Abdullah Djevdet, “Un précurseur anarchiste: Ebou-Ala-el-Muarri”

  • Abdullah Djevdet, « Un précurseur anarchiste », Les Temps Nouveaux : Supplément Littéraire 2 no. 5: 556-557.

UN PRÉCURSEUR ANARCHISTE

Ebou-Ala-el-Muarri.

Je pourrais intituler ces articles : « Les grands génies de l’Orient » si le mot « génie » voulait simplement dire « esprit au delà de la mesure ordinaire ». Aujourd’hui, je veux parler d un poète arabe mort depuis neuf siècles, Ebou-Ala-el-Muarri, ainsi appelé du nom de sa contrée natale : Muarret-el-Numan, petit pays syriaque du département de Haleb.

Muarri, poète franchement libre penseur, possède en Orient une réputation fort répandue, tandis que l’Europe, ou, pour mieux dire, l’Occident, ignore presque totalement cet homme d’imagination si vive, de sagacité surprenante et l’un des plus fiers esprits du monde.

Parmi les orientalistes français, ce fut Silvestre de Sacy qui le fit entrer, pour la première fois, dans le cadre des écrivains célèbres; malheureusement, il s’attacha plus à la forme qu’à la pensée. Dans sa Chrestomathie arabe, en effet, il lui consacre plusieurs pages d’étude grammaticale, alors que l’analyse de sa psychologie est presque totalement négligée.

Gustave Dugat, dans sa très intéressante Histoire des philosophes et théologiens musulmans, donne une meilleure appréciation d’Ebou-Ala. Par contre,
M. d’Herbellot, dans son fameux ouvrage : La Bibliothèque orientale, dit à peine quelques mots de lui.

Dans la présente étude, je voudrais me placer à un tout autre point de vue que les orientalistes, pour juger Muarri et présenter l’esprit, bien plus que la forme, des écrits de ce remarquable poète arabe et l’auteur d’une généalogie des grands hommes.

Ebou-Ala-el-Muarri naquit, d’après Ibni Kalikan, le célèbre historien de Vefiat-el-Ayan, en l’an 373 de l’hégire (976 de l’ère chrétienne).

A sept ans, il perdit la vue à la suite de la petite vérole. Des chroniques dignes de foi assurent que son œil droit était couvert d’un épais leucome permettant à peine le passage de quelques rayon de lumière, et son œil gauche complètement atrophié.

Muarri vivait sous le khalifat d’El-Kadir. Malgré les soins de celui ci pour maintenir intégralement les vieilles croyances, il affichait la libre pensée et chantait la vérité immuable et éternelle.

L’àme de Muarri se désolait et ‘agitait à l’aspect de la révoltante et universelle tyrannie, tant politique que religieuse. Prométhée enchaîné se réalise en lui, Lucrecius Caïus s’y incarne. Comme Prométhée, foudroyé, torturé par Zeus, Muarri est condamné à éprouver toutes les douleurs, toutes les indignations sublimes d’un cœur navré, serré par d’invisibles chaînes. Comme Lucrèce chantant la Nature et ses lois, résume la philosophie d’Epicure, Muarri embrasse les mêmes sujets, mais d’une façon plus élevée, plus belle encore et plus spiritualiste que l’écrivain latin.

Sa poésie est d’une beauté violente. L’humanité trompée, le néant de la vie, la mauvaise organisation sociale, voilà la source amère et féconde de la poésie muarrienne.
Il prêche — car il le sent — l’impérieux besoin de la réforme sociale. Il se révolte invinciblement contre l’inégalité des conditions. Il dit :

« L’hiver s’est précipité sur la terre, il étreint non seulement les gens bien couverts de chaudes fourrures, mais aussi les pauvres miséreux qui sont nus ! Un riche, un noble, accapare la subsistance d’un peuple entier, et celui-ci se trouve âprement privé de la bouchée de pain qui lui est indispensable! »

Et Muarri regarde avec quelque mépris ce peuple engourdi, prosterné devant l’oppresseur.

« Qu’elles sont ignares, les nations que j’ai connues! Sans doute, les générations précédentes que je n’ai pu voir ni connaître étaient plus égarées, plus sottes encore que celles d’aujourd’hui. Elles prient chaque semaine pour leurs chefs et souhaitent longue vie à leurs tyrans ! C’est la conséquence de leur misérable état d’âme. » En présence de cet acte absurde, le minber (1) faillit pleurer.

L’âme de Muarri se pénètre de toutes les douleurs, mais ne se lamente pas. « Son intelligence, a dit un critique, remue toute chose pour en faire jaillir la lumière, l’étincelle féconde. »

Humoristique, certes, il l’est. Ecoutez ce passage : « Jésus vint et annula les lois de Moïse. Muhammed (Mahomet) est venu à son tour avec cinq prières. On a dit : « Il n’y aura plus de prophète après Muhammed. »

« Les hommes ont été trompés hier; ils le seront encore demain. Si je parle de l’impossible et de erreur, j’élève la voix. Quand je proclame la vérité pure, je me vois obligé de baisser la voix. »

S’il parle ainsi, ce n’est pas par appréhension, mais pour montrer l’horreur qu’on avait autour de lui des personnes qui osaient dire ouvertement la vérité. Il n’hésite pas à affirmer :

« Les hommes constituent deux classes différentes. Les uns ont la religion et n’ont pas l’intelligence. Les autres ont l’intelligence et n’ont pas la religion. »

Son audace va plus loin :

« Eveillez-vous, ô égarés ! Eveillez-vous ! Vos dogmes sont des hypocrisies des anciens, des ruses employées par eux pour amasser des biens et se vêtir de gloire. Ils réussirent et moururent, mais leurs lâches doctrines ont survécu. »

La strophe suivante n’est pas moins hardie :

« Quand nous nous rappelons Adam et ses actes, et songeons qu’il a marié son fils à sa fille, nous en déduisons que les hommes sont d’une race débauchée, et que tout le monde est bâtard ! »

Notre poète, comme je viens de le dire, était aveugle, mais il en semblait satisfait, puisqu’à ce propos il s’adressait à lui-même ces vers :

« O Ebou-Ala, fils de Suleyman., si le don de cécité ne t’eût pas été accordé, et si tu voyais le monde, ta prunelle ne pourrait apercevoir un seul homme. »

Cette amère boutade de Muarri ne rappelle-t-elle pas celle du grand philosophe allemand Schopenhauer : « Si ce monde était créé par un dieu, je me voudrais pas être ce dieu, car la misère du monde me déchirerait le cœur. »

Ebou-Ala-el-Muarri accepte la génération spontanée, cette conception adoptée par nombre d’autorités scientifiques, bien que rejetée par le regretté et célèbre bactériologue Pasteur. Muarri, à ce propos, s’exprime en ces termes : « L’être (l’homme) qui étonne le monde par ces œuvres gigantesques et géniales n’est qu’une bête transformée de la matière brute. »

Il est plein de dégoût, nous l’avons vu, pour l’ordre social de son temps. De sa plume trempée dans le sang de son cœur, tombent ces mots :

« La mort est aisée, la paix éternelle est avec elle.

« Elle est supérieure à la vie, même à une longue existence.

« J’ai étudié les hommes et leurs actions diverses.

« Et je n’ai trouvé que des scélératesses. »

Muarri ne mangeait point de viande. Tuer les animaux pour en déchirer la chair et s’en nourrir était à son avis immoral et sauvage; j’ose dire qu’il n’avait pas tort. Il se nourrissait exclusivement de légumes et de céréales. C’est pour cette raison qu’un de ses disciples, à la mort de son maître, s’écria :

« Toi qui, par une grande compassion, ne voulus pas verser le sang des animaux, tu fais aujourd’hui jaillir de mes paupières des larmes et du sang par ta disparition et ton éternelle absence. »

Muarri mourut en 449 de l’hégire. Son pessimisme allait jusqu’à blâmer la procréation. Il recommande d’inscrire ces vers sur sa tombe :

« Voici le crime dont mon père s’est rendu coupable envers moi.

« Quant à moi, je n’ai attenté à la vie de personne. »

Fidèle à ces principes, Muarri ne s’était pas marié et ne laissa pas d’enfants.

Les poésies d’Ebou-Ala-el-Muarri parurent pour la première fois à Dantzig en arabe et en latin, par les soins d’un amateur nommé Fabricius.

L’honneur d’apprécier le grand poète revient donc à la petite ville prussienne et au pays natal de Schopenhauer.

Une partie de ses poésies philosophiques, pour ne pas dire athées, disparut dans l’espace de neuf cents ans.

Son œuvre capitale est intitulée Luzaumi-Malayelzem, ce qui veut dire nécessité inexigible, parce que les vers contenus dans ces deux volumes sont tous rimés richement. L’ouvrage fut réimprimé en 1891, au Caire, par les bons soins de Aziz-efendi-Zend, le savant directeur du journal Elmahronié.

Son Divan appelé Sakt-el-Zend, c’est-à-dire l’Etincelle du briquet, fut imprimé en 1884 à Beyrouth, par le professeur Chakir-Chekir. Ce Divan, recueil de poésies lyriques, contient des morceaux admirables d’originalité et de verve éblouissante; une élégie, entre autres, d’une sublimité et d’une énergie poétiques extraordinaires. Le poète y regrette avec désespoir son ami pour toujours disparu. Mais point de larmes dans les yeux, point de gémissements pathétiques, point d’agitation outre e. Il est navré tout au fond de son cœur et n’écrit pas tout ce que son âme lui dicte. Il modère son amertume, dompte et domine ses brûlantes inspirations, et, les rendant moins romanesques, peut-être, leur donne une sincérité plus entraînante et plus émouvante.

Je compte pouvoir revenir sous peu à l’étude de ses poésies philosophiques et consacrer particulièrement un travail entier à l’analyse et à la traduction de l’élégie remarquable dont je viens de parler.

Dr. Abdullah Djevdet.

(L’Estafette, 16 mai.)

(1) Le minber est la chaire placée au coin droit de la mosquée et du haut de laquelle prêche le prédicateur.

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