E. Armand, “La propagande vraie” (1905)

  • E. Armand, “La propagande vraie,” L’Ère nouvelle 3 no. 35 (Mai-Juin 1905): 121-126.

La propagande vraie

Les quelques réflexions qui suivent sont l’écho de conversations et de controverses auxquelles j’ai pris part ces derniers temps. J’ai eu, en effet, depuis quelques mois, le privilège de m’entretenir non seulement avec des amis inconnus ou que je ne connaissais que par oui dire, mais encore avec des adversaires où bien avec des personnes ignorant en partie ou en entier nos conceptions libertaires, J’ai donc fait acte de propagande. Or, d’une façon plus nette que jamais — car j’estime que c’est chose grave que la propagande — une question s’est posée devant ma conscience — ma conscience d’éducateur et de propagandiste — quelle sorte de propagande convient-il de faire ? C’est un essai de réponse à cette question que je communique à nos lecteurs pour provoquer leurs réflexions.

La réponse que me dicte ma raison c’est qu’il faut faire une propagande vraie. Jamais cause n’a profité du mensonge ; jamais surenchère n’a ennobli un idéal. Tout compte fait, on ne gagne rien ni à s’illusionner soi-même ni à tromper autrui. On peut bien, à l’aide de déclarations sonores et de promesses bruyantes, capter la confiance de plusieurs ou surexciter les convoitises de quelques-uns. On obtient ainsi de tristes recrues qui, dès le choc initial, se dispersent, telles les feuilles jaunies balayées par la première brise de l’automne. Tout le monde admet ceci en théorie, mais, pratiquement, en quoi peut bien consister, dans le cas d’idéal libertaire, le propagande vraie, la propagande qui nous permettra de nous retrouver, plus tard, face à face avec ceux qui nous ont entendus sans crainte qu’ils nous reprochent de les avoir déçus où dupés comme un charlatan de foire villageoise.

Il me semble qu’en tout premier lieu, il est essentiel de reconnaitre que notre idéal — une vie ou une société libertaire — n’est collectivement réalisable (1), ni demain, ni l’année qui suivra celle-ci. D’autres conceptions peuvent espérer une réalisation prochaine, la nôtre n’est pas de celles-là.

Ma tâche sous ce rapport est singulièrement facilitée par les déductions à tirer de nombreuses expériences. Sans juger, mais en observant ; sans critiquer, mais en écoutant, on arrivera à la conclusion que la masse — vous, moi — n’est pas prête à reprendre la « suite des affaires » au lendemain d’un de ces soubresauts catastrophiques dont un seul suffirait — au dire de certains prophètes — à faire briller le ciel bleu de la Cité Future. Heureux devons-nous nous estimer quand il ne s’agit entre nous que de différences sur les moyens d’action. Sans compter les jalousies, l’envie, les dénigrements, n’avons-nous pas connu des polémiques de presse à faire rougir de dépit les pamphlétaires les plus venimeux. De sorte qu’on se demande si bien loin d’amener la venue de la rouge aurore tant chantée, un bouleversement n’aurait pas pour premier résultat un entrégorgement mutuel des initiateurs du mouvement. Cela, il faut l’admettre franchement, honnêtement, et proclamer que, dans l’état actuel des mentalités el des consciences, de longues, trop longues périodes s’écouleront encore avant que l’horizon humain se colore des feux de l’émancipation suprême.

En avouant cela, simplement, loyalement, la propagande vraie ne décevra personne, Elle différenciera nettement la conception libertaire de certaines conceptions qui lui sont nettement antagonistes et qu’un moment on avait, pu croire voisines. Selon la formule traditionnelle, l’état de choses dont nous souhaitons l’avènement ignorera non seulement économiquement, mais encore intellectuellement et moralement « l’autorité de l’homme et l’exploitation de l’homme par l’homme ». Or, cet état de choses sous-entend une éducation préliminaire individuelle, c’est-à-dire la formation d’individualités qui ne veulent ni user d’autorité ni la subir — ni exploiter ni être exploités, Nous ne saurions donc avoir rien de commun avec les mouvements dont les initiateurs trompent sciemment ceux qu’ils cherchent à attirer en faisant luire à leurs yeux je ne sais quel mirage de milieu transformé magiquement à coups de décrets.

La propagande vraie doit laisser au collectivisme ou au catholicisme, — deux systèmes qui se fondent sur une autorité où une morale extérieure à l’individu — les éléments séduits par certaines déclamations retentissantes. Malheureusement, un grand nombre de « socialistes-révolutionnaires » ou « catastrophiques », plus où moins « antiparlementaires », vaguement anarchisants, se réclament des idées libertaires et font inconsciemment le jeu d’un étatisme d’autant plus dangereux pour l’autonomie individuelle qu’il se draperait dans l’équivoque d’un sectarisme économique des plus avancés.

Des exemples comme ceux de la Nouvelle-Zélande où fonctionnent journée de huit heures, minimum de salaire, retraites ouvrières, assurances contre les accidents, ministères ouvriers et tutti quanti, des exemples semblables, dis-je, indiquent qu’on peut résoudre la question économique — la « question de l’estomac » — sans pour cela modifier d’un iota la mentalité des bénéficiaires. Dieu sait de quels préjugés raciaux, moraux, religieux, sociaux, patriotiques, familiaux, sont encore remplis ces bienheureux Néo-Zélandais ! J’admets que la solution du problème économique est de toute imminence, mais je ne saurais lui donner une place supérieure aux questions de morale sociale ou d’éducation de libre-examen.

Si je pensais qu’une solution économique dût seule résoudre le problème humain, je m’enrôlerais immédiatement dans celui des régiments de l’armée collectiviste convenant le mieux à mes tendances (2) : socialisme parlementaire réformiste ou révolutionnaire, socialisme parlementaire évolutionniste où révolutionnaire, Je n’aurais que l’embarras du choix tout unifié que soit devenu le parti. Je me déclarerais sur le champ marxiste si j’attribuais uniquement à des causes purement économiques les phénomènes intellectuels, moraux, spirituels. Or, d’une part, mes observations m’ont amené à conclure que les faits d’ordre intellectuel, moral ou spirituel parfois ont déterminé l’évolution économique de l’humanité, parfois en ont découlé et souvent n’ont eu rien à faire avec celle-ci; et, d’autre part, mon attention à été fixée sur l’influence décisive et souveraine des hommes, pris individuellement, sur la marche de l’histoire du monde. Je ne suis donc pas collectiviste, c’est-à-dire que je n’entends pas subordonner mes aspirations el mon activité à une sorte de « fatalisme » économique dont le produit est une « organisation hiérarchisée ». Pas plus que je ne saurais être catholique, c’est-à-dire incliner mes aspirations et ma pensée devant une sorte de fatalisme moral, exprimé en certains dogmes cristallisés. J’ignore, d’ailleurs, si le triomphe du collectivisme, même révolutionnaire bon teint, même antiparlementaire, nous laisserait la faculté d’expérimentation et la possibilité de libre-discussion que j’estime indispensables à notre développement individuel. Si j’en juge par les résultats amenés par le triomphe du catholicisme, — organisation morale et spirituelle collectiviste par excellence, — ils nous ont laissé un si triste exemple d’intolérance qu’avant de commencer une nouvelle expérience, sur un terrain économique et sur une base pseudo-scientifique cette fois, il convient de réfléchir un instant (3).

Tenant compte de celle différenciation, la propagande vraie montrera que, dans la marche de l’humanité, les libertaires revendiquent simplement la place de pionniers, hardis défricheurs de la forêt de préjugés dé toutes sortes qui embarrassent le cerveau de l’être humain et l’empêchent de penser par soi-même. Rien de plus. L’important n’est pas que les autres pensent comme nous, mais par et pour eux-mêmes. Il ne s’agit pas de créer des êtres à notre image, mais des individus libres, recherchant par l’expérimentation la formule de leur bonheur individuel el collectif. Indépendants de toute compromission, jamais liés à un mouvement quelconque, mais toujours prêts à se mêler temporairement toute action résolument libératrice, d’où qu’elle émane. Exposant et proposant sans cesse, n’imposant ni nous-mêmes ni nos idées, pénétrés d’une foi ardente, rationnelle et scientifique — parce qu’expérimentale — dans l’évolution des unités humaines, el, par celle-ci, de leur totalité, vers la liberté, la libre entente, le mieux être ; la complète libération économique, morale, intellectuelle. Voilà ce que nous sommes. Ce serait sortir de notre rôle que de nous mêler aux combinaisons louches de la politique, même antiparlementaire.

La propagande vraie insistera, par contre, sur la nécessité des réalisations individuelles ou consciemment collectives même partielles — de notre idéal, Elle rappellera toute l’importance de l’exemple, autrement dit de l’effort tenté en vue de vivre actuellement la conception de vie personnelle ou de société tant de fois exposée, Tout cela sans jouer au surhomme ni s’extérioriser du milieu, sans chercher de résultat autre que de centupler la valeur de la propagande écrite ou parlée.

La propagande vraie fera comprendre que personne n’étant obligé de se déclarer débarrassé de tel ou tel préjugé, il est inconséquent pour quiconque prétend l’être, de ne pas admettre que ses proches profitent les premiers de ses déclarations. Que le camarade qui préconise ou défend les idées d’ « amour libre », par exemple, s’attende à ce que les siens prennent au pied de la lettre ses vues à ce sujet. Que le partisan de la « libre-discussion » s’attende à voir ses conceptions les plus chères contestées à son foyer et qu’il ne réserve pas pour le dehors seulement une tolérance qu’ignorent ceux qui l’entourent. Comme la face de ce malheureux monde changerait si nous nous sentions sûrs de la sincérité de ceux qui, parmi les annonciateurs de temps nouveaux, nous touchent de plus près. Mais, hélas ! nous n’en sommes pas là, non point que l’effort pour y parvenir soit si difficile à tenter, mais parce qu’il nous reste à apprendre celte leçon : que le moindre acte en désaccord avec nos paroles ou nos écrits diminue ou affaiblit cette intérieure source d’énergie qui seule permet de résister à la pesée d’une société dont la morale consiste essentiellement à agir autrement qu’on écrit, qu’on parle ou qu’on sent. Enseigner cette leçon-là, n’est-ce pas l’alpha de « la propagande vraie » ?

On m’objectera que les pionniers n’ont que rarement attiré la foule et soulevé les acclamations de la masse en délire, que leur sentier est rude et leur vie austère, que leur dernier abri est bien plus un hôpital qu’une sinécure d’un genre ou d’un autre. Je demeure quand même convaincu que ce qui incarne l’Idéal libertaire est cette petite bande d’indomptés, de révoltés, d’incorrigibles s’efforçant toujours de ne laisser ternir leur idéal de liberté par aucune concession aux exigences de l’environnement, même matérielles, — frayant la voie par des réalisations individuelles à un ordre de choses nouveau. Bref, « le levain qui fait soulever toute la pâte ».

E. Armand.

(1) A ce propos j’avoue que l’effort accompli uniquement en vue des réalisations immédiates m’a toujours semblé plus, où moins « immoral », je n’ai pas d’autre mot sous la plume, comme me parait immoral l’ « acte de charité » fait pour s’éviter l’enfer où s’acquérir le ciel. L’effort porte en soi sa récompense, qu’il aboutisse où non, spécialement en ce qui concerne les conceptions libertaires, il s’agit bien plus d’une supériorité de but que d’une actualité de résultat. L’effort (essence de la propagande) peut avoir pour but, soit de transporter dans le domaine de la pratique une conception supérieure aux idées reçues, soit d’aiguiller théoriquement sur une certaine voie les aspirations humaines ; peu importe que nous en retirions un bénéfice immédiat, l’essentiel est que l’effort ait été tenté. Tant mieux, si par surcroit le bénéfice nous échoit.

(2) Je me rallie au « communisme libertaire », qui m’apparaît comme la solution la plus pratique et la plus élevée du problème économique. Remarquer que je ne dis pas « communisme sociétaire », car j’ignore si celte solution s’adapte ou pourra quelque jour s’adapter universellement à tous les cerveaux, à tous les cœurs, à tous les organismes humains. D’ailleurs le communisme extérieur ne me parait praticable que dans la mesure où il est conçu et pratiqué intérieurement. Il ne saurait donc s’imposer.

(3) Je n’ai contre le collectivisme aucune hostilité agressive. De même qu’à la rigueur je puis accorder que la morale catholique est indispensable à certaines ânes incapables de diriger elle-même, j’admets que le collectivisme correspond à une étape de la mentalité humaine qu’on peut appeler « phase de religion économique ». Il y a là un malentendu à dissiper : j’estime qu’il vaut mieux laisser dans les rangs de l’armée collectiviste les camarades qui ne conçoivent pas encore l’absence de formules où de programmes strictement définis. In diversité dans l’action, la disparition de l’autorité ou l’inutilité de la politique. Le gain de quelques adhérents vaut-il la peine de rabaisser notre idéal ?

J’ai même déclarer un jour que j’aiderais volontiers un groupe de collectivistes à édifier la cité de leur rêve, pourvu qu’on nous laisse — à nos camarades el à moi la possibilité d’expérimenter en paix nos conceptions, Je suis persuadé qu’au regard des collectivistes, la seule propagande efficace consiste à mettre en parallèle les deux conceptions libertaire et collectiviste, en laissant aux auditeurs le soin de choisir celle qui le plus de place à l’initiative individuelle, c’est-à-dire la plus élevée !

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