Charles Fourier, “Sur les charlataneries commerciales” (1807/1808)

UN PAMPHLET DE FOURIER.

La discussion qui vient d’avoir lieu sur les ventes des marchandises neuves à l’encan donne de l’à-propos à la reproduction d’un article assez curieux publié à Lyon, par Fourier, il y a environ trente-trois ou trente-quatre ans, sous forme de pamphlet, Nous voyons avec plaisir de beaux esprits découvrir chaque jour les vices de la concurrence anarchique et de la liberté illimitée et déréglée du commerce; mais il est intéressant aussi de trouver dans une simple boutade de Fourier, lancée en 1807 ou 1808, plus de bonne critique et de bons principes que l’on n’en rencontre souvent aujourd’hui encore dans bien des nouveautés économiques.

Cet article, dans lequel Fourier se met en scène lui-même comme courtier de commerce, est d’autant plus précieux qu’il montre avec quelle liberté et quelle simplicité d’esprit agissait celui qui, à cette époque, publiait la Théorie des Quatre Mouvements.

Ce petit pamphlet formait une demi-feuille in-12, dont nous ne possédons qu’un seul exemplaire, exemplaire probablement unique au monde. La typographie en est dans le même style que celle de la première édition de la Théorie des Quatre Mouvements.

Nous reproduisons l’aspect du titre. [in left column]

SUR LES CHARLATANERIES COMMERCIALES

J’ai vu, dit-il, un chou plus grand qu’une maison.
Et moi, dit l’autre, un pot aussi grand qu’une église.
—La Fontaine.

C’est ainsi qu’on doit répondre aux gasconnades par des mensonges encore plus forts. Si le craqueur a vu des choux grands comme des églises, il faut lui promettre des pots grands comme des montagnes pour y faire cuire ses choux.

J’ai badiné sur ce ton deux Parisiens récemment installés à Lyon, et qui possèdent, à ce qu’ils disent, le secret de fournir toutes sortes d’étoffes à 25 et 35 pour 0/0 au-dessous du prix courant. Je leur ai annoncé un marchand qui rabattra 50 pour o/o, ce qui est aussi croyable que le rabais de 25. Ils se vantent d’avoir à leur disposition les laines des troupeaux des rois et les étoffes des fabriques inconnues; moi, je donne à mon marchand les étoupes du pays de Crac, tissées par les naïades de la Garonne. Tout cela est vrai comme les affiches de nos Parisiens ; ils méritaient qu’on les persiflât, ainsi que je l’ai fait, dans le journal de Lyon de …….

Cependant l’un d’eux a entrepris gravement de justifier ses sornettes : il aurait mieux fait de se tenir coi ; mais puisqu’il continue à placarder des annonces injurieuses pour tous les négociants, faisons une bonne fois le décompte à lui, comme à tous les hâbleurs qui pourront arriver des boulevarts de Paris; non que je leur porte envie, comme celui-ci l’a cru, mais j’aime à railler les charlatans. Examinons donc ce qu’il faut croire de ces prétendus rabais qu’annoncent les magasins des Templiers et de la Viellense.

Il est avéré que, sur les étoffes d’usage habituel, unies, façonnées, imprimées, le détaillant gagne à peine 15 pour 0/0 net, hors le cas de hausse subite. S’il gagne parfois davantage sur les colifichets de mode, cela est compensé par les rebuts, qu’il faut souvent donner à prix coûtant, et dont on dit que la queue mange la tête. En dernière analyse, le produit du détail ne s’élève pas au-delà de 15 pour 0/0 sur l’ensemble des ventes; cela est si vrai, que tout détaillant exhibera volontiers ses factures d’achat et comptes de frais, à quiconque lui offrira seulement le bénéfice de 12 pour 0/0 net, frais déduits. D’après cela, s’il en est qui annoncent par affiches des rabais de 25 à 35 pour 0/0 sur le prix courant, rabais qui établiraient leur marchandise bien au-dessous des prix de fabrique et frais ajoutés, il importe que ces jongleries soient confondues, et Je vais en faire raison.

L’annonce d’un tel rabais donne lieu à élever les trois doutes suivants :

1° Ou le vendeur, qui prétend donner au-dessous de prix de fabrique, prémédite une banqueroute et veut réaliser à tout prix, pour disparaître bientôt sans payer ses créanciers ;

2° Ou ce vendeur tient des marchandises d’origine suspecte, qui peuvent provenir de recèlement, soustraction de faillite et autres voies illicites ;

3° Ou enfin ce vendeur est un charlatan fieffé, qui annonce de tels rabais pour amorcer et duper la multitude inhabile à juger des qualités et valeurs de l’étoffe.

Je me fixe à cette troisième opinion, pour l’honneur de messieurs de la Vielleuse et des Templiers. Je veux croire qu’ils sont seulement des Gascons renforcés comme leurs confrères du Palais-Royal ; mais beaucoup de personnes inclinent pour la deuxième opinion, car on sait (et divers fabriques s’en plaignent hautement) qu’il est dans Paris plusieurs magasins affichant prix fixe et grand rabais, qui ne se font pas scrupule d’acheter à on compte les marchandises d’origine suspecte, et toujours abondantes dans la capitale : on ajoute qu’ils les font parfois revendre au loin, pour éviter qu’elles ne soient reconnues. Au moyen de ces manœuvres, ils peuvent sans doute faire une diminution sur le prix courant.

Je suis loin d’élever pareil soupçon contre les deux magasins dont il s’agit, au contraire, je leur assigne le meilleur des trois rôles entre lesquels ils doivent opter, celui de charlatanerie commerciale, et pour écarter toute idée de malveillance contre eux, je vais traiter cette facétie en thèse générale; je vais me rallier aux principes commerciaux admis par le Gouvernement, démontrer que les charlataneries mercantiles sont une infraction au système de concurrence sur lequel s’appuient les charlatans, et que la liberté de commerce, comme la liberté civile, a des bornes au-delà desquelles on tombe dans l’anarchie.

S’il est vrai que l’excès soit vicieux partout, même en fait de vertu, il est donc vicieux en fait de concurrence industrielle. Le Gouvernement a reconnu cette vérité à l’égard de la médecine et du barreau : quand l’exercice de la médecine était pleinement libre et abandonné aux ruses que suggère l’avidité, on voyait partout des Esculapes de tréteaux abuser de la crédulité du peule; ils avaient tous une invention propre à guérir toutes les maladies ; ils promettaient monts et merveilles, comme font les marchands des Templiers et de la Vielleuse; en résultat leur baume assassinait tant de badauds qu’on fut obligé de les poursuivre, et on arrêta entre autres un empirique de Strasbourg qu’on accusait de faire à lui seul plus de ravages qu’une armée ennemie.

Même excès, même abus de concurrence eut lieu parmi les hommes de loi, dans le temps où leur profession jouissait d’une licence sans bornes : certains avocats, imitant les boutiquiers de la foire, s’habituaient à raccoler les pratiques, arrêter et solliciter les paysans sur les places, et aux portes du palais pour obtenir leur clientèle. Cette prostitution d’un ministère jusque-là honorable obligea de recourir aux moyens de répression, tels que les matricules, les tarifs de frais, etc.

Dans ces deux circonstances, comme dans mille autres, le Gouvernement a manifesté qu’il a pour règle d’empêcher que la liberté ne dégénère en licence, et qu’il veut mettre un frein aux intrigues de ces charlatans déhontés qui, sous prétexte de concurrence, avilissent leur profession et leurs collègues. On trouve de tels hommes dans le commerce, comme partout; il est des marchands qui promettraient au besoin de vendre des louis doubles au même prix que des simples. Il suffit de ces impertinences pour séduire la multitude, qui donne dans les pièges les plus grossiers.

J’ai démontré que ces jongleries commerciales sont contraires, aux vues de l’autorité, qu’elle veut protéger les sujets contre la ruse, contre la violence, et qu’elle veut maintenir la décence dans l’exercice des rivalités industrielles. Il me reste à ajouter quelques détails critiques sur la conduite des deux négociants précités, qui outrepassent d’une manière scandaleuse les limites de la concurrence et les lois de la bienséance commerciale. J’entre en matière sur ce sujet.

Annoncer des rabais impossibles, comme de 25 à 35 pour cent, sur des objets qui donnent à peine 15 pour cent de bénéfice, | c’est diffamer tout le corps des négociants. Si un tel rabais est croyable, chacun peut dire à trois cents négociants de Lyon, tenant des draperies et des toileries : « Vous êtes des sangsues, des harpies qui grugez effrontément le public; vous gagnez 35 pour cent de trop ; vous nous trompez d’autant, et nous vous abandonnons en vous vouant au mépris. » Tel est le compliment qu’on est en droit d’adresser à tous ces négociants, tant qu’ils n’auront pas démenti authentiquement et par affiches les Gascons parisiens qui les avilissent. Beaucoup de négociants croient qu’il suffit de mépriser ces absurdités et de les laisser tomber d’elles-mêmes : c’est fort mal jugé ; car tout charlatan s’appuie du silence de ses rivaux pour les calomnier de plus belle et leur attribuer les astuces dont il est capable.

D’autre part, les manœuvres de ces étrangers tendent à démoraliser et à faire faillir les négociants honorables qui n’ont point l’art de lutter contre des ruses de bateleurs; ils se voient abandonnés par la multitude qui prête l’oreille aux promesses, les plus absurdes; elle court chez ces marchands de passage avec le projet d’examiner si le rabais est réel, c’est courir au trébuchet. Les Parisiens, exercés aux matoiseries du Palais-Royal, ont leurs ruses toutes prêtes pour ensorceler les badauds et mystifier les neuf dixièmes des curieux ; on les emmaille, on les happe dans ces magasins comme des oiseaux à la pipée; aussi le marchand des Templiers se vante-t-il d’avoir beaucoup vendu. Je le crois sans peine; car je sais par expérience qu’il possède, bien la tactique du Palais-Royal, où l’on dit qu’il était tailleur avant d’établir sa maison de commerce à Lyon. Il a fait avec moi l’essai de cette tactique. Je crus couper court à ses sornettes en lui apprenant que j’avais été drapier avant lui (1) et que je connaissais tout ce jargon; alors il me débita des mensonges plus raffinés, de ceux qu’on réserve pour les gens de l’art, _et je pus juger pleinement de ses talents.

Entre-temps, j’ai vu attraper chez lui quelqu’un que j’en ai raillé le lendemain. On lui présentait deux draps rudes et lâches, bien cattis et gommés pour farder leur mauvaise qualité. Sur son refus, on lui répondit par le refrain du Palais-Royal : « Vous voudriez donc encore plus beau ?» Alors on apporta un troisième, drap qui était, non pas encore plus beau, mais un peu moins mauvais. Le patient me demanda conseil, et j’éludai de répondre, parce qu’à la vente comme au jeu, on ne doit pas parler sur les coups en suspens; d’ailleurs, il faut une leçon à ceux qui ne se méfient pas des jongleurs ; il faut leur laisser tâter d’un orviétan qui ne fait mal qu’à la bourse : je laissai donc attraper celui-ci d’un drap détestable, qu’on appelait « encore plus beau. »

C’est à l’excès de concurrence qu’on doit toutes ces nouvelles intrigues commerciales, dont l’invention part communément de la capitale. Les Lyonnais sont encore novices dans ce genre ; mais ils seront obligés de s’y façonner, car il n’y a maintenant que l’astuce qui mène au succès et qui attire la foule chez le marchand. Ceux qui conservent l’usage de la bonne foi perdent leur vente, et je ne m’étonnerais pas de voir faillir dans le cours de l’hiver plusieurs détaillants de Lyon, à qui ces charlataneries enlèvent leur consommation. Dans ce cas, ce sera le commerce en masse qui, froissé par ces faillites, aura payé le bénéfice des désorganisateurs qui disent rabattre 25 pour cent. Il ne leur faut : dans chaque ville qu’une courte vogue pour faire fortune et causer de grands désordres; ils profitent de la première fougue qu’excitent leurs gasconnades, et ils partent bientôt après sans attendre que la méfiance succède à l’engouement : aussi, celui de la Vielleuse a-t-il déjà déguerpi. Et je ne plains pas les Lyonnais qu’il aura attrapés : cela leur apprendra à s’attacher aux marchands domiciliés, à qui l’on peut adresser des réclamations quand on croit y être fondé.

Analysons en détail quelques ruses de ces passants; car il faut descendre aux menus détails pour désabuser la multitude qui est fortement engouée d’eux. L’un vous dit, pour se faire valoir, que ses draps portent tous en tête le nom du fabricant; ce nom de fabrique n’est souvent qu’un moyen de plus pour tromper l’acheteur peu exercé. En effet, quelle fabrique est plus connue que celle de MM. Ternaux frères, qui ont obtenu l’accessit du prix décennal? Il ne s’ensuit pas que leurs draps méritent une aveugle confiance, car cette maison fabrique dans divers lieux des draps de toutes qualités et de tous prix, selon les débouchés qu’elle a en Europe et en Asie. Quelques-uns de ses draps peuvent valoir 60 fr. et d’autres n’en valoir que 30. Quant à cette différence, ce n’est pas M. Ternaux qui trompe; il vend chaque qualité selon sa valeur. Mais quel parti en tire un charlatan ? l vous présente un Ternaux de la valeur de 30 fr. et portant le nom brodé au chef comme un de 60 fr. « Voilà, dit le hâbleur, un drap de première fabrique, de celle qui a obtenu le suffrage de l’Institut Mes confrères vous le vendent 60 fr.; moi je rabats 25 pour cent, † vous le passe à 45 fr. » On donne dans le piège, et l’on est dupé de 15 fr. par aune; c’est-à-dire de 5o pour cent, puisque l’on paie 45 fr. ce qui n’en vaut que 30.

C’est ainsi qu’on mystifie la plupart de ces bons simples, qui courent au rabais de 25 pour 0/0, et qui, au lieu d’un rabais, éprouvent une duperie de 50 pour 0/0, à l’aide de cette ruse et de mille autres dont j’épargne le détail.

Ces tricheries sont plus faciles aujourd’hui que jamais, parce que les fabricants n’ont plus, comme autrefois, une seule qualité soutenue, ils font toutes sortes de qualités pour faciliter les pièges de nom et de ville, et pour s’accommoder au système d’astuce qu’a introduit l’excès de concurrence. La ville de Louviers, renommée à si juste titre, joue au fin comme toutes les autres; elle fait des draps qui, portant le nom de Louviers, ne valent pas les qualités ordinaires d’Elbœuf. Tout marchand ambulant s’approvisionne de ces mauvais draps et exalte l’ancien renom de Louviers, pour faire valoir les drogues qu’il y a achetées. C’est là une des ruses familières à tous ces passagers, qui ne veulent qu’attraper une fois les curieux, et lorsque, au bout de six mois, on s aperçoit de la duperie, ils sont déjà à cent lieues de là, trompant d’autres curieux dans une autre ville. Remarquons qu’ils suivent tous le même plan : faire des rabais apparents sur un objet de peu de valeur, pour exciter la confiance et gagner énormément sur les objets plus importants.

Contre de tels pièges, le public est si peu en garde, qu’on peut le surprendre en hasardant les mensonges les plus ridicules, J’en veux citer un exemple, une farce que j’ai vu jouer chez un de ces tailleurs à grand étalage, qui tiennent des habits faits. Il voulait vendre un habit d’un très mauvais drap gris ; lainage, qualité, couleur, tout était mauvais ; mais le savant tailleur endossa l’habit et dit au quidam, d’un ton doctoral : « Voilà un habit gris Tilsitt, monsieur; une couleur qui arrive de Paris, monsieur ; voilà comme les Anglais d’Hambourg, monsieur, portaient leurs habits cet hiver, monsieur. » Avec ces fadaises, gris Tilsitt, mon· sieur, les Anglais d’Hambourg, monsieur, on décida sans peine , le débonnaire acheteur, qui était pourtant un homme de bon sens · et assez instruit pour savoir qu’Hambourg n’est pas en Angleterre. Or, s’il est si aisé de duper les hommes prudent# même par des farces grossières, comme la citation des Anglais d’Hambourg ou des Français de Pékin, combien de chances doivent avoir ces matois, qui, arrivant de la capitale où l’on atout perfectibilisé, en ont rapporté la perfectibilité du mensonge et de l’astuce. Ils savent trouver le côté faible de chacun, et ce qui le prouve, c’est que moi, qui suis de la manique, j’ai été jugulé comme tout autre chez M. Geroult. Voici le fait :

Un jour, étant pressé d’acheter quelque bagatelle en draperie, je cours au prochain magasin : celui des Templiers se présente ; j’y demande tel casimir de qualité moyenne, qui coute à Aix-la-Chapelle 13 fr., escompte 6 pour 0/0. M. Geroult n’a pas honte d’en demander 20 fr., et ajoute calomnieusement que ses confrères, tel et tel, qu’il désigne par leur nom ; le vendent 24 fr. Il me régale à ce sujet d’une kyrielle de menteries, à quoi je lui réponds que j’arrive des fabriques d’Aix, où j # pu connaître les prix d’origine ; que j’ai acheté ledit objet 10 fr. chez tel drapier de Lyon, qu’il accuse mal à propos de vendre 24 fr. ; qu’enfin, je lui offre les 16 fr., faisant un bénéfice de 3 fr. par aune, et abandon d’escompte, ainsi que je l’ai payé chez d’autres. Inutiles observations ; ‘il abusa de ce que j’étais très pressé, et je consentis à payer chez lui plus cher qu’ailleurs, parce que je n’avais pas un instant à perdre. Il sut me faire rendre de lassitude : quand je réfutais deux menteries, il en ajoutait quatre Ces marchands formés à Paris sont des comédiens adroits; ils ne font pas des contes grossiers comme celui des Anglais d’Hambourg ; mais ils singent l’accent de la vérité avec un ton si suave, si bénin, qu’on leur donnerait le bon Dieu sans confession.

Or, si ces Parisiens gasconnent audacieusement avec ceux même qui en savent autant qu’eux sur leur commerce, combien doivent trembler ceux qui s’aventurent dans de tels magasins sans connaître les étoffes, et sans se faire accompagner d’un connaisseur !

Ajoutons que ces marchands de passage vendent tout au comptant; c’est encore une différence de 6 pour 0/0 à leur bénéfice. L’acheteur oublie souvent de leur déduire l’escompte de 6 pour 0/0; c’est pour lui un surcroît de duperie, et un surcroît de désavantage pour les marchands du pays qui vendent à terme. En résumé, si les rabais qu’annoncent ces étrangers étaient réels, tout marchand de Lyon ferait acheter indirectement leurs étoffes, car elles seraient bien au-dessous du prix de fabrique; le contraire a lieu, c’est M. Geroult qui achète chez les Lyonnais, et qui s’approvisionne dans diverses maisons du quartier Saint-Nizier, dont je puis lui citer les noms : c’est peut-être de là que sortent les 150 pièces de couleur nouvelle qui arrivent à l’instant, tous les dimanches selon l’affiche. Or, ces négociants de Lyon qui vendent en gros à M. Geroult ne rabattent 25 pour 0l/0 ni à lui, ni à d’autres, car ils ne veulent pas faire banqueroute. Quelles sont donc ces maisons assez obérées pour lui céder, en échange de laines, leurs draps à 25 pour 0/0 au-dessous du cours ? Sont-ce les Petou, les Morainville, dont il se dit correspondant ? Ce serait pour eux une belle renommée que de passer pour acheter leurs laines 25 pour 0/0 trop cher ! Heureusement pour ces maisons qu’elles jouissent d’un crédit qui les met à l’abri d’un pareil soupçon.

Abrégeons sur cet échange de laines qu’il ne faut pas trop Scruter, car on ne doit pas de réfutation sérieuse à des assertions ridicules : s’il fallait citer ces fabricants affamés de laine, chez qui M. Geroult a obtenu des draps à 25 pour 0/0 de rabais; s’il fallait montrer leurs factures, j’estime qu’il se tirerait d’embarras comme M. de Crac, quand il faut montrer les lettres du grand Frédéric, il dirait :

« Facture que jamais personne ne verra. »

Toutes ces jactances vont de pair avec le conte de la Fameuse étoffe pour culotte qui arrive à l’instant tous les dimanches, si l’on croit l’affiche, et qui n’a jamais paru même dans Paris. Quiconque adopte ainsi le style des bateleurs qui vendent le baume à la populace, ne mérite, comme eux, que la défiance des honnêtes gens, et je les engage à se méfier de ces magasins de passage, sous peine de payer cher leur curiosité.

Quant à moi qui n’ai aucun intérêt particulier dans ce débat et qui ne suis, en aucun sens, rival de ces messieurs, si je prends la parole en pareille affaire, c’est que je trouve souverainement indécent que des étrangers, en venant s’établir dans une ville, débutent par insulter dans leurs placards toute la corporation à laquelle ils s’agrègent.

L’affiche de M. Geroult insinue, à mots couverts, et semble dire au public, que tous les négociants de Lyon sont des fourbes, des sangsues, et que lui seul est loyal et désintéressé. Telle est l’opinion que des gens crédules concevront à la lecture de cette impertinente affiche. Si elle reste sans réplique, d’autres charlatans viendront bientôt dénigrer plus ouvertement les négociants de Lyon, trop indifférents sur ces indécences. Il est donc convenable que les marchands de passage, et les tailleurs du Palais-Royal, qui viennent établir maison de commerce à Lyon, soient rappelés à l’observation des bienséances; et lorsqu’ils y manquent si grossièrement, doivent-ils s’étonner qu’on s’amuse à leur rabattre les coutures et qu’on leur donne du fil à retordre ?

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(1) Fourier, fils d’un marchand drapier de Besançon, avait été, quelque temps avant la publication de cet article, commis chez MM. Bouquet frères, marchands de draps à Lyon.

Dans notre dernier numéro, nous avons oublié de mettre à la fin de l’article de Fourier, Sur les Charlataneries commerciales, la signature X, que se trouve sur l’exemplaire imprimé que nous possédons. Nous réparons cet oubli, parce que cette signature pourra servir à faire découvrir, dans quel journal de Lyon Fourier avait publié ce petit pamphlet.

 

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