Louis Blanc — Responses to Proudhon

 

L’État-Anarchie du Citoyen Proudhon.

Louis Blanc

Lorsque, voulant éclabousser de loin un honnête homme, quelque enfant mal élevé s’avise de frapper du pied dans le ruisseau, que fait l’honnête homme? Se détourne-t-il de son chemin? Non. Il laisse le malheureux se couvrir de boue pour en envoyer aux passants, et il va où ses affaires l’appellent.

Même ennoblie parle courage, toute injure me fait pitié ; mais je manque de mots pour exprimer le mépris que m’inspire tonte injure irresponsable. N u, des grossièretés auxquelles une prison et un bras de mer assurent l’impunité ne sauraient m’émouvoir, et je renvoie à l’antichambre, son théâtre naturel, l’insolence qui n’a pas même le mérite d’un péril affronté !

Que le citoyen Proudhon continue donc son rôle ; que, non content d’attaquer l’un après l’autre tous ceux qui ont combattu , tous ceux qui ont souffert pour la République et le Socialisme . il livre le Socialisme et la République aux huées des laquais : la cour applaudira, et ci le Peuple se détourne de lui ave.: dégoût. le Constitutionnel le dédommagera en servant d’écho à ses attaques. Qu’il continue son rôle, et qu’il descende à comparer aux chevaliers du lustre, cet insulteur du Peuple, les prolétaires qui, au Luxembourg, représentèrent l’idée du travail avec tant de dignité. Pour que rien ne manque au martyre des travailleurs, il faut qu’ils aient contre eux, en même temps que les sergents de ville et la faim, les lazzis de cet homme. El vous, génies puissants par qui fut allumée cette flamme de la Révolution que le citoyen Proudhon n’a aperçue que « dans les chaufferettes des tricoteuses, » étranges tyrans qui fîtes consister votre pouvoir à vaincre et à mourir pour l’humanité, rois du comité de salut public dont le règne ne fut qu’une agonie sublime et féconde, terminée sur le trône de l’échafaud, vous que les calomniateurs des grandes choses et des grandes âmes avaient jusqu’à ce jour respectés même en vous insultant, vous qui du moins n’aviez eu jusqu’ici à subir que de tragiques anathèmes, devenez la proie d’un bouffon, et recevez ce dernier outrage : un éclat de rire sur vos tombeaux!

S’il pouvait être de quelque intérêt pour le Peuple, dans les graves circonstances où nous sommes , qu’on discutât la valeur de cet homme sérieusement et à fond, il me serait facile de montrer qu’il n’a pas jusqu’ici produit une idée, pas une seule, et que chez lui l’indigence du fond n’est comparable qu’à l’effronterie de la forme ; en témoignage des plagiats dont sa menteuse célébrité se compose, j’invoquerais Kant, Hégel, Feuerbach, Fourier, Saint-Simon, Brissot de Warville, Mazel; aux adorateurs ébahis de son infaillibilité, je rappelé rais que, suivant ses propres déclarations, il a été tour à tour « protestant, papiste,… panthéiste, cartésien , éclectique, monarchique, aristocrate, constitutionnel et communiste ; » à ceux qui le croiraient versé dans l’économie politique je recommanderais l’étude de sa Banque du Peuple et l’examen de la manière vraiment déplorable dont il défend contre M. Bastiat la cause du crédit gratuit ; devant ceux enfin qui le croiraient sur parole un dialecticien subtil, j’ouvrirais le livre où Marx l’abandonne tout nu à la risée des étudiants de Berlin.

Mais qu’importe cela ? A un peuple en proie aux plus vives souffrances et plein de graves pensées, qu’importe une polémique où il serait en droit de ne voir qu’une misérable guerre de noms propres ? Ah ! il s’agit bien aujourd’hui de la valeur scientifique ou littéraire de tel ou tel homme ! c’est de la chute de toutes les oppressions qu’il s’agit, c’est de la défaite définitive de ce tyran qu’on nomme la misère, c’est de l’abolition du prolétariat, c’est de la destinée du monde ! Occupons-nous des choses sérieuses.

Dira-t-on que c’est une chose sérieuse que cette question de l’anarchie, si pompeusement soulevée? Mais d’abord, est-ce bien l’anarchie que veut le citoyen Proudhon, l’anarchie dans son audacieuse logique? Est on bien sûr qu’après avoir tonné contre l’Etat, qu’après avoir injurié quiconque veut se servir de l’Etat comme du grand levier de la Révolution, qu’après avoir juré haine h toute espèce de gouvernement, le citoyen Proudhon saura être jusqu’au bout conséquent avec lui-même et nous assurera les bénéfices — s’il pouvait y en avoir — du monstrueux régime dont il appelle sur nous les dangers? Je cite textuellement :

« Il faut, pour qu’une nation se manifeste dans son unité, que cette nation soit centralisée dans sa religion, centralisée dans sa justice, centralisée dans sa force militaire, centralisée dans son agriculture, fon industrie et son commerce, centralisée dans ses finances, centralisée, en un mot, dans toutes ses fonctions et facultés ; il faut que la centralisation s’effectue de bas en haut, de la circonférence au centre, et que toutes les fonctions soient indépendantes et se gouvernent chacune par elle-même.

« Groupez ensuite, par leurs sommités, ces administrations différentes : vous avez votre conseil des ministres, votre pouvoir exécutif, qui pourra très-bien alors se passer de conseil d’Etat.

« Elevez au-dessus de tout cela un grand jury, législature ou assemblée nationale, nommée directement par la totalité du pays, et chargée, non pas de nommer les ministres — ils tiennent leur investiture de leurs commettants spéciaux — mais de vérifier les comptes, de faire les lois, de fixer le budget, de juger les différends entre les administrations, le tout après avoir entendu les conclusions du ministère public, ou ministre de l’intérieur, auquel se réduira désormais tout le gouvernement : et vous avez une centralisation d’autant plus forte, que vous en multipliez davantage les foyers, une responsabilité d’autant plus réelle, que la séparation entre les pouvoirs sera plus tranchée : vous avez une constitution à la fois politique et sociale.

« Là le gouvernement, l’Etat, le pouvoir, quel que soit le nom que vous lui donniez, ramené à ses justes limites, qui sont, non de légiférer ni d’exécuter, pas même de combattre ou de juger, mais d’assister, comme ministère public, aux débats des tribunaux et aux discussions du parlement; de rappeler le sens des lois et d’en prévenir les contradictions; de surveiller, comme police, leur exécution, et de poursuivre les infractions : là, dis-je. le gouvernement n’est autre chose que le proviseur de la société, la sentinelle du peuple. »

(Confession d’un Révolutionnaire, page 68 )

Voilà donc que ce terrible adversaire de l’Etat, de l’Etat en principe, de l’Etat quel qu’il soit, vient ici vous parler de centraliser toutes choses, d’avoir une représentation nationale, un pouvoir exécutif, un ministère public, un ministère de l’intérieur; il ne dédaigne pas les vérifications de comptes, il admet un budget, il s’accommode fort de l’existence de tribunaux, il veut des poursuites contre tout infracteur des lois, horreur! il demande une police, et il va jusqu’à proposer un gouvernement, oui — le mot est de lui — un GOUVERNEMENT PROVISEUR!

Et c’est le même homme qui, dans le même livre, crie : Plus de gouvernement! Plus d’Etat! Gomment! Cette merveilleuse nouveauté : l’anarchie, cette négation intrépide du pouvoir se réduit à la centralisation séparée de toutes les fonctions et de toutes les facultés! C’est en s’indignant contre les révolutions par en haut, qu’on s’en va grouper les administrations par leurs sommités ! C’est quand on invoque un pouvoir chargé de poursuivre les infractions, qu’on ose accuser calomnieusement quiconque prononce le mot Etat de tenir en réserve contre le Peuple des charges de cavalerie! Et, contradiction sans exemple, querelle de mots sans dignité, c’est en vue du GOUVERNEMENT PROVISEUR qu’on dénonce aux ennemis de l’oppression le GOUVERNEMENT SERVITEUR!

Qu’on presse le citoyen Proudhon, qu’on lui demande d’exposer ses projets, de bien expliquer comment il entend qu’à l’avenir la société subsiste, et l’on verra que sa grande innovation revient à cette pitoyable vieillerie. — Je cite, et toujours textuellement, le Catéchisme socialiste, publié dans la Voix du Peuple du 29 octobre 18 i9. — « Election par spécialité de fonctions, de travail ou d’intérêt. Agriculteurs, industriels, commerçants, marins, savants, artistes, tous sont convoqués dans chacune des branches de leur spécialité pour choisir parmi ceux qui les composent les plus propres à en représenter les intérêts communs. »

Voilà donc l’idéal du citoyen Proudhon !

Ce que nous voulons, nous, c’est le suffrage universel compact.

Ce qu’il veut, lui, c’est le suffrage universel morcelé.

Ce que nous proposons, nous, c’est une représentation nationale issue de l’élection de tous les citoyens votant comme membres d’une vaste famille.

Lui, ce qu’il propose, c’est une représentation nationale issue de l’élection des citoyens, divisés en corporations ayant chacune sa volonté propre et son but particulier.

Il pari de la séparation des intérêts qu’il suppose éternelle.

Nous partons de leur solidarité, que les lois de l’histoire nous montrent certaine.

Dans la société de l’avenir, il voit une classe d’agriculteurs, une classe de commerçants, une classe de marins, une classe de savants, et toutes ces classes forcées d’avoir une représentation spéciale qui réponde à l’égoïsme de chacune d’elle. ,

Dans la société de l’avenir, nous voyons des citoyens travaillant par l’application de facultés diverses, par l’exercice de fonctions différentes, à l’œuvre fraternelle de leur commun bonheur.

Il règle d’avance les conditions de la guerre.

Nous tendons à l’harmonie.

Comme ces vainqueurs de Thermidor qu’il admire, il prêche, non plus an point de vue du territoire, mais, ce qui est bien autrement grave, au peint de vue des fonctions… le fédéralisme.

Comme ce Robespierre qu’il insulte, nous sommes pour l’unité.

Qu’après cela, le citoyen Proudhon se vante d’être l’homme de l’anarchie, il en a certes le droit, en ce sens que le POUVOIR, tel qu’il l’entend, serait, effectivement un POUVOIR désordonné et qui porterait la guerre dans son propre sein. Mais que le citoyen Proudhon ne se pose pas en destructeur de l’État ; car, ce qu’il propose, c’est toujours l’Etat, seulement l’État avec l’antagonisme des forces, avec l’hostilité reconnue et réglée des intérêts, l’État avec le fédéralisme, l’État sans la solidarité, sans la fraternité, sans l’unité.

Convenons-en : c’était bien la peine, pour en venir là, de provoquer, d’insulter, de calomnier, de faire fumer l’encens aux pieds de Louis-Philippe, de sacrifier Saint-Just à Bourdon (de l’Oise), et de mettre le comité de salut public sur la même ligne que Louis XIV!

Il est vrai que, si l’on s’était contenté de dire tout simplement : « Voici notre manière d’entendre la Constitution future de l’État, » ou aurait manqué son effet ; on n’aurait eu rien à opposer à la formule luxembourgeoise : plus d’exploitation de d’homme par l’homme ; on n’aurait point marqué comme un novateur sans frein ; on n’aurait p«s ramené à soi l’attention d’un pu Hic engourdi. Il fallait donc frapper un coup de tamtam. Des hommes de cœur avaient commencé eu faveur du Peuple d’heureux efforts : il fallait… faire diversion.

Mais, grâce au ciel, le Peuple ne s’y est pas trompé. Quelque dangereux que pût être le mot ANARCHIE, lancé au milieu d’hommes que tous les genres d’oppression accablent et pour qui les divers gouvernements n’ont été jusqu’ici que des formes diverses de tyrannie, le Peuple, avec un bon sens admirable, a compris que nier le principe de l’État, au moment même où, par le suffrage universel, l’Etat allait se confondre avec le Peuple, c’était faire acte de contre-révolutionnaire.

Et maintenant, que dire de l’initiative qui nous a valu le scandale de cette polémique? Que dire de l’à-propos de cette incroyable agression?. Quoi! les ennemis de la Révolution redoublent de violence; le Socialisme est assailli de toutes parts et d’attaques vraiment furieuses ; inextinguible foyer des mâles ardeurs, des idées libératrices, la France démocratique n’est plus, aux yeux des rois, qu’un immense incendie allumé au centre du monde et qu’à tout prix, pour jamais, il faut éteindre; un nouveau manifeste de Brunswick est le secret, mal gardé, des chancelleries ; l’Attila de la Hongrie s’apprêtant à réaliser ses menaces, bientôt peut-être nous entendrons le bruit du pas de ses armées. .. Et c’est en ces heures solennelles, c’est en présence de la contre-révolution partout organisée, c’est quand il est si impérieusement commandé aux hommes de l’avenir de serrer leurs rangs, qu’on vient nous proposer la théorie de la désorganisation comme élément de force et l’injure comme élément d’union!

Assez, assez. Car, je sens que l’indignation me gagne, et l’indignation est faiblesse devant qui ne mérite que le dédain.

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