Fernand Fortin, “Anarchist Unity or Linkage?” (1934)

[ PROJECT: Varieties of Anarchist Entente ]

Unité ou Liaison anarchiste ?

De tous côtés ce ne sont qu’appels à l’Unité. Unité syndicale. Unité d’action socialo-communiste. Front unique. « Front commun » cédants la place, pour attirer les radicaux, au « Front populaire » qui, demain — pour défendre les fameuses « libertés républicaines » et attirer les plus timorés — se dénommera peut-être vulgairement « Front… républicain ». En face, « Front national s groupant les éléments dits « de droite ».

Droite contre gauche. Blancs contre rouges.

* * *

Mais… et les anarchistes ? Eux ? Ils se disputent. Quand ils ne se cassent pas la figure. Ce sont d’ailleurs là procédés assez anarchiques. Certains de leurs journaux réclament l’ « Unité de la presse anarchiste » et l’ « Unité des anarchistes » ; à ce sujet, j’ai lu des articles émanant notamment des camarades Grandjean et Lecoin. La première formule étant fonction de la seconde, je ne m’occuperai que de cette dernière. Ces articles montrent une chose très nette : on se cherche.

Mais il y a les tendances. Les anarchistes communistes désirent faire l’unité — mais sur leurs bases, naturellement. Les anarcho-syndicalistes sont fort occupés, de leur côté, par l’unité ou l’autonomie syndicale. Quant aux anarchistes à tendance individualiste, s’ils ne font point d’invite (ce qui se comprend assez facilement d’après leur idéologie), ils n’ont pas l’air de s’intéresser beaucoup à la question.

Finalement, nul changement. Et çà s’explique très bien : l’unité anarchiste ne se fait pas pour la bonne raison qu’elle est irréalisable.

L’arc-en-ciel anarchiste est trop vaste, l’anarchisme comprend des éléments trop disparates pour qu’on puisse les unir. Il n’est pas deux anarchistes dignes de ce nom — de ceux qui pensent par eux-mêmes — qui aient exactement la même conception. Il ne s’agit plus là de partis politiques où tous les individus sont coules dans le même moule. Personne n’a le monopole de l’anarchisme. Bien qu’un camarade ait récemment, je crois, rayé les individualistes de la carte de l’anarchisme, ils existent pourtant. Et font même souvent active besogne.

Les camarades de l’ « Union anarchiste », par exemple, n’ont certainement pas la prétention de représenter tous les éléments anarchistes. (Pas même tous les éléments anarchistes-communistes.) Les associations individualistes anarchistes ne groupent pas tous les anarchistes. (Pas même tous les individualistes anarchistes.) Cela dit à titre de simples constatations et sans nul désir de choquer des camarades avec lesquels souvent nous sympathisons.

N’exigeons donc point des compagnons — de quelque tendance que ce soit — de renoncer à la conception qui leur est chère et au mode de propagande qui leur paraît le plus efficace — et surtout qui convient le mieux à leur tempérament.

D’ailleurs, les partisans de l’unité seraient vite désabusés : ou ils formeraient un simili parti avec cerveaux en série — et nous nous éloignerions de l’anarchisme — ou ils ne réussiraient pas.

Mais alors, n’y a-t-il rien à faire ? Si. Et, à défaut de cette unité impossible à réaliser, il est un but que nous pouvons atteindre.

Evidemment, l’anarchisme est divisé en trois tendances très nettes (sans parler des sous-tendances) Les uns croient à une société future (les anarchistes-communistes); les autres voient la solution en une sorte de combinaison syndicaliste-fédéraliste (les anarcho-syndicalistes) ; d’autres, enfin, estiment qu’il est préférable de vivre dès maintenant sans attendre une problématique société future (les anarchistes-individualistes. Personnellement, est-ce parce que, isolé, je vois plus objectivement. mais j’estime que ces appellations sont souvent superflues. Au-dessus des tendances il y a l’anarchisme tout court, le reste n’étant qu’un reflet du tempérament de chacun. Nous avons tous des points très communs. Ne serait-ce que la lutte contre l’Etat et la religion, ne serait-ce que la défense de l’individu. Au fond, il n’est, sous cet angle, que deux catégories d’individus : les anarchistes et les autres.

Que chacun milite suivant sa tendance (à l’Union, à l’Entente anarchiste, à la centrale syndicale, dans les associations individualistes ou isolément). Mais, au-dessus des tendances, sans que ce soit la grande embrassade, sans renoncer à la discussion, que s’établisse une liaison.

C’est à dessein que je n’emploie pas le terme synthèse (1) dont l’idée fut développée autrefois, particulièrement par Sébastien Faure et Voline. L’idée de synthèse suppose celle de corps composé, de bloc. Or, je ne crois pas qu’on puisse faire un corps composé bien homogène avec des corps simples si divers. On obtiendra des parlottes sans conclusion nette — chacun restant sur ses positions — mais, en fin de compte, ce sera le chaos. La méthode peut être excellente en chimie ; mais sur le plan anarchiste, elle me semble perdre sa valeur.

Or, elle n’existe pas cette liaison qui pourrait se faire — sans vouloir concurrencer un organisme qui a son utilité — à l’image du vieux et vaillant « Comité de Défense sociale », mais élargi, rajeuni, épuré, revigoré. Il arrive fréquemment qu’un camarade soit en prison, à l’hôpital, dans le plus grand besoin et que les uns et les autres l’ignorent (2).

Que les militants sincères de toutes les tendances se tiennent donc en liaison étroite, qu’ils se serrent les coudes et se connaissent mieux — surtout à la veille d’évènements qui peuvent être très importants.

Pas besoin pour cela de cartes ou de cotisations qui, chez les frondeurs que nous sommes, ont trop souvent fait leurs preuves… en décourageant les plus valeureux. Non : de la bonne volonté accompagnant une certaine propreté morale. Et nous pourrons davantage faire pénétrer les idées anarchistes, faciliter la vente des organes, obtenir le respect de parole dans les réunions et, surtout, cément l’individu.
Cette liaison est le maximum que nous puissions obtenir pour que se retrouve la famille anarchiste. Et ce sera déjà beaucoup ! A une unité irréalisable, opposons une liaison réalisable.
Et si ladite liaison n’intéresse pas ou si, au lieu de se rapprocher de camarades anarchistes de toutes tendances, certains préfèrent s’allier aux politiciens dits « de gauche » pour défendre les « libertés républicaines », alors, libre à eux. Ce n’est pas moi qui ferai pression et insisterai davantage.

Mais je ressentirai un peu plus de tristesse et d’amertume.

F. Fortin.

N. B. — Prière aux camarades que cette faire parvenir leurs suggestions.

(1) Il n’est nullement question ici du groupement portant ce nom.

(2) Même le C. D. S. ne peut, souventes fois, défendre des camarades à cause de l’ignorance où il est tenu par suite de ce manque de liaison.

Anarchist Unity or Linkage?

From all sides there are nothing but calls to Unity. Syndical unity. Unity of socialist-communist action. United front. “Common front” giving way, in order to attract the radicals, to the “Popular Front,” which tomorrow — in order to defend the famous “republican liberties” and attract the more timid — will perhaps be commonly know as the “Republican Front.” Opposite, the “National Front,” grouping together the elements of the “right.”

Right against left. Whites against reds.

* * *

But the anarchists? Them? They quarrel—when they do not fall flat on their faces. There are indeed some anarchic behaviors. Certain of their papers cry out for the “unity of the anarchist press” and the “unity of the anarchists;” on this subject, I have read articles emanating particularly from comrades Grandjean and Lecoin. The first formula being a function of the second, I will only concern myself with the latter. These articles show one thing very clearly: we seek one another.

But there are the tendencies. The communist anarchists desire unity — but on their terms, naturally. The anarcho-syndicalists are very concerned, for their part, with syndical unity or autonomy. As for the anarchists of the individualist tendency, if they do not give much indication (which is easy enough to understand given their ideology), they do not appear to be very interested in the question.

In the end, nothing changes. And that is explained easily enough: anarchist unity is not accomplished for the good reason that is impracticable.

The anarchist rainbow is too broad, anarchism includes elements too disparate for anyone to unite them. There are not two anarchists worthy of the name — among those who think for themselves — who have exactly the same conception. It is no longer a question of political parties where all the individuals are cast in the same mold. No one has a monopoly on anarchism. While one comrade has, I believe, recently wiped the individualists from the map of anarchism, yet they exist. And often even do active work.

The comrades of the “Union anarchiste,” for example, certainly have no ambition of representing all the anarchist elements. (Not even all the anarchist-communist elements.) The anarchist individualist associations do not gather all the anarchists. (Not even all the anarchist individualists.) I say this on the basis of simple observations and with no desire to shock comrades with whom we often sympathize.

Let us not demand of the compagnons — of whatever tendency they may be — that they renounce the idea that is dear to them and the mode of propaganda that appears most effective — and, above all, that best suits their temperament.

Indeed, the partisans of unity would be rapidly disillusioned: either they would form a faux-party with brains all in line — and we would draw away from anarchism — or they would not succeed.

But isn’t there anything that can be done? Yes. And, in the absence of that unity that is impossible to accomplish, there is an aim that we can achieve.

Obviously, anarchism is divided into three very distinct tendencies (without speaking here of the sub-tendencies) Some believe in a future society (the anarchist-communists); others see the solution in a sort of syndicalist-federalist combination (the anarcho-syndicalists); others, finally, think it is preferable to live from now on without awaiting a problematic future society (the anarchist-individualists.) Personally, it is because, isolated, I see more objectively, but I think that these names are often superfluous. Above all the tendencies there is anarchism tout court, the rest being only a reflection of each individual temperament. We all have points held very much in common, if only the struggle against the State and religion, if only the defense of the individual. At base, there are, from this point of view, only two categories of individuals: the anarchists and the others.

Let each militate according to their tendency (in the Union, in the Entente anarchiste, in the centrale syndicale, in the individualist associations or in isolation). But, above the tendencies, without this being the great embrace, without renouncing discussion, let a linkage [liaison] be established.

I have intentionally not used the term synthesis (1), and idea that was developed in the past, particularly by Sébastien Faure and Voline. The idea of synthesis supposes that of a composite body, of a bloc. Now, I do not believe that we can make a very homogeneous composite body of such diverse simple bodies. We would obtain chitchat without a clear conclusion — each remaining in their position — but, at the end of the day, that would be chaos. The method can be excellent in chemistry; but on the anarchist plane, it seems to me to lose its value.

Now, there does not exist that linkage that could be made — without wishing to compete with an organism that has its uses — in the image of the valiant, old “Comité de Défense sociale,” but enlarged, rejuvenated, refined, reinvigorated. It frequently happens that a comrade may be in prison, in the hospital, in the greatest need and the others are unaware (2).

So let the sincere militants of all tendencies stay in close contact, let them stick together and get to know each other better — especially on the eve of events that could be very important.

For that, no need of the cards or dues that, among the rebels that we are, have too often proved themselves… by discouraging the most valiant. No: goodwill accompanying a certain moral uprightness. And we could, to a greater extent, spread anarchist ideas, facilitate the sale of journals, gain a respectful hearing in meetings and, especially, more effectively defend the individual.

That linkage is the most that we could obtain in order that the anarchist family should find one another. And that would already be a great deal! To an impracticable unity, let us oppose an achievable linkage.

And if this linkage does not interest or if, instead of bringing together anarchist comrades of all tendencies, some prefer to ally with the politicians of “the left” in order to defend “republican liberties,” well, have at it. I would not be the one to press and insist further.

But I will feel a bit more sadness and bitterness.

F. Fortin.

N. B. — Ask the comrades that this question interests to send me their suggestions.


(1) It is not a question here of the group bearing that name.

(2) Even the C. D. S. cannot, oftentimes, defend comrades because of the ignorance where it is kept through this lack of connection.

Fernand Fortin, “Anarchist Unity or Liaison?” Revue Anarchiste No. 21 (Octobre-Décembre 1934): 23-24.

[Working translation by Shawn P. Wilbur]

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