E. Armand, “En marge du vice et de la vertu” (1937)

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TABLE DES MATIERES

  • Qui est E. Armand ?
  • 1. La Liberté triomphera — Le Libertaire 2e série, 5 no. 267 (17 Décembre 1923): 1.
  • 2. Vivre sa Vie —  Le Libertaire 3e série, 29 no. 14 (31 Décembre 1923): 1-2.
  • 3. À vous les Humbles — Par-delà la Mêlée 1 no. 24 (mi Février 1917): 1.
  • 4. Les en dedans — L’En dehors 2 no. 8 (mi-Mars 1923): 1.
  • 5. Lendemain de vote — L’En dehors 3 no. 35 (15 Mai 1924): 1.
  • 6. La Bête de Proie — L’En dehors 4 no. 57 (19 Avril 1925): 1. [signed Me. Grosjean; also published in L’Anarchie, signed Hermann Sterne]
  • 7. Le Macabrisme — L’En dehors 1 no. 3 (début Décembre 1922): 1.
  • 8. Voici Noël — L’En dehors 1 no. 4 (fin Décembre 1922): 1.
  • 9. De la Malfaisance de l’Homme — L’En dehors 7 no. 136 (mi-Juin 1928): 1.
  • 10. Mille Chevaux à mon Char — L’En dehors 4 no. 71/72 (10 Décembre 1925): 1.
  • 11. Eloge de l’Egoïsme — La Voix libertaire 5 no. 234 (26 Août 1933): 1-2.
  • 12. Je ne suis pas Blasé —
  • 13. Les Em…mielleurs — La Voix libertaire 4 no. 181 (13 Août 1932): 1.
  • 14. Le Transgresseur est-il un Facteur d’Evolutions ? — L’Insurgé 2 no. 61 (July 10, 1926): 2.
  • 15. Mon Ami Pamphile — L’en dehors 266
  • 16. L’Individualisme de la Joie — L’En dehors 3 no. 32 (31 Mars 1924): 1.
  • 17. Ni trop jeune, ni trop vieux — L’En dehors 5 no. 77/78 (fin Avril 1926): 1.
  • 18. Ceux qui en vivent — “Ceux qui vivent de la propagande,” L’Anarchie 2 no. 76 (20 septembre 1906): 1; reprinted in l’en dehors 210-211, signed “Un qui n’en vit pas”
  • 19. Histoire invraisemblable — l’en dehors 260-261
  • 20. Une Brute — L’Anarchie 8 no. 367 (25 avril 1912): 2-3.
  • 21. Le Sentiment triomphe — La Voix libertaire 5 no. 225 (17 Juin 1933): 1.
  • 22. Variations sur la « Camaraderie Amoureuse » — L’En dehors 6 no. 100 (fin Janvier 1927): 3.
  • 23. Au Sortir du Bois — L’Anarchie 8 no. 386 (5 septembre 1912): 2.
  • 24. Réponse à une Enquête sur la Sensualité créatrice
  • 25. Retour au Spirituel — l’en dehors 271
  • 26. Poème érotique — L’En dehors 2 no. 21 (mi-Octobre 1923): 3.
  • 27. Lueurs sur le Sentier — “Points de repère,” l’en dehors 91-92 / “Notre point de vue,” l’en dehors 262 / “Notre point de vue,” l’en dehors 270
  • 28. « Notre » Civilisation — “La civilisation individualiste anarchiste,” L’En dehors 7 no. 128-129 (mi-Février 1927): 1.
  • 29. Du Haut de ma Tour d’Ivoire — La Voix libertaire 6 no. 258 (3 Mars 1934): 1.
  • 30. Tandis que tombent les Feuilles — L’Anarchie 8 no. 389 (26 septembre 1912): 3.
  • 31. À l’Individu selon son Effort — L’En dehors 4 no. 67/68 (15 Octobre 1925): 1.
  • 32. Le premier Rayon de Soleil — L’En dehors 5 no. 76 (début Avril 1926): 2.
  • 33. L’ère du Masochisme — l’en dehors 258-259
  • 34. L’Amitié — La Voix libertaire 4 no. 158 (5 Mars 1932): 3.
  • 35. En Route, Pionniers et Précurseurs ! — L’En dehors 7 no. 128-129 (mi-Février 1927): 4.
  • L’Œuvre d’E. Armand

Achevé d’imprimer le 27 novembre 1937.


ORIGINAL

TRANSLATION

La liberté triomphera

Il n’y a plus de feuilles aux arbres. Les derniers ouragans ont enlevé les dernières qui résistaient encore. Il fait froid. Plus de lueurs sur le bord des routes. Un brouillard dense et morne grisaille hommes et choses- On dirait que va sonner la dernière heure du monde, tant les contours des objets apparaissent flous, imprécis.

Plus d épis dans les champs. Le vent souille sur des plaines désolées. Là où cet été s’élevaient toutes sortes de graminées destinées à la nourriture des êtres vivants, ce n’est plus que le désert. Les sentiers des forêts sont jonchés de cadavres de petits oiseaux aux couleurs ternies, victimes de la faim et du froid.

Plus de mésanges, plus de pinsons, plus de rossignols faisant retentir l’air de leurs accents amoureux. C’est à peine si dans la nuit épaissie par le brouillard on entend lugubrement ululer les chouettes. Mon âme est triste, indéfinissablement. On dirait que d’elle aussi la vie s’est retirée. L’ambiance où elle aimait à se retremper n’est plus ; celle qui l’a remplacée engendre la tristesse et le dégoût de l’existence.

Mais est-il vrai que ce soit la mort ? Tout à l’heure, j’ai vu se profiler sur un guéret une silhouette, une silhouette qui, tout là-bas, s’est courbée- Non, ce n’est pas la mort véritable. C’est simplement une éclipse de la vie apparente. Au sein du sol gelé, durci il y a des semences enterrées, des semences soumises à l’influence des agents chimiques, telluriques. Les plaines ne seront pas toujours aussi sinistres d’aspect, les arbres ne se détacheront pas toujours à l’horizon comme des squelettes au travers desquels le vent hurle lamentablement, les oiseaux qui ont survécu à la misère hivernale ne resteront pas toujours engourdis. Douze à quatorze semaines encore et les blés qui pointent timidement croîtront avec vigueur ! Trois mois, trois mois et demi encore et ce sera le soleil de mars, le printemps. l’éclat et l’élan de la vie.

Les partis de réaction sont au pinacle, les idées de domination ont la suprématie. Le traditionaliste règne. Les tueurs de profession, les dictateurs sociaux, les puissances ploutocratiques orientent l’économie mondiale- Les masses sont veules et les individus indifférents. Ceux-ci et celles-là sont de l’opinion de qui s’est emparé du pouvoir. Sylla aujourd’hui, Marins demain. Ou vice-versa. La quintessence du savoir humain est employée à préparer des hécatombes de peuples. Les dirigeants sont à la recherche du procédé qui tuera, anéantira avec le plus de promptitude, de sûreté, de cruauté lors du prochain conflit qui jettera les uns sur les autres les troupeaux humains. Et les troupeaux humains contemplent, abêtis, béatement, le sort qui les attend. Les jeunes gens eux-mêmes, que j’ai connus studieux jadis, ne songent plus qu’à s’entraîner en vue des tueries guerrières. Mon esprit est triste. Dans l’ambiance inculte et intellectuelle, il ne trouve plus de quoi se satisfaire, s’apaiser.

Mais là aussi, est-ce bien la mort ? Hier j’ai rendu visite à un jeune homme, que j’ai trouvé méditant, le front penché sur un livre. Dans la rue où il demeure — vers Montparnasse — ce 11e sont que bars illuminés à porno et cinémas aux annonces alléchantes. Où il perche, au sixième — un peu plus près des étoiles — silence. Tandis que les autres, en bas, s’amusent ; lui, là-haut, il lit. Sa lecture avait pour objet de se documenter sur je ne sais plus quel sujet qu’il doit développer en réunion publique ou entre camarades, je ne sais plus bien.

J’ai repris courage. Sous le sol que piétine la botte des tanneurs de sabres civils ou militaires, lie semence de libération germe. Ne désespérez pas, semeurs d’idées généreuses, votre échec n’est qu’apparent. Les petites graines que vous avez éparpillées, un peu au hasard du geste, vont mûrir dans les cerveaux. Quelque temps encore et le soleil se lèvera, l’ardent soleil de la liberté qui dissipera la brume de l’oppression- Je vois le printemps, le doux, le radieux printemps de l’émancipation individuelle et collective sourdre, poindre dans les urnes. Les dictatures, les autorités, les contraintes, les convenions, les préjugés, la politique mollissent, cèdent, fondent comme neige, comme cire au soleil du Midi.

Tout cela n’est que du transitoire, du passager. Ayez foi. C’est la liberté qui triomphera en dernier ressort Et ma prophétie est vraie. Car la liberté est une avec la vie.

E. ARMAND.

TRANSLATION

Vivre sa vie

— Pourquoi délaisser la grande route pour t’engager sur ce sentier étroit et rocailleux ? Sais-tu jeune fille où il te conduira ? Peut-être est-ce qu’il aboutit à un abîme. Personne ne s’y aventure, même pas les contrebandiers. Reste sur le chemin, le chemin large où tout le monde passe, le chemin bien entretenu régulièrement rechargé, borné kilomètre après kilomètre. Et où il fait si bon marcher.

— Je suis lasse de la route nationale et de la poussière suffocante, des voituriers lents et des piétons affairés. Je suis lasse de la monotonie des grands chemins et des trompes des automobiles, et des arbres alignés comme des grenadiers. Je veux respirer à mon gré, respirer à ma guise, « vivre ma vie ».

— On ne vit jamais sa vie, ma pauvre enfant. C’est une chimère. Les ans t’en corrigeront bien vite. On vit toujours quelque peu jouir les autres et les autres vivent toujours un peu pour vous. Celui qui sème n’est pas celui qui boulange. Et le mineur n’est pas celui qui conduit la locomotive. La vie en société est un ensemble de rouages humains très compliqués dont le fonctionnement exige beaucoup de surveillance, réclame des concessions en grand nombre et demande d’infinies attentions. Pense donc, si chacun voulait vivre sa vie, au chaos qui en résulterait. Tel qu’il règne là-bas, sur ce sentier que ne visite nul cantonnier, où les herbes folles croissent enchevêtrées et qui conduit on ne sait où.

C’est, ô vieillard, cette complication de la vie en société qui m’épouvante. Je suis effrayée par cette obligation de dépendance à l’égard d’autrui que je sens peser sur mon être épris de vivre à sa façon. Et je me sens défaillir à la pensée de vivre la vie des autres. Je veux pouvoir mordre à pleines dents dans le morceau sans discuter d’être traitée de goulue ou de malapprise. Je veux pouvoir me rouler, sur les gazons sans craindre le garde champêtre. Plutôt les racines et les bêtes sauvages, et les ronces du sentier sans issue, que le pain doré et les lambris en compagnie de qui me répugne. Et que m’importe de savoir où je vais ? Je vis pour aujourd’hui et demain m’indiffère.

— Certains, ô jeune fille, ont parlé ton langage, et comme toi, vers l’inconnu ils s’en sont allés. Ils n’en sont point revenus. Plus tard, bien longtemps après, sur les sentiers alors aplanis et les sommets enfin déflorés, on a retrouvé ici et là de petits tas d’ossements : c’était sans doute tout ce qu’il en restait. Ils avaient vécu leur vie, mais à quel prix et pour combien de temps ? Contemple plutôt ces hautes tours d’où s’échappent sans cesse d’épais nuages de fumée, ce sont les cheminées des usines immenses qu’a édifiées le genre humain, c’est là que chaque jour des milliers d’hommes, en des locaux spacieux, ventilés, peints à la chaux, actionnent ces merveilleuses machines qui dispensent à leurs semblables des objets de première nécessité. Et le soir venu, simples, contents de la tâche accomplie, conscients du pair quotidien gagné à la sueur de leur front, c’est en chantant que ces hommes regagnent 1 humble demeure où ils retrouveront ceux qu’ils chérissent. Et ce bâtiment rectangulaire, aux grandes salles largement vitrées, c’est l’école, où des ‘maîtres dévoués préparent aux difficultés de la vie sociale les petits êtres qui jusqu’ici n’en ont retiré qu’avantages ; n’entends-tu pas monter les petites voix frêles qui répètent la leçon qu’on leur enjoignit hier d’apprendre par cœur ?…

Ces sonneries martiales et ces pas cadencés annoncent qu’au tournant de la route va bientôt paraître, drapeau en tête, une troupe de ces jeunes hommes que la patrie consent à entretenir quelque temps pour leur apprendre à la défendre si elle était de nouveau menacée.

— Les hommes évoluent ainsi vers le Propres, chacun ouvrant dans sa propre sphère, selon ses propres moyens. Sans doute, il y a ries tribunaux et des prisons, mais ce sont les mécontents et les indisciplinés qui les rendent nécessaires. Avec ses défauts, l’établissement de cet état de choses a demandé ries siècles, peut-être. C’est la civilisation imparfaite mais perfectible, la civilisation dont tu ne pourras t’échapper qu’en rétrogradant et jusqu’où ?

— Dans nos vastes ailiers, je n’aperçois moi, que des troupeaux d’esclaves exécutant avec monotonie, comme des rites, les mêmes gestes devant les mêmes engins, des esclaves qui ont perdu toute initiative et à qui l’énergie individuelle manquera toujours plus, puisque le risque semble de moins en moins constituer une des conditions de l’existence humaine. Du haut en bas de l’échelle administrative, je vois circuler un mot d’ordre : étouffer l’initiative individuelle.

J’entends bien, le soir, vos ouvriers qui chantent, mais c’est d’urge voix avinée, après avoir fait halte aux cabarets qui remplissent les abords de nos grandes fabriques. Les voix qui montent de vos écoles, ce sont des voix d’enfants mornes et ennuyés qui refoulent mal le besoin de courir, d’escalader les haies et de grimper sur les arbres. Sous l’uniforme de nos soldats j’aperçois des êtres chez lesquels on tente d’annihiler tout sentiment de dignité individuelle. Discipliner la volonté, mater l’énergie, restreindre l’initiative, voilà pourquoi et à quel prix subsiste votre société. Et ceux qui ne veulent pas plier, vous en avez peur, tellement peur, que vous les jetez au tond des cachots. Entre votre civilisé du vingtième siècle, dont la seule préoccupation semble être de s’éviter l’effort nécessaire au maintien de son existence en se reposant sur autrui et l’homme * vêtu de peaux de bêtes e. je me demande de quel côté penche la balance ? Celui-ci, ne craignait pas, lui, le risque ; il ne connaissait pas l’usine ni la caserne. Ni l’assommoir, ni la maison de prostitution. Pas plus que la prison ou l’école. Vous avez bien gardé ses préjugés et ses superstitions, en en modifiant l’aspect. Mais vous n’avez plus son énergie, ni son courage, ni sa franchise.

— Je conviens que le tableau de la société actuelle présente quelques ombres. Mais il est des hommes généreux qui cherchent à introduire plus d’équité et de justice dans son fonctionnement. Ils recrutent des partisans ; demain peut-être ils seront le plus grand nombre, l’irrésistible majorité. Ne t’en va pas par les sentiers perdus ; arbore des principes, suis une méthode. Crois-en ma vieille expérience : le succès n’accompagne que ce qu’on accomplit systématiquement. La science te dira qu’il faut régulariser sa vie. En son nom, hygiénistes biologistes, biologistes, médecins, te fourniront les formules nécessaires à la prolongation et à la félicité de ton existence. ‘Hans principe, sans autorité, sans discipline, sans programme, c’est l’incohérence.

— Je ne veux pas de votre discipline. Et mes expériences, j’entends les faire moi-même. C’est d’elles et non des vôtres que je tirerai ma règle de conduite. Je veux « vivre ma vie ». J’ai horreur des esclaves et des laquais. Je déteste qui domine et qui se laisse dominer, me répugne. Et celui qui consent à courber le dos sous le fouet ne vaut pas mieux qui celui qui le tient. J’aime le risque, moi, l’imprévu , l’incertain. Je veux l’aventure et je fais fi du succès. Je hais votre société de fonctionnaires et d’administrés, de millionnaires et de mendiants. Je ne veux pas m’adapter à vos mœurs hypocrites et à vos coutumes polies. Je veux tenter de vivre mes enthousiasmes sous le plein air de la liberté. Vos rues au cordeau me torturent le regard et vas bâtiments uniformes font bouillir d’impatience le sang de mes veines. J’ignore où je vais. Et cela me suffit. Je vais droit mon chemin, au fil de mes caprices, me transformant sans cesse et point semblable à ce que je serai plus tard. Je vais et ne veux point être tondue sous le ciseau d’un commentateur unique. Je suis amorale. Je vais devant moi, éternellement ardente et passionnée me donnant au premier venu qui me porte à la peau. Au chemineau en haillons et me refusant au savant morose qui voudrait réglementer la longueur de mes pas. Ou au doctrinaire qui voudrait me débiter en règles ou en formules. Je 11e suis pas une intellectuelle, moi ; je suis une femme. Une femme qui vibre aux élans de la nature et aux paroles d’amour. J’ai la haine des entraves et j’aime me promener nue, la chair caressée par les rayons du soleil voluptueux. Et votre société, ô vieillard, peu m’importerait qu’elle se brise en mille morceaux, pourvu que je « vive ma vie ».

— Qui es-tu donc, ô fille attrayante comme le mystère et sauvage comme l’instinct lui-même ?

— Je suis l’anarchie.

E. ARMAND

TRANSLATION

A vous, les humbles

Depuis que la nécessité ou la contrainte collective ont groupé en sociétés les parasites le la planète — depuis qu’a commencé l’histoire, — vous avez existé, vous les humbles.

Les humbles, — c’est-à-dire tous ceux qu’ont méprisé ou que dédaignent les chefs, les porteurs de pourpre, les arrivés, les privilégiés, les occupants de situations d’autorité, les détenteurs de révélations mystérieuses, les accapareurs de richesses.

Les humbles — c’est-à-dire tous ceux auxquels les dominants ne se sont intéressés que lorsqu’il s’est agi d’assurer leur domination ou d’asseoir leur suprématie.

Les humbles, — les sous-hommes, les esclaves, les parias, les impurs, les ilotes, les serfs, les prolétaires, les hors-la-loi, les hors-du-temple ; — ceux qu’on relègue au bout de la table; ceux auxquels on ne laisse parvenir que les miettes du festin, quand il en reste; — ceux auxquels on dispense chichement, à gouttes menues, les connaissances et l’instruction.

Les humbles, — les éternellement parqués, les indéfiniment matriculés, les taillables et corvéables à merci; ceux pour lesquels les lois se font inexorables et — les en butte aux tracas des exempts et aux vexations de la maréchaussée. Les humbles, — ceux qui n’ont rien — ceux qui ne sont rien — ceux qu’on dupe, qu’on trompe, qu’on leurre, qu’on illusionne, qu’on mène par la terreur ou par la flatterie, avec une main de fer brute ou une main de fer gantée de velours, — les humbles.

Les humbles, c’est-à-dire vous.

Nous sommes venus vers vous, les humbles.

Non point la flatterie sur les lèvres.

Nous ne vous avons pas mâché “vos” vérités. Dominés, nous vous avons dit que vous ne valiez pas mieux que les dominants, et qu’au fond, votre plus cher désir était bien plus de prendre leur place que de supprimer la domination. Exploités, nous avons aperçu en vous, non point la volonté de supprimer l’exploitation, mais la haine envieuse de l’exploiteur. Soldats de l’industrie, ce n’est point tant le dégoût des conditions dans lesquelles s’exécute la fabrication mécanique qui soulève vos protestations et vos clameurs — c’est surtout votre regret de n’être point un capitaine dans la vaste armée industrielle. Piétinés, vaincus, rejetés du monde — comme vous haïssez les parvenus, les vainqueurs, ceux qui tiennent le haut du pavé. Et vous, artistes méconnus, que vous en voulez aux en vedette !

O les humbles, nous connaissons vos jalousies et vos rancunes. Nous savons que dans vos mœurs, vous singez les exaltés sociaux quand vous ne les dépassez pas en ridicule ou en étroitesse. Nous n’ignorons rien de vos préjugés, de votre crainte du qu’en dira-t-on, de votre servilisme, de votre aplatissement devant qui exerce autorité, porte beau ou fait tinter une bourse pleine d’écus. Nous savons que vous ne voulez pas vous singulariser, faire autrement que tout le monde, ne pas vous faire remarquer. Nous savons que vous êtes de l’opinion de la majorité, la proie de l’orateur disert ou sentimental et aussi de l’avis du dernier qui parle. Nous savons que sont sans lendemain vos colères contre vos maîtres, et que libérés du joug de l’esclavage il n’est point de meilleurs propriétaires d’esclaves que vous — Ô les humbles.

O les humbles, nous savons combien vous appréciez le sourire du puissant, la poignée de main de l’enrichi, la louange du patron, la « tournée » du contre-maître les sycophanteries du policien.

Et vous nous rendrez cette justice que nous ne sommes pas venus vers vous, la bouche en cœur et les bras accueillants. Nous n’avons pas, pour vous gagner, déclamé vos souffrances où discouru sur votre sujétion. Nous n’avons pas couronné d’épines vos fronts de victimes. Etant des hors parti, nous ne cherchions ni vos votes ni vos cotisations. Nous sommes venus vers vous, — ô les humbles — parce que débordant d’activité cérébrale ou sentimentale ; parce que dévorés par le zèle de la propagande ; parce que nous le croyions ; utile parce que cela nous était une joie —ou peut être une récréation. Et, comme nous ne voulions pas vous gagner à notre cause, nous n’avions pas — convenez-en — a user de ménagements à votre égard. Nous vous avons exposé notre pensée à votre endroit, toute notre pensée. Pour amère, pour âpre, pour dure qu’elle fut, elle était notre pensée, exprimée en toute sincérité. Et nous n’ignorons pas que neuf fois sur dix, cette sincérité vous a éloignés. Car vous n’aimez pas, ô les humbles, subir la critique. Ceux vers que vont vos suffrages, vos battements de mains, vos gros sous, se sont ceux qui se bornent à décocher sur les exaltés du monde, — sur ceux-là seulement — les traits enflammés de leur rhétorique.

Donc, Ô les humbles, maints d’entre vous sont partis. Mais aux quelques-uns qui êtes demeurés à portée de la voix, qu’avons-nous dit :

— Que nous voulions vous gagner à votre cause !

Nous avons cherché à vous révéler à vous-mêmes, — à dégager vos aspirations, vos souhaits, vos revendications personnelles du brouillard où elles gisaient, amorphes, confondues, en compagnie d’aspirations, de souhaits, de revendications qui étaient celles du voisin ou de la multitude.

Nous avons cherché à vous faire réfléchir et non point à vous rendre envieux de la fortune d’autrui. Nous avons cherché à susciter en vous le sens critique et non point la haine du privilégié. Nous avons cherché à vous faire penser par vous-même, c’est-à-dire à ne point accepter que sous bénéfice d’inventaire, les dogmes ou les formules érigés par les églises de droite ou les partis de gauches.

Nous nous sommes efforcés de susciter en vous le désir de vous différencier de la multitude— le besoin de vous individualiser.

Nous vous avons expliqué que vous n’êtes pas entièrement raison ou complètement instinct — entièrement cerveau ou complètement cœur. Que vous êtes l’un et l’autre. Et qu’il convient, si l’on veut vivre d’une vie individuelle intense, d’accorder consciemment la place qui leur échet et à l’instinct et au raisonnement — les actions auxquels mène celui-ci n’étant ni inférieures ni supérieures aux gestes auxquels conduit celui-là — différents, tout simplement. Et c’est ainsi que nous nous sommes efforcés de susciter en vous le désir d’éliminer les préjugés.

Et c’est ainsi que peu à peu, vous êtes nés à la vie individuelle — que vous êtes devenus des « autonomes. »

Vous ne vous êtes plus souciés de l’opinion d’autrui vous concernant — vous ne vous êtes plus préoccupés que de votre opinion à votre égard.

Alors, les hommes qui vous entourent vous ont apparu ce qu’il sont en majorité et en réalité — des êtres falots, mièvres, tout de circonstances, ballottés par l’ignorance, les superstitions, le doute, la peur de la vie, — proie du clinquant et du retentissant — domestiques du trompe l’œil. Sous la puissance, vous avez aperçu la dépendance ; sous l’exercice de l’autorité, la crainte de la révolte ; sous la richesse, la peur des voleurs ; sous la sujétion, l’envie de la maitrise ; sous l’agitation, soi-disant spontanée, la nécessité d’une organisation hiérarchisée.

Et vous vous êtes rendus compte que le troupeau humain ne se différencie pas des autres troupeaux qui paissent la terre, errent sons les mers ou fendent les airs. Aucune action à portée sociale sérieuse n’est possible sans une cohésion disciplinée. Aucune armée révolutionnaire ne remportera la victoire si elle n’est pas encadrée par des chefs et des sous-chefs — si elle ne possède pas des engins de lutte supérieurs à ceux de ses adversaires. Aucune société, grande ou petite — ne subsistera sans une administration d’autant plus compliquée qu’est considérable la masse administrée. Le troupeau postule le berger — bon ou mauvais — mais berger quand même.

Ét vos yeux étant dessillés, vous avez voulu vivre enfin votre vie hors du troupeau, n’entretenant avec le milieu social que les relations indispensables et encore trop nombreuses auxquelles vous avait destiné une naissance qui vous avait été imposée. Vous avez voulu « vivre votre vie », chacun selon votre tempérament particulier en isolé, ou bien en compagnie temporaire ou permanente d’êtres se trouvant avec vous en sympathie ou en communion d’idées ou de réalisations, — en lutte constante, sourde ou ouverte contre l’emprise économique, politique, intellectuelle, morale des sociétés ou vous évoluiez — comptables uniquement à vous même de vos théories où de vos pratiques.

Et si vous êtes parvenus à ce degré — ô les « humbles » — vous êtes des nôtres.

En vérité, notre œuvre est accomplie.

Car en venant vers vous, nous n’avons jamais eu l’intention de susciter en vous le désir d’être des « exaltés ».

Et nous sommes pleinement payés de nos peines si vous êtes devenus des « autonomes ».

E. ARMAND.

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Les en dedans

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Lendemain de vote

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6: La Bête de Proie

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7: Le Macabrisme

Le 11 novembre dernier, jour anniversaire de la cessation des hostilités entre malheureux qui s’entr’égorgaient sans savoir pourquoi, je n’ai pas rencontré — sur un trajet de vingt kilomètres— moins de cinq cortèges funéraires, avec accompagnement de pompiers, musiques municipales, gendarmes et gardes champêtres, s’il vous plaît. Il n’est pas un bourg, un village où on ne se heurte à quelque monument des morts. Je veux bien voir dans tout cela un témoignage de l’affection que portaient ou prétendaient porter à leurs disparus ceux à qui ils ont été arrachés, mais un étranger aux misères de cette Terre aurait tous les droits de s’étonner de la manière «aposterioristique» dont la susdite affection se manifeste; un moyen bien simple se présentait de conserver aux leurs ceux quine sont plus, penserait-il, c’était de leur éviter les circonstances qui les ont, avant leur temps, enlevés à la vie.

Mais ceci n’est qu’une des remarques auxquelles ces processions et ces édifices donnent lieu en mon esprit. Parmi mes autres observations, la principale est la constatation de l’influence ma-cabre qui domine actuellement sur la planète. Comme les morts tiennent solidement les vivants agrippés à leurs pauvres restes! « Nos morts » par ci, « Nos morts » par là. L’idéal de « Nos morts ». La raison du trépas de «Nos morts». La pensée de « Nos morts », ce que veulent « Nos morts ». Comme si « Vos morts »pouvaient penser et vouloir quelque chose. Tous ces pèlerinages, tous ces discours ne les feront pas revenir, « Vos morts ». Leur chair douloureuse a déjà dépassé le stade de la putréfaction pour la plupart d’entre eux; à part de rares exceptions, leurs os vont tomber bientôt en poussière; dès à présent, pour l’immense majorité, ils sont méconnaissables. S’ils vous apparaissaient dans l’état où ils sont, «Vos» morts, ils vous feraient horreur. Il est vrai que les champs où ils gisent seront longtemps encore plus productifs qu’ils étaient avant de leur servir de lieu de repos ultime. Et la nature nous donne là une leçon précieuse. Laissez-les donc en paix se désagréger, former de nouvelles combinaisons chimiques avec les matières qui les enserrent. Laissez-les s’intégrer tranquillement dans l’universelle circulation. Que leur font vos palabres, vos édifices, vos deuils prolongés. Ils ne voient pas. Ils n’entendent point.Secouez la hantise du Macabre.

* * *

Ce ne sont pas seulement les proches ou les amis des victimes de la grande Fauche internationale de 1914-1918 qui cultivent le Macabrisme. Il me revient que des nôtres, de prétendus « en de-hors », de ces pseudo-libérés des préjugés moraux et des conventions sociales se laissant séduire par les chimères et les ombres du Spiritisme. On m’affirme qu’ils en sont venus à croire —oui, à croire, — à la possibilité de communiquer avec les morts, qu’ils sont persuadés que ces manifestations nerveuses — et souvent d’ordre névropathique, — hypersensibles, mal définies, malétudiées, sur lesquelles se fondent ce qu’on est convenu d’appeler les phénomènes spirites sont des retours sur le plan matériel des fantômes qui hantent, comme le déclamait Hamlet:

The undiscover’d country from whose bourn 
No traveler returns…

«le pays inexploré dont aucun voyageur ne refranchit les bornes.» Est-ce l’ambiance macabriste dont leur cérébralité n’est pas assez forte pour secouer l’influence? Est-ce peur de l’expérience, crainte de la vie, crainte de la jouissance et de la douleur qu’elle peut engendrer? Est-ce désœuvrement, paresse, glissement de la pensée?— Peut-être tout cela ensemble. Et où cela les conduit-il — ces désemparés — leur commerce imaginaire avec les trépassés? Quelle activité cela provoque-t-il en eux? Le plus souvent, ils se re-plient languissamment sur eux-mêmes, sourds aux appels de la réalité, incapables de se dégager d’une sorte d’envoûtement cérébral, qui leur interdit toute propagande un peu vibrante, toute action un peu virile contre les oppressions et les conventions qui jugulent les vivants.

Les morts ne reviennent pas. Quelle influence ont-ils exercée pour que ceux qui vivent soutirent moins, connaissent un bonheur plus durable, jouissent davantage. Ils sont légion, les hôtes du sombre Royaume; ils dépassent de bien loin le nombre des vivants. Sont-ils jamais intervenus pour susciter, créer chez ces derniers le désir d’une mentalité individuelle et collective qui ne tolère pas qu’un homme ou qu’un milieu puisse dominer ou exploiter une unité humaine, qui ne conçoive pas que le nombre ou la force ait raison de l’isolé ou du protestataire? Ils sont depuis longtemps réduits en cendre, les morts; ou ils achèvent de pourrir, chair, ossements, matière cérébrale et centres nerveux, insensibles, inconscients à tout ce qui se passe sur la surface terraquée.

Face au Macabrisme, compagnons. Combattons partout son influence, sa perniciosité. Ramenons dans le courant de la vie ceux qui s’attardent en la compagnie des morts. Je trouve aux cimetières un peu trop l’allure d’une prison, avec les murs qui les circonscrivent. Pensons à vivre. Equipons-nous pour les occasions que nous offre, que va nous offrir la vie tout à l’heure. Forgeons notre existence sur l’enclume des expériences. Enfermons dans le tom-beau de l’inéluctable les expériences, les essais qui n’ont pas réussi, qui auraient pu réussir si nous nous y étions plus habilement pris.Essayons d’un nouveau moyen. Prenons une voie autre. Tout n’est pas perdu, puisque nous sommes encore des vivants.

* * *

Chaque soir il faut allumer la lampe un peu plus tôt. Le soleil est perdu derrière les nuages, le ciel est bas, les arbres se dressent comme des squelettes efflanqués. Il n’y a plus de fleurs dans les jardins et dans les prairies, plus d’épis dans les champs; les feuilles se pourrissent lamentablement sur le sol, dans les bois, le long des routes. Les bêtes se terrent, les oiseaux ne chantent plus. C’est la désolation partout et partout la décrépitude. On dirait que la nature traîne ses jours comme un vieillard qu’abandonne quotidiennement l’une de ses dernières facultés. Est-ce encore la vie, n’est-ce pas déjà la mort? Cette glèbe inculte, déserte, n’est-ce pas un cadavre, un corps désormais privé de la faculté de produire, une matière stérile d’où se sortiront jamais plus ni grains, ni fruits, rien qui serve à la nourriture de l’organisme humain, à l’agrément des yeux?

Eh bien, tout ceci n’est qu’illusion pure: et la tristesse des aspects et la sénilité des choses. Sous ce masque d’impassibilité, un travail obscur s’opère, une énergie irrésistible est à l’œuvre. Non, les moissons de l’été dernier ne ressusciteront pas, les feuilles souillées sont bien mortes, les fleurs ne renaîtront pas du tas de fumier où elles finissent de se flétrir. Ce seront de nouvelles fleurs, de nouvelles feuilles, des épis nouveaux dont s’irradiera le printemps qui vient. C’est de nouvelles manifestations de la vie universelle dont l’été prochain et le prochain automne réaliseront la fécondité. Les morts sont bien morts: les choses et les êtres qui ne durent que quelques jours, qu’une saison, qu’une année, selon leur nature. Ils ont fait leur temps. Ils sont rentrés dans la grande circulation cosmique; ils servent, désagrégés, à la confection des formes nouvelles qui s’élaborent dans l’immense laboratoire de la Nature. Et ces formes nouvelles, l’an prochain s’accompliront dans leur plénitude, ignorantes de celles qui les ont précédées, ne se préoccupant que de vivre l’espace de temps qui leur est dévolu, de le vivre sainement, sans un retour morbide vers un passé dont elles n’ont cure.

Et c’est là le mystère de la perpétuité de la vie: qu’elle ne se préoccupe pas des manifestations qui ont précédé les formes qu’elle crée présentement. Elle s’avance, elle progresse, elle évolue sans faire halte devant les cadavres de celles de ses représentations qui ont fait leur temps, achevé leur cycle. Et c’est le secret de son in-épuisable jeunesse, de sa perpétuelle fraîcheur, de sa merveilleuse abondance, qu’elle laisse le passé s’engloutir dans la fosse du passé, qu’elle continue sa marche dans l’éternel présent, qui est en même temps l’avenir éternel, puisque l’avenir n’est que l’accouchement du présent.

Compagnons, vivons dans le présent.

E. ARMAND

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19: Histoire invraisembiable

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Passerai-je la nuit ? Je sens que je suis arrivé à l’extrême limite de mon existence ; voilà deux jours que mes jambes me refusent tout service et, deux fois en ces quarante-huit heures, de longs étourdissements m’ont privé de connaissance. Il est probable que je ne survivrai pas dune troisième attaque. Cependant je possède encore assez de lucidité pour mettre en ordre
mes pensées et classer mes souvenirs. J’ignore d’ailleurs à quel dessein secret j’obéis en noircissant ces feuillets de papier et en racontant pourquoi et comment, Hermann et moi, nous avons anéanti la race humaine. Il.y a bien longtemps déjà que j’ai enterré Hermann dans cette caverne de Sumatra. Où j’ai dormi durant tant de nuits que.je ne saurais me souvenir du nombre, ici, dans cette caverne dés flancs du mont Ophir où sans doute m’ont précédé, avant que fût l’histoire, des êtres précurseurs des homes. Cette mâchoire, là, sur ma table, qu’Hermann a découverte en creusant au fond de la caverne, n’est pourtant pas une mâchoire de singe ; mais ce n’est pas non plus une mâchoire d’homme.

Pourquoi écrire ces choses que personne ne lira ? A quel déterminisme peut obéir le vieillard moribond que je suis ? Je me le demande ; puisque personne ne déchiffrera ce cahier ?

Je me souviens de l’état de la planète avant que fût décidée la catastrophe. Il n’y avait plus que trois grandes contrées sur le globe. Là première, qui avait pour capitale Lisbonne, comprenait l’Europe occidentale, selon une ligne tracée du Cap Nord à l’embouchure de la Tornéa, divisant en deux le Golfe de Bothnie et la Baltique pour aboutir à l’embouchure du! Niémen. De là une nouvelle ligne partait pour aboutir à l’embouchure du Vardar, dans l’Archipel. Toute la partie de l’Europe située à l’ouest de cette limite, l’Afrique et l’Amérique tout entière on constituaient l’immense territoire dont la langue était un anglais beaucoup plus imprégné de termes gréco-latins que l’anglais d’autrefois.

Le reste de l’Europe et la partie de l’Asie délimitée par une ligne allant de l’embouchure de l’Indus à celle de l’Amour constituaient un second territoire, avec Astrakan comme capitale,
et parlaient un russe assez fortement mélangé de termes turcs, persans et arabes.

La partie de l’Asie à l’est de cette ligne, l’Australasie et le reste de l’Océanie formaient une troisième région, ayant Hong-Kong pour capitale. La langue courante était le japonais, à la vérité un amalgame de japonais, de chinois, d’anglais tel qu’on le parlait jadis et de malais.

Bien que tous les dialectes et idiomes autres que les langues précitées eussent disparu, on n’avait pu faire adopter une langue unique, et du haut en bus de l’échelle, dans. les trois territoires, les fonctionnaires devaient comprendre l’anglais, le russe et le japonais.

De même qu’on n’avait pas réussi à instaurer une langue unique, on n’avait pu, malgré-les progrès techniques, communiquer avec les autres’ planètes. Toutes les tentatives fuites dans ce sens avaient échoué.

Le globe comptait environ 7 milliards d’habitants, deux milliards pour la partie parlant anglais, deux milliards pour la région parlant russe, trois milliards pour la contrée parlant japonais, Lisbonne nombrait cent millions. d’habitants, Astrakan cinquante millions, Hong-Kong deux cent cinquante millions, répartis sur d’immenses. étendues, Grâce à une technique agricole, manufacturière et chimique formidablement développée, ces sept milliards de terriens avaient à leur suffisance alimentation, vêtements, habitations. Mais cela était dû à une administration des choses réglant les faits et gestes de chacun dans tous leurs détails, d’abord deux heures de travail suffisantes pour assurer là surveillance et l’entretien des machines en activité, la fabrication et le réglage des machines nouvelles — heures d’entrée et de sortie des réfectoires, heures d’entrée et de sortie des dortoirs, heures de répartition des articles d’habillement — immenses réfectoires, dortoirs et magasins distincts pour les hommes et pour les femmes — heures de culture physique et d’hygiène, heures de promenades sentimentales au cours desquelles avaient lieu les rencontres sexuelles — heures dé récréations artistiques, théâtrales, intellectuelles — règlementation des vacances, 65 où 66 jours par at — éducation et tutelle intégrale à partir du sevrage jusqu’à 20 anis — la maternité et ses conséquences facilitées, contrôlées, objets des soins les-plus appropriés — le soir, assistance obligatoire aux salles d’assemblées où les nouvelles étaient affichées, etc., etc.

Et sur tout cela, planant, publique ou occulte, une administration du type dictatorial, élue au suffrage à deux ou trois degrés selon les cas — conseil des Directeurs de services ; de 50 membres chez les Anglais, de 64 chez les Russes, de 70 chez des Japonais, ayant à leur tête un grand-arbitre à voix départageante et auquel on avait accordé le droit d’en appeler au corps électoral de base par un referendum pour toute décision qui lui semblait dépasser les facultés d’appréciation du Conseil des Directeurs. de services.

Au bout d’un siècle et demi, on ne comptait plus un seul contrevenant à la réglementation de la vie quotidienne des terriens et le grand problème de l’utilisation des loisirs avait été résolu définitivement. L’immense majorité des hommes étaient arrivés à les consacrer à des occupations si inoffensives qu’on pouvait considérer comme garantie contre tout bouleversement l’administration des choses. Les dernières statistiques n’accusaient pour toute la terre que dix mille habitués des bibliothèques publiques ayant dépassé l’âge éducationnel. Le rester des plus de vingt ans employaient les heures destinées à l’amusement et à la récréation à des sports n’exigeant que peu de dépense cérébrale : jeux de boules, par exemple, courses de chiens, de chevaux, d’animaux de basse-cour, soit réels, soit mécaniques ; mâts de cocagne, concours de pêche, de danse, de marche, etc:

Maladies et infirmités avaient disparu. La vie avait été prolongée de moitié. On mourait entre 140 et 150 ans, en moyenne, et ce n’est guère que deux ou trois ans avant de trépasser qu’on perdait ses forces et qu’on était autorisé à interrompre ses doux heures de travail quotidien, Grâce à une-hygiène développée à l’extrême, à une alimentation en partie chimique, saine et exactement dosée, à l’élimination des facteurs de moindre résistance, à la disparition de la misère physiologique, c’est à peine si de dix ans en dix ans on signalait un cas isolé de petite
vérole, de fièvre jaune, de paludisme, d’hérédo-syphilis, de tuberculose, de cancer. Immédiatement expédié dans un centre d’hospitalisation, le patient était guéri, immunisé contre une rechute imprévisible, rendu stérile. Rien n’avait été épargné pour la construction et l’aménagement de laboratoires de bactériologie pour la culture des fermentations et des anti-fermentations infectieuses, la technique microscopique et celle des inoculations et des sérums, etc., etc.

Hérmann était chef de laboratoire de Berlin, spécialement consacré à la culture des bactéries les plus virulentes. Sur les rayons de cinquante salles, classés avec soin, se succédaient des flacons, contenant, à leurs différents degrés d’évolution, tous les microbes imaginables, ceux qui avaient causé jadis tant de ravages à l’espèce haine et ceux qui en causaient parfois encore aux espèces animales domestiques. L’étude de la pathogénie bacillaire m’ayant passionné dès mon adolescence, j’avais obtenu du centre de médecine de Paris d’être envoyé au laboratoire de Berlin, où, très vite lié d’amitié avec Hermann, m’avait placé à la tête du département de la classification.

Hermann était l’un des rares terriens qui passaient les heures de loisirs assignées par les règlements à sa culture intellectuelle : il était l’un des lecteurs les plus assidus de la Bibliothèque de Berlin, une des meilleures du monde. On ne l’avait jamais trouvé prenant part ou assistant aux spectacles puérils et frivoles qui accaparaient.les heures de repos de l’immense majorité de ses co-planétaires. Il s’était rendu compte qu’il avait existé une époque, inorganisée et chaotique par rapport à celle où nous-vivions, certes, mais où, par contre, prédominait la libre discussion en matière intellectuelle, économique, politique, éthique et autre. L’éducation administrative démontrait depuis des siècles que tout ce qui avait précédé l’état de choses actuel était fatalement et nécessairement nuisible, néfaste, entaché de malignité, de corruption et d’individualisme malfaisant. Hermann et moi découvrions, à notre étonnement, qu’au cours des périodes historiques anciennes, l’initiative individuelle avait suggéré des réflexions et dés recherches profondes et variées et qu’elle avait conduit à des réalisations multilatérales et polymorphes. Nous en avions rapidement déduit que le niveau d’intelligence, de compréhensivité, d’entendement individuel était de beaucoup supérieur à celui de nos contemporains à qui la méthode du libre examen était devenue tout à fait étrangère.

Au moment où se place notre récit, la grande, l’unique préoccupation de tous était le remplacement du nom de famille par un numéro personnel. Il s’agissait, au lieu de s’appeler Dupont, Smith, Müller ou Perez, d’être désigné, par exemple par A: 230.704 I, D, 87.985 IX, Q. 2.300.009 C, Y. 5.625 IV, les millions de combinaisons dont sont susceptibles les lettres de l’alphabet (toutes les langues s’écrivaient en caractères latins), les chiffres arabes et les chiffres romains permettant de numéroter indéfiniment les habitants du globe d’après le territoire où ils étaient nés et la section de ce territoire, selon un système semblable, en principe, à celui de la numération employée jadis pour les automobiles. J’ajoute, en passant, qu’il n’existait plus qu’un seul moyen de transport : l’avion.

Donc, depuis un an environ, la population de la terre se passionnait pour cette question. Différents référendums avaient écarté la plaque de numérotation portée sur le vêtement pour adopter finalement un tatouage indélébile gravé sur le corps. Et sur quelle partie du corps ? Un vote en décida (le vote sur tous les territoires était obligatoire, et interdits les bulletins blancs) : le corps électoral, à la presque unanimité — 5 milliards de suffrages contre 40 voix — se prononça pour le tatouage sur la fesse droite, celui sur le front ayant été repoussé antérieurement.

Quel vent de folie souffla sur nous à l’annonce de ce résultat ? Il me semble voir encore Hermann trépigner d’indignation et répéter, comme répondant à une question posée par quelqu’un d’invisible : « Oui, oui, je le sais depuis longtemps, cette humanité est descendue au dernier échelon de la bêtise, elle n’est pas digne de vivre ». Comment, dans la nuit, montâmes-nous dans l’avion de transport affecté au laboratoire ; comment y empilâmes-nous les fioles de cultures les plus virulentes : microbes de la peste, microbes du choléra, microbes du typhus, cent autres ? Comment brisâmes-nous les horribles récipients ?

Vingt-quatre heures nous suffirent pour faire le tour de la terre. Ce fut épouvantable. Désaccoutumés à la virulence des épidémies, les hommes ne purent réagir contre l’atmosphère empoisonnée et rendue plus délétère-encore par les miasmes qu’exhalaient
les corps des mourants.

Réfugiés dans cette caverne préparée de longue date et à mon insu par Hermann, nous échappâmes à l’atteinte du fléau grâce à un procédé d’immunisation dont Hermann seul avait le secret. Lors d’une randonnée ultérieure, nous ne retrouvâmes plus, étalés sur toute la surface de la terre, que pourriture et corps en décomposition. Plus tard, Hermann m’expliqua qu’il avait cultivé de telle façon les fermentations infectieuses qu’un seul flacon aurait suffi pour rendre irrespirable la basse atmosphère du globe. Or, nous en avions précipité dix mille du haut de notre avion.

Je sens que mes forces m’abandonnent. Un brouillard voile mes yeux. Et pourtant j’ai encore quelque chose à dire. Depuis assez longtemps: je ne puis préciser — chaque fois que je me hasarde au pied de la montagne, j’aperçois, toujours plus nombreuses, des troupes d’êtres qui, peut-être, ne sont pas tout à fait des singes et qui parcourent la forêt. Il est hors de doute que depuis la disparition des-hommes, les singes se sont multipliés dans ce pays. Les singes ont-ils donc échappé à l’épidémie ? Lors-de ma dernière sortie, il y a huit jours, j’ai groupe de ces êtres marchant debout. Il y en avait une cinquantaine en tout, parmi lesquels des enfants ; l’un d’eux, un bâton à la main, les conduisait. Ils suivaient le rivage…

Je n’ai plus la force de continuer ; je meurs, un doute me torturant… est-ce que notre attentat… ?..

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E. ARMAND.

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