, propaganda, similarity, perfection or progress. All this is assuredly indisputable, and today I hardly know anything except of the provincial academies where people still take it into their heads to deny the movement. But are these laws? And when, on the indefinite line of history, we have planted these four milestones, do we understand progress?…

467. Sans le progrès, l’histoire n’existe pas ; l’histoire n’est même autre chose que le progrès, c’est-à-dire le mode selon lequel toute création arrive. Ces deux expressions sont synonymes, et lorsqu’on affirme que le progrès est la loi de l’histoire, c’est comme si l’on disait que l’histoire est la loi de l’histoire[10].

Exposer les lois de la Providence, ou, comme nous disons aujourd’hui, du progrès, ce n’est point, ainsi que l’essayèrent Bossuet, Vico et d’autres, trouver une formule applicable à la totalité du sujet historique : l’histoire, à ce point de vue, est une impossibilité, une chimère ; c’est, en ce qui concerne chacune des faces ou spécialités de l’histoire, dire pourquoi, comment le progrès a lieu, selon quelle mesure et quelle série. Que l’infatigable M. Ortolan accumule les faits politiques, législatifs et autres ; qu’il rapproche les époques et les climats ; qu’il montre la marche lente et majestueuse des sociétés, et puis qu’il classe tous les matériaux par lui explorés en quatre grandes catégories, expressions sommaires d’un mouvement uniforme : M. Ortolan n’aura fait, comme j’ai dit, que diviser et classer chronologiquement sa matière ; il aura marqué d’un signe de convention (série logique, 241) des faits non encore analysés, mais dont les lois essentielles demeurent, après cette laborieuse opération, parfaitement inconnues. Génération, propagande, similitude, perfectibilité, que sont toutes ces abstractions, sinon des étiquettes servant à rappeler d’une manière abrégée certaines analogies ou certains moments de la durée ? Donnez à chacun de ces termes quatre nouveaux synonymes ; multipliez les divisions et les périphrases : en poursuivant l’allégorie vous tournez toujours dans le même cercle, et, après une course immense, vous arrivez juste au point d’où vous êtes parti, savoir, que toute chose naît et s’achève dans le temps, se propage dans l’espace, et que le progrès est la forme de l’histoire. Mais les lois, qui seules donneraient pour chaque fait l’intelligence de cette forme, les lois sont encore à découvrir : or c’est à quoi le principe de causalité (79-170) suivi par M. Ortolan ne sert absolument de rien.

467. Without progress, history does not exist; history is even nothing other than progress, that is to say the mode according to which all creation happens. These two expressions are synonymous, and when we say that progress is the law of history, it is as if we were saying that history is the law of history. [10]

To expose the laws of Providence, or, as we say today, of progress, is not, as Bossuet, Vico and others tried, to find a formula applicable to the totality of the historical subject: History, from this point of view, is an impossibility, a chimera; it is, with respect to each of the aspects or specialties of history, to say why, how progress takes place, according to what measure and what series. Let the indefatigable M. Ortolan accumulate political, legislative and other facts; let him bring together epochs and climates; let him show the slow and majestic progress of societies, and then let him classify all the materials explored by him into four great categories, summary expressions of a uniform movement: M. Ortolan will not done nothing, as I said, but to divide and chronologically classify its material; he will have marked with a sign of convention (logical series, 241) facts not yet analyzed, but whose essential laws remain, after this laborious operation, perfectly unknown. Generation, propaganda, similarity, perfectibility, what are all these abstractions, if not labels serving to recall in an abbreviated way certain analogies or certain moments of duration? Give each of these terms four new synonyms; multiply divisions and periphrases: by pursuing the allegory you always turn in the same circle, and, after an immense race, you arrive just at the point from which you started, namely, that everything is born and ends in time, spreads in space, and that progress is the form of history. But the laws, which alone would give for each fact the understanding of this form, the laws are still to be discovered: now this is why the principle of causality (79-170) followed by M. Ortolan is of absolutely no use.

§ II. — Au point de vue de l’organisation, les lois de l’Économie politique sont les lois de l’Histoire[11].

468. Puisque nous avons à constater par les faits la certitude de la science économique, c’est au point de vue du travail, c’est-à-dire : 1o du produit, de la valeur, de la formation des capitaux, du crédit, de l’échange, des monnaies, etc. ; — 2o de la spécialité et de la synthèse du travail, de la coordination des fonctions, de la solidarité et de la responsabilité du travailleur ; — 3o de la distribution des instruments de travail et de la répartition des produits, selon le mérite et la justice, que nous avons à étudier l’histoire.

La première partie de cette tâche a été remplie par un économiste de premier ordre, M. _Blanqui_, auteur d’une Histoire de l’Économie politique en Europe, depuis les anciens jusqu’à nos jours. Dans cet excellent ouvrage, on voit comment, par ses transformations industrielles (383), le travail agit sur l’économie des sociétés, affranchit le prolétariat, donne et retire la richesse aux nations, amène peu à peu l’alliance des peuples et l’égalité des conditions, assied l’ordre public et la morale sur une base indestructible. De pareils ouvrages, je ne puis me lasser de le dire, nous dévoilent les lois de l’histoire mille fois mieux que tous les écrits des Bossuet, des Vico, des Montesquieu et de la foule des philosophes.

§II. — From the point of view of organization, the laws of political economy are the laws of history. [11]

468. Since we have to establish by facts the certainty of economic science, it is from the point of view of labor, that is to say: 1) of  the product, of the value, of the formation of capital, credit, exchange, currencies, etc.; — 2)  of the specialty and synthesis of the labor, the coordination of functions, the solidarity and the responsibility of the worker; — 3) of  the distribution of the instruments of labor and the distribution of the products, according to merit and justice, which we have to study history.

The first part of this task was fulfilled by a first-rate economist, M.  Blanqui, author of a Histoire de l’Économie politique en Europe, depuis les anciens jusqu’à nos jours. In this excellent work, we see how, through its industrial transformations (383), labor acts on the economy of societies, frees the proletariat, gives and withdraws wealth from nations, gradually brings about the alliance of peoples and the equality of conditions, and establishes public order and morality on an indestructible basis. Such works, I cannot tire of saying it, reveal to us the laws of history a thousand times better than all the writings of Bossuet, Vico, Montesquieu and the multitude of philosophers.

469. Mais après avoir observé l’influence du travail sur la société sous le rapport de la production et de la circulation des richesses, il convient d’en suivre les manifestations organiques dans les mouvements révolutionnaires et les formes des gouvernements. Il faut voir si, sous ce nouveau point de vue, les faits démentent ou confirment les conclusions de la théorie ; si le système social et tout ce qu’il renferme, culte, guerre, commerce, sciences et arts, etc., se détermine réellement et se constitue d’après les lois d’organisation que nous avons décrites, ou s’il est en contradiction avec elles. Le résultat de cet examen sera de dresser la topographie des mouvements de l’humanité, et de reconnaître à quel degré de son développement la civilisation, en vertu de son énergie propre et de ses lois providentielles, est aujourd’hui parvenue. La société est en création d’ordre : dès le premier jour, elle a tracé un sillon que nous ne pouvons abandonner impunément, et dont il faut calculer la direction et le terme, si nous voulons continuer sans faillir le travail commencé par nous sous l’inspiration même de Dieu.

Je n’ai garde de vouloir, dans les pages qui vont suivre, reprendre la tâche de l’illustre écrivain que j’ai cité tout à l’heure, bien moins encore de lui montrer ce qu’il aurait dû faire : je veux seulement, pour le besoin de ma thèse, esquisser en traits rapides le second côté d’une intéressante histoire.

469. But after observing the influence of labor on society in relation to the production and circulation of wealth, it is appropriate to follow its organic manifestations in revolutionary movements and the forms of government. We must see whether, from this new point of view, the facts contradict or confirm the conclusions of the theory; if the social system and all that it contains, — worship, war, commerce, sciences and arts, etc., — is really determined and constituted according to the laws of organization that we have described, or if it is in contradiction with then. The result of this examination will be to draw up the topography of the movements of humanity, and to recognize at what stage of its development civilization, by virtue of its own energy and its providential laws, has reached today. Society is in the process of creating order: from the first day, it has traced a furrow that we cannot abandon with impunity, whose direction and term must be calculated, if we want to continue without failing the work begun by us under the very inspiration of God.

I am careful not to attempt, in the pages that follow, to take up the task of the illustrious writer whom I quoted just now, much less to show him what he should have done: I want only, for the purpose of my thesis, to sketch in quick lines the second side of an interesting story.

470. La forme de la société à son origine est la Tribu, c’est-à-dire une agglomération indifférenciée, identique, sans série. À peine si l’importance de quelques chefs laisse entrevoir les premiers linéaments de l’être collectif, une royauté, un sénat. Point de division dans le travail : chacun produit tout chez soi, tout pour soi : la polygamie est au sein de la famille ; rien de social ne trahit la personnalité de l’homme.

470. The form of society at its origin is the Tribe, that is to say an undifferentiated, identical agglomeration, without series. The importance of a few chiefs barely hints at the first lineaments of the collective being, a royalty, a senate. No division in labor: everyone produces everything at home, everything for himself: polygamy is within the family; nothing social betrays the individuality of man.

471. Peu à peu, la tribu, arrêtée par son propre nombre, fixe son camp au bord d’une rivière, au fond d’une gorge, sur le versant d’une montagne, et s’attache au sol par la culture : elle a une place centrale et des métairies alentour. Aussitôt la vie individuelle prend son essor, et presque en même temps apparaissent les principaux ordres de fonctionnaires, chacun dans sa spécialité et sa dignité, juxta genus suum et speciem suam : le Roi, le Prêtre, le Guerrier, le Laboureur ou Berger, l’Artisan, le Marchand et l’Esclave. Ajoutez, selon la situation du lieu, le Pêcheur ou Marin.

Ainsi, la division du travail s’opère au commencement par la détermination de sept ou huit grandes catégories, embrassant dans leur sphère toutes les fonctions futures. Suivre le mouvement évolutif de ces catégories, en reconnaître le caractère et les tendances, en formuler les lois, c’est, comme on le verra, constituer la société, c’est organiser le travail.

471. Gradually, the tribe, halted by its own number, fixes its camp at the edge of a river, at the bottom of a gorge, on the slope of a mountain, and attaches itself to the ground by cultivation: it has a central square and surrounding farms. Immediately individual life takes off, and almost at the same time the principal orders of functionaries appear, each in its specialty and its dignity, juxta genus suum et speciem suam: the King, the Priest, the Warrior, the Plowman or Shepherd, the Artisan, Merchant and Slave. Add, according to the situation of the place, the Fisherman or Sailor.

Thus, the division of labor operates at the beginning by the determination of seven or eight great categories, embracing in their sphere all future functions. To follow the evolutionary movement of these categories, to recognize their character and tendencies, to formulate their laws, is, as we shall see, to constitute society, it is to organize labor.

472. À peine séparées, les fonctions primigènes s’immatriculent dans certaines familles, dont elles deviennent l’apanage : de là les castes, que l’on retrouve partout où la société a fait le premier pas hors de la barbarie, et que, selon les circonstances du climat et le génie des races, on voit obtenir tour à tour la prééminence, jusqu’à ce qu’enfin par le travail, le despotisme ou la liberté, elles s’absorbent l’une l’autre et se confondent de nouveau.

La caste, institution essentiellement transitoire, fut donc en son temps un progrès… Mais déjà le livre des destinées se referme. L’intérêt dynastique et le symbolisme religieux apposent leur sceau sur la civilisation, et lui disent : Tu n’iras pas plus loin. L’animal politique se refuse à croître ; la guerre commence entre le mouvement et la résistance. Selon la théologie hindoue, les prêtres sont sortis de la tête de Brahma ; les guerriers, de sa poitrine ; les laboureurs, de ses cuisses et de ses bras ; les artisans, de ses pieds : les parias sans doute étaient la génération excrémentielle du dieu.

472. As soon as they are separated, the aboriginal functions are registered in certain families, of which they become the prerogative: hence the castes, which are found wherever society has made the first step out of barbarism, and which, according to the circumstances of the climate and the genius of the races, we see obtaining in turn the preeminence, until finally by labor, despotism or liberty, they absorb each other and merge again.

The caste, an essentially transitory institution, was therefore in its time a progress… But already the book of destinies is closing. Dynastic interest and religious symbolism affix their seal to civilization, and say to it: You will go no further. The political animal refuses to grow; war begins between the movement and the resistance. According to Hindu theology, priests emerged from the head of Brahma; the warriors, from his chest; the ploughmen, with his thighs and his arms; the craftsmen, from his feet: the pariahs were doubtless the excremental generation of the god.

473. La division de la société par castes, la première selon l’ordre des temps, est aussi la première dont se soient avisés les faiseurs d’utopies : il suffit de rappeler la république de Platon et les institutions de Salente. Nous remarquerons, à ce propos, que la marche de l’esprit philosophique est en tout conforme à celle de la spontanéité collective : preuve, si l’on veut, de l’autorité des traditions historiques, mais preuve aussi de la vanité de la philosophie.

473. The division of society by castes, the first according to the order of time, is also the first of which the makers of utopias were aware: it suffices to recall the republic of Plato and the institutions of Salentum. We will notice, in this connection, that the progress of the philosophical spirit is in complete conformity with that of collective spontaneity: proof, if you will, of the authority of historical traditions, but also proof of the vanity of philosophy.

474. Parcourons rapidement les premières catégories du travail, si bien accusées dans l’histoire sous le nom de castes, et, d’après leurs caractères physiologiques, essayons de prévoir la destinée de chacune.

Semblable à ces êtres qui figurent simultanément dans l’histoire naturelle comme espèce et genre, l’individu-roi forme caste à lui seul. Et comme dans la caste la fonction est appropriée et héréditaire, de même, dans le roi, le sceptre est matière de propriété et d’hérédité. Mais sous ce magnifique symbole se cache, avec plusieurs ordres de fonctionnaires, la condition même de la vie sociale, la centralisation et l’unité. C’est ce que la royauté nous découvre d’une façon non équivoque, dès son début.

Élément cardinal de la série, principe de direction et de mouvement, cœur et cerveau de la société, le roi se produit d’abord : les autres fonctions viennent après et se groupent autour de lui. La royauté est envahissante et jalouse, ne souffre aucun pouvoir rival, vise en tout à la suzeraineté : comment les républicains n’ont-ils pas vu que cela même était une condition du progrès ? Avant de procéder au dédoublement des catégories du travail, il fallait assurer la convergence et l’harmonie des fonctions : il fallait donc, pour cela, que le roi fût réputé seul législateur, seul chef de la police, seul commandant des armées, seul propriétaire, seul négociant, seul industriel, seul administrateur et seul juge ; il fallait que le serment de fidélité à la patrie et d’obéissance aux lois fût prêté entre ses mains ; il fallait que le laboureur tint de lui sa charrue, l’artisan son privilége, l’artiste son brevet, le juge son mandat, le capitaine son épée, l’armateur son pavillon, le soldat son drapeau, le commerçant sa patente. C’était l’image anticipée de ce que nous réclamons aujourd’hui, nous autres réformistes, sous ce mot d’ordre : Organisation du travail, solidarité, garantie. Dans cette période de préparation, la question monarchique n’était point une question de légitimité : c’était une question de vie, ce qui veut dire une question de force.

474. Let us quickly run through the first categories of labor, so well marked in history under the name of castes, and, according to their physiological characteristics, try to foresee the destiny of each.

Like those beings that figure simultaneously in natural history as species and genus, the individual-king forms a caste in himself. And as in the caste the office is appropriated and hereditary, so in the king the scepter is a matter of property and heredity. But under this magnificent symbol is hidden, with several orders of functionaries, the very condition of social life, centralization and unity. This is what royalty reveals to us in an unequivocal way, from its beginning.

Cardinal element of the series, principle of direction and movement, heart and brain of society, the king occurs first: the other functions come later and are grouped around him. Royalty is invasive and jealous, suffers no rival power, aims in everything at suzerainty. How did the republicans fail to see that this was a condition of progress? Before proceeding with the duplication of the categories of labor, it was necessary to ensure the convergence and harmony of the functions. It was therefore necessary, for this, that the king be deemed to be the only legislator, the only head of the police, sole commander of the armies, sole proprietor, sole trader, sole industrialist, sole administrator and sole judge; it was necessary that the oath of fidelity to the fatherland and obedience to the laws should be taken between his hands; the plowman had to inherit his plough, the artisan his privilege, the artist his patent, the judge his mandate, the captain his sword, the shipowner his flag, the soldier his flag, the tradesman his patent. It was the anticipated image of what we reformists are demanding today, under this slogan: Organization of labor, solidarity, guarantee. In this period of preparation, the monarchical question was not a question of legitimacy: it was a question of life, which means a question of force.

475. Unité et centralisation : telle a été, parmi d’intolérables violences, la mission des rois. Leur temps s’avance, grâce au ciel ; mais ceux-là seuls auront servi l’humanité qui se seront montrés fidèles à leur caractère. Le crime irrémissible de la royauté, c’est de changer la force expansive du sceptre en un principe d’inertie, et, par une transaction coupable avec les castes puissantes, de s’affermir dans un statu quo mortel. Le plus remuant et le plus novateur des monarques fut toujours, pour l’humanité, le meilleur : j’en atteste Charlemagne, Louis XIV et Napoléon. Jadis, autant de tribus bâtissaient un village, autant de rois ceignaient le diadème : Josué, dit l’histoire, défit trente et un rois au passage du Jourdain. La plus utile besogne des rois, comme des propriétaires, est de se détruire par la concurrence et de ne laisser à leur place que des producteurs : que la Providence leur soit en aide !

Quiconque, à mon exemple, fait opposition à la royauté, doit donc se souvenir qu’avant de procéder à son abolition, nous avons à répondre aux questions suivantes : L’œuvre des rois est-elle accomplie ? — Pouvons-nous, sans leur secours, achever notre constitution ? — Quel sera l’état de la société, lorsqu’aura cessé la souveraineté de l’homme ?

Mais ne blasphémons pas la royauté, car ce serait blasphémer l’humanité même.a

475. Unity and centralization: such has been, amidst intolerable violence, the mission of kings. Their time is advancing, thank heaven; but those alone will have served humanity who will have shown themselves faithful to their character. The irremissible crime of royalty is to change the expansive force of the scepter into a principle of inertia, and, by a culpable transaction with the powerful castes, to consolidate itself in a deadly status quo. The most stirring and the most innovative of monarchs was always, for humanity, the best: I attest to this in Charlemagne, Louis XIV and Napoleon. Formerly, so many tribes built a village, so many kings girded the diadem: Joshua, says the story, defeated thirty-one kings at the crossing of the Jordan. The most useful task of kings, like landowners, is to destroy themselves through competition and to leave in their place only producers: may Providence aid them!

Whoever, like me, opposes royalty, must therefore remember that before proceeding to its abolition, we have to answer the following questions: Is the work of kings accomplished? — Can we, without their help, complete our constitution? — What will be the state of society when the sovereignty of man has ceased?

But let us not blaspheme royalty, for that would be to blaspheme humanity itself.

476. Le mode constitutionnel de la royauté est la hiérarchie ; son principe, soit qu’elle se réclame de droit divin, soit qu’elle relève de la conquête ou de l’élection, est l’autorité ; son attribut essentiel, la force ; son caractère, l’unité et la spontanéité ; sa tendance, au dehors la conquête, au dedans l’immobilisme.

Pour arriver à ses fins, la royauté s’arroge tout ou partie du pouvoir législatif, administratif et judiciaire ; mais, de quelque manière qu’elle en use, dès que la royauté légifère, elle se limite dans l’administration et le jugement ; plus elle rend d’ordonnances, plus elle serre le nœud sur sa gorge ; et lorsque le moment est venu où elle doit s’abdiquer sous peine de se contredire, ne pouvant s’exécuter de bonne grâce, un souffle de révolution vient qui l’achève et la lance dans l’éternité.

476. The constitutional mode of royalty is the hierarchy; its principle, whether it claims divine right, whether it arises from conquest or election, is authority; its essential attribute, strength; its character, unity and spontaneity; its tendency, conquest without, immobility within.

To achieve its ends, royalty assumes all or part of the legislative, administrative and judicial power; but, however it uses it, as soon as royalty legislates, it limits itself in administration and judgment; the more orders it issues, the more it tightens the knot on its throat; and when the time has come when it must abdicate on pain of contradicting itself, unable to comply with good grace, a breath of revolution comes, which finishes it off and launches it into eternity.

477. Disons maintenant, pour ne plus y revenir, ce que devait être le sacerdoce, ce qu’il a été, ce qu’il est.

Ministres du culte, c’est-à-dire des cérémonies symboliques et solennelles que le génie des peuples institua par toute la terre pour rappeler les grandes pensées d’Ordre, de Science, de Vertu et d’Avenir, les prêtres avaient pour mission d’entretenir au cœur des hommes les sentiments généreux et les vastes pensées ; de conserver les traditions, les mœurs, l’esprit national, et de se montrer en même temps promoteurs zélés de la science, propagateurs des lumières, amis de la tolérance et de la vérité. La religion n’étant que la position du problème cosmique et social, le sacerdoce devenait centre d’investigation et de hautes études ; c’était à lui de conduire le mouvement. Voilà ce qu’un instinct supérieur disait aux premiers hommes : voilà pourquoi ils allaient prier les dieux et consulter les oracles ; ce qu’exprimait le bandeau d’Aaron, symbole de doctrine et de vérité ; ce que furent pendant un temps les Bramines, les Druides et les Bardes, chantres des héros, conseillers des rois, instituteurs des peuples. Et telle fut aussi la pensée de Jésus-Christ, lorsqu’il fonda son Église, comme qui dirait, son Université.

477. Let us say now, without going back to it, what the priesthood should have been, what it was, and what it is.

Ministers of worship, that is to say symbolic and solemn ceremonies that the genius of the peoples instituted throughout the earth to recall the great thoughts of Order, Science, Virtue and the Future, the priests had the mission to foster generous sentiments and vast thoughts in the hearts of men, to preserve traditions, customs, the national spirit, and to show themselves at the same time zealous promoters of science, propagators of enlightenment, friends of tolerance and truth. Religion being only the position of the cosmic and social problem, the priesthood became the center of investigation and higher studies; it was up to it to lead the movement. This is what a superior instinct told the first men: this is why they went to pray to the gods and consult the oracles; what Aaron’s headband expressed, doctrine and truth; what were for a time the Bramins, the Druids and the Bards, singers of heroes, advisers of kings, teachers of peoples. And such was also the thought of Jesus Christ, when he founded his Church, as one would say, his University.

478. Mais le sacerdoce, prenant la figure pour l’esprit, s’attache au rite, instrument ou simulacre de son autorité, et n’en veut plus sortir ; il trouve dans ces allégories merveilleuses, que son devoir est d’interpréter, des vérités surnaturelles dont il impose, sous peine d’impiété, la croyance ; enfin il se classe hors de la société, se fait caste improductive et exploitante, tour à tour esclave ou dominatrice des rois. Dès lors, il n’y eut plus de remède : la conscience révoltée accomplit par d’autres hommes la mission du sacerdoce ; le philosophe fut opposé au prêtre ; deux états successifs de l’intelligence désignèrent deux sectes ennemies : et ce fut un duel à mort entre la Philosophie et la Religion. Toutes deux ont péri dans le combat ; mais du sein fécond de la Philosophie la Science est née, immortelle et radieuse ; tandis que la Religion a passé stérile et maudite de plusieurs.

Toutes les fonctions que devait enfanter la catégorie sacerdotale sont maintenant organisées en dehors du sacerdoce : le prêtre n’est ni savant, ni artiste, ni médecin, ni historien, ni politique, ni philologue : l’université n’a rien de commun avec le séminaire, ni celui-ci avec le théâtre ; le prêtre est exclu de partout : qu’est-il donc hélas ? Rien.

478. But the priesthood, mistaking the figure for the spirit, attaches itself to the rite, instrument or simulacrum of its authority, and no longer wishes to leave it; it finds in these marvelous allegories, which its duty is to interpret, supernatural truths of which it imposes, under penalty of impiety, the belief; finally, it ranks itself outside of society, becomes an unproductive and exploitative caste, by turns a slave or ruler of kings. From then on, there was no longer any remedy: the rebellious conscience accomplished through other men the mission of the priesthood; the philosopher was opposed to the priest; two successive states of intelligence designated two enemy sects — and it was a duel to the death between Philosophy and Religion. Both perished in the fight, but from the fruitful bosom of Philosophy Science was born, immortal and radiant, while Religion has passed, sterile and cursed by many.

All the functions that the priestly category was to give birth to are now organized outside the priesthood: the priest is neither scholar, nor artist, nor doctor, nor historian, nor politician, nor philologist; the university has nothing in common with the seminary, the seminary with the theatre; the priest is excluded everywhere. What is he, alas? Nothing.

479. Je voudrais qu’au lieu de voir dans la critique sommaire que je fais de leur état l’effet d’une sombre haine et d’une impiété fanatique, les prêtres en profitassent pour ouvrir les yeux sur leur situation, et juger tout le péril de leur isolement. Eh ! s’imaginent-ils que ce soit par amour du paradoxe que je prêche la fin des religions ? Si Pergama dextra defendi possent, etiam hac defensa fuissent ; oui, j’eusse défendu la Religion, je plaiderais devant le siècle la cause du prêtre, si la Religion avait une pensée, si le prêtre était quelque chose : mais je n’ai pas le talent de faire parler une image et de donner la vie à des abstractions.

La condition du clergé est étrange. Les prêtres sont fonctionnaires salariés, mais non pas fonctionnaires publics ; ils tiennent leurs pouvoirs d’ailleurs que de la constitution ; leurs lois sont autres que celles du code ; leur chef n’est pas le chef de l’État ; leurs services ne se payent pas seulement à prix d’or, il y faut encore, pour appoint, le sacrifice des opinions et de la conscience.

Mais passons sur cette excentricité d’institution et de prérogatives : le Sacerdoce réunit-il les qualités d’une fonction utile et normale ? le prêtre est-il travailleur spécial, synthétique, moral et responsable ?

À chacune de ces questions l’embarras augmente. Les prêtres, dit-on, ont charge d’âmes, onus angelicis humeris formidandum ; voilà leur spécialité. Pour accomplir ce labeur, ils confessent, prêchent, catéchisent, chantent l’office et récitent le bréviaire ; c’est-à-dire que leur vie se passe en une suite de gestes commémoratifs des fonctions qu’ils ont perdues, et qui sont l’enseignement, la direction des arts et la culture des lettres. Aussi les occupations du saint ministère bientôt ne suffisent plus à l’activité dévorante d’intelligences trop éclairées pour le métier auquel on les condamne ; et le besoin de penser et d’agir qui tourmente le prêtre éclate en inventions cérémonielles, en associations bigotes, en intrigues, séductions, spéculations intéressées, réunions gastronomiques, quelquefois en abus de pouvoir ou en débauche.

Si le prêtre, dit le prophète, néglige d’avertir le pécheur et que celui-ci périsse, Dieu redemandera son âme au prêtre. J’accepte cette théologie : les prêtres sont responsables de notre salut ; mais comment cela ! — devant Dieu !… L’Économie politique exige du travailleur une garantie présente, efficace, réparatrice ; et l’on nous parle d’une responsabilité qui ne réparera rien, d’une responsabilité d’outre-tombe !

479. I would prefer that, instead of seeing in the summary criticism that I am making of their condition the effect of a dark hatred and a fanatical impiety, the priests would take advantage of it to open their eyes to their situation, and judge the full danger of their isolation. Well! Do they imagine that it is for the love of paradox that I am preaching the end of religions? Si Pergama dextra defendi possent, etiam hac defensa fuissent; yes, I would have defended Religion, I would plead before the century the cause of the priest, if Religion had a thought, if the priest were something; but I do not have the talent to make an image speak and to give life to abstractions.

The condition of the clergy is strange. Priests are salaried officials, but not public officials; they derive their powers from elsewhere than from the constitution; their laws are different from those of the code; their leader is not the head of state; their services are not only paid for in gold, they also require, as a supplement, the sacrifice of opinions and conscience.

But let us pass over this eccentricity of institution and prerogatives: does the priesthood unite the qualities of a useful and normal function? is the priest a special worker, synthetic, moral and responsible?

With each of these questions the embarrassment increases. Priests, it is said, have charge of souls, onus angelicis humeris formidandum; this is their specialty. To accomplish this work, they confess, preach, catechise, sing the office and recite the breviary; that is to say that their life passes in a series of gestures commemorating the functions that they have lost, which are teaching, the direction of the arts and the culture of letters. Also the occupations of the holy ministry soon no longer suffice for the devouring activity of minds too enlightened for the profession to which they are condemned; and the need to think and act that torments the priest breaks out into ceremonial inventions, into bigoted associations, into intrigues, seductions, interested speculations, gastronomic gatherings, sometimes into abuse of power or debauchery.

If the priest, says the prophet, neglects to warn the sinner and the latter perishes, God will demand his soul back from the priest. I accept this theology: priests are responsible for our salvation; but how is that! — before God!… Political economy demands of the worker a present, effective, restorative guarantee; and they speak to us of a responsibility that will repair nothing, of a responsibility from beyond the grave!

480. Les défauts d’institution du sacerdoce sont le meilleur indice des mesures à prendre pour faire rentrer l’Église dans l’État et procéder avec prudence à l’abolition des cultes.

L’habitude d’obéir et de croire produit chez le prêtre un remarquable engourdissement des facultés et une grande timidité d’esprit. — Il faut, en exigeant de tout candidat à la prêtrise le diplôme de bachelier, se montrer sévère dans l’examen de philosophie. Pour émanciper la raison et dissoudre l’apathie cléricale, je ne connais rien de tel que la lecture des philosophes.

Le célibat est un autre obstacle à la sécularisation du prêtre. — Retardez de deux ans l’entrée dans les ordres, et limitez à cinq la durée du vœu. Rome se récriera d’abord, puis elle cédera, pourvu, toutefois, qu’on le veuille et qu’on sache s’y prendre.

Le clergé s’isole de la société, et tend constamment à se reconstituer comme caste : de là ses perpétuelles menées, son ambition, ses sourdes manœuvres. Il faut soumettre les curés à la nomination des paroissiens, les rendre plus dépendants de la mairie, et un peu moins de l’évêché ; les attacher au corps enseignant par de petites inspections, et les rendre responsables devant les conseils municipaux et les recteurs. Comme, après tout, la religion est du domaine public, il faut les obliger à marier et à enterrer sans confession. Par là, le prêtre, devenu citoyen, savant, homme du monde, profitera tôt ou tard de la latitude que lui laisseront les vœux à temps pour devenir père de famille : alors ce sera fait de la religion et du sacerdoce. Est-ce que le protestantisme est une religion ? est-ce que ses ministres sont des prêtres ?

480. The institutional defects of the priesthood are the best index of the measures to be taken to bring the Church back into the State and to proceed with prudence to the abolition of religions.

The habit of obeying and believing produces in the priest a remarkable numbness of faculties and a great timidity of spirit. — It is necessary, in requiring of every candidate for the priesthood the diploma of a bachelor, to be strict in the examination of philosophy. To emancipate reason and dissolve clerical apathy, I know of nothing like reading philosophers.

Celibacy is another obstacle to the secularization of the priest. — Postpone entry into orders for two years, and limit the duration of the vow to five. Rome will protest at first, then she will yield, provided, however, that we want it and that we know how to go about it.

The clergy isolates itself from society, and tends constantly to reconstitute itself as a caste: hence its perpetual intrigues, its ambition, its hidden manoeuvres. It is necessary to subject the priests to the appointment of the parishioners, to make them more dependent on the town hall, and a little less on the bishopric; to attach them to the teaching body through small inspections, and make them responsible to municipal councils and rectors. As, after all, religion is in the public domain, they must be forced to marry and bury without confession. In this way, the priest, having become a citizen, a scholar, a man of the world, will sooner or later take advantage of the latitude left to him by the vows in time to become the father of a family: then it will be the end of religion and the priesthood. Is Protestantism a religion? Are its ministers priests?

481. L’analogue du prêtre est le soldat. Ainsi que le culte, la guerre est un fait anormal, un fait qui ne s’ordonne pas en lui-même, et qui, à défaut de la volonté des hommes, cesserait à la longue par l’énergie de ses moyens, par la science des chefs et les lois d’humanité qui s’y mêlent[12].

La profession des armes est divisée et spécialisée : mais les spécialités militaires ne sont toutes que des spécialités scientifiques et industrielles employées subversivement. Dans une armée le fantassin est travailleur parcellaire, l’homme à cheval palefrenier, l’artilleur chimiste, l’ingénieur géomètre ou architecte. Quant au classement des capacités, il est calqué sur l’ordre de bataille. Une longue pratique a démontré que pour faire battre deux armées, chacune de cent mille hommes, de manière qu’en une heure la moitié des combattants fût sur le carreau, il fallait les ranger par compagnies, escadrons, bataillons, colonnes, conduits par autant de chefs subordonnés les uns aux autres, et faisant exécuter en un clin d’œil le commandement du général. Cette série tout arithmétique a servi à fixer la solde et le mérite des individus : le problème de la répartition des salaires a été tranché, comme le nœud gordien par le sabre d’Alexandre.

481. The analog of the priest is the soldier. Like worship, war is an abnormal fact, a fact that does not organize itself in itself, and which, in the absence of the will of men, would eventually cease by the energy of its means, by the science of the chiefs and the laws of humanity that mingle there. [12]

The profession of arms is divided and specialized: but the military specialties are all only scientific and industrial specialties employed subversively. In an army the infantryman is a piecemeal worker, the man on horseback a groom, the artilleryman a chemist, the engineer a surveyor or an architect. As for the ranking of abilities, it is modeled on the order of battle. Long practice has shown that to summon two armies, each of a hundred thousand men, so that in one hour the half of the combatants were on the square, they had to be arranged in companies, squadrons, battalions, columns, led by as many chiefs subordinate to each other, and making the command of the general executed in the twinkling of an eye. This entirely arithmetic series has served to fix the pay and merit of individuals: the problem of the distribution of wages has been settled, like the Gordian knot by Alexander’s sword.

482. Le commandement des armées demande un vaste génie, des connaissances étendues et variées ; sous ce rapport, nous ne prétendons pas méconnaître les hautes facultés d’un Vauban, d’un Turenne, d’un Bonaparte. Mais, à part le général en chef, tout à la fois administrateur, diplomate, géographe, mathématicien, etc. ; à part les officiers des armes spéciales, et ceux que leur ambition porte à étudier la philosophie du métier, la somme d’intelligence nécessaire au soldat est si médiocre, qu’après quelque temps de service, on remarque en lui un abaissement notable des facultés intellectuelles, et surtout des sentiments moraux. À peine le jeune homme, citadin ou campagnard, est entré au régiment, qu’il oublie famille, amis, affections et croyances : il a changé de patrie ; le bourgeois est son ennemi, le paysan son esclave. Ses mains désapprennent le travail ; sous l’atmosphère de la caserne sa raison s’appauvrit ; la dignité de son caractère dégénère en une apathie stupide, à peine déguisée sous des manières rogues et brutales. Les femmes altières, coquettes, ou douées d’autres qualités excentriques, aiment en général à épouser des militaires : l’expérience a prouvé qu’ils étaient de tous les maris les plus débonnaires, les plus aisés à manier, les moins clairvoyants. La mythologie avait allégorisé cette observation : Mars fut toujours ami de Cythérée. Remarquez que le poëte ne dit pas ami de Pallas ou de Junon, mais ami de Vénus : cela n’a pas besoin de commentaire.

Pour entretenir une armée, il faut des approvisionnements, des fournitures ; or, on sait à quoi s’en tenir sur la comptabilité militaire, depuis celle du caporal de cuisine jusqu’aux écritures du ministre. Là tout devient matière à spéculations et à pots-de-vin : habillement, linge et chaussure, vivres, fourrages, munitions, hôpitaux. Au spectacle de tant de pilleries, dont le scandale retentit jusque dans la classe industrielle, instrument ou complices des spéculateurs, que deviendra la moralité du soldat ?

482. The command of armies requires vast genius, extensive and varied knowledge; in this respect, we do not claim to misunderstand the high faculties of a Vauban, a Turenne, a Bonaparte. But, apart from the general-in-chief, who is simultaneously administrator, diplomat, geographer, mathematician, etc.; apart from the officers of the special weapons, and those whose ambition leads them to study the philosophy of the trade, the sum of intelligence necessary to the soldier is so mediocre, that after some time of service, one notices in him a notable lowering of the intellectual, faculties and especially the moral sentiments. No sooner had the young man, townsman or countryman, entered the regiment than he forgets family, friends, affections and beliefs. He has changed country; the bourgeois is his enemy, the peasant his slave. His hands unlearn labor; in the atmosphere of the barracks his reason is impoverished; the dignity of his character degenerates into a stupid apathy, thinly disguised under rough and brutal mannerisms. Women who are haughty, coquettish, or gifted with other eccentric qualities, generally like to marry soldiers: experience has shown that they are the most good-natured husbands of all, the easiest to handle, the least clear-sighted. Mythology had allegorized this observation: Mars was always a friend of Cytherea. Note that the poet does not say friend of Pallas or of Juno, but friend of Venus: this needs no comment.

To maintain an army, one needs provisions, supplies; however, we know what to expect from military accounting, from that of the kitchen corporal to the writings of the minister. There everything becomes material for speculation and bribes: clothing, linen and shoes, food, fodder, ammunition, hospitals. At the sight of so much looting, the scandal of which resounds even in the industrial class, instrument or accomplices of the speculators, what will become of the morality of the soldier?

483. L’influence désorganisatrice du métier des armes n’agit pas seulement sur les individus : elle atteint l’économie des sociétés, dont elle compromet l’ordre et l’existence. Les œuvres du génie militaire s’annoncent au loin par le bouleversement du sol, la stérilité, l’infection. Ajoutez que tout grand homme de guerre fut l’oppresseur de son pays, ou disposé à le devenir. La dépravation du caractère dans le soldat sert merveilleusement en cela les projets d’un chef ambitieux. En 92 et 93, lorsque Lafayette et Dumouriez voulurent marcher sur la Convention, l’armée, qui les aimait, les abandonna : elle était composée de recrues, mais ces recrues étaient des citoyens. Quelques années plus tard, Bonaparte, brisant la constitution et s’emparant de tous les pouvoirs, eut pour complices les héros d’Arcole et de Marengo : leur civisme avait eu le temps de s’user.

En vain, dans une collision entre le pouvoir et le peuple, compterait-on sur l’intelligence des baïonnettes : il n’y a de baïonnettes intelligentes que celles des gardes nationaux ; aussi les gouvernements à préjugés dynastiques n’en veulent pas. Cette répugnance nous indique tout à la fois le danger et le remède.

Qu’à l’avenir tout citoyen soit soldat ; que la garde nationale mobile prenne la place des armées permanentes ; que le temps de la présence au corps soit abrégé de trois quarts ; qu’aux exercices militaires se joignent des travaux de reboisement, défrichement, canalisation, etc. (531) ; que le service intérieur soit fait concurremment par les gardes urbaines et les gardes mobiles ; qu’elles ne cessent de fraterniser entre elles.

L’esprit de 93, celui de 1830, avaient préludé à cette réforme : quel génie malfaisant détruit sans cesse la trame de notre égalité ? J’entends dire que nos députés ont peur des bastilles : eh bien ! qu’ils refassent la loi sur le recrutement.

483. The disorganizing influence of the profession of arms does not act only on individuals: it affects the economy of societies, the order and existence of which it compromises. The works of military engineering are announced in the distance by the upheaval of the soil, sterility, infection. Add that every great warrior was the oppressor of his country, or disposed to become one. The depravity of character in the soldier serves marvelously in this the projects of an ambitious leader. In 92 and 93, when Lafayette and Dumouriez wanted to march on the Convention, the army, which loved them, abandoned them: it was made up of recruits, but these recruits were citizens. A few years later, Bonaparte, breaking the constitution and seizing all the powers, had as accomplices the heroes of Arcole and Marengo: their civic-mindedness had had time to wear itself out.

In vain, in a collision between the power and the people, would we rely on the intelligence of bayonets: there are no intelligent bayonets except those of the national guards, and the governments with dynastic prejudices do not want them. This repugnance indicates to us both the danger and the remedy.

Let every citizen in the future be a soldier; let the Mobile National Guard take the place of the standing armies; let the time of the presence at the corps be shortened by three quarters; let military exercises be joined by works of reforestation, clearing, canalization, etc. (531); let the interior service be carried out concurrently by the urban guards and the mobile guards; let them never cease to fraternize among themselves.

The spirit of ’93, that of 1830, had preluded this reform: what malevolent genius ceaselessly destroys the fabric of our equality? I hear it said that our deputies are afraid of the bastilles. Well! Let them remake the law on recruitment.

484. De même que la religion et la guerre ne sont rien pour la science et la raison, de même le sacerdoce et l’année n’ont point de place dans la série politique. La société, à sa naissance, porte avec elle certaines institutions anormales, et pourtant nécessaires, que je comparerais volontiers à ces organes lactifères qui paraissent à la radicule des plantes au temps de la germination, et qui se dessèchent et meurent aussitôt que le végétal a pris un certain accroissement. Le rôle du soldat et du prêtre touche à sa fin : avant de remercier le ciel de ce progrès, hâtons-nous de le mériter.

484. Just as religion and war are nothing to science and reason, so the priesthood and the army have no place in the political series. Society, at its birth, carries within it certain abnormal and yet necessary institutions, which I would willingly compare to those lactiferous organs that appear in the radicle of plants at the time of germination, and which dry up and die as soon as the vegetable has grown to a certain degree. The role of the soldier and the priest is coming to an end: before thanking heaven for this progress, let us hasten to deserve it.

485. Je dirai peu de chose des autres castes, ou catégories du travail, la critique des fonctions qu’elles engendrent devant trouver sa place ailleurs. J’observerai seulement que les fonctions agricoles, industrielles et commerciales, ne viennent à l’organisation qu’en passant par le gouvernement, c’est-à-dire en se résolvant dans le souverain (444), et s’assimilant aux fonctions politiques proprement dites (494, 506-508)[13].

Ainsi, à Rome, à Sparte, en Palestine, et généralement dans les pays d’égalité, la caste des laboureurs ou propriétaires du sol, la même que celle des nobles ou guerriers, était au pouvoir, primait le sacerdoce et la royauté, et dédaignait l’industrie, abandonnée aux esclaves. Mais cette souveraineté qu’exerçait la propriété foncière n’était point le résultat d’une organisation agricole, l’effet de l’union des laboureurs et de la garantie des propriétés : c’était simplement une prérogative que se partageaient entre eux certains hommes aux habitudes communes, mais du reste indépendants et inassociés. Le sénat romain, tout composé de paysans, ne fit jamais rien pour organiser l’agriculture et centraliser le territoire : les lois agraires, proposées par les tribuns, avaient pour objet de donner des terres à ceux qui n’en avaient pas, nullement de confédérer le travail et d’assurer la production. En un mot, l’agriculture, à Rome, n’entra jamais dans le gouvernement : et ce fut la principale cause de la décadence et de la chute de son empire.

485. I will say little about the other castes or categories of labor, the criticism of the functions they engender having to find its place elsewhere. I will only observe that the agricultural, industrial and commercial functions only come to the organization by passing through the government, that is to say by resolving themselves in the sovereign (444), and being assimilated to political functions proper speaking (494, 506-508). [13]

Thus, in Rome, Sparta, Palestine, and generally in countries of equality, the caste of the laborers or owners of the soil, the same as that of the nobles or warriors, was in power, took precedence over the priesthood and royalty, and disdained industry, abandoned to slaves. But this sovereignty exercised by landed property was not the result of an agricultural organization, the effect of the union of laborers and the guarantee of property: it was simply a prerogative shared among certain with common habits, but otherwise independent and unassociated. The Roman senate, entirely composed of peasants, never did anything to organize agriculture and centralize the territory: the agrarian laws, proposed by the tribunes, were intended to give land to those who had none, in no way to confederate labor and ensure production. In a word, agriculture, in Rome, never entered into the government — and this was the principal cause of the decadence and the fall of its empire.

486. Tandis que certains peuples préféraient la richesse territoriale, d’autres se livraient exclusivement au commerce et à l’industrie. Athènes, les Îles, Tyr, Carthage, Damas, furent de grands ateliers, où les États nobles, tels que Rome et Sparte, fondés sur l’agriculture et organisés pour la guerre, durent se pourvoir des produits que la terre ne fournissait pas, et qu’ils regardaient comme serviles. Ici encore, la caste dominante fit la loi dans la cité, et se maintint au pouvoir : mais, ainsi qu’il arriva longtemps après aux républiques italiennes, la concurrence industrielle, divisant les intérêts, devint une source de discordes. Les jalousies mercantiles, plus encore que les armes romaines, détruisirent Carthage : par où nous voyons que l’industrie, dans cette république, de même que l’agriculture à Rome, ne put jamais devenir élément politique, matière d’administration et de gouvernement.

486. While some peoples preferred territorial wealth, others engaged exclusively in commerce and industry. Athens, the Islands, Tyr, Carthage, Damascus, were great workshops, where the noble States, such as Rome and Sparta, founded on agriculture and organized for war, had to provide themselves with products that the earth did not provide, and that they regarded as servile. Here again, the dominant caste made the law in the city, and maintained itself in power: but, as happened long after in the Italian republics, industrial competition, dividing interests, became a source of discord. Mercantile jealousies, even more than Roman arms, destroyed Carthage: from which we see that industry in this republic, like agriculture in Rome, could never become a political element, a matter of administration and government.

487. Ainsi la nature créatrice procède par de larges divisions, de grandes catégories ; puis elle différencie ces masses premières-formées, et les spécialise à l’infini. Dans le roi, comme dans un mythe, se résument toutes les fonctions relatives à la législation, à l’administration, aux jugements, à la défense ; dans le sacerdoce se cachent les germes réactionnaires de la philosophie, les éléments de la science et de l’art ; dans les castes de laboureurs et d’artisans, se montrent à découvert les innombrables formes de la production agricole et industrielle. L’histoire de l’Humanité n’est que l’élaboration et la synthèse de ces éléments.

487. Thus the creative nature proceeds by broad divisions, great categories; then it differentiates these first-formed masses, and specializes them ad infinitum. In the king, as in a myth, are summed up all the functions relative to legislation, administration, judgments, defence; in the priesthood are hidden the reactionary germs of philosophy, the elements of science and art; in the castes of laborers and artisans, the innumerable forms of agricultural and industrial production are exposed. The history of humanity is only the elaboration and synthesis of these elements.

488. Mais, comme la constitution de la société a lieu par la réunion incessante des différentes spécialités du travail au corps politique ; que l’attraction part du centre et s’étend à la circonférence, l’organisme social apparaît d’abord sous l’image d’une série pyramidale dont le sommet est occupé par le prince et la base s’appuie sur le prolétariat. Telle est l’idée sous laquelle les écrivains politiques ont conçu de tout temps le gouvernement des sociétés et les rapports des citoyens. Cette opinion décevante, qui possède encore aujourd’hui les hommes d’État, le peuple, et jusqu’aux théoriciens, rend impossibles et même contradictoires tous les plans de réforme, pousse fatalement l’autorité au despotisme, et soulève d’en bas contre elle les clameurs populaires. Mais déjà l’étincelle a parcouru cette matière organique ; déjà l’illusion se dissipe aux cris d’égalité ; et l’on commence à comprendre que la vie ne saurait résulter d’une conception syllogisée (120), qu’elle est l’effet de la synthèse et de l’équilibre.

488. But, as the constitution of society takes place through the incessant union of the different specialties of labor in the body politic; as the attraction starts from the center and extends to the circumference, the social organism first appears under the image of a pyramidal series whose summit is occupied by the prince and the base rests on the proletariat. Such is the idea under which political writers have always conceived the government of societies and the relations of citizens. This disappointing opinion, which still today possesses statesmen, the people, and even theoreticians, renders all plans for reform impossible and even contradictory, fatally drives authority to despotism, and uplifts from below against it the popular clamors. But already the spark has traversed this organic matter; already the illusion is dispelled by cries of equality; and one begins to understand that life cannot result from a syllogized conception (120), that it is the effect of synthesis and balance.

§ III. — Mouvement de la société sous l’action des lois économiques.

489. Pour transformer la religion et la milice en institutions d’utilité publique et d’avenir, sans froisser les consciences et sans compromettre la sûreté de l’État, il faut, avons-nous dit, pénétrer le clergé et l’armée d’un esprit nouveau, et leur imprimer le caractère social ; il faut les immerger dans la cité. Or, si nous opérions d’une manière analogue sur toutes les fonctions, subdivisant les unes, précisant et déterminant les autres, passant tout au creuset des lois économiques, il est évident, ce semble :

1o Que les fonctions sociales sortiraient de cette critique pures, régulières, prêtes à entrer en exercice, et qu’il ne resterait à exécuter sur elles qu’un travail d’assemblage ;

2o Que par cette méthode nous resterions constamment dans la ligne de la tradition et du progrès ; de sorte que, pour nous, transition et organisation seraient termes synonymes ;

3o Que comme la théorie sérielle nous a donné, par la spécification et la synthèse du travail (438), la mesure comparative des capacités, de même elle nous donnerait encore, par la détermination incessante des fonctions, la mesure du progrès ;

4o Enfin, que l’essence, les limites, la responsabilité de chaque fonction étant connues, on pourrait jeter les fondements d’une jurisprudence définitive.

Telle est désormais la tâche de l’Économie politique. L’ordre social ne se trouve pas dans des combinaisons arbitraires, éloignées des routes battues, et sans antécédents historiques : il est dans les exemples et les souvenirs du passé ; il est surtout dans le présent. Pour confondre tous les inventeurs d’utopies sociales, un seul argument suffit : « Vos précurseurs, vos ancêtres ?… Montrez-nous le degré de parenté qui vous lie à la société actuelle ?… »

§III. — Movement of society under the action of economic laws.

489. To transform religion and the militia into institutions of public utility and of the future, without harming consciences and without compromising the security of the State, it is necessary, as we have said, to imbue the clergy and the army with a new spirit, and impress upon them a social character; they must be immersed in the city. Now, if we operated in an analogous manner on all the functions, subdividing some, specifying and determining others, passing everything through the crucible of economic laws, it is obvious, it seems:

1. That  the social functions would emerge from this criticism pure, regular, ready to enter into exercise, and that there would remain to be executed on them only a work of assembly;

2. That  by this method we would remain constantly in the line of tradition and progress; so that, for us, transition and organization would be synonymous terms;

3. That, as the serial theory has given us, through the specification and synthesis of labor (438), the comparative measure of capacities, so it would also give us, through the incessant determination of functions, the measure of progress;


4.  Finally, that the essence, the limits, the responsibility of each function being known, we could lay the foundations of a definitive jurisprudence.

Such is henceforth the task of Political Economy. Social order is not found in arbitrary combinations, off the beaten track, and without historical antecedents: it is in the examples and memories of the past; it is above all in the present. To confuse all the inventors of social utopias, a single argument is enough: “Your precursors, your ancestors?… Show us the degree of kinship that binds you to current society?…”

490. Au premier degré de l’évolution sociale, les spécialités scientifiques et industrielles sont enveloppées dans la caste ; quant aux fonctions publiques, elles sont indivises dans le roi. Régner et juger, en hébreu, sont synonymes. Le grec, sous des expressions encore plus générales, présente la même idée : Homère appelle les rois poïmenas laôn, kosmétoras laôn, bergers, appareilleurs de nations ; ce qui suppose une puissance absolue, ou, pour mieux dire, indivise. Au temps de la guerre de Troie, la Grèce n’avait que des rois et des castes : les Homérides commencèrent, dit-on, la scission de la philosophie d’avec le sacerdoce.

Sous le ciel de la Germanie, les choses se passaient un peu autrement. Les chefs n’avaient qu’une prérogative militaire : leur royauté se réduisait à marcher à la tête des guerriers au jour du combat. Du reste, tout se faisait en assemblée générale ; c’est-à-dire que, dans ces agglomérations d’hommes, rien n’était organisé. Là le peuple, comme ailleurs le roi, légiférait, administrait, faisait tous actes de juridiction volontaire et contentieuse, exécutait ses sentences, réglait tout par des coutumes et des pronostics. Or, que le souverain soit peuple ou monarque, dès que le pouvoir reste indivis, il n’y a point de fonctionnaires, point d’organes, partant point d’organisation. La monarchie et la démocratie, semblables en tout, excepté dans leur principe, sont plutôt des traits caractéristiques de race que des différences politiques.

490. At the first stage of social evolution, scientific and industrial specialties are enveloped in caste; as for the public functions, they are undivided in the king. To reign and to judge, in Hebrew, are synonymous. The Greek, under still more general expressions, presents the same idea: Homer calls the kings poïmenas laôn, kosmétoras laôn, shepherds, equippers of nations; which supposes an absolute or, to put it better, undivided power. At the time of the Trojan war, Greece had only kings and castes: the Homerides began, it is said, the scission of philosophy from the priesthood.

Under the sky of Germany, things happened a little differently. The chiefs had only one military prerogative: their royalty was reduced to marching at the head of the warriors on the day of battle. For the rest, everything was done in general assembly; that is to say, in these agglomerations of men, nothing was organized. There the people, as elsewhere the king, legislated, administered, performed all acts of voluntary and contentious jurisdiction, executed their sentences, regulated everything by customs and prognoses. Now, whether the sovereign is a people or a monarch, as soon as power remains undivided, there are no functionaries, no organs, hence no organization. Monarchy and democracy, alike in everything except their principle, are rather racial characteristics than political differences.

491. La nécessité seule fit sortir les sociétés de cette indivision, et brisa le faisceau des pouvoirs : les combinaisons du génie n’y furent pour rien.

Qu’un seul homme gouverne, juge, administre une tribu de deux à trois mille âmes ; ou bien que cette tribu, se réunissant à jour fixe sous un président électif, expédie elle-même ses affaires : jusque-là la chose est possible. Mais décuplez, centuplez cette population, et vous serez forcé de multiplier, dans une certaine proportion, le souverain. Car il est aussi impossible à cent mille hommes, délibérant tous les jours sur leurs affaires publiques et privées, d’exercer indivisiblement le pouvoir, qu’à un seul homme, roi de cent mille sujets, de remplir toutes les fonctions de son gouvernement.

Il faut donc centraliser et tout à la fois multiplier le souverain. Or, cette multiplication peut s’opérer de deux manières, qui toutes deux ont reçu d’éclatantes applications : 1o ou bien, selon la loi économique de division, spécialisation et série, par dédoublement ; 2o ou bien, selon le principe féodal, par fractionnement (416, 417).

491. Necessity alone brought societies out of this indivision, and broke the bundle of powers: the combinations of genius had nothing to do with it.

Let a single man govern, judge, administer a tribe of two to three thousand souls; or let this tribe, meeting on a fixed day under an elective president, expedite its own affairs: so far the thing is possible. But multiply, increase this population tenfold, and you will be forced to multiply, in a certain proportion, the sovereign. For it is as impossible for a hundred thousand men, deliberating every day on their public and private affairs, to exercise the power indivisibly, as it is for only one man, king of a hundred thousand subjects, to fulfill all the functions of his government.

It is therefore necessary to centralize and at the same time multiply the sovereign. Now, this multiplication can take place in two ways, both of which have received striking applications: 1. according to the economic law of division, specialization and series, by duplication; or 2. according to the feudal principle, by division (416, 417).

492. Rien de plus trivial dans son exposé que la loi fondamentale de l’organisation politique ; rien de plus suranné que le principe de la division des pouvoirs ; et cependant rien, dans l’univers, dont la réalisation soit aussi lente et aussi laborieuse. Combien de siècles s’écoulèrent avant qu’une tribu humaine produisît, je ne dis pas un patriarche, vir gregis, mais un roi ? Nul ne saurait le dire : l’histoire commence pour chaque peuple à l’instant où, par l’érection de la royauté, la vertu organique se déclare : jusque-là il n’y a pour l’homme ni mouvement ni durée ; point d’idées, point de souvenirs. La société est à l’état d’embryon : elle ne rêve seulement pas.

L’organe centralisateur s’est-il enfin constitué, de longues périodes s’écouleront encore en tâtonnements. Dans ces vastes monarchies d’Égypte, de Perse, d’Assyrie, qui réunirent de si bonne heure, sous un même sceptre, d’innombrables tribus, la division de l’autorité n’existe que pour le pillage, ou s’évanouit en puérilités. À Babylone, les magistratures publiques, émanant du souverain, étaient ainsi divisées : il y avait un grand visir, un capitaine des gardes, un chef des eunuques, un chef des échansons ; des percepteurs, des magiciens et des historiographes ; enfin, des inspecteurs des terres. Les satrapes, comme les pachas, représentaient le sultan dans les provinces. Du reste, aucune distinction dans les pouvoirs, aucune limite imposée à l’arbitraire. Des vieillards, recommandables par la présomption de leur sagesse, veillaient sur les mœurs et la conduite des citoyens ; recherchaient, jugeaient, punissaient les délits et les crimes.

492. Nothing is more trivial in its exposition than the fundamental law of political organization; nothing is more antiquated than the principle of the division of powers; and yet there is nothing in the universe whose realization is so slow and so laborious. How many centuries passed before a human tribe produced, I do not say a patriarch, vir gregis, but a king? No one can say. History begins for each people at the moment when, by the elevation of royalty, organic virtue declares itself: until then there is neither movement nor duration for man; no ideas, no memories. Society is in an embryonic state: it just does not dream.

If the centralizing organ has finally been constituted, long periods will still pass in trial and error. In those vast monarchies of Egypt, Persia, and Assyria, which united so early, under the same scepter, innumerable tribes, the division of authority exists only for pillage, or it vanishes in childishness. In Babylon, the public magistracies, emanating from the sovereign, were thus divided: there was a grand vizier, a captain of the guards, a chief eunuch, a chief cupbearer; tax collectors, magicians and historiographers; finally, land inspectors. The satraps, like the pashas, represented the sultan in the provinces. Moreover, no distinction in powers, no limit imposed on arbitariness. Elders, commendable by the presumption of their wisdom, watched over the morals and conduct of the citizens; investigated, judged, punished misdemeanors and crimes.

493. Aussi la fragilité de ces grands corps était extrême. Car, il ne faut pas s’y tromper, la force d’un État, abstraction faite de son étendue, ne consiste pas dans la multitude et la hiérarchie des employés ; elle est dans leur spécialité, leur indépendance, leur responsabilité, leur juste proportion ; elle est surtout dans l’origine nécessaire et naturelle de leur institut. Les monarchies orientales entretenaient autant de sinécuristes, de courtisans et de baladins que notre France constitutionnelle ; leurs armées fiscales ne cédaient point aux nôtres ; la loi du sabre y sanctionnait au besoin la volonté du monarque ; les grands dignitaires, faisant cortége à sa majesté, ne manquaient pas. Mais, tandis que la nation tout entière, divisée en catégories de producteurs et de fonctionnaires, aurait dû être tout à la fois le sujet et l’objet du gouvernement, former un corps où tout fût nerf, tendon, ligature, organe : c’était une masse inerte, sans cohésion, et qui n’avait pour lien que la terreur du prince, l’intérêt et la fidélité de ses officiers.

Je ne grossirai pas cet article de relations égyptiennes, chinoises[14], hindoues, persépolitaines, ou autres : cette érudition est à la portée de tout le monde ; il suffit d’indiquer ici le point de vue sous lequel nous devons étudier l’histoire. La division du pouvoir dans les anciennes monarchies, toute restreinte et entachée d’abus qu’elle fût à son origine, était cependant conforme aux principes généraux de la science. Trop faible pour consolider de telles masses, elle laissait flotter le foyer de l’empire d’un point à l’autre ; et telle est la raison de ce flux de monarchies orientales, qui tour à tour réunirent en un seul faisceau les mêmes nations, et dont le vice radical est exprimé dans ce vers si connu : …… Chaos, rudis indigestaque moles.

493. Also the fragility of these great bodies was extreme. For, make no mistake about it, the strength of a state, apart from its extent, does not consist in the multitude and hierarchy of employees; it is in their specialty, their independence, their responsibility, their just proportion; it is above all in the necessary and natural origin of their institution. The Eastern monarchies maintained as many sinecurists, courtiers and jugglers as our constitutional France; their fiscal armies did not yield to ours; the law of the saber sanctioned there, if need be, the will of the monarch; the great dignitaries, forming a cortege to his majesty, were not wanting. But, while the whole nation, divided into categories of producers and functionaries, should have been both the subject and the object of the government, forming a body in which everything was nerve, tendon, ligature, organ, it was an inert mass, without cohesion, whose only bond was the terror of the prince, the interest and the fidelity of his officers.

I will not enlarge this article with Egyptian, Chinese [14], Hindu, Persepolitan, or other relations: this erudition is within everyone’s reach; it suffices here to indicate the point of view from which we must study history. The division of power in the ancient monarchies, restricted and tainted with abuse as it was at its origin, was nevertheless in conformity with the general principles of science. Too weak to consolidate such masses, it left the hearth of the empire floating from one point to another; and such is the reason for this flux of Eastern monarchies, which in turn united the same nations into a single bundle, and whose radical vice is expressed in this well-known verse: ……  Chaos, rudis indigestaque moles.

494. En Grèce, pays de démocratie, même système de division des pouvoirs, même dédoublement de la puissance souveraine. Bornons-nous à l’Attique.

Après la mort de Codrus, le peuple ne veut reconnaître d’autre souverain que lui-même. Les Athéniens sont tous rois, s’écrie, dans Eschyle, un Grec enthousiaste. Mais tous ces rois ne pouvaient exercer l’autorité : il fallait pour cela deux choses, division du pouvoir et renouvellement des magistrats. Or, pour diviser régulièrement la royauté collective des Athéniens, une chose encore était nécessaire : c’était de faire ressortir l’unité, la personne collective, si j’ose dire, du peuple athénien, c’est-à-dire du roi. Cela fait, il était aisé de la dédoubler, spécialiser et définir.

Le peuple donc choisissait chaque année cinq cents citoyens[15], réunissant, par délégation immédiate, tous les pouvoirs politiques. — Les cinq cents élus se divisaient ensuite en dix classes, appelées prytanies, et composées chacune de cinquante membres : chaque prytanie gouvernait l’État pendant trente-cinq jours. — De ces cinquante souverains mensuels, on en tirait au sort dix, nommés proèdres, c’est-à-dire présidents ; entre ces dix, on en choisissait sept, qui se partageaient les jours de la semaine. Celui qui était de jour s’appelait prince ou chef. Voilà comment, d’élection en élection, on faisait ressortir l’unité monarchique.

Mais le prince ainsi choisi par cinq tours de scrutin consécutifs ne réunissait pas tous les pouvoirs : c’eût été trop pour un seul. homme, et les Athéniens ne s’en seraient pas accommodés. Les neuf prytanies qui n’étaient pas de mois nommaient chacune un archonte, ou ministre : le premier était poliarque, préfet de la ville ; le deuxième, roi, chargé de la religion ; le troisième, polémarque, ministre de la guerre ; les six autres, thesmothètes, législateurs, formant entre eux une espèce de conseil d’État, chargé de la confection et de la révision des lois. — Le poliarque était subordonné à l’aréopage, tribunal particulier, établi pour certaines causes politiques et de grand criminel.

Au-dessous de ces magistratures, une multitude d’agents subalternes étaient chargés de fonctions de police et de surveillance. C’est à Athènes que la police s’est, pour la première fois peut-être, séparée nettement de la justice.

Enfin, malgré ce nombreux personnel administratif et cette foule de magistratures, les décisions importantes se prenaient en assemblée générale : le peuple conservait l’initiative des affaires, et ne laissait à ses agents que les détails parcellaires de l’exécution.

494. In Greece, a democratic country, the same system of division of powers, the same duplication of sovereign power. Let us confine ourselves to Attica.

After the death of Codrus, the people do not want to recognize any other sovereign than themselves. The Athenians are all kings, exclaims an enthusiastic Greek in Aeschylus. But all these kings could not exercise authority: two things were necessary for that, division of power and renewal of magistrates. Now, in order to regularly divide the collective royalty of the Athenians, one more thing was necessary: it was to bring out the unity, the collective person, if I may say so, of the Athenian people, that is to say of the king. That done, it was easy to split, specialize and define it.

The people therefore chose each year five hundred citizens [15], bringing together, by immediate delegation, all the political powers. — The five hundred elected were then divided into ten classes, called prytanies, each composed of fifty members. Each prytany governed the state for thirty-five days. — Of these fifty monthly sovereigns, ten were drawn by lot, named proedra, that is to say presidents; among these ten, seven were chosen, who were divided according to the days of the week. The choice of the day was called prince or chief. This is how, from election to election, the monarchical unity was emphasized.

But the prince thus chosen by five consecutive ballots did not unite all the powers: it would have been too much for one man, and the Athenians would not have put up with it. The nine prytanies which were not of months each named an archon, or minister: the first was poliarch, prefect of the city; the second, king, in charge of religion; the third, polemarch, minister of war; the six others, thesmothetes, legislators, forming among themselves a sort of council of state, charged with the making and revision of the laws. — The poliarch was subordinate to the Areopagus, a particular court, established for certain political cases and for great criminal cases.

Below these magistracies, a multitude of subordinate agents were entrusted with police and surveillance functions. It was in Athens that the police, perhaps for the first time, clearly separated themselves from the judiciary.

Finally, in spite of this numerous administrative personnel and this multitude of magistracies, the important decisions were taken in general assembly: the people retained the initiative of affairs, and left to their agents only the fragmentary details of the execution.

495. Les vices de cette organisation sautent aux yeux : c’est, d’une part, le trop grand nombre et l’excessive mobilité de ces fonctions enchevêtrées, mal circonscrites, et, hormis celles qui concernaient les deniers publics, dont tout le monde avait le droit de demander compte, irresponsables ; de l’autre, l’absence totale d’institutions ralliant à la chose publique le commerce et l’industrie.

Le peuple athénien, jaloux à l’excès du pouvoir, ne savait ni le distribuer d’une manière utile à ses intérêts, ni l’exercer collectivement. Là tout le monde voulait être fonctionnaire public, tout le monde voulait vivre aux dépens du trésor : pour satisfaire tant d’ambitions, il avait fallu, en quelque sorte, émietter l’autorité, et renouveler à tout moment les magistrats ; on était allé jusqu’à indemniser les citoyens sans place qui assistaient aux assemblées de l’agora[16]. L’industrie était réputée illibérale et servile : vivre de son travail était presque regardé comme une honte, dont chacun se justifiait à l’envi en s’appropriant les deniers publics, et en votant les confiscations, les exactions, les guerres de conquête et de pillage, qui en étaient la source.

Peu d’années suffirent à la Grèce pour consommer l’œuvre de ses institutions politiques et acquérir l’expérience de leur viabilité. De Solon, dont je prends le siècle comme l’époque moyenne des législatures grecques, jusqu’à la mort d’Alexandre, il ne s’est pas écoulé plus de deux cent cinquante ans ; encore cette période si courte fut-elle signalée par une foule de remaniements et de révolutions. Après la division du royaume de Macédoine, la Grèce ne retrouva de stabilité que sous le fer italique. La centralisation hellénique, si bien commencée par Philippe, fut abandonnée pour jamais à la mort d’Alexandre : c’est peut-être le plus grand malheur qui ait affligé le monde.

495. The flaws in this organization are obvious: on the one hand, the excessive number and excessive mobility of these functions, which were entangled, poorly circumscribed and, apart from those concerning public funds, of which all the everyone had the right to demand an account, irresponsible; on the other hand, the total absence of institutions rallying trade and industry to public affairs.

The Athenian people, excessively jealous of power, knew neither how to distribute it in a manner useful to their interests, nor how to exercise it collectively. There everyone wanted to be a public functionary, everyone wanted to live at the expense of the treasury. To satisfy so many ambitions, it had been necessary, in a way, to crumble the authority, and to renew the magistrates at any time; we had gone so far as to compensate the citizens without places who attended the assemblies of the agora. [16] Industry was reputed to be illiberal and servile: to live from one’s work was almost considered a shame, for which everyone justified himself at will by appropriating public funds, and by voting for confiscations, exactions, wars of conquest and of looting, which were their source.

A few years sufficed for Greece to complete the work of its political institutions and to acquire experience of their viability. From Solon, whose century I take as the middle epoch of the Greek legislatures, up to the death of Alexander, not more than two hundred and fifty years elapsed; even this short period was marked by a host of changes and revolutions. After the division of the Kingdom of Macedonia, Greece found stability only under the Italic Iron. Hellenic centralization, so well begun by Philip, was abandoned for ever on the death of Alexander: this is perhaps the greatest misfortune that has afflicted the world.

496. À Rome, la division du pouvoir s’effectue avec une lenteur majestueuse, à de longs intervalles. Comme l’ager romanus s’étend par degrés sur les pays vaincus, ainsi se développe la souveraineté du forum. Des pouvoirs qui en émanent se constituent l’un sur l’autre, semblables à des couches de granit. Cet enfantement de politique dura depuis le consulat de Junius Brutus jusqu’à la chute de l’empire d’Occident, près de mille ans.

Après l’expulsion des Tarquins, lorsque le territoire de Rome ne s’étendait pas au delà du quinzième milliaire, les consuls remplirent, tour à tour ou conjointement, toutes les fonctions politiques, s’adjoignant, selon le besoin, non des copartageants de l’autorité, mais des conseillers ou assesseurs. La distinction des pouvoirs, provoquée par l’esclavage de la plèbe, fut la cause permanente des troubles de la république et de la jalousie entre les ordres. Du reste, le système suivi fut le même qu’en Asie et en Grèce : d’abord, les consuls se déchargèrent d’une partie des fonctions administratives sur les questeurs ; puis vinrent, longtemps après, les tribuns, représentants du peuple sous un gouvernement aristocratique, et ayant, comme chez nous la chambre élective, l’initiative de certaines lois. Bientôt les tribuns demandèrent et obtinrent la création des édiles, magistrats spécialement chargés de la police et des travaux publics, et qui plus tard, si le commerce et l’industrie eussent été comptés parmi les fonctions honnêtes et civilisatrices, auraient produit une organisation complète de la société. Un peu après parurent les censeurs, dont le principal attribut fut l’économie publique, la statistique, les finances, le mouvement de la population, les mœurs et le cens. Enfin les consuls, par un dernier démembrement de leur autorité, se départirent des fonctions judiciaires, en instituant les préteurs. Je passe sous silence la division du peuple en curies, les opérations des comices, les attributions de l’assemblée du peuple et du sénat, et une foule de charges subalternes. Au reste, je n’écris point l’histoire comparée des systèmes politiques ; je ne fais qu’ébaucher le plan de cette magnifique étude.

496. In Rome, the division of power takes place with majestic slowness, at long intervals. As the ager romanus extends by degrees over the conquered countries, so develops the sovereignty of the forum. Powers emanating from it build on top of each other, like layers of granite. This birth of politics lasted from the consulship of Junius Brutus until the fall of the Western Empire, nearly a thousand years.

After the expulsion of the Tarquins, when the territory of Rome did not extend beyond the fifteenth millennium, the consuls filled, in turn or jointly, all the political functions, adding, according to need, not copartners of authority, but advisers or assessors. The distinction of powers, brought about by the slavery of the plebs, was the permanent cause of the troubles of the republic and of jealousy between the orders. For the rest, the system followed was the same as in Asia and Greece: first, the consuls unloaded part of the administrative functions on the quaestors; then came, long after, the tribunes, representatives of the people under an aristocratic government, and having, as with us does the elective chamber, the initiative of certain laws. Soon the tribunes demanded and obtained the creation of aediles, magistrates specially charged with the police and public works, who later, if commerce and industry had been counted among the honest and civilizing functions, would have produced a complete organization of society. A little later appeared the censors, whose principal attribute was public economy, statistics, finance, the movement of the population, manners and the census. Finally the consuls, by a final dismemberment of their authority, relinquished the judicial functions, by instituting the praetors. I pass over in silence the division of the people into curiae, the operations of the comitia, the powers of the people’s assembly and of the senate, and a host of subordinate offices. Besides, I do not write the comparative history of political systems; I am only sketching the plan of this magnificent study.

497. Ici donc, comme en Orient, comme en Grèce, ce qui frappe l’attention de l’économiste, c’est la tendance invariable de la société à se constituer d’abord comme corps politique ; à produire au dehors, sous le nom de magistrats, ses organes de conservation et de centralisation, avant de se développer au dedans comme foyer de production et de consommation. Que ceux-là donc qui, par une erreur funeste et trop excusable sans doute, prétendent faire marcher aujourd’hui la réforme sociale avant la réforme politique, rendent raison, s’ils peuvent, de cette grande loi de l’histoire. Le despotisme oriental, après être ressuscité cinq ou six fois de ses cendres, a succombé par l’insuffisance de sa division ; la Grèce démocrate a péri par l’excès opposé, autant que par le mépris qu’elle faisait des fonctions industrielles ; Rome républicaine et impériale a péri, parce qu’après avoir constitué sa forte hiérarchie, elle s’est arrêtée devant la propriété quiritaire, les latifundia, l’esclavage et l’usure, et n’a pas su républicaniser l’agriculture, l’industrie et le commerce. Tout cela est vrai, sans doute ; mais partout aussi on voit l’ordre politique se manifester le premier, et préluder à la création de l’ordre industriel. Enfin le moment arrive, et c’est celui auquel nous touchons, où la forme extérieure de la société ne paraît plus susceptible d’aucune modification, parce que la dernière main à donner à cette partie de l’édifice dépend de la détermination scientifique de nouveaux organes, du rôle qu’ils ont à remplir, de la place qu’ils doivent occuper. Mais, cette détermination une fois faite, l’impulsion n’en doit pas moins être donnée d’en haut[17], et l’éclosion des facultés internes être précédée d’une révision des facultés externes.

497. Here then, as in the East, as in Greece, what strikes the attention of the economist is the invariable tendency of society to constitute itself first as a body politic; to be produced outside, under the name of magistrates, its organs of conservation and centralization, before developing internally as a center of production and consumption. Let those who, by a disastrous and no doubt too excusable error, claim today to make social reform work before political reform, give reason, if they can, for this great law of history. Oriental despotism, after being resuscitated five or six times from its ashes, has succumbed through the insufficiency of its division; democratic Greece perished by the opposite excess, as much as by the contempt it showed for industrial functions; Republican and imperial Rome perished, because after having constituted its strong hierarchy, it stopped short of quiritary property, the latifundia, slavery and usury, and failed to republicanize agriculture, industry and commerce. All this is true, no doubt; but everywhere also we see the political order manifesting itself first, and as prelude to the creation of the industrial order. Finally the moment arrives, and it is the one we are touching, when the external form of society no longer seems susceptible of any modification, because the final hand to be given to this part of the edifice depends on the scientific determination of new organs, the role they have to fulfil, the place they must occupy. But, this determination once made, the impulse must nevertheless be given from above [17], and the blossoming of the internal faculties must be preceded by a revision of the external faculties.


498. D’autres enseignements résultent pour nous du mouvement des institutions, enseignements d’autant plus précieux, qu’ils nous montrent la loi sérielle présidant à la puissance créatrice, et, par de savantes évolutions, conduisant les destinées.

a) Observons d’abord la lenteur avec laquelle s’effectue le progrès. L’ordre dans l’humanité ne se crée pas d’un seul jet : il se constitue pièce à pièce, essayant, sur chaque organe, toutes les combinaisons. L’essor de la civilisation est tantôt plus, tantôt moins rapide, mais aucune transition n’est omise. Et que d’obstacles à vaincre ! que d’écueils à éviter ! que d’épreuves à subir ! quelle effroyable consommation d’hommes ! quelles hésitations, quelles angoisses mortelles dans les sociétés ! À peine communiqué aux tribus primitives, le mouvement organique cesse chez la plupart, se concentre autour de la Méditerranée, et change perpétuellement de foyer. L’Asie, l’Afrique, la Grèce, l’Italie, tiennent tour à tour le sceptre de la philosophie et des arts, et tour à tour la vie les abandonne ; elles meurent d’épuisement et retournent à la barbarie. Déjà l’Allemagne, depuis la réforme, a suspendu sa marche ; l’Angleterre tremble d’avancer encore ; fatiguée d’une course de cinquante ans, la France semble vouloir rebrousser chemin. Les chefs des nations font une guerre sourde aux idées ; comme ces magiciens régicides du moyen âge, ils entreprennent de nouer l’aiguillette à l’esprit. Tant l’homme a d’horreur pour le mouvement ; tant il aime à se reposer dans ses pensées étroites, à s’endormir dans sa paresse ! Oh ! n’accusons pas plus nos ministres que nous : qui que nous soyons, nous aspirons secrètement au statu quo de nos utopies. Mais une force divine nous emporte dans le même tourbillon ; et l’opinion de chacun de nous est comme un souffle détaché de l’esprit infini, qui chasse sur l’océan des âges le vaisseau de l’humanité.

498. Other lessons result for us from the movement of institutions, lessons all the more precious in that they show us the serial law presiding over the creative power and, by learned evolutions, directing destinies.

a) Let us first observe the slowness with which progress is effected. Order in humanity is not created all at once: it is constituted piece by piece, trying, on each organ, all the combinations. The rise of civilization is sometimes more, sometimes less rapid, but no transition is omitted. And what obstacles are there to overcome! What pitfalls to avoided! What trials to undergo! What terrible consumption of men! What hesitations, what mortal anguish in society! Hardly communicated to the primitive tribes, the organic movement ceases in the majority, is concentrated around the Mediterranean, and perpetually changes focus. Asia, Africa, Greece, Italy, alternately hold the scepter of philosophy and the arts, and alternately life abandons them; they die of exhaustion and return to barbarism. Already Germany, since the reform, has suspended her march; England trembles to advance still further; tired of a race of fifty years, France seems to want to turn back. The leaders of nations wage a silent war on ideas; like those regicide magicians of the Middle Ages, they undertake to tie the aiguillette to the mind. So much does man abhor movement; so much does he love to rest in his narrow thoughts, to fall asleep in his laziness! Oh! Do not accuse our ministers any more than we do: whoever we are, we secretly aspire to they undertake to the status quo of our utopias. But a divine force takes us into the same whirlwind; and the opinion of each of us is like a breath detached from the infinite spirit, which drives the vessel of humanity over the ocean of ages.

499. b) Toutes les sociétés qui ont paru sur la terre ont offert un certain ordre, un système quelconque d’administration et de gouvernement. Il y avait de l’ordre chez les Crétois, ces communistes pédérastes, ventres paresseux et méchantes bêtes, disait l’Apôtre. Leur république parut si belle à Lycurgue, qu’il la choisit pour modèle de la sienne. Il y avait de l’ordre aussi dans cette Sparte, dont Platon perfectionna l’utopie, et dont les habitants, aussi braves, aussi robustes, aussi sobres que les premiers Romains, ne surent ni soumettre et centraliser la Grèce, ni conserver leurs vertus. Le gouvernement du pape lui-même est ordonné, ordonné sur l’aumône[18], en attendant qu’il meure de gueuserie et d’imbécillité[19]. Jamais, en aucun pays, l’ordre n’a manqué absolument ; et certes, je le dis avec plus de sincérité que peut-être on ne le suppose, le spectacle de notre centralisation, de notre pondération des pouvoirs, de notre hiérarchie administrative, est admirable.

Pourquoi donc, chez les peuples anciens, la société, au lieu de se développer toujours, a-t-elle péri ? pourquoi souffre-t-elle encore chez les modernes ? pourquoi ne nous croyons-nous pas à bout de révolutions ? sinon parce que l’ordre social a toujours été factice ; parce que, chez les anciens comme chez nous, le système politique est objet d’art, non de science ; parce que notre civilisation est fondée sur le préjugé, et ne résulte pas des lois propres de l’homme ?

Sociétés religieuses, fondées sur le symbole ; sociétés guerrières, organisées pour la conquête ; sociétés communistes, négation de la liberté individuelle ; sociétés aristocratiques, négation de l’égalité civile ; sociétés hiérarchiques, établies sur la prééminence du capital, le mépris du travail et la subalternisation des charges : — _Séries artificielles_ (232, 233), par conséquent systèmes anormaux ou transitoires.

499. b) All societies that have appeared on earth have offered some order, some system of administration and government. There was order among the Cretans, those pederast communists, lazy bellies and wicked beasts, said the Apostle. Their republic seemed so beautiful to Lycurgus that he chose it as the model of his own. There was also order in that Sparta, whose utopia Plato perfected, and whose inhabitants, as brave, as robust, as sober as the first Romans, knew neither how to subjugate and centralize Greece, nor to preserve their own virtues. The government of the pope himself is ordained, ordained on alms, [18] pending his death of beggary and imbecility. [19] Never, in any country, has order been absolutely wanting, and certainly, I say this with more sincerity than perhaps one would suppose, the spectacle of our centralization, of our weighting of powers, of our administrative hierarchy, is admirable.

Why then, among ancient peoples, did society, instead of always developing, perish? Why does it still suffer among the moderns? Why don’t we think we’re at the end of revolutions, if not because the social order has always been artificial; because, among the ancients as among us, the political system is an object of art, not of science; because our civilization is founded on prejudice, and does not result from the proper laws of man?

Religious societies, based on the symbol; warlike societies, organized for conquest; communist societies, negation of individual freedom; aristocratic societies, negation of civil equality; hierarchical societies, established on the pre-eminence of capital, contempt for work and the subalternization of charges: — Artificial series (232, 233), consequently abnormal or transitory systems.

500. Après la religion et la guerre, après la communauté et l’inégalité, il est une autre anomalie sociale que nous ne pouvons passer ici sous silence : je veux parler des tribunaux criminels. Ainsi que le crime et le délit qui les nécessitent et les excusent, les institutions répressives, organisées sur un mode artificiel, sont des faits de subversion ou plutôt de transition : la théorie des faits anormaux (308-314) va nous le démontrer.

Le drame judiciaire, tel qu’il se déroule aujourd’hui sous nos yeux après une longue suite de perfectionnements et de réformes, dont la plupart laissent encore à désirer, se divise naturellement en deux parties principales, l’instruction proprement dite, et les débats. À cela si l’on ajoute la peine, on a une véritable trilogie, dans le goût des tragédies grecques.

Les acteurs de ce drame, dans l’ordre de leur apparition sur la scène, sont : 1o le Commissaire de police, organe extérieur du ministère public, chargé de veiller à l’ordre de la cité, au repos et à la sûreté des habitants ; œil et oreille de la justice ; 2o le Procureur du roi, faculté sensitive de la police judiciaire, mise en éveil, soit par la clameur publique, soit par le rapport du commissaire de police ; 3o le Juge d’instruction, qui, sur l’avis et à la requête du procureur du roi, procède à la constatation du délit, à l’arrestation de l’accusé, à l’interrogatoire des témoins, et prend toutes les mesures de précaution que commandent la nature du délit et la gravité des charges ; 4o la Chambre du conseil et la Chambre des mises en accusation, chargées de prononcer sur le rapport du juge d’instruction, et d’ordonner l’élargissement ou la mise en accusation du prévenu ; 5o les Témoins ; 6o le Public, dans la solennité de l’audience ; 7o l’Accusé ; 8o le Ministère public et l’Avocat ; 9o le Jury ; 10o le Juge. Au delà commence la période expiatoire, avec son cortège de geôliers et de bourreaux ; puis, mais seulement pour un petit nombre d’élus, la grâce et la réhabilitation.

Tous ces rôles ne sont pas encore aussi nettement dessinés et circonscrits qu’ils pourraient l’être, et que le demande une justice prompte, bienveillante et sévère ; ainsi le juge d’instruction, d’une part, est trop dans la dépendance du parquet, de l’autre, jouit d’un arbitraire excessif, sans nulle responsabilité ; ainsi la chambre du conseil et celle des mises en accusation sont une répétition, que rien ne justifie, d’un pouvoir qui devrait être unique. Malgré ces défauts et quelques autres que le temps fera disparaître, l’instruction criminelle, en France, est de tous les pouvoirs le mieux organisé et le plus complet : mais, triste sujet d’orgueil ! cette institution si savante n’est qu’une anomalie qui crie contre la société, habile à organiser la vengeance, impuissante à organiser le travail.

500. After religion and war, after community and inequality, there is another social anomaly that we cannot pass over here in silence: I mean the criminal courts. Like the crime and the misdemeanor that necessitate and excuse them, the repressive institutions, organized in an artificial mode, are facts of subversion or rather of transition: the theory of abnormal facts (308-314) will demonstrate this to us.

The judicial drama, as it unfolds before our eyes today after a long series of improvements and reforms, most of which still leave much to be desired, is naturally divided into two main parts, the investigation proper, and the debates. To this, if we add the penalty, we have a veritable trilogy, in the style of Greek tragedies.

The actors in this drama, in the order of their appearance on the scene, are: 1.  the Police Commissioner, an external body of the public prosecutor’s office, responsible for ensuring the order of the city, the rest and the safety of inhabitants ; eye and ear of justice; 2.  the King’s Prosecutor, sensitive faculty of the judicial police, alerting,either by public outcry, or by the report of the commissioner of police; 3.  the Investigating Judge, who, on the advice and at the request of the Crown Prosecutor, proceeds to ascertain the offence, arrest the accused, question witnesses, and take all necessary precautionary measures required by the nature of the offense and the gravity of the charges; 4.  the Council Chamber and the Indictment Chamber, responsible for deciding on the report of the investigating judge, and ordering the release or indictment of the accused; 5.  the Witnesses; 6.  the Public, in the solemnity of the audience; 7.  the Accused; 8.  the Public Prosecutor and the Advocate; 9.  the Jury; 10.  the Judge. Beyond begins the expiatory period, with its procession of jailers and executioners; and then, but only for a chosen few, pardon and rehabilitation .

All these roles are not yet as clearly defined and circumscribed as they could be, and as prompt, benevolent and severe justice demands; thus the investigating judge, on the one hand, is too dependent on the prosecution, on the other, enjoys excessive arbitrariness, without any responsibility; thus the chamber of the council and that of the indictments are a repetition, which nothing justifies, of a power that should be unique. In spite of these defects and a few others that time will make disappear, the criminal investigation, in France, is of all the powers the best organized and most complete: but — sad subject of pride! — this learned institution is only an anomaly that cries out against society, skilful in organizing vengeance, powerless in organizing labor.

501. Si l’on examine, chacun dans son essence, les différents rôles dont se compose le drame judiciaire, et qu’on les compare entre eux, on trouve, en les réduisant à leur expression la plus simple, qu’ils représentent toutes les facultés de l’âme, dans l’ordre naturel de leur manifestation.

       
Commissaire de police,
Procureur du roi,
Juge d’instruction,
chambre du conseil,
des mises en accusation,
Témoins,
Public,
Accusé,
Ministère public,
Avocat,
Jury,
Juge,

}

}

Organe des sens.
Sensorium commune, sens intime.
Attention, comparaison, réflexion.

Jugement.
Mémoire.
Imagination.
volonté
conscience de la société qui accuse.
du prévenu qui se défend.
Liberté.
Raison.

Le drame judiciaire est la représentation solennelle d’un combat intérieur, dans lequel un acte de la Volonté, dénoncé par les Sens, aperçu par la Sensation, examiné par la Réflexion, qualifié par le Jugement, conservé dans la Mémoire, représenté à l’Imagination, est traduit par la Conscience, qui tout à la fois s’accuse et se justifie au tribunal de la Liberté, et condamné ou absous par la Raison. La peine et la grâce qui suivent la condamnation correspondent aux préjugés les plus anciens et les plus intimes de l’homme, l’Enfer et le Paradis.

Ainsi, cet immense travail de la civilisation, à peine arrivé à son terme parmi nous ; cette savante division de magistratures, cette belle organisation de la Justice, tout cela n’est en dernière analyse qu’une démonstration psychologique, dans laquelle les facultés sont prises pour rayon, et la volonté pour pivot. Et tandis que le clergé s’est constitué sur une série empruntée aux règnes animal et végétal (284), et l’armée sur une série arithmétique ; tandis que Fourier organise ses travailleurs sur des combinaisons musicales : les institutions judiciaires suivent, dans leur développement et leur distribution, l’ordre des facultés de l’âme.

L’Instruction criminelle, considérée dans son histoire, ses formes, ses organes, ses conséquences, fournirait la matière d’un ouvrage immense, qui toucherait aux questions les plus profondes de la religion et de la morale, et qui, après la masse d’écrits publiés sur tous ces sujets, aurait encore le mérite d’être neuf, autant pour le fond que pour la forme.

501. If we examine, each in its essence, the different roles of which the judicial drama is composed, and compare them with each other, we find, by reducing them to their simplest expression, that they all represent the faculties of the soul, in the natural order of their manifestation.

The judicial drama is the solemn representation of an internal combat, in which an act of the Will, denounced by the Senses, perceived by the Sensation, examined by the Reflection, qualified by the Judgment, preserved in the Memory, represented in the Imagination, is translated by Consciousness, which both accuses and justifies itself in the tribunal of Liberty, and condemned or absolved by Reason. The punishment and grace that follow condemnation correspond to man’s oldest and innermost prejudices, Hell and Heaven.

Thus, this immense work of civilization, hardly reached its term among us, this skilful division of magistracies, this fine organization of justice, all this is in the final analysis only a psychological demonstration, in which the faculties are taken as a radius, and the will as a pivot. And while the clergy was constituted on a series borrowed from the animal and vegetable kingdoms (284), and the army on an arithmetic series; while Fourier organizes his workers on musical combinations, the judicial institutions follow, in their development and their distribution, the order of the faculties of the soul.

Criminal Instruction, considered in its history, its forms, its organs, its consequences, would provide the material for an immense work, which would touch on the deepest questions of religion and morality, and which, after the mass of the writings published on all these subjects would still have the merit of being new, as much for the substance as for the form.

§ IV. — Perturbations sociales, amenées par la violation des lois économiques. — Division du pouvoir par fractionnement.

502. À part de légères modifications, commandées par la nature du climat, la spécialité des produits et les traditions des races, la loi d’organisation du travail est unique : c’est le dédoublement. Partout où cette loi a été méconnue, partout où la série naturelle du travail n’a pu se réaliser, une série artificielle s’est établie : et l’on a vu les nations, tantôt arrêtées dans leur développement par un rachitisme constitutionnel, tantôt livrées à des souffrances intérieures et à des commotions violentes, qui toutes aboutissaient à la désorganisation et à la mort.

C’est pour cela que l’Économie politique, je veux dire ici l’organisation du travail et le gouvernement des sociétés, constitue non point un art, mais une véritable science. Car cela seul est art, qui consiste en imitation, arrangement factice, série transportée d’une nature à une autre ; et cela est science, qui embrasse tous les rapports d’un objet ordonné en lui-même, et gouverné par des formules partout ailleurs inconnues. L’histoire est désormais expliquée ; elle ne l’a été, elle ne pouvait l’être que par l’Économie politique : une science nouvelle était nécessaire pour dévoiler les secrets du développement social.

§IV. — Social disturbances, brought about by the violation of economic laws. — Division of power by splitting.

502. Apart from slight modifications, ordered by the nature of the climate, the specialty of the products and the traditions of the races, the law of organization of work is unique: it is duplication. Wherever this law has been disregarded, wherever the natural series of labor has not been able to be realized, an artificial series has established itself, and we have seen nations, sometimes arrested in their development by a case of constitutional rickets, sometimes given over to internal sufferings and violent commotions, which all ended in disorganization and death.

This is why political economy, by which I mean the organization of labor and the government of societies, is not an art, but a real science. For that alone is art, which consists in imitation, artificial arrangement, series transported from one nature to another; and that is science, which embraces all the relations of an object ordered in itself, and governed by formulas unknown anywhere else. The story is now explained; it has only been, it could only be explained by political economy: a new science was necessary to unveil the secrets of social development.

503. Parmi les sociétés qui formèrent autrefois corps de nation, les unes s’étaient constituées sur un mode artificiel ; les autres, après avoir rencontré le principe naturel de sériation, l’avaient appliqué d’une manière insuffisante et vicieuse ; de là la diversité de leurs fortunes.

Moïse, qui semble avoir été guidé surtout par l’horreur des castes et du despotisme oriental, avait institué l’égalité devant la loi, la liberté de l’industrie, et jusqu’à certain point la garantie du travail et des propriétés. Sous le rapport de la production et de la distribution des richesses, sa législation fut peut-être la plus parfaite de l’ancien monde. Le travail, déshonoré dans la Grèce et l’Italie, abandonné aux esclaves, était, chez les Hébreux, le principe de la fortune publique et la source du bien-être des citoyens. Malheureusement, le réformateur n’avait rien fait pour l’organisation politique. Point de centralisation ; à moins que l’on ne veuille appeler de ce nom la communauté d’un culte chancelant, et le privilége sacerdotal des lévites : c’est comme si l’on prétendait que l’Europe est aujourd’hui centralisée, parce que ses habitants sont tous baptisés au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Point de division des pouvoirs : des assemblées à la porte des villes assistant aux contrats, écoutant les plaids, jugeant les causes ; une quasi-démocratie menée par des prêtres : nul vestige d’administration. Une société, pour ainsi dire acéphale, ne pouvant vivre, le peuple, à côté de sa théocratie, créa une royauté ; c’étaient deux, trois souverainetés au lieu d’une. Le malheur voulut ensuite que les rois ne sussent ni dominer ni exterminer le sacerdoce, ni diviser leur propre pouvoir. Ils demeurèrent despotes. On sait la triste fin de ce peuple, dont les commencements furent si prospères, et qui parut un moment receler dans son sein les destinées du monde.

503. Among the societies that formerly formed a body of nation, some had been constituted in an artificial mode; the others, after having encountered the natural principle of seriation, had applied it in an insufficient and vicious manner; hence the diversity of their fortunes.

Moses, who seems to have been guided above all by the horror of castes and Oriental despotism, had instituted equality before the law, freedom of industry, and up to a certain point the guarantee of labor and property. With regard to the production and distribution of wealth, its legislation was perhaps the most perfect of the ancient world. Labor, dishonored in Greece and Italy, abandoned to slaves, was, among the Hebrews, the principle of public fortune and the source of the well-being of citizens. Unfortunately, the reformer had done nothing for political organization. No centralization, unless one wants to call by this name the community of a tottering worship, and the priestly privilege of the Levites: it is as if one claimed that Europe is today centralized, because its inhabitants are all baptized in the name of the Father, of the Son and of the Holy Spirit. No division of powers: assemblies at the gates of towns witnessing contracts, hearing pleas, judging cases; a quasi-democracy led by priests: no vestige of administration. A society, so to speak, acephalous, unable to live, the people, side by side with their theocracy, created a royalty; there were two, three sovereignties instead of one. Unfortunately, the kings were unable to dominate or exterminate the priesthood, or divide their own power. They remained despots. We know the sad end of this people, whose beginnings were so prosperous, and who seemed for a moment to conceal within them the destinies of the world.

504. Le principe de subversion chez les Juifs était donc l’insubordination du sacerdoce, la théocratie : à Sparte, ce fut la communauté.

Vers la fin de la liberté grecque, un roi Spartiate entreprit de faire revivre les institutions de Lycurgue, et, il faut lui rendre cette justice, le malheureux prêchait d’exemple. Agis, comme tous les esprits rétrogrades, attribuait la décadence des mœurs et l’abaissement de la république au dépérissement des vieilles institutions : il ne soupçonnait pas que c’étaient ces institutions mêmes qui avaient faussé les idées, perverti la morale, relâché le lien politique, et, par une sourde mais incessante réaction, amené les choses à un état si déplorable. Que d’éloges irréfléchis prodigués au législateur de Sparte ! Eh bien, il est avéré que la gérontocratie indivise que Lycurgue avait établie subit des changements dès la mort de son auteur ; qu’elle était insupportable à tous les hommes d’intelligence ; et que la liberté individuelle, gênée dans ses actes, fuyait une patrie où elle ne pouvait vivre. Pausanias, Lysandre, Agésilas, se tinrent, autant qu’il fut en eux, éloignés de Lacédémone : la guerre leur devint un moyen de liberté, comme elle était à Rome, pour le prolétariat, un moyen d’existence. Tandis que la défense d’agir et d’être par soi-même poussait à la tyrannie et à la désertion, le précepte du désintéressement produisait des avares, celui de fraternité des égoïstes : et lorsqu’enfin Sparte se fut dépouillée de ses mœurs factices, elle se trouva sans mœurs, sans lois, sans institutions, sans idées. Sparte était morte avant que la ligue achéenne fût dissoute, et que la Grèce eût été réduite en province romaine.

504. The principle of subversion among the Jews was therefore the insubordination of the priesthood, the theocracy. In Sparta, it was community.

Towards the end of Greek liberty, a Spartan king undertook to revive the institutions of Lycurgus, and, to do him justice, the wretch preached by example. Agis, like all retrograde minds, attributed the decadence of morals and the abasement of the republic to the withering away of old institutions: he did not suspect that it was these very institutions that had falsified ideas, perverted morality, loosened the political bond and, by a secret but incessant reaction, brought things to such a deplorable state. What thoughtless praise lavished on the legislator of Sparta! Well, it is a fact that the undivided gerontocracy that Lycurgus had established underwent changes upon the death of its author; that it was intolerable to all intelligent men; and that individual liberty, hampered in its actions, was fleeing a country where it could not live. Pausanias, Lysander, Agesilaus, kept themselves, as far as it was in them, away from Lacedaemon: war became a means of liberty for them, as it was for the proletariat, a means of existence. While the prohibition to act and to be by oneself led to tyranny and desertion, the precept of disinterestedness produced misers, that of fraternity egotists — and when at last Sparta was stripped of its artificial morals she found herself without morals, without laws, without institutions, without ideas. Sparta was dead before the Achaean league was dissolved, and Greece was reduced to a Roman province.

505. Les premiers siècles qui suivirent l’institution des olympiades semblent l’époque des morcellements démocratiques et des communautés. L’institut de Pythagore, qui faillit en quelques années envahir toute la Grande-Grèce, disparut un jour dans une tempête. On a dit que ce fut une conspiration des riches, dont le luxe et les passions ne pouvaient souffrir la censure toujours présente de l’austère réformateur. Les méchants ne s’irritent pas contre les bons sans motif, du moins sans prétexte : je soupçonne que le dessein hautement et imprudemment avoué d’une propagande qui, dans ses vues, embrassait le monde, fut la véritable cause de la catastrophe. Les établissements de Pythagore finirent comme ceux des jésuites : partout où se formera une communauté assez puissante pour se faire reconnaître politiquement, elle soulèvera l’antipathie des masses, et tôt ou tard les violences de la liberté viendront la dissoudre. Il semble que, pour un État libre, le voisinage d’une communauté soit un voisinage de mort. L’homme consent à répondre de ses actes, pourvu qu’il reste maître de sa volonté : ôtez-lui la pensée et la conscience, et la communauté est la règle du genre humain.

505. The first centuries that followed the institution of the Olympiads seem to be the era of democratic divisions and communities. The institute of Pythagoras, which in a few years nearly invaded all of Magna Graecia, disappeared one day in a storm. It has been said that it was a conspiracy of the rich, whose luxury and passions could not suffer the ever-present censorship of the austere reformer. The wicked do not get angry with the good without cause, or at least without pretext: I suspect that the loudly and recklessly avowed design of a propaganda which, in its views, embraced the world, was the real cause of the catastrophe. The establishments of Pythagoras ended up like those of the Jesuits: wherever a community formed strong enough to be recognized politically, it would arouse the antipathy of the masses, and sooner or later the violence of liberty will dissolve it. It seems that, for a free state, the neighborhood of a community is a neighborhood of death. Man consents to answer for his actions, provided he remains master of his will. Take away his thought and conscience, and community is the rule of the human race.

506. Témoignage lamentable de cette liberté jalouse ! l’homme pouvait rejeter l’association elle-même : comme si cette expérience eût été nécessaire à la démonstration des lois économiques, un affreux système a été essayé ; dans certains pays, il dure encore.

La féodalité a pesé sur l’Europe pendant dix siècles, et partout elle a laissé d’impérissables vestiges.

506. A lamentable testimony to this jealous liberty! Man could reject association itself: as if this experiment had been necessary for the demonstration of economic laws, a frightful system has been tried. In some countries it still lasts.

Feudalism weighed on Europe for ten centuries, and everywhere it left imperishable vestiges.

507. Dans l’ancienne Germanie, le sol n’était point approprié : chaque famille labourait tous les ans et semait une portion de terrain ; puis, la récolte faite, la terre redevenait commune ; l’agriculture n’engendrait ni possession ni propriété. Du reste, tous les hommes étaient égaux, libres et souverains.

Mais, après la conquête des provinces romaines, les Barbares, dérogeant à leur habitude d’exploitation annale, partagèrent le territoire envahi : les terres, considérées comme butin, furent, ainsi que les meubles, les étoffes précieuses, l’argent et les bijoux, tirées au sort, et de ce partage naquirent les alleux, les lots, propriétés franches, indépendantes, personnelles, absolues, inaliénables. On demandera peut-être comment les mêmes hommes, qui dans leur mère-patrie ne souffraient aucune appropriation du sol, renoncèrent si vite à un usage dans lequel ils trouvaient leur plus sûre garantie d’égalité et d’indépendance. Peut-être ne faut-il voir dans cet événement qu’une crise physiologique : la conquête de l’Empire, en même temps qu’elle mettait fin à la civilisation gréco-romaine, détermina l’avénement des Barbares à l’âge viril, et les fit sortir de la condition nomade. En effet, à partir de ce moment, la tribu s’efface parmi eux pour faire place à l’homme : la cupidité s’éveillant à l’aspect des dépouilles romaines, le caractère individuel, dans ces bandes où jusque-là n’existait pas de nom propre, se constitue. La propriété allodiale s’établit d’elle-même, et, par une sorte de conspiration tacite et générale, il n’y eut pour cela ni délibération, ni champ de mai. Chacun alléché par le butin trouva bon d’en avoir sa part, et de posséder, exclusivement à tout autre, le lot qui lui était échu. Personne ne fit de remontrances : c’était une terre ennemie que l’on partageait ; il semblait que, pour ce qui venait de l’ennemi, la propriété fût permise. Et qui d’ailleurs, à cette époque, parmi les Romains et les Barbares, dans l’Église et le forum, eût su prévoir les choses de si loin ?

507. In ancient Germany, the soil was not suitable: each family plowed every year and sowed a portion of land. Then, the harvest done, the land became common again; agriculture did not generate possession or property. Moreover, all men were equal, free and sovereign.

But, after the conquest of the Roman provinces, the Barbarians, departing from their habit of annual exploitation, shared the invaded territory: the lands, considered as booty, were, like the furniture, the precious fabrics, the money and the jewels, drawn by lot, and from this division were born the alleux, lots, freeholds, independent, personal, absolute, inalienable properties. It will perhaps be asked how the same men, who in their mother country suffered no appropriation of the soil, so quickly renounced a use in which they found their surest guarantee of equality and independence. Perhaps this event should only be seen as a physiological crisis: the conquest of the Empire, at the same time as it put an end to Greco-Roman civilization, determined the advent of the Barbarians in the virile age, and brought them out of the nomadic condition. Indeed, from this moment, the tribe disappears among them to make room for the man: greed awakening at the sight of the Roman remains, the individual character is constituted in these bands where until then no proper name existed. Allodial property established itself, and, by a kind of tacit and general conspiracy, there was neither deliberation nor Champ de Mai. Everyone, attracted by the booty, found it good to have his share, and to possess, exclusive of everyone else, the lot that fell to him. No one remonstrated: it was enemy territory that they shared; it seemed that, for what came from the enemy, property was permitted. And who, moreover, at that time, among the Romans and the Barbarians, in the Church and the forum, could have foreseen things from so far away?

508. En conséquence du partage des terres, et d’après l’esprit d’égalité germaine, l’homme libre était seigneur et maître dans son alleu, avait autorité et juridiction sur tout ce qu’il contenait, meubles et immeubles, hommes et bêtes. L’arimannie ou propriété allodiale impliquait droit de juger et de punir, droit de faire prendre les armes et de mener à la guerre, droit de surveillance, de travail, de concession et de main-morte. L’homme libre pouvait se dire, et était réellement, dans son alleu, roi, administrateur et juge, seul et unique industriel.

Quant aux différends qui pouvaient naître entre les hommes libres et aux choses d’intérêt national, toute question se jugeait aux grands plaids, par la nation assemblée sous la présidence du comte ou de son lieutenant. Les affaires privées se terminaient à l’amiable, par sentence arbitrale ou par l’ordalie : les affaires publiques se décidaient par acclamation ou à la majorité des voix. En sorte que les plaids étaient une solennelle reconnaissance de toutes ces royautés individuelles, un public hommage rendu à l’égalité. Autant de guerriers, autant de princes : autant d’alleux, autant de souverainetés. Là point de différence de droits ni d’attributions ; mais seulement quelques inégalités entre les domaines, selon le grade de l’homme d’armes : — point de division des pouvoirs, puisque chaque homme libre renfermait en lui-même tous les pouvoirs et tous les droits. Quiconque, hors lui, exerçait sur sa terre un art ou un métier, était censé travailler en vertu d’une concession du Barbare, et lui appartenait tout entier, personne et produit. « La propriété d’une chose, dit le Code civil, soit mobilière, soit immobilière, donne droit sur tout ce qu’elle produit, et sur ce qui s’y unit accessoirement, soit naturellement, soit artificiellement (art. 346). » Le droit féodal ne faisait qu’appliquer largement ce principe du code Napoléon.

508. As a result of the division of lands, and according to the spirit of German equality, the free man was lord and master in his alleu, had authority and jurisdiction over all that it contained, movable and immovable, men and beasts. Arimanny or allodial property implied the right to judge and to punish, the right to take up arms and lead to war, the right of surveillance, of work, of concession and mortmain. The free man could call himself, and was really, in his alleu, king, administrator and judge, the one and only industrialist.

As for the disputes that could arise between free men and things of national interest, all questions were judged by grand pleas, by the nation assembled under the presidency of the count or his lieutenant. Private affairs ended amicably, by arbitration award or by ordeal. Public affairs were decided by acclamation or by majority vote. So that the pleas were a solemn acknowledgment of all these individual kingships, a public homage rendered to equality. So many warriors, so many princes: so many allies, so many sovereignties. There is no difference in rights or attributions, but only a few inequalities between the domains, according to the rank of the man-at-arms: — no division of powers, since each free man contained within himself all powers and all rights. Whoever, except him, exercised on his land an art or a trade, was supposed to work by virtue of a concession from the Barbarian, and belonged entirely to him, person and product. “Property in a thing,” says the Civil Code, “whether movable or immovable, gives right to everything it produces, and to what is incidentally associated with it, either naturally or artificially” (art. 346). Feudal law only broadly applied this principle of the Napoleonic code.

509. On conçoit que, si une pareille société présentait le plus haut degré de liberté et d’indépendance auquel il soit donné à l’homme d’atteindre, elle n’était pas faite pour durer. Les rapports d’usage, d’habitation, de voisinage, moins nombreux cependant et moins compliqués que ceux qu’engendrent le travail et le commerce, devaient nécessairement amener des contestations que la jurisprudence germanique serait inhabile à résoudre, surtout avec le principe d’exclusion et d’intolérance qui constituait la propriété allodiale. Le combat judiciaire lui-même, cette ratio ultima des Barbares, ne suffisait pas toujours pour trancher les questions ; les haines survivaient aux vaincus ; les parents, amis et frères, d’armes des parties prenaient fait et cause pour elles ; et comme le premier droit des arimann, de même que celui des souverains constitutionnels, était de faire la paix et de déclarer la guerre, on vit, parmi ces hommes francs, commencer une œuvre d’extermination mutuelle et d’asservissement, qui finit par la transformation complète de leurs conditions respectives. Au lieu que les arimann étaient primitivement tous égaux, l’effet de leurs discordes fut de les distinguer en vassaux et suzerains, depuis le simple propriétaire d’alleu jusqu’au roi de France et à l’empereur, les plus élevés dans cette hiérarchie. Ainsi les alleux ne furent pas précisément confondus ; ils furent seulement subordonnés les uns aux autres.

Mais comme, dans ce temps où la guerre était la seule industrie, l’ambition germanique s’adressait moins à la propriété qu’à l’homme ; comme le système de la suzeraineté et du vassalat avait surtout pour objet d’assurer au comte, marquis ou baron, la coopération de nombreux auxiliaires, les propriétés allodiales continuèrent d’abord à être tenues sans redevances, avec pleine autorité et juridiction, sauf l’hommage que le vassal devait au suzerain, et le droit d’appel qui était acquis par là même aux hommes du petit feudataire. L’exercice de tous les pouvoirs, civils, politiques, administratifs et judiciaires, l’agriculture elle-même et l’industrie, en un mot, la souveraineté intégrale fut tellement inhérente au fief, qu’on en déduisit cet axiome de droit : Concesso castro, censetur concessa juridictio.

509. It is conceivable that, if such a society presented the highest degree of freedom and independence to which it is given to man to attain, it was not made to last. The relations of use, of dwelling, of neighborhood, less numerous however and less complicated than those engendered by labor and trade, were bound to lead to disputes that Germanic jurisprudence would be incapable of resolving, especially with the principle of exclusion and intolerance that constituted allodial property. The judicial combat itself, this ratio ultima of the Barbarians, was not always sufficient to decide the questions; hatred survived the vanquished; the parents, friends and brothers in arms of the parties took up their cause; and as the first law of arimann, like that of constitutional sovereigns, was to make peace and declare war, we saw among these Frankish men begin a work of mutual extermination and enslavement, which ended in the complete transformation of their respective conditions. Whereas the arimanns were originally all equal, the effect of their discords was to distinguish them into vassals and suzerains, from the simple owner of an alleu to the king of France and the emperor, the highest in this hierarchy. Thus the alleux were not exactly confused; they were only subordinate to each other.

But as, in this time when war was the onlyindustry, Germanic ambition was directed less to property than to man; as the system of suzerainty and vassalage had the main object of assuring the count, marquis or baron, the cooperation of numerous auxiliaries, the allodial properties continued at first to be held without royalties, with full authority and jurisdiction, except for the homage that the vassal owed to the suzerain, and the right of appeal that was thereby acquired for the men of the petty feudatory. The exercise of all powers, civil, political, administrative and judicial, agriculture itself and industry, in a word, integral sovereignty, was so inherent in the fief, that this axiom of right was deduced from it: Concesso castro, censetur concessa juridictio.

510. C’est ce que n’a pas saisi Loyseau, si savant d’ailleurs en tout ce qui concerne les origines seigneuriales. « Duchés, marquisats, principautés, comtés et vicomtes, baronnies et châtellenies, ont justice de leur propre nature : mais les simples fiefs ne l’ont pas, si ce n’est par cession et usurpation. Car fief et justice n’ont rien de commun[20]. »

Cette assertion de Loyseau prend la féodalité à rebours. L’origine du fief est nécessairement une propriété allodiale, c’est-à-dire franche et souveraine, ayant justice de sa nature par conséquent. Cela est si vrai, que toute seigneurie était fief, même la couronne de France : or, d’où les grands fiefs auraient-ils tenu leur privilége ? Mais, les alleux s’étant dévorés les uns les autres, on perdit de vue la nature et l’origine véritable de tous les fiefs, et l’on en vint jusqu’à penser que tout fief de mince étendue, voisin d’un autre plus considérable, devait être, par ce fait seul, dépendant de celui-ci. Or, la dépendance ou subordination que la guerre établit à la longue entre les propriétaires allodiaux n’avait point, par elle-même, puissance d’ôter au fief ses attributs primitifs ; et lorsque plus tard le comte, en cédant, ou pour mieux dire en rendant un fief, y joignait en même temps le droit de justice, en réalité il ne l’octroyait pas, il le restituait.

510. This is what Loyseau did not grasp, as knowledgeable as he was in all that concerns seigniorial origins. “Duchies, marquisates, principalities, counties and viscounts, baronies and châtellenies, have justice of their own nature: but simple fiefs do not have it, except by cession and usurpation. For stronghold and justice have nothing in common.” [20]

This assertion by Loyseau takes feudalism upside down. The origin of the fief is necessarily an allodial property, that is to say free and sovereign, consequently having justice by its nature. This is so true that every lordship was a fief, even the crown of France. Now, from where would the great fiefs have derived their privilege? But, the freeholds having devoured each other, they lost sight of the true nature and origin of all the fiefs, and they came to the point of thinking that any fief of small extent, neighboring a other more considerable, was to be, by this fact only, dependent on this one. Now, the dependence or subordination that the war established in the long run between the allodial proprietors had not, by itself, the power to deprive the fief of its primitive attributes; and when later the count, by ceding, or better said by returning a fief, added at the same time the right of justice, in reality he was not granting it, he was restoring it.

511. Au reste, que, selon les mœurs germaines, l’alleu ait été dès l’origine et ait dû rester franc ; ou que, selon la coutume féodale, il ait essentiellement relevé d’un autre, cela ne change rien pour nous à la question, et n’ôte point aux faits leur caractère. De même que la justice du comte était une délégation, libre ou forcée, du roi de France, à qui dès le commencement les légistes attribuèrent toute juridiction ; de même la justice de village fut un démembrement, réel ou fictif (il n’importe pour la légitimité), de celle du comte : et toujours, c’est ici le point capital, la cession du fief emportant cession de souveraineté, il s’ensuivit une distribution de pouvoir d’une espèce particulière.

En effet, tandis qu’aujourd’hui le souverain donne à l’un mission de juger ; à l’autre, puissance d’administrer ; à un troisième, l’amirauté ; à celui-ci, les travaux publics ; à celui-là, les finances, etc., et assigne à chacun un salaire ; le grand feudataire octroyait à se hauts barons, à perpétuité et irrévocablement, pour eux et leurs hoirs, moyennant redevance d’hommes et quelquefois d’argent, comtés, duchés et marquisats ; ceux-ci à leur tour concédaient vicomtes, seigneuries et châtellenies, et ainsi de suite, le dernier de la chaîne réunissant en soi autant de fonctions ou droits seigneuriaux que le roi lui-même.

Ainsi, chez ces âmes tout à la fois simples et hautaines, qui ne connaissaient d’occupation digne d’elles que la guerre, de supériorité que celle des armes, de magistrature que le règlement de leurs affaires domestiques (c’est-à-dire le travail de leurs serfs, les rentrées de leurs droits seigneuriaux, le produit des frais de justice, amendes et confiscations), la division de la souveraineté, après que de longues querelles eurent mis les alleux sous la dépendance les uns des autres, fut conçue sous l’idée d’un fractionnement intégral, non d’un dédoublement. L’abstraction, dans ces temps de ténèbres, n’allait pas plus loin. Charlemagne ayant institué des commissaires pour tenir en son nom les assises dans son vaste empire, et juger dans chaque localité les contestations et les délits, préludant ainsi à une distribution régulière des pouvoirs, ces commissaires impériaux (missi dominici) ne furent pas plutôt entrés en fonctions qu’ils s’établirent en suzerains dans les lieux qui leur avaient été assignés, et se mirent à vendre fiefs et juridictions. Pour eux, la charge de rendre justice entraînait domaine et propriété. Ces usurpations se maintinrent malgré les efforts de l’empereur : et bientôt, grâce à l’incapacité de ses successeurs, qui ne comprenaient rien au système du dédoublement, elles se légitimèrent par la prescription.

511. Moreover, whether, according to German customs, the alleu was from the beginning and should have remained frank, or whether, according to feudal custom, it essentially depended on another, that does not change the question for us, and does not deprive the facts of their character. Just as the justice of the count was a delegation, free or forced, of the king of France, to whom from the beginning the lawyers attributed all jurisdiction; in the same way the justice of village was a dismemberment, real or fictitious (it does not matter for the legitimacy), of that of the count; and always, and here is the capital point, the cession of the fief carrying cession of sovereignty, it followed a distribution of power of a particular species.

Indeed, while today the sovereign gives one mission to judge; to the other, power to administer; to a third, the admiralty; to this one, public works; to that one, the finances, etc., and assigns to each a salary; the great feudatory granted to his high barons, in perpetuity and irrevocably, for themselves and their heirs, in consideration of a royalty of men and sometimes of money, counties, duchies and marquisates; these in turn granted viscounts, seigniories and castellanies, and so on, the last of the chain bringing together in itself as many functions or seigniorial rights as the king himself.

Thus, among these souls at once simple and haughty, who knew of no occupation worthy of them but war, of superiority only that of arms, of magistracy only the settlement of their domestic affairs (that is, say the work of their serfs, the receipts of their seigniorial rights, the proceeds of legal costs, fines and confiscations), the division of sovereignty, after long quarrels had made the freeholds dependent on each other, was conceived under the idea of an integral division, not of a duplication. Abstraction, in these times of darkness, went no further. Charlemagne having instituted commissioners to hold in his name the assizes in his vast empire, and to judge disputes and offenses in each locality, thus serving as a prelude to a regular distribution of powers, (missi dominici) had no sooner taken office than they established themselves as suzerains in the places that had been assigned to them, and began to sell fiefs and jurisdictions. For them, the burden of dispensing justice entailed domain and property. These usurpations were maintained in spite of the efforts of the emperor; and soon, thanks to the incapacity of his successors, who understood nothing of the system of duplication, they were legitimized by prescription.

512. Le morcellement s’étendant toujours produisit des milliers de juridictions entées les unes sur les autres, comme les branches d’un arbre généalogique : mais comme les grands feudataires se réservèrent peu à peu la connaissance de certains cas et le jugement en dernier ressort sur toutes les affaires, en même temps que les bailliages, sénéchaussées et parlements tendaient à l’envi à l’indépendance, il sortit, de ce conflit d’usurpations, une institution inconnue des anciens, et que la postérité a conservée : ce furent les cours d’appel, la hiérarchie des tribunaux, et, à la fin, la Centralisation.

Mais là encore, l’abus étouffait le bien : « Les justiciers, dit Loyseau, établis par les comtes, vicomtes et châtelains, non contents d’avoir usurpé toute justice, ont entrepris encore le droit de ressort, tel qu’avaient leurs supérieurs, ayant concédé eux-mêmes d’autres justices sous les leurs. Et ceux encore auxquels ils les ont concédées en ont par après accordé d’autres, de sorte que cela est allé presque à l’infini. Et il se trouve en plusieurs endroits quatre degrés de juridiction seigneuriale, et qu’il faut passer par six justices, avant qu’avoir arrêt. Comme, par exemple, au comté de Dunois la justice de Rameau ressort à Prépalteau, Prépalteau à Montigny, Montigny à Châteaudun, Châteaudun à Blois, et Blois au parlement : de cette sorte, les procès vivent autant que les hommes. »

512. The ever-expanding fragmentation produced thousands of jurisdictions overlapping one another, like the branches of a genealogical tree; but as the great feudatories gradually reserved for themselves knowledge of certain cases and judgment as a last resort in all affairs, at the same time as the bailiwicks, seneschals and parliaments tended to envy independence, there emerged, from this conflict of usurpations, an institution unknown to the ancients, and which posterity has preserved: these were the courts of appeal, the hierarchy of courts, and, in the end, Centralization.

But there again, the abuse stifled the good: “The justices,” says Loyseau, “established by the counts, viscounts and squires, not content with having usurped all justice, have also undertaken the right of jurisdiction, such as their superiors had, having themselves conceded other justices under their own. And those still to whom they granted them subsequently granted others, so that it went on almost ad infinitum. And there are found in several places four degrees of seigniorial jurisdiction, and that it is necessary to pass by six justices, before having a judgment. As, for example, in the county of Dunois, the justice of Rameau comes to Prépalteau, Prépalteau to Montigny, Montigny to Châteaudun, Châteaudun to Blois, and Blois to the parliament: in this way, trials live as much as men.”

513. Qu’est-ce donc que la féodalité ?

« C’est, répond Filangieri, une espèce de constitution où l’État est divisé en une multitude de petits États, la souveraineté en une foule de souverainetés… ; où l’exercice de l’autorité n’est point distribué, mais où l’autorité est elle-même fractionnée et aliénée ; c’est un gouvernement qui rompt le lien social au lieu de le resserrer, qui donne au peuple plusieurs tyrans au lieu d’un roi ; qui, au lieu d’empêcher le monarque de faire le mal, multiplie autour de lui les obstacles qui l’éloignent du bien ; qui place entre le prince et le peuple un corps puissant toujours occupé à usurper les droits de l’un et à opprimer l’autre ; qui, en un mot, mêlant sans cesse une aristocratie tumultueuse à un despotisme divisé, offre la dépendance de la monarchie sans l’activité de sa constitution, et le tumulte de la république sans sa liberté : tels sont les caractères du système féodal. »

Il n’est pas un trait de ce tableau qui ne puisse encore aujourd’hui, dans le pays le plus avancé de l’Europe, trouver son application. Comme système politique, la féodalité est tombée sous les efforts réunis des communes et des rois : mais dans l’administration, l’industrie, la justice, l’instruction publique, l’armée, la féodalité nous étouffe encore.

513. What then is feudalism?

“It is,” replies Filangieri, “a kind of constitution where the state is divided into a multitude of small states, sovereignty into a host of sovereignties…; where the exercise of authority is not distributed, but where authority is itself divided and alienated; it is a government that breaks the social bond instead of tightening it, which gives the people several tyrants instead of a king; which, instead of preventing the monarch from doing evil, multiplies around him the obstacles that keep him away from good; which places between the prince and the people a powerful body always occupied in usurping the rights of the one and oppressing the other; which, in a word, constantly mixing a tumultuous aristocracy with a divided despotism, offers the dependence of the monarchy without the activity of its constitution, and the tumult of the republic without its liberty: such are the characteristics of the feudal system.”

There is not a feature of this table that cannot still find its application today, in the most advanced country of Europe. As a political system, feudalism has fallen under the combined efforts of communes and kings: but in administration, industry, justice, public instruction, the army, feudalism still suffocates us.

514. La féodalité est jugée : les travaux des modernes en ont fait sentir à fond les vices et les impossibilités. Disons pourtant, à l’honneur de l’Humanité, que cet effroyable système a eu sa raison d’existence et sa destinée providentielle, en dehors des prévisions des gouvernements et des préjugés religieux. Ce fut une immense protestation contre le débordement monastique qui, au moyen âge, aidé du concubinage des prêtres et de l’omnipotence papale, menaçait d’engloutir civilisation, famille, liberté. La féodalité, supposant au monachisme catholique, comme autrefois la démocratie grecque s’était opposée au communisme de Lycurgue et de Pythagore ; substituant à la concentration monarchique un principe nouveau, la centralisation ; et venant expirer sous les efforts réunis du pouvoir royal et de l’industrie, prépara cette magnifique synthèse que la Révolution de 89 a inaugurée, et qui n’a cessé de se développer à travers les erreurs du peuple, les lâchetés de la bourgeoisie, et les trahisons des gouvernants.

514. Feudalism is judged: the labors of the moderns have made its vices and impossibilities thoroughly felt. Let us say, however, to the honor of Humanity, that this appalling system had its reason for existence and its providential destiny, apart from the forecasts of governments and religious prejudices. It was an immense protest against the monastic excess which, in the Middle Ages, aided by the concubinage of priests and the papal omnipotence, threatened to swallow up civilization, family, liberty. Feudalism, presupposing Catholic monasticism, as formerly Greek democracy was opposed to the communism of Lycurgus and Pythagoras; substituting for monarchical concentration a new principle, centralization; and coming to expire under the united efforts of royal power and industry, prepared this magnificent synthesis that the Revolution of ’89 inaugurated, and which has never ceased to develop through the errors of the people, the cowardice of the bourgeoisie, and the betrayals of rulers.

515. Voici le tableau synoptique des principales formes de gouvernements simplistes et artificiels, dans l’ordre logique de leur manifestation :

La théocratie et l’aristocratie, gouvernements des castes sacerdotale et nobiliaire, sont des variétés de l’antithèse.

Au sortir de la période inorganique, la force collective et la solidarité apparaissent d’abord dans la Communauté ; puis l’unité originelle du travail et sa loi de division se produisent dans la Monarchie, et se continuent, avec la liberté, dans la Démocratie ; la centralisation se révèle ensuite dans la Féodalité ; enfin, ces éléments se fondent harmoniquement dans l’Égalité.

515. Here is the synoptic table of the principal forms of simplistic and artificial governments, in the logical order of their manifestation:

Theocracy and the aristocracy, governments of the priestly and noble castes, are varieties of the antithesis.

At the end of the inorganic period, collective force and solidarity first appear in Community; then the original unity of labor and its law of division are produced in Monarchy, and are continued, with liberty, in Democracy; centralization is then revealed in Feudalism; finally, these elements blend harmoniously into Equality.

§ V. — Évolution des lois économiques : constitution progressive de la société.

516. Jusqu’ici le mouvement d’organisation s’est renfermé dans la sphère politique, administrative et judiciaire, et s’est borné aux deux premières lois du travail, la division et la spécification (400-408). Il nous reste à le montrer embrassant peu à peu la science, l’industrie, le commerce et l’agriculture, et produisant ses deux dernières lois, la synthèse et la responsabilité.

Ainsi l’on a vu d’abord la royauté, principe d’unité et de concentration, se manifester au sein de la tribu, soumettre les castes, essayer de se diviser et de se répartir entre des organes spéciaux et subordonnés. Puis, comme antithèse de ce principe, la liberté individuelle nous est apparue dans la démocratie, marchant par l’égalité politique et la concurrence industrielle au nivellement des fonctions. Enfin, nous avons rappelé quelques formes excentriques d’association, telles que la communauté et la féodalité ; et nous avons fait voir dans cette double anomalie la consécration des principes immortels : 1o la force collective, et la solidarité qu’elle engendre ; 2o la personnalité du travailleur, et le mariage qui en est l’expression ; 3o la centralisation, ou coordination des séries de producteurs.

En même temps, par une analyse rapide des fonctions de prêtre, de soldat et de juge, nous avons préludé au grand œuvre de notre organisation définitive, laquelle doit résulter de l’application, successivement faite à chacune des fonctions ou unités sociales, des lois diacritiques de l’Économie.

§ V. — Evolution of economic laws: progressive constitution of the society.

516. Hitherto the movement of organization has confined itself to the political, administrative and judicial sphere, and has confined itself to the first two laws of labor, division and specification (400-408). It remains for us to show it gradually embracing science, industry, commerce and agriculture, and producing its two last laws, synthesis and responsibility.

Thus we first saw royalty, the principle of unity and concentration, manifesting itself within the tribe, subjugating the castes, trying to divide and distribute among special organs and subordinates. Then, as the antithesis of this principle, individual liberty appeared to us in democracy, marching by political equality and industrial competition to the leveling of functions. Finally, we recalled some eccentric forms of association, such as community and feudalism; and we have shown in this double anomaly the consecration of immortal principles: 1) the collective  force, and the solidarity it engenders; 2)  the personality of the worker, and the marriage that is its expression; 3) centralization, or the coordination of the series of producers.

At the same time, by a rapid analysis of the functions of priest, soldier and judge, we have provided a prelude to the great work of our definitive organization, which must result from the application, successively made to each of the functions or social units, of the diacritical laws of Economics.

517. La synthèse de l’œuvre et la responsabilité du travailleur étant liées l’une à l’autre comme le conditionné l’est à la condition (443-445), elles ont pour expression commune le salaire, et se produisant simultanément dans l’histoire. La manière dont cette production a lieu mérite d’être rapportée.

Dans la monarchie, toute fonction est censée appartenir originairement et privativement au roi (511), de qui elle émane comme de sa source : justice, commerce, agriculture, guerre et marine, mines et épaves, sont propriétés royales. — En Égypte, le roi est seul propriétaire du sol, qu’il afferme à ses sujets moyennant redevance ; Salomon rend la justice en personne, comme Charlemagne, saint Louis et tous les barons ; les consuls romains étaient juges, généraux, administrateurs et pontifes. Clovis et ses successeurs ne dédaignaient pas l’office de bourreau. L’empereur de la Chine, dans une fête solennelle, trace de sa propre main un sillon : on a dit que c’était un hommage public rendu à l’agriculture sous un gouvernement tout paternel. Ne serait-ce pas plutôt une commémoration de la propriété impériale[21] ?…

Au commencement donc, le prince fait plus que représenter le Souverain, je veux dire l’Homme collectif, le peuple ; il est de sa personne, en droit et en fait, seul propriétaire, seul producteur. Le domaine du roi s’étendant à tout et ne se perdant pas par la prescription, nul ne peut, par contrat, industrie ou autrement, acquérir la propriété. Car ce serait un roi à côté du roi, c’est-à-dire un concurrent ou un usurpateur.

L’universalité du droit royal n’exista pas d’abord dans toute sa rigueur : il fallut même, sous les gouvernements les plus absolus, un long travail de la société pour faire jeter au principe monarchique toutes ses conséquences. Mais ce principe n’en impliquait pas moins souveraineté absolue sur les biens et les personnes ; et partout où il lui a été permis de se développer librement, il a toujours abouti à l’appropriation universelle. — Au reste, peu importe que la monarchie et la démocratie ne se soient jamais constituées dans leur forme pure ; il est même certain qu’elles ont toujours été l’une et l’autre mêlées d’éléments hétérogènes : ce que la science doit avant tout préciser, c’est ce qui est propre et essentiel à chacune d’elles.

517. The synthesis of the labor and the responsibility of the laborer being linked to each other as the conditioned is to the condition (443-445), they have as their common expression the wage, and produce one another simultaneously in history. How this production takes place is worth reporting.

In the monarchy, every function is supposed to belong originally and privately to the king (511), from whom it emanates as from its source: justice, commerce, agriculture, war and the navy, mines and wrecks, are royal properties. — In Egypt, the king is the sole proprietor of the land, which he leases to his subjects in return for payment; Solomon renders justice in person, like Charlemagne, Saint Louis and all the barons; Roman consuls were judges, generals, administrators and pontiffs. Clovis and his successors did not disdain the office of executioner. The Emperor of China, in a solemn festival, traces a furrow with his own hand: it has been said that it was a public homage rendered to agriculture under a completely paternal government. Would it not rather be a commemoration of imperial property [21]  ?…

In the beginning therefore, the prince does more than represent the Sovereign, I mean the collective Man, the people; it is his person, in law and in fact, sole proprietor, sole producer. The domain of the king extending to everything and not being lost by prescription, no one can, by contract, industry or otherwise, acquire property. For he would be a king beside the king, that is to say a competitor or a usurper.

The universality of royal right did not exist at first in all its rigor: it even, under the most absolute governments, required a long labor of society to cast all its consequences on the monarchical principle. But this principle nonetheless implied absolute sovereignty over goods and persons; and wherever it has been allowed to develop freely, it has always resulted in universal appropriation. — Besides, it matters little that monarchy and democracy were never constituted in their pure form; it is even certain that they have always been mixed with heterogeneous elements: what science must above all specify is what is proper and essential to each of them.

518. De cette disposition monarchique résulta une différence marquée entre la condition du représentant royal et celle du magistrat républicain ; différence qui, à la vérité, gît moins dans le fond que dans la forme, mais qui, par là même, rendait la divergence des deux gouvernements plus profonde.

Quel qu’ait été, selon les temps et les lieux, le mode de distribution du pouvoir royal, le délégué du prince, exerçant pour lui une partie de l’action souveraine, et percevant en son nom les émoluments qui y étaient attachés, était, dans l’esprit de la monarchie, tenancier du roi, par conséquent son redevable. Ainsi, pour une terre, il dut payer une rente ; pour une justice (une justice était une exploitation très-productive par les amendes et les confiscations), des lettres patentes ; pour une gabelle, un fermage ; pour un métier, un brevet ou un privilége, etc.

Dans la république, au contraire, le magistrat, échangeant son titre d’homme privé contre celui d’homme public, au lieu de payer une redevance, fut lui-même salarié. Or, tout opposés que soient ces deux systèmes de rétribution, à ne les considérer qu’au point de vue du droit, ils sont en équation parfaite : seulement les rôles sont intervertis. Car, que le roi concède une charge moyennant redevance, ou que le suffrage des citoyens confère un office avec salaire, il y a toujours cela de commun que, la fonction étant un service utile, ce service doit être payé. Mais, dans le premier cas, le juge royal, exploitant à ses risques et périls la justice du roi, paye une rente ; dans le second, le magistrat, représentant un souverain qui ne se dessaisit pas, reçoit une indemnité.

Observons de plus que, selon les idées monarchiques, toute fonction sociale étant une dépendance de la couronne, il y a tendance à multiplier les feudataires à l’infini, parce que cela augmente le nombre des créatures et la somme des revenus ; tandis que, selon les idées républicaines, toute propriété étant franche, toute industrie libre, tous les droits égaux, les frais du service public sont acquittés par cotisation, ce qui tend à réduire indéfiniment les offices. Ainsi, dans la monarchie, tout est inféodation et redevance ; dans la démocratie, tout est libre : le salaire n’existe que pour les magistrats et les manouvriers ; de plus, les emplois sont essentiellement révocables.

518. From this monarchical disposition resulted a marked difference between the condition of the royal representative and that of the republican magistrate, a difference which, in truth, lies less in substance than in form, but which, by that very fact, rendered the divergence between the two governments more profound.

Whatever may have been, according to time and place, the mode of distribution of royal power, the prince’s delegate, exercising for him a part of the sovereign action, and collecting in his name the emoluments which were attached to it, was, in the spirit of the monarchy, a tenant of the king, consequently his debtor. Thus, for land, he had to pay rent; for a justice (a justice was a very productive exploitation by fines and confiscations), letters patent; for a salt tax, a rent; for a profession, a patent or a privilege, etc.

In the republic, on the contrary, the magistrate, exchanging his title of private man for that of public man, instead of paying a fee, was himself salaried. Now, however opposed these two systems of remuneration may be, if we consider them only from the point of view of right, they form a perfect equation: only the roles are inverted. For, whether the king concedes an office in return for payment, or whether the suffrage of the citizens confers an office with salary, there is always this in common that, the office being a useful service, this service must be paid. But, in the first case, the royal judge, exploiting the king’s justice at his own risk and peril, pays a rent; in the second, the magistrate, representing a sovereign who does not divest himself, receives an indemnity.

Let us further observe that, according to monarchical ideas, any social function being a dependency of the crown, there is a tendency to multiply the feudatories ad infinitum, because this increases the number of creatures and the amount of income; while, according to republican ideas, all property being free, all industry free, all rights equal, the expenses of the public service are paid by contribution, which tends to reduce the offices indefinitely. Thus, in a monarchy, everything is infeodation and royalty; in democracy, everything is free: wages exist only for magistrates and laborers; moreover, jobs are essentially revocable.

519. Les inconvénients de ces deux systèmes sont égaux. Le principe monarchique aboutit à l’aliénation, à l’insubordination et à la révolte ; ce qui détruit la centralisation et l’unité, objets de toute monarchie. La tendance démocratique produit l’incohérence et la rivalité ; ce qui est contraire au but de toute société. Au reste, les auteurs ont fait ressortir les abus de la vénalité des charges, de l’affermage des impôts, des priviléges industriels, etc., aussi bien que de l’amovibilité des magistrats, de la concurrence commerciale, et du défaut de centralisation : toutes ces questions sont épuisées.

519. The disadvantages of these two systems are equal. The monarchical principle results in alienation, insubordination and revolt, which destroys centralization and unity, objects of all monarchy. The democratic tendency produces incoherence and rivalry, which is contrary to the purpose of any society. Moreover, the authors have brought out the abuses of the venality of offices, of the lease of taxes, of industrial privileges, etc., as well as of the removability of magistrates, of commercial competition, and of the lack of centralization: all these questions are exhausted.

520. Voici donc le problème de l’organisation des sociétés ramené pour la seconde fois (408) à une détermination du salaire : or, que dépose l’histoire sur cette question difficile, et qu’a produit jusqu’à ce jour le mouvement de l’Humanité ? La pratique des gouvernements sera-t-elle encore une fois d’accord avec les indications de la théorie ?

Comme il est dans la nature de tout être organisé d’éviter ce qui lui nuit et de s’assimiler ce qui le fait vivre, une sorte d’échange eut lieu entre la monarchie et la démocratie. Pour conserver la puissance directrice et l’autorité du commandement, la royauté convertit en emplois salariés (les uns révocables, les autres inamovibles) ses commissions féodales, déjà tombées pour la plupart en propriétés individuelles, et rendit ses agents responsables ; — la démocratie accepta cette même inamovibilité, et républicanisa tout ce qui lui parut susceptible de l’être. C’est ainsi que, depuis 1789, époque fameuse de cette transaction entre la monarchie et la démocratie, les fonctions judiciaires, auparavant appropriées et rétribuées par des épices, furent réunies au domaine public, déclarées inamovibles, et payées par le trésor. Une révolution analogue s’opéra dans l’armée et l’enseignement : les jeunes officiers n’achetèrent plus leurs brevets ; les professeurs de facultés jouirent, comme les juges, de l’inamovibilité ; une foule d’employés de toute sorte, soumis à certaines conditions d’avancement, assurés de la retraite, sont en progrès visible vers l’indépendance et l’égalité. Enfin la constitution civile du clergé commença la sécularisation de l’Église ; la maison curiale devint propriété communale, et le prêtre fut salarié de l’État.

520. Here, then, is the problem of the organization of societies reduced for the second time (408) to a determination of the wage: now, what does history lay down on this difficult question, and what has the movement of Humanity produced up to this day? Will the practice of governments once again agree with the indications of theory?

As it is in the nature of every organized being to avoid what harms it and to assimilate what makes it live, a sort of exchange took place between monarchy and democracy. To preserve the directing power and the authority of command, royalty converted into salaried employment (some revocable, others irremovable) its feudal commissions, which had already fallen for the most part into individual property, and made its agents responsible; — democracy accepted this same security of tenure, and republicanized everything that appeared to it susceptible of being republicanized. It is thus that, since 1789, the famous period of this transaction between monarchy and democracy, the judicial functions, previously appropriated and remunerated by spices, were united to the public domain, declared irremovable, and paid for by the treasury. A similar revolution took place in the army and education: young officers no longer bought their certificates; the professors of faculties enjoyed, like the judges, security of tenure; a crowd of employees of all kinds, subject to certain conditions of advancement, pensioners, are making visible progress towards independence and equality. Finally, the civil constitution of the clergy began the secularization of the Church; the curial house became communal property, and the priest was employed by the State.

521. Au fond, l’inamovibilité des charges est une dérogation au principe de l’inaliénabilité du pouvoir souverain ; mais, pour une société en régime monarchique ou en démocratie commençante, elle est la garantie nécessaire de l’indépendance et de la sécurité du magistrat, un progrès vers la centralisation et l’équilibre des pouvoirs. Mais l’égalité une fois établie, l’inamovibilité ne sera plus que le droit imprescriptible du travail : les magistratures pourront être renouvelées sans injustice pour les droits acquis, et les fonctionnaires publics maintenus sans que la régularité du service soit compromise. Que de difficultés, aujourd’hui insolubles, disparaissent devant l’égalité des salaires !

521. At base, the security of tenure is a derogation from the principle of the inalienability of sovereign power; but, for a society under a monarchical regime or an emerging democracy, it is the necessary guarantee of the independence and security of the magistrate, a progress towards centralization and the balance of powers. But equality once established, security of tenure will be no more than the imprescriptible right to work: magistracies can be renewed without injustice to acquired rights, and public functionaries maintained without the regularity of service being compromised. How many difficulties, now insoluble, disappear before equality of wages!

522. Quel est donc le sens du mouvement que nous venons de décrire ?

Le travail, dit l’Économie politique, est de droit naturel, imprescriptible et inaliénable. — Donc, répond le souverain, en retirant à moi la fonction qui s’en était détachée, je dédommagerai le fonctionnaire par l’inamovibilité, et lui garantirai un revenu.

Mais, ajoute la science, pour mériter salaire, il faut que le travail soit utile. — Aussi bien, a répliqué le gouvernement, je soumettrai les fonctionnaires à des règles, à des formules, et les rendrai responsables de leur exécution.

Quel est le rapport du travail et du salaire ? L’Économie politique ne le sait pas. Et le gouvernement, sans préjuger la mesure de comparaison des services, s’est borné à rétribuer également les employés de même fonction et de même grade.a

522. What then is the meaning of the movement we have just described?

Labor, says Political Economy, is by natural right, imprescriptible and inalienable. — So, replied the sovereign, by withdrawing from me the function that had been detached from it, I will compensate the functionary by tenure, and guarantee him an income.

But, adds science, to deserve a wage, the work must be useful. — So, replied the government, I will also subject the functionaries to rules, to formulas, and will make them responsible for their execution.

What is the relation of labor and wages? Political Economy does not know this. And the government, without prejudging the measure of comparison of services, has limited itself to remunerating employees of the same function and the same grade equally.

523. Mais, sous ce fait immense de la réunion au domaine public de certaines fonctions, réunion qui a pour conséquence l’inamovibilité et la responsabilité des fonctionnaires, quelque chose de plus profond encore se découvre.

En quoi se distinguent les fonctions (normales ou transitoires, il n’importe en ce moment) déjà socialisées de celles qui ne le sont pas ?

Comme cette question ne nous touche qu’au point de vue des lois économiques, ou des conditions du travail, que toute fonction doit réunir, il nous est facile de répondre.

Ce qui distingue les fonctions socialisées, c’est leur caractère doctrinal, caractère qui permet d’assujettir les aspirants à des preuves de capacité raisonnées, et les initiés à des formulaires et à des méthodes. Sans doute la jurisprudence, la politique, la théologie et la philosophie ne sont pas des sciences exactes : depuis Thalès jusqu’à M. Cousin, depuis l’Aréopage jusqu’à la Cour de Cassation, l’étude des lois n’est guère que la connaissance mnémonique de routines traditionnelles ; la philosophie est une recherche sans objet, qui cesse par la découverte du vrai. Mais qui ne voit que sous les noms de jurisprudence, philosophie, etc., on a désigné de tout temps les sphères les plus élevées de la connaissance ; qu’à diverses époques les philosophes et les clercs ont été les seuls savants ; que de leurs rangs sont sortis une foule de penseurs de premier ordre ; que leur tendance constante a été vers une méthode d’invention et de démonstration absolue ; qu’aujourd’hui même l’étude de ces prétendues sciences suppose une certaine érudition qui féconde le génie et prépare l’esprit à la synthèse : en sorte que, par l’ensemble de leurs études, par leurs habitudes logiques, par l’objet de leurs recherches et l’opinion qu’en eut de tout temps le vulgaire, les investigateurs du juste, du saint et du vrai, durent occuper le premier rang dans l’État et ouvrir la série des fonctions sociales ?

523. But, under this immense fact of the union of certain functions in the public domain, a union that has as its consequence the irremovability and the responsibility of the civil servants, something still deeper is revealed.

How are the functions (normal or transitory, it doesn’t matter at this moment) that are already socialized different from those that are not?

As this question affects us only from the point of view of economic laws, or of the conditions of labor, which every function must unite, it is easy for us to answer.

What distinguishes the socialized functions is their doctrinal character, a character that makes it possible to subject aspirants to reasoned proofs of capacity, and initiates to formulas and to methods. Doubtless jurisprudence, politics, theology and philosophy are not exact sciences: from Thales to M. Cousin, from the Areopagus to the Court of Cassation, the study of laws is hardly anything but mnemonic knowledge of traditional routines; philosophy is a search without an object, which ends with the discovery of the truth. But who does not see that under the names of jurisprudence, philosophy, etc., the highest spheres of knowledge have always been designated; that at various times philosophers and clerics have been the only scholars; that from their ranks have sprung a crowd of thinkers of the first order; that their constant tendency has been towards a method of invention and absolute demonstration; that even today the study of these so-called sciences presupposes a certain erudition that fertilizes genius and prepares the mind for synthesis: so that, through all of their studies, through their logical habits, through the object of their research and the opinion that the vulgar have always had of it, the investigators of the just, the holy and the true, had to occupy the first rank in the State and open the series of social functions?

524. Or, que nous dit la théorie (420-447) ?

Elle nous dit, d’une part, que la seconde loi du travail est la composition, c’est-à-dire la détermination de la fonction comme spécialité métaphysique, en un mot, comme science ; d’autre part, que si la responsabilité a pour expression le salaire, elle a pour principe la connaissance des méthodes, la philosophie du métier, si j’ose ainsi dire, en d’autres termes, l’éducation transcendentale du travailleur. De même donc que l’humanité débute par la division du pouvoir et la spécification des fonctions, conformément à la première loi du travail, de même elle accomplit son œuvre de coordination équilibrée en frappant ses organes du sceau de l’inamovibilité et de la garantie sociale, à mesure qu’ils lui semblent réunir les conditions de haute instruction, d’intelligence synthétique et responsable, qu’elle exige.

N’examinons donc point si les protocoles des diplomates, si les codes de procédure civile et d’instruction criminelle, les rubriques des avoués et des notaires, si la logique d’Aristote et le rituel des curés sont des formulaires dignes d’entrer en comparaison avec les méthodes usitées dans les sciences physiques et mathématiques, des formulaires qui témoignent d’une intelligence forte et nourrie : la question, réduite à ces termes, serait par trop dérisoire. Il s’agit de savoir si, en commençant son œuvre d’organisation par les illuminés et les sophistes, l’Humanité a failli à sa loi, bien que l’application l’ait fréquemment trahie.

524. Now, what does the theory (420-447) tell us?

It tells us, on the one hand, that the second law of labor is composition, that is, the determination of function as a metaphysical specialty, in a word, as a science; on the other hand, that if the expression of responsibility is the wage, it has as its principle the knowledge of the methods, the philosophy of the trade, if I dare say so, in other words, the transcendental education of the worker. Just as humanity therefore begins with the division of power and the specification of functions, in accordance with the first law of labor, so it accomplishes its work of balanced coordination by stamping its organs with the seal of irremovability and the social guarantee, insofar as they seem to it to unite the conditions of high education, synthetic and responsible intelligence, which it demands.

Let us therefore not examine whether the protocols of diplomats, whether the codes of civil procedure and criminal investigation, the rubrics of attorneys and notaries, whether the logic of Aristotle and the ritual of priests are formularies worthy of entering into comparison with the methods used in the physical and mathematical sciences, formulas that testify to a strong and nurtured intelligence. The question, reduced to these terms, would be far too ridiculous. It is a question of knowing if, in beginning its work of organization with the enlightened ones and the sophists, Humanity has failed in its law, although the application has frequently betrayed it.


525. Or, nous soutenons qu’en constituant d’abord le culte, la justice, l’état, et leurs innombrables adhérences, le mouvement civilisateur s’est déterminé beaucoup moins par ce qu’étaient en eux-mêmes ces divers ordres de fonctions, que par les idées qu’ils représentaient et les espérances qu’ils faisaient naître. — Numa, selon Plutarque, s’était occupé de classer et discipliner les arts et métiers ; saint Louis organisa les corporations et leur imposa des règlements ; la prospérité des républiques italiennes et des villes anséatiques fut fondée tout entière sur la liberté et la glorification du travail ; à diverses époques la politique est intervenue, d’une façon plus ou moins brutale, dans les affaires de l’industrie et de l’agriculture ; Bonaparte disait en frémissant : On n’entend rien au commerce : pourquoi donc l’industrie, l’agriculture et le commerce, malgré les efforts des travailleurs et la bonne envie des despotes, n’ont-ils jamais pu se centraliser, se constituer d’une manière à la fois démocratique et unitaire, si ce n’est parce que l’industrie, l’agriculture et le commerce, bien que spécialisés dès longtemps, aussi bien et mieux peut-être que les fonctions politiques, n’ont jamais pu se classer dans la sphère de l’intellectuel et de l’idéal ; parce que le théologien n’y a vu qu’une matière à cas de conscience, le juriste une occasion de procès, le philosophe une pratique indigne de ses hautes spéculations ; parce que dès l’origine le laboureur, l’industriel et le marchand se sont courbés sous ce triple anathème ; parce que la liberté, enfin, la liberté qui doit les rendre à la dignité de savants et d’artistes, de fonctionnaires sociaux, d’homme enfin, commence à peine de naître ?…

525. Now, we maintain that by first constituting worship, justice, the state, and their innumerable adhesions, the civilizing movement was determined much less by what these various orders of functions were in themselves, than by the ideas they represented and the hopes they aroused. — Numa, according to Plutarch, was concerned with classifying and disciplining the arts and crafts; Saint Louis organized the corporations and imposed regulations on them; the prosperity of the Italian republics and of the Hanse towns was founded entirely on liberty and the glorification of labor; at various times politics has intervened, more or less brutally, in the affairs of industry and agriculture; Bonaparte said with a shudder: One understands nothing of commerce: why then have industry, agriculture and commerce, despite the efforts of the workers and the good will of the despots, never been able to centralize themselves, to constitute themselves in a way that is both democratic and unitary, if it is not because industry, agriculture and commerce, although specialized for a long time, as well and perhaps better than political functions, have never been able to classify themselves in the sphere of the intellectual and the ideal; because the theologian has seen in them only a case for conscience, the jurist an occasion for trial, the philosopher a practice unworthy of his lofty speculations; because from the beginning the plowman, the industrialist and the merchant bowed under this triple anathema; because liberty, finally, the liberty that should restore them to the dignity of scholars and artists, of social functionaries, of men, finally, has hardly become to be born?…

526. Nous avons dit l’histoire dans le passé : tout à l’heure nous la raconterons dans l’avenir. Une force toute-puissante, soumise à des lois certaines, nous pousse sur une ligne inflexible ; il faut que la carrière commencée s’achève, qu’elle s’achève comme elle a été commencée : l’univers s’écroulerait plutôt qu’il en fût autrement.

Mais une dernière loi du mouvement organisateur nous reste à décrire.

D’après l’Économie politique, le travail parcellaire, le travail, monotone, pénible, répugnant, est la base de l’apprentissage (432). Il faut voir de quelle façon l’humanité a appliqué ce principe, et quelles conséquences en découlent pour l’organisation des sociétés.

526. We have told the story in the past: presently we will tell it in the future. An all-powerful force, subject to certain laws, pushes us on an inflexible line; the career begun must end as it was begun: the universe would rather collapse than have it be otherwise.

But one last law of the organizing movement remains to be described.

According to Political Economy, piecemeal labor, monotonous, painful, repugnant labor, is the basis of learning (432). We have to see how humanity has applied this principle, and what consequences flow from it for the organization of societies.

527. La pierre d’achoppement des écrivains qui se sont occupés de constitutions, l’écueil qui les a précipités presque tous, ceux-ci dans les sables de la monarchie, ceux-là dans les ravins de la république, tandis que les autres rebroussaient jusqu’aux marécages de la théocratie et de la communauté, ce sont les fonctions pénibles et répugnantes. Rousseau, et Platon avant lui, ne concevaient l’égalité qu’avec l’esclavage pour soutien. Cette idée fut celle de l’antiquité.

On peut dire qu’aux yeux de l’Athénien paresseux et bavard, toute espèce de travail était répugnante. Dans cette reine de la civilisation grecque, Athènes, l’esclavage donnait tout à la classe libre : 400,000 esclaves entretenaient 20,000 citoyens.

À Rome, le plébéianisme fut, ou peu s’en faut, traité de même. Sans propriété, sans capitaux, toujours endettés, n’ayant d’espoir que dans le pillage, les plébéiens, par destination originelle autant que par nécessité, exerçaient les professions grossières et ignobles. Qu’étaient-ils, en effet, ces plébéiens ? Minores gentes, les petites gens, les races mineures, dit Vico.

Pendant toute la durée du moyen âge et jusqu’à la révolution, le travail, délaissé par la noblesse et le clergé, retomba sur les serfs, qui peu à peu devinrent roturiers, puis bourgeois. Mais le souvenir de la condition primitive des travailleurs a été consacré par l’Église, dans la défense de vaquer, les dimanches et fêtés, aux œuvres serviles. L’Église, dans son bienheureux sommeil, oublie présentement qu’il n’y a plus de serfs ; l’exception des œuvres libérales a tellement rongé le précepte, qu’il n’en reste plus que l’écorce.

Or le serf était traitable, corvéable et main-mortable : de même que l’esclave, et primitivement le plébéien, il était capitis minor ; il ne comptait pas pour une tête dans l’État.

527. The stumbling block for writers who have occupied themselves with constitutions, the pitfall that has precipitated almost all of them, these into the sands of monarchy, those into the ravines of the republic, while the others turned back to the swamps of theocracy and of community, these are the painful and repugnant functions. Rousseau, and Plato before him, conceived of equality only with slavery as a support. This idea was that of antiquity.

It may be said that in the eyes of the lazy and talkative Athenian any kind of labor was repugnant. In that queen of Greek civilization, Athens, slavery gave everything to the free class: 400,000 slaves supported 20,000 citizens.

In Rome, plebeianism was, or nearly so, treated in the same way. Without property, without capital, always in debt, having no hope except in pillage, the plebeians, by original destination as much as by necessity, practiced coarse and ignoble professions. What were they, in fact, these plebeians? Minores gentes, the little people, the minor races, says Vico.

Throughout the duration of the Middle Ages and until the Revolution, labor, abandoned by the nobility and the clergy, fell back on the serfs, who little by little became commoners, then bourgeois. But the memory of the primitive condition of the workers has been consecrated by the Church, in the prohibition to attend, on Sundays and holidays, to servile works. The Church, in her blessed sleep, now forgets that there are no more serfs; the exception of liberal works has eaten away at the precept so much that only the bark remains.

Now the serf was treatable, corvéable and main-mortable: like the slave, and primitively the plebeian, he was capitis minor; he did not count as a head in the state.

528. Aujourd’hui le travail est honoré et ne fait honte à personne : cependant, il est un certain nombre de travaux répugnants, parcellaires, rétribués par la main de l’avarice, des travaux que tout le monde fuit, et qui sont comme l’apanage inaliénable de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre, du prolétariat.

Le prolétaire du dix-neuvième siècle, c’est surtout, je le répète, le travailleur parcellaire, sans industrie et sans initiative ; vivant au jour le jour, n’ayant pas même le droit de s’entretenir avec ses pareils des moyens d’améliorer sa condition : heureux quand la grossièreté forcée de sa vie et son isolement politique n’étouffent pas radicalement en lui le sentiment du bien et de l’honnête.

Le prolétaire est donc mineur dans la société.

Des auteurs éminents ont raconté les douleurs de cette misérable catégorie d’humains, qui, sous les noms d’esclavage, de plébéianisme, de servage et de prolétariat, se montre chez tous les peuples et à toutes les époques de l’histoire : ils ont fait ressortir le fait consolant de l’affranchissement progressif du prolétaire par le travail, et ont prophétisé l’extinction du paupérisme et de l’inégalité : mais personne, que nous sachions, n’a déterminé les véritables causes de cette anomalie, et surtout n’en a dévoilé le sens.

528. Today labor is honored and puts no one to shame: however, there are a certain number of disgusting, piecemeal labors, remunerated by the hand of avarice, labors that everyone flees, and which are like the inalienable prerogative of the most numerous and poorest class, of the proletariat.

The proletarian of the nineteenth century is above all, I repeat, the piecemeal laborer, without industry and without initiative; living from day to day, not even having the right to converse with his peers about the means of improving his condition: fortunate when the forced coarseness of his life and his political isolation do not radically stifle in him the feeling of good and honest.

The proletarian is therefore a minor in society.

Eminent authors have related the pains of this miserable category of human beings, which, under the names of slavery, plebeianism, serfdom and proletariat, shows itself among all peoples and in all periods of history. They have brought out the consoling fact of the progressive emancipation of the proletarian by labor, and have prophesied the extinction of pauperism and inequality: but no one, that we know of, has determined the true causes of this anomaly, and above all revealed its meaning.

529. Le principe du paupérisme est dans le défaut d’équilibre entre le produit et le salaire du travailleur, c’est-à-dire dans la rente prélevée par le capitaliste oisif ; cette thèse a été surabondamment démontrée[22] : — le but providentiel du prolétariat est de définir le devoir du jeune citoyen, et les conditions de son admission au corps politique.

Si l’histoire est le tableau déroulé dans le temps de l’organisme collectif, l’esclave, le plébéien, le serf, le prolétaire, sont le symbole du citoyen mineur, du jeune dans le travail, en un mot, de l’apprenti.

Mais qu’est-ce que l’apprentissage ? Faut-il revenir au régime à jamais anéanti des corporations et des maîtrises, et priver l’apprenti, comme autrefois, d’honneur, de science et de conscience ?…

L’apprentissage, pour nous, est l’instruction publique ; l’autorité qui y préside est l’_Université_, non pas réduite à cinq ou à quatre facultés, mais une université vraiment universelle, embrassant dans son vaste sein sciences, lettres, arts, industrie, agriculture, commerce, travaux publics, armée, économie sociale, destinée du genre humain : depuis les rudiments de la pensée jusqu’aux dernières profondeurs de l’intelligence.

Le droit de l’apprenti est de tout connaître, de tout voir, de tout essayer ; — son devoir est d’accomplir gaiement et avec audace toutes les corvées que les besoins de la société et le service intérieur du grand atelier commandent : telle est la dette de l’apprentissage et la loi de l’égalité.

Lorsque de nos jours un candidat se présente pour une carrière administrative, la première question qu’on lui adresse est celle-ci : Avez-vous satisfait à la loi du recrutement ? De même, avant de concéder au jeune homme le droit du citoyen : — liberté individuelle, association au travail, salaire, mariage, vote, droit de pétition, d’accusation et de censure ; je veux qu’on lui demande : Avez-vous reçu l’instruction prescrite ? avez-vous fait vos exercices ? avez-vous rempli les obligations de l’apprentissage ? avez-vous pris vos grades ? Montrez vos diplômes…

529. The principle of pauperism is in the want of equilibrium between the product and the wages of the worker, that is to say in the rent taken by the idle capitalist; this thesis has been abundantly demonstrated [22]  : — the providential goal of the proletariat is to define the duty of the young citizen, and the conditions of his admission to the body politic.

If history is the picture unfolded in time of the collective organism, the slave, the plebeian, the serf, the proletarian, are the symbols of the minor citizen, of the person young in labor, in a word, of the apprentice.

But what is apprenticeship? Should we go back to the forever annihilated regime of corporations and masterships, and deprive the apprentice, as before, of honor, knowledge and conscience?…

Apprenticeship, for us, is public instruction; the presiding authority is the University, not reduced to five or four faculties, but a truly universal university, embracing in its vast bosom sciences, letters, arts, industry, agriculture, commerce, public works, army, economy social, the destiny of the human race: from the rudiments of thought to the depths of intelligence.

The right of the apprentice is to know everything, to see everything, to try everything; — his duty is to cheerfully and audaciously accomplish all the drudgeries that the needs of society and the internal service of the great workshop demand: such is the debt of apprenticeship and the law of equality.

When nowadays a candidate presents himself for an administrative career, the first question addressed to him is this: Have you satisfied the law of recruitment? Similarly, before granting the young man the right of citizenship: — individual liberty, association with labor, wage, marriage, vote, right of petition, accusation and censorship; I want him to be asked: Have you received the prescribed instruction? Did you do your exercises? Have you fulfilled the obligations of the apprenticeship? Did you take your grades? Show your credentials…

530. Lecteur, si votre cœur est pur de ferment aristocratique, si le respect humain ne fait plus rougir votre front, suivez jusqu’au bout ma pensée : sinon, passez cet article ; vous n’êtes pas digne de le lire.

Il faut observer d’abord qu’il est une époque d’éducation rudimentaire, identique pour tous les sujets, autant du moins que leur spécialité native ne se signale pas par une excessive précocité. Ce premier temps de l’éducation embrasse à peu près les mêmes objets que nos écoles primaires et nos collèges jusqu’à la quatrième : seulement il convient d’y joindre, comme exercices, de fréquentes manœuvres agricoles et industrielles, autant par mesure d’hygiène qu’afin de solliciter les caractères et de mettre en relief les aptitudes. Déjà même l’idée de l’utile pourrait se développer au moyen de ces jeux, surtout si on y attachait des primes et des récompenses. Les études scolaires, il est vrai, en seraient retardées : mais les corps en recevraient plus de vigueur ; les âmes sortiraient de là mieux trempées : or, quand nous n’aurions plus d’orateurs de quatorze ans, ni de savants de quinze, cet avantage serait-il si regrettable ?… À l’égard de la dépense, une fois l’adolescent hors du foyer domestique, il n’est plus à la charge de la famille.

Remarquons aussi que, dans les premières années de ce régime, on ne devra pas imposer à tous les sujets les mêmes devoirs : jusqu’à ce que les races prolétaires, minores gentes, généralement viciées, dans l’âme et dans le corps, par la misère, l’engourdissement des passions nobles et la somnolence religieuse, se soient renouvelées, n’attendons pas que chez le grand nombre l’intelligence prenne son équilibre et s’élève au niveau moral.

Mais, puisqu’en ce moment nous anticipons sur l’équivalence des capacités parmi les hommes, essayons, par un ou deux exemples, de faire pressentir les épreuves que l’apprenti devra subir avant d’être déclaré compagnon, avant de prendre rang parmi les citoyens. Car il serait étrange d’imaginer qu’un individu jouit du droit social par cela qu’il appartient à l’espèce, et de croire que le fait de sa naissance le constitue en dignité. Tel est, je l’avoue, le préjugé monarchique et nobiliaire, préjugé éminemment désorganisateur et anti-social. Mais avant qu’il ait été façonné par l’éducation, l’homme est sauvage : or, le sauvage n’a de droits à revendiquer sur rien. Les droits du sauvage, d’après Fourier, sont : chasse, pêche, cueillette et pâture ; dirait-on moins d’une bête farouche ? Et, de vrai, le prolétaire n’a pas même ce droit des fauves, que tous les jours nos philanthropes agronomes s’appliquent à restreindre.

530. Reader, if your heart is pure of aristocratic ferment, if human respect no longer makes your brow blush, follow my thought to the end: if not, pass this article; you are not worthy to read it.

It must first be observed that there is a period of rudimentary education, identical for all subjects, at least as long as their native specialty is not marked by excessive precocity. This first stage of education embraces almost the same objects as our primary schools and our colleges up to the fourth: only it is advisable to add to them, as exercises, frequent agricultural and industrial operations, as much by measure of hygiene only in order to solicit the characters and to highlight the aptitudes. Even the idea of the useful could already be developed by means of these games, especially if bonuses and rewards were attached to them. Scholastic studies, it is true, would be retarded by it, but the bodies would receive more vigor from it; souls would come out of there better tempered. Now, when we no longer have speakers aged fourteen, nor scholars aged fifteen, would this advantage be so regrettable?… With regard to the expense, once the adolescent leaves the domestic home, he is no longer the responsibility of the family.

Let us also note that, in the first years of this regime, the same duties should not be imposed on all subjects: until the proletarian races, minores gentes, generally vitiated in soul and in body by misery, the numbness of noble passions and religious somnolence, have been renewed, let us not wait for the intelligence of the great number to take its balance and rise to the moral level.

But, since at this moment we are anticipating the equivalence of abilities among men, let us try, by one or two examples, to show the trials that the apprentice will have to undergo before being declared a compagnon, before taking his place among the citizens. For it would be strange to imagine that an individual enjoys social rights because he belongs to the species, and to believe that the fact of his birth constitutes him in dignity. Such is, I admit, the monarchical and noble prejudice, an eminently disorganizing and anti-social prejudice. But before he has been shaped by education, man is savage. Now, the savage has no rights to claim on anything. The rights of the savage, according to Fourier, are hunting, fishing, gathering and grazing. Would you say less of a feral beast? And, in truth, the proletarian does not even have this right of wild beasts, which our agricultural philanthropists strive to restrict every day.

531. Un emploi de forgeron, serrurier ou mécanicien, vaque dans une commune : le conseil municipal cherche un ouvrier. Il paraîtra peut-être étrange qu’il exige du candidat qu’on lui présente, non-seulement qu’il sache manier la lime et le marteau, mais qu’il possède des connaissances étendues en métallurgie, chimie, géologie et mines ; qu’il ait fait ses preuves dans les forges et les arsenaux ; que, tantôt sous l’uniforme de l’école, il ait observé les lois de la nature inorganique dans les laboratoires, se soit rompu aux procédés de l’art dans les ateliers de l’université ; tantôt sous la blouse du pionnier et le harnais du soldat, il ait fourni son contingent de corvées à l’extraction des houilles et des minerais, et à la garde de la patrie : le tout avant 27 ou 28 ans révolus. À quoi bon, en effet, tout ce savoir et ces campagnes, pour raccommoder des pioches et ferrer des voitures ? Un pareil homme serait digne d’être ingénieur, même général.

Eh ! sans doute il en serait digne : et c’est pour cela que nous sommes partisans de l’égalité, entendez-vous ?… Mais poursuivons.

La commune a besoin de maçons, de tailleurs de pierre. — Voici de jeunes hommes, au corps robuste, à la main forte et sûre, à l’âme d’artiste, dont le moindre connaît, avec la pratique du métier, la coupe des pierres, la géométrie descriptive, la statique, l’architecture, la composition des ciments, etc. ; et qui tous ont travaillé aux carrières !…

Mais qu’est-il besoin d’en dire davantage ? À l’école d’agriculture, les travaux de défrichement, dessèchement et reboisement ; — à celle du commerce, l’entretien des ports, des routes et des rivières ; — à toutes, le creusage des canaux, les terrasses, déblais, transports. Et si, parmi cette jeunesse enthousiaste, quelques-uns possèdent le génie divin de la poésie et de l’art, pour ceux-là multipliez les études, multipliez les corvées : le fruit qu’ils promettent ne peut mûrir qu’arrosé de sueur et de sang. Comment, en effet, parleraient-ils à la société, comment en reproduiraient-ils le caractère harmonique et les traits si divers, s’ils n’en étaient eux-mêmes, par une étroite sympathie, l’expression vivante et fidèle ?

531. A job as a blacksmith, locksmith or mechanic is vacant in a commune: the municipal council is looking for a worker. It may seem strange that it requires the candidate to present, not only that he knows how to handle the file and the hammer, but that he possesses extensive knowledge in metallurgy, chemistry, geology and mining; that he has proven himself in forges and arsenals; that, sometimes in the uniform of the school, he observed the laws of inorganic nature in the laboratories, made himself well-versed in the processes of the art in the workshops of the university; sometimes in the blouse of the pioneer and the harness of the soldier, he provided his contingent of drudgeries in the extraction of coal and ores, and in the guard of the fatherland: all before 27 or 28 years of age. What good, indeed, all this knowledge and these campaigns, to mend pickaxes and work carriages? Such a man would be worthy of being an engineer, even a general.

Well! No doubt he would be worthy of it, and that is why we are partisans of equality, do you hear?… But let us continue.

The town needs masons, stonemasons. — Here are young men, with robust bodies, strong and sure hands, the soul of an artist, the least of whom know, with the practice of the trade, the cutting of stones, the descriptive geometry, the statics, the architecture, the composition of cements, etc. ; and who all have worked in the quarries!…

But what more needs to be said? At the agricultural school, the work of clearing, drying and reforestation; — at that of commerce, the maintenance of ports, roads and rivers; — at all, the digging of canals, terraces, cuttings, transport. And if, among this enthusiastic youth, some possess the divine genius of poetry and art, for those multiply the studies, multiply the chores: the fruit they promise can only ripen watered with sweat. and blood. How, in fact, would they speak to society, how would they reproduce its harmonic character and its diverse features, if they were not themselves, through a close sympathy, its living and faithful expression?

532. J’en ai dit assez pour quiconque sait lire et comprendre : quant aux autres, il est inutile d’étaler à leurs yeux ébahis de semblables paradoxes. Mais il est une chose que nous ne saurions passer sous silence : les seuls hommes dont le regard soutienne aujourd’hui ces idées, les communistes et les phalanstériens, forment deux sectes séparées, deux partis qui se croient essentiellement hostiles.

Sous les noms de petites hordes et d’armées industrielles, Fourier a organisé l’instruction publique et les grandes manœuvres d’une manière à peu près semblable à celle que nous venons de décrire : ce qui lui manque, ici comme partout, c’est de saisir dans la civilisation même la base et le point de départ de ses réformes, de parler au nom du droit et du progrès, au lieu d’invoquer sans cesse son indémontrable à priori. Quant aux communistes, j’oserais jurer en leur nom que par éducation commune ils n’entendent rien de plus, rien de moins que l’école sociétaire : comment donc, pour une variante de style, pour le plaisir égoïste et mesquin de porter un nom propre, les représentants de ces opinions protesteraient-ils de leur antipathie mutuelle ? Est-ce que la vérité n’est pas traditionnelle ? est-ce que la science est une propriété ?…

532. I have said enough for anyone who knows how to read and understand. As for the others, it is useless to display such paradoxes to their astonished eyes. But there is one thing that we cannot pass over in silence: the only men whose gaze supports these ideas today, the Communists and the Phalansterians, form two separate sects, two parties that consider themselves essentially hostile.

Under the names of little hordes and industrial armies, Fourier organized public instruction and large maneuvers in a manner roughly similar to that just described. What he lacks, here as everywhere, is to seize in civilization itself the basis and the starting point of its reforms, to speak in the name of law and progress, instead of incessantly invoking his undemonstrable a priori. As for the Communists, I would dare to swear in their name that by common education they mean nothing more, nothing less than the societary school. How then, for a variant of style, for the selfish and petty pleasure of wearing a proper name, would the representatives of these opinions protest their mutual antipathy? Is the truth not traditional? Is science a property?…

533. L’organisation universitaire, image de la société elle-même, est le sceau de l’égalité : c’est elle qui, mettant en rapport les deux pôles de ce vaste organisme, le pouvoir et la jeunesse, donnera à la société sa forme définitive et fermera la série des révolutions.

Pour nous convaincre de cette vérité, nous allons reproduire, en l’abrégeant, le tableau du développement historique. Mais n’oublions pas que sur cette vaste scène aucune phase ne se produit sans lutte, aucun progrès ne s’effectue sans violence, et que la _Force_ est en dernier résultat l’unique moyen de manifestation de l’_Idée_. On pourrait définir le mouvement, une résistance vaincue ; à peu près comme Bichat définissait la Vie, l’ensemble des phénomènes qui triomphent de la _Mort_. Cette loi de la nature est vraie surtout de la civilisation, dans laquelle des principes nouveaux triomphent sans cesse de principes qui ont fait leur temps.

533. The university organization, the image of society itself, is the seal of equality: it is this which, bringing together the two poles of this vast organism, power and youth, will give society its final form and will close the series of revolutions.

To convince ourselves of this truth, we are going to reproduce, in abridged form, the table of historical development. But let us not forget that on this vast scene no phase is produced without struggle, no progress is effected without violence, and that Force is ultimately the sole means of manifestation of the Idea. We could define movement, a defeated resistance, roughly as Bichat defined Life, the set of phenomena that triumph over Death. This law of nature is especially true of civilization, in which new principles constantly triumph over principles that have had their day.

534. a) Le travail est l’axe sur lequel se meut l’Économie politique (383) ;

De même le Souverain, c’est-à-dire le Travailleur collectif, manifesté, soit dans le roi, symbole du pouvoir centralisateur, soit dans le peuple formé en assemblée constituante, est le pivot de toute organisation progressive et régulière.

b) Les lois du travail sont : la division, la spécification, la composition, génératrice de l’équivalence des fonctions et des capacités, ainsi que de l’égalité des fortunes ; enfin, la solidarité et la responsabilité, ayant pour sanction le salaire égal au produit, la récompense égale à la peine :

De même encore, dans la société, toute profession, politique, judiciaire, administrative, industrielle, enseignante, est un dédoublement de la puissance souveraine ou de l’organe central, autour duquel elle vient se coordonner, à mesure qu’elle se scientifie et qu’elle atteint la norme du salaire.

534. a) Labor is the axis on which political economy moves (383);

In the same way the Sovereign, that is to say the Collective Worker, manifested either in the king, symbol of the centralizing power, or in the people formed in a constituent assembly, is the pivot of all progressive and regular organization.

b) The laws of labor are: division, specification, composition, generating equivalence of functions and capacities, as well as equality of fortunes; finally, solidarity and responsibility, having as its sanction the wage equal to the product, the reward equal to the penalty:

Likewise, in society, any profession, political, judicial, administrative, industrial or teaching, is a doubling of the sovereign power or of the central organ, around which it is coordinated, as it becomes scientific and to the extent that it reaches the norm of the wage.


535. Passons maintenant en revue les grandes applications de ces lois, et, laissant de côté les Orientaux et les Grecs, ne remontons pas plus haut que les Romains.

Après sept règnes, tous signalés par des victoires, des lois, des institutions et des monuments, le besoin de faire descendre l’autorité se fait sentir. — Une révolution chasse les Tarquins et remplace la royauté par le consulat, magistrature indivise au commencement, mais du moins temporaire, élective, par conséquent plus voisine, plus accessible.

L’exemple des patriciens apprend au peuple comment se conquièrent les droits politiques : — une nouvelle révolution amène le tribunat ; une troisième abolit les décemvirs. Dans la première on avait vu une matrone violée, un vieux roi proscrit, un autre assassiné, un consul bourreau de ses enfants. Dans les suivantes, le peuple coalisé refuse le travail ; une jeune fille est enlevée, puis poignardée ; le chef de l’État meurt en prison ; un banni, revenant avec les ennemis de la patrie, met la ville à deux doigts de sa perte.

Le pouvoir consulaire se divise toujours et la république n’en devient que plus vigoureuse : mais chacun de ces progrès est signalé par des troubles, des assassinats, des proscriptions. Que de sang versé à l’occasion des lois agraires ! C’était l’ordre agricole-industriel qui cherchait à se constituer à côté de l’ordre politique : mais les idées n’étaient point mûres : au lieu d’une science économique, on eut les Codes, le Digeste, les Pandectes ; au lieu d’un système universitaire, l’usure, plus atroce qu’auparavant, et l’esclavage ; au lieu de l’égalité, l’empire.

535. Let us now review the great applications of these laws, and, leaving aside the Orientals and the Greeks, let us go no further back than the Romans.

After seven reigns, all marked by victories, laws, institutions and monuments, the need to bring down authority is felt. — A revolution drives out the Tarquins and replaces royalty by the consulship, an undivided magistracy at the beginning, but at least temporary, elective, consequently closer, more accessible.

The example of the patricians teaches the people how to win political rights: — a new revolution brings about the tribunate; a third abolishes the decemvirs. In the first one had seen a matron raped, an old king proscribed, another assassinated, a consul executioner of his children. In the following ones, the united people refuse labor; a young girl is kidnapped, then stabbed; the head of state dies in prison; an exile, returning with the enemies of the fatherland, puts the city on the brink of its destruction.

The consular power is always divided and the republic only becomes more vigorous, but each of thes progresses is signaled by disturbances, assassinations, proscriptions. What bloodshed on the occasion of the agrarian laws! It was the agricultural-industrial order that sought to constitute itself alongside the political order, but the ideas were not ripe. Instead of an economic science, there were the Codes, the Digest, the Pandects; instead of a university system, usury, more atrocious than before, and slavery; instead of equality, empire.

536. Cet immense travail d’organisation ayant avorté, il fallut tout recommencer à nouveau.

Le christianisme paraît, annonçant, dans des phrases mystiques, l’égalité, la solidarité universelle, la responsabilité des personnes. — Discordes, calomnies, persécutions et révolutions. Ce fut le bain d’Achille, ou plutôt le rajeunissement de Pélias.

La féodalité se constitue : c’était, selon M. Guizot, la liberté individuelle et la famille. — Guerres, massacres, exterminations et révolutions pendant dix siècles.

Les communes s’affranchissent : voici l’avènement du Seigneur, la glorieuse incarnation du Travail. — Résistance des nobles, résistance du clergé, machiavélisme des rois, trahisons, guerres civiles.

La monarchie absolue s’établit : c’est la centralisation et l’unité. Révolte de la noblesse, insoumission des parlements, murmures du tiers-état. Enfin Louis XIV se montre, et le monde se tait devant lui.

536. This immense work of organization having miscarried, it was necessary to start all over again.

Christianity appears, announcing, in mystical phrases, equality, universal solidarity, personal responsibility. — Discords, calumnies, persecutions and revolutions. It was the bath of Achilles, or rather the rejuvenation of Pelias.

Feudalism was established: it was, according to M. Guizot, individual liberty and the family. — Wars, massacres, exterminations and revolutions for ten centuries.

The communes free themselves: here is the advent of the Lord, the glorious incarnation of Labor. — Resistance of the nobles, resistance of the clergy, Machiavellianism of the kings, betrayals, civil wars.

Absolute monarchy is established: it is centralization and unity. Revolt of the nobility, insubordination of the parliaments, murmurs of the third estate. Finally Louis XIV shows himself, and the world is silent before him.

537. La suite est connue. Après trente ans de luttes gigantesques, une sorte de compromis a été signé entre les principes antagonistes : mais la dernière loi du monde n’est pas réalisée, le dernier appareil organique n’a pas vu le jour, et le mal dure encore : la douleur est là, sourde, dévorante, jusqu’à ce qu’elle force la société d’éclater. Venez, et voyez.

537. The rest is known. After thirty years of gigantic struggles, a kind of compromise has been signed between the antagonistic principles, but the last law of the world has not been realized, the last organic apparatus has not seen the light of day, and the evil still persists. The pain is there, deaf, devouring, until it forces society to burst. Come and see.

538. Une démocratie impatiente, justement convaincue que toute amélioration procède du gouvernement, demande l’extension des droits politiques. Comprimez-la, ce sera une révolution ; accordez-lui sa demande, ce sera encore une révolution. La concentration du pouvoir exécutif est excessive ; les attributions de ses principaux agents sont mal définies et mal circonscrites ; l’organe central, dans lequel il se personnifie, appelle de nouveaux dédoublements. — Révolution.

Il faut démocratiser la banque, réunir au domaine public les caisses d’assurances, fixer un minimum de salaire, abolir les douanes, les prohibitions, les tarifs : déjà ces idées sont à l’ordre du jour ; mais les exploiteurs résistent. — Révolution.

Pour que le peuple subsiste et que la société dure, il faut centraliser le commerce, l’agriculture et l’industrie ; proportionner la production aux besoins ; ménager les ressources minérales, entretenir, augmenter les végétales ; il faut faire rentrer dans leurs sphères d’administration respectives notaires, avoués, huissiers, greffiers, commissaires-priseurs, syndics, pharmaciens, médecins, imprimeurs, libraires, toutes les charges vénales, toutes les professions assujetties au brevet, au diplôme et à la patente ; en même temps, éteindre progressivement les fonctions anormales, subversives, ou faisant double emploi ; il faut réglementer l’atelier, policer le marché, convertir en impôt la rente du capitaliste, républicaniser, comme disait Cambon, la propriété. Déjà la voie est ouverte : les chambres de commerce, les sociétés d’agriculture et les comices agricoles, le cadastre, le domaine supérieur de l’État sur les eaux, les forêts et les mines ; les droits de transit et d’entrepôt, l’exploitation par le gouvernement des tabacs, poudres, monnaies, postes, télégraphes, etc. ; un droit administratif qui se crée : tout cela témoigne d’un mouvement de transformation non équivoque. Mais les princes du monopole, la propriété anarchique et dissolue résiste, et toujours résistera ; des plumes vénales la défendent, une foule égarée l’appuie, le pouvoir lui obéit, — Révolution qui sera la dernière.

538. An impatient democracy, justly convinced that all improvement proceeds from government, demands the extension of political rights. Push against it, it will be a revolution; grant it its request, it will be another revolution. The concentration of executive power is excessive; the attributions of its main agents are poorly defined and poorly circumscribed; the central organ, in which it is personified, calls for new duplications. — Revolution.

It is necessary to democratize the bank, to unite to the public domain the insurance funds, to fix a minimum of wages, to abolish the customs, the prohibitions, the tariffs: already these ideas are with the order of the day; but the exploiters resist. — Revolution.

For the people to subsist and society to endure, it is necessary to centralize commerce, agriculture, and industry; to proportion production to needs; to save mineral resources, to maintain, to increase plants. We must restore notaries, attorneys, bailiffs, clerks, auctioneers, trustees, pharmacists, doctors, printers, booksellers, all venal offices, all professions subject to patents, diplomas and patent; at the same time, phasing out abnormal, subversive, or duplicative functions to their spheres of administration; we must regulate the workshop, police the market, convert the capitalist’s rent into a tax, republicanize, as Cambon said, property. The way is already open. The chambers of commerce, agricultural societies and agricultural meetings, the cadastre, the superior domain of the State over waters, forests and mines; the duties of transit and warehouse, the exploitation by the government of tobacco, powder, coins, posts, telegraphs, &c. ; an administrative law that is being created: all this testifies to an unequivocal movement of transformation. But the princes of monopoly, anarchic and dissolute property resist, and always will resist; venal pens defend it, a bewildered crowd supports it, power obeys it, —  Revolution which will be the last.

539. Au reste, ne soyons ni effrayés ni surpris de cette marche des choses. D’après la mythologie antique, toute puissance qui change ou se modifie est une divinité qui meurt, un génie que l’on tue, qui est vaincu. La philosophie moderne parle de même : Toute révolution politique, dit M. Cousin, est une idée qui se réalise, c’est-à-dire une idée qui abroge une idée antérieure, qui la tue. Or, comme dans la société les idées sont les intérêts, et que les intérêts sont les hommes, il est difficile que des hommes qui ont régné par leurs intérêts et leurs idées consentent à s’éclipser et à disparaître. Il faut les vaincre : l’auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg aurait dit, dans son style d’inquisiteur, il faut les tuer. Car n’attendons pas qu’aucune raison les convainque ; que l’évidence du droit, l’imminence du danger leur fasse lâcher prise : il y va pour eux de la vie ou de la mort morale, ils ne céderont qu’à la force[23].

Au reste, jetons les yeux sur ce qui se passe : et, puisque, par l’infirmité de la nature, nous sommes plus frappés de l’éclat des faits que de l’enchaînement des idées, instruisons-nous par les faits.

539. Besides, let us be neither frightened nor surprised by this march of things. According to ancient mythology, any power that changes or is modified is a deity that dies, a genius that is killed, that is defeated. Modern philosophy speaks in the same way: Every political revolution, says M. Cousin, is an idea that realizes itself, that is to say an idea that abrogates a previous idea, that kills it. Now, as in society the ideas are the interests, and the interests are the men, it is difficult for men who have reigned by their interests and their ideas to agree to slip away and disappear. We must defeat them: the author of the Soirées de Saint-Pétersbourg would have said, in his inquisitor’s style, that they must be killed. For let’s not wait for any reason to convict them; let the evidence of the right, the imminence of the danger make them let go. For them life or moral death is at stake; they will yield only to force. [23]

For the rest, let us cast our eyes on what is happening and since, by the infirmity of nature, we are more struck by the brilliance of facts than by the sequence of ideas, let us learn from facts.

540. Tous les jours il devient plus urgent de réviser la constitution civile du clergé, de courir au-devant d’une révolution, qui déjà s’accomplit. — Pensez-vous que le gouvernement, qui certes n’est pas dévot, s’en occupe ? Oh ! ce serait la consommation de l’athéisme légal ; et l’université a bien assez des calomnies des évêques. Pour que l’on ose toucher à l’encensoir, il faudra que le gouvernement tombe aux mains des communistes : mais, alors, il y aura des martyrs.

On parle de ressusciter les ministres d’État ; plus tard on reviendra à l’hérédité de la pairie : une armée de cinq cent mille hommes est entretenue sur pied de guerre ; des citadelles sont élevées ; le pouvoir central se fortifie par tous les moyens. — Croyez-vous que ce soit afin de préparer la classe prolétaire à la vie politique ? croyez-vous que l’on songe à développer le principe démocratique des gardes nationales, à changer la conscription en service universitaire, à consacrer l’unité du pouvoir représentatif par l’abolition de la haute chambre, à réduire le gouvernement personnel ?…

Depuis quinze ans les ministres ne peuvent ni convertir les rentes, ni accorder le sucre de canne avec le sucre de betterave, ni reculer la ligne douanière, ni créer des banques agricoles, ni abaisser les tarifs, ni empêcher les pots-de-vin, ni cautériser le chancre des sinécures. — Vous imaginez-vous que demain l’État, se faisant banquier, escompte à 2 p. 0/0 d’intérêt, fixe à 6,000 fr. les appointements des premiers fonctionnaires, déblaie ses bureaux d’une litière de fainéants ? puis que, s’appuyant sur le prolétariat émerveillé, il se charge de l’exécution des chemins de fer, affranchisse, du même coup, les canaux et des péages et des compagnies ; ouvre toutes grandes, aux produits étrangers, les portes de la frontière ; combine la production nationale d’après le prix de rendue de ces produits ; déclare la concurrence abolie, la propriété inapplicable et le système hiérarchique impossible[24] ?…

540. Every day it becomes more urgent to revise the civil constitution of the clergy, to run ahead of a revolution, which is already taking place. — Do you think the government, which is certainly not devout, is taking care of it? Oh! It would be the consummation of legal atheism; and the university has had enough of the bishops’ calumnies. For anyone to dare to touch the censer, the government will have to fall into the hands of the Communists: but then there will be martyrs.

There is talk of resuscitating ministers of state; later we will return to the heredity of the peerage: an army of five hundred thousand men is maintained on a war footing; citadels are erected; the central power is fortified by all means. — Do you think that it is to prepare the proletarian class for political life? Do you believe that we are thinking of developing the democratic principle of the national guards, of changing conscription to university service, of consecrating the unity of representative power by the abolition of the upper chamber, of reducing personal government?…

For fifteen years ministers have been unable to convert rents, or match cane sugar with beet sugar, or roll back the customs line, or create agricultural banks, or lower tariffs, or prevent bribes, or cauterize the canker of sinecures. — Do you imagine that tomorrow the State, acting as a banker, discounts at 2 percent interest, fixed at 6,000 fr. the salaries of the first civil servants, clears its offices of a litter of idlers? Then that, relying on the amazed proletariat, it takes charge of the execution of the railways, frees, at the same time, the canals and the tolls and the companies; throws wide open the gates of the frontier to foreign products; combines national production according to the delivered price of these products; declares competition abolished, property inapplicable and the hierarchical system impossible?… [24]

541. Certes, l’idéal du progrès serait que le corps électoral, les chambres, le gouvernement, s’épouvantant non plus du passé mais de l’avenir, comprenant enfin la justice et l’infaillibilité de toutes ces révolutions, devinssent tout à coup radicaux et procédassent spontanément aux réformes ; qu’au lieu de s’achever par la guerre civile, les révolutions s’accomplissent désormais dans des combats de tribune et de presse. Quels chants de joie dans les ateliers ! quel torrent de bénédictions sur les têtes royales ! quel honneur aux modernes patriciens !…

Peut-être si quelque homme d’État, soudainement illuminé, acceptant un inévitable avenir, se faisait l’organe de la nécessité auprès des puissances ; si ces questions, soulevées par l’autorité même, s’agitaient au sein de la bourgeoisie, nous verrions se réaliser cette merveille. Car ils sont encore plus peureux qu’égoïstes, ces pauvres bourgeois. Ce qu’ils redoutent est la confusion et le pillage : mais qu’un gouvernement, éclairé de toute la raison du siècle et appuyé sur les vœux de la nation, ordonne des études, puis, après avoir discuté les plans, se charge de l’exécution : la bourgeoisie, loin de se plaindre, trouvera que l’on ne va pas assez vite. C’est dans cette vue que j’ai osé dérouler le tableau d’une situation inexorable, espérant que le flux intellectuel, auquel personne aujourd’hui ne peut se soustraire, porterait haut et loin ce faible tribut de ma pensée[25], et sachant très-bien qu’une révolution prévue n’est à craindre que pour ceux qui la bravent.

Du reste, je sais que le peuple, non plus que le destin, ne fait ni n’accepte de grâce : et c’est pour cela aussi que j’ai cru devoir rappeler à ceux qui me lisent, par l’exemple de tous les siècles, et avec l’assentiment des philosophes, qu’il est des cas où la révolte contre le gouvernement devient tout à la fois un droit et un devoir. Ne laissons pas faiblir parmi nous l’esprit révolutionnaire[26], l’esprit même de la liberté et du progrès. Quand nous n’y trouverions qu’une garantie contre les trahisons systématiques, un aiguillon à la mollesse et aux irrésolutions de nos mandataires, jamais nous ne devrions laisser éteindre ce feu sacré.

541. Certainly, the ideal of progress would be that the electorate, the chambers, the government, no longer terrified of the past but of the future, finally understanding the justice and infallibility of all these revolutions, radical blows and proceed spontaneously to reforms; that instead of ending in civil war, revolutions are henceforth accomplished in battles in the tribune and in the press. What songs of joy in the workshops! What a torrent of benedictions on royal heads! What an honor to modern patricians!…

Perhaps if some statesman, suddenly enlightened, accepting an inevitable future, made himself the organ of necessity with the powers; if these questions, raised by authority itself, were stirred up within the bourgeoisie, we would see this marvel come true. Because they are even more fearful than selfish, these poor bourgeois. What they fear is confusion and pillage, but let a government, enlightened by all the reason of the century and supported by the wishes of the nation, order studies, then, after discussing the plans, take charge of the execution: the bourgeoisie, far from complaining, will find that we are not going fast enough. It is with this view that I dared to unfold the picture of an inexorable situation, hoping that the intellectual flow, from which no one today can escape, would carry this weak tribute of my thought high and far [25], and knowing very well that a planned revolution is only to be feared by those who defy it.

Besides, I know that the people neither makes not accepts grace, no more than fate, and this is also why I thought that I had to remind those who read me, through the example of all the centuries, and with the consent of philosophers, that there are cases where rebellion against the government becomes both a right and a duty. Let us not allow the revolutionary spirit [26], the very spirit of liberty and progress, to weaken among us. If we would find there only a guarantee against systematic betrayals, a spur to the softness and irresolution of our representatives, we should never allow this sacred fire to be extinguished.

542. Mais nulle révolution désormais ne sera féconde, si l’instruction publique recréée n’en devient le couronnement. Voulez-vous sur la terre éterniser le paupérisme, le crime, la guerre, les convulsions, le despotisme ? éternisez le prolétariat. L’organisation de l’enseignement est tout à la fois la condition de l’égalité, et la sanction du progrès. Déjà tout se dispose pour cette grande œuvre, dont Rome, qui nous a laissé tant de modèles, ne conçut pas même l’idée. Il y a cent ans, nous n’avions guère, avec de malheureux maîtres d’école, que des collèges de jésuites ; point d’unité et de centralisation entre les facultés. Aujourd’hui l’Instruction publique embrasse tout, lettres, sciences, arts, commerce, manufactures, navigation, mines, eaux et forêts, etc. ; bientôt aussi, nous devons l’espérer, agriculture et métiers.

Non, nous ne périrons pas ; non, la France démocratique ne finira pas comme la Rome républicaine : j’en atteste cette grandissante Université.

542. But henceforth, no revolution will be fruitful if the recreated public instruction does not become its crowning glory. Do you want to eternalize pauperism, crime, war, convulsions, despotism on earth? Eternalize the proletariat. The organization of education is both the condition of equality and the sanction of progress. Already everything is ready for this great work, of which Rome, which has left us so many models, did not even conceive the idea. A hundred years ago, we had, with unfortunate schoolmasters, only colleges of Jesuits; no unity and centralization between the faculties. Today public instruction embraces everything: letters, sciences, arts, commerce, manufactures, navigation, mines, water and forests, etc.; soon also, we must hope, agriculture and trades.

No, we will not perish; no, democratic France will not end up like republican Rome: I attest to this growing University.

Notes.

1. Mais succession, progrès, évolution, drame, tout cela suppose système : et là où il y a système, il y a matière à SCIENCE. (Note de l’éditeur.)

2. Soit : il n’y a pas plus d’histoire générale que de science générale. S’ensuit-il que l’histoire, ou, si vous aimez mieux, une histoire ne puisse être une science ? (Note de l’éditeur.)

3. Cela est-il bien sûr ? L’auteur n’a-t-il pas dit lui-même quelque part que l’astronomie, par exemple, cette science réputée presque finie, était en train de passer de la mécanique céleste à l’organique céleste, ce qui implique progrès, même dans la science ? (Note de l’éditeur.)

4. Qu’est-ce que cela prouve contre l’histoire ? (Note de l’éditeur.)

5. La connaissance du progrès accompli forme précisément cette étude et constitue la science même. Le progrès n’a pas d’autre raison que lui-même, comme la vie n’a pas d’autre raison que la vie. L’histoire est la physiologie des sociétés ; elle est donc science. (Note de l’éditeur.)

6. Voilà une synthèse historique. Comment l’auteur, avec une si haute intelligence de l’histoire, a-t-il pu refuser à l’histoire le caractère de science ?… (Note de l’éditeur.)

7. L’extinction prématurée des idées religieuses est funeste surtout au peuple, aux enfants et aux femmes. À l’instant où la raison s’affranchit, si une éducation libérale, aidée du travail et d’habitudes méditatives et recueillies, n’impose à l’âme un nouveau frein, la conscience rapidement abrutie peut tomber en quelques jours au dernier degré de perversité. Cette situation, devenue presque générale, est l’inépuisable texte des calomnies que débitent contre le siècle dévots, légitimistes, écrivains gagés, courtisans d’un nouveau despotisme, magistrats chargés de venger les crimes que les institutions ne savent prévenir. Or, à qui la faute ?…

8. Mais tout ce que vient de dire l’auteur est de pure science historique ; et quand, remontant de cause en cause, il aurait découvert, comme il dit, la raison du progrès, il n’aurait fait que donner le dernier mot de l’histoire, la dernière formule de la science. (Note de l’éditeur.)

9. Revue de Législation et de Jurisprudence, t. xii, 4e livraison.

10. Très-bien. La critique s’adresse à M. Ortolan : elle n’atteint pas, elle ne saurait atteindre l’histoire. L’auteur l’a dit dans ses définitions : la science n’a point pour objet les substances ou les causes, mais les lois des phénomènes. La loi du progrès en tout ce qui touche a la société, c’est-à-dire, la formule du développement historique : voilà ce qui constitue la science de l’histoire. (Note de l’éditeur.)

11. Enfin l’auteur commence à se faire entendre. L’histoire est pour lui la même chose que l’Économie politique, considérée à un certain point de vue. Donc l’histoire est science. Ce n’était pas la peine de dépenser tant d’esprit pour soutenir un paradoxe. (Note de l’éditeur.)

12. Les officiers de marine avouent qu’un combat naval est désormais impossible, attendu qu’en cinq minutes les deux flottes ennemies seraient coulées bas. Heureux progrès de l’art de détruire, qu’il se détruise lui-même !

13. L’auteur a voulu dire que l’agriculture, le commerce et l’industrie doivent être centralisés comme l’administration : il n’a jamais été dans sa pensée que le travail dût être organisé par l’état. (Note de l’éditeur.)

14. Sous le règne de Chun et de Yu, le ministère à la Chine était ainsi divisé : 1. Agriculture ; 2. Instruction publique ; 3. Justice ; 4. Travaux publics ; 5. Domaines ; 6. Rites ; 7. Musique ; 8. Censure. À la tête était un instigateur des ministres. Le régime féodal, établi à la Chine à cette époque (2205 av. J.-C), ne permit pas d’abord d’opérer la centralisation que promettait une telle distribution. — Pauthier, Chine.

15. Sur 20,000 citoyens, environ, dont se composait le peuple libre d’Athènes, c’était un représentant pour quarante.

16. Tout cela s’est vu en France depuis soixante ans, et se voit encore. Ce n’est pas pour rien qu’on nous nomme les Athéniens du monde moderne. (Note de l’éditeur.)

17. L’auteur paraît être depuis revenu sur ce jugement : il a écrit maintes fois que la révolution sociale devait prendre son évolution d’en-bas, de la spontanéité des masses, non de l’initiative du gouvernement. Au reste, il n’est pas impossible d’accorder entre elles ces deux opinions. (Note de l’éditeur.)

18. Blanqui, leçons du Conservatoire.

19. Pie IX, se faisant réformateur politique et introduisant les idées libérales dans le gouvernement romain, semble avoir voulu faire mentir cette prophétie fatidique. Or la papauté a plus souffert en six mois du libéralisme du nouveau pontife qu’elle n’avait fait en trois siècles de l’immobilisme de ses prédécesseurs. Le catholicisme est condamné ! (Note de l’éditeur.)

20. Loyseau, Traité de l’abus des justices de villages.

21. Voici ce qui pourrait favoriser cette conjecture. Le système féodal fut en vigueur à la Chine depuis le règne de Yu (2205 av. J.-C), qui distribua le territoire a des tenanciers, jusqu’à celui de Tusin-chi-Hoong-ti (221 av. J.-C), moins célèbre pour avoir aboli la féodalité dans ses États, que pour avoir persécuté les lettrés et brûlé leurs livres. Pauthier, Chine.

22. Qu’est-ce que la Propriété ? — Lettre à M. Blanqui, Paris, 1841.

23. Tout ce passage, écrit il y a six ans, est l’effrayante prophétie des événements qui, dans toute l’Europe, en ce moment, s’accomplissent. Fasse le ciel que la prophétie ne se vérifie tout entière ! (Note de l’éditeur.)

24. Le gouvernement monarchique ne l’a pas pu : le gouvernement républicain ne le peut pas, et toujours par la même raison, parce que le gouvernement, ce sont les intérêts. Où allons-nous, grand dieu ? (Note de l’éditeur.)

25. Pauvre penseur ! Voilà dix ans que vous jouez le rôle de Cassandre ; et plus les faits vous donnent raison, moins on tient compte de vos avertissements. (Note de l’éditeur.)

26. Et voilà l’homme que l’on ne cesse d’accuser de contre-révolution !… (Note de l’éditeur. )

1. But succession, progress, evolution, drama, all this presupposes a system : and where there is a system, there is material for SCIENCE. (Publisher’s note.)

2. So be it: there is no more general history than general science. Does it follow that history, or, if you prefer, a history cannot be a science? (Publisher’s note.)

3. Is this certain? Didn’t the author himself say somewhere that astronomy, for example, this science reputed to be almost finished, was in the process of passing from celestial mechanics to celestial organics, which implies progress, even in science? (Publisher’s note.)

4. What does this prove against history? (Publisher’s note.)

5. The knowledge of the progress accomplished forms precisely this study and constitutes science itself. Progress has no other reason than itself, just as life has no other reason than life. History is the physiology of societies; it is therefore science. (Publisher’s note.)

6. Here is a historical summary. How could the author, with such a high understanding of history, have been able to refuse history the character of science?… (Publisher’s note.)

7. The premature extinction of religious ideas is fatal above all to the people, to children and to women. At the moment when reason frees itself, if a liberal education, aided by work and meditative and recollected habits, does not impose a new brake on the soul, the quickly stupefied conscience can fall in a few days to the last degree of perversity. This situation, which has become almost general, is the inexhaustible text of the calumnies spouted against the century by the pious, legitimists, hired writers, courtiers of a new despotism, magistrates charged with avenging crimes that institutions cannot prevent. But whose fault is it?…

8. But all that the author has just said is pure historical science; and when, going back from cause to cause, he would have discovered, as he says, the reason for progress, he would only have given the last word of history, the last formula of science. (Publisher’s note.)

9. Revue de Législation et de Jurisprudence, t. xii, 4e livraison.

10. Very well. The criticism is addressed to M. Ortolan: it does not reach, it cannot reach history. The author has said it in his definitions: science does not have substances or causes as its object, but the laws of phenomena. The law of progress in all that touches society, that is to say, the formula of historical development: this is what constitutes the science of history. (Publisher’s note.)

11. Finally the author begins to make himself heard. History is for him the same thing as political economy, considered from a certain point of view. So history is science. It was not worth expending so much wit to support a paradox. (Publisher’s note.)

12. The naval officers confess that a naval combat is henceforth impossible, since in five minutes the two enemy fleets would be sunk. A fortunate progress of the art of destroying: let it destroy itself!

13. The author meant that agriculture, commerce and industry should be centralized like administration: it was never in his mind that labor should be organized by the state. (Publilsher’s note.)

14. Under the reign of Chun and Yu, the ministry to China was divided as follows: 1. Agriculture; 2. Public education; 3. Justice; 4. Public works; 5. Domains; 6. Rituals; 7. Music; 8. Censorship. At the head was an instigator of ministers. The feudal system established in China at this time (2205 BC) did not at first permit the centralization promised by such distribution. — Pauthier, Chine.

15. Out of approximately 20,000 citizens, of which the free people of Athens were composed, it was one representative for forty.

16. All this has been seen in France for sixty years, and is still seen. It is not for nothing that we are called the Athenians of the modern world. (Publisher’s note.)

17. The author seems to have since reconsidered this judgement: he has written many times that the social revolution should take its evolution from below, from the spontaneity of the masses, not from the initiative of the government. Moreover, it is not impossible to reconcile these two opinions. (Publisher’s note.)

18. Blanqui, Leçons du Conservatoire.

19. Pius IX, becoming a political reformer and introducing liberal ideas into the Roman government, seems to have wanted to disprove this fateful prophecy. Now the papacy has suffered more in six months from the liberalism of the new pontiff than it had suffered in three centuries from the immobility of his predecessors. Catholicism is doomed! (Editor’s note.)

20. Loyseau, Traité de l’abus des justices de villages.

21. Here is what could favor this conjecture. The feudal system was in force in China from the reign of Yu (2205 BC), who distributed the territory among tenants, until that of Tusin-chi-Hoong-ti (221 BC), less famous for having abolished feudalism in his States, than for having persecuted scholars and burned their books. Pauthier, Chine.

22. What is Property? — Letter to M. Blanqui, Paris, 1841.

23. This whole passage, written six years ago, is the terrifying prophecy of the events which, throughout Europe, at this moment, are being fulfilled. Make heaven that the prophecy does not come true in its entirety! (Publisher’s note.)

24. The monarchical government could not; the republican government cannot, and always for the same reason, because the government is the interests. Where are we going, great god? (Publisher’s note.)

25. Poor thinker! You have been playing the role of Cassandra for ten years; and the more the facts prove you right, the less your warnings are taken into account. (Publisher’s note.)

26. And here is the man who is constantly accused of counter-revolution!… (Publisher’s note. )


CHAPTER VI


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