E. Armand in “Le Libertaire” (1902-1926)

EN TEMPS POSSIBLE OU NON !

Voici déjà deux ou trois fois que le Libertaire, très impartialement, publie des articles traitant d’une entente possible ou impossible entre les divers éléments appelés à composer une colonie libertaire en projet. Sans entrer dans le fond de la discussion je vais essayer, rapidement, de dégager la question en ce qui concerne les anarchistes chrétiens.

I. Dans un précédent n° du Libertaire, un camarade assimilait, bénévolement, les spiritualistes à je ne sais quels dévots prosternés jour et nuit devant une idole plus ou moins fantastique. Je connais deux sortes d’individus ressemblant à ce tableau : Les superstitieux ou les hypocrites de tous les temps et de tous les lieux, et les suiveurs soi-disant socialistes qui ont fait du socialisme leur Dieu et de X ou Y leur prophète. Je connais beaucoup d’anarchistes chrétiens ou de chrétiens libertaires et je n’ai jamais vu de gens plus décidés qu’eux à renverser Temples, Dogmes et Religions, comme le charpentier de Nazareth, d’ailleurs. Ceux des camarades qui sont au courant du mouvement anarchiste chrétien en Russie, en Bulgarie, en Hollande, aux Etats-Unis, ceux qui lisent l’Ere Nouvelle, le savent bien. Voilà ce qui en est lorsqu’on parle d’un sujet qu’on ignore, mais c’est un péché que je commets trop souvent pour jeter la pierre à qui que ce soit.

II. Il faudrait pourtant bien nous entendre sur ce qu’est l’Anarchie. A moins que je ne me trompe, c’est la négation intégrale de l’Autorité. Ce n’est pas un dogme. Il n’y a que des anarchistes individuels, réunis par certaines conceptions générales, c’est vrai, mais s’interdisant, puisqu’ils nient l’autorité, de vouloir s’imposer les uns aux autres leurs conceptions personnelles. Est-ce cela oui ou non ? Un anarchiste n’est pas nécessairement anti-spiritualiste, puisqu’il y a des anarchistes spiritualistes qui nient l’autorité. Nul ne possède la vérité intrinsèque. Ce qui est vérité pour A peut ne pas l’être pour B. et si A essaye d’imposer SA conception de la vérité à B, est-ce autre chose qu’un autoritaire ?

En anarchie, on pense ce qu’on veut et comme on veut, on agit de même, mais à la condition de ne pas imposer sa pensée ou son activité à autrui. Voici pourquoi, pour citer des faits, des anarchistes chrétiens écrivent régulièrement dans des journaux libertaires comme la Free Sociéty. de Chicago, et The Comrade, de New-York. Voici pourquoi encore, à Paris, je m’entends très bien avec nombre de camarades qui sont cependant au pôle de mes conceptions prétendues… spiritualistes.

III. Voici donc enfin pourquoi nous nous entendons sur le sol de la colonie. Réunis par l’accomplissement d’un but économique, nous ne nous chamaillerons pas sur des questions philosophiques, à moins d’être des inconscients. Nous y réaliserons la cité d’harmonie qui est la cité d’Anarchie, celle où tous les êtres auront leur place au banquet de la Vie.

D’autres camarades, j’en suis certain, défendront le côté économique du sujet. Peut-être y reviendrais-je au sujet de la colonie tolstoïenne de Blaricum, près d’Amsterdam, qui est en voie de prospérité et dont Elisée Reclus m’écrivait beaucoup de bien, mais dès maintenant, camarades, ne nous faites pas croire, qu’après avoir été excommuniés par l’Eglise par ce que nous refusions de croire a ses défauts, vous nous jetteriez hors l’anarchie parce que nous n’acceptons pas le dogme matérialiste. D’ailleurs, quand même deux ou trois anarchistes autoritaires excommunieraient les chrétiens libertaires, ceux-ci n’en resteraient pas moins anarchistes comme devant puisqu’eux. ils n’ont jamais excommunié personne. A BAS L’AUTORITE.

E. ARMAND

  • E. Armand, “En temps possible ou non!,” Le Libertaire 9 — 4e série — no. 5 (7 Décembre 1902): 3.

A PROPOS D UNE COLONIE LIBERTAIRE

LE POUR ET LE CONTRE

REPONSE A QUELQUES OBJECTIONS

J’avais promis de ‘.parler de lu colonie en projet au point de vue économique. Uue récente entrevue à Bruxelles avec Elisée Reclus, lequel vient, d’ailleurs, d’adhérer à notre tentative, et d’envoyer sa souscription, me permet de répondre à un ou deux points sur lesquels l’opinion de ce camarade concorde avec la mienne.

Je ne puis discuter indéfiniment avec le camarade Francis qui ne parait pas avoir une connaissance exacte de la philosophie tolstoïenne ni des conceptions anarchistes chrétiennes. L’idée d’un Dieu capricieux et énigmatique comme l’envisagent les théologiens orthodoxes ou dogmatiques est. en effet, dangereuse et néfaste. Lequel d’entre nous s’est jamais ‘allié à cette idée-là? Dieu —- Idée — Force, Dieu-Force d’émancipation intégrale et consciente se rendant en nous par la conscience un formation et hors nous par la nature eu évolution, voilà par exemple, une Qc nos conceptions que je ne puis qu’effleurer et mii n’a rien de commun avec les inepties des catéchises ou autres manuels d’éducation cléricale.

Semblable à ce camarade qui s’écriait : « Mon Dieu à moi, c’est la matière », les camarades connue Francis semblent vouloir nous faire de la science un Dieu el instaurer ainsi une sorte de religion du Scientisme. Personne plus que moi n’admire et ne désirerait profiter des découvertes de la science, mais il est fou de la laisser a son rôle d’enregistreuse de faits expérimentés, de servante el non de maîtresse de l’esprit humain. J’espère que le camarade Francis, pour être conséquent. ne lient aucun compte des découvertes des savants déistes ou spiritualistes, car ce serait introduire le loup dans la bergerie. A la pensée que Newton était un spiritualiste et qu’il a découvert la lui de la gravitation universelle, il n’y a plus qu’à se voiler la face. Heureusement que le bon sens indique qu’en matière scientifique ou en matière économique, d’où qu’ils viennent, tous les efforts, toutes les bonnes volontés doivent s’unir pour concourir à rétablissement de cette Cité d’harmonie et de Bien-être que sera la Société à venir.

Puisque les conceptions libertaires du camarade Francis ne lui permettent pas de supposer qu’en Anarchie on pense comme on veut — veut-il dire autrement que lui ? — tant pis ! Revenons à nos moutons, c’est-à-dire à la colonie de Blancum, autrement dit groupe de quatre colonies : culture maraîchère, boulangerie, imprimerie, menuiserie, qui fonctionne très bien. Après un labeur acharné les colons sont arrivés ù faire produire au sol, asperges, rhubarbe, fraises, etc et ; gela. à deux heures et demie d’Amsterdam ! Le terrain vaut actuellement plusieurs fois le prix auquel il a été acheté. Grâce à la vente des traductions hollandaises des œuvres de Tolstoï, l’imprimerie a pu aider les autres colonies. Les colons vivent en parfaite harmonie, Elisée Reclus les considère comme une véritable élite morale et il m’a déclaré en avoir la meilleure impression. Ils ne laissent rien au hasard et paraissent devoir réussir. Voilà trois ans, d ailleurs, que la colonie fonctionne !

Tout autour de cette colonie s’en forment d’autres : tentatives agricoles, ateliers et chantiers communistes, etc.

Voici que nous touchons à la seule objection serieuse qu’on ait jamais opposée à notre projet «le colonie. Au lieu de réveiller l’énergie des conscients. des militants, n’endormira-t-il pas leurs efforts ? Non. car si en un lieu donné, des individus peuvent, sans autorité et par libre entente, produire autant avrils consomment, en vivant en harmonie parfaite, ceux qui les entoureront s’en apercevront bientôt et essaieront de les imiter. Ils se rendront compte alors que le régime économique actuel est le seul obstacle s’opposant à la réalisation immédiate de leurs conceptions. Une tentative de communisme, prospérant normalement, produira infailliblement des révoltés conscients et Vantant, moins perdus dans les nuages de la philosophie. qu’ils auront sous les yeux l’exemple de la théorie mise en pratique.

Elisée Reclus pense également, el avec raison, pie la tendance générale de la pensée libertaire s’oriente vers la mise en pratique des théories communistes. De tous les côtés des colonies se projettent et se créent. En Belgique en Hollande, an Allemagne, aux Etats-Unis. etc… Dans tel village. en France, les paysans no songent-ils pas à l’aire disparaître les bornes qui séparent leurs lopins de terre ? Sans compter qu’il existe un nombre considérable de colonies prospérant. En ce qui me concerne. des lettres me parviennent nui sont dos révélations. Au Canada, dans le nord du Mexique, en Argentine, en Uruguay… Freedom. un journal libertaire de Londres le faisait remarquer avec justice, c’est simultanément des ville et des campagnes que va jaillir l’étincelle — toute petite d’abord, insignifiante au début — qui métra le feu aux poudres et sapera par la bave les ’ déments autoritaires et égoïstes de la Société bourgeoise ! Qu’importe d’où qu’elle parle pourvu qu’elle accomplisse sa besogne !

E. ARMAND.

  • E. Armand, “A propos d’une colonie libertaire: Le pour et le contre,” Le Libertaire 9 — 4e série — no. 8 (28 Décembre 1902): 2-3. [there were additional articles on the same subject by others]

TOLERANCE

Certains passages de l’article d’Yvctot — Causerie ouvrière — du dernier numéro ont trouvé un écho dans nombre de consciences. Il est temps en effet, île réagir contre cette tendance funeste et déprimante préconisée par certains camarades — sincères sans doute — et qui ne vise rien moins qu’à rendre stériles, par excès d’intolérance, les efforts des mieux intentionnés. D’aucuns s’imagineraient que ces camarades trouvent leur joie à désorganiser les groupements, à exclure les individualités et inconsciemment au profit de la leur, à semer la mauvaise graine : la zizanie. Ne pense-t-on pas comme en.r sur un point donné, ils vous accusent d’illogisme sans plus de façons, vous couvrent d’injures, prennent des poses de puritains effarouchés… tandis que les bourgeois, dans la coulisse, se gaussent de voir ces camarades faire leur jeu avec tant d’innocence.

Nous causions attristés ces jours derniers, un camarade bien connu et moi pour conclure : Un tel état de choses provient de l’esprit d’intolérance, que nombre d’anarchistes n’ont pas su dépouiller, c’est un reste du viel homme… et que de temps perdu pour taire rimer intolérance avec anarchie ! On n’y parviendra pas.

Torquemada, Luther, Calvin, etc., furent des intolérants, et dans tous intolérant se dirait-il, mille fois anarchiste, il y a, avant tout, un Torquemada au petit pied.

Intolérance sous entend dogme ou doctrine ; or, il ne saurait y avoir en anarchie de dogme ou de doctrine, le mot lui-même les exclut, il y a des individus unis par une conception commune ; la négation de l’autorité eu général et de l’homme en particulier, conception qui n’a rien d’une doctrine. Pour le reste tout anarchiste est libre de concevoir selon sa mentalité, son tempérament, ses affinités, sou « moi ». En un mut, tout anarchiste détermine sa conception individuel de l’anarchie. Vouloir réglementer formuler une doctrine libertaire, créer une église de plus avec une profession de foi, — d’où excommunication plénière de quiconque n’y souscrirait pas.

Etre tolérant, c’est admettre franchement la multiplicité des moyens et des méthodes pour atteindre un même but. résultant de la diversité des individualités, la Nature, d’ailleurs ne procède pas autrement. J’emploie cette méthode-ci parce qu’elle convient à ma mentalité, à mon caractère ; X emploie celle-là parce quelle s’accorde axez, son tempérament et ainsi de suite. La propagande, en outre, y trouve son plus grand profit, car tel moyen amènera celui-ci auprès de qui telle méthode aurait échoué.

Il faudrait être aveugle ou de parti pris pour ne pas comprendre la valeur nu la portée de ce raisonnement si simple et d’une mathématique exactitude.

Quelle absurdité de vouloir réduire à une même taille mentale, morale ou physique tous ceux qui ont horreur de l’autorité de l’homme sur l’homme et de sa conséquence. l’exploitation de l’homme par i homme quelles formes que l’une ou l’autre revêtent.

Qu’on laisse donc la vie s’épanouir sans entraves, au lieu de tirer les uns sur les autres, et que les vrais libérés puissent enfin former par des affinités, des groupes s’entraidant pour le but commun, chacun suivant sa vie propre. On fera plus ainsi pour la préparation de la Cité future, la Cité d’harmonie qu’en essayant d’imposer une doctrine, laquelle, on finirait par le croire, ne sert à masquer que d’encombrantes et vaniteuses personnalités.

E. ARMAND.

  • E. Armand, “Tolerance,” Le Libertaire 9 — 4e série — no. 17 (1 Mars 1903): 3.

  • E. Armand, “Le mouvement communiste,” Le Libertaire 9 — 4e série — no. 22 (5 Avril 1903): 2.
  • E. Armand, “Agitation: Une tournée de propagande,” Le Libertaire 9 — 4e série — no. 37 (17 Juillet 1903): 3.
  • E. Armand, “Anarchie et révolution!,” Le Libertaire 9 — 4e série — no. 39 (1 Août 1903): 3.
  • E. Armand, “Communisme experimental,” Le Libertaire 9 — 4e série — no. 50 (18 Octobre 1903): 2.
  • E. Armand, “Enquête sur les tendances actuelles de l’anarchisme,” Le Libertaire 10 — 4e série — no. 4 (28 Novembre 1903): 2-3.
  • E. Armand, “Déjà?,” Le Libertaire 2e série, 4 no. 183 (21 Juillet 1922): 3-4.
  • E. Armand, “Pour faire réflechir,” Le Libertaire 2e série, 4 no. 197 (4 Octobre 1922): 3.
  • E. Armand, “Sur le « Libertaire » quotidien,” Le Libertaire 2e série, 5 no. 245 (28 Septembre 1923): 1.
  • E. Armand, “La liberté triumphera,” Le Libertaire 2e série, 5 no. 267 (17 Décembre 1923): 1.
  • E. Armand, “Pour faire réflechir,” Le Libertaire 3e série, 29 no. 1 (24 Décembre 1923): 1.
  • E. Armand, “Vivre sa vie,” Le Libertaire 3e série, 29 no. 14 (31 Décembre 1923): 1-2.

Points de repère

Sympathie et Compassion

Témoigner de la sympathie, de la compassion, non pas à tout le monde, sans discernement, vaguement, mais à des êtres qui nous intéressent ou auxquels nous nous sentons liés par des affinités d’un genre ou d’un autre — cela n’est aucune une preuve de faiblesse ou de « sensiblerie», c’est simplement mettre en œuvre notre appareil sentimental. Il y a plus de véritable force à montrer, en certains cas bien déterminés, de la tendresse et de l’affection, qu’à fuir cette « expérience ». J’estime que celui qui témoigne de la sympathie — dans le sens le plus profond du mot — possède une valeur beaucoup plus grande que celui qui s’est abstenu de donner libre cours à ses instincts de compassion. Dans maints cas d ailleurs, j’ai trouvé que cette abstention état synonyme de crainte.

Vouloir demander la sympathie n’est pas non plus une preuve de faiblesse, surtout si c’est un milieu particulier ou une personnalité spéciale que vise votre désir de sympathie. Vouloir la sympathie c’est vouloir retrouver en autrui comme en écho de son état d’être, une appréciation de son effort. « Voilà dix ans que je n’ai pas entendu une parole qui m’ait touché », se plaignait douloureusement Nietzsche, ce grand solitaire. Quelle leçon ! Vouloir la sympathie — bien entendu en dehors de toute obligation — la sympathie qui ranime, réchauffe ou rafraîchit selon l’acuité ou la température de l’épreuve traversée, c’est en somme faire appel aux clauses de l’entente qui réunit tacitement des êtres épousant certaines aspirations semblables, nourrissant de la rie une conception a peu près similaire, poursuivant des réalisations presque analogues.

La prison et les prisonniers

On peut arriver à s’accoutumer à ce que quelqu’un des vôtres — quelque un d’aimé et de chéri — passe des mois et des années en prison, vive de la vie étriquée de l’emmuré. On peut s’y accoutumer à ce point que cela devienne ordinaire de ne pas voir cet être cher ou de ne l’entrevoir que de temps à autre — quelques moments — derrière un treillis grillagé. Il est vrai qu’on s’habitue à l’usine à la caserne, à la censure. à la guerre, au despotisme. Ainsi se confirme le fait que l’animal homo est le plus adaptable des vertébrés supérieurs.

Tout prisonnier se promet de regagner le temps perdu une lois qu’il sera « dehors » et de renouer les fils de sa vie interrompue. Mais le temps perdu ne se regagne jamais et il oublie que lorsque la détention a duré plusieurs années, les bouts de ces fils brisés sont excessivement difficiles à retrouver. Les circonstances et les êtres se sont modifiés. De plus, le malheureux engeôlé oublie l’atteinte que de longs mois d’emprisonnement apporteront — sauf rares exceptions — à sa vigueur et à son intelligence. Et, à sa « sortie », c’est cette constatation qui l’aigrit peut-être plus que toutes les autres conséquences de son exil forcé.

Qu’est-ce que le sentiment ?

J’appelle « sentiment » l’ensemble, la somme des actions et réactions, des manifestations lesquelles, chez un individu donné, se rapportent plus spécialement aux différents aspects de la sensibilité, aspects que l’on désigne ordinairement sous le nom de facultés, par exemple : l’amativité, l’affectivité, la sympathie, ou encore (quand elles revêtent un caractère violent), de passions. Je ne fais pas du sentiment l’idée d’une cloison étanche, fermée fatalement aux actions et réactions des manifestations qui se rapportent plus spécialement à ce qu’on a coutume de dénommer facultés intellectuelles ou morales, ou encore cérébrales, par exemple : le raisonnement, le jugement, la réflexion, le calcul, la volonté et ainsi de suite. Non. Je considère simplement « le sentiment » comme une face particulière de l’activité individuelle, comme l’est d’ailleurs « le raisonnement ». aspect qui varie d’importance et d’intensité selon chaque unité humaine. Je vais plus loin cependant, je considère que c’est en matière de sentiment que l’unité humaine se montre à l’état le plus primordial, le plus « nature », autrement dit que c’est dans le domaine du sentiment qu’elle emprunte le moins aux conventions, au convenu, à l’artificiel enfin.

Créateur égale destructeur

A quoi reconnaissez-vous le créateur ? A ce qu’il commence par détruire. Et détruire, c’est tout autre chose que remplacer. Celui qui remplace ne transforme pas. ne renouvelle pas, n’invente pas. En fait, il n’apport, il ne produit aucune valeur originale. C’est un modificateur de situations personnelles ou collectives, non un créateur. Mettre les savants à la place des ignorants, les littérateurs à la place des guerriers, les prolétaires à la place des capitalistes, ce n’est pas produire une « société nouvelle », c’est continuer, avec une autre enseigne, la même entreprise. C’est faire la même chose que remplacer le respect du prêtre par celui du législateur, le respect de Dieu par celui de la Loi. Le créateur, c’est celui qui détruire ce qui existe, qui l’annihile sans esprit de retour, en produisant un état de choses ou d’êtres, sans aucune analogie avec ce qui avait lieu autrefois. Ainsi, cette société-ci fonctionne au moyen de divers rouages dénommés Etat, Gouvernement, Justice, Armée, etc. Une société « nouvelle » ne le sera réellement que si ces rouages en ont disparu. Que l’action de gouverner soit exercée par une classe au lieu de l’être par une autre, que les lois soient éditées par tel elite legislative au lieu de l’être par un corps élu — rien n’est changé à l’essence du fonctionnement du milieu humain.

Surmonter ou résister ?

« Surmonte le mal par le bien. » Mais qu’est-ce que le bien ? Et qu’est-ce que le mal ? Tendre le joue gauche à celui qui vient de vous frapper sur la joue droite n’est pas une solution. Il y a des temperaments qui ne considèreront jamais comme le bien de ne pas resister à celui qui vous inflige sciemment une punition ou une souffrance. Oppose à ce qui t’est nuisible ce qui t’est utile — a ce qui t’opprime, ce qui te libère. Résiste à tout ce qui vise à entraver son développement et à mutiler ton activité. Résiste par l’affirmation de ta propre supériorité : tel l’aigle dont nul ne distance le vol — par la ruse : tel le serpent qui, faute de mieux, imagine d’être une branche de l’arbre sur lequel il a pris refuge. Mais résiste : l’essentiel — aigle ou serpent, c’est que tu ne te diminues pas à tes propres yeux. Et c’est là une problème d’une portée autrement pratique que celui du bien et du mal.

De l’analyse appliquée à la psychologie

Je ne crois pas que l’analyse appliquée à la psychologie donne des résultats exacts. Je ne crois pas qu’on puisse résoudre un être humain comme on résout une equation algébrique. Rien ne prouve, étant admis qu’une circonstance se produise, qu’un individu donné agira comme il l’a fait dans une circonstance précédente. Rien ne prouve non plus qu’étant analysée sa conduite dans une action antérieure, tel individu se conduira de même — cette action viendrait-elle à se representer exactement.

Il est impossible de connaître tous les éléments determinants d’un acte, non seulement les éléments actuels, mais encore les éléments passés : influence personnelle des ascendants, influence du milieu où ceux-ci ont vécu, influence particulière d’un de ces ascendants, etc. Dans les déterminantes d’un acte, il y a une certaine dose d’imprévisibilité, une inconnue dont l’intensité plus ou moins forte est à meme de dérouter l’analyse la plus perspicace.

E. Armand.


La bonté

Dès lors que tout recours à l’autorité est écarté. pour régler les rapports entre êtres humains, il va de soi que le recours au raisonnement s’impose pour la solution des difficultés qui peuvent surgir dans le milieu antiautoritaire. N’est capable — semble-t-il au premier abord — de se passer d’autorité extérieure que celui qui se sent apte à se servir à lui-même et de loi et de coutume. Sans doute. Dans tout milieu actuel ou à venir où la contrainte est ignorée, où on ne connaît plus les institutions basées sur la contrainte, il est évident qu’on aura recours à la raison, à la logique, pour résoudre les conflits ou les désaccords qui pourront malheureusement subsister parmi ceux qui le composent. Toujours ? Cet éternel, ce continuel appel à la froide raison ou à la logique implacable est insatisfaisant. Pareil milieu ressemblerait, à y réfléchir sérieusement, à une salle d hôpital ou à un couloir de prison cellulaire bien entretenue : ordonné. balayé, rangé, aux lits ou aux cellules soigneusement numérotés.

Non, la raison, la logique, ne suffisent pas à établir, à régler les rapports entre les unités humaines lorsque le recours à la violence eu est absent. Un facteur autre est indispensable, et ce facteur c’est la bonté. Rappelons-nous que l’humain assez conscient pour écarter l’autorité de ses rapports avec .ses semblables n’est pas seulement doué de puissantes facultés d’analyse ou de synthèse, n’est pas seulement un mathématicien ou un classificateur : c’est un être sensible, compréhensif, bon. Il est bon parce qu’il est fort. On peut suivre une marche désespérément rectiligne et être un faible — plus qu’un faible — quelqu’un qu’une excursion hors de la ligne droit désorienterait irrémédiablement. Le logicien imperturbable est souvent un pauvre hère qui perdrait toute faculté de se conduire s’il était transporté hors du cycle de ses déductions. La logique indistinctement appliquée à tous les cas trahit souvent un manque de compréhensivité. Or, c’est à cela que se résume la bonté : essayer, s’efforcer, tenter de saisir, de comprendre, de pénétrer la mentalité, les désirs, les aspirations de celui ou de celle avec qui les habitudes ou les imprévus de la vie de tous les jours vous mettent en présence ou vous laissent en contact.

Je maintiens que la bonté est l’un des principaux facteurs qui président aux relations entre les composants d’un milieu d’où est bannie toute autorité : la bonté qui se penche sur la souffrance que l’existence engendre chez les vivants : la bonté qui n’est point envieuse, que ne rebute pas une apparente froideur ; la bonté qui ne s’irrite point et qui ne soupçonne pas le mal, qui use de patience et de longanimité ; la bonté qui revient plusieurs fois à la charge si elle a des raisons de supposer que son geste a été faussement interprété ; la bonté qui espère et qui supporte ; la bonté qui sait tout le prix, toute la valeur d’une parole qui apaise, d’un regard qui console.

Nous pensons que c’est l’autorité qui est la cause de tous les maux dont se plaignent et les individus et les collectivités ; nous pensons que la. « douleur universelle » est la résultante des institutions coercitives. Un milieu sans autorité, c’est un milieu où on ne doit plus souffrir, un milieu on on ne saurait rencontrer un seul cerveau qui s’atrophie faute de culture, un seul estomac qui se rétrécisse faute de nourriture, un seul cœur qui saigne faute d’amour — car où tout cela manque fait aussi défaut la possibilité de liberté de choix. Un milieu antiautoritaire qui ne ferait pas tout son possible pour assurer cela à ses constituants nous serait une pénible déception, une désillusion cruelle.

Un m’objectera qu’il est des souffrances inévitables ; que dans tous les temps et dans tous les lieux — à supposer même que toute autorité soit bannie des groupes où l’on évolue — il n’est pas sûr qu’on se comprenne l’un et l’autre sur tous les points. J’en conviens. Mais croit-on que le raisonnement sec et aride, l’âpre et dure logique soit à même de réduire à un nombre toujours moindre les cas de douleur évitable ? La bonté souple, flexible, compréhensive, réussira là où échouera l’implacable rigidité. Le monde de nos rêves, celui où nous souhaitons nous développer, croître, nous sculpter — le milieu nouveau auquel nous aspirons — après lequel languissent et notre chair et notre esprit — c’est une ambiance où ne seront plus trouvées les larmes, la rancir, l’amertume, l’aigreur. C’est un monde nouveau pour de vrai. C’est un monde d’où aura disparu tout au moins la souffrance évitable, où un effort constant, inlassable, est voulu pour réduire à un minimum toujours grandissant les occasions de souffrance inévitable. Eh bien dans ce monde nouveau la bonté est appelée, selon moi, à jouer un rôle plus décisif que la raison pure.

J’entends dire à la cantonade que c’est utopique. Bah ! est-ce que la conception d’un milieu sans autorité n’est pas de l’utopie? Est-ce celui qui a cru à la possibilité de faire du feu ou de planer dans les airs ne faisait, pas de l’utopie ? Ce sont les utopistes qui, en dernier ressort, ont raison, parce qu’ils voient plus clair, plus loin, plus tant que le reste de leurs semblables.

E. ARMAND.


Questions de Sexualité

Jusqu’à neuf heure» et quart, l’être avec lequel vous aviez depuis ai longtemps cohabité, était doué de toutes sortes d’attributs et de qualités morales sans rivales. C’était, à vous entendre, l’incarnation d’un idéal, presque un ange, descendu du ciel et envoyé du ciel pour vous tenir compagnie, et rendre votre existence terrestre supportable. A 9 h. 20 vous apprenez que cet être unique, extraordinaire. perfection des perfections, a couché avec quelqu’un d’autre que vous, hier, ou la semaine dernière, ou dans le mois écoulé, ou il y a six mois ou un an peut-être. A 9 h. 25 — il faux bien cinq minutes pour vous ressaisir — cette perfection des perfections est devenue le montre le plus répugnant que la terre ait jamais porté, sa présence vous est devenue tout a coup odieuse, et vous ne voyez d’autre ressource, pour contrebalancer cette nouvelle, que de quitter à jamais le toit sous lequel vous avez vécu ensemble tant d’heures de joie et surtout d’affliction…

Je ne sais pas sur quelles raisons d ordre moral — laïques, juridiques ou religieuses — vous vous basez, mais quant à moi, je vous déclare franchement que je ne puis concevoir votre conduite autrement que dictée par l’un des trois mobiles : l’ignorance, la méchanceté ou la démence. Or, je ne désire pas faire ma compagnie d’ignorants, de méchants, de déments.

Il ne s’agit pa= de se demander si la pratique de l’amour libre a donné, lorsque réalisée en des natures impréparées ou inaptes, de mauvais résultats. Il ne s agit pas de poser la variabilité amoureuse comme un l’acteur d’évolution du fait sexuel.Il ne s’agit pas de se demander si la monogamie ou la monoandrie est un préjugé — si la polygamie ou la polyandrie est une aberration. Nous posons la question de la liberté sexuelle, comme nous posons la question de la liberté intellectuelle ou scientifique — la question de la liberté d’opiner, de se réunir ou de s’associer. Et c’est dans un esprit semblable que le problème doit être résolu. Faire une exception pour l’activité amoureuse; revendiquer, sauf dans ce domaine, la faculté pour chacun de se déterminer selon ses aspirations et ses goûts, c’est faire montre d’un illogisme indéfendable.

Loin de moi la pensée de préconiser une détermination unilatérale de la vie sexuelle, de présenter comme meilleure ou supérieure à sa voisine la monoandrie, la monogamie, la polyandrie, la polygone, la communauté ou la promiscuité sexuelle. Je revendique pour n’importe laquelle des formes de l’activité sexuelle, de la vie amoureuse pleine liberté, pleine possibilité d’exposition, de proposition, d’expérimentation. Il s’agit en outre de dégager du blâme qui y est souvent attaché — parfois même dans nos milieux — les formes de réalisations sexuelles qui se perpétuent à la dérobée et qui n’ont contre elle;, apures tout, que les foudres dont les frappent la religion, les préjugés ou la loi.

Je maintiens que l’homme ne donnait rien de la femme, avant d’avoir entretenu des relations sexuelles avec elle. Et vice versa, j’affirme que s’unir dans l’ignorance de l’idée que chacun des futurs cohabitant se fait de la vie sexuelle est une monstruosité. Perpétuer cet état de choses, c’est se rendre coupable de l’un des crimes les plus odieux qui aient été commis contre l’Individu et contre l’Espèce. On ne devrait pouvoir envisager une cohabitation suivie qu’après une expérience sexuelle prolongée.

Je serai cynique. Je prétends que le dévergondage sexuel — et cela n’a rien à voir avec la liberté sexuelle — ne produirait pas, s’il devenait universel, plus de souffrances et de misères que la façon dont on conçoit et se contracte le mariage actuel.

Je ne puis concevoir que l’idée d’édifier simultanément plusieurs « foyers » paraisse plus étrange que l’idée d’établir plusieurs dépôts de vente d un journal de propagande: qu’il y ait des tempéraments incapables de mener une -entreprise comportant plusieurs succursales, je le veux bien ; qu’il y ait des tempéraments rebelles à l’expérience des « ménages » parallèles, je l’accorde ; mais je nie qu’il appartienne à ces derniers de tracer une ligne de conduite aux autres, ni de stigmatiser leur conduite. Egal respect pour toutes les phases de l’expérience amoureuse, s’il vous plaît.

Que penser du silence de l’immense majorité des femmes devant les lois liberticides qui frappent de sanctions si sévères l’exposition des moyens préventifs ? La « maternité volontaire » est cependant le corollaire de l’émancipation de la femme, de son émancipation économique, de son émancipation intégrale. Si les femmes l’avaient voulu, jamais pareilles lois n’auraient etc mime proposées. Maintes fois, les femmes se plaignent d’être considérées comme des objets de plaisir — exclusivement — par le? hommes… La faute n’en est pas toujours qu’à ceux-ci.

Il parait actuellement très singulier jaune femme puisse vouloir cour père de -es enfants un autre homme que son compagnon habituel, je veux dire un mâle débordant de santé, aux formes idéales, aux proportions corporelles impeccables, sans tares physiques aucune — ou le plus rapproché de cet idéal. Et la même fermière qui ne veut faire saillir sa jument ou sa vache que par un étalon de race pure, trépigne d’indignation quand on lui dit que, naturellement parlant, il ne saurait y avoir de différence quand il s’agit de procéder à la sélection des produits humains (1).

Que la femme soit victime de la maternité, non pas. On pourrait adresser aux partisans de la l’inerte sexuelle le reproche de ne pas avoir créé des associations, des groupes de garantie, d’assurance mutuelle contre les risques que peut impliquer la pratique de leurs théories — en l’espèce la maternité et les maladies vénériennes; dans l’état actuel des choses, le versement de cotisations par ceux ou celles qui tiennent pour l’application desdites théories permettrait d’obvier à ces risques, de pourvoir à l’entretien de la progéniture que la mère ou le procréateur serait hors d’état d’assumer pour une raison ou pour une autre… Mais n’appartient-il pas aussi à la femme de se préoccuper de la question ?

Je veux bien prendre ma compagne pour mon amie intime, ne rien lui laisser ignorer de mes désirs, de mes aspirations, de mes pensées les plus secrètes; mais c’est à la condition qu’elle n’agisse pas à mon égard comme< un pion ou un confesseur, c’est-à-dire que ie la trouve toujours disposée à m’infliger quelque pénitence. Uu je lui dirai tout; et alors, au lieu de me morigéner, et de me. réprimander, elle m aidera de ses conseils, elle m’assistera de ses expériences, elle approfondira mon tempérament afin de prendre une part réelle à mes angoisses et à mes liesse-. Ou je ne lui dirai pas tout, par crainte de ses remontrance-, et alors- elle ne sera qu’une amie partielle. Tout homme, avant de contracter liaison avec une femme, devrait se demandai : « Combien de temps pourra-t-elle être mon amie intime ? »

Parce que nous tenons pour la liberté sexuelle, les « bourgeois » nous jugent indifférents, insensibles, vaccinés contre la douleur ou le chagrin qui résulte des incompréhensions, des malentendus, des séparations, des ruptures. C’est bien mal nous connaître. Dussions-nous en éprouver des souffrances mille fois plus atroces, dussions-nous en être crucifies sentimentalement, nouer voulons pas plus de la dictature en matière amoureuse qu’en matière politique, économique, morale, intellectuelle, nous ne voulons pas plus, dans le domaine de l’amour, de la domination de l’homme sur la femme, que de la domination de la femme sur l’homme.

« L’homme qui se trouve dans des conditions de santé sexuelle normale, se trouve naturellement attire vers toute femme qui lui plaît, c’est-à-dire éveille en lui le désir ». Est-ce exact ou non ? Si c’est exact, il s’agit de se demander — non à la lumière de la religion, de la moralité ou de la loi — mais à la clarté, de la vie. s’il y a avantage ou non pour l’Individu, pour l’Espèce, à perpétuer la souffrance qu’occasionne chez un grand nombre le renoncement à ce désir naturel, normal ? Ne. faudrait-il pas au contraire en prendre carrément son parti et faire tourner ce fait au plus grand bien de l’être individuel ou du milieu ?

« La femme dupe de l’homme ». Cela est-il bien exact, et que faut-il entendre exactement par cette déclaration ? “Qu’après s’et être servi, l’avoir utilisée comme instrument de. plaisir, de son plaisir, l’homme abandonne, ne se soucie plus de la femme. Mais il y a aussi l’homme que la femme abandonne, sans y mettre plus de gants que son congénère masculin, parfois moins. Il y a même plus — il y a l’homme réduit à l’état de pantin par la coquetterie féminine, l’homme dont la femme se sert comme d’un jouet et qu’elle utilise à ses fins. Il y a davantage : il y a l’homme dupe du foyer, de l’intérieur, du ménage, de la famille — l’homme qu’en employant toutes sortes de pressions, la femme retient à la maison, distrait, éloigne de tout mouvement émancipateur, aussi bien individuel que général ; l’homme que la femme avachit, rend incapable de s’intéresser tout autant à son développement personnel qu’à l’évolution collective. Il y a la femme outil de réaction, proie et instrument des êtres de recul, exerçant une influence néfaste sur son compagnon et sur sa progéniture. Et la femme qui s’acharne à la ruine matérielle de l’homme qui est tombe dans ses filets ? Je n’en finirais pas si je voulais énumérer toutes les manières dont l’homme, lui aussi, est a dupe » de la femme… Soyons équitable. J’admets que fréquemment la femme est la dupe de l’homme, mais je maintiens qu’à proportions égales l’homme est la dupe de la femme. Plus souvent que la femme le fait pour lui, l’homme sacrifie à cette dernière son évolution cérébrale, le développement de son intelligence, son perfectionnement physiologique et psychologique.

E. ARMAND.

(1) Sur ce dernier point surtout, l’article de votre camarade Armand nous suggère quelques réflexions. Certainement nous reviendrons sur la question un de ces jours.

  • E. Armand, “Questions de sexualité,” Le Libertaire 3e série, 30 no. 42 (28 Janvier 1924): 2.

Souvenirs pénitentiaires

par E. Armand.

On me demande de livrer à la publicité quelques-uns de mes souvenirs sur le Régime • pénitentiaire. Je n’ai jamais subi de prison à la suite d’un acte devant me rapporter un bénéfice matériel. J’ai toujours souffert de la privation de liberté à cause d’autrui. Deux fois, j’ai été victime d’êtres sans noblesse qui espéraient se tirer, à mes dépens, de situations fâcheuses pour eux-mêmes. J’attribue à cette circonstance le fait, que malgré ces emprisonnements, je n’ai jamais rien perdu de ma puissance intérieure. Cependant, j’ai bu la coupe jusqu’au fond et la lie ne m’a pas été épargnée. Si je le rappelle, ce n’est pas pour m’attirer de la popularité eu me présentant comme une victime d’autrui. Non, c’est parce que je ressens de la fierté de n’avoir pas été privé de la liberté — le bien le plus précieux à mon avis — parce que j’avais profité du soi-disant délit causa de ma condamnation. Il ma plaît de me rendre témoignage à moi-même qu’à cet égard, j’ai les « mains pures ». Je n’en suis que mieux placé, en ma qualité de vieil abonné des villégiatures pénitentiaires, pour écrire sur le Régime infligé aux malheureux qui sont les hôtes des Maisons Centrales.

Et cependant, j’ai toujours hésité à prendre ou à publier des notes sur mes séjours en prison. J’ai refusé à plusieurs reprises des offres de publications de mémoires pénitentiaires, Pour comprendre l’état d’être d’un prisonnier, il faut être à sa place. Je parle naturellement du prisonnier qui sent son état, car il faut avouer qu’une grande partie des « emmurés » n’a qu’un désir, n’éprouve qu’un souhait : « tuer le temps ». Le tuer de n’importe quelle façon que ce soit. L’être qui vous est le plus cher ne pourra jamais savoir exactement ce que vous éprouvez en votre for intime. Que vous lui écriviez, que vous le voyiez — il se sait épié — il ne vous répondra, il ne vous dira jamais la vérité. On contracte en prison une habitude dont on a ensuite — si on ne réagit pas énergiquement — la plus grand’peine à se défaire : se dissimuler, car on sait nue dire franchement ce qu’on connaît, raconter l’existence qui vous est faite, exprimer son dégoût de certains faits qui se passent sous vos yeux, n’aurait, qu’un résultat : ou faire aggraver ‘ votre sort, ou vous exposer à être l’objet de la suspicion de ceux commis à votre surveillance, sous le prétexte que vous êtes une forte tête. Personne n’ignore que vous ne dites jamais la vérité et vos surveillants ne croient jamais ce que vous dites, même quand ce que vous dites est exact. Ils savent qu’ils sont haïs de ceux qu’ils sur veillent, qu’il leur faut se tenir en un état de continuelle défiance à leur égard, ils savent très bien que les menus services que peuvent leur rendre les détenus le sont à contre-jour. Aussi se contentent-ils d une apparence de soumission extérieure qu’ils obtiennent par un procédé sommaire : la terreur, la menace d’un châtiment disciple noire. Ôn peut imaginer l’état d’esprit d’un être qui a dû, des années durant, se puer à un régime semblable.

Il y a du comique dans l’emploi de certains termes dont se servent, pour écrire à des prisonniers, des gens qui ont l’heur de se mouvoir en liberté… Les correspondants des prisonniers oublient que dès qu’il a franchi le seuil d’une de ces maisons hospitalières, dont le fronton s’orne de la devise républicaine, l’emmuré n’est plus possédé que par une pensée : ressusciter au plus tôt à la vie libre. Malgré l’adoucissement momentané qu’ils peuvent apporter à sa souffrance, ce n’est pas de mots consolateurs et de paroles d’espoir que le prisonnier a besoin, c’est d’apprendre que se rapproche l’heure de sa libération.

Le plus grand nombre de ceux qui se sont occupés du prisonnier avant qu’il soit condamné s’en désintéressent dès la sentence prononcée sous prétexte que personne ne peut intervenir dans le régime intérieur des établissements pénitentiaires. On dirait que la famille, les amis, les avocats, sont au bout de tous leurs efforts dès lors que la condamnation est acquise. Ou bien leurs efforts ne s’exercent plus que dans le sens de recours en grâce, efforts qui réussissent plus ou moins. quant à rendre le séjour du condamné moins pénible, moins douloureux, personne n’y songe, ou n’ose y songer. Les avocats ignorent le Code dés Prisons et il en existe un cependant. Aucune Ligue des Droits de l’Homme n’intervient pour savoir à quel régime est soumis l’engeôlé. Or. c’est sa vie qu’il risque souvent.

Comme on ne se contente pas de le priver de la liberté pendant un certain temps, mais qu’on l’astreint à un règlement lui supprimant certains menus plaisirs dont il est friand et que quatre-vingt-dix neuf fois sur cent, il ne peut se procurer que pat taraude, le prisonnier est naturellement porté à jouir en cachette de ces menus plaisirs dès qu’il peut le faire. Il lui arrive souvent d’être pris en faute et puni. Ce qui ne le fait point cesser. Il essaie une prochaine fois d’agir avec plus d’adresse et de dissimulation.

Officiellement, le système de « répression » en usage dans les pays civilisés consiste en une réclusion solitaire ou en commun pendant une période plus ou moins longue, à une astreinte, à une surveilla plus ou moins rigoureuse, à un travail plus ou moins pénible qui occupe le prisonnier toute la journée : à l’obligation de se plier à un régime plus ou moins sévère.

En France, les infractions au règlement intérieur des prisons comportent des sanctions dont voici l’échelle :

1. Réprimande.
2. Amendes ou autres punitions lacunaires.
3. Privation de cantine.
4. Privation de pitance.
5. Pain sec.
6. Privation
de promenade.
7. Privation de correspondance.
8. Privation de visites.
9. Salle de discipline.
10. Cellule simple.
11. Cellule ténébreuse.
12. Cellule avec camisole de force.
13. Cellule avec fers et menottes.

On trouve trop souvent des surveillants de basse mentalité qui s’acharnent après un détenu dont « la tête ne leur revient pas ». Ils l’accusent d’avoir commis une infraction imaginaire, ou d’une infraction insignifiante, ils font, en un rapport rédigé selon l’art, un manquement grave à la lettre des Règlements. Voici le malheureux traduit devant le Directeur de la maison dont il est l’hôte involontaire, à ce tribunal pénitentiaire qu’on appelle le « Prétoire ». C’est en vain qu’il contestera le « rapport » du surveillant qui l’a « signalé » et qu’il y aura lieu à enquête. Si l’auteur du rapport maintient son dire — et il le fait toujours — il sera bel et bien condamné à une peine disciplinaire, aggravée parce qu’il a conteste les dires du gardien. Il n’est d’ailleurs jamais confronté avec le surveillant qui l’a signale.

Le moins prévenu s’aperçoit bien vite que le personnel de l’administration pénitentiaire agit comme s’il faisait de la détention renouvelée des malheureux qui viennent en prison une des conditions de leur existence en tant que corps de fonctionnaires. Ceux qui surveillent les détenus et ceux qui les font travailler à leur profit ne paraissent pas avoir la moindre idée de ramener « l’illégal » à la situation que lu société considère comme normale, régulière. Leur besogne est d’obtenir par la crainte de ceux qu’ils sont payés pour sur. veiller ou qui travaillent pour eux, le silence ou l’observation automatique des règlements qui viennent aggraver la privation de la liberté.

En prison, le voleur est contraint de travailler pour un industriel (le travail pour l’Etat est une exception) auquel il n’a fait aucun tort et qui le traite comme si c’était lui que le prisonnier avait volé. Cet. industriel fait sur le travail de cet être qui ne lui a jamais porté préjudice d’aucune sorte, des bénéfices bien supérieurs ù la somme que. dans la plupart des cas, le voleur s’est appropriée.

Comment un « voleur » redeviendrait-il un « honnête homme » lorsqu’il voit « truquer » sous ses yeux. L’industriel — le « confectionnaire » — pour lequel il travaille laisse partir pour la vente au dehors des produits notoirement défectueux. On exige du détenu qu’il les maquille pour en rendre les défauts invisibles. Tel produit manqué qu’on ne lui paye point, qu’on lut impute même à « mal façon », il le voit s’en aller pour être vendu. Condamné à une amende parce que son travail est défectueux, il voit son employeur ajouter à son bénéfice, tout ou partie du produit de cette amende.

Moralement et socialement, il n’y a pas de différence entre l’homme dont le casier judiciaire est vierge et celui dont ledit «casier porte trace de condamnations plus ou moins variées. Il n’y a pas plus de différence entre « l’honnête » et le « malhonnête » hommes normaux qu’entre le pratiquant et non pratiquant normaux d’un culte quelconque, par exemple. Quiconque a étudié sur place la population pénitentiaire, quiconque l’a étudiée hors des prisons sait à quoi s’en tenir à ce sujet. Les u honnêtes » et « malhonnêtes » gens sont semblables en « défauts » ou « qualités ». L’envie, la jalousie, la délation, ‘la colère, l’arrivisme, la mauvaise humeur possèdent l’une ou l’autre catégorie — tout comme la générosité, la jovialité, le bongarçonnisme, la patience, la cordialité. Le monde « des prisons » ne diffère pas du monde u en général » — les distinctions sociales y demeurent tranchées. En Maison centrale, un -notaire ou un avocat ne fraye pas avec une « terreur de quartier excentrique ».

L’alimentation dont on nous gratifiait en Maison centrale de Nîmes était atroce : denrées avariées, payées sans doute à un prix dérisoire, et dont n’aurait pas voulu un chien. J’ai soutenance de certains haricots à la naphtaline et de châtaignes au pétrole qu’il fallait cependant absorber, puisqu’il n’y avait rien d’autre à manger. Je m’en suis tiré avec une intoxication intestinale. Mais on ne sera pas étonné d’apprendre que le taux de la mortalité pénitentiaire est le triple de la modalité ordinaire. A Nîmes, quand je m’y trouvais, elle était montée au quintuple.

J’évalue à un taux variant de 10 à 15 % le nombre de condamnés victimes d’erreurs judiciaires, c’est-à-dire subissant un châtiment pour un « crime » ou « délit » auquel ils sont étrangers.

E. ARMAND.

  • E. Armand, “Souvenirs penitentiaires,” Le Libertaire 3e série, 30 no. 48 (3 Février 1924): 1-2.

En fait de réalistes…

On rencontre un très grand nombre — relativement parlant — de camarades préparés à accomplir toutes sortes de réalisations… extérieures, prêts à enter en lutte avec l’autorité, même sotie son aspect le plus brutal ; prêts à s’unir avec des compagnons d’idées pour ; manifester dans la rue à l’occasion de ; quelque iniquité dont l’outrance dépasse la mesure à laquelle on est habitué. Rien ne leur coûte. Rien ne les arrête. S’agit-il d’un nouveau groupe à créer, d’une cotisation à augmenter, d’une souscription à envoyer, ils sont là. Demande-t-on leur concours pour distribuer des tracts, vendre les feuilles que nous aimons sur la voie publique, faire connaître les réunions ou les meetings, ils répondent à l’appel, et les premiers. Leurs poches sont toujours bourrées d’invendus, de brochures qu’ils sont disposés a distribuer au premier passant dont la figure leur revient, à laisser sur la banquette d’un autobus, à glisser dans une boîte à lettres. Ce sont eux qui collent des papillons partout où ils le peuvent, de nuit comme de jour; vendent les journaux dans les assemblées, et les dimanches d’été, quand il y a promenade, vont tenir de petites réunions en plein air dans les villages voisins du lieu de rendez-vous. Ces camarades-là, que je voudrais voir mille fois plus nombreux qu’ils ne sont, nous consolent de tant de lâchetés, de tant de pusillanimités, de tant d’indifférences dont nous sommes les témoins.

Mais toute cette activité n’est qu’un aspect du réalisme anarchiste. Il y en a un autre qui ne demande aucune mise en scène, qui ne place pas en vedette celui qui le pratique — et dont la portée, néanmoins, est plus profonde et mène à des résultats plus immédiats que le réalisme à grand orchestre. Certes, la vie est le plus précieux des biens que possède l’humaine unité et celui qui risque ce bien unique pour faire réussir la réalisation d’une idée qui lui est chère, ou empêcher un tyran de nuire plus longtemps, montre un courage ou une résolution qu’on ne peut contester — même quand on n’approuve pas le geste commis, ou qu’il vous semble par trop résulter de de l’influence ambiante. Mais il y a autre chose, en fait de réalisations, que donner toute sa vie, d’un seul coup. Il y a un autre réalisme que le réalisme… extérieur.

On peut, en effet, accepter cérébralement une doctrine, une idée, une opinion et ne se l’assimiler que de cette façon-là. On peut être le propagandiste, le militant convaincu, ardent, désintéressé d’une conception de la vie — souffrir à cause de cette propagande — et n’être qu’un réalisateur très médiocre dans les détails de l’existence journalière.

Le « militant » anarchiste perd beaucoup de sa valeur, qui a conservé tout ou partie des préjugés ou des manières de penser ou de juger dominant chez les archistes. Qu’importent toute cette exubérance, toute cette luxuriante, toute cette productivité si « l’anarchiste » où elles débordent augmente ou accroît chez ses compagnons le fardeau de la douleur qu’on éprouve à vivre — antiautoritaire — dans un milieu social basé, fondé sur l’autorité. Qu’importent le parler éloquent et l’écrit fleuri si on trouve chez le parleur ou chez l’écrivain la dureté de cœur, la rancune, l’envie, la suffisance, le désir de causer de la -peine à ses camarades, le plaisir de jouir de leurs souffrances. Qu’importe une assiduité notoire aux réunions du groupe, si — hors du groupe — l’assidu se montre jaloux ou méchant, l’assidue coquette ou cruelle. Qu’importe le plus beau distributeur de tracts, si dans ses rapports avec ses camarades il se montre hypocrite, insincère, ou juge ses amis avec l’esprit d’un polémiste de gazette, bourgeoise. Qu’importe la compagne la plus potasses de bouquins qui se puisse trouver, si elle se conduit vis-à-vis de ceux qu’elle fréquente comme la première commerçante ou petite bourgeoise venue.

Réalistes pour l’extérieur… Parfait. A la vérité, un compagnon anarchiste peut-il être autre chose que cela ? Mais on demande que ce réalisme du dehors se complète par un réalisme du dedans — un réalisme à la maison, un réalisme à l’égard de ceux qui font mite avec vous plus ou moins longtemps — vis-à-vis de vos compagnons de combat pour l’émancipation de l’individu. Et croyez-moi, c’est le réalisme du dedans le plus difficile.

E. ARMAND.

  • E. Armand, “En fait de réalistes…,” Le Libertaire 3e série, 30 no. 51 (6 Février 1924): 1.

POINTS DE REPÈRE

Le risque et la volupté.

Je suis l’adversaire résolu de tout plan d’organisation précaire qui supprime le risque et bannit l’aventure. C est par son effort que l’individu doit conquérir la jouissance de sa vie. Là d’où l’aventure a disparu, il ne reste plus que le réglé ; là où il n’y a plus de braconniers, il ne reste plus que le garde-chasse. Là d’où le risque a été banni, il ne reste plus que des êtres taillés ou confectionnés sur le même modèle : des automates. des fonctionnaires, des administrés. Là où la bohème est morte, il n’y a plus que des gens rangés.

Je m’insurge contre les religions ou les morales qui prêchent, enseignent ou préconisent le mépris de la volupté. Qu est-ce que la volupté ? — sinon un état spécial de notre sensibilité qui nous permet d apprécier, de jouir avec une intensité extrême et une violente passion des aspects divers de la vie. Ce n’est pas seulement l’aspect sensuel de la vie qui est susceptible d’être senti avec volupté : tous les aspects de la vie peuvent être appréciés de cette façon : la poursuite d’une recherche scientifique l’accomplissement d’une besogne manuelle, l’entreprise d’un voyage, la confection d’un poème, la composition d’un morceau de musique, la culture d’une pièce de terre, le manger et le boire même. Il approche bien près de l’individu-type celui qui a acquis ou conquis une aptitude à jouit de sa vie, telle, que, quoi qu’il sente, crée ou imagine, il se meut dans une atmosphère de volupté.

L’amitié et l’amour.

« L’amitié survit à l’amour ». C’est-à-dire que l’aspect fondé et éprouvé de l’affection dure encore,- tandis que pâlit de plus en plus, l’aspect uniquement émotionnel et superficiel de l’attraction physique.

La marche rectiligne.

La marche rectiligne n’indique pas toujours l’homme fort — le plus souvent, au contraire, elle est un signe de médiocrité. Qu’est-ce qui caractérise l’homme médiocre en effet ? C’est qu’il ne porte ombrage à personne et que personne ne songe à mettre des obstacles en travers de son chemin.

Qui dit vie où abonde la lutte — c’est-à-dire vie origine — ne dit pas chemin en ligne droite. Car la lutte implique les sinuosités. les sentiers de chèvre, les avances de flanc, les reculs, les retours au point de départ, s’il le faut. Quand cm lutte, c’est pour remporter la victoire, et il faut user de bien des stratagèmes parfois pour remporter la victoire.

Trop grossier ou trop sombre.

J’ai sous les yeux une édition classique des « Voyages de Gulliver » — un des livres les plus puissants de critique sociale et individuelle qui aient jamais été écrite, soit dit en passant. Or ce livre, étant à l’usage des classes, est expurgé : comme l’explique la préface, on a enlevé ce qui paraîtrait ou o trop grossier » ou « trop sombre ». Dans cela tient toute l’éducation classique : il ne faut pas que le a trop grossier » ou le a trop sombre » paraisse ; il ne faut laisser des descriptions de la vie individuelle et de l’évolution sociale que le poli ou le brillant, c’est-à-dire l’artificiel. Et c’est ainsi qu’on forme des « ignorants » ; car, dans la vie et dans la nature, le grossier et le sombre coexistent avec le raffiné et l’éclatant : ils en sont l’envers ou l’endroit, comme on voudra.

La vie complexe.

Vivre d’une vie complexe n’est pas chose facile après tout. Je crois qu’on pourrait compter sur les doigts les êtres humains aptes à vivre d’une vie réellement complexe, c’est-à-dire à mener de front plusieurs existences qui ne s’enchevêtrent, ni ne se confondent. Quel épanouissement des facultés chez les êtres capables de se manifester, de se Tépandre ainsi en plusieurs activités dont aucune ne contrarierait sa voisine ! Quelle connaissance de soi-même et d’autrui il en résulterait ! Quelle richesse, quel capital que cette accumulation d’expériences ! Il est infiniment probable que l’homme-type du devenir ne sera pas l’homme d’un but unique — the man of one purpose — mais l’homme aux desseins multiples, aux multiples rayonnements, assez puissant et assez énergique pour mener parallèlement et simultanément plusieurs existences. J’aime à croire qu’il y sera merveilleusement aidé par les innombrables associations volontaires qui existeront alors et qui se donneront comme but, chacune en leur sphère, de ne laisser inexploré aucun des domaines où il est loisible à l’être humain de poursuivre ses investigations et d’atteindre des réalisations d’un genre ou d’un autre.

Se faire valoir.

« Humiliez-vous. Soyez humbles. Courbez-vous sous la volonté du Maître des deux et de la terre ».— Voilà tout le christianisme. Je vous propose, non pas d’être des suffisants, des fats ou des prétentieux, mais de travailler à acquérir une notion aussi juste que possible de « votre valeur » — puis, cette notion acquise de « vous faire valoir i» selon vos aptitudes et vos aspirations. Dressez-vous de toute votre hauteur. Si vous vous courbez parce que la perte n’est pas assez élevée, faites-le en vous révoltant en votre for intime et redressez-vous un fois l’huis franchi — à moins, si les on dit vous laissent froids, que vous ne préfériez passer par la croisée.

Réciprocité.

Au détour d’une rue, je rencontrai Archippe. — Maître, commença-t-il… Ça flatte toujours un peu la vanité, même quand on se prétend mort à ces choses-là… Maître, tenez-vous toujours la réciprocité comme base des rapports entre les humains ? — Certes oui et plus que jamais. — Eh bien, n”est-ce pas la réciprocité même qu’en échange de l’entretien que j’assure à ma famille, ma femme me conserve une fidélité impeccable ? — Tu ne t’es donc pas regardé, malheureux ? Tu as le cheveu rare, le regard éteint, la voix sans éclat, le geste sans audace… La réciprocité s’accomplit pleinement du fait que ta compagne accepte de c»habiter avec toi. fait comme tu es… Mais Archippe s’était déjà enfui.

Demeurer jeune.

Dire d’un producteur intellectuel, écrivain ou artiste, qu’il est demeuré « jeune » ne signifie pas, bien entendu, que grâce à un miracle, il a pu se soustraire au mécanisme du déterminisme universel qui fait parcourir un même cycle à tous les organismes vivants : naissance, croissance, déclin, mort. Cette locution exprime tout simplement qu’en dépit des hivers qui ont pu s’accumuler sur son front, 1 Intellectuel dont s’agit n’a rien perdu de l’originalité, de la hardiesse, du dédain des formules scolastiques et de la facilité à la diversité qui caractérisaient les débuts de sa production.

On sait que l’observation a maintes fois démontré qu’en ce qui concerne les affaires courantes de l’existence, l’on n’a jamais que l’âge qu’on se sent, a fortiori lorsqu’il s’agit de la conception des idées et de la matérialisation des enfantements de la pensée.

C’est ainsi que tel intellectuel qui nombre à peine vingt-cinq printemps peut être classé parmi les vieillards qui exploitent encore la branche littéraire ou artistique dans laquelle il opère. On pressent, à la lecture ou à l’examen de ses toutes premières productions que son esprit ne brisera jamais le moule au-dedans duquel mijote son activité. Littérateur, son dernier roman, son poème ultime portera empreinte de son jet initial. Artiste, son dernier tableau, son dernier livret, sa statue dernière révéleront les mêmes procédés de composition que ses premiers travaux. non point du tout qu’il ait atteint dès l’abord cette perfection dans les résultats qui rend presque inutile, pour quelques rares exceptions, un développement ultérieur ; mais bien parce que, dès le principe, ri est manifeste que cet intellectuel s’est inféodé à quelque routine, enrôlé dans quelque école à laquelle il restera fidèle jusqu’à la fin — à la façon dont le chien reste fidèle à son maître et à sa niche.

Mais ce n’est point à ces remarques générales que je voudrais m’en tenir. Je veux essayer de rechercher à quels signes évidents l’on peut reconnaître qu’un écrivain ou un artiste est « resté » jeune — jeune de conception et jeune d’exécution — autrement dit audacieux, vigoureux, ardent ; l’esprit aux aguets, entendement à l’affût ; ouvert aux déductions qui jaillissent de 1 imprévu — qui sourdent des expériences nouvelles, des sensations fraîches.

Ma thèse est celle-ci : que c’est dans le rôle plus ou moins prononcé que l’aspect sexuel de la vie joue dans sa production qu’on peut déterminer, qu’on peut se rendre compte de la vitalité d’un producteur intellectuel.

Il ne s’agit pas ici de l’aspect sexuel de la vie envisagé comme spécialité de production intellectuelle — on peut traiter toute sa vie de la question sexuelle d une manière froide, compassée, machinale,; comme on traiterait froidement , machinalement de n’importe quel autre sujet. Je parle de l’aspect sexuel de la vie en me plaçant au point de vue de la nature, qui ne sépara pas la floraison et l’épanouissement des organismes vivants de la faculté, de la sensibilité sexuelle. En d’autres termes, je pose que l’artiste, l’écrivain, demeurera jeune et vivant dans la mesure où il restera « amoureux » — je n’emploie ce terme un peu vulgaire que parce qu’il exprime bien ce que je veux expliquer. Le jour où pour une raison ou une autre, l’intellectuel cessera d’être amoureux, sa production portera les marques d’une décadence, d’une caducité, d’une cristallisation indécrottables. Même alors qu’on y rencontrerait une apparence d’intérêt au fait amoureux.

Je maintiens que les romanciers, les poètes, les artistes, etc., qui ont eu le bonheur de faire vibrer l’intelligence et d’émouvoir les sens de ceux qui s’intéressaient à leur labeur — l’ont dû à ce qu’ils sont demeurés amoureux jusqu’à la fin. Leur intérêt pour l’expérience amoureuse se montrait, se glissait, apparaissait enfin sous une forme ou sous une autre dans toute œuvre qui émanait d’eux. Non point, après tout, que l’amour formât le thème inéluctable de leur productivité, mais c’est parce qu’ils étaient amoureux — autrement dit sensibles à la face amoureuse de la vie — que leur œuvre reflétait de si remarquables qualités d’invention. d’imagination, de variété ou de fraîcheur — une pareille spontanéité et un tel brio.

E. ARMAND.

Dans mon dernier article En fait de réalistes, quatrième alinéa, ligne 5, lire : dominant chez les archistes (et non anarchistes).

  • E. Armand, “Points de repère,” Le Libertaire 3e série, 30 no. 57 (12 Février 1924): 2.

Se tirer dans le dos

Nous sommes un petit nombre, épars, disséminés, perdus dans la forêt obscure de l’autoritarisme sociétaire. Nous errons parmi des millions d’êtres hostiles, exposés à toutes sortes d’embûches et de pièges, offerts à la vindicte des gouvernants et au mouchardant des gouvernés. On a édicté contre nous des lois qui nous placent hors du droit commun. Nous sommes à la merci d’un décret ministériel, d’une fantaisie policière, d’un caprice de procureur général. Qu’il arrive une guerre, qu’éclate un coup d’Etat et nous ne savons pas, pour chacun de nous, ce que sera le lendemain : emprisonnement, camp de concentration, déportation. Nous sommes différents de tempérament et de constitution les uns des autres. Nous n’avons pas toujours le même point de vue sur les applications pratiques de la thèse anarchiste. Un ciment commun nous relie cependant : la négation de l’utilité de l’autorité, de l’utilité de l’intervention des institutions d’ordre archiste dans les rapports on les accords que les humains peuvent établir ou contracter entre eux. Cette négation du principe d’autorité implique un combat incessant contre les manifestations autoritaires et pour le livrer nous sommes venus des quatre points de l’horizon intellectuel et moral. Nos ataviques, notre éducation ne sont pas semblables. Nos moeurs et notre façon de nous conduire s’en ressentent forcément.

Malgré cette différenciation, l’idée de la répugnance à l’autorité nous réunit si fortement, qu’elle relègue au second plan les nuances et les teintes de nos conceptions personnelles de la vie anarchiste.

Nos journaux ont un tirage infime par rapport, aux grands organes de la presse bourgeoise. Nous ne sommes jamais certains, à part, rares exceptions, que le numéro actuellement sous presse ne sera pas le dernier que nous publierons ; nous ne sommes jamais sûrs de trouver parmi ceux qui disent partager plus ou moins nos opinions l’appui financier qui nous permettrait d’intensifier notre propagande comme nous le voudrions pour quelle ait une répercussion sérieuse sur la mentalité ambiante. Faute d’argent, que de mensonges sociaux, que de préjugés individuels n’avons-nous pu attaquer que mollement et sans esprit de suite ! Que de brochures et. de volumes demeurent inachevés ou inédites, faute de ressources !

La presse autoritaire, le gouvernement. nos ennemis de droite et nos adversaires de gauche et d’extrème-gauche n’ignorent pas celte situation précaire. Ils nous épient, ils nous guettent, ils sont à l’affût des malentendus qui peuvent surgir en notre milieu particulier. fis sont toujours prêts à s’en saisir pour les dénaturer et les utiliser contre notre propagande.

Nous sommes, les uns et les autres, dans l’obligation fréquente de faire des concessions au milieu ambiant, aux institutions qui le régissent. Il est évident que les concessions sont choses dont il ne convient pas de se féliciter et qu’il faut individuellement s’efforcer de réduire toujours plus. Cependant, sans ces concessions, nous ne saurions exister ou subsister. Mais, justement, parce que nos natures sont divergentes, nous n’agissons pas de même façon à l’égard des concessions que nous sommes appelés à consentir à l’ambiance sociale. Il appartient à chacun de déterminer jusqu’à quel point il peut descendre en fait de « concessions » pour ne pas perdre sa puissance de réaction contre l’empiècement de l’autorité, contre l’influence des modes de penser et d’agir d’autrui. C’est assez difficile et il faut infiniment de discernement et. de tact pour ne pas se laisser glisser sur la pente. Mais il convient de laisser, dans ce domaine-ci comme dans les autres, chacun faire ses propres expériences. Et je conçois mal qu’on se serve de ce qu’on peut avoir appris sur les concessions qu’un camarade peut consentir au milieu pour le signaler nominalement. et s’efforcer de lui nuire auprès de ses compagnons de lutte antiautoritaire.

Je ne puis concevoir que, collaborant à une même oeuvre de propagande, on étale en public les faiblesses de ses coopérateurs dont, par ailleurs, la probité intellectuelle ou la sincérité de pensée est indiscutable. Je comprends qu’on réfute les idées, qu’on discute les opinions, qu’on examine les propositions de se comporter en telle ou telle circonstance, mais je prétends qu’il est injustifiable de se servir de ce qu’on vous a confié, par exemple, pour essayer de rabaisser dans l’estime des lecteurs d’un journal un camarade qui n’a jamais fait appel aux institutions légales pour régler ses conflits ou ses litiges avec ses amis d’idées. Il me dépasse qu’on fournisse, par l’étalage d’inconséquences qui ne portent tort après tout qu’à celui qui s’y abaisse, un aliment ou une arme à nos ennemis bourgeois ou autoritaires. Et c’est cela que j’appelle se tirer dans le dos.

E. ARMAND.

  • E. Armand, “Se tirer dans le dos,” Le Libertaire 3e série, 30 no. 63 (18 Février 1924): 1.

POINTS DE REPÈRE

Du bien et du mal.

Pour comprendre l’évolution de la morale précaire ou sociale, il est indispensable de se souvenir que le bien est synonyme de « permis » et le mal de « défendu ». Un tel — raconte la Bible — « ht ce qui est mal aux yeux de l’Eternel », et cette phrase se retrouve stéréotypée en de nombreux passages des livres sacrés des Juifs, qui sont aussi ceux des chrétiens ; il faut traduire : Un tel ht ce qui était défendu par la loi religieuse et morale telle qu’elle était établie pour les intérêts de la théocratie israélite… Dans tous les temps et dans tous les grands troupeaux humains, on a toujours appelé « mal » l’ensemble des actes interdits par la convention, écrite ou non, convention variant selon les époques ou les latitudes. C’est ainsi qu’il est mal de s’approprier la propriété de celui qui possède plus qu’il n’en a besoin pour subvenir à ses nécessités — qu’il est mal de tourner en dérision l’idée de Dieu ou ses prêtres — qu’il est mal de nier la patrie, d’entretenir des relations sexuelles avec un consanguin très rapproché. Comme la défense toute seule ne suffit pas, la convention non écrite se cristallise en loi dont la fonction est de réprimer.

Je reconnais tout de suite que ‘”apparition d’une différence entre le bien et le mal — le permis et le défendu — marque une étape dans le développement de l’intelligence des collectivités. A l’origine, cette différence ne pouvait être que sociale, l’individu ne possédait pas assez d’acquis héréditaire personnel, assez d’expérience mentale particulière pour se passer de l’acquis et de l’expérience, du contrôle du groupe.

Il est compréhensible que le bien cl le mal aient été décrétés d’abord d’essence religieuse. Durant toute la période préscientifique, la religion fut à nos ancêtres ce que nous est la science. Les hommes les plus savants d’alors ne concevaient qu’une explication extra-naturelle des phénomènes ou ils ne comprenaient pas. La coutume religieuse a précédé naturellement la coutume civile.

Tout surprenant que cela nous puisse paraître, à nous, a posteriori, vivre dans l’ignorance du bien et du mal conventionnels est un signe d’inintelligence chez le primitif. Ce n’est pas du tout parce qu’il est pics de la nature que le primitif ignore le permis et le défendu — ce n’est pas du tout parce qu’il est « amoral » — c’est tout bonnement parce qu’il ne raisonne ni ne réfléchit…

Au contraire, l’humain actuel qui se place individuellement en marge du bien et du mal, qui se situe personnellement par delà le permis et le défendu, en est au stade supérieur de l’évolution de la personnalité Humaine. Il a étudié l’essence de la conception du bien et du mal social ; il s’est demande ce qui restait du permis et du défendu une fois dépouilles de leurs oripeaux. S’il préfère, avoir comme guide l’instinct plutôt que la raison, c’est à la suite de comparaisons et de jugements soigneusement élaborés. S’il donne le pas au raisonnement sur le sentiment ou au sentiment sur le raisonnement, c’est délibérément, sûrement, après avoir sondé son tempérament, li s’est séparé du troupeau traditionnel, de l’agglomération conventionnelle, parce, qu’il a considéré, l’ayant pesé et expérimenté, que la tradition et la convention étaient des entraves à son épanouissement ; autrement dit, il n’est « amoral » qu’après s’être demandé ce que valait « la morale » par report à l’individu. Il y a loin de cet hors-morale-la au primitif à peine différencié d’un ancêtre au cerveau encore embrumé, incapable d’opposer son déterminisme personnel au déterminisme ambiant et écrasant.

De l’Art et du corps humain.

Faire du dessin, de la peinture, de la sculpture sans connaître l’anatomie du corps humain, c’est bâtir une maison sans employer le hl à plomb. Il est nécessaire que, sous les plis de la draperie, on devine des membres, de la chair, la saillie des muscles, si on ne peut pas créer des êtres de rêve ou hors nature. Sinon, l’art n’est plus vie ni vérité : il n’est plus que fantasmagorie. Si déformées que soient les parties du corps recouvertes par les vêtements, elles sont de la chair, sillonnée par les veines, enveloppant les os. Tout cela doit se sentir, se pressentir dans un tableau, dans une statue. C’est un corps que représente l’artiste, non pas un bloc de coton, de laine ou de je ne sais quelle matière confectionnée dont émergent une tête et des extrémités de membres.

Il est un peu hasardeux d’affirmer que le vêtement contemporain — paletot et pantalon, jupe et corsage — rentre pour une très grande partie dans la déformation du corps humain. Il est tout aussi hasardeux d’fermer que tant que l’on a porté une tunique, une toge ou un péplum, le corps ne s’est pas déformé. J’aurais bien voulu voir les corps des esclaves athéniens ou ceux des ilotes lacédémoniens. Je crois qu’ils pouvaient, en fait de déformations, rivaliser avec le corps du mineur ou celui de l’ouvrière de fabrique contemporains.

D’ailleurs, par les découvertes faites au cours de maintes fouilles, cous savons que les élégantes compatriotes des Hélène, des Sapho, des Aspasir se servaient de corsets et d’ingrédients destinés à réparer des ans l’irréparable outrage Les femmes grecques qui avaient allaité plusieurs enfants ne devaient lus posséder la fermeté de contours qui caractérise la Vénus de Milo !

Si l’on admet que l’art signiez vie et vérité, on aboutit à cette conséquence qu’à moins d’être des menteurs, les artistes devraient représenter le corps humain tel qu’il est, avec les déformations qu’il subit du fait de la déformation professionnelle, de l’existence vécue dans les cités surpeuplées, dans les taudis désolés, dans la misère. Pourquoi dissimuler les tares corporelles, fruit de la civilisation industrielle que nous subissons ? Pourquoi ne représenter toujours que des athlètes ou des oisifs ?

A entendre certains admirateurs de l’art antique, la contemplation du « nu » grec (pour ne citer que celui-là) n’éveille qu’un sentiment absolument « pur ». tandis qu’on ne pourrait jeter les yeux sur une représentation contemporaine du nu sans qu’il se produise une excitation d’ordre sexuel. Eli bien, il est infiniment probable que le nombre vraisemblablement élevé de beaux corps qu’on rencontrait chez les anciens — chez ceux qui n’étaient pas des manoeuvres — résultait de la suggestion sexuelle qu’exerçait sur la population le grand nombre de statues représentant des êtres nus ou dont le voile laissait deviner les formes. Il y avait une provocation constante à la génération… Toute la mythologie grecque est là pour montrer que la pureté d’esprit des anciens Hellènes est un mythe. Les Grecs étaient passionnés pour la forme. Etant passionnés pour la forme, ils ne pouvaient être que des sensuels.

Les artistes florentins pensaient que le visage est le miroir de l me, les artistes grecs pensaient que c’est le corps tout entier. Voilà ce qui explique la différence qu’on ne peut s’empêcher de remarquer entre les représentations du corps humain qu’ils nous ont léguées. Le paganisme était tout sensibilité et sensualité. Les Florentins avaient derrière eux les siècles moyenâgeux et leur christianisme prêchant le mépris du corps et le renoncement aux vibrations des sens. On ne se rappelle pas assez que la Renaissance n’a aperçu le paganisme et conçu l’art antique qu’à travers le voile de l’hérédité chrétienne — quatorze ou quinze fois séculaire. Et de cette hérédité, en art comme nous en sommes encore dépendants !

De l’inspiration poétique.

Jamais aucune poésie, la mieux confectionnée qui soit ne vaut le poème — mal bâti peut-être— où le poète raconte, comme il le sent, comme il l’a ressenti, un moment de son existence qui l’a impressionné si fortement ou frappé si vivement qu’il éprouve le besoin de l’extérioriser. C’est cette nécessité impérieuse de laisser s’écouler « au dehors », par la voie de la plume ou du chant, ce qui s’accumule « au dedans » qui constitue l’inspiration ou l’impulsion. Je ne prétends pas ici que tout le monde éprouve ce besoin irrésistible, d’extérioriser ses impressions, ses émotions, ses sensations — voire ses opinions ; je suis au contraire d’avis que ceux qui connaissent ou ont connu cotte nécessité ou ce besoin sont en nombre fort restreint ; beaucoup même qui en écrivent ou en parlent n’y ont jamais rien compris — mais c’est là une digression et je reviens à mon sujet. Donc, je ne crois pas qu’il soit possible d’évoquer chez autrui le souvenir plus ou moins profondément enseveli des heures de jouissance et de souffrance qui l’ont pour un peu de temps arraché au terre-à-terre quotidien — sans avoir expérimenté soi-même les joies .les douleurs, les espérances, les aspirations qu’on décrit.

Sans doute, on peut placer sur les lèvres d’un personnage Actif le récit du moment de bonheur qui vous a ravi, les instants de désespoir qui vous ont torture. Sans doute, on peut faire exprimer à un être imaginaire de pied en cap les espérances qui, à de certaines périodes de votre vie, ont précipité la circulation de votre sang, les perspectives qui ont surexcité votre activité cérébrale. Mais c’est votre expérience que, sous un masque emprunté, vous exposez, vous livrez à ceux dont le tempérament vibre à l’unisson du vôtre.

Je n’ignore pas qu’on me reprochera d’ériger en système l’autobiographisme, peu importe. Prenez garde de ne pas confondre l’artificiel avec l’art et de prendre une perruque pour une chevelure naturelle. quiconque fait métier d’exprimer ou de chanter ce qu’il n’éprouve, ne sent, ne pense — celui-là n’a, selon moi, aucun titre au qualificatif d’artiste ou même d’artisan intellectuel : il est tout au plus un manoeuvre, une façon de marionnette.

E. ARMAND.

  • E. Armand, “Points de repère,” Le Libertaire 3e série, 30 no. 73 (28 Février 1924): 2.

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  • E. Armand, “Lettre ouverte à André Marty,” Le Libertaire 3e série, 30 no. 78 (4 Mars 1924): 1.

  • E. Armand, “Le 65e anniversaire de Havelock Ellis,” Le Libertaire 3e série, 30 no. 92 (18 Mars 1924): 1-2.
  • E. Armand, “Points de repère,” Le Libertaire 3e série, 30 no. 100 (26 Mars 1924): 1-2.
  • E. Armand, “Le chapitre des concessions,” Le Libertaire 3e série, 30 no. 109 (4 Avril 1924): 1.
  • E. Armand, “Le « Ku Klux Klan » et les associations secrètes aux Etats Unis,” Le Libertaire 3e série, 30 no. 115 (10 Avril 1924): 1.
  • E. Armand, “Points de repère,” Le Libertaire 3e série, 30 no. 119 (14 Avril 1924): 2.
  • E. Armand, “Aux « épargnés »,” Le Libertaire 3e série, 30 no. 126 (21 Avril 1924): 2. [verse, reprint]
  • E. Armand, “A propos de « l’Amistie integrale »,” Le Libertaire 3e série, 30 no. 127 (22 Avril 1924): 1.
  • E. Armand, “Points de repère,” Le Libertaire 3e série, 30 no. 133 (28 Avril 1924): 1-2.
  • E. Armand, “Les sirènes,” Le Libertaire 3e série, 30 no. 140 (6 Mai 1924): 2.
  • E. Armand, “Points de repère,” Le Libertaire 3e série, 30 no. 146 (12 Mai 1924): 1-2.
  • E. Armand, “L’âge des dinosauriens,” Le Libertaire 3e série, 30 no. 156 (22 Mai 1924): 1.
  • E. Armand, “Points de repère,” Le Libertaire 3e série, 30 no. 160 (26 Mai 1924): 2.
  • E. Armand, “Vengeance ou « réciprocité »,” Le Libertaire 3e série, 30 no. 171 (6 Juin 1924): 1.
  • E. Armand, “Points de repère,” Le Libertaire 3e série, 30 no. 180 (15 Juin 1924): 1-2.
  • E. Armand, “Dupes ou complices,” Le Libertaire 3e série, 30 no. 189 (24 Juin 1924): 1.
  • E. Armand, “Points de repère,” Le Libertaire 3e série, 30 no. 200 (5 Juillet 1924): 2.
  • E. Armand, “Je ne suis blasé,” Le Libertaire 3e série, 30 no. 207 (12 Juillet 1924): 2.
  • E. Armand, “Points de repère,” Le Libertaire 3e série, 30 no. 215 (20 Juillet 1924): 2.
  • E. Armand, “La drame d’être deux,” Le Libertaire 3e série, 30 no. 224 (29 Juillet 1924): 2.
  • E. Armand, “Points de repère,” Le Libertaire 3e série, 30 no. 232 (6 Août 1924): 2.
  • E. Armand, “Les fréquentations des propagandistes,” Le Libertaire 3e série, 30 no. 236 (10 Août 1924): 1-2.
  • E. Armand, “L’anarchisme et le mode de production contemporain,” Le Libertaire 3e série, 30 no. 258 (1 Septembre 1924): 1-2.
  • E. Armand, “Pour faire réfléchir,” Le Libertaire 3e série, 30 no. 274 (17 Septembre 1924): 2.
  • E. Armand, “Utopie et utopistes,” Le Libertaire 3e série, 30 no. 289 (2 Octobre 1924): 2.
  • E. Armand, “Pour faire réfléchir,” Le Libertaire 3e série, 30 no. 301 (14 Octobre 1924): 2.
  • E. Armand, “Le surpopulation du monde,” Le Libertaire 3e série, 30 no. 312 (25 Octobre 1924): 1.
  • E. Armand, “Pour faire réfléchir,” Le Libertaire 3e série, 30 no. 323 (6 Novembre 1924): 2.
  • E. Armand, “Pour faire réfléchir,” Le Libertaire 3e série, 30 no. 338 (21 Novembre 1924): 2.
  • E. Armand, “Pour faire réfléchir,” Le Libertaire 3e série, 30 no. 350 (3 Décembre 1924): 2.
  • E. Armand, “Surpopulation du monde et limitation des naissances,” Le Libertaire 3e série, 30 no. 362 (15 Décembre 1924): 2.
  • E. Armand, “A propose du « putsch » communiste d’Esthonie,” Le Libertaire 3e série, 30 no. 371 (24 Décembre 1924): 1.
  • E. Armand, “Révolution prolétarienne,” Le Libertaire 3e série, 30 no. 374 (27 Décembre 1924): 2.
  • E. Armand, “Pour faire réfléchir: Science et réligion ; La réflexothérapie,” Le Libertaire 3e série, 31 no. 383 (5 Janvier 1925): 2.
  • E. Armand, “Pour faire réfléchir: Le droit maternel en Afrique ; La terre qui vit ; Bourrage des crânes,” Le Libertaire 3e série, 31 no. 384 (6 Janvier 1925): 2.
  • E. Armand, “Réflexions sur le langage poétique et son mode d’expression (suite),” Le Libertaire 3e série, 31 no. 401 (23 Janvier 1925): 3.
  • E. Armand, “Réflexions sur le langage poétique et son mode d’expression (suite),” Le Libertaire 3e série, 31 no. 402 (24 Janvier 1925): 3.
  • E. Armand, “Pour faire réfléchir: Actualités astronomiques ; Un précurseur de la théorie de l’évolution; Une thèse nouvelle ; Un antimilitariste du XVe siècle,” Le Libertaire 3e série, 31 no. 417 (8 Février 1925): 3.
  • E. Armand, “Pour faire réfléchir: Alimentation et anarchisme ; Vers la fabrication de la vie ? ; L’influence païenne sur le christianisme ; La lutte contre le froid,” Le Libertaire 3e série, 31 no. 433 (23 Février 1925): 3.
  • E. Armand, “Pour faire réfléchir: La fin de la planète,” Le Libertaire 3e série, 31 no. 448 (10 Mars 1925): 2.
  • E. Armand, “La phénomène de l’Ionisation,” Le Libertaire 3e série, 31 no. 449 (11 Mars 1925): 2.
  • E. Armand, “Pour faire réfléchir,” Le Libertaire 3e série, 31 no. 463 (24 Mars 1925): 2.
  • E. Armand, “Aveuglement « à priori »,” Le Libertaire 4e série, 31 no. 8 (23 Mai 1925): 3.
  • E. Armand, “La farce de la « double nature »,” Le Libertaire 4e série, 31 no. 9 (30 Mai 1925): 2.

Étiquette ?

Individualiste anarchiste, je choisis, j’ai choisi « l’étiquette » anarchiste parce que cela me faisait plaisir, mais aussi après l’avoir raisonné. Mais cette étiquette d’anarchiste n’est pas seulement une étiquette, elle est une affirmation et une définition par elle-même, dont ne saurait être ignorant aucun de ceux qui ont étudié tant soit peu la sociologie ou qui ont fréquenté des anarchistes en chair et en os.

Anarchiste est une étiquette qui est aussi une déclaration : une déclaration que pour vivra isolément ou en association, pour produire ou pour consommer, pour apprendre ou pour enseigner, pour exister et pour évoluer dans tous les domaines — il n’y a pas besoin d’autorité gouvernementale, il n’y a pas besoin de l’Etat. Les gouvernants l’ont tellement compris qu’ils ont édicté contre les anarchistes des lois restrictives spéciales, des lois dites « lois scélérates ». Tous les gouvernements, jusques et y compris le gouvernement de l’élite du prolétariat.

Les dictionnaires indiquent pour le mot « anarchie » et par extension « désordre, confusion. » Mais il est facile de se rendre compte que c’est relativement à la façon d’enseigner gouvernementale, qui veut faire prédominer l’idée que sans Etat il n’est que désordre.

Un artiste, un littérateur qui ne se prostitue pas n’est concevable qu’anarchiquement, c’est-à-dire en dehors de la tutelle ou de la protection ou de l’injonction gouvernementale ou étatise — c’est pourquoi l’artiste ou l’écrivain indépendant qui emploie le mot anarchie ou anarchiste au sens de l’enseignement officiel m’est incompréhensible.

E. Armand.

  • E. Armand, “Etiquette?,Le Libertaire 4e série, 31 no. 10 (6 Juin 1925): 2.

  • E. Armand, “Rupture d’Union Sacrée,” Le Libertaire 4e série, 31 no. 11 (13 Juin 1925): 1.
  • E. Armand, “Liberté, mère de l’ordre,” Le Libertaire 4e série, 31 no. 14 (4 Juillet 1925): 2.
  • E. Armand, “Une histoire de m’as-tu lu ?,” Le Libertaire 4e série, 31 no. 17 (25 Juillet 1925): 2.
  • E. Armand, “La crise de l’anarchisme,” Le Libertaire 4e série, 31 no. 27 (2 Octobre 1925): 2.
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Independent scholar, translator and archivist.

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