Comment les affaires vont en France (excerpts) (1859)

Comment les Affaires Vont en France,
Et Pourquoi Nous Aurons la Guerre,
Si Nous L’Avons :

A Propos Des Nouveaux Projets De Traités Entre Les Compagnies De Chemins De Fer Et L’État.

Par
P.-J. Proudhon

How Business Is 
Going In France, 

And Why We Will Have War,

If We Have It:

On the New Proposed Agreements Between the Railway Companies and the State.

By 

P.-J. Proudhon

AVANT-PROPOS.

Le Bulletin français, qui parut quelque temps en Belgique à la suite du coup d’État, contenait dans un de ses numéros les paroles suivantes, attribuées à M. de Persigny :

« Les gouvernements qui nous ont précédés ont tous fait fausse roule. Ils n’ont pas su se mettre en rapport assez direct avec les masses, parler assez à leur imagination et à leurs passions. Nous, au contraire, nous nous sommes placés dès l’abord dans le plein courant des sentiments populaires, grossiers, si vous voulez, bons ou mauvais, n’importe. Ç’a été notre première force ; nous ne nous en dépouillerons jamais. Si cette force, cependant, nous a suffi pour entrer en scène el ravir le pouvoir, elle ne suffit plus seule pour nous y maintenir. Quand on est devenu gouvernement, on a devant soi des classes de à société sur lesquelles il faut agir par d’autres moyens. Sur celles-là nos devanciers échouaient encore : ou ils ne connaissaient point leurs avantages, ou ils en usaient timidement. Ils avaient autour d’eux un monde plein d’avidité, ils n’ont pratiqué qu’une corruption mesquine; des gens pleins de couardise, ils n’ont pas un instant songé à leur faire peur. La corruption, la terreur, sur une large échelle, n’ont-elles pas toujours été les armes les plus puissantes des gouvernements forts? Ces armes, nous les recevons fraîches et à peine émoussées; on verra le parti que nous en saurons tirer. En allant droit à ce pays-ci, avec l’argent dans une main, le fer dans l’autre, nous le mènerons loin… »

Nous ne savons quelle confiance mérite cette citation du Bulletin français. M. de Persigny passé pour un homme personnellement irréprochable, étranger aux tripotages du jour, et qui ne possède de fortune que ce qu’il tient de sa femme et de la munificence de l’Empereur, Un caractère aussi noble, des mœurs aussi pures, sont incompatibles avec les maximes de gouvernement que lui prête le Bulletin.

Comme homme politique, M. de Persigny à la réputation d’un esprit sage : quel sage se figura jamais que les sociétés se mènent avec ce sans-façon, et que tout l’art d’un chef d’État se réduit à ces trois mots : pour la plèbe, chauvinisme ; pour la bourgeoisie, corruption et terreur ? Il y a plus de trois cents ans que Machiavel développait cette théorie, déjà vieille pour son temps:; et il est prouvé, contre Machiavel, par l’histoire même de l’Italie qu’il avait surtout en vue, et dans laquelle il prend la plupart de ses exemples, que de tous les gouvernements le plus instable est précisément celui dont le Bulletin français attribue à M, de Persigny l’odieuse théorie. D’après le dernier et le plus savant historien de l’Italie, J. Ferrari, chaque cité italienne compte, depuis Othon 1er jusqu’à Charles-Quint, dans une période d’environ 557 ans, un minimum de quarante-deux révolutions, soit en moyenne une révolution tous les treize ans. Or, la période d’Othon 1er à Charles-Quint est la plus atroce de l’histoire italique : c’est celle des pouvoirs usurpés par la violence et la ruse, entretenus par la corruption, la terreur, la fantasia populaire; période des évêques-princes, des consuls, des podestats, des sectes guelfe et gibeline, des tyrans, des seigneurs, des condottieri, à la suite desquels viennent les Borgia el leurs pareils. Vraiment, la politique de M. de Persigny serait mal inspirée, et, pour la dynastie impériale, du plus sinistre augure.

Peut-être, au surplus, la France, qui depuis 89 compte dix ou douze révolutions, est-elle entrée dans une période analogue à celle de l’Halie du moyen âge; peut-être le machiavélisme de l’honorable M. de Persigny, d’accord avec la fatalité, lui paraît-il n’être que de la sagesse. Mais alors il faut dire, non plus que la Révolution est rentrée dans son lit, ce qui n’aurait encore rien de bien rassurant, mais que nous sommes en plein courant révolutionnaire….

Quoi qu’il en soit du propos rapporté par le Bulletin, une chose du moins est certaine : c’est que, depuis le 2 Décembre, les choses semblent à beaucoup de gens se passer en France, dans la double sphère du gouvernement et des affaires, absolument comme l’aurait prévu et prédit, sous la présidence, M. de Persigny.

Ici, nous marchons sur braise, et, ne fût-ce que pour nous mettre en règle avec la loi belge, nous demandons à préciser le sens et la portée de nos paroles.

Autrefois, lorsque le sentiment monarchique était vivant en France, on disait : Si le roi savait ! Avec ce seul mot le premier venu pouvait dénoncer et flétrir tous les désordres. On était sûr que rien ne remontait au prince, ne s’attaquait à ses droits ni à son autorité.

Sous le régime de 1814 et 1830 on n’avait mème plus besoin de cette précaution oratoire. La personne royale était, de par la loi, au-dessus de tonte responsabilité ; le ministère couvrait la couronne; il était attaqué publiquement, continuellement, À lui de se justifier devant les chambres qui, sous le contrôle de l’opinion, rendaient un verdict de satisfaction ou de blâme. :

La Constitution de 1852 à changé tout cela. En droit, l’Empereur est responsable; en fait, le Gouvernement est indiscutable : de sorte que la critique des mœurs publiques et des actes du Pouvoir, toujours plus ou moins solidaires, est devenue, malgré la reconnaissance légale du droit qu’ont tous les Français de publier, en tout pays, leurs opinions, d’une difficulté extrême.

Nous prenons le seul parti qui nous reste, parti héroïque, c’est d’envelopper dans la même inviolabilité tout le personnel gouvernemental, de frapper sur la nation, et de dire : L’Empereur ignore, le Ministère ne sait rien, le Gouvernement, animé des intentions les plus pures et les plus généreuses, n’en peut mais. Le mal est dans une sorte de gangrène sociale, qui corrompt tout ce que le Pouvoir fait de meilleur et donne à ses actes les plus vertueux une odeur de pestilence. Tout est chaste pour les âmes chastes, Sancta sanctis ; tout est impureté pour les consciences malsaines, Nous en sommes là : la France tourne à la pourriture. Que le Pouvoir le sache, c’est son devoir; par conséquent, le lui dire est notre droit.

Ainsi, le gouvernement impérial a pour principe de bien payer ses gens : quoi de plus juste? De là, création de sénateurs à trente mille francs de dotation annuelle; augmentation de traitement pour toutes les catégories de fonctionnaires, employés d’administrations, magistrats, curés, vicaires; multiplication des emplois, des pensions, des chapelles; formation d’une garde impériale, avec double prêt, accroissement de solde pour les officiers et sous-officiers de la ligne; en ce moment, il est question de porter à 6,000 francs les honoraires des membres de l’Institut. L’Empire ne marchande point, ne demande rien, ne fait pas de conditions; il paye ce qu’il croit équitable de payer : qu’arrive-t-il? Que les salariés du Gouvernement, âmes vénales, moins occupés du service que de leur prébende, ne voient dans l’Empereur que l’Amphitryon où l’on dine, et se considèrent eux-mêmes, non plus comme des citoyens d’un état libre, mais comme les très-humbles serviteurs et sujets de Sa Majesté. Quel académicien aurait le courage de combattre un Pouvoir qui, le premier, lui aura fait 6,000 livres de rente?…

Ainsi encore, et c’est ce qui fait l’objet principal de cette brochure, l’Empire a, pour la bourgeoisie, des concessions, des subventions de toute sorte, un déluge d’actions et d’obligations plus ou moins garanties, des titres d’emprunt, des bons du trésor, et, autant que la chose dépend de lui, la hausse. Pour ta plèbe, des travaux sans mesure, vrais ateliers nationaux; une intervention officieuse , souvent efficace, auprès des villes, des compagnes, des chefs de fabrique et des propriétaires; puis des caisses de secours, des soupes économiques, des cités ouvrières, des parades et des fêtes. Tout cela, en autre temps, eût été sans doute d’une prudente politique, d’une saine économie, d’une philanthropie toute chrétienne. Sur des cœurs abjects, c’est vénalité pure : Urbem venalem.

Comme garantie du système, enfin, assurance contre le risque de révolution, nous avons les commissariats généraux, les commandements militaires, là conscription fixée à 100,000 hommes, l’autorité municipale annulée, la police à Paris, Lyon, renforcée, la presse bâillonnée, la tribune réduite au silence, enfin, pour sanction pénale, la loi de sûreté générale et la transportation à Cayenne. Ici encore le gouvernement impérial n’a en d’autre motif, c’est évident, que de pourvoir énergiquement au maintien de l’ordre. Il n’a pas voulu effrayer les honnêtes gens, interdire une liberté décente, étouffer la vieille franchise gauloise. Eh bien! le gouvernement impérial joue de malheur. Il voudrait être aimé; on tremble, Ceux qui ont vu la France depuis sept ans n’ont qu’un mot pour exprimer l’état moral de ce pays : Aplatissement .

Flattée dans ses instincts, stupide sur ses intérêts, indifférente au bien publie, la vile multitude obéit à la main dont elle attend, pour son imagination, des spectacles, pour son estomac, la pâtée, — « Barbès, disait le peuple au 2 décembre, a demandé pour nous un milliard ; Napoléon nous le donnera. » Est-ce calomnier l’Empire que de citer de pareilles anecdotes? Ce serait le justifier plutôt. — Quant à li bourgeoisie, aussi vile que la plèbe, elle n’a plus songé qu’à s’enrichir : en quoi le gouvernement la favorise de son mieux, en tout bien tout honneur, Bourgeoisie et plèbe, c’est en définitive par le plus grossier des appâts, la plus ignoble des passions, le plus brute des appétits, l’avarice, que l’Empire tient cette nation sans amour, comme le pêcheur tient le poisson au bout de sa ligne : Omne animal capitur escä. Accuserons-nous l’Empire de la bassesse du Pays? Ah! nous l’en plaignons de toute notre âme. On verra, dans le cours de cet écrit, si notre compassion est sincère.

Quel est maintenant le résultat de ce régime, que se sont créé, d’un si parfait accord, le prolétaire et le bourgeois? Ont-ils trouvé, en compensation de leurs droits sacrifiés, de leurs libertés perdues, la richesse et la gloire?

Hélas! faut-il le dire? Au lieu du bien-être, une gène croissante; la dette publique augmentée, les charges de plus et plus lourdes; pendant un an, un mouvement industriel factice, puis des affaires stagnantes, difficiles, mauvaises ; l’agiotage érigé en institution, le Pays livré à une bande; dans les campagnes, la glèbe abandonnée, la population en décroissance; pour toute gloire, de l’ostentation, du faste; une guerre sans principe, conduite sans génie, terminée sans solution. Par surcroît, là dépression des intelligences et des caractères, la dissolution des mœurs, la décadence des lettres et des arts. En perspective, le déficit et la guerre. Un gouvernement a beau faire : il ne recueille toujours que ce que la nation qu’il est appelé à commander lui donne, cé que le passé a semé en elle, et que les circonstances ont fait germer. Sera-ce faire injure à César de lui dire que sa femme est adultère?

Corruption, aplatissement, terrorisme : que ce soit l’effet d’une préméditation, dé la nécessité ou du hasard, nous en aurons fait l’expérience. Et nous savons ce que cela peut produire : depuis le 2 décembre, la France présente toutes les apparences d’une marche rétrograde.

De sérieuses inquiétudes, non-seulement en France, mais à l’étranger, naissent de cet état de choses. Méta

On se demande si ce n’est qu’une crise passagère, ou si déjà le mal est devenu incurable; si une nation peut ainsi battre en retraité, remonter le cours des âges, recommencer en sens inverse le chemin parcouru, de âge de raison retomber eu enfance, de la vie organique revenir à l’état inorganique, en deux mots, vieillir et mourir.

On se demande si, tandis que le vulgaire impute au despotisme li décadence des sociétés, celui-ci n’en serait pas simplement l’expression, souvent le bouc émissaire; dans ce cas, quelle Révolution nouvelle la France couve, quelle catastrophe menace là dynastie impériale?

Notre intention n’est pas de répondre à ces hautes questions. Nous voulons seulement soulever un coin du voile, raconter un épisode de la vie contemporaine, et, nous plaçant exclusivement sur le terrain des affaires, des grandes affaires, montrer comment les choses s’y passent, et quels fruits le Pays et le Pouvoir en recueillent.

On s’est beaucoup entretenu, dans la première Révolution, du Pacte de famine, coalition de spéculateurs et de capitalistes pour le commerce des grains. De grands personnages , des prélats, des dames de la cour, jusqu’au roi Louis XV, avaient leur part de profit dans cette coalition qui ne fut révélée que fort lard, lors de la découverte de l’armoire de fer, el qui avait fini par produire, à Paris el dans les provinces, une hausse constante d’un ou deux sous par livre sur le-prix du pain.

Le pacte de famine fut la dernière pensée de l’ancien régime : effort suprême de l’aristocratie pour conserver une opulence que Son parasitisme, ses vices, el le progrès des idées de droit commun, lui faisaient perdre.

Le système féodal se réduisait ainsi de lui-même à sa dernière et plus infamante expression : Affamer le peuple.

Depuis quelques années, les affaires ont pris une tournure telle, en France, qu’on est tenté de croire à un renouvellement, mais cette fois sous le couvert.de la légalité et sur une plus vaste échelle, du pacte de famine.

Ce n’est plus seulement le pain qui est devenu l’objet des spéculations, ce sont les services publies, institutions de crédit, voies de transport, tout ce qui pent faire l’objet d’une exploitation ou d’un commerce en grand, fers, tissus, marchandises d’importation et d’exportation, substances alimentaires. Les compagnies de chemins de fer figurent comme chefs de file; qui les connait, sait le reste.

Quant au but, avoué ou inavoué, voulu où non voulu, dé celte coalition, s’il est permis de l’induire de ses effets économiques, parfaitement accusés, et de l’ensemble des mesures qu’elle est parvenue à arracher au Pouvoir sorti du 2 Décembre, ce serait, comme au dernier siècle, d’abord de conserver aux enrichis une fortune qui sans cesse leur échappe; puis, à la faveur de cette consolidation capitaliste, de ramener peu à peu le Pays sous un régime hors duquel, suivant l’Église et suivant la Bourse, point de salut.

L’Empire, organe infortuné d’une réaction aveugle; l’Empire, qu’on flatterait beaucoup trop en lui attribuant lé pouvoir de terrifier el de corrompre une masse de trente-six millions d’âmes, mais de qui il dépend de changer une législation funeste, surtout de faire respecter les droits définis par li Révolution, l’Empire accepte-t-il la responsabilité de l’état de choses?

C’est la question que nous adressons à M. de Persigny.

 

FOREWORD.

The Bulletin français, which appeared for some time in Belgium following the coup d’etat, contained in one of its issues the following words, attributed to M. de Persigny:

The governments that preceded us have all been on the wrong track. They did not know how to put themselves in direct enough contact with the masses, speak enough to their imagination and their passions. We, on the contrary, placed ourselves from the start in the full current of popular sentiments, coarse, if you will, good or bad, it doesn’t matter. It was our first strength; it will never be taken from us. If this force, however, was enough for us to enter the scene and seize power, it is no longer enough to keep us there. When we have become a government, we have before us classes of society on which we must act by d other means. On these our predecessors still failed: either they did not know their advantages, or they used them timidly. They had around them a world full of greed, they practiced only petty corruption; people full of cowardice, they did not for a moment think of scaring them. Corruption, terror, on a large scale, have they not always been the most powerful weapons of strong governments? These weapons, we receive them fresh and hardly blunt; we will see what advantage we will be able to derive from it. Going straight to this country, with silver in one hand, iron in the other, we will take it far…”

We do not know what confidence this quotation from the French Bulletin deserves. M. de Persigny passed for a man who was personally irreproachable, a stranger to the trifles of the day, and who only possessed a fortune which he inherited from his wife and from the munificence of the Emperor, Such a noble character, such pure morals , are incompatible with the maxims of government attributed to it by the Bulletin.

As a politician, M. de Persigny has the reputation of a wise mind: what wise man would ever imagine that societies conduct themselves with this impropriety, and that all the art of a head of state is reduced to these three words: for the plebs, chauvinism; for the bourgeoisie, corruption and terror? More than three hundred years ago Machiavelli developed this theory, already old for its time:; and it is proved, against Machiavelli, by the very history of Italy which he had above all in view, and in which he takes most of his examples, that of all the governments the most unstable is precisely that whose Bulletin Frenchman attributes the odious theory to M. de Persigny. According to the last and most learned historian of Italy, J. Ferrari, each Italian city counts, from Othon 1st to Charles-Quint, in a period of approximately 557 years, a minimum of forty-two revolutions, or an average of one revolution every thirteen years. Now, the period from Otho I to Charles-Quint is the most atrocious in Italian history: it is that of powers usurped by violence and cunning, maintained by corruption, terror, popular fantasy; period of bishop-princes, consuls, podestas, Guelph and Ghibelline sects, tyrants, lords, condottieri, after which come the Borgias and their like. Truly, the policy of M. de Persigny would be ill-advised, and, for the imperial dynasty, of the most sinister omen. maintained by corruption, terror, popular fantasy; period of bishop-princes, consuls, podestas, Guelph and Ghibelline sects, tyrants, lords, condottieri, after which come the Borgias and their like. Truly, the policy of M. de Persigny would be ill-advised, and, for the imperial dynasty, of the most sinister omen. maintained by corruption, terror, popular fantasy; period of bishop-princes, consuls, podestas, Guelph and Ghibelline sects, tyrants, lords, condottieri, after which come the Borgias and their like. Truly, the policy of M. de Persigny would be ill-advised, and, for the imperial dynasty, of the most sinister omen.

Perhaps, moreover, France, which since 89 has had ten or twelve revolutions, has entered upon a period analogous to that of medieval Halia; perhaps the Machiavellianism of the honorable M. de Persigny, in accord with fatality, seems to him to be nothing but wisdom. But then it must be said, not that the Revolution has returned to its bed, which would still be nothing very reassuring, but that we are in the midst of a revolutionary current….

Whatever the statement reported by the Bulletin, one thing at least is certain: since December 2, things seem to many people to be happening in France, in the double sphere of government and affairs, exactly as M. de Persigny would have foreseen and predicted under the presidency.

Here, we are walking on embers, and, if only to bring ourselves into line with Belgian law, we ask to clarify the meaning and scope of our words.

Formerly, when the monarchical feeling was alive in France, people said: If the king knew! With this single word the first comer could denounce and stigmatize all the disorders. We were sure that nothing went back to the prince, attacked his rights or his authority.

Under the regime of 1814 and 1830 there was no longer any need for this oratorical precaution. The royal person was, by law, above all responsibility; the ministry covered the crown; he was attacked publicly, continually. It was up to him to justify himself before the chambers which, under the control of public opinion, rendered a verdict of satisfaction or blame. :

The Constitution of 1852 changed all that. In law, the Emperor is responsible; in fact, the Government is indisputable: so that the criticism of public mores and acts of Power, always more or less united, has become, despite the legal recognition of the right of all French people to publish, in any country, their opinions, extremely difficult.

We are taking the only course that remains to us, a heroic course, and that is to wrap all government personnel in the same inviolability, to strike at the nation, and to say: The Emperor does not know, the Ministry knows nothing, the Government , animated by the purest and most generous intentions, cannot help but. Evil is in a kind of social gangrene, which corrupts all that Power does best and gives its most virtuous acts an odor of pestilence. Everything is chaste for chaste souls, Sancta sanctis; everything is impurity for unhealthy consciences, Here we are: France is turning to rot. Let Power know this, it is its duty; therefore, telling him is our right.

Thus, the imperial government’s principle is to pay its people well: what could be fairer? From there, creation of senators with thirty thousand francs of annual endowment; salary increase for all categories of civil servants, administrative employees, magistrates, parish priests, vicars; multiplication of jobs, pensions, chapels; formation of an imperial guard, with double loan, increased pay for the officers and non-commissioned officers of the line; at the moment there is talk of raising the fees of the members of the Institute to 6,000 francs. The Empire does not haggle, asks for nothing, makes no conditions; he pays what he thinks it is fair to pay: what happens? That the employees of the Government, venal souls, less occupied with service than with their prebend, see in the Emperor only the Host where they dine, and consider themselves, no longer as citizens of a free state, but as the most humble servants and subjects of His Majesty. What academician would have the courage to fight a Power which, the first, will have made him 6,000 livres a year?…

Thus again, and this is what is the main object of this pamphlet, the Empire has, for the bourgeoisie, concessions, subsidies of all kinds, a deluge of actions and obligations more or less guaranteed, debt securities, treasury bonds, and, as far as it depends on him, the rise. For your plebs, work without measure, true national workshops; an unofficial intervention, often effective, with the cities, the companions, the heads of factory and the owners; then relief funds, economic soups, workers’ housing estates, parades and festivals. All this, in other times, would doubtless have been the result of a prudent policy, a sound economy, and a thoroughly Christian philanthropy. On abject hearts, it is pure venality: Urbem venalem.

As a guarantee of the system, finally, insurance against the risk of revolution, we have the general commissariats, the military commands, the conscription fixed at 100,000 men, the municipal authority annulled, the police in Paris, Lyon, reinforced, the gagged press, the tribune reduced to silence, finally, for penal sanction, the general security law and transportation to Cayenne. Here again the Imperial Government has no other motive, it is evident, than to provide energetically for the maintenance of order. He did not want to frighten decent people, forbid decent liberty, stifle the old Gallic frankness. Well! the imperial government plays with misfortune. He would like to be loved; we tremble, Those who have seen France for seven years have only one word to express the moral state of this country: Flattening.

Flattered in its instincts, stupid in its interests, indifferent to the public good, the vile multitude obeys the hand from which it expects, for its imagination, spectacles, for its stomach, the mash. , asked for us a billion; Napoleon will give it to us. Is it calumniating the Empire to cite such anecdotes? That would rather justify it. — As for the bourgeoisie, as vile as the plebs, it no longer thought of anything but enriching itself: in what way the government favors it as best it can, in all good and honor, Bourgeoisie and plebs, it is ultimately by the coarsest of baits, the most ignoble of passions, the crudest of appetites, avarice, that the Empire holds this nation without love, as the fisherman holds the fish at the end of his line: Omne animal capitur escä. Shall we accuse the Empire of the baseness of the Country? Ah! we pity him with all our soul. We will see, in the course of this writing, if our compassion is sincere.

What is now the result of this regime which the proletarian and the bourgeois have created by such perfect harmony? Have they found, in compensation for their sacrificed rights, their lost freedoms, wealth and glory?

Alas! should it be said? Instead of well-being, a growing discomfort; the increased public debt, more and heavier charges; for a year, a fictitious industrial movement, then stagnant, difficult, bad business; speculation erected into an institution, the country handed over to a gang; in the countryside, the soil abandoned, the population decreasing; for all glory, ostentation, ostentation; a war without principle, conducted without genius, ended without a solution. In addition, there is the depression of intelligence and character, the dissolution of morals, the decadence of letters and the arts. In perspective, the deficit and the war. A government does its best: it only collects what the nation it is called to command gives it, what the past has sown in it, and what circumstances have caused to germinate.

Corruption, flattening, terrorism: whether it is the effect of premeditation, necessity or chance, we will have experienced it. And we know what this can produce: since December 2, France has presented all the appearances of a retrograde march.

Serious anxiety, not only in France, but abroad, arises from this state of things. Meta

One wonders if it is only a passing crisis, or if the disease has already become incurable; if a nation can thus beat a retreat, retrace the course of the ages, recommence the path traveled in the opposite direction, from the age of reason to fall back into childhood, from organic life to the inorganic state, in two words, to grow old and die.

One wonders whether, while the vulgar impute the decadence of societies to despotism, despotism is not simply its expression, often the scapegoat; in that case, what new revolution is France hatching, what catastrophe threatens the imperial dynasty?

Our intention is not to answer these high questions. We only want to lift a corner of the veil, tell an episode of contemporary life, and, placing ourselves exclusively on the terrain of business, big business, show how things happen there, and what fruits the Country and Power in collect.

Much was said during the first Revolution of the Famine Pact, a coalition of speculators and capitalists for the grain trade. Great personages, prelates, ladies of the court, up to King Louis XV, had their share of profit in this coalition which was not revealed until very late, when the iron cupboard was discovered, and which had ended by producing, in Paris and in the provinces, a constant rise of one or two sous per pound on the price of bread.

The famine pact was the last thought of the old regime: supreme effort of the aristocracy to preserve an opulence which its parasitism, its vices, and the progress of the ideas of common law, made it lose.

The feudal system thus reduced itself to its last and most infamous expression: To starve the people.

In recent years, affairs have taken such a turn in France that one is tempted to believe in a renewal, but this time under cover of legality and on a larger scale, of the famine pact.

It is no longer just bread that has become the object of speculation, it is public services, credit institutions, transport routes, everything that can be exploited or traded on a large scale. , irons, fabrics, import and export goods, foodstuffs. Railway companies figure as leaders; who knows them, knows the rest.

As for the goal, avowed or unavowed, wanted or not wanted, of this coalition, if it is permitted to infer it from its economic effects, which are perfectly apparent, and from the set of measures that it has managed to wrest from power emerging from December 2, it would be, as in the last century, first of all to preserve for the enriched a fortune which ceaselessly eludes them; then, thanks to this capitalist consolidation, to gradually bring the country back under a regime outside of which, according to the Church and the Stock Exchange, there is no salvation.

The Empire, the unfortunate organ of a blind reaction; the Empire, which one would flatter far too much by attributing to it the power to terrify and corrupt a mass of thirty-six million souls, but on which it depends to change a disastrous legislation, above all to enforce the rights defined by li Revolution, does the Empire accept responsibility for the state of affairs?

This is the question we put to M. de Persigny.

 

CHAPITRE PREMIER.

Que les chemins de fer, livrés à dés Compagnies financières, sont nécessairement de entreprises el des foyers d’agiotage.

Les faits que nous allons rapporter, la situation pleine de périls qu’ils font à la France, le caractère qu’ils imposeraient au gouvernement impérial et à sa politique, sont le produit immédiat de deux influences, indépendantes par nature l’une de l’autre, mais devenues, par leur concours dans des entreprises dé chemins de fer, corrélatives et inséparables, comme le moyen l’est de la fin.

La première de ces influences est l’agiotage. La seconde est cet esprit de réaction qui, à partir du 2 décembre 1854, ne rencontrant plus d’obstacle, a entrainé le Pays bien au delà des limites d’une résistance prudente.

Disons d’abord comment l’agiotage est entré dans les chemins de fer.

Le régime des chemins de fer, en France, à été établi par la loi de 1842.

Le principe de cette législation est que les chemins de fer, construits, partie par des Compagnies anonymes, partie par l’État, sont exploités par les premières seules, comme propriétés privées. C’est cet accouplement de l’intérêt public avec l’intérêt privé qui caractérise pardessus tout Ja loi de 1842,

Or, que sont les compagnies concessionnaires ?

Des sociétés de métallurgistes, de mécaniciens, d’entrepreneurs de bâtiments et de transports, prenant en régie ou à bail, exploitant au nom et pour compte de l’État, ou bien pour leur propre compte mais toujours sous la surveillance du Gouvernement, les voies ferrées?

Pas le moins da monde. Les Compagnies auxquelles à été concédé le réseau français ne sont autre chose, comme les maisons de banque qui leur servent de pivot, que des sociétés financières, étrangères par nature à toute espèce d’industrie, et qui, dans leurs opérations. suivent en tout la pratique des banques.

En quoi consiste cette pratique, c’est d’abord ce dont il : importe de nous bien rendre compte.

Le banquier, qu’on retienne ceci, n’est point un préteur d’argent ni un commanditaire, pas plus qu’il n’est entrepreneur de commerce où d’industrie, La base de ses opérations est l’escompte des valeurs.

Pour cet escompte, il se fait payer, en sus de l’intérêt légal : 4° une commission, qui est son salaire; 2° une prime, qui varie selon l’état du marché, le change des places, le risque de non-payement, et qu’on nomme agio. Souvent l’agio est confondu dans là commission, ce qui n’empêche pas qu’il s’en distingue essentiellement.

L’agio, par sa nature, est un rapport, non une réalité. Ce n’est point un produit de la nature ni du travail, par conséquent pas un élément de richesse, ni une fraction de la richesse. C’est l’expression de la différence entre deux valeurs réputées, à un instant donné, égales, mais qui, étant de matière différente, reposant sur un gage différent, s’exprimant en monnaie différente, sujettes, par toutes ces causes, à des variations inégales, ne restent par conséquent pas égales.

Additionnez les différences auxquelles peut donner Lieu, dans l’intervalle d’une année, la comparaison de toutes les valeurs, mobilières et immobilières, d’un Pays : il pourra se faire que la somme de ces différences égale, surpasse même la somme des valeurs produites dans le mème espace de temps. Mais il est clair que ces différences n’ajoutent ni n’enlèvent un atome à la richesse : elles indiquent la mobilité, la proportion variable des éléments qui la constituent ; par elles-mêmes ; elles ne sont RIEN.

On conçoit d’après cela que l’agio, expression de la différence de nature entre les valeurs, de leurs transformations, dé leur immobilité inégale, joue un grand rôle dans le commerce, chacun voulant avoir pour soi le certain, et fuyant l’incertain ; que, licite en certains cas, la retenue à laquelle donne lieu cet agio devienne aisément frauduleuse en beaucoup d’autres. Entre producteurs: consommateurs qui, dans l’échange de leurs produits respectifs, cherchent le produit même, non la différence, le bon sens indique qu’il n’y à lieu. à s’occuper de l’agio, Les produits échanges, après débat contradictoire, sont censés avoir été estimés à leur valeur vraie, et se livrent par conséquent sans retenue, produit pour produit, agio pour agio. Mais le banquier, qui, eu faisant l’escompté du papier de commerce, donne une valeur certaine pour une incertaine, doit tenir compte de l’agio ; et comme l’agio est une inconnue, la sécurité du banquier, son intérêt, le portent à l’exagérer plutôt qu’à l’affaiblir.

Prenons un exemple.

En 1847, le gouvernement du roi Louis-Philippe annonce son intention de contracter un emprunt de 250 millions, à 3 p. c. Le 10 novembre 1847, la maison Rothschild soumissionne cet emprunt, au taux de 72 fr. 48 c.. Qu’est-ce à dire? Que la susdite maison va fournir, dé ses deniers, une somme de 250 millions, contre des litres représentant une valeur nominale de 545 millions, plus où moins, et produisant un intérêt, x3 p. c., de 40 millions? Point du tout : la maison Rothschild ne fait pas de prêt; elle trouvera des capitalistes à qui elle remettra ses titres de rente, déduction faite d’une prime, représentant la différence entre le taux de là souscription et celui du cours. Cette différence étant de #11. 56 c. le jour de l’adjudication, si lés cours ne baissent pas jusqu’a moment où les litres de rente auront été entièrement écoulés, le bénéfice, la prime ou l’agio, pour la maison Rothschild, sera de 15 millions.

Ainsi le banquier vit, en grande partie, d’agiotage, c’est-à-dire d’une espèce de trafic dans lequel le trafiquant, pour rester absolument sans reproche, devrait prendre sans cesse parti contre lui-même, caver au plus bas, et, l’opération terminée, toutes vérifications faites, se soumettre, le cas échéant, à une restitution. La probité en affaires dé banque est la plus difficile à garder; par même raison, c’est celle qui a le plus besoin de tolérance.

Recherché pour lui-même, comme objet de commerce et base dé spéculation, à laide de renseignements et de manœuvres qui échappent au public, l’agiotage est escroquerie pure, une variété du vol.

Tirons maintenant la conséquence de ces principes.

S’il est une classe d’hommes que l’on eût dû écarter entreprises de chemins de fer, et généralement de tout service publie, e’est évidemment celle des banquiers. Ici l’incompatibilité est manifeste, la suspicion légitime. La raison, l’expérience, défendaient de livrer le service publie de la circulation, une chose par elle-même exclusive de toute idée d’agiotage, parce qu’elle est publique; à des hommes dont le métier est systématiquement d’agioter.

Qu’est-ce en effet que le concession, à forfait, à une compagnie de banquiers, d’un chemin de fer ? L’échange, où plutôt l’escompte d’une valeur inconnue (construction, exploitation, risques, produits, etc., du chemin de fer), contre une valeur connue (capital actions et obligations), que lesdits banquiers se chargent de procurer : par conséquent, matière pour eux à agiotage.

Encore si, l’agio une fois perçu, l’opération reprenait une marche régulière, telle que l’exige un service publie, l’inconvénient serait médiocre; on en guérirait, on s’en consolerait.

Mais non, la souscription faite par la compagnie entre les mains de l’État n’est que le premier anneau d’une longue série d’opérations agioteuses :

Traités et sous-traités pour les achats de terrain, travaux d’art et de terrassement, pose de rails, construction de machines, fournitures, etc. : — agiotage ;

Fusions de compagnies, autorisées, provoquées même par le Pouvoir, homologuées par le Conseil d’État, mais par lesquelles le principe de libre concurrence est violé, Ja valeur de l’entreprise exagérée, tous les rapports confondus : — agiotage;

Tarifs différentiels, défendus, mais tolérés : — agiotage;

Emissions, conversions et dédoublements d’actions , dividendes anticipés, exagérés ; primes, escompte de l’avenir au profit du présent : — agiotage ;

Emissions d’obligations : — agiotage ;

Subventions et garanties d’intérêt par l’État, pour des motifs dont la discussion est interdit au public : — agiotage.

Le pire de tout cela est que dans les grandes affaires de banque, telles que lés emprunts publics et les concessions de chemins de fer, les banquiers Sont toujours assez bien renseignés, le Pouvoir assez complaisant, le public assez sot, pour que l’opération se fasse à coup sûr : dans le cas où il y aurait péril pour le banquier, le Gouvernement, par une multitude de considérations toutes plus politiques les unes que les autres, n’hésite pas à le relever de son engagement, Ainsi, lors de l’emprunt de 230 millions dont nous avons parlé, la révolution de février étant venue faire tomber la rente, li maison Rothschild, à qui it restait, au mois de juillet 1848, 165 millions à verser, avait en perspective une perte de plus dé 60 millions, lorsque le ministre des finances, M. Goudchaux, vint la tirer d’embarras. Au lieu de 10 millions de rentes 3 p. c., prix convenu de l’emprunt, lé gouvernement de la République consentit à en payer 13 en 5 p. c.; ce qui permit à la maison Rothschild de gagner encore 11 millions.

En résumé, un chemin de fer étant une partie de la fortune publique, son exploitation un service public, qui domine toutes les industries particulières , si ce service est livré, propriété et monopole, à une compagnie d’agioteurs, c’est comme si P’État, gardien du domaine public et de la sincérité des transactions, ennemi par nature et destination de toute opération agioteuse, mettait le domaine publie en loterie, livrait la production, la consommation et la circulation du pays à l’agiotage.

La conséquence est aisée à prévoir.

Si les agioteurs concessionnaires savent leur métier, et ils le sauront, soyez-en sûr, mieux que les hommes d’État qui ont fail la concession n’ont su le leur, à supposer mème qu’agioteurs et hommes d’Etat n’aient pas été de connivence, la concession aura pour effet inévitable l’exploitation, par l’agiotage, non-seulement du Pays que dessert la voie ferrée, mais de tous les petits capitalistes qui reçoivent des actions des concessionnaires directs où souscripteurs primitifs, De là une pressuration générale qui engendre un déficit réel. En effet, comme nous l’avons vu plus haut, l’agio par lui-même n’est ni élément de richesse ni fraction de la richesse; il représente un rapport, une différence, laquelle, réalisée d’homme à homme, p’influe en rien sur là fortune générale, mais qui, perçue sur une population tout entière, actionnaire ou cliente, devient, pour la caste agioteuse et parasite une source de profits illicites, pour la masse une cause d’appauvrissement.

En théorie donc, il est démontré que le système de la loi de 1842, qui a mis des compagnies financières à la tête de la circulation publique, c’est-à-dire de toute la fortune et de toute l’économie publique, se résout en un système de concussion publique, en une organisation légale de l’agiotage.

Le point de vue sous lequel nous envisageons ici les chemins de fer et les Compagnies concessionnaires a été jusqu’à présent si peu compris, surtout des tribunaux, qu’on nous saura gré de l’éclaircir, au moins par un exemple.

Le 20 septembre 1845, le chemin de fer du Nord fut adjugé à MM. Rothschild frères, Hottinger, Ch. Laffitte et Blount , tous banquiers, pour une durée de 38 ans. — Passons sur les conditions de la concession.

Le 20 Septembre de la même année, les susdits concessionnaires se formaient en société anonyme, au capital de 200 millions divisé en 400,000 actions de 500 francs. Plus de la moitié de ces actions fut prise par les fondateurs. (Plus tard, le chiffre du capital fut réduit de 40 millions, et les actions libérées à 400 francs.)

Qu’est-ce que lout cela signifie?

C’est que MM. Rothschild frères, Hottinger, Ch. Laffitte et Blount se sont engagés, envers l’État, non pas à devenir eux-mêmes, et directement, entrepreneurs et exploitants du chemin de fer du Nord, mais à former une compagnie anonyme qui prendra, à leur place, cet engagement; qu’ils se portent caution de l’existence de cette compagnie, qu’ils garantissent la formation de son capital, etc.

Naturellement une opération aussi considérable, regardée comme aléatoire, exige, pour les concessionnaires, rémunération, commission, agio. Leur métier n’est pas d’engager leurs propres capitaux dans aucune industrie, de commanditer aucune entreprise; c’est de: procurer la commandite, c’est d’en être les entremetteurs, et provisoirement d’en soutenir le fardeau, jusqu’à ce que d’autres capitalistes , non banquiers, entraînés par leur exemple, convaincus de la bonté du placement , les en déchargent. L’agio, servons-nous du mot technique, la prime perçue par les banquiers fondateurs, se composera donc d’une partie de la plus-value présumée entre, d’une part, les produits de la voie pendant trente-huit ans, augmentés de la somme à rembourser pour cette même voie, à la fin du bail, par la compagnie prenante ou par l’État; et d’autre part, le capital de 200 millions, avec intérêts, auquel on évalue dès l’abord lés frais d’établissement.

De combien sera cette prime?

De semblables négociations ne s’entreprennent qu’a gros bénéfice. Portez-la seulement à 20 p. c., ce sera quarante millions pour les banquiers, avant même d’avoir commencé les travaux; quarante millions qui ne figureront pas dans le matériel de la voie , et qui vont être enlevés à l’avoir du pays.

Cette prime de quarante millions, qui la payera ?

Les actionnaires de la compagnie, à qui les titres de 500 fr. seront délivrés contre versement de 540, 560, 600 fr., selon que la faveur sera acquise à l’entreprise ; en autres termes, selon que le Gouvernement, en adjugeant la concession, aura laissé là marge plus ou moins belle aux concessionnaires, et que ceux-ci, gens de bourse et d’agiotage, auront plus ou moins habilement manœuvré. D’après le rapport du conseil d’administration du chemin de fer du Nord du 31 janvier 1846, en moins de cinq mois, les actions de cette Compagnie se son élevées au taux de 755 fr; et telle avait été l’activité de l’agiotage, qu’il avait été opéré 571,741 transferts. La prime perçue par les souscripteurs au pair, c’est-à-dire par MM. Rothschild frères, Hottinger, Ch. Laffitte, Blount et leurs amis, était done de 102 millions, 51 pour cent,

N’est-ce pas une chose monstrueuse, qui révolte la conscience autant que la raison, qu’une nation, qui se compose naturellement de la totalité des producteurs et capitalistes, soit obligée, par l’imbécillité de ses législateurs et la routine de son gouvernement, de payer à des banquiers un agio de 102 millions pour se donner une voie de transport qui lui en coûtera 400? N’est-il pas dérisoire que, pour obtenir crédit auprès de la multitude des prêteurs, le Trésor doive subir la caution dan agioteur israélite, el faire payer au Pays, pour cette caution qu’il fui à fallu ensuite cautionner elle-même, 60 millions, réduits plus tard, à la faveur d’une révolution, à 11 ?…

Nous ne ferons pas, quant à présent, d’autre réflexion.

Qu’y at-il maintenant dans tout cela d’illégal? Rien : tout est régulier; tout est dans l’ordre; (oui se passe selon les us et coutumes de la banque, qui sont, plus où moins, ceux du commerce, Que reprochons-nous au gouvernement de l’Empereur? Rien encore, si £e n’est d’exécuter trop bien une loi de Louis-Philippe. Mais s’agit-il de la moralité de la transaction, considérée du point de vue de l’Économie publique et de l’administration du Pays, c’est autre chose. Entre la foi publique et l’agiotage, nulle transaction possible; il y a incompatibilité, contradiction. De même entre le service public et l’intérêt privé : abandonner le premier au second, c’est conspirer contre la fortune publique, et trahir le mandat national. Nous ne reviendrons pas sur ces considérations, toutes de théorie et de droit : les faits, plus puissants sur l’esprit des hommes que les raisonnements, se chargeront tout à l’heure d’en démontrer la justesse.

L’histoire du chemin du Nord est celle du réseau français. Tous nos chemins de fer, sans exception, ont été livrés à la haute banque; tous sont devenus matière et instruments d’agiotage; et ce n’est pas encore le pire des maux dont ils nous menacent. Voici qu’après avoir servi à lever des primes énormes, on s’en ferait un moyen de despotisme et de contre-révolution. El ne suffit pas que le peuple soit pressuré, il faut qu’il soit dompté. Point de sécurité pour l’aristocratie du capital, tant que la démocratie du travail ne sera pas mise sous le joug : l’agiotage appelle le servage, Abyssus abyssum invocat.

CHAPITRE II.

Comment, après fa Révolution de février, les chemins de fer sont devenus les instruments d’une restauration féodale, — Projet de rachat du Gouvernement provisoire. — La foi des contrats. — Avénement du 2 décembre : prorogations. fusions.

Après l’agiotage, la réaction : ils étaient faits pour s’entendre.

En 1848, le ministre des finances, organe du Gouvernement provisoire, soumit à l’Assemblée nationale un projet de rachat des chemins de fer.

Que voulait le Gouvernement provisoire? Pourquoi, à peine installé, sa première pensée était-elle de défaire ce qui avait coûté tant de peine aux législateurs de 1842? La fameuse question, si les chemins de fer doivent être exploités par des compagnies on par l’État, question sur laquelle les plus éminents patriotes et les plus savants économistes s’étaient montrés également perplexes, allait-elle enfin recevoir, de la République de février, une solution?

Le Gouvernement provisoire n’eût pas su le dire. Obéissant à la polémique du parti qu’il représentait, entrainé par le courant du jour, il allait devant lui, les veux fermés, ne sachant si l’ornière démocratique était plus dans le sens du progrès que la route royale, incapable de justifier, en économie politique et en droit, son projet de rachat, et de s’élever. au-dessus de cette alternative invariable : L’État ou des compagnies, des compagnies ou l’État.

Mais ce que la raison individuelle ne pénètre que lentement, n’en a pas moins un sens profond dans la pensée collective, formée du jeu des opinions et des intérêts.

La reprise des chemins de fer par le Gouvernement provisoire n’était autre chose que le retour à ce grand principe d’économie publique, que les choses d’utilité générale ne peuvent faire l’objet d’une exploitation ou d’une appropriation particulière, parce qu’au lieu de servir le Pays, elles le rendent tributaire du monopole ; au lieu d’ajouter à sa richesse, elles deviennent pour lui une cause de déficit.

C’était le droit divin capitaliste, déposé comme un germe dans la loi de 1842, qu’attaquait, sans le savoir, en la personne des Compagnies, le Gouvernement provisoire. Tandis qu’il réclamait le secours de l’Église pour bénir ses arbres de liberté, enterrer ses morts, obtenir Îles lumières de l’Esprit saint, il allait, nouvel Erostrate, faire sauter la dernière colonne du vieil édifice social.

Ceux qui font les lois, où qui assistent à leur élaboration, se doutent rarement de ce qu’elles contiennent; le temps seul sait les interpréter dignement. C’est ce qui arrive aujourd’hui pour la loi de 1842, conception doctrinaire, qui, sous prétexte de satisfaire tous les intérêts, de concilier tous les principes, unissant dans une combinaison ambiguë les Compagnies et l’État, a de fait livré l’État, et le Pays avec lui, aux Compagnies.

Reportons-nous à l’époque de la convocation de l’Assemblée constituante.

Aux manifestations des ouvriers, à cette explosion d’utopies qui signalèrent l’apparition de la République, répondait un souffle dé réaction qui bientôt allait devenir un ouragan. On avait parlé de l’émancipation du prolétariat : le prolétariat, un instant au pouvoir, n’ayant su ou n’ayant pu S’émanciper lui-même, plus que jamais on se promit de le tenir en bride. Une des premières pensées de la République avait été de faire servir les chemins dé fer à cette émancipation : en vertu de la loi des contraires, la pensée de la réaction devait être de les faire servir à une plus complète subalternisation de la plèbe.

De telles choses ne se disent point, ne s’écrivent pas, ne s’aflichent nulle part : personne n’y songe. Elles ressortent du mouvement des faits; elles dominent les volontés, et s’accomplissent toutes seules. Ce n’est que plus tard que la réflexion les atteint, et qu’elles passent à l’état de maximes politiques, bonnes où mauvaises.

D’un côté donc, la réaction des idées suivant son cours;

D’autre part, les Compagnies de chemins de fer prenant, sous la lei de l’intérêt privé, la tête des affaires;

Ce double mouvement de recul, dans les idées et dans les intérêts, se développant à l’unisson, bien qu’il n’y eût pas concert ;

Enfin le réseau des voies ferrées s’étendant de plus en plus, dominant toute industrie, tout commerce, toute propriété; le chemin de fer devenant tout à la fois un instrument de pouvoir, et l’agent le plus efficace de la centralisation industrielle,

La conclusion devait être, et nous pouvons considérer cette conclusion comme le point de départ el l’Article 1er du pacte tacite qui régit aujourd’hui les destinées du peuple français :

Puisque les chemins de fer, exploités par des associations ouvrières, auraient pu devenir le moyen et le gage d’une révolution économique, et que l’impéritie des ré publicains et la prépotence de la réaction avaient empêché “qu’il en fût ainsi, il fallait qu’ils devinssent Le moyen, le gage et le sceau d’une restauration féodale.

Et la combinaison était toute trouvée,

Par lé fait de l’établissement des chemins de fer et de leur concession à des Compagnies financières, la nation tout entière se divisait en trois catégories de citoyens :

La première, composée des fondateurs et concessionnaires, de leurs amis, patrons , Solliciteurs, suppôts; de toutes les notabilités qui, dans l’administration, la magistrature, la police, l’armée, au Sénat, au conseil d’État, à la cour, servent aux compagnies de recommandations, d’intelligences et d’enseignes; plus, des entrepreneurs, constructeurs et fournisseurs, traitant, sous-traitant les travaux, le matériel, les fournitures : tous ensemble formant lé monde de la prime et du pot-de-vin;

La seconde catégorie, beaucoup plus nombreuse que la première, formée des souscripteurs d’actions et d’obligations, la plupart gens de médiocre fortune et petite bourgeoisie ; classe intéressante, encore plus intéressée, attachée à l’ordre, précieuse au Pouvoir, et pour laquelle celui-ci ne saurait avoir jamais assez de prorogations, de subventions et de garanties;

Enfin la troisième catégorie, comprenant la masse du public qui paye tribut aux Compagnies de chemins de fer, soit sous forme de tarif, pour les transports effectués, soit sous forme d’impôt, pour les subventions et travaux à la charge de l’État.

Ainsi venaient s’unir, dans une sorte de pacte, d’un côté le principe agioteur, introduit par la loi de 1842; de l’autre la réaction provoquée par les manifestations de février : le premier, élément mâle, agent exécutif du système ; la seconde, élément femelle, lui donnant sa forme plastique, et le développant dans toutes ses applications.

De leur commerce devait naître, après quelques années de gestation, l’idée politique, l’âme, insufflée au nouvel Empire, dont le suffrage universel allait bientôt procréer l’organisme, le corps.

Supprimez l’un ou l’autre de ces principes, l’agiotage ou la réaction, et la plupart des faits dont nous aurons à rendre compte deviennent impossibles, Jamais, par exemple, sous Louis-Philippe, régime de libre contrôle, de presse libre, de tribune libre, la loi de 1842 n’eût produit ces prorogations, ces fusions, ces garanties de revenu que nous allons voir signaler le gouvernement du ? Décembre : il fallait la réaction ayant à son service l’omnipotence impériale. Jamais non plus l’Empire, avec toute sa force et sa volonté, n’eût tiré des chemins de fer les effets que nous observons aujourd’hui, sans l’entremise des Compagnies financières, sans l’agiotage,.

Telle est donc l’origine du pacte d’iniquité dont nous venons de formuler le premier article ; pacte occulte, mystique, que nul n’avons, que personne n’a signé, dont on n’a pas même conscience; mais qui n’attendait pour se produire qu’une occasion, qui l’a saisie dans le coup d’État, et que nous voyons se développer depuis sept ans avec une certitude mathématique et une rapidité effrayante. Encore un peu, il ne restera des grands principes de 89 qu’un vain souvenir ; contredits par Ja réalité, par la constitution même des intérêts, il n’y aura plus qu’à les faire disparaitre des textes officiels. Aux chemins de fer reviendra l’honneur de cette transformation : ce qu’aucune puissance politique n’eût osé entreprendre, les Compagnies, en quelques années, sans effort, sans secousse, l’auront accompli.

Grande fut done, à la nouvelle du projet de rachat, la rumeur dans les conseils de la haute Banque. Là, pas plus que dans le Gouvernement provisoire, personne n’eût su dire au juste de quoi il tournait. Mais l’instinct répond à l’instinct, comme la parole à la parole. Sous le nom de rachat, on sentit: que quelque chose de grave, quelque chose de révolutionnaire, se préparait contre l’aristocratie de bourgeoise origine. On se réunit, on délibéra, on protesta. Les avocats des Compagnies furent appelés, comme il y a quatre mois ceux des libraires au Congrès de la propriété intellectuelle ; tes journaux crièrent à la spoliation, au viol. Catilina était aux portes.

« Les actionnaires de la Compagnie d’Orléans se sont réunis trois fois pendant l’année qui vient dé finir. Dans la première assemblée, il s’agissait pour nous de rendre le compte annuel des opérations de la société. Dans la seconde, vous avez fortifié par votre vote les protestations dont le conseil avait pris l’initiative contre la mesure du séquestre. Dans la troisième, : qui eut lieu sous le coup des vives appréhensions qu’avaient fait naître les projets de rachat, tous les possesseurs d’actions ont été appelés à concerter avec le conseil les moyens d’assurer la défense de leur propriété. Espérons que désormais les inquiétudes qui ont provoqué ces deux dernières réunions ne se renouvelleront plus. » (Compte rendu de la Compagnie d’Orléans en 1849.)

« Il n’est sans doute pas un de vous, messieurs, dit en 1848 lé rapporteur de la Compagnie de Strasbourg, qui n’ait pris connaissance du projet de décret présenté le 47 mai, el de l’exposé des motifs qui l’accompagne, M. le ministre des finances cherche à établir trois points principaux :

« 1° Le droit et la nécessité de racheter Les chemins de fer;

« 2 La convenance de n’appliquer qu’une seule et même condition de rachat à tous les chemins, sans avoir égard à la différence de leur situation ;

« 3° La formule du rachat qui, suivant lui, doit avoir pour base le cours des actions et le cours de la rente.

« L’esprit public s’est ému de ces prétentions exorbitantes, et l’opinion se soulève de toutes parts contre un projet de décret qui déchire les contrats, et qui, tout en s’emparant de la propriété, refuse d’en constater contradictoirement la valeur.

« Quelque puissant que soit le concours de le opinion publique, c’est à vous, messieurs, à défendre votre propriété. En principe et en fait, c’est votre intérêt comme actionnaires et comme citoyens; et pour nous vos mandataires, c’est un devoir que nous accomplirons avec énergie. »

« Les Compagnies concessionnaires el adjudicataires des lignes de fer, disent à leur tour les administrateurs des chemins de Bordeaux et de Nantes, croient de leur devoir de protester, comme elles protestent, contre la mesure qui serait prise par le gouvernement dé faire passer les chemins de fer dans les mains de l’État; considérant cette mesure comme un excès de pouvoir, qui la rendrait nulle et de nui effet, se réservant dé poursuivre cette nullité par toutes les voies de droit, en en appelant à la justice du pays. » (Assemblée du 25 avril 1848.)

La foi des contrats ! Tel fut le cri de guerre des nouveaux croisés, au moment même où la République consentait, d’une façon si généreuse, à relever la maison Rothschild de la fourniture de 250 millions. Ne semble-t-il pas entendre les orateurs du clergé et de la noblesse, plaidant devant la première Constituante pour la conservation de leurs privilèges? C’est qu’en effet Le jour où tous les services publiés, maintenant appropriés, seront organisés selon la loi de la Révolution, le plus grand pas aura été fait vers l’égalité sociale : le système du privilège, avec son antinomie de Richesse-Misère, Aristocratie-Prolétariat, sera définitivement aboli.

La foi des contrats!… Eh bien! voyons, financiers respectables; la foi des contrats est le premier article des codes tant barbares que civilisés. Pas n’était besoin d’une clameur si horrible pour v rappeler cette pauvre République, qui ne périt que de son trop d’innocence. Les sauvages de l’Orénoque, les noirs de la côte de Guinée, les insulaires de la Papouasie, les habitants de la Terre de Feu, les Esquimaux, les Patagons, respectent la parole jurée sans qu’aucune pénalité les y contraigne : les administrations de chemins de fer pourraient-elles en dire d’elles-mêmes autant? Concessionnaires des voies ferrées, avez-vous jamais été fidèles aux lois de concession ? Comptons un peu.

Le 9 septembre 1845, le chemin du Nord était concédé pour une durée de 38 ans. Le 20 décembre même année, l’embranchement de Creil à Saint-Quentin était adjugé pour 9% ans 335 jours. La digue d’Amiens à Boulogne avait lé donnée, le 15 octobre 4844, à bail de 98 ans 44 mois.

Le 19 février 4852, toutes ces concessions étaient prorogées à 99 ans, à courir du 10 septembre 1848.

En 1857, l’entrée eu jouissance, fixée au 10 septembre 4848, est reportée au 31 décembre 1851.

Que signifie cela? Serait-ce que dans la jurisprudence des Compagnies, renouvelée de l’ancien droit divin, qui n’est autre que celui de la force, Ha résiliation des contrats, eu vue d’améliorer la condition des privilégiés, est toujours licite; mais que la réciproque n’est pas vraie, à savoir qu’il doit être permis aussi, lorsque le bien général se trouvé empêché pur le privilège, de résilier les contrats”

Si le législateur de 1849, prévoyant la reculade de 1848, avait proposé :

Les contrats pourront être modifiés, changés , résiliés, ad libitum, dans l’intérêt des Compagnies, et contrairement aux règles du droit commun ; ils ne le pourront jamais être dans l’intérêt commun, et contre lé privilège des Compagnies, tout lé monde se serait récrié, la loi ne passait point.

C’est pourtant ce que nous voyons, depuis que le gouvernement du ? Décembre, inspiré par son double Esprit, l’Agiotage et la Réaction, est devenu l’interprète de la loi de 1842. La proposition qu’on vient de lire n’est autre chose que l’article 2 de la nouvelle charte féodale.

Chemin de Strasbourg, adjugé le 25 novembre 1845 pour 43 ans 286 jours; prorogé à 99 ans avec report de la dale au 26 novembre 1853.

Ligne de Lyon, adjugée le 20 décembre 1845 pour une durée de 42 ans; reprise par l’État le 17 août 1848, l’affaire devenant mauvaise : rendue le 5 janvier 1852, l’affaire redevenant bonne, à une Compagnie exploitante ; durée du bail, 99 ans.

Ligne de Lyon à Avignon, adjugée le. 140 juin 1846 pour 44 ans 298 jours; reprise par l’État en 4848 ; rendue le-3 janvier 4852 à une Compagnie pour une durée de 99 ans.

Ligne de Paris à Orléans, adjugée le 7 juillet 1838 pour 70 ans; prorogée à 99 ans le 15 juillet 1840.

D’Orléans à Bordeaux, adjudication le 9 octobre 1844; durée du bail, 27 ans 278 jours: première prorogation à 50 ans le 6 août 1850,

De Tours à Nantes, adjudication le 25 novembre 1845; concession de 34 ans 15 jours; première prorogation à 50 ans le 6 août 1850,

Chemin du Centre, concession de 39 ans 11 mois le 9 octobre 1844.

Enfin, 27 mars 4852, fusion des lignes d’Orléans, de Bordeaux, de Nantes, du Centre; nouveau bail de 99 ans à courir dé 4852.

Nous citons seulement des exemples; nous ne faisons pas une nomenclature complète.

Ii appert sommairement des faits précités que les augmentations de baux ont été de :

67 ans sur la ligne du Nord;

S0 ans sur celle de Creil à Saint-Quentin ;

63 ans sur celle de l’Est;

43 ans sur celle d’Orléans ;

67 ans sur celle du Centre;

18 ans sur celle de Tours à Nantes:

79 ans sur celle d’Orléans à Bordeaux.

 

Nous n’avons rien fait, disent-ils, que d’accord avec l’État. — Faut-il leur rappeler que l’État, depuis la chute du Gouvernement provisoire, expression éphémère, et bien pâle, de la République, l’État n’est pas le Pays, c’est eux ; le Gouvernement, eux; l’Empire, toujours eux ?

Les lignes de l’Est, du Centre, d’Orléans à Bordeaux, de Tours à Nantes, de Chartres, ont été construites dans le système de la loi du 14 juin 1842, c’est-à-dire Les achats de terrains, les terrassements, les travaux d’art aux frais de l’État, la pose de la voie et le matériel à la charge des adjudicataires. Entre-temps.,les Compagnies ont obtenu du Gouvernement des prêts, des subventions , des garanties d’intérêt, la renonciation au partage des bénéfices,

9 août 1846, prêt de 3 millions à la compagnie de Montereau à Troyes.

45 juillet 1840, prêt de 12,600,000 fr. à celle de Strasbourg à Bâle.

5 janvier 1852, garantie par l’Etat à la compagnie de Paris à Lyon, pendant 56 ans, d’un intérêt de 4 p.e. sur un capital de 200 millions.

10 mai 1850, garantie de 5 p. C. d’un emprunt de 30 millions à contracter par la compagnie d’Avignon à Marseille.

15 juillet 1852, cession gratuite de la ligne dé Nîmes à Montpellier, propriété de l’État, à la compagnie de li Méditerranée; garantie x la même Société d’une somme annuelle de 2,735,000 fr. ; de 4 p. c. d’un capital de 34 millions; de 5 p. c. d’un emprunt de 30 millions.

Août 1848, délai accordé à la compagnie du Nord pour le Ë remboursement des sommes dues à l’État; moyennant quoi les actions sont libérées à 400 fr. au lieu de 500, soit 49 millions qui ne seront pas versés par les actionnaires, et qui leur seront remboursés à l’amortissement,

15 juillet 4840, garantie dé 4 p, c. d’intérêt à la compagnie d’Orléans,

27 mars 1852, extension à 150 millions de la garantie précédente.

16 juin 1855, garantie à la compagnie de Ouest d’un revenu annuel de 19,624,000 fr.

Parlerons-nous des fusions, des cessions, des remaniements de compagnies, des délimitations dé réseau ? Citons un exemple :

Le Grand-Central est concédé Le 91 avril 1854.

Le 26 décembre suivant, il achète les chemins de Rhône-et-Loire.

Le 51 janvier 1855, il les revend à la compagnie de Lyon-Bourbonnais.

Le 15 décembre 1855, il obtient l’embranchement de Firminy.

Le 28 juin 1855, il achète la ligne de Moulins.

Mème année, il achète les mines d’Aubin.

31 janvier `855, entre dans le syndicat de Lyon-Bourbonnais.

Même date, il achète à la compagnie d’Orléans la section de Clermont à Saint-Germain-des-Fossés.

1857, le Grand-Central est démembré, liquidé, partagé, actif el passif, entre les compagnies d’Orléans et de Paris à la Méditerranée,

Voilà bien, en fait, le système de corruption dont le Bulletin français attribuait à M. de Persigny la préméditation insolente, et dont nous n’hésiterions pas nous-même à faire peser la responsabilité tout entière sur le gouvernement impérial, si nous ne savions, à n’en pouvoir douter, que la cause de tous ces faits est dans le jeu dés situations, nullement dans la volonté du Pouvoir ; et que, s’il est permis de considérer Napoléon III comme une espèce de raison sociale pour a France agioteuse et réactionnaire, il n’en est pas la pensée dirigeante.

Mais les actionnaires, comment peuvent-ils se reconnaître dans cette perpétuelle ébullition de traités? Les actionnaires sont, comme le reste, soumis au régime de la grâce, traités selon le plaisir des hauts et puissants seigneurs. Heureux les élus ! Ainsi :

Les actionnaires de Montereau à Troyes sont remboursés au pair, en espèces.

Ceux de Saint-Dizier à Gray, à raison d’use obligation de 500 fr. (25 fr. d’intérêt, remboursable à 650) contre 2 actions

libérées de 250 fr. Ceux de Strasbourg à Bâle, par 3 obligations et un solde de 31 fr. 50 c. pour 4 actions.

Ceux de Mulhouse à Thann, par une obligation contre une action.

Les actionnaires d’Amiens à Boulogne, de Dijon à Besançon, d’Avignon à Marseille, du Grand-Centrai, de Dieppe, de Versailles (rive gauche), etc., reçoivent des obligations à revenu V fixe en échange d’actions susceptibles de plus où moins-value.

Les actionnaires ! Cela compte comme cochon à l’engrais, quand ce n’est pas gibier, dans les contrats. Dans la fusion de l’Ouest,

Chartres revoit 4 action nouvelle contre 4 ancienne:

Rouen, 19 pour 12 ;

Ec Havre, 6 contre 7 ;

Caen et Cherbourg, 6 contre 7 après libération;

Saint-Germain, pour une action dédoublée, une demi-action et une demi-obligation de 1,250 fr. portant 50 fr. d’intérêt.

Dans la fusion d’Orléans, il à été délivré :

8 actions nouvelles contre :

5 anciennes d’Orléans, tout payé ;

10 du Centre, tout payé;

13 d’Orléans à Bordeaux, libérées de 275 fr.

20 de Tours à Nantes, libérées de 425 fr.

Fusion des lignes de Paris à Lyon et de Lyon à la Méditerranée :

La Compagnie de la Méditerranée reçoit 2 actions nouvelles, pour une ancienne :

Celle de Paris à Lyon, 3 nouvelles contre 2 anciennes.

En sorte que le capital des deux Compagnies, représenté par 355,000 actions de 500 fr., se trouve porté à 577,500 actions, soit un boni de 222,500 actions qui n’ont pas versé un sou.

Ah! M. de Persigny !…

Il va sans dire que ces modifications sont ratifiées par les assemblées générales, et qu’elles deviennent obligatoires pour tous les intéressés :

Ceux qui sont venus à l’assemblée et qui ont voté pour ;

Ceux qui ont voté contre ;

Ceux qui n’y sont pas venus;

Ceux qui n’avaient pas le droit d’y venir, possédant moins de 26 ou 40 actions, selon les statuts.

Au surplus, qui oserait se plaindre, élever une observation, exprimer une réserve, quand sur le troupeau des actionnaires la pluie d’or tombe par rafales? Est-ce la gent prolétarienne, exploitable, taillable el corvéable, qui fera entendre une réclamation? On ne se voit plus à travers les gouttes; où né songe qu’à emplir son portefeuille, ses poches ; la machine tourne, le râteau passe et repasse ; attrape qui attrape, comme à la roulette. Pendant qu’on regarde, tout a été décidé, tout est voté, signé, scellé, tout est devenu irrévocable…, jusqu’à fusion ou résiliation nouvelle.

Ainsi vont les affaires; ainsi va la raison des choses. Une réaction ne s’arrête pas à moitié chemin; Îl faut qu’elle épuise son principe jusqu’à la dernière conséquence. Après avoir livré les chemins de fer à des Compagnies d’agiotage, les leur reprendre ensuite, moyennant indemnité bien entendu, cela pouvait se comprendre sous le Gouvernement provisoire, se concevoir encore sous le règne éclectique, doctrinaire de Louis-Philippe; après juin 1848. après le 2 décembre 1854, ce serait absurde, Une confirmation à perpétuité est inévitable, Napoléon III est fataliste, dit-on, comme son oncle : il doit l’être. Il n’est pas le maitre des événements auxquels il prête son nom : il en est le serviteur.

Qu’est-ce donc, à présent, pour MM. les administrateurs des Compagnies, que la foi des contrats? ms

Nous l’avons dit c’est la fidélité au principe de leur institution réactionnaire ; c’est l’ensemble des statuts, cahiers de charges, mutations, révisions, prorogations, augmentations et diminutions de tracés, conversions de titres, changements quelconques, qu’il leur convient de patronner, de solliciter, d’arracher, d’escompter, au mieux de leurs intérêts: La constitution de la République s’était déclarée indéfiniment perfectible; li constitution féodale l’est aussi et par la même raison : toute la différence est qu’elles se tournent le dos.

Et la violation des contrats, qu’est-elle, dans la langue de ces messieurs ? tout acte d’opposition aux envahissements des Compagnies, toute velléité de désobéissance à leurs injonctions. Un Gouvernement provisoire parler de rachat des chemins de fer! Où done en voulait-it venir? Dieu merci, lé monde n’eût jamais vu pareil scandale, et l’on a eu tôt fait de le mettre à la raison,

Mais voici bien une autre histoire, et nous allons chanter alleluia. Le privilège, précisément parce qu’il est privilège, est toujours menacé de périr, il ne se soutient pas de lui-même ; seul, il s’exténue, s’annihile. Il lui faut, à peine dé mourir d’inanition, la subvention du travail servile, ou ce qui revient au mème, du trésor public. Le Gouvernement à beau proroger et subventionner; les Compagnies n’en demeurent pas moins chargées de certains frais et risques d’exploitation, de réparation, etc., qui compromettent leur revenu. Sans une caution, elles ne peuvent marcher, En conséquence, l’Etat va garantir aux actionnaires un minimum de dividende.

III

IV

V

VI

VII

VIII

CHAPITRE IX.

Les Compagnies de chemins de fer et le public. — Trinité féodale.

En payant un milliard de subvention, sans préjudice du courant et de l’avenir, le public avait le droit de compter sur le bon marché des transports. Les 574 millions de produit net en quatorze ans, sur une recette d’un milliard, ont fait justice de cette prétention.

Cette première période de quatorze années correspond aux débuts dés chemins de fer, et ne peut constituer une moyenne. En 1858, le revenu des actions s’est élevé à 113,182,500 francs. Il s’agit donc d’un tribut annuel de 110 à 120 millions à prélever par les Compagnies sur le publie. Quand le trafic n’y suffira pas, l’impôt parfera la différence.

Etudions un peu les effets de ce système sur les mœurs publiques.

Payer toujours et à outrance ne donne même pas droit x des égards. Les hauts barons fixent un tarif et s’en réfèrent pour l’application aux subalternes. Vous réclamez, et l’employé vous répond stoïquement : Ma consigne !… Vous vous indignez, vous faites du bruit; on vous jette dehors, si mieux on n’aime vous mettre au violon.

Le service de la banlieue de Paris sur les lignes de l’Ouest n’a pas de troisièmes classes; son tarif du dimanche est d’un quart plus cher que celui de la semaine. C’est au profit de l’ouvrier, s’il faut en croire la fameuse maxime du Constitutionnel : Plus une nation paye, plus elle est riche.

En 1855, le jour de la fête des Loges, la ligne de Saint-Germain, qui a un tarif de 1 franc en semaine, 1 fr. 25 cent. le dimanche, porta le prix des places à 1 fr. 60 cent. au départ de Paris, 3 francs après minuit au départ de Saint-Germain. Nous ne disons pas qu’elle n’ait point fait la même chose les années suivantes; nous n’y étions pas, et nous ne certifions que ce dont nous sommes sûr.

Le 22 septembre 1855, il y avait grande affluence.à la gare d’Orléans pour le convoi de sept heures du matin, Un seul bureau était ouvert à la délivrance des billets : bien que la distribution eût commencé une demi-heure avant le départ, il était aisé de voir que l’employé n’y pourrait suffire. Les voyageurs s’allongeaient en longue queue comme: les curieux aux portes des théâtres les jours de représentation gratuite, le receveur ne chôma pas un instant. Conformément à sa consigne, il ferma le guichet à sept heures moins cinq. Une quinzaine de personnes, arrivées bien à temps, ne purent avoir de place. — Vous prendrez le convoi de huit heures, leur dit-on. — Or, ce convoi, étant direct, ne desservait pas toute les stations ; puis il n’avait que des premières, à 80 p. c. plus chères que les troisièmes. Colères, protestations et intervention du sergent de ville contre les mécontents. Nous étions |! venu conduire un ami. Nous demandâmes à parler au chef de gare, Celui-ci nous déclara que l’administration était dans son tort, qu’il n’y pouvait rien, ajoutant qu’il était injuste d’accuser les subalternes.

Ceci jette un nouveau jour sur la moralité du système. Le but de la féodalité financière west pas seulement d’enrichir son personnel ; l’opulence aristocratique nest même, à bien considérer la chose, qu’un moyen. Le véritable but est de-rapprendre au peuple l’obéissance, en lui prouvant que les Compagnies de chemins de fer, représentantes du nouvel ordre de choses, ne sont pas à son service, mais lui au leur.

Qui n’a éprouvé des avanies du genre de celle-ci ?

Un voyageur se présente à la gare de Blois, portant un enfant sur ses bras. C’était avant le système des demi-places. — Je ne prends pas de billet pour l’enfant, dit-il. | — C’est votre droit, répond l’employé, après avoir regardé le bambin. Notre homme fait enregistrer ses bagages ; il avait à payer de l’excédant. A la salle d’attente, autre employé : — L’enfant doit payer sa place; allez chercher un second bulletin. — Le receveur a jugé qu’il n’y avait pas lieu. — Moi j’en juge autrement; vous ne passerez pas. Point d’explications ; débarrassez la porte. — Le convoi entrait en gare. Que faire? S’exécuter. Le voyageur prend un second bulletin. Avec deux billets, il n’avait plus d’excédant de bagages; il va au bureau réclamer le remboursement qui lui était dû. — Ce qui est écrit est écrit; vous réclamerez à Paris.

Le contrôle à Paris se fait avant l’entrée en gare. Notre réclamant demande à garder ses deux bulletins afin de justifier de son droit à un dégrèvement de bagages. — Impossible reprend le contrôleur ; seulement vous pourrez m’appeler en témoignage. Réclamation à la gare : — C’est à l’administration centrale qu’il faut vous adresser, dans la Chaussée-d’Antin, — Réponse de l’administration centrale : — Votre réclamation est parfaitement fondée ; seulement il faut prouver votre dire; retournez à la gare (pourquoi pas à Blois?) et faites-vous délivrer certificat. Il y avait de quoi s’impatienter. — Tenez, dit l’employé d’un air paterne, croyez-moi, laissez-là l’affaire; vous perdriez plus de temps qu’elle ne vaut.

Les voyageurs des trains à long parcours changent de ; wagons à peu près toutes les trente lieues. Dans quelques gares, on prend la précaution d’afficher, — à supposer que chacun sache lire, — la destination du convoi ; dans d’autres, les employés ne savent pas même dire où il va. Tel voyageur allant à Nantes arrive à Bordeaux ; tel autre débarque au Havre, croyant être à Dieppe; tel autre se réveille à Limoges, étant parti pour Clermont.

Des convois ayant des places de trois classes au départ sont relayés, trente lieues plus loin, par un train express qui n’a que des premières. Les voyageurs des secondes et des troisièmes restent à gober le marmot trois et quatre heures, souvent au milieu de la nuit, en attendant le convoi omnibus.

Mais ce sont là les bagatelles de la porte : parlons des choses sérieuses,

Le commerce s’est vivement ému, depuis quelques années surtout, d’une question qui à pris différents noms : traités de faveur, tarifs différentiels, tarifs de détournement.

L’ancien cahier des charges était impératif :

« La perception des taxes aura lieu par tonne et kilomètre, indistinctement et sans aucune faveur. »

Malgré un texte aussi précis, les Compagnies ont accordé à certains expéditeurs des réductions considérables qu’elles ont refusées à d’autres. Elles ont inventé une distinction de distance par rail et de distance d’application. Elles ont favorisé les grandes maisons au détriment du petit commerce, bouleversé les affaires, déclassé les centres de production, et jeté dans l’industrie une perturbation ruineuse.

Les intérêts froissés se sont adressés à toutes les puissances du pays, l’administration, la magistrature, le Sénat. Les Compagnies ont été condamnées sur presque tous les points, Qu’importe? Elles sont au-dessus des arrêts de la justice, au-dessus dé la loi. Un nouveau cahier des charges a été rédigé, imposé. Nous avions compris qu’il ne faisait que corroborer l’ancien relativement aux tarifs; car nous y lisons :

« Art 48, La perception des taxes se fera indistinctement et sans aucune faveur. Tout traité particulier qui aurait pour effet d’accorder à un où plusieurs expéditeurs une réduction sur les tarifs approuvés demeure formellement interdit. »

La compagnie du Nord interprète ce texte de la manière suivante :

« Le principe des tarifs différentiels et des réductions conditionnelles de prix, dit le Rapport de 1858, a été reconnu, tant dans le cahier des charges que dans les discussions qui ont eu lieu, depuis sou adoption, en présence des délégués de l’administration supérieure. »

Conformément à cette opinion, la compagnie du Nord a établi des tarifs où nous relevons les chiffres suivants (juillet 1858). Nous prenons seulement le prix des marchandises d’une série, la quatrième.

DISTANCES par rail d’application. TARIF de la 4e sér.

De Paris à Lille. . . : 267 267 fr, 23 50

— à Hazebrouck . 308 . 267 23 50

— à Dunkerque. . 349 267 23 50

— à Calais . . . 310 267 33 50

De Dunkerque à Boulogne. 332 165 45 60

De Valenciennes à Paris. 266 266 23 40

— à Boulogne 249 158 45 »

De Calais à Boulogne. 354 165 15 60

Il y a des distances qui payent le parcours intégral, d’autres qui jouissent d’une déduction de plus de moitié, Les marchandises de la 4° série sont tarifées à 8 centimes 8 dixièmes, environ, par kilomètre et par tonne. La perception se fait intégralement de Paris à Lille, à Valenciennes, et à la plupart des stations en ligne directe. Mais de Calais à Boulogne, par exemple, pour 354 kilomètres parcourus, on n’en compte que 165 ; ce qui réduit le prix de la tonne kilométrique à 4 centimes 4 environ.

Nous savons que pour une quarantaine de Kilomètres qui séparent Boulogne de Calais, les marchandises doivent être ramenées à Amiens, à la bifurcation, et faire ainsi 9 fois plus de trajet que par la mer. Eh bien, ou la compagnie fait ses frais à 4 centimes 4; ce qui rend usuraire le tarif de 8 centimes 8 ; ou elle transporte à perte, dans lé but de ruiner le cabotage, le roulage; dans le but surtout-de grossir la recette brute, dont le bulletin, publié chaque semaine, agit sur la Bourse. Nous recommandons ce détail aux actionnaires.

En voici un autre qui :e rattache au même ordre de faits ; il s’agit de la même compagnie.

« La navigation par bateaux ordinaires se l’ait avec beaucoup d’économie sur les canaux du-Nord. Le fret y est à des prix très-bas, et pour entrer en partage dans le transport des houilles, notre Compagnie devait nécessairement renoncer à appliquer son tarif de 10 centimes par tonne et kilomètre, et même consentir, en dessous de celte limite, des abaissements considérables.

« Après des études fort approfondies, nous nous sommes décidés à faire construire un matériel de wagons d’une contenance de 10 tonnes, et d’un poids mort relativement faible. Nous avons en même temps commandé des locomotives puissantes, de manière à réduire notablement le prix de revient de ces transports effectués par charge complète. Nous ayons appliqué, à partir du mois d’août 1852, un tarif pour la houille et le coke, combiné de façon à nous assurer des transports en été sans nous exposer à être encombrés en hiver. C’est à la condition d’abonnement dé la durée d’un an, que nous avons accordé des prix de 3 centimes 1/3 par tonne et kilomètre entre la frontière et Paris. » (Rapport de l’administration du Nord en 1856.)

Ce passage du rapport a été écrit pour servir de réponse aux objections dont nous nous étions fait l’écho dans la Réforme des chemins de fer, publié dès 1854, et que nous avons reproduites dans le Manuel du spéculateur à la Bourse, février 1857. Qu’y a-t-il de vrai dans ces allégations ?

Le matériel des transports de houille fait deux parcours pour une seule recette ; on calcule, en dépense de traction, deux waggons vides pour un plein; ce qui réduit le tarif de 3 centimes 33 à 2 centimes 22. Si la compagnie fait ses frais à ce prix, que ne l’applique-t-elle aux céréales et aux marchandises de même nature ?

Mais il faut compter. D’après la statistique de M. E. Grangez, chef de bureau de la navigation, les frais de transport par eau d’une tonne de charbon de Mons à Paris (350 kilomètres) sont de 9 fr. 63 e., soit 2 centimes. 7 par tonne kilométrique, à peu près le prix du chemin de fer. Or :

Le coût kilométrique des canaux est en moyenne de 138,000 fr.; celui du railway dépasse 400,000 fr.

Le bateau est un corps en. équilibre; les wagons et les locomotives écrasent les voies.

Le matériel de navigation est peu coûteux : avec le prix d’une machine de 64 tonnes, on construirait 30 bateaux à charbon.

La traction sur eau exige six fois moins d’effort que sur les rails.

Donc la compagnie du Nord transporte les combustibles minéraux à perte, en vue de ruiner la batellerie et de grossir la recette brute.

Les canaux du Nord chargent annuellement 1 million 700,000 tonnes de houille ; le chemin de fer 1 million environ, au risque de ruiner sa voie et de susciter des encombrements, source perpétuelle d’accidents. Il est impossible de songer à faire transporter 3 millions de tonnes par les railways. Nous livrons ces chiffres à l’appréciation des gens que n’a pas complètement hébétés l’engouement des chemins de fer, et à celle de l’administration supérieure, qui semble avoir cru jusqu’ici que la navigation deviendrait inutile.

Nous sommes, nous, pour le bon marché des transports autant que pour la vitesse, et voilà pourquoi nous demandons que les Compagnies renoncent à ces trafics désastreux :

1° Dans l’intérêt du chemin, une propriété nationale, quelles écrasent;

2° Dans l’intérêt de la navigation, dont le Pays ne peut se passer, et que ces tripotages tendent à ruiner;

3° Dans l’intérêt du public, qui paye sur les autres transports un excédant afin de couvrir ce déficit, et auquel on appliquera le tarif de 10 centimes le jour où la batellerie sera à bas.

On ne nous écoutera pas, nous le savons. La féodalité nouvelle ne le veut pas; l’Empire, à qui il est permis de transporter par centaines les démocrates à Cayenne, ne l’oserait pas. I faut que les réactions, de même que les révolutions, s’accomplissent ; et celle-ci ne paraît pas être encore arrivée à Son apogée.

Laissons, pour plus ample informé, Ja parole aux pétitionnaires dont M. le baron Ch. Dupin $’est fait l’interprète devant le Sénat, dans Son Rapport du 16 mai 1856 :

« Afin de ruiner la navigation de la basse Seine, la compagnie de l’Ouest accorde aux expéditeurs des tarifs à prix réduits, contre l’engagement pris par eux « de ne se servir sous aucun prétexte, ni indirectement ni directement, d’une autre voie que lé chemin de fer. » C’est-à-dire, par exemple, que les commerçants et les manufacturiers qui feraient descendre, n’importe à quel moment, une parcelle quelconque de leurs produits par la voie de la Seine, seraient par ce seul fait exclus de la faveur d’opérer à prix réduits aucun transport sur les chemins de fer du quart de l’empire. Ils payeraient en toute circonstance les prix les plus élevés. Voilà par conséquent la navigation du fleuve atteinte, la voilà défavorisée : on se sert d’une foule d’intérêts collatéraux pour l’accabler. Les chiffres suivants sur le mouvement du tonnage dans le port de Rouen donnent la mesure du désastre dé la navigation :

« En 1844, 213,712 tonneaux.

« En 1844, 682,494 — augmentation 468,782 tonn.

« En 1854, 459,241 — diminution 223,253 tonn.

« Dernièrement la compagnie de l’Ouest à soutenu devant le tribunal de commerce de Rouen qu’elle à le droit de réclamer d’un constructeur du Havre un prix de transport que le tarif régulier porte à 10 fr. 50 c. entre ce port et Rouen, tandis qu’elle n’exigeait d’un autre constructeur de la même ville, au même moment, pour lé même parcours, pour une marchandise de même nature et de même classe, que 4 fr. 55 c. » (Pétition de 110 manufacturiers de la Seine-Inférieure.)

200 pétitionnaires de la Moselle allèguent contre la compagnie de l’Est les griefs suivants :

« Les Compagnies établissent des tarifs différentiels au moyen desquels elles comblent artificiellement lés distances, et font à la navigation ét au roulage une ruineuse concurrence.

« En favorisant à leur gré le riche commerçant au détriment de celui dont les affaires sont plus restreintes, les Compagnies portent au petit commerce le plus grave préjudice, certaines qu’en ruinant le roulage et la batellerie, elles enlèvent à telle où telle contrée les avantages que sa position géographique semblait Ini assurer

«& Une grande quantité de marchandises françaises paye Sur nos propres chemins de fer dés prix dé transport bien supérieurs à leurs similaires étrangers: tels sont les cristaux, les verreries, les peluches de soie. les cuirs ouvrés, la chaudronnerie, la pelleterie, la draperie, la quincaillerie, été. Ces produits dé notre industrie, partant de Metz et destinés à être embarqués au Havre, payent 83 Îr. 30 c. par tonne jusqu’à cette ville, tandis que les mêmes marchandises, expédiées directement d’Allemagne, ne payent que 62 fr. 20 c. pour le même parcours.

« N’y a-t-il pas dans ce seul fait une flagrante injustice ? Comment pouvons-nous lutter, sur tés marches transatlantiques, avec nos concurrents étrangers, lorsque nos produits arrivent en Angleterre et en Amérique surchargés de frais de transport dé 34 p. c. supérieurs à ceux que payent nos rivaux ? Faut-il que nous allions nous établir à l’étranger pour jouir des faveurs d’un chemin de fer à la construction duquel nous avons contribué pur nos impôts ?…

« La ferronnerie des Ardennes, prise à Reims, à Châlons, à Bar-le-Duc, ne paye que 40 c. par tonne et kilomètre, tandis que celle de la Moselle ou de toute autre provenance est taxée à 145 c. Les laines chargées à Strasbourg payent 10 c., tandis que les laines prises ailleurs sont tarifées à 15 c. »

730 commerçants du Loiret pétitionnent en ces termes à la date du 1er mars 1856 :

« Les vinaigreries d’Orléans ont été jusqu’à ces derniers temps une industrie de premier ordre. La réputation dont jouissent ses produits, les récompenses qu’elle a obtenues dans toutes les expositions publiques constatent sa supériorité.

« Eh bien, il déplaît au chemin de fer d’Orléans que cette industrie existe à Orléans; le chemin de fer l’a condamnée à périr,.et en effet elle se meurt.

« Pour cela le chemin de fer n’a eu qu’à décréter, par un tarif différentiel, que les vins blancs nantais, destinés à la fabrication du vinaigre, payeraient moins Cher pour se rendre à Paris que pour s’arrêter à Orléans. Le fabricant de vinaigre de Paris, qui 2 ainsi la matière première à meilleur compte, exclut facilement du marché celui d’Orléans, qui se trouve, en outre de cette différence, grevé d’un transport de 120 kilomètres, c’est-à-dire à raison de 4 fr. par pièce de vinaigre, d’après le prix du tarif ordinaire. | « Il en est de même des traités particuliers.

« Une maison a obtenu, pour le transport des sels, une remise | sur le tarif ordinaire si considérable, qu’elle lui assure le monopole de la vente du sel sur tout lé littoral de Ja Loire, depuis Nantes jusqu’à Nevers.

« Des. traités analogues existent pour le transport des grains ; et c’est ainsi que d’un trait de plume, la compagnie des chemins de fer déplace des positions géographiques et ruine par milliers des honnêtes gens qui payent au gouvernement une patente. »

On avait bien parlé jusqu’à présent des prodiges de vitesse et de précision dés chemins de fer; on ne nous avait point appris que sous le régime de prédestination et de grâce qu’ils intronisent, des populations entières pouvaient être déplacées, le vide et le plein créés, à volonté, sur la face du sol. On transporte les industries et les cités, ce qui est bien plus fort que de transporter les montagnes ; on bouleverse là nature; on change la raison et l’ordre des choses.

Tu frappes et guéris, tu perds et ressuscites,

peut-on dire au chemin de fer, comme le grand prêtre, dans Athalie, dit à Jéhovah.

Que ne peut-on se permettre et tenter Sur une nation ainsi enlacée, tenue en respect par 500,000 baïonnettes, prêchée par 80,000 moines et prêtres?

Ces doléances, par leur objet, par leur gravité et leur tristesse, de même que par leur forme, rappellent les cahiers des États-Généraux de 89. C’est qu’en effet la féodalité nouvelle est devenue, en moins de vingt ans, pire que l’ancienne, qui comptait des siècles; c’est que non contente de s’emparer de nos richesses, de nos moyens, de nos libertés, elle s’attaque à ce qui dépasse le travail même et la liberté, à ce qui ne dépend plus de la volonté et de la puissance de l’homme, elle s’attaque à à nature.

Ah ! si on laissait Ja parole à tous les intérêts que touche le chemin de fer, aux ouvriers, aux employés, aux gardes-ligne, aux hommes d’équipe ! Mais les administrateurs ont seuls accès dans les réunions, dans les conseils du gouvernement, dans les journaux. Il ne s’est pas trouvé un organe dans la presse parisienne pour se faire l’écho des plaintes du commerce contre les Compagnies : est-ce que le commerce a des actions à prime, des trains de plaisir, des galas à offrir aux journalistes? haro sur le baudet! Qui oserait se faire l’organe des salariés et des subalternes ?

L’ouvrier d’administration est soumis au régime de la caserne. Voici des spécimens d’ordre du jour :

« Ordre de service n° 8.

« Du 1er mai au 1er septembre, les poseurs sont sur le chemin d’une manière continue depuis cinq heures du matin jusqu’à sept heures du soir; le reste de l’année, depuis le lever jusqu’au coucher du soleil. Ils y prennent leurs repas aux heures fixées par un ordre de service spécial. La durée des repas n’excède pas deux heures: durant les grandes chaleurs, elle peut être portée à trois heures.

« Les ouvriers sont présents sur le chemin d’une manière continue, même pendant les repas et le mauvais temps, »

« G. Simon, ingénieur en chef. »

« Tout ouvrier el employé révoqué ne sera jamais admis dans les chantiers dé la Compagnie. »

Tous les ouvriers doivent présenter un certificat constatant qu’ils ne se sont jamais mêlés de politique. En 1848, après les journées de juin, la compagnie du Nord dénonça ses ouvriers comme socialistes et insurgés.

Les ouvriers passent à la visite comme les convertis arrivant au Corps; ceux qui s’y refusent ne sont pas agréés.

Une mesure prise par les Compagnies de chemins de fer prescrit de ne plus accepter d’employés au-dessus de trente ans. Nous pourrions en citer qui ont été renvoyés par le seul motif qu’ils avaient passé la quarantaine.

« Bordeaux, 7 avril 1857.

« Je vous prie d’empêcher les ouvriers de fumer en travaillant. Le soin de bourrer la pipe, de l’allumer, la préoccupation de ne pas la casser, d’entretenir le feu, font perdre beaucoup de temps et occasionnent des dérangements nuisibles au travail.

« Il est de la plus grande importance de s’assurer de très-près et fréquemment de Ja quantité et de la qualité du travail fait. Il faut faire la guerre à la mollesse et à la nonchalance, défaut trop habituel des hommes dont le salaire est assuré el qui ne sont pas soutenus par le sentiment du devoir. »

« J. Charlet. »

Le principe de l’entreprise et du travail aux pièces lèverait tous les embarras de nonchalance, de pipe et de cloche d’appel; mais ce serait de l’indépendance, et mieux vaut encore un déficit sur le travail. Nous pourrions citer tel atelier qui compte dix-sept surveillants pour une centaine d’ouvriers.

Les réglementateurs ne connaissent pas de bornes. Sous forme d’amendes, ils n’hésitent pas à mettre la main sur le salaire, propriété aussi sacrée qu’aucune autre. Telle est la règle de la maison, c’est à prendre ou à laisser; quant aux réclamants, ils sont dénoncés comme fauteurs ou complices de coalition.

Ce régime, décoré du nom d’administratif, gagne partout, dans les manufactures, dans les forges, jusque dans les imprimeries. La police est organisée dans les ateliers comme dans les villes : plus de confiance entre les salariés, plus de communications, Les murs ont des oreilles ! Sous ce régime, l’ouvrier français tourné au lazzarone, et n’a plus de préoccupation que d’en faire le moins possible.

Comme dernière gracieuseté, l’ouvrier des grandes villes qui veut aller à la banlieue le dimanche, jouit du privilège de payer un quart en plus du tarif sur la plupart des voies ferrées : Sic vos non vobis.

Nous bornons là cette esquisse. Mais il ne tiendra pas à nous que l’enquête ne soit menée à fond. Puisque la société est à l’état guerre, faisons la guerre; faisons-la rude, afin de la faire courte; ne perdons pas de vue surtout que notre meilleure arme est la lumière.

 

CHAPITRE X.

Les Compagnies de chemins de fer et la presse.

Il ya six mois, poursuivi pour un ouvrage, en trois volumes, sur la justice, nous ne pûmes faire imprimer à Paris le Mémoire en réponse aux inculpations dirigées contre nous par le ministère public. Malgré la loi de 1849, qui protège la défense écrite, force nous fut de venir, pour cette impression, à Bruxelles. Mais imprimer ne suffit pas : pour neutraliser l’effet d’une publication à l’étranger, il reste au Gouvernement la douane, l’intimidation des libraires, la loi sur le colportage. Depuis que le Mémoire en question a paru, le Gouvernement s’est refusé à en autoriser l’introduction : malgré la loi de 1819, qui privilégie la défense écrite , il ne veut pas qu’on prépare la défense orale par un supplément écrit.

Aujourd’hui, il s’agit d’autre chose. Décidé à faire

appel à l’opinion contre les nouveaux projets de traités, nous sommes contraint dé nous adresser encore à la presse belge. La police de l’intérieur nous sera-t-elle, cette fois, plus favorable ? Nous craignons le contraire.

Tout se tient dans la Société. L’indiscutabilité des ‘actes: du Gouvernement a pour corollaire l’indiscutabilité des faits et gestes du Privilège; la pression que les grandes Compagnies exercent sur les journaux et jusque . sur l’industrie typographique, découle du régime d’avertissements, officieux et officiels, auquel le Pouvoir a soumis . la presse.

Un mot d’abord sur la position faite par la police administrative aux imprimeurs.

Le titre 1er de la loi du 21 octobre 1814 établissait la censure sur les manuscrits destinés à l’impression. Ses dispositions ont été abrogées, et pas plus la Constitution du 16 janvier 1852 que le décret organique du 17 février et le Sénatus-consulte du 7 novembre de la même année, ne les ont rétablies. Il est à notre connaissance qu’en 1854 un imprimeur, ayant déféré au parquet les épreuves d’un ouvrage qui devait se tirer chez lui, reçut pour réponse : Nous ne pouvons vous donner d’avis préalable; ce serait inconstitutionnel; il n’y a pas de censure. En 1858, la direction de la librairie crut devoir saisir le manuscrit d’un ouvrage en cours de publication. L’auteur réclama, au nom de la Constitution et des lois organiques, contre cet excès de pouvoir, et il fut immédiatement fait droit à sa requête.

Voilà qui est entendu : Il n’y a pas de censure.

Mais, d’une part, la même loi de 1814, maintenue pour tout le reste, dit :

« Art. 11. Nul ne sera imprimeur ni libraire s’il n’est breveté el assermenté,

« Art. 12, Le brevet pourra être retiré à lout imprimeur ou libraire qui aura été convaincu, par un jugement, de contravention aux lois et règlements. »

Y a-t-il en France un imprimeur ou un libraire qui n’ait encouru, par oubli de quelques formalités, une cg damnation pour contravention ? Le fait est que tous, ou à peu près, se trouvent sous le coup d’un retrait de brevet, c’est-à-dire d’une ruine complète.

D’autre part, la saisie d’un ouvrage incriminé n’a jamais manqué d’amener devant les tribunaux les imprimeurs et éditeurs chargés de la partie industrielle et commerciale de l’œuvre, même lorsque l’auteur était un répondant sérieux. D’après l’arrêt de la Cour récemment rendu dans l’affaire Montalembert, le véritable répondant ! d’un écrit ne serait même pas l’écrivain, qui, en fournissant le manuscrit, a réclamé le service de l’imprimeur ; c’est l’imprimeur même : l’auteur n’est considéré que comme complice.

Les privilèges d’imprimerie et de librairie out été maintenus par des considérations d’ordre public que nous n’avons pas à discuter ici. Les notaires, les avoués, les huissiers, les agents de change sont soumis au même régime. En ce qui concerne ces derniers, la loi déclare leur ministère forcé, c’est-à-dire qu’ils ne peuvent refuser leur office à quiconque le réclame, moyennant payement s’entend. Le législateur a voulu ainsi prévoir le cas, peu probable du reste, ou une coalition d’officiers ministériels empêcherait un citoyen de demander justice, de passer un contrat, Où de faire une transaction, Mais les imprimeurs et les libraires, par la responsabilité judiciaire (amende et prison), par le risque administratif (retrait de brevet) qu’ils encourent, ne peuvent être sommés de prêter leur concours à une publication, qu’à tort ou à raison ils considèrent comme dangereuse. Et le pouvoir, qui naturellement aime peu la presse, au lieu de prêter main-forte aux citoyens qui réclament la publicité de leurs opinions, applaudit au refus. Tout concourt donc, la police et l’industrie, à refréner cette manie d’écrire que Salomon, roi des Juifs par la grâce de Dieu, dénonçait mille ans avant J.-C. Nous pourrions citer d’honorables industriels qui ont refusé des ouvrages dont la circulation, grâce à de moins timorés, n’a jamais été entravée. Aussi, quand il est connu qu’un libraire et un imprimeur ont, par prudence, repoussé un livre, est-ce un mot d’ordre. La coalition de la peur produit l’effet de la coalition de malveillance que la loi a voulu prévenir chez les officiers ministériels : l’auteur est interdit de la presse et de la publicité. Devant la constitution il n’y a pas de censure ; en fait, il y a suppression du droit constitutionnel de publier.

Eh bien ! telle est justement la position qui, aujourd’hui comme il y a six mois, nous est faite. La prudence des titulaires nous frappe d’interdit, et nous n’avons le droit de monter ni une imprimerie ni une librairie. Allez à Bruxelles !

Qu’y avait-il donc de si effrayant, pour des imprimeurs, dans notre brochure? Elle ne parle mal ni de l’empereur, ni de sa famille, ni de la constitution, ni de l’Église, ni de l’Université, ni de la magistrature, ni de l’armée, ni de la marine, ni d’aucun personnage ou corps politique. Elle traite d’une question , la plus ténébreuse de l’époque, celle des chemins de fer; du passé et de l’avenir des Compagnies, de leur administration financière, de leur trafic, de leur Situation présente, de leurs désastres, des mécomptes du public. Elle énumère les gratifications déjà octroyées par l’État, celles qu’on lui demande par les projets à l’étude, celles qu’on sollicitera plus tard. Elle dévoile la tendance occulte qui, en ceci comme en tout le reste, mène le Pays, corrompt les mœurs publiques, pousse la société à la banqueroute, et le Gouvernement à la guerre. Elle conclut, enfin, au rejet des garanties de dividende qu’ont en vue les nouveaux arrangements, et propose à leur place, dans l’intérêt du Pays et de l’État, pour l’équilibre des intérêts et la paix du monde, un système d’exploitation plus rationnel, plus conforme surtout au droit commun. Comment un pareil travail pourrait-il soulever l’animadversion du Gouvernement ? Les traités en question doivent d’ailleurs être soumis à l’examen du Conseil d’Etat, du Corps législatif, du Sénat; ils sont bien loin d’être une loi dé l’Empire : ce ne sont pas dés textes sacrés et inviolables.

— Tout cela est bel et bon, nous disait un libraire ; mais le ministère, en s’engageant à présenter ces traités, fa donné un commencement d’adhésion ; il serait dangereux d’y contredire, pour nous surtout qui sommes sous le coup d’un retrait de brevet.

Un autre : Le péril de votre publication, c’est précisément qu’au nom de la loi on ne peut l’interdire ; il ne me paraît même pas possible d’y enter un procès correctionnel ou civil. Voilà pourquoi nous serions mal noté au ministère et repris sur autre chose…

La bonne opinion que ces messieurs ont du gouvernement !

Que parle-t-on à présent de despotisme? Les lois sont encore plus libérales que l’esprit public; jamais on n’aura vu d’exemple d’une pareille couardise.

Un autre encore : Vous concluez contre les Compagnies de chemins de fer; et les administrateurs sont tout-puissants !…

Nous y voilà,

Le fait est que ces messieurs, par leur crédit, leur influence. par les procédés que chacun sait, ont accaparé le journalisme au grand complet ; ils ont réussi à imposer silence aux nombreux intérêts lésés, navigation, Commerce, public, tout comme à leurs ouvriers. Quoi donc! Les administrations de chemins de fer seraient-elles par hasard un pouvoir. supérieur à l’État, contre lequel la moindre attaque est crime de lèze-majesté? Peut-être.

L’Indépendance Belge du novembre 4858 contenait en premier Bruxelles un article duquel il résultait que, sur la plainte des hauts seigneurs de la finance, patrons des chemins de fer et de toutes les Compagnies possibles, une. délibération avait eu lieu aux Tuileries, en conseil . des ministres, afin d’empêcher les critiques malveillantes, nuisibles au crédit public, qui se produisaient par la voie de la presse. L’article n’a pas été démenti, et le contenu nous a été depuis confirmé verbalement par le rédacteur.

La sourdine mise par l’administration sur les scandales dont retentissent de temps en temps les tribunaux correctionnels et de commerce est également un fait de notoriété publique. Qui connait le fonds de l’affaire des Docks, de l’affaire Carpentier, du dernier procès de M. Mirès?

M. Mirès faisait publier dans le Siècle du 30 novembre 1858, la lettre suivante adressée au directeur du Nord :

« Monsieur, vous annoncez dans votre n° du 8 novembre que le tribunal de commerce de là Seine a condamné M. Mirès ‘à payer la somme de 2 millions à MM. Roblin et Janty, et que, par le, même jugement, M. Mirès a été condamné à payer 200,000 fr. à M. Larpent, ingénieur, auquel il fait perdre la position qu’il occupait au chemin de fer de l’Ouest.

« Le tribunal n’a prononcé aucune condamnation contre M. Mirès dans affaire Roblin et Janty. Quant à M. Larpent, son nom nous est révélé pour la première fois par votre article.

« Il est fâcheux que des assertions aussi formelles sortent aussi complètement dénuées de fondement. »

Il y a donc eu, aux environs du 8 novembre 1858, une affaire Roblin-Janty-Mirès et un débat devant le tribunal de Commerce de la Seine. C’est la lettre précitée qui nous l’apprend, aucun journal de Paris n’en ayant parlé. D’où vient ce silence? Pourquoi n’avoir pas répondu à l’assertion du Nord, et à tous les bruits répandus sur le procès, par la publication même des débats et de la sentence consulaire? Et puis on accuse les on dit de calomnie! Est-ce la faute des on dit, si, dans ces impénétrables ténèbres, on a prêté à M. Mirès d’ardentes démarches pour obtenir du Gouvernement le bâillonnement de la presse; si l’on raconte qu’à l’audience le sieur Mirès reprochant à Roblin-Janty qu’un marché de 48 millions était exagéré d’au moins 18, l’agréé de ces derniers répliqua que Mirès lui-même avait gaspillé 40 millions ; qu’à ce mot ledit Mirès aurait sauté à la gorge de l’agréé en criant: Tu en as menti ! qu’effrayé ensuite du scandale, il aurait couru chez le nonce du pape, pour le prier de solliciter, auprès du ministre dé l’intérieur M. Delangle, l’interdiction aux journaux de rendre Compte d’un débat sf compromettant pour la dignité du Saint-Siége, la probité des concessionnaires, entrepreneurs et sous-traitants ; et que de là venait le mutisme de la presse française ét l’incértitude des versions étrangères ?…

Vous ne voulez pas d’une publicité régulière : subissez donc les hyperboles et toutes les fantaisies du canard. Vous vous enfermez dans des catacombes : ne vous plaignez pas de la calomnie. Car votre premier accusateur, votre dénonciateur, votre quantificateur, dont vous ne pouvez récuser le témoignage, C’est vous-mêmes, vous qui, en vous dérobant à la lumière et rendant tout croyable, assumez sur vos têtes la responsabilité des calomnies.

Le chef-d’œuvre du journalisme vendu, agioteur, Son plus grand crime, dans l’année qui vient de finir, est l’affaire du percement de l’isthme de Suez. S’il est un monument d’utilité internationale qu’il faut à tout prix soustraire à la spéculation agioteuse, c’est assurément celui-là. Une voie dé transport, qui intéresse à si haut degré les nations riveraines de là Méditerranée, de la mer Noire, de la mer Rouge, de l’océan Indien, devait être exécutée par les gouvernements réunis de ces nations au moyen d’une cotisation proportionnelle, et le passage offert aux navires de tous les pays gratuitement, c’est-à-dire moyennant un léger droit de péage représentant les frais de service et d’entretien. Mais il y avait là une perspective de primes à réaliser : les grands génies qui, à propos du percement de l’isthme, annoncent une révolution dans les rapports commerciaux du globe analogue à celle qui suivit la découverte du cap de Bonne-Espérance, ne pouvaient manquer de considérer aussi la chose par ce côté-là. La saint-simonerie, qui semble avoir pris l’Égypte sous sa protection depuis qu’elle y a cherché, sans la trouver, la femme libre, commença le feu de toutes ses réclames : 6,000 navires par an; 3,000,000 de tonneaux ; quarante p. c. de dividende : voilà ce que les journaux de l’agio faisaient briller aux regards dés souscripteurs philanthropes. Au lieu du concours des États, on à donc formé une compagnie par actions ; le canal de Suez est devenu un moyen d’excitation contre l’Angleterre; avant que la discussion ait pu s’établir contradictoirement sur le mérite financier de l’opération, le capital de 200 millions a été souscrit; Paris a obtenu, pour sa part, 90,000 actions; les départements, 117,000 ; et bien mal avisé, plus mal accueilli, eût été celui qui se serai permis d’élever sur l’excellence du placement le moindre doute. Aucune feuille autorisée ne lui aurait ouvert ses colonnes ; la réprobation publique l’eût frappé ; il se sérail vu traiter de mauvais citoyen; la police lui aurait fermé la bouche. Il y a eu plus que de la séduction dans l’affaire de Suez; l’intimidation s’en est mêlée; la commission internationale n’a pas osé tout dire : c’est du moins ce qui résulte des révélations faites par M. de Coninck dans sa réplique au journal dé la compagnie.

Maintenant que toute cette ébullition commence à se calmer, au lieu de 6,000 navires, en passage, c’est à peine si l’on croit pouvoir compter sur 600, simple erreur d’un zéro; — au lieu de 3,000,000 de tonneaux payant 10 fr. dé passage, on n’en espère pas plus de 300,000, simple erreur d’un zéro; — au lieu de 30 millions de recette, on se contenterait de 3 millions, simple erreur d’un zéro. Les terrés de la Compagnie au lieu de produire 250 fr, par hectare, — vaudront au plus cette somme ; simple quiproquo des faiseurs d’annonces qui ont pris, par mégarde, le capital pour le revenu ! En résultat, il est plus que douteux que la Compagnie pour le percement de l’isthme de Suez paye 4 4/2 p. c. à ses actionnaires ; il est même douteux que l’exécution du canal arrive à bien. Les actions sont à 20 fr. au-dessous du pair; quant au Gouvernement impérial, qui a laissé faire et laissé éerire, on commence à s’apercevoir que ce qui l’intéressait le plus dans l’opération n’était pas la voie commerciale, mais la voie stratégique : Trahit sua quemque voluptas. En attendant, plus de cent millions d’argent français iront s’engloutir dans le désert : grand. bien fassent-ils au Pacha, et que ce soit notre dernière folie. Comment ne voit-on pas que la suppression du contrôle est justement ce qui rend tout croyable; qu’il n’y a pas de calomnie dont la noirceur égale la gravité d’un pareil fait? On nous écrivait de Paris, il y a cinq ou six semaines :

« Voici une histoire tout à fait contemporaine, qui remonte à quinze jours. M. de Rothschild fait les chemins LombardsVénitiens : il entend émettre les actions de 500 fr. à 625 ou 650 el gagner une quarantaine de millions sur l’émission. Ii a été contrarié par deux articles du bulletin de Bourse du Charivari, le seul sérieux. 1 a été offert aux rédacteurs Paton et Taxile Decorb, pour cesser la guerre, 45,000 fr. La négociation n’ayant pas abouti, le nabab de Ja rue Laffitte a envoyé 35 actions au Directeur de la librairie Salles, et celui-ci a tout aussitôt mandé Delord au ministère pour lui dire que le gouvernement voyait avec déplaisir les attaques dont l’entreprise Rothschild était l’objet de la part du Charivari. Pareil avis avait été envoyé à M, Darimon (aujourd’hui représentant du peuple), à propos des chemins russes patronnés par E. Péreire. »

Notre correspondant ajoute qu’il ne nous garantit pas l’exactitude de ces détails ; et certes, nous non plus, nous ne la garantissons pas. C’est pour nous de la haute poésie financière, inaccessible à notre froide raison de critiques. Nous déclarons même très-franchement qu’en ce qui concerne le Directeur de la librairie M. Salles, il nous répugne singulièrement de le croire coupable, ce qui nous induit à penser que ce qu’on n’a pas fait pour lui n’a pas été tenté sur d’autres, et qu’en conséquence les critiques de MM. Delord et Darimon n’ont provoqué, de la part de MM. Rothschild et Péreire, que leur dédain.

Mais encore une fois, s’il y à calomnie, à qui la faute? A qui la responsabilité? Pourquoi faut-il que dans ces nuages dont S’environnent les grandes Compagnies, le public soit sans cesse à se défendre des impressions les plus pénibles; qu’il ait plus de souci de l’honorabilité de MM. Mirès, Rothschild, Péreire et consorts, qu’il né leur convient à eux-mêmes d’en prendre? Quelqu’un, hormis les administrateurs des Compagnies, sait-il la vérité sur les lombards-vénitiens ou sur les romains ? Non. Eh! bien, cela même est un méfait, né de la pratique agioteuse, que nous reprochons à MM. Rothschild et Mirès à l’égal de toutes les fraudes et malversations qu’on leur impute, attendu qu’il les rend possibles, par conséquent croyables.

D’après un autre on dit, à la dernière distribution d’actions faites aux journaux, en rémunération de leurs bons offices, deux seulement auraient été exclus du partage, le Charivari et les Débats. Est-ce que nous savons un mot de ces choses? Est-ce que nous pouvons par conséquent en rien croire? Sommes-nous devenu, en fait dé cancans, aussi gobe-mouche que la multitude des sots sur l’ineptie desquels les grands génies de la finance fondent le succès de leurs spéculations? A Dieu ne plaise! Ce qui nous soucie est de voir que la Raison publique en soit réduite à de telles extrémités; c’est qu’elle ne puisse plus s’exprimer que par des contes. Pourquoi la police est-elle si avare d’autorisations de journaux? Plus d’une fois nous avons demandé à en publier un : toujours cette permission nous a été refusée. On craignait, sans doute, de donner un auxiliaire au Charivari. Est-il vrai, oui ou non, que la pression administrative s’exerce pour la Bourse aussi bien que pour la politique, sur la presse périodique ? Est-il vrai, oui ou non, qu’en ce qui concerne les Compagnies, cette même presse est indemnisée de son silence comme de ses réclames? Nous en connaissons plus d’un trait, que nous ne tenons point à citer. Allons, messieurs du Siècle, de la Presse, du Constitutionnel, du Pays, de la Patrie, journalistes inféodés, levez-vous. Que nous ayons le plaisir de vous entendre répliquer à ces infâmes on dit, comme M. Mirès à l’agréé de sa partie adverse : Tu en as menti !

La police correctionnelle, nous en convenons volontiers, supplée de son mieux, par la vigueur de sa répression, au mutisme de la presse. Le Parquet semble nous dire : La marche du Pouvoir, les grandes affaires industrielles, l’ordre au dedans, la dignité et l’influence au dehors, exigent de la discrétion, du silence. Tout système a ses inconvénients : mais soyez tranquilles ; le Gouvernement veille ct les tribunaux ne chôment pas. Ceux qui auront malversé seront punis.

« Depuis dix-huit mois, disait M. l’avocat général Ducreux dans son réquisitoire contre Prost, plus de quarante sociétés ont eu à rendre compte à votre légitime sévérité de plus de quatre-vingts millions jetés et perdus dans l’abîme de la spéculation coupable. Aujourd’hui encore vous avez à frapper un homme qui a dilapidé plus de huit millions, et semé la ruine autour de lui. » (Droit du 47 septembre 1858.)

A merveille, M. l’avocat général. Maïs prenez garde : votre justice elle-même est une mystification de plus. Les Cunin, les Legendre, les Orsi, les Prost, de même qu’autrefois les Pellaprat, vous le crient da fond de leur affliction : ils n’ont fait autre chose que ce que se permettent tous les jours, aux applaudissements du public et du pouvoir, les hommes les plus considérables, les plus recommandables de la France financière. C’est en suivant les errements de la pratique financière, en appliquant, autant qu’il était en eux, le principe de lagio à des entreprises démesurées, à des services d’utilité publique, comme la loi de 1842 en a donné le funeste exemple, qu’ils ont abouti à l’illégalité et à la ruine. Les administrations de chemins de fer sont engagées dans la voie où se sont perdus les Docks, les Verreries, l’Union des Gaz, les Caisses de report et d’agiotage, qui sont venus se liquider en police correctionnelle. Et il ne s’agit pas cette fois de huit millions, ni même de quatre-vingts millions ; il s’agit de quatre milliards. Pourquoi donc n’informez-vous pas? Pourquoi celte ostentation judiciaire envers les uns, Cette réserve en faveur des autres ? Le procès Carpentier n’a pas satisfait le public, et sa conscience est restée perplexe. Il existe à Sainte-Pélagie un certain Crémieux, ex-directeur ou gérant de la Compagnie des pelites voitures, Lout disposé, nous dit-on, à faire au public, sur le gaspillage des millions de si Compagnie, les plus édifiantes révélations. Vous le laisserez parler, sans doute ?… Ah! reconnaissez-le de bonne foi : les grandes Compagnies, mieux avisées que les braconniers de la spéculation, leurs premières et leurs plus misérables dupes, ne croient pas elles-mêmes à la solidité de leur système, pas plus qu’à la régularité de leurs écritures; elles sont parfaitement convaincues des vices de leur administration : seulement, elles entendent mettre à la charge de l’État le déficit creusé par leurs gaspillages. Heureux, encore une fois, les élus! C’est par la grâce du trésor publie que ces Compagnies prédestinées se sauvent. Quand nous leur crions : Rendez compte, l’État, le budget à la main, parait aussitôt pour les absoudre.

Au resté, nous le déclarons avec franchise : quand nous . voyons la magistrature interpréter le principe de la responsabilité des écrits comme elle l’a fait dans le procès Montalembert ; quand nous la voyons appliquer la loi sur le colportage comme vient de le faire le tribunal correctionnel de Colmar; quand nous nous rappelons d’après quels considérants la Cour dé cassation a prononcé dans l’affaire des bulletins électoraux, et consacré le prétendu droit de la police de violer le secret des lettres; quand nous réfléchissons à cette multitude d’arrêts, en matière civile, commerciale, politique, criminelle, où l’appréciation discrétionnaire des faits parvient constamment à éluder la loi, il nous est impossible de ne pas conclure que depuis le 2 Décembre le sens du droit S’est perverti en France, et que l’hypocrisie de la Justice est le dernier trait de la conspiration féodale.

C’est pour cela que nous ne cesserons de réclamer cette liberté de contrôle sans laquelle la liberté d’écrire reste dérisoire, l’action des tribunaux partiale, par conséquent impuissante.

Que la prudence des imprimeurs et des éditeurs, dans nôtre pays, nous ferme la bouche : nous n’en publierons pas moins, n’importe où, et pour l’enseignement de l’étranger si ce n’est pour celui de nos compatriotes, notre protestation. Aux termes des art. 1 et 2 du décret du 1er-20 mars 4852, nous présenterons notre brochure à la douane, offrant de payer, conformément à la loi, les droits d’importation et de timbre. Nous verrons si le Gouvernement qui a pris sur lui de supprimer notre traité de la Justice, puis d’empêcher l’introduction de notre Mémoire, poussera la complaisance jusqu’à couvrir de son manteau impérial les pratiques de la nouvelle féodalité, après en avoir vengé, à la demande de l’Église, la soi-disant morale.

CHAPITRE XI.

Dernier mot de la Féodalité financière.

Ainsi que nous l’avons dit en commençant, deux influences président en ce moment aux destinées du peuple français : 1° le principe d’agiotage, inhérent au commerce de banque, introduit par la loi de 1842 dans les entreprises de chemin de fer, et devenu, par l’exemple des Compagnies privilégiées, d’une pratique universelle; — 2° la pensée de réaction, dont la cause ou Je prétexte est dans les manifestations sociales de Février.

De la réaction et de ses doctrines nous n’avions pas à nous occuper, si ce n’est pour expliquer le développement de l’agiotage, Suivons donc la marche de celui-ci, et rappelons-en les tristes campagnes.

Tout d’abord, et abstraction faite de l’incompatibilité qui existe entre la direction d’an service public et une compagnie particulière, agissant en vue d’un intérêt privé, il est établi que l’initiative de Compagnies financières ne pouvait avoir rien de sérieux. De semblables compagnies ne poursuivent point un but de création, de production, de travail, d’industrie; leur pratique et leur loi s’y opposent.

Un banquier n’est pas un préteur d’argent, un commanditaire d’entreprises, bien moins encore un industriel : c’est tout simplement un entremetteur, un escompteur. Livrez-lui les plus grandes affaires du monde, il les appropriera à son commerce; c’est-à-dire qu’il se chargera de leur procurer des commanditaires, il fera l’escompte du capital, des bénéfices même, présumés ou réels, il n’importe : lui-même ne changera pas la nature de sa profession ; il se compromettrait.

Ainsi font les grandes Compagnies. Il est avoué parmi elles, il est de principe que la haute. banque, de même que la petite, n’a nullement pour mission de suivre une entreprise à long terme. Les chefs se décorent eux-mêmes du titre d’initiateurs du crédit, plus modestement, en argol de bourse, de lanceurs d’affaires. Les affaires donc lancées, ce qui veut dire, escomptées, ils se retirent, laissant la tourbe des actionnaires aux risques de. l’entreprise. S’ils restent à la tête de administration, c’est que cette position leur procure d’autres escomptes, leur fournit sans cesse de nouveaux moyens d’agioter. Mais ils ont eu soin de se mettre à l’abri; les réalisations qu’ils ont opérées les mettent bien au-dessus da risque de quelques actions que les statuts des Compagnies leurs prescrivent de garder. Ils jouent avec l’argent du jeu.

L’esprit du banquier, autrement dit de l’escompteur, essentiellement tourné à l’agiotage, est done tout ce que l’on peut imaginer de plus contraire à l’esprit d’entreprise. Appliqué aux créations d’utilité publique il ne pouvait produire que des fruits détestables, le progrès à reculons, l’immoralité, la misère.

La première période des chemins de fer date de la loi du 44 juin 1842 et finit en 1852. C’est l’organisation du grand réseau, déjà qualifié d’ancien ; ce sont les concessions primitives, la mise en train. La finance y a trouvé pâture dix années pleines.

La seconde période embrasse les prorogations uniformes à 99 ans, la concentration des lignes en vue de l’exhaussement des tarifs, les fusions, le rachat des tronçons secondaires, les dédoublements d’actions. Elle commence à la fusion d’Orléans, avril 1832, et finit à la fusion de ParisMéditerranée, avril 1857. En cinq ans, la finance a tiré de ces conditions nouvelles tout ce qu’elles peuvent-produire. Elle songeait, assure-t-on, à faire retraite, quand des avisés imaginèrent la garantie par l’État d’un minimum de dividende.

Les financiers ne barguignent pas. Les prorogations et fusions étant escomptées en 1837, dès le mois d’avril 1838, les journaux de Bourse inauguraient l’économie des nouveaux traités. Quoi qu’il advienne, le bénéfice de ces traités est réalisé à l’heure qu’il est; il y en aura eu pour six mois.

Et après ?

Les arrangements actuels ne doivent ressortir leur effet qu’à dater de 1863 ou 64. On demandera l’an prochain qu’ils deviennent effectifs à partir de 1860 ou 61 : des broutilles, une misère, de quoi vivre quatre mois,

Et après?

Aliénation à perpétuité du réseau concédé pour 99 ans. Cette mesure permettra de supprimer l’amortissement des actions, de répartir sur deux ou trois Cents ans le remboursement des emprunts. Elle rendra nécessaire la conversion en un omnium, de même nature en capital et intérêts, des diverses obligations 5 et 3 p. c. à 500 fr., 625 fr. et 1,250 fr, Ce vaste remaniement donnera pâture pour trois ans.

Et après ?

Réunion en un syndicat, fusion des six grandes compagnies, de plus en plus enchevêtrées par les raccordements. Remaniement des actions, échange des titres anciens contre de nouveaux, en tenant compte des différences de revenus; de l’agiotage pour trois ans encore.

Et après ?

Les compagnies, maîtresses de toute l’industrie des transports de France, n’auront pas besoin d’inventer de nouvelles combinaisons en vue d’arriver à la solution finale : le passé des canaux nous répond de l’avenir des chemins de fer.

« Les Compagnies des canaux entreprirent d’obliger le gouvernement au remboursement de leurs actions de jouissance. et elles s’armèrent à cet effet de leur droit de tarification. L’élévation des tarifs n’eut plus pour but une augmentation de recettes, mais une interdiction absolue de naviguer, Elles imposèrent au gouvernement l’ordonnance du 47 avril 4843, qui décuplait les droits des bois de construction et triplait ceux des houilles sur le canal du Rhône au Rhin. Les réclamations du commerce devaient, suivant ce calcul, forcer la main au ministère et l’obliger à rendre au public l’usage des canaux, moyennant indemnité aux Compagnies. Elles demandèrent en conséquence 40 millions de leurs actions de jouissance. Le ministère accepta le chiffre, etc. » (Manuel du Spéculateur à la Bourse.)

On sait le reste.

Un jour done, il s’élèvera d’un bout de Ja France à l’autre une immense clameur à l’unisson : Payons, S’il le faut, mais finissons-en, finissons-en, quoi qu’il en doive coûter.

Et le rachat du réseau, dans des conditions dont l’affaire des canaux donnerait à peine un avant-goût, sera le dernier acte du drame financier des chemins de fer.

Et après ?…

Le réseau de chemins de fer racheté, nous aurons une dette publique de 15 à 18 milliards, soit une rente annuelle à servir de 750 à 900 millions, dot consolidée de Ja nouvelle aristocratie, Mais les chemins de fer, mis en régie ou à bail, n’en seront pas moins, sous l’influence de la pensée régnante, un moyen de pressurer, d’agioter et de corrompre, à perpétuité. Le bien-être des producteurs suivant une progression inverse de la fortune des parasites el du budget, porté bientôt à deux milliards, deux milliards et demi, une rupture d’équilibre devient inévitable, imminente; c’est la suspension de tous les paiements, une liquidation générale et forcée.

Ce qui nous étonne est de voir avec quelle docilité, avec quelle bravoure, tous les Gouvernements suivent cette ornière, assument la responsabilité du déficit creusé sous leurs pieds par l’agiotage.

Les exigences de la finance, c’est le tonneau des Danaïdes; tous les Gouvernements on! essayé de le combler, tous se sont usés à la peine. Les financiers escomptent l’empire, comme ils ont escompté la royauté de juillet, Ja restauration et les régimes antérieurs. Tant que la curée est plantureuse, ils ne cessent d’ahurir le pouvoir de leurs protestations de dévouement. Ils en ont pour tous les Gouvernements qui savent y mettre le prix.

L’Empire les suivra-t-il dans la voie dont nous venons de marquer les dernières étapes? Nous serons au bout sous dix ans.

Et après?

Mais que disons-nous, après ? — L’Empire est au bout. Tandis que les Compagnies faisaient leur métier d’agioteuses, il a si bien rempli le sien de pouvoir contre-révolutionnaire, de restaurateur des idées féodales et de droit divin, en même temps que de mangeur de budget et de faiseur de dettes, qu’il peut regarder maintenant sa carrière comme à peu près terminée. L’évolution bancocratique accomplie, on se demande ce que signifie, ce que peut vouloir encore l’Empire, qui n’en a été jusqu’à présent que la dénomination sociale, L’Empire, se dit-on, doit être à bout de ressources, à bout de crédit. D’un côté, pour l’aristocratie capitaliste, plus de concessions à distribuer, plus de subventions, de garanties; la caution de l’État est si bien engagée, que, pour peu qu’on là charge, elle devient purement nominale, un assignat. D’autre part, pour le Pays, plus d’espérance de mieux être, plus d’illusions. La matière imposable est épuisée, et les dépenses augmentent toujours; la dette flottante atteint un chiffre inavouable, qu’on rejette sur les administrations antérieures : un moment on songea à s’emparer des biens des hospices, tant la pénurie est poignante ; force fut de reculer devant la réprobation publique. Les escompteurs, qui s’aperçoivent qu’il n’y a plus rien à faire, commencent à se retirer; les satisfaits s’isolent ; le bourgeois S’inquiète pour ses affaires, pour ses rentrées, pour son revenu; le peuple pour son travail et son pain. L’opinion devient de jour en jour, suivant une expression de Napoléon Ier, exécrable ; les élections s’annoncent menaçantes : tandis que l’Angleterre se préparé à une réforme électorale, on songe à Paris à se défaire du suffrage universel, à moins qu’on ne trouve le secret de le faire chanter, comme au 2 décembre.

La situation est tendue, comme disent les Boursiers. Il est clair que l’existence de l’Empire est en jeu :’que va décider de lui la fortune?

I y en a qui disent : La France est une mine inépuisable de richesses. Napoléon HE l’a fait voir, en 48352 : là où le gouvernement de Louis-Philippe s’était obéré, où la République mourait de faim, il n’a eu qu’à frapper la terre du pied pour en faire jaillir trésor sur trésor. Soyez tranquilles : l’argent ne lui manquera jamais, pas plus que les hommes.

Et les badauds de répéter : Il faut que la France Soit en effet, inépuisable, pour subvenir à tant de prodigalités. -Nous avons même vu des personnes fort intelligentes, étourdies de tout ce fracas de chemins de fer, de docks , de banques, d’actions, d’obligations, d’emprunts, demander l’explication de ce phénomène, auquel elles ne comprenaient rien.

Un dernier regard jeté sur cette prétendue richesse va nous montrer dans sa sombre horreur l’abîme qu’elle recouvre.

La France est inépuisable! Dites plutôt que la France possède des moyens de s’épuiser, de se saigner, qui fonctionnent chez elle mieux que dans aucun autre pays : mais ne croyez pas qu’elle s’en porté mieux; au contraire,

Ces machines d’épuisement sont au nombre de quatre principales :

L’impôt ;

La multitude des petits rentiers et propriétaires ;

Ea masse de numéraire en circulation ;

Les soi-disant institutions de crédit.

L’impôt, volé sans observation, se paye sans résistance, mais non sans douleur, on nous en peut croire. Son chiffre officiel atteint aujourd’hui 1,800 millions, le 6e environ de la production nationale. On se plaint de la cherté des loyers, et l’on a raison : dès que le loyer prend plus du 7e du revenu, il est excessif; il y a gêne dans le ménage. Mais un impôt qui vous prend le 6e !… Nous n’insistons pas. Que ceux qui veulent savoir comment on épuise un pays, sans Île faire trop crier, par l’impôt, étudient le système français, et qu’ils ne perdent pas de vue que sous le régime économique et politique que nous a fait l’Empire, chaque contribuable, par une foule de raisons impérieuses et impératives, tient à sécurité, Simon à honneur, Ge payer exactement ses contributions.

La multitude, très-respectable d’ailleurs, des petits rentiers et propriétaires, agit comme l’impôt, aux formes si variées. Pas un recoin de l’atelier national où le produit net, soigneusement extrait du produit brut, par l’un des mille moyens dont l’agiotage, l’usure, la propriété, etc., disposent, ne soit ensuite enlevé par l’ayant droit, qui, alléché par l’espoir d’une rapide fortune, se hâte de le convertir en livret dé caisse d’épargne, prêt sur hypothèque, titre de rentes, actions et obligations des Compagnies. De celte manière, une partie considérable du produit. national afflue continuellement vers ces grands centres, au détriment du peuple de plus en plus amaigri, mais au profit du Système.

Voulons-nous dire par là que la division de la propriété soit un mal, le partage du produit net un mal, la Centralisation des épargnes un mal? Aucunement : nous sommes de ceux qui voudraient que tout lé monde fût propriétaire el rentier, c’est-à-dire, eût sa part d’initiative, fournit sa part de travail, et recueillit, avec son salaire, sa part de rente. Nous disons seulement que, par le mode de distribution de la propriété et du revenu net, puis par l’usage qui en est fait, il y a épuisement de la nation, el que cet épuisement est en raison même du nombre et de l’exiguïté des rentiers et propriétaires. Outre que les grandes fortunes sont rares, elles n’exercent pas une pressuration aussi complète, et généralement il fait bon vivre autour. Le petit entrepreneur, propriétaire ou rentier, moitié producteur, moitié parasite, en contact immédiat avec le salarié, agit à la façon du tube capillaire : la moindre humidité est aspirée par celui-ci, tandis que pour alimenter une pompe il faut un lac.

Le numéraire circulant. On demande comment l’or et l’argent monnayés, une matière si précieuse, signe, instrument de richesse, peut-être une cause d’appauvrissement; comment en outre celte cause agit d’autant mieux que le numéraire est plus abondant, que la richesse métallique est plus grande. Cela paraît contradictoire, et demande en effet un peu d’explication.

Tout particulier vit de son salaire ou de son revenu.

Généralement ce salaire ou revenu est représenté par des espèces. A ce point de vue, il est assez exact de dire que plus un particulier a d’argent, plus il est riche; que sa caisse vide, il ne lui reste rien. Son argent, c’est sa fortune ; ôtez-le-lui, il est pauvre. El lui faut, pour subsister, se procurer par le travail d’autre argent, ou attendre dans l’abstinence, à moins qu’il ne trouve moyen de l’escompter, son revenu,

Dans fa collectivité sociale les choses ne doivent plus être envisagées de mème. Le numéraire, passant dé main en main, n’est jamais perdu pour la masse : il circule, et précisément parce qu’il circule, il est toujours présent. Quelle est ici sa fonction? Ce n’est plus seulement, comme tout à l’heure, de servir de moyen d’échange, c’est de répartir et distribuer la richesse, ce qu’il augmente encore, en donnant à chaque produit, à l’aide de cette distribution, toute l’utilité, toute la valeur qu’il peut avoir.

D’où il suit encore que dans la société, la monnaie n’est pas la richesse, n’est pas même le capital ; — comme matière, c’est une portion de la richesse; comme monnaie, ce n’est que le signe de la foi publique, une chose toute morale, comme Ja signature apposée sur un billet; commercialement parlant, rien.

Or, nous allons voir cette fonction si précieuse, si féconde, si sociale du numéraire, se transformer en une fonction subversive et dévastatrice. H en est de l’argent comme des chemins de fer, comme de toutes les machines : il peut servir indifféremment à créer le bien et le mal: tout dépend de la manière dont il est employé.

La monnaie, qui pourtant ne se consomme point, est recherchée de préférence à tout autre produit. Le fabricant, le commerçant, le propriétaire, ne se croient riches qu’autant qu’ils ont converti, ou qu’ils ont la faculté de convertir, à volonté, l’un son service, l’autre sa marchandise, le troisième son droit d’usage, d’habitation ou de propriété, en espèces. L’État lui-même ne perçoit pas l’impôt en nature, mais en argent; les Compagnies de mines, de gaz, de chemins de fer, se font payer en argent, et distribuent à leur tour leurs dividendes en argent. Tout le monde veut cet argent, qui souvent se refuse, mais à qui seul rien ne se refuse.

Si tout le monde était simplement producteur et consommateur, s’il n’y avait dans la Société ni un État qui exige ses contributions, — 1,800 millions de francs, — en argent; ni des propriétaires qui exigent le payement de leurs loyers, ni des capitalistes prêteurs et commanditaires dont les dividendes, intérêts ou rentes doivent également leur être servis en argent, la préférence donnée à l’argent n’aurait pas grand inconvénient. De producteur à producteur les préférences se balanceraient ; bientôt même le travail, principe de la production, prenant le pas sur la monnaie, simple agent de distribution, il y aurait tendance partout à faire cesser la faveur accordée au numéraire.

Mais, d’un côté, l’État, le capitalisme et la propriété s’imposant, de gré où dé force, à la production et donnant la préférence à l’argent, il arrive que le numéraire, toujours plus recherché, tend à revenir sans cesse el à s’accumuler dans les mêmes mains, savoir, celles du fisc, des capitalistes et propriétaires : premier inconvénient grave, première anomalie. D’autre part, rien ne se refusant à l’argent, l’État qui dispose de 1,800 millions, les grandes compagnies, qui centralisent les capitaux, qui attirent à elle toutes les épargnes, peuvent se livrer aux dépenses les plus exagérées et les plus improductives : d’où résulte pour le Pays un déficit réel, un véritable épuisement.

En deux mots, l’absorption incessante du numéraire, opérée par l’Etat et par l’organisation telle quelle du capital et de la propriété, entraîne une consommation proportionnelle de subsistances ; et comme, dans l’état actuel des choses, celte consommation n’est pas, ne peut pas être reproductive, il s’ensuit qu’il y a, proportionnellement à la masse du numéraire en action, destruction de force vive, épuisement. Les peuples qui nous envient celle richesse métallique sont loin de se doute: que c’est juste cé qui produit chez nous cette consomption, ce marasme, qui s’est développé surtout depuis le 2 Décembre,

Ainsi le numéraire, instrument des échanges, agent de distribution de la richesse, le numéraire fonctionne aujourd’hui, grâce à une circulation anormale, à la mauvaise constitution de l’État, du capital et de la propriété, comme machine d’épuisement. Et cet épuisement est proportionnel tout à la fois, d’abord à la masse du numéraire qui circule, en second lieu à la rapidité de la circulation.

Ceci nous conduit à la 4° cause que nous avons assignée à l’épuisement du Pays, les Institutions de Crédit.

On en compte en France de sept espèces au moins : l’Administration des finances, avec ses receveurs généraux et percepteurs ; le Crédit foncier, le Crédit mobilier, les Compagnies financières, la Banque de France et.ses succursales, les Comptoirs d’escompte, les caisses et banques particulières, les monts-de-piété, la multitude des prêteurs sur gage et hypothèque, usuriers, etc.

Quel est le but de tous ces établissements, de tout ce commerce de métalliques? De pourvoir à l’insuffisance du numéraire, d’en multiplier la puissance et l’action, au moyen de l’escompte ét du crédit, Ainsi quand, dans une seule année, avec un encaisse dé 500 millions, la Banque de France a un mouvement de caisses de 20 milliards, dans lequel les espèces figurent seulement pour 2 milliards, on peut dire que le numéraire a acquis entre ses mains une puissance dix fois plus grande que celle qu’il a naturellement. Et puisque cette puissance est dirigée dans le sens de l’absorption des forces du Pays par l’aristocratie capitaliste et par l’État, il est juste d’en conclure que les Banques, comme le budget, comme la Bourse, Sont aujourd’hui une cause de paupérisme et un instrument de servitude.

D’après lout ce que nous venons de dire, il est aisé de comprendre comment, à l’aide de toutes ces causes combinées, savoir, l’impôt, fa multitude des rentiers et propriétaires, lés grandes compagnies, 4 masse du numéraire en circulation, la rapidité de cette circulation, comment, disons-nous, la France, ou tout autre pays, peut, à un moment donné, faire montre d’une richesse inouïe, se livrer à des spéculations, à des entreprises extraordinaires, contracter des emprunts, entretenir des armées, soutenir des guerres, étaler un luxe fou, dépenser en sept ans plus qu’elle n’avait fait auparavant en quarante, tout cela avec une aisance, une prestesse, une vivacité de mouvements à laquelle personne ne se serait attendu.

Mais toute cette prospérité n’est qu’apparenté, cette richesse est factice, ce luxe couvre des plaies hideuses. Loin qu’il ait gagné à cet étalage, le Pays s’est appauvri : il à fait comme le fabricant qui s’épuise pour envoyer à l’Exposition an chef-d’œuvre, et qui, après avoir reçu la médaille, déposé son bilan. La classe moyenne est à la gêne, la classe ouvrière misérable. Un employé du mont-de-piété nous disait, il y à six mois, que le nombre des montres déposées était dé plus de trois cent mille ; il ajoutait, qu’en présence de l’impossibilité où sont la plupart des déposants de retirer leur argenterie, leurs dentelles, leurs bijoux, l’administration du mont-de-piété avait commencé à se livrer à une nouvelle espèce de trafic, c’était de louer, pour une soirée, pour un bal, une visite, à ceux des dépositaires qui offrent quelque garantie, les mêmes objets qu’ils ont mis en gage, et qu’une opiniâtre détresse ne leur permet pas de retirer.

Voilà ce qui se passe à Paris, dans la capitale… des capitaux. Qu’on juge, d’après cet échantillon, des prospérités de la France.

Un déficit de 10 millions d’hectolitres de blé, sur 120 millions dont se compose, en France, la moyenne des récoltes, suffit pour produire la disette ; 15 millions d’hectolitres de déficit amènent la famine. C’est l’image de ce qui se passe depuis sept ans, par les prodigalités du Pouvoir et le débordement d’entreprises dont il a donné le signal et l’exemple. Seulement le déficit, au lieu d’exister sur une seule nature de produits, le blé, se fait sentir sur tous les objets de consommation, absorbés par ces dépenses aussi improductives que prestigieuses.

Nous en sommes là. Plus le système avance, plus il nous épuise ; et, dans l’ignorance universelle, il n’y aurait pas de raison pour que cet épuisement eût une fin, s’il ne devait s’arrêter bientôt devant deux obstacles insurmontables à l’agiotage aussi bien qu’à la force des baïonnettes : le premier est le recul de la population, qui commence à décroître, et qui menace par cette décroissance de laisser capitaux, maisons et terres sans revenu ni net ni brut; le second est l’impossibilité de servir soit des dividendes soit des intérêts à cette masse effroyable de capitaux que le va-et-vient du numéraire a précipités dans des entreprises, garanties, si l’on veut, par le Gouvernement, mais dont l’exorbitance ne peut tarder longtemps à se révéler.

Tout cela se résume en un mot: Le Gouvernement, en pressurant Je contribuable outre mesure ; la Propriété, l’industrie, le Commerce, les Grandes Compagnies, le Capital-monnaie, en absorbant le produit net jusqu’à son dernier atome, par la hausse continue des loyers, des marchandises, de l’argent, des services publies et par la réduction des salaires; la Banque et la Bourse, en détournant les espèces de leur fonction naturelle pour les faire servir à des spéculations improductives, hors de proportion avec les ressources du Pays; les institutions de crédit, en multipliant à l’infini le spectre d’une richesse factice, et élevant l’agiotage à sa plus haute puissance, ont conduit la France entière à la Banqueroute.

Oui, la banqueroute : que la lumière se fasse, et la rente tombe à 40 francs ; l’État et le Pays déposent leur bilan. En ce moment, c’est le triumvirat Rothschild, Péreire, Mirès, qui, surchargé de ses titres de chemins lombards, romains, espagnols, soutient seul les cours : pendant quelque temps, les bonnes paroles d’en haut, les nouvelles pacifiques, le silence imposé à la presse, peuvent leur venir en aide; un coup du gouvernail politique, encourageant la petite spéculation permettra à la haute banque de s’alléger du fardeau qui l’écrase, Mais tôt ou tard, il faudra bien que le torrent reprenne son cours, et que ce qui doit mathématiquement s’accomplir s’accomplisse.

Devant cette perspective d’une banqueroute du Pays et de l’État, que va faire le gouvernement de l’Empereur ? C’est a question qui se pose, et à laquelle il ne peut se dérober, Soutiendra-t-il le choc? Avec quoi?

Quand, dans une maison de commerce, l’actif est englouti, que la faillite est imminente, la règle est d’assembler les créanciers, d’examiner les comptes, et, s’il y a lieu, dé recommencer Îles opérations, mais sur d’autres errements. S’agit-il, au lieu d’une maison de commerce, d’un état comme la France? Cela s’appelle une convocation des états-généraux. L’Empereur est-il disposé à faire celte convocation ?

La banqueroute, dont nous sommes menacés, n’est que la réduction à l’absurde, à l’infamie, du système économico-politique suivi depuis sept ans : ce système aboli, un autre doit le remplacer, appuyé sur une idée différente, formulé par une constitution nouvelle. L’Empereur est-il en mesure de changer de système ? Le peut-il ? Le veut-il ? A-t-il une idée, une constitution prête ?

L’Empereur essayera-t-il, par exemple, ainsi que nous en faisions il y a deux ans le pronostic, d’établir à la place de cette féodalité industrielle, reconnue impuissante, immorale, banqueroutière, l’Empire industriel ? Le premier pas vient d’être fait par la créaction de la Caisse générale des assurances agricoles, projet abandonné l’année dernière sur d’avis du Conseil d’État, et maintenant parvenu à sa réalisation, après amendement. On nous écrit à ce sujet :

« C’est le prince Joachim Murat qui est le président de la Compagnie. Sa présence dans le conseil, la fondation gratuite de l’institution, sont une preuve que le Gouvernement veut faire de cette affaire d’assurance une compagnie morale, une compagnie modèle. Le capital ne figere là que pour faire face aux frais d’installation, les actionnaires ne toucheront jamais que l’intérêt à 5 p. c. dés versements qui seront faits. Les assurances se feront à primes fixes jusqu’à bénéfice, après quoi elles se réduiront au prorata desdits bénéfices. Déjà des princes de l’Église en ont parlé dans leurs mandements, et toutes les chaires en retentiront. »

[151] […] Mieux vaut tard que jamais. Si la honte des Docks et des Petits voitures devait nous amener la gratuité des assurances, la gratuité des canaux et des chemins de fer, la gratuité du crédit, nous serions capable d’applaudir aux personnages, quels qu’ils fussent, qui, après avoir bu la honte, s’infligeraient les premiers cette salutaire médication.

Mais n’est-il pas bien tard pour l’Empereur de recommencer, [152] sur le terrain des affaires, même avec la bénédiction des princes de l’Eglise, autre espèce d’industriels, une nouvelle carrière, et de tenter une révolution dans l’Economie sociale ? De la part de Napoléon III, cela impliquerait contradiction. L’homme privé peut s’amender toujours ; l’homme public jamais. Le sort des dynasties et des princes est intimement lié au système qu’ils ont dû jurer de défendre le jour de leur avènement ; ce système ruiné, il faut qu’ils disparaissent. D’ailleurs, et nous somme intimement convaincu que sur ce point l’Empereur partage notre opinion, il doit personnellement avoir assez de la Banque, de la Bourse, des Compagnies anonymes, des Juifs, des prorogations, fusions, subventions, garanties d’intérêt, des entreprises de chemins de fer, des sociétés de gaz, de docks, de petites voitures, de crédit foncier, de crédit mobilier, banque Bonnard, banque Saint-Pol, hôtel Rivoli, palais de l’Industrie, compagnies d’assurances, compagnies agricoles et transatlantiques. Rien de tout cela ne répond à sa pensée personnelle, à sa tradition avunculaire.

Il faut, à peine de la couronne et de la vie, que Napoléon III, à bout de ressources, triomphe de la difficulté qui l’opprime comme en triomphant Napoléon Ier, qu’il reprenne l’œuvre de son oncle, l’idée, la véritable idée napoléonienne.

Cette idée, c’est la GUERRE.

Or, Guerre ou Banqueroute, nous allons voir que c’est absolument la même chose. [153]

CHAPITRE XII.

LA GUERRE.

L’Empire est poussé à la guerre. Comment cela? Quel rapport entre la situation économique dont nous venons de faire l’exposé, et cette extrémité terrible à laquelle un gouvernement jusqu’à ce jour pacifique ferait appel, au risque de sa propre indépendance et de la félicité des peuples ?

Il règne sur tout cela si peu d’idées claires ; la diplomatie, tout entière aux formes et aux détails, tient si peu à laisser voir au public le fond des choses ; les journaux, nous parlons de ceux qui ont conservé leur indépendance, occupés nuit et jour d’analyser, de comparer et commenter des nouvelles, ont si peu le temps de remonter aux principes ; l’esprit chrétien qui rapporte tout à la Providence, la philosophie qui presque toujours met la raison des mots à la place de la raison des faits, trouvent si bien leur compte à s’incliner ici devant le mystère, que le public en est venu à considérer la guerre comme un météore de l’ordre surnaturel, quand il n’a pas sa cause dans une pure fantaisie de prince.

Peut-être nous saura-t-on gré de ramener à une raison philosophique tout un ordre de faits qui ne semble relever directement que de la passion et de la force. On y verra une fois de plus combien peu la volonté des chefs d’Etat compte dans les conseils de la destinée.

Sur un seul cas de guerre, se faire des principes qui permettent de juger, par analogie, de toutes les guerres possibles, ce sera vraiment philosopher. [154]

§I.—Fantaisie, prétextes politiques, fatalisme : rien de tout cela explique la guerre qui se prépare.

Napoléon III, tout autant que Napoléon Ier, aime la guerre, c’est connu. Sa passion, passion de jeunesse, eût été de commander une armée: il l’a prouvé par ses livres, par ses revues, par ses camps de Chilon, de Saint-Omer, de Boulogne, sinon par ses campagnes. Il a regrette profondément de n’avoir pu prendre le commandement de l’expédition de Crimée, el d’avoir laisse à un autre la gloire de la prise de Sébastopol. Il serait heureux qu’on lui fournit une occasion d’appliquer ses idées de tacticien et d’artilleur; et nous avons entendu dire à gens bien informes, que si jamais il se de guerre, on verrait Napoléon III, devenu général, avec des moyens de destructions qui laisseraient peu à l’habileté des généraux et au courage du soldat, fera la guerre avec une violence dont le monde n’a pas d’idée. Lui-même a écrit quelque part:

« Elle (l’Idée napoléonienne) ne joue pas un jeu d’enfants; mais, géante elle-même, lorsqu’elle se bat, c’est une guerre de Titans. Ses armées sont des peuples entiers : et ses triomphes sont pour le monde le signe de l’esclavage ou de la liberté. »

A coup sûr il n’y fera pas bon…

La fantaisie tient sa place dans les résolutions des princes: mais il ne faut pas qu’ils en tirent vanité. Quand ils croient suivre leur caprice, ils ne sont souvent que des instruments. L’homme à fantaisies est celui qui, incapable par lui-même de concevoir une idée juste, de former un projet utile, procède en tout par l’imitation d’un passé qui l’obsède, et tandis qu’il rêve de refaire certaines choses qu’il admire et qu’il croit comprendre, en accomplit d’autres qu’il ne comprend pas du tout. La raison détraquée du fantastique se confond ainsi avec la raison des choses, dont elle n’est plus qu’un écho. [155]

Parlons net. Napoléon III veut avoir son Austerlitz : telle est sa fantaisie. Or, cette fantaisie, ne lui serait pas venue si, plus de 50 ans auparavant, le premier consul et l’empereur n’avait gagné les célèbres batailles de Marengo et d’Austerlitz: cela est évident. Mais pourquoi y a-t-il eu, au commencement de ce siècle, une bataille d’Austerlitz et une de Marengo ? En autres termes que signifient ces campagnes répétées de la France en Italie, ces guerres redoublées avec l’Autriche ? Toute la question est là. L’idée qui vient de prendre brusquement l’Empereur de faire la guerre à l’Autriche date de plus loin que sa naissance : mais il ne la comprend pas. S’il la comprenait, il n’aurait pas la fantaisie de guerroyer. Se renfermant dans son égoïsme et prenant au sérieux les passages de son dernier discours où il parle des gages qu’il a donnés à la paix, il se dirait : Que s’il est trop tard pour lui de commencer une Révolution économique, il est trop tard aussi pour faire campagne, et il ferait acte de liberté en prenant ses invalides. Il a cinquante et un ans; le ciel, qui l’a tiré d’une prison pour le faire dynaste, l’a favorisé d’un héritier; une fille de roi, de sang antique et authentique, une vraie princesse, vient de entrer dans sa famille; restaurateur de la dynastie des Bonaparte, mais valétudinaire, d’ailleurs inconnu du soldat, que peut-il souhaiter de mieux que de vieillir bourgeoisement sur son trône, allant de Saint-Cloud à Biarritz, de Biarritz à Plombières, accepté définitivement de la nation, dût-il lui rendre peu à peu, en échange de cette acceptation irrévocable, les libertés pour lesquelles il professe, lui, si peu d’estime, mais qu’elle regrette ? Le soin de son repos, de sa race, tout se réunit, en dépit de ses regrets belliqueux, pour lui conseiller, comme à Louis-Philippe, dans ses rapports avec les puissances, une politique pacifique.

Quoi qu’il en soit, si le Casus belli est déclaré, il se [156] peut que le caractère fantaisiste de l’Empereur compte pour quelque chose dans la direction des opérations : hors delà, et pour ce qui est de la décision qui sera prise, cette fantaisie ; n’est que l’écho unanime des causes profondes qui agitent l’Empire et l’étreignent.

Il y a, dit-on, la question italienne… Ceci est le prétexte.

Qu’entend-on par la question italienne ?

C’est, en premier lieu, pour l’universalité des Italiens, le gouvernement de la Péninsule par elle seule, l’anéantissement de toute domination étrangère depuis Sicile jusqu’aux Alpes. Le Pape lui-même et le roi de Piémont, aussi bien que Mazzini, l’entendent ainsi.—Puis, et comme conséquences plus ou moins prochaines de cet affranchissement, c’est, pour les uns, la sécularisation du gouvernement romain, en d’autres termes, l’unité, ou du moins la confédération des états de l’Italie ; pou plusieurs, enfin, la Révolution, plus ou moins démocratique et sociale.

Ici, nous rentrons dans la réalité : il s’agit de savoir si les faits allégués suffisent à motiver une détermination belliqueuse.

La question italienne posée dans la vérité de son principe et de ses conséquences, dégagée des formes ambiguës, soi-disant légales, dans lesquelles la produisant les avocats de la guerre, non-seulement n’est pas présentable devant le Droit public européen, elle n’est voulue de personne. Il n’y a pas un gouvernement en Europe qui osât poser en principe la renonciation de l’Autriche à ses possessions d’Italie, bien moins encore la Révolution ; il y en a fort peu qui appuient l’abdication de la Papautés, et la centralisation politique de l’Italie.

Sur le premier point, duquel d’ailleurs dépendent tous les autres, l’affranchissement de l’Italie, consultons d’abord la tradition impériale. [157]

Napoleon Ier, recevant la députation italienne qui lui apportait la couronne, repondit en public à M. de Melzi :

« J’ai toujours au l’intention de créer libre et indépendante la nation italienne. J’accepte la couronne, je la garderai, mais seulement tout le temps que mes intérêts l’exigeront. »

Ainsi, en ce qui touche la nationalité italienne, Napoleon le Grand, maitre de la reconnaître, de lui donner l’existence, n’avait à lui offrir que des intentions ;—de son propre aveu, il n’avait chassée les Autrichiens que pour prendre leur place ; et combine de temps pensait-il s’y tenir ? tout le temps que ses intérêts l’exigeraient ! Nous verrons plus bas quelle durée implique cette exigence.

Napoléon III, commentât les paroles de son oncle, ajoute :

« Il avait réuni au grand empire le Piémont, ainsi que Rome et Florence, dans le but d’habituer ces peuples à un gouvernement que fit les hommes citoyens et soldats. Une fois les guerres finies, il les aurait rendus à la mère patrie…, tandis que si cette grand réorganisation eût été plus hâtive, ces peuples, que l’action française n’aurait point préparé à une nationalité commune, auraient sans doute regretté leurs anciennes individualités politiques. »

Réduisons a une expression simple cette phraséologie :

Pour rendre aux Italiens leur nationalité, il faut, suivant les deux empereurs : 1° que l’intérêt de la France le permette, et que les guerres soient finies ; 2° que les Italiens aient appris, sous l’action française, la centralisation ; qu’ils se soient dépouillées de leur individualisme politique, c’est-à-dire, de ce que fait le fond de leur caractère et à quoi ils tiennent le plus. Telle est la thèse, extraite des œuvres complètes de Louis-Napoléon Bonaparte, que M. de Guéronnière s’est chargé récemment d’expliquer au public. C’est ainsi, ajoute M. de Guéronnière, toujours [158] d’après son auteur L.-N. Bonaparte, que l’empereur Napoléon Ier entendait en user avec les peuples de l’Europe; il ne les voulait conquérir que pour les nationaliser. Eh ! que dites-vous de cela ? L’Autriche se contenterait peut-être de la domination matérielle en Lombardie, laissant à leur individualisme les Italiens; les Bonaparte s’adressent a l’esprit : ils veulent changer l’âme italienne. Lequel de ces deux despotismes vous semble le plus ennemi de la nationalité ?

La vie politique de l’Italie, pourraient dire les diplomates de Vienne, avait pour condition essentielle l’indépendance absolue de chaque cité. C’est du moins ce qu’atteste l’histoire, maintenant bien comprise, de ce pays. Cette indépendance n’ayant pu, après dix siècles d’agitation, se réaliser, n’importe par quelle cause, l’Italie ne pouvait manquer de tomber sous une domination étrangère : cette domination, garantie d’ailleurs par des traités, est entrée dans le droit.—L’Italie s’est trompée sure elle-même, répliquent les Bonaparte; sib erreur ne peut faire titre. Pour donner la vie politique à l’Italie, il faut dépersonnaliser la cité italienne, la former à l’image de la cité française; cela fait l’Italie vivra, marchera l’égale des plus grandes monarchies,

Voila où en est la question italienne. La subordination, système autrichien ; où la dépersonnalisation, système bonapartiste : choisissez, Italiens.

Le Gouvernement impérial le sait mieux que personne : l’évolution politique de l’Italie a fini en 1530 à la prise de Florence: au paragraphe suivant nous en expliquerons les causes. Depuis cette époque l’Italie attend que l’Europe soit arrivée à son unisson, qu’elle ait fini de dérouler son écheveau politique : alors elle obtiendra, de plein droit, de plein saut, sans opposition, sans guerre, avec tout le monde, ce qu’on demande aujourd’hui, fort intempestivement, [159] pour elle, ci qui n’est pas seulement l’expulsion des Autrichiens, qui n’est pas du tout la centralisation bonapartiste, la monarchie constitutionnelle du Piémont ou la suzeraineté du Pays; elle aura la Révolution économique proclamée simultanément à Paris, à Vienne, à Berlin, a Londres, de même qu’à Rome, à Naples et à Milan.

Ainsi, sous le mot d’affranchissement de l’Italie, Napoléon III entend simplement l’application à l’Italie d’un régime politique qui ferait perdre aux Italiens, après un certain nombre de générations, la monomanie de l’indépendance, Utopie! fantaisie toujours. Franchement, ce n’est pas pour des chimères que les nations se font la guerre, et quoi que dise Sa Majesté, nous lui supposons encore trop de sang froid pour croire que l’émancipation de l’Italie soit le vrai motif qui le précipite.

Voudrait-on, par hasard, la Révolution en Italie ?

Mais, tandis que l’Autriche n’a d’autre souci que d’écarter la Révolution de ses provinces lombardes; que c’est uniquement dans ce but qu’elle protège militairement d’autres états italiens, comme l’armée française occupe Rome : le grand grief du Piémont vis-à-vis de l’Autriche, c’est que, par son gouvernement despotiques, par son system de compression, elle surexcite, parmi le peuple italien, l’esprit révolutionnaire. Et tous les journaux qui, en France et ailleurs, appuient la réclamation du gouvernement sarde, disent à son exemple, que l’Autriche compromet le repos de l’Europe, en excitant, provoquant, la Révolution !

Tout ce que nous avons lit dans les journaux français sur la question italienne, se réduit à ce dialogue :

— Vous, Napoléon III, disent ceux de Vienne, nous attaquer à propos de l’Italie ! Qu’est-ce que cela veut dire? Vous êtes donc un gouvernement révolutionnaire ?

— A Dieu ne plaise, répondent les Tuileries. C’est au [160] contraire parce que nous voulons en finir, une bonne fois, avec la Révolution, que nous demandons à nous charger à votre place de l’éducation des Italiens.

— Pourquoi ne pas nous entendre alors, s’il ne s’agit que de réprimer la Révolution ? Gardez votre protectorat sur les états du Pape : laissez-nous le nôtre sur la Toscane ; tendons tous deux la main au roi de Naples, et ne nous parlez plus surtout d’abandonner la Lombardie.

— Impossible : votre système d’éducation n’est pas le nôtre. Vous ne savez frapper sans faire crier, et pourvu qu’on vous donne de l’argent et des conscrits, vous laisse vos sujets être Italiens tout à leur aise. D’ailleurs, nous ne pouvons pas vous servir de second ; cela nous perdrait aux yeux des peuples.

Ainsi, parmi les motifs que contiendra la déclaration de guerre on lira : Que c’est afin de réprimer la Révolution provoquée par l’Autriche que les Français descendent en Italie. L’expédition romaine aura son pendant dans l’expédition lombarde. L’Autriche se contentait de tenir le taureau bouclé par les narines ; la France impériale s’apprête à l’emasculer.

Napoléon III, du reste, n’a jamais eu d’autres sentiments : sur l’article de la Révolution, il a fait ses preuves. S’il a des fantaisies ce n’est pas de cette espèce.

Vis-à-vis de l’Europe, dont le droit public est fixé par les traités de 1815, Napoléon III, de même que Louis-Philippe, s’est porté garant contre la Révolution ; il a reconnu les traités ; pendant la guerre de Crimée, il a garanti à l’Autriche ses possessions d’Italie. Si quelquefois il a menacé la Belgique, c’est qu’il la trouvait infectée de Révolution. L’unique réparation que l’Empereur, à son avènement, ait demandé aux puissances signataires des traitées de 1815, ç’a été qu’elles voulussent bien le [161] reconnaitre. Voici comment il s’exprimait dans son message au Sénat du 4 novembre 1852 :

« Dans le rétablissement de l’Empire, le peuple trouve une garantie à ses intérêts, et une satisfaction à son juste orgueil. Ce rétablissement garantit ses intérêts en assurant l’avenir, en fermant l’ère des révolutions, en consacrant encore les conquêtes de 89. Il satisfait son juste orgueil, parce que, relevant avec liberté et avec réflexion, ce qu’il a trente-sept ans l’Europe entière avait renversé par la force des armes, au milieu des désastres de la patrie, le peuple venge noblement ses revers, sans faire de victimes, sans menacer aucune indépendance, sans troubler la paix du monde. »

Voilà toute la vengeance que Napoléon III a jamais prétendu tirer des traités de 1815 ; vengeance sans victimes, fort anodine, qu’il n’en a pas plus coûté à l’amour-propre des puissances de satisfaire, qu’il ne leur en avait coûté auparavant de reconnaître la République de février, après avoir reconnu la Royauté de juillet.

Inutile de rappeler du reste que c’est lui qui est le principal auteur de l’expédition de Rome et du rétablissement du pouvoir pontifical. C’est lui qui, Président de la République, d’accord avec ses ministres et une partie des représentants, détourna l’expédition de son but primitif, et qui provoqua cette malheureuse journée du 15 juin, à propos de laquelle il laissa tomber ce mot que les révolutionnaires n’ont pas oublié sans doute : Il est temps que les bons se rassurent, et que les méchants tremblent.

Si l’Empereur voulait servir les intérêts révolutionnaires en Italie, il lui faudrait, avant de passe les monts, proclamer d’abord la République à Rome, rappeler les soldats commis à la garde du Saint-Père, tendre la main à Mazzini, comme il la tendit un jour au général Cavaignac, réhabiliter Orsini et consorts, donner à la Révolution des gages enfin. Napoléon III démentira-t-il la pensée de tout son règne ? Cèdera-t-il, après avoir essuyé leur feu, aux [162] injonctions des régicides ?… Ah ! qu’il fasse la guerre à l’Autriche tant qu’il voudra : l’Europe peut être assurée d’une chose, c’est qu’en Italie comme en Orient, l’Empereur Napoléon n’a qu’une pensée, un but, de détruire la Révolution.

L’Empereur, enfin, en arrachant l’Italie aux mains de l’Autriche, aurait-il dessein de préparer la France à sa propre émancipation ? Certains publicistes semble le croire :

« Si nous nous trompions dans cette espérance (que la paix ne sera pas troublée), nous croirions avoir le droit d’attendre dans les libertés accrues de notre pays, une compensation aux sacrifices qui nous seraient demandés en faveur des libertés de l’Italie. » (Revue des Deux-Mondes, 15 janvier 1859.)

Rien de plus juste : Charité bien ordonnée commence par soi-même. Le premier acte d’une intervention libératrice au delà des Alpes serait le dépôt d’un Acte additionnel, soit la transformation de l’Empire despotique en monarchie parlementaire. Car, s’il n’est pas pour une nation de plus grande infortune que de subir un joug étranger, il n’y a pas de plus grande honte que de souffrir une tyrannie domestique. C’est alors que les Italiens auraient le droit de nous dire : Médecins de servitude, guérissez-vous vous-mêmes ; l’Italie n’a que faire de votre assistance. Italia fara de se.

Mais l’Empereur :

« La France, a-t-il dit, n’est pas plus mûre pour la liberté, que l’Italie ne l’est pour la nationalité. »

Voilà le dernier mot de l’Empereur. Nous savons par quelle récit il se propose de faire mûrir les Italiens ; daignerait-il nous dire quelle opération il nous garde ?

Nous reviendrons sur ce fameux prétexte de la liberté de l’Italie.

[163] Où trouver donc la véritable cause de la guerre! Car, de tous les arguments politiques proposés par la presse impériale, il n’en est aucun qui soutienne une minute d’examen. Il n’y a pas plus de raison aujourd’hui de faire la guerre à l’Autriche à propos de l’Italie, qu’il n’y en avait hier de la lui faire à propos de la Servie, qu’il n’y en avait il y a six mois de la faire à l’Angleterre à propos de l’isthme de Suez.

Quelques-uns disent, et ceux-ci nous feront faire un pas de plus vers la vérité :

La guerre est dans la destinée impériale, dans la signification même de ce mot, Empire. L’Empereur est avant tout un chef militaire : or point de guerre, point d’armée ; point d’armée, point d’empereur. Une fois déjà, après l’attentat du 14 janvier, l’Empereur a désavoué les manifestations belliqueuses des colonels; il ne peut continuer ce jeu; il tomberait dans le mépris de l’armée. Marche ! marche ! La conquête ou la mort ! Italie ou Rhin, peu importe: manques-tu, César, de désastres à réparer, d’injures à venger ? Le lion de Waterloo est là-bas qui nous défie : manques-tu de motifs pour déclarer la guerre !…

Ceci devient presque effrayant. Nous voilà loin de cette humeur fantastique, à laquelle on avait cru pouvoir attribuer d’abord la puissance, chez un chef d’état, de faire ou ne pas faire la guerre.

Oui, la fatalité entraine l’empire, fata trahunt; mais il faut savoir en quoi consiste cette fatalité, et c’est ce qu’on ne dit pas. Prétendre que l’Empire doit faire la guerre, parce qu’il est l’Empire, c’est répondre a la question par la question, une battologie.

Pourquoi, si l’Empire est la guerre, si la guerre résulte de la nécessité de sa nature, pourquoi l’Empereur a-t-il été tant applaudi, lorsque, simple candidat à la pourpre, il prononça ce mot devenu fameux : L’Empire, c’est la paix ? Il est rare que la fatalité ne trouve pas son écho [164] dans la pensée de la multitude : comment l’idée d’un empire pacifique fit-elle bondir de joie la nation ? Que pesait alors, en présence de l’opinion du Pays, l’opinion de l’armée ? Comment ensuite, pendant sept ans, l’Empire s’est-il trouvé si bien de la politique de paix, qu’il semblait avoir héritée de Louis-Philippe ? Pourquoi, la question d’Orient survenue, l’Empereur tarda-t-il si longtemps à déclarer la guerre ? Pourquoi, la guerre déclarée, s’abstint-il de commander l’armée en personne ? Pourquoi cette attention excessive à circonscrire la guerre de Crimée sur le terrain de la politique pure, à en écarter tout ferment révolutionnaire, toute pensée d’agrandissement ? L’Empire, alors, tout en combattant la Russie, semblait l’exécuteur des volontés de la Sainte-Alliance : nouvelle imitation de la politique de Louis-Philippe. Pourquoi, la moitié sud de Sébastopol détruite, cet empressement à faire rembarquer l’armée ? Pourquoi ce Congres de la Paix, réuni à Paris, afin de reprendre par la diplomatie ce que la guerre avait été impuissante à trancher, et qui est bien loin encore d’être résolu, la question de l’Orient ? Pourquoi, depuis le retour des puissances alliées, cette médiation officieuse dans les troubles de Naples et la révolution de Neuchâtel ? Pourquoi ce renoncement exemplaire dans l’affaire du Royal-Georges ?

Si la guerre est pour l’Empire une fatalité de nature, comment le Pays qui a donné à l’Empereur sept millions de suffrages se prononce-t-il aujourd’hui contre la guerre ? C’est le discours de l’Empereur au Corps législatif qui nous l’a appris : entre la France et son chef, de même qu’entre celui-ci et les puissances étrangères, il y a, sur le projet d’un intervention armée en Italie, désaccord ! Lors de l’expédition de Crimée, l’opinion de l’Europe était avec l’Empereur ; dans une invasion de l’Italie, elle serait contre lui. L’Empereur se sent abandonné : de là le ton de [165] plainte qui règne dans son discours. Est-ce lui qui boude son peuple, ou son peuple qui le boude ? D’où vient ce revirement ? Qu’est-ce qu’une fatalité qui se réduirait à un mot, l’Empire, et contre laquelle protesterait l’immense majorité des esprits ?

Il faut avouer qu’ici la fatalité ne serait pas sûre d’elle-même, ou qu’elle est autre que ce qu’on suppose. Pendant sept ans et plus l’Empire aurait trompé la nécessité de sa nature : qui l’empêche de la tromper pendant sept ans encore ? Preuve, selon nous, que la fatalité qui le presse n’est pas dans ses conditions organiques, constitutives, dans ce qu’on pourrait appeler sa subjectivité; elle est dans son objectivité, ce qui veut dire, dans les circonstances économique qui l’enveloppent.

Ainsi, pour découvrir, en dehors des allégations d’une diplomatie obscure, des déclamations d’un journalisme complaisant, la cause qui, dans ce moment, pousse l’Empire à la guerre, nous avons à rechercher quelle est, en général, l’influence du mouvement économique d’un Pays sur la politique extérieure de son gouvernement; en autres termes, nous devons montrer que l’antagonisme qui se produit au dehors, entre les Etats, a son principe dans le désordre du dedans.

Qu’on nous pardonne cette digression: notre travail sans elle resterait incomplet.

§II.—Théorie générale de la guerre : son principe, sa marche, sa fin.—Tendance générale des peuples à leur absorption ou subalternisation réciproque.—Position géographique et stratégique de la France : la ligne du Rhin.—Raison d’existence de l’empire d’Autriche.—Fin de l’antagonisme des Etats annoncée par la Révolution, confirmée par les traités de 1815.

La cause première de toute guerre, chez une nation qui attaque, est la même que celle qui la porte à essaimer, à former des colonies, à rechercher de nouveaux débouchés : c’est le manque de subsistances ; en langage plus [166] philosophique, c’est la rupture de l’équilibre économique.

La invasion des barbares, du IIIe au Ve siècle de notre ère ; avant J.-C., les guerres interminables des Romains, poussés hors de leur territoire par l’exploitation patricienne, en sont des exemples.

Chez une nation attaquée la guerre n’a pas besoin d’explication : chacun veut conserver ce qui lui appartient, et le défend.

Une case de guerre en engendre une autre : le territoire conquis, les débouchés obtenus, les alliances formées, les traités signés, réclament protection. Il faut s’arrondir, occuper certaines positions, s’assurer des passages, élever des forteresses. De là des complications qui souvent engendrent la guerre : au fond, la cause reste la même ; c’est toujours le défaut d’équilibre dans l’économie publique, le manque de subsistances et de débouchés. Viennent ensuite l’ambition, la fantaisie, le fanatisme et tout ce qu’il vous plaira : échos lointains, affaiblis, de cette voix creuse qui sans cesse crie aux chefs d’Etat, J’ai faim !

Ainsi la guerre est l’expression d’une agitation intestine : moyen extrême pour un gouvernement d’échapper à une guerre civile, d’esquiver une révolution.

Un état ne fait pas la guerre pour le plaisir de guerroyer, à la façon des chevaliers de l’Arioste, pour satisfaire une vaine gloriole, plaire aux beaux yeux d’une Dulcinée. Il ne la fera même pas pour délivrer un frère, un ami, un coreligionnaire, tombé dans l’affliction. C’est le principe avoué de la politique anglaise ; c’est celui que la France elle-même, la France chevaleresque, a suivi et dû suivre, jusqu’à présent, à l’égard de l’Italie et de la Pologne. Un état fait la guerre pour lui-même, pour son besoin, pour satisfaire un intérêt propre, pressant, immédiat. La gloire, le respect des nationalités, et autre prétextes, sont le vernis dont on colore, aux yeux des peuples, [167] de motifs plus réels, malheureusement peu avouables.

La cause premier de la guerre trouvée, il import d’en suivre la marche parmi les peuples : sans cela on ne comprendrait encore rien à la guerre, ni même à l’histoire.

Un fait qui domine tout, c’est que, depuis l’origine des sociétés jusqu’à l’époque moderne, l’anarchie économique règne sur toute la face du globe. Partout l’équilibre fait défaut ; partout en conséquence l’exploitation des masses, par une aristocratie guerrière, sacerdotale, capitaliste ou propriétaire, creuse le déficit, en raison même de la population agglomérée.

De là un antagonisme universel des nations, ou pour parler plus juste des exploitants des nations, par suite une tendance des états à leur absorption réciproque. La formation des grands empires, dès la plus haute antiquité, n’a pas eu d’autre cause. Or, dans cette universalité de conflit, quels seront les vainqueurs ? Naturellement, ceux qui se présenteront au combat en masses plus profondes, avec l’avantage d’une civilisation plus avancée et d’une position géographique plus redoutable.

Ainsi s’explique la prépondérance obtenue tour à tour, en Asie, par les Egyptiens, les Assyriens, les Perses et les Grecs. Un peu plus tard, la lutte recommence, pour la domination du monde connu, entre la Grèce, Carthage et Rome : l’avantage reste aux enfants de Romulus, devenus, après la centralisation de toute l’Italie, les plus forts.

Et le but de la guerre est toujours le butin. Les populations vaincues sont faites tributaires, réduites en servitude, ou simplement expulsées. Plus tard, quand l’Evangile aura adouci les mœurs, l’exploitation victorieuse s’exercera d’une autre manière : par l’inféodation du territoire, par des privilèges commerciaux, par l’usure, etc., etc. Le mode varie, le fond reste le même : c’est toujours le droit de conquête, la spoliation, l’absorption. [168]

A dater de J.-C., un phénomène nouveau se présente.

La souveraineté du monde conquise, l’Italie, coupée de tous côtés de ses possessions par la mer et les Alpes, se trouvait dans une situation défavorable. L’Empire se divise donc, prenant pour centres, en Orient, Antioche, Nicomédie, Constantinople ; en Occident, Milan, Trèves, Paris. Par cette division, les nationalités absorbées tendent à se reformer. Tant de triomphes, depuis Romulus jusqu’aux Antonins, devaient fatalement, de par la raison géographique, aboutir à la déchéance de la ville éternelle.

Apres l’invasion des Barbares, de nouveaux états se fondent en Occident : aussitôt le travail de centralisation, de subalternisation, d’absorption, recommence. Jusqu’où ira ce nouveau mouvement ? Qu’en sortira-t-il ? C’est que nous avons surtout à faire ressortir.

Considérons, entre autres, la position de la France.

La France, nation guerrière, agricole, industrielle, maritime, savante, civilisatrice, foyer principal du christianisme, d’une agglomération si facile que l’unité gouvernementale est le premier sentiment, la première idée politique de ses peuples ; la France, au point de vue économique, politique et militaire, est placée dans la plus belle situation de l’Europe. A la simple inspection de la carte, sans connaître ni l’histoire, ni les races, sans savoir rien de la civilisation, on se dit que si la guerre doit rester, comme autrefois, la condition de l’humanité, tôt ou tard la France sera souveraine. Ou bien une grande monarchie, dont Paris sera la capitale ; ou une hiérarchie d’états, sous la suzeraineté de l’empereur des Français.

L’Allemagne, plus centrale, est sous les autres rapports moins favorisée : son territoire, d’une mer à l’autre, trop étendu ; ses ports, dans la Baltique et l’Adriatique, trop éloignés de l’Océan ; les populations qui l’habitent moins homogènes : sa confédération, résultat de sa constitution [169] géographique et du génie des races, lui ôte la rapidité du mouvement.

La Russie, plus excentrique, plus arriérée, est, malgré sa masse, dans des conditions plus mauvaises encore que l’Allemagne.

Pour l’Angleterre, si la protection du détroit semble déjà lui garantir l’indépendance, la même raison fait qu’elle ne peut aspirer à la domination du continent. Aussi l’intérêt de l’Angleterre est-il de maintenir la séparation entre les états, d’empêcher par tous les moyens la formation d’une unité qui ferait d’elle une simple succursale, voiturière et industrielle, du grand Empire. Cette politique de l’Angleterre sera infaillible aussi longtemps qu’elle tiendra l’empire de la mer : de là la rivalité maritime entre la France et la Grande-Bretagne, qui ne fut jamais plus vive qu’aujourd’hui.

Quant à l’Italie et à l’Espagne, leur rôle est clairement indiqué : ce sont les deux satellites, pour mieux dire les deux ailes de l’armée française.

Tout cela, nous le supposons, a été dit avant nous : mais il est bon de le redire, afin de bien former sur ce point l’opinion des peuples. L’agitation qui nous travaille n’a rien de nouveau ; sa cause est toujours, au fond, la même qui depuis quarante siècles gouverne l’histoire : dans l’ordre économique, défaut d’équilibre ; par suite, dans l’ordre politique, tendance à la domination universelle.

La pensée de dominer qu’on reproche à la France ne saurait en aucune façon lui être imputée. Elle se retrouve la même chez tous les peuples : Dévorer ou être dévoré ! Elle résulte de la nature des choses ; elle nous a été enseignée par la Bible, par la religion ; nous en avons reçu la tradition des empereurs ou prétendants à l’empire qui, dès le temps des premiers Césars, choisirent notre pays pour [170] résidence et où quelques-uns même avaient reçu le jour. Elle nous est commune, cette même pensée, avec le Saint-Empire germanique, dont les deux plus célèbres titulaires, aussi bien que Louis XIV et Napoléon, à la domination universelle ; avec le Tsar enfin, dont le panslavisme vient d’être frappé par nous si rudement en Crimée.

Des pédants nous reprochent, comme vices de race, notre orgueil, notre esprit bataillard, notre manie d’assimilation. Ils voudraient voir la France humiliée, démembrée, rayée de la liste des nations. Ils n’aperçoivent pas, la France est plus à plaindre ici qu’à blâmer ; que ses prétentions à l’égard de ses voisins sont le résultat de causes fatales dont elle ne s’est pas encore rendue maitresse, mais qu’aucun peuple n’a combattues autant qu’elle.

Sans doute le principe d’unification des Etats n’a plus aujourd’hui la même intensité qu’il avait dans les sociétés antiques : cela tient aux découvertes des modernes navigateurs. Depuis la fin du moyen âge, le mouvement d’expansion de la race caucasienne s’est dirigée vers les points éloignés du globe : la Hollande a ses iles de la Sonde ; l’Angleterre possède l’Inde, l’Australie, etc. ; l’Espagne et le Portugal ont le Mexique, le Pérou, le Brésil ; la France avait aussi ses colonies d’Amérique et des Indes, qu’elles a perdues ; aujourd’hui elle tient l’Afrique, dont elle n’a fait, il est vrai, depuis 30 ans, qu’une école militaire, mais qui tôt ou tard fournira à sa population un précieux débouché. Jusqu’à ce que le globe soit exploité et garni, une guerre de suprématie entre les Etats de l’Europe peut paraître prématurée : mais qui ne voit que la domination coloniale n’est pas moins en jeu que la prépotence continentale, et qu’une victoire dans la Manche ou sur le Rhin [171] déciderait de la possession de territoires placés sous un autre hémisphère ?

L’Europe étant donnée avec son anarchie économique, la compétition des états pour la suzeraineté s’ensuit donc fatalement. Dans cette compétition, la France figure en première ligne : sa marche est tracée. D’un côté, elle doit s’assurer l’appui de l’Italie et de l’Espagne ; de l’autre, porter sa frontière nord jusqu’au Rhin ; en troisième lieu, balancer, dominer, s’il se peut, la puissance maritime de l’Angleterre.

Tout cela est passé en France à l’état de tradition populaire : nos rois, en même temps qu’ils disputent l’Océan aux Anglais, qu’ils font échec à l’Allemagne par leur opposition au protestantisme, ne cessent d’attaquer l’Italie et les Pays-Bas. Invasions de l’Italie par Charles d’Anjou, Charles VIII, Louis XI, François Ier ; guerres de Flandre, sous Philippe-Auguste, Philippe le Bel, Louis XIV, Louis XV. Napoléon ne fait que reprendre la politique du grand roi : il place un de ses frères en Espagne, un autre en Italie, un troisième sur la Hollande, et garde pour lui, avec la France d’avant 89, la Belgique et le royaume d’Italie. L’Empire tombé, les Bourbons se remettent timidement à la tache, d’abord par l’intervention en Espagne, puis par la prise d’Alger : il n’y a pas jusqu’à Louis-Philippe qui ne soit forcé, malgré son ardent désir de paix, d’appuyer la séparation de la Belgique, de prendre Anvers, d’occuper Ancône, et de tenir sur pied, pendant 18 ans, à tout éventualité, une armée de 100,000 hommes. Est-il possible, en bonne philosophie, d’admettre que cette lutte opiniâtre n’a eu d’autre cause que l’ambition des princes, l’humeur guerroyant de la nation, ou, ce qui serait plus puéril encore, les raisons alléguées par les diplomates de chaque temps ? Ce serait faire les effets plus [172] grands que les causes, expliquer un phénomène naturel, parfaitement intelligible, par des folies et des miracles.

Mais il est un point sur la carte qui joue un grand rôle dans l’histoire de la monarchie française, et seul en donne la clef : c’est la ligne du Rhin. Un coup d’œil jeté en arrière va démontrer quelle fatalité cette ligne fait peser sur la France et sur l’Europe.

Dans l’origine, les peuples qui habitèrent le pays rhénan, c’est-à-dire la Belgique actuelle, le Luxembourg, trêves, une partie de la Hollande jusques et compris Utrecht et Leyde, paraissent avoir été tous de race celtique. La race et la langue auraient donc été primitivement d’accord avec la géographie pour former le massif d’un empire gaulois.

Plusieurs siècles avant l’ère chrétienne, des tribus descendues par le Rhin, venues le long de la mer, vinrent se fixer dans la Frise actuelle, et peu à peu entre les bras du Rhin. Les Bataves, principaux occupants du delta, étaient une colonie des Cattes. Du temps de César une partie de la nation belge était déjà d’origine étrangère. Une sorte d’instinct poussait les peuples de langue germanique à venir poser sur ce point une barrière à l’envahissement des Gaules, mieux que cela, à les refouler sur elles-mêmes.

Apres la conquête romaine, l’importance de la ligne du Rhin se dessine nettement : la limite de la Gaule est reportée au vieux Rhin. En restituant aux Celtes leur ancienne ligne, César leur promettait l’empire de l’Europe : aussi tout l’effort des guerres vient-il après lui se concentrer sur ce point.

La Germanie a compris le danger : vers l’an 241, sous l’empire de Gordien jeune, les Francs font leur première apparition dans l’histoire. Qui sont-ils ? Ce n’est ni une tribu, ni une nation ou une race ; c’est un confédération [173] de peuples du centre de l’Allemagne, habitants des bords du Mein et de la Saale, qui se liguent pour l’indépendance, ce qu’indique leur nom de Francs ; et, à ce fin, se mettent en devoir d’enlever à la Gaule, devenue boulevard de l’empire, la ligne du Rhin. A cet égard, la tactique des Francs est invariable : descendus de leurs montagnes, ils se dirigent constamment au nord, vers les bouches du Rhin, où ils sont sûrs de rencontrer des auxiliaires, d’anciens parents ; de là ils remontent peu à peu vers le sud, enlevant toujours, soit par la force, soit par des traités, quelque lopin de ce sol fatidique.

En 276, Probus leur permet de s’établir dans la Batavia, entre les bras du Rhin ; en 291, Maximien-Hercule leur accorde des terres environs de Trèves et Cambrai et les incorpore à l’empire. Sous Julien les choses sont plus avancées : ils possèdent, à titre de domaine propre, reconnu par l’empereur, la Batavie et la Toxandrie (Brabant septentrional). Tantôt ennemis des Romains, tantôt leurs alliés contre les autres barbares, ils étaient dès la fin du IIIe siècle devenu si importants qu’on voit un de leurs chefs aspirer à l’empire ; un siècle plus tard, ils sont mieux qu’empereurs, ils disposent des empereurs. Sous le nom de Gratien, de Valentinien jeune, c’est Arbogaste, franc, qui règne et gouverne. En 395, Arcadius, empereur d’Orient, demande et obtient le main d’Eudoxie, fille du comte Bauton, franc. De 428 à 435, il y eut, sous le général Aétius, un retour offensif des Romains, ou pour mieux dire des Gaules, contre l’invasion franque ; la ligne du Rhin fut un instant reprise : tout se termina par un traité d’amitié, c’est-à-dire par un abandon formel d’une partie de la Belgique. Dès l’an 409, les Belges de race germanique étaient entrés dans la ligue des Francs : la terre semblait s’entendre avec l’étranger : le Rhin était perdu sans ressource. En 445, Clodien a sa capitale à [174] Diest, dans le Brabant méridional : vers 465, nous trouvons Childéric à Courtray.

L’amitié des Francs et des Romains, lisez, l’union de la Gaule et du Rome, fut glorieuse : en 451, Attila et Mérovée sont vainqueurs d’Attila ; en 463, les Francs, qui avaient pris pour chef le général romain Egidius, battent les Visigoths, s’emparent de Cologne, de la Frise, de l’ile des Bataves ; en 471, ils défont les Saxons venus sur la Loire. C’est l’empire de la Gaule rhénique que se reforme avec le concours des Francs eux-mêmes, sur le plan conçu par Jules César.

L’heure est solennelle : l’Empire d’Occident s ;est évanoui ; il va s’appeler la monarchie franque. Toutes les autorités gauloises, ecclésiastiques, civiles, militaires, semblent animés de la même pensée : l’Empire est tombé, Cecidit Babylon magna, eh ! bien, que le roi des Francs règne sur les Gaules et refasse l’empire ! Aussitôt fait que dit : Clovis, à 22 ans, attaque Syagrius, c’est-à-dire la protestation romaine, et le défait. Mais les institutions latines sont conservées ; il n’y a qu’une titre de changé : on ne dit plus, Salut, César ! on crie, Vive le Roi ! En 491, Clovis se débarrasse de tous les petits rois ou chefs de la confédération franque, et réunit leurs états. Grave infraction au principe de l’independance et du morcellement germanique. Hors de Clovis et de ses compagnons il n’y a plus de Francs ; c’est-à-dire que l’ancienne ligue est dissoute au bénéfice de la dynastie des Marwinges ou Francs Saliens, et que la Gaule affirme de nouveau sa propriété du Rhin, et son autocratie sure la multitude germanique. En effet, Clovis commence une nouvelle série d’opérations contre ses vieux compatriotes ; il est devenu Gaulois ; la ligue franque (Souabes, Bavarois, Franconiens) est brisée par lui à Tolbiac. Puis, à l’exemple de Constantin, il embrasse le christianisme ; il gagne la bataille de Vouillé, en [175] Poitou, sur les Wisigoths, et reçoit de l’empereur d’Orient, le titre et les insignes de consul.

En un sens, on peut dire que la monarchie française commence à l’an 241, à la confédération des Francs ; en un autre sens, que est celui que nous suivons, elle commence à 486, à la défait de Syagrius. Il est absurde de compter comme rois de France, de la Gaule francisée, un Childéric, un Mérovée, un Clodion, un Pharamond, un Mellobaude. Cette monarchie a eu pour principe la restitution, à l’aide d’une volte-face, de la ligne du Rhin, qu’avait enlevée à la Gaule impériale la confédération des Francs.

Cette restitution le temps la consacrera-t-elle ? Les rois francs sauront-ils garder ce qui leur coûta tant à obtenir, et qui leur aurait garanti à tout jamais l’héritage des empereurs ?

Non : les rois francs sont trahis par la fortune, comme l’ont été les césars ; une volonté supérieure semble se placer entre eux et le Rhin. Clovis a beau protéger d’un côté les institutions de Rome, adopter son culte, porter sa livrée, suivre sa stratégie contre le reste de l’Allemagne ; de l’autre se fixer sur le point décisif, près du Rhin, à Tongres, comme Charlemagne se fixera plus tard à Aix-la-Chapelle : il ne peut faire que le pays rhénan, la France-Orientale (Austrasie) ne tende violemment à se séparer, et qu’elle ne se sépare. A la mort de Clovis, les Francs, obéissant au principe de leur origine, l’indépendance, partagent la monarchie en quatre lots et ruinent l’œuvre si savamment élaborée de Clovis, d’Egidius, d’Aëtius et de Mérovée.

Trois fois sous la première race l’Austrasie se sépare, et trois fois elle rentre dans le giron ; en 687, la bataille de Testry, remportée sur Ebroïn, maire de Neustrie, par le duc d’Austrasie ramène au profit de celui-ci l’unité [176] franque, et la même pensée qui, en 486, avait formé la monarchie franco-gauloise de Clovis, forme la monarchie de Charlemagne. C’est toujours le Rhin que les princes, le clergé, tout la vieille Gaule, ont en vue : la preuve, c’est que ce fut par-là que Charlemagne vint à bout des Saxons, et fut proclamé empereur d’Occident. Mais Charlemagne n’y fera pas plus que Clovis : son successeur, Louis-le-Débonnaire, est forcé, dès la troisième année de son règne, de procéder au partage : et tout aussitôt se dresse, en face de la France de la Seine et de la Garonne, la France du Rhin, la Lotharingie, du nom de son premier titulaire.

A partir de ce moment, le mouvement germanique l’emporte : la féodalité se constitue sur tous les points ; l’unité de la Gaule se reformera peu à peu, et que le rois de France Philippe-Auguste viendra dire à Bouvine, aux nouveaux francs confédérés, l’empereur d’Allemagne, le roi d’Angleterre, le duc de Brunswick, le comte de Flandre, que la Gaule ne perd pas de vue la ligne du Rhin.

Plus tard la succession de Bourgogne amène l’Autriche, par suite l’Espagne, dans les Pays-Bas : ce fut l’occasion des glorieuses, mais infructueuses campagnes de Louis XIV.

Ainsi, ni la Gaule celtique, ni la Gaule impériale, ni la Gaule francisée, ou ce qui revient au même, ni les Francs devenus romains, ne purent réaliser l’idée de conserver à notre pays la ligne du Rhin. On vient de voir quelles causes empêchèrent la réussite de ce projet dans le passé ; on va voir quelle l’empêche aujourd’hui.

C’est ici partout que le monde moderne se distingue profondément du monde antique. A l’état que toutes les conditions naturelles de géographie et de race semblaient prédestiner à l’empire, va s’en opposer un autre, formé par artifice, qui, plus il sera battu, plus il paraitra indestructible : nous voulons parler de l’Autriche. [177]

On parle des mariages autrichiens comme de l’unique ou principale cause des agrandissements de cet état : ce n’est pas sérieux. Les mariages et les héritages princiers, en Autriche et partout, sont presque toujours le symbole d’alliances politiques et d’adjonctions territoriales devenues indispensables, par conséquent naturelles. La formation de l’empire autrichien, sa raison d’existence, est dans la France même.

Le monde chrétien, poussé à l’unité gouvernementale par le fanatisme de son anarchie économique, y répugne par sa religion. Depuis que l’Evangile a mis un certain niveau entre les peuples, depuis surtout que la puissance spirituelle a été définitivement séparée de la temporelle, et que la Reforme a consommé cette séparation, l’absorption des états en un seul est devenue plus que jamais difficile, pour ne pas dire définitivement impossible. Egaux en Christ, les peuples ont tendu à le devenir en César, c’est-à-dire en souveraineté : telle est la raison, si peu comprise encore, que empêche la fusion de cités italiennes, appelant sans cesse les une contre les autres tantôt le souverain pontife, tantôt l’empereur de Germanie. L’Italie s’est consumée, politiquement parlant, dans cette lutte contre l’unité ; elle n’a pas réalisé son idéal d’un empereur régnant et ne gouvernant pas ; mais son esprit a passé aux nations, qui toutes, à l’exception de l’Italie, en établissant les communes, ont jeté les fondements de la République future ; qui toutes, depuis les villes libres du Rhin et de la Baltique jusqu’à la France et à l’Espagne, ont affirmé à l’envi et défendu de leur mieux, leur inviolabilité souveraine.

Toutefois, le morcellement des états devait avoir ses limites.

La France, par la constitution de son territoire, forme un groupe naturel, qui, centralisé le premier, aurait en [178] promptement raison du reste, s’il n’avait rencontré devant lui que de petits états, unis seulement par un lien fédératif. Un contre-poids devenait nécessaire : le caractère allemand, autant que l’esprit italien, s’opposant à une vaste centralisation monarchique, la puissance d’équilibre, impossible à créer dans le Nord, nous l’avons vu par l’exemple des Francs, se forma dans le Sud. De quoi se compose cette agglomération australe ? d’une foule de petites nationalités que la vie politique abandonnait déjà, ou qui ne l’avaient point encore reçue, la plupart moins avancées en civilisation que l’Allemagne : Bohême, Esclavonie, Dalmatie, etc. Un moment l’Autriche posséda les Pays-Bas, tout comme la Prusse possède aujourd’hui et pour le même motif les provinces rhénanes : pouvait-elle mieux révéler sa mission d’antagonisme vis-à-vis de la France ? Il semble qu’au premier choc cet amalgame d’éléments hétérogènes va se dissoudre ; qu’au premier cri de nationalité et d’indépendance, toutes ces peuplades vont briser leur faisceau et se mettre en insurrection. Qu’on se rassure : la monarchie autrichienne est assise sur des bases solides. Elle n’a véritablement qu’une chose à craindre, c’est que la France, sa rivale, lui manque.

Les choses ainsi arrangées, la France, de tous les états celui dont les nationalités ont le plus à redouter l’incursion, se trouve réduite à l’impuissance. La subalternisation de l’Europe, ou la monarchie universelle, devient pour elle, à moins que les gouvernements ne le veuillent bien, un problème aussi insoluble que la quadrature du cercle. Au moindre geste qu’elle fait, l’Autriche court aux armes (elle vient, par provision, de jeter 150,000 hommes en Italie) ; le corps germanique s’émeut tout entier, et se place en sentinelle sur le Rhin ; la Hollande et la Belgique, peuples d’origine allemande, préparent leurs contingents ; [179] l’Angleterre nous bloque par la mer, contenant l’Espagne par Gibraltar, l’Italie par Malte. Cent millions d’âmes contre trente-six : par derrière la Russie avec 60 millions de Slaves.

Certes, nous serions glorieux, comme Français, de voir pendant des siècles, se former contre nous une si puissante ligue. Mais quoi ! dans cette défiance des nations qui témoigne si bien de notre force, la philosophie ne nous laisse découvrir que le besoin d’équilibre, la loi de justice, qui seule doit régner sur les hommes, et que la nation française a contribué, plus qu’aucune autre, à faire entrer dans les choses.

Ainsi la ligne du Rhin, sans laquelle la France ne peut rien entreprendre, avec laquelle au contraire elle serait invincible, est la principale clef de la politique et de l’histoire en Europe ; et le véritable gardien de cette ligne, c’est l’Autriche. Donnez à la France le Rhin jusqu’à l’Yssel ; qu’Anvers et Amsterdam deviennent des ports français, et la coalition est brisée, l’Angleterre perdue. La France règne sur les deux hémisphères. Tôt ou tard, il faudra que le monde lui obéisse. Faites de l’Autriche un groupe de dix ou douze états indépendants, et le Rhin, mal gardé par les indigènes, devine en 48 heures la proie des régiments français. Aussi l’effort de la lutte s’est-il toujours porté de ce côté ; les compagnes d’Italie ne sont pour la France que des marches stratégiques ; si elle passe les monts, pour combattre l’Autriche, c’est toujours en vue des Pays-Bas. Ni le Pô, ni le Tibre, ne sont pour elle des lignes militaires ; sa ceinture de force est le Rhin : c’est par le Rhin que depuis longtemps elle aurait vaincu, hoc signo vinces, si elle était parvenue à le posséder, si les populations rhénanes, si la Hollande, les Flandres, pouvaient être fidèles à la France, si seulement elles pouvaient ne la point haïr… [180]

Résumons en deux mots cet enseignement du passé. Sous la pression de l’anarchie économique, aujourd’hui encore universelle, tendance des états à reculer leurs frontières et à s’absorber les uns les autres ; tendance de la France, résistance de l’Autriche et de l’Angleterre, appuyées de tout le corps germanique.

Sommes-nous condamnés, maintenant, à tourner éternellement dans ce cercle, à vivre toujours sur le qui-vive, et à jouer de temps à autre, comme pour entretenir l’énergie des uns, la vigilance des autres, cette horrible loterie, qu’on appelle la guerre ? La Révolution, qui a changé tant de choses, qui a modifié tant d’idées, indiqué tant de solutions, n’a-t-elle rien laissé sur ce sujet ? Que dit-elle ?

La Révolution est on ne peut plus claire, mais il y a conspiration pour ne la point entendre. Elle nous dit que le droit divin, féodal et militaire, aboli, l’égalité devant la loi devenue la base du droit public et civil, rien ne s’oppose plus à l’équilibre économique ; que si cet équilibre existe à l’intérieur, dans un pays tel que la France, il ne peut tarder à se réaliser au dehors entre les gouvernements ; que cette réalisation est irrésistible, qu’elle n’a besoin ni de diplomatie ni de batailles, qu’elle résulte nécessairement du simple voisinage et des libres rapports de commerce que les peuples soutiennent les uns à l’égard des autres, que telle doit être sur le monde civilisé l’initiative française, et qu’il n’y a pas pour nation notre d’autre prépondérance, disons-mieux, pas d’autre médiation, pas d’autre gloire. La Révolution tout entière n’a pas eu elle-même un autre objet : en abolissant le droit, les mœurs, coutumes et institutions de la féodalité, en créant l’égalité civile et politique, elle n’a voulu, elle n’a pu vouloir qu’une chose, mettre fin à l’anarchie économique, par suite à l’antagonisme des nations, à l’état de guerre. [181]

La politique conquérante du premier empire a obscurci, pendant un temps, dans l’esprit du peuple français, ce grand principe de la Révolution. Cette aberration passagère nous a couté deux millions de soldats, une frontière plus étroite qu’auparavant. Chose triste à dire, mais qui pourtant est vraie, nous avons été rendus à la vérité de notre principe par la grande coalition de 1813 et les traités de 1815. La Sainte-Alliance, qui, d’après la lettre de ses manifestes, semblait encourir la réprobation des Français ; la Sainte-Alliance, qu’on a pu prendre pour une coalition des rois contre les peuples, n’est, en fait, qu’un appel à l’équilibre contre l’ancien état de guerre, l’esprit de conquête et l’idée d’une monarchie universelle. L’égoïsme d’Etat a eu sa part dans ces fameux traités, dont la pensée première appartient à Henri IV, de même que les préjugés de l’émigration eurent leur part dans la Charte. La délimitation qui a été faite des souverainetés laisse à désirer ; depuis 1815, bien des infractions, bien des fautes ont été commises : au total, ces traités qu’un ministre à antithèses nous prescrivait de détester en les respectant, sont l’unique monument du droit public en Europe, la seule garantie de l’Independence des états, la pierre d’attente de la félicité des peuples. La démocratie peut vouloir déchirer ces traités, mais seulement pour en changer le texte : s’ils n’existaient pas, elle les inventerait. Qu’importe qu’ils commencent par la profession de foi chrétienne, Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit ? Traduits dans la langue et la logique de la France, ils signifient : Qu’à l’avenir chacune des puissances signatures doit chercher en elle-même, dans la liberté de ses citoyens, dans le développement et l’harmonie de leurs facultés économiques, les conditions de son équilibre ; que tout état qui, sous quelque prétexte que ce sont, chercherait, aux dépens d’un autre, une extension de [182] territoire, une augmentation d’influence, un accroissent de débouchés, à plus forte raison qui, s’immiscerait dans son administration, se déclarerait, ipso facto, en banqueroute ; que les autres devront s’unir pour lui résister, et, au besoin, le contraindre par la force.

Oh ! que les rois de l’Europe fassent honneur à leur signature ; qu’ils respectent leur contrat de mutuelle assurance, et nous ne craignons rien pour la liberté du monde. Que la Justice pose le pied sur un coin de la terre ; elle règne partout. Depuis les célèbres déclarations de 89, rien de plus grand n’a été proposé au monde : aussi ne craignons-nous pas de le dire, à part le style, l’intention aussi peut-être, la Révolution peut revendiquer la pensée de ces traités qu’on parle de déchirer.

§III.—Application des principes développés dans le paragraphe précédent aux circonstances actuelles.—Examen des griefs allègues par la presse impériale.—Énumération des motifs qui poussent l’Empire à la guerre.

Que prétendent maintenant les conseillers de l’Empire, avec leur question italienne ?

On dit, nous copions les feuilles dynastiques :

« Qu’il n’est point question de déchirer les traités, mais d’en obtenir la modification ;

« Que la situation de l’Italie est devenue, par la présence des Autrichiens, intolérable, et qu’il faut que cela finisse ;

« Que personne ne songe à s’emparer de l’Italie, bien mois encore à conquérir l’Europe ; qu’il s’agit simplement, si l’Autriche s’obstine, d’une expropriation pour cause d’utilité internationale, d’une exécution militaire. »

Sur ce fond de banalités impertinentes, le discours de l’Empereur au Corps législatif, interprété par un circulaire du ministre Delangle, est venu étendre la phraséologie des chauvins, honneur, patriotisme, danger de laisser les esprits trop inclinés vers les intérêts matériels. [183]

Langage de failli, dont les termes démontrent que le zèle de la liberté italique n’entre absolument pour rien dans la guerre qui se prépare, et que, si la situation est devenue intolérable à quelqu’un, c’est au gouvernement de l’Empereur.

Certes la cause de l’Italie a la sympathie générale, et nous faisons pour elle des vœux d’autant plus sincères qu’ils se confondent avec ceux que nous ne cessons de faire pour la France. Mais s’il se trouvait que la politique pour laquelle on va s’efforcer d’obtenir du Pays, par toutes les réclames de la presse agioteuse, un semblant d’adhésion, implique : 1 dans la forme, la négation de tout le droit public européen, partant une menace pour la liberté des autres états ; 2 au fond, c’est-à-dire, en ce qui touche l’Italie, une pure utopie bonapartiste ;—si la tentative d’exécution d’un semblable projet devait ramener fatalement toutes les péripéties antérieures, pousser la France à une guerre d’agrandissement, avec la perspective, en cas de victoire, d’un surcroit d’oppression, en cas d’insuccès d’une troisième invasion et peut-être d’un démembrement ; s’il était établi, d’autre part, que la cause que fait parler et agir l’Empire, comme ou le voit en ce moment, à propos de l’Italie, c’est l’imminence de déposer son Acte additionnel, ce qui veut dire, son bilan : est-il un seul homme, nous ne disons pas en Allemagne, en Belgique et en Angleterre, mais en Italie et en France, qui donnât son suffrage à une pareille expédition ?

Nous disons qu’en la forme l’intervention de la France dans les affaires d’Italie est une violation du droit public.

Le Casus belli, en cas de refus de l’Autriche d’évacuer la Lombardie, suppose que la souveraineté de chaque état en Europe est subordonnée au contrôle et à la sanction d’une Souveraineté supérieure ; et, si ce Souverain ne paraît pas, qu’il appartient à l’empereur des Français de [184] se porter, d’ores et déjà, son représentant, au besoin, son exécuteur. Or, cela même est l’affirmation d’une monarchie, tout au moins d’une confédération européenne. Grande question de savoir si les souverainetés établies devraient y souscrire : nous y répugnons fortement pour notre part : mais acceptons l’hypothèse.

L’unité politique de l’Europe posée par le fait seul du Casus belli, il ne peut être question, en particulier, de la nationalité italienne, pas plus que de toute autre nationalité. Il faut commencer par régler ce nouveau droit unitaire ou fédératif, en vertu duquel on prétend agir, puisque hors de là la pétition de l’Empereur vis-à-vis de l’Autriche demeurait, au point de vue légal, sans fondement. Et voici quelle serait la conséquence de ce nouveau droit des gens : Les mêmes admonestations et adjurations que le gouvernement français se permet d’adresser au gouvernement autrichien, avec menace de correction si celui-ci fait la sourde oreille, le gouvernement autrichien peut les adresser à son tour au gouvernement de Napoléon III : manquons-nous, en France, de griefs conte le despotisme du 2 Décembre ?… Bien plus, il n’est citoyen, sujet, ou serf, en Europe, que n’ait le droit de porter plainte, à l’autorité suzeraine, contre son gouvernement naturel, et d’invoquer contre celui-ci l’intervention des fédérés. Est-ce là ce qu’on entend aux Tuileries ? Ah ! Sire, souffrez que nous vous le disions : Vous ne parlez tant aujourd’hui de la liberté de l’Italie que pour vous dispenser de nous rendre la notre ; quiconque soutient le contraire a menti comme un vile flatteur et un apostat.

Nous ajoutons qu’au fond la victoire de la France n’aurait pour l’Italie aucun effet utile. Cette thèse exigerait presque une revue complète de l’histoire de la Péninsule : bornons-nous à résumer les proportions que nous avons extraites de nos lectures. [185]

L’Italie a été confessée dans ces dernières années par des savants et illustres écrivains : que nous ont-ils appris, sur le fait qui aujourd’hui inquiète si fort l’Europe, la perte de la nationalité italienne ? Est-ce par leur faute, par leur lâcheté et leur mollesse, que les Italiens sont devenus ce que nous les voyons aujourd’hui ; ou par la faute de leurs préjugés politiques et religieux ; ou bien enfin par l’effet d’une fatalité invincible, qui, après mille ans de lutte, leur ayant tout à coup fait perdre courage, les a livrées, divisés, impuissants, à la domination étrangère ?

Sans nous prononcer pour ni contre aucun de ces systèmes, autour desquels chaque écrivain n’a pas manqué de rassembler la masse entière des faits recueillis par l’histoire, nous croyons simplement que ce qui est arrivé à l’Italie du XVIe siècle est la même chose que ce qui s’accomplit en ce moment par toute l’Europe.

Mille ans de révolutions politiques demeurées sans résultat devaient conduire l’Italie au scepticisme politique : c’est l’état où elle se trouve au XVIe siècle. Or, chez une nation entourée de peuples moins avancées en expérience politique, et beaucoup plus forts, le scepticisme devait entrainer la perte de la nationalité : c’est l’état où nous voyons l’Italie depuis trois cents ans.

Pouvez-vous donc aujourd’hui rendre à Italie, à défaut d’une foi sociale qui serait la Révolution, une loi politique ? Où la trouverez-vous ? La France a-t-elle une foi politique ? L’Allemagne, qui remue tant d’idées, en a-t-elle une ? Croit-on à la politique, à Londres, à Pétersbourg et à Vienne ? La politique, cette prétendue science qui a pour objet de faire régner l’ordre parmi les nations par voie gouvernementale ou raison d’Etat ; la politique s’est montrée aux Italiens, vers la fin du XVe siècle, dans l’horreur de son mensonge : et le peuple italien lui a préféré les joies de la vie matérielle, les voluptés de l’art, [186] jusqu’à certain point la liberté philosophique. Ainsi fait eu ce moment le reste de l’Europe : les peuples s’émeuvent encore pour leurs droits ou privilège nationaux : il y a, croirait-on, des royalistes et des démocrates : regardez-y de près, vous ne trouvez sous ces dénominations du vieux temps que l’antagonisme des intérêts ; quant à la politique, les scepticisme le plus profond. La Révolution française, étudiée dans sa raison à la foi juridique et économique, la Révolution est la mort de la Politique.

Or, l’esprit nationale, le patriotisme, suit en tout la foi politique : là où il ne peut s’appeler Liberté, Justice, Bien-être, il s’éteint. Croit-on que la nationalité soit beaucoup plus vive à cette heure en France qu’en Italie ? Le contraire serait plutôt vrai. En Italie, la présence de l’étranger, aidée de l’oubli progressif des évènements antérieurs, semble avoir ressuscité le sentiment national. Mais l’illusion s’évanouirait vite au contact des nouvelles mœurs. Il n’y a pas de nationale plus ardente que celle qui se sent contrarié par le fait d’autrui ; il n’y a pas de plus fragile que celle qui s’est réduite, par l’abandon successif, volontaire ou forcé, de ses formes politiques, à de simple rapport de voisinage et d’intérêt. Les intérêts sont par tout l’Europe en pleine anarchie : quel peut être, d’après cela, sur les divers points de l’Europe, l’esprit public, le sentiment national ? Il y a un homme qui mérite entre nous le titre de créateur de la nationalité : c’est le tzar Alexandre. Donner la liberté à 25 ou trente millions de serfs ; voila ce qui s’appelle fonder un nationalité. Par le même motif, tout développement de la liberté et de la justice, doit être apprécié de la même manier. Guillaume d’Orange venant délivrer l’Angleterre de la tyrannie de Jacques II ; Louis XVIII rétablissant la France les libertés parlementaires, doivent être rangés dans le même catégorie qu’Alexandre, Rome les eût appelés Père de la [187] patrie. Mais ceux qui sollicitent les nation par la vanité pour les faire servir à des vues ambitieuses ; ceux qui les prennent par l’égoïsme, qui les enchainent par l’intérêt, sauf à leur reprocher ensuite de sacrifier tout à l’intérêt ; ceux qui ôtent aux nations la dignité de l’homme libre, et abolissent en elles jusqu’au deux moral, ceux-là sont des destructeurs de nations, des mangers de nationalité, demoboroi, comme dit énergiquement le grec.

L’Empereur Napoléon III rendra aux Italiens leur nationalité ? Regardez donc ce qu’il a fait, en sept ans et quelques mois de despotisme, de la nationalité française !… Sur ce terrain, la discussion nous serait trop facile, et nous ne tenons point à dresser en ce moment l’acte d’accusation de l’Empire. Soyons de bonne foi : l’intervention de la France dans les affaires d’Italie ne peut avoir aujourd’hui, comme elle n’a jamais eu dans le passé, qu’un objet : c’est en changeant l’obédience, à laquelle semble condamné, jusqu’à la Révolution finale, ce malheureux pays, de déplacer, au profit de l’Empire, le centre de gravite politique de l’Europe. C’est de la prépotence française qu’il s’agit ici, nullement de l’émancipation des Italiens. Le régime autrichien n’est pas tendre, on sait cela : mais lequel est préférable pour la sécurité de l’Europe, que deux ou trois femmes aient reçu le fouet à Milan, ou que la stérile épopée de 1804 à 1814 recommence ? Quant à l’Italie, rendue à elle-même, elle ne pourrait prendre que l’un ou l’autre de ces deux partis : se rengager d’après son génie dans les voies surannées de la politique et donner au monde une nouvelle représentation des tragédies du moyen âge, ou s’organiser selon la loi de la Révolution. Le premier amènerait de nouvelles interventions, un nouveau protectorat ; le second est repoussé par tout le monde, par les Italiens eux-mêmes ; de par la politique et l’histoire, l’Italie est condamnée à attendre, [188] à peine de rétrograder encore. Il vaut mieux qu’elle attende.

Nous soutenons, enfin, qu’une guerre de la France avec l’Autriche, à propos de l’Italie, si circonscrite, si modérée qu’on la voulut faire, entrainerait fatalement, à peine d’un honteux et mortel échec pour l’Empire, une guerre pour la prépondérance politique, en Europe. A quoi sert de parler des intentions ? c’est l’enchainement des faits qu’il faut considérer.

En ce moment, on travaille à isoler l’Autriche : c’est la première bataille à gagner. Y parviendra-t-on ? Il est permis d’en douter : mais ne jurons de rien.

Depuis 1815, de grandes fautes ont été commises contre l’esprit des traités, au grand dommage des peuples et de la sécurité générale ; de nouvelles et plus désastreuses infractions peuvent l’être encore.

La scission du royaume hollando-belge fut une faute : on sent bien que nous raisonnons ici uniquement au point de vue de l’équilibre des états. Loin de regretter l’indépendance de la Belgique, nous voudrions que chaque village fût souverain. Mais c’est depuis la séparation de la Belgique que la pensée de recouvrer la frontière du Rhin s’est réveillée plus vive que jamais en France ; si Louis-Philippe, aussi hardi que Louis XIV, avait accepté pour son fils la couronne qui lui était offerte, il eût été appuyé par la nation, et l’Angleterre aurait pu payer cher sa politique. Ici la faute fut générale : faute de roi Guillaume, qui s’aliéna les Belges en les traitant comme peuple conquis ; faute du clergé belge qui, dans un intérêt de sacristie, prépara la scission ; faute du gouvernement anglais, qui pratiqua mal à propos le Divide ut imperes ; faute des autres puissances, qui laissèrent faire.

L’hostilité du gouvernement anglais envers Louis-Philippe, et les encouragements qu’il donna au prétendant [189] Louis-Napoleon, furent une autre faute. Les hommes d’état de l’Angleterre, aveuglés par l’orgueil et l’égoïsme, se vengèrent stupidement sur le roi du péril que la situation avait fait seule : cette situation donnée, mieux valait cent fois pour l’Angleterre la monarchie constitutionnelle d’un Orleans, que l’empire absolutiste d’une Bonaparte. Une guerre, quelle qu’elle soit, de la France, sous un gouvernement parlementaire, ne fera jamais courir à l’Europe le moindre danger. Puisse Napoléon III ne pas essayer de l’apprendre aux Anglais, et de venger ainsi, avec l’injure de Sainte-Hélène, l’injure de Claremont !

L’empressement de lord Palmerston à reconnaitre le 2 Décembre fut une immoralité et une faute. Sans doute ce ministre, si peu soucieux du droit, tenait à vérifier le proverbe, Qui se ressemble s’assemble. Mais tout pouvoir qui méprise le droit se mystifie lui-même : que pense l’Angleterre à cette heure de son magnanime allié ?

Quelle faute encore, lorsque le ministère anglais, pour échapper à l’éventualité d’une guerre avec le nouvel empereur, trahit la confiance de Nicolas ! Le tsar, faisant confidence de ses projets à lord Seymour et sollicitant le concours de la Grande-Bretagne, n’était pas à craindre. Le peuple anglais paye cher la déloyauté de ses hommes d’Etat.

Ces faits, et bien d’autres, en montrant les mauvais instincts des gouvernements, feraient penser que dans les cours et chancelleries on est exposé plus qu’ailleurs à perdre de vue le fond des choses. Chacun veut grossir son lopin, pêcher en eau trouble ; mais tout le monde est dupe, et les peuples, comme du temps d’Homère, pâtissent seuls de la folie des souverains. Les mêmes fautes se renouvelleront-elles aujourd’hui ? Pourquoi non ? N’y a-t-il rien qui tente la cupidité de l’Angleterre et de la Russie et que l’empereur des Français, pour prix de leur neutralité, [190] leur puisse promettre ? Attendons-nous à toutes les défections des gouvernements. Nous sommes dans leur main chair exploitable et chair à canon ; et l’histoire prouve que les rois ne s’instruisent que lorsqu’ils ont la tête sur le billot.

« Comment ! s’écrie un honnête petit journal, il y a en Europe trois grandes puissances, l’Angleterre, la Russie et la Prusse, sans parler du faisceau des états secondaires, qui sont intéressés à maintenir la paix et auxquelles il suffirait de dire, Non ! pour empêcher la guerre, et ces puissances se taisent ! Elles laisseront déchaîner le fléau, elles laisseront s’allumer l’incendie, et c’est seulement lorsqu’il aura embrasé la moitie du monde, qu’elles songeront à s’unir pour l’éteindre. » (L’Economiste belge, 1er février 1859.)

Hélas ! oui, les trois grandes puissances, nous le craignons fort, regarderont avant de faire : c’est la grande sagesse des potentats.

Supposons donc la guerre déclarée, la non-intervention posée en principe, et suivons, guidés par la loi des choses, les cours des événements.

La France, assistée du Piémont, appuyée de l’insurrection des Italiens, possédant une armée dont les victoires en Orient ont doublé la valeur, la France semble avoir les plus grandes chances de vaincre. Mais, détruire les armées de l’Autriche, prendre ses places fortes, la forer à l’abandon de la Lombardie, forcer les gorges fortifiées du Tyrol, sans l’occupation desquelles il n’y aura jamais rien de fait : tout cela coûtera cher. La campagne ne sera pas finie que les Italiens auront subi plus de misère qu’ils n’en avaient épuisé depuis 1814. Mais, à la guerre comme à la guerre. Les Autrichiens expulsés, la paix signée, la dynastie des Bourbons de Naples a vécu : ceci est acquis d’avance, se dit tout haut. Naples, c’est encore l’Autriche ; car elle est protégée par l’Autriche. On procède à l’organisation, lisez, [191] au partage de la Péninsule affranchie ; la France se rembourse de ses sacrifices. Elle n’aura pas, sans doute, dépensé, comme en Crimée, 150 ou 200,000 hommes, plus trois ou quatre milliards, pour rien : les feuilles impérialistes, malgré le désintéressement dont elles font étalage, en tombent d’accord. En invitant l’Angleterre à prendre part à la lutte, si elle veut avoir part au butin, elles reconnaissent que la victoire doit valoir à la France, justicière et libératrice, une augmentation d’avantages, ce qui veut dire un accroissement de territoire et d’influence. Or, par cela même, les traités de 1815, qu’il s’agissait seulement de modifier, sont déchirés aussi bien pour l’esprit que pour la lettre ; la France est reconnue puissance prépondérante, la carte de l’Europe est à refaire. Car, qu’importe à la France de se donner trois ou quatre départements de l’autre côté des Alpes, ou de créer un petit état franco-italien, exposé, comme la Lombardie actuelle, aux sollicitations du Piémont, bientôt impatient du protectorat français, par conséquent d’une fidélité plus que douteuse ? Une substitution devient nécessaire, et chacun la devine : c’est sur le Rhin qu’elle s’opérerait. L’émancipation de l’Italie par l’armée française a pour conséquence inévitable, et plus ou moins prochaine, l’absorption de la Belgique et de tout le pays rhénan : aveugle ou traitre que le nie.

Ici la résistance serait plus vive : mais, d’abord, si l’Angleterre a coopéré à la déchéance de l’Autriche, et qu’on lui ait laissé prendre la Sicile qu’elle convoite, qu’aurait-elle à dire ? Si, au contraire, elle a gardé la neutralité, de quoi viendrait-elle se mêler si tard ? Une fois accompli, le fait à l’égard duquel elle se serait déclarée neutre, devient à son égard d’autant plus légitime qu’elle-même, par ses admonestations officieuses à la cour de Vienne et ses injonctions à la cour de Naples, en [192] aurait reconnu la moralité. Comment ! l’Angleterre adresse des notes à Vienne pour prier le gouvernement autrichien de changer sa politique vis-à-vis de ses sujets lombards, et elle serait fondée plus tard à se plaindre de la violation des traités et de la suprématie de la France ! Non, non : la déchéance de l’Autriche accomplie de l’autre côté des monts doit produire de ce côté-ci toutes ses conséquences. Quant à la Prusse, attendu que, sans intervenir d’une manière directe, elle aurait gardé une attitude hostile, la France tournerait immédiatement contre elle ses armes victorieuses, appelant à son aide les autres nationalités en souffrance, la Hongrie, la Bohême, la Pologne, qui sait ? l’Irlande peut-être. Que la fortune sourie, dans cette nouvelle campagne d’Iéna, à l’Empereur : et le nœud gordien de la suprématie française est encore un fois tranché sinon résolu : la France recouvre sa limite naturelle, à savoir toute la ligne du Rhin ; le roi de Prusse voudra bien se retirer de l’autre côté de l’Elbe, et l’Angleterre, ouvrant alors, mais un peu tard, ses longues paupières, se tenir tranquille, à peine d’une descente, et provisoirement d’un blocus continental.

Tout cela semble un rêve à la Pyrrhus : mais on l’a vu, ce rêve, se réaliser en quelques années ; aujourd’hui, la masse autrichienne disloquée, il pourrait se réaliser en moins de temps encore.

Et tenez, le monde est déjà à moitié battu, car il a peur. N’entendez-vous pas, du matin au soir, le monde des Intérêts s’exclamer : que la guerre est devenue impossible, que ce serait la suspension du commerce et de l’industrie, l’Europe mise en grève, l’anéantissement de toutes les valeurs ? Comme si les conquérants se souciaient des intérêts ! N’a-t-on pas fait déjà pour la Belgique, le compte des ateliers frappés de chômage, les comptoirs fermés les exploitations en souffrance, les boutiquiers près de [193] déposer leur bilan, les villes et les villages où s’arrêterait tout à coup la production, la vie ? Les Intérêts, on ne comprend plus que cela ; on ne parle d’autre chose. Eh ! bien, celui dont le cœur sera assez ferme pour contempler de sang-froid la détresse de ces Intérêts stupides et si peu respectables, en sera le maitre ; et le même motif qui aura amené la soumission des intérêts entretenant leur résignation, le grand Empire, reformé, gardé, au dehors aussi bien qu’au dedans, par l’égoïsme des intérêts, appuyé sur le scepticisme politique, ne s’écroulerait que dans une épouvantable catastrophe.

Qu’on ne dise pas : C’est de la folie, de la fureur. Napoléon III, si distingué jusqu’à ce jour par sa modération, par son flegme, est incapable de concevoir des projets atroces !

Il s’agit bien de ce que l’Empereur est capable de concevoir ou de ne pas concevoir ! Les intentions ni l’intelligence ne sont ici de rien ; l’Empereur n’a même que faire d’avoir une idée : les chose pensent pour lui, elles le commandent. Est-ce que Napoleon Ier, tout homme de génie qu’il était, sut jamais le premier mot de sa propre destinée ? Le sort en est jeté, disait-il à défenses de ses campagnes : que les destins s’accomplissent.

Napoléon III à besoin de faire la guerre, d’abord pour recouvrer l’arriéré de la campagne d’Orient… A cet égard, la fatalité qui sollicita Napoléon doit attirer d’autant plus l’attention des puissances, qu’elle revêt une apparence de droit. Nous sommes surpris que les partisans de la guerre n’aient pas fait subir cette considération. N’est-ce pas pour maintenir l’équilibre européen qu’il a fait cette expédition ? Tout le monde l’avoue. Or, deux choses ont été démontrées par la prise de Sébastopol : l’une qu’il pouvait se faire, à un moment donné, que la France fût seule à résister aux envahissements de l’empire russe ; la seconde, conséquence [194] de la première, qu’il n’y aurait pas sécurité pour l’Europe si l’on ne donnait à la France une étendue suffisante pour rétablir, le cas échéant, contre la Russie, le contre-poids. Or, qu’a retiré la France de ses sacrifices? On a dit que la Russie avait perdu de son prestige. Mais Angleterre aussi a perdu du sien : en fait, ces deux puissances n’ont rien perdu l’une ni l’autre. Tandis que la France, qui n’a rapporté de la mer Noire qu’un laurier, se retrouve aujourd’hui, et quoi qu’on en dise, dans un état de flagrante infériorité. La France, enfermée dans sa camisole de force, ne figurant, malgré la gloire de ses armes, après une campagne faite pour le service de l’Europe avec l’approbation de l’Europe, qu’au quatrième rang; c’est une contradiction, une injustice. Tant pis pour l’Autriche, tant pis pour la Prusse, tant pis pour les autres États, qui sommés de se déclarer aux termes mêmes des traités de 1815, n’ont eu à offrir que de stériles vœux. Après la guerre d’Orient, l’équilibre européen n’a plus pour base la rivalité de la France et de l’Autriche; il a pour condition l’égalité de la France et de la Russie. Le peuple français ressent vivement l’anomalie de sa position : l’Empereur n’a que deux moyens de l’apaiser, une extension de territoire, ou le rétablissement des libertés.

Napoléon III à besoin de faire la guerre, en second lieu, pour assurer dans sa famille, la transmission de la couronne. Il a vieilli ; déjà il a dû se donner, pour l’exercice de son pouvoir, un auxiliaire énergique, celui-là même que le sénatus-consulte de 1852 appelle, en cas de sinistre événement, à la régence. Napoléon III règne, Napoléon IV gouverne. Le vif a saisi le vif : mais ce n’est pas assez que cette saisine ; il faut illustrer la transition. Peut-être Son Altesse Impériale, chargée du ministère de l’Algérie et des Colonies, ne porte-t-elle pas sa pensée au delà d’une grande rénovation de la Péninsule ; peut-être qu’à [195] l’exemple de Louis-Philippe, ouvrant son règne par le siège d’Anvers et l’occupation d’Ancône, le prince et ses amis ne songent qu’à introduire dans les traités de 1815, seulement quant à la répartition des territoires, une modification de plus. L’Angleterre par ses notes ; les sympathies partout acquises aux Italiens, fournissent une occasion superbe : le futur régent en profite. Apres, qui vivra verra. Tout ce que nous dirons là-dessus, c’est que la tradition napoléonienne revit bien mieux accusée et bien plus forte en la personne du prince qu’en celle de l’Empereur ; c’est enfin que le gouvernement impérial, en quelques mains qu’il tombe, ne reculera pas devant cette conséquence de sa conquête.

Napoléon III à besoin de faire la guerre, enfin, parce qu’après avoir tout donné aux Compagnies, il est à bout de ficelles et de ressources ; parce qu’il n’a plus ni concessions ni garanties à offrir ; parce qu’il lui faut, pour la caste agioteuse dont il est le prince, des provinces nouvelles à exploiter et pressurer ; pour les officiers de son armée, accoutumés au lux et obérés, de l’argent ; pour sa famille, qu’il faut établir, doter, de l’argent ; pour lui-même enfin, dont la liste civile est, dit-on, fort endettée, de l’argent ; parce qu’il déjà les frais de la guerre sont faits en partie, canons, fusils, citadelles, hommes ; parce qu’en présence d’élections hostiles, il faut donner le change aux esprits, empêcher, par des considérations de salut public, l’impatience de se faire jour, pratiquer une éclaircie dans une population déjà en baisse, mais encore trop plantureuse, trop agitée ; parce qu’enfin, comme disait Barnave, la guerre donnera au gouvernement le maniement de subsides immenses,—on parle déjà d’un emprunt de 750 millions augmentera son autorité, fera taire touts les résistances. [196] Vieille politique, renouvelée des Romains, des Grecs, de tous les despotismes orientaux et occidentaux, que nous avons entendu professer, en 1848, par d’honnêtes républicains, demandant à grands cris qu’on jetât le superflu de la population sur les champs de bataille. Ah ! que l’Empereur Napoléon III doit leur paraitre un grand génie, un grand homme !

Chose étrange, que de tous les gouvernements celui qui semble jouir de l’initiative la plus absolue, de la liberté d’action la plus complète, le despotisme, soit au contraire le plus asservi aux causes fatales, le plus exposé aux coups de la fortune, et cela précisément parce qu’il rencontre moins d’obstacles à ses volontés, qu’il agit sans opposition et sans contrôle. Il a fallu dix-huit ans à la féodalité financière pour mettre à sec la royauté parlementaire de juillet ; sept années ont suffi pour ruiner l’Empire et l’acculer à la guerre. Que le gouvernement impérial permette de vérifier ses compte ; que la liste civile rende les siens ; et s’il n’est pas vrai que la disette d’argent et devenue par l’Etat aussi vive qu’elle l’était en 89, nous somme prêts à rétracter nos paroles.

Contre cette fatalité de la banqueroute, qui pèse sur le Pays et force l’Empereur à tirer le sabre, il y aurait à prendre une grande résolution : ce serait de faire volte-face, de passer sur le corps aux grandes Compagnies, de créer la démocratie industrielle, en autres termes, d’inaugurer la Révolution économique. L’Empire n’en fera rien : il est né dans la réaction, il mourra dans la réaction. Il n’a foi qu’à son étoile, feu follet qui le promène, comme le voyageur dans la nuit, à travers le marécage de la vieille politique, et finira par le jeter dans le gouffre.

Les puissances alliées, ceci n’est qu’un prévision de notre part, ne lui feront pas obstacle, ne crieront pas, [197] Casse-cou : elles n’ont pas d’autres idées que l’Empereur, pas plus d’intelligence de l’histoire, de respect du droit, que lui. Les populations, d’autre part, sont trop peu éclairées, osons le dire, trop peu vertueuses, pour contraindre les souverains à marcher. Le bourgeois dit : Que m’import qui commande, pourvu que je touche mes rentes ? Et le salarié : Que m’importe qui je serve, si ma condition ne change pas ?…

Le monde, croyons-nous, par son imbécilité même, par ses vices, est destiné à voir s’accomplir encore de grands évènements, nous voulons dire, d’immenses et absurdes calamités. L’histoire n’est jamais mieux alimentée que par les époques de dissolution, mieux servie que par la folie des princes, l’égoïsme des aristocraties, et la bêtise des masses. Pour nous, avant que les hostilités soient déclarées, nous croyons de notre droit et de notre devoir de protester, de toute la force de notre conscience, contre la campagne qui se prépare. Nous ne croyons point à l’émancipation de l’Italie par les armées impériales, pas plus que nous n’avons cru, en 1848, à l’indépendance du Saint-Père ou à la sécularisation du gouvernement romain par l’intervention de la République française ; nous n’admettons pas qu’au XIXe siècle, après la révolution française, en présence du mouvement économique, il suffise de donner à un peuple un gouvernement de son cru pour lui rendre son esprit public, sa nationalité ; nous somme convaincus que ce serait plutôt le moyen de généraliser et consolider la servitude ; nous considérons cette entreprise, soi-disant nationaliste, comme une insulte aux libertés enchaînées de la France ; nous nions que la guerre, une fois commencée, puisse et doive s’arrêter, comme celle d’Espagne en 1823, ou de Belgique en 1831, à une simple restitution de l’autonomie italienne, se réduire à un pur intérêt dynastique, à une intrigue de palais ; nous [198] soutenons qu’à d’inconséquence, d’idiotie, d’ignominie, l’expédition devra tôt ou tard, recevoir son véritable caractère, et devenir le point de départ d’une suprématie effective de la France sur le reste de l’Europe, pour ne pas dire d’une monarchie de tout l’Occident. Et nous attestons la Révolution, que telles ne sont pas les idées, telle n’est pas la mission de la France nouvelle ; que la grandeur et la félicité de notre nation n’ont rien à gagner à cette suprématie orgueilleuse, acquise au prix de torrents de sang et d’immense trésors, et qui ne pourrait se soutenir, bien peu de temps, que par la corruption et la terreur.

Quelques-uns nous accuseront de manque à nos devoirs envers la patrie, d’être les hommes de l’étranger, parce que, dans une question où la France peut se trouver en présence d’une coalition européenne, nous aurions préjugé le tort de la France. Le droit doit se taire, disent-ils, devant la patrie…

Pour nous, qui certes ne porterons pas les armes contre notre propre pays, nous disons au contraire qu’il n’y a pas de patrie contre le droit ; qu’une telle patrie est celle des brigands et des pirates, une patrie dont toute âme honnête doit tenir à honneur de s’exiler, et qu’il serait du droit des autres patries de combattre jusqu’à la mort. Mais, grâce au ciel, la France n’a jamais professé de semblables maximes : en ce moment, les ténèbres du despotisme, accumulées sur sa tête, l’empêchent seules d’y voir. Puisque, dans l’enceinte de l’Empire, la vérité ne peut plus se faire jour, que les écrits défavorables à la guerre sont déférés aux tribunaux, c’est aux Français de l’exil à parler pour leurs compatriotes ; c’est aux peuples voisins à mettre en garde, par leur clameur unanime, la nation asservie.

Au dedans, la Banqueroute,

Au dehors, la Guerre :

Voilà le dernier mot de la situation que vous ont fait les aventuriers de la commandite, les flibustiers de l’agiotage. Français, acceptez-vous cette solidarité ?…

CHAPITRE XII,

Contre-projet.

Ce régime ne saurait durer. Il est la honte de l’époque. Sans qu’il soit permis, jusqu’à présent, de l’imputer en particulier à personne, il constitue une vente du Pays, à une classe de privilégiés, par le Gouvernement. C’est l’exploitation insolente du peuple producteur par une aristocratie parasite; la violation systématique de tout droit et de toute morale; le renversement de toute économie; la contemption de l’humanité érigée en religion.

Une réforme, la plus énergique et la plus prompte, est nécessaire : on nous saura gré d’en poser les jalons.

Et d’abord, l’État at-il le droit de revenir sur les aliénations par lui consenties, notamment de reprendre les chemins de fer ?

A quiconque le nierait, nous répliquerions que l’État à le droit de faire bien davantage : il a le droit d’intervenir dans l’administration des Compagnies, de se faire rendre compte de tout; de rendre, au nom de la morale, et en vertu du code pénal, administrations, conseils de surveillance, directions, assemblées générales, responsables, et de les mettre en jugement.

Le capital engagé dans les railways a été fourni : 1° par l’État ; 2° par les actionnaires; 3° par les porteurs d’obligations sous la garantie du budget.

La part contributive des actionnaires n’est pas la plus forte; dans quelques années elle sera la plus faible. Elle est d’un tiers environ, elle descendra au quart, au cinquième, au sixième. Comme copropriétaire, comme caution, double caution, comme gardien de la loi et des intérêts du Pays, enfin, l’État a le droit de paraître au chapitre, et s’il y a lieu, de prononcer la dissolution des compagnies.

Est-ce le cas de la prononcer cette dissolution ?

À ceux qui crieraient à la calomnie, nous répondrions : Par l’histoire officielle de la bancocratie contemporaine; — par les razzias exécutées sur la fortune publique et privée (en haine des partageux) au profit de quelques centaines de croupiers; — par le milliard de subvention de l’État, lequel n’a servi qu’à procurer auxdits croupiers un milliard de primes; — par les marchés de Graissessac à Béziers, d’Avignon à Marseille, d’Aubin; — par les tarifs différentiels; — par la concurrence déloyalement faite à la navigation ; — par l’imputation frauduleuse des dépenses de renouvellement du matériel au compte de capital; — par les assemblées fictives d’actionnaires, etc., etc.

Il est vrai qu’on pent reprocher à l’État d’avoir longtemps toléré ces malversations : mais l’État se purge en changeant de ministres et mettant les prévaricateurs en accusation, Ce qui ne fait que confirmer son droit. Donc,

Article premier. — L’État, au nom et dans l’intérêt du Pays, en vertu de sa prérogative, et afin de revenir aux vrais principes, rentre dans la possession des 7 de fer, et pourvoit à leur exploitation.

La liquidation des Compagnies est ouverte.

Quelle sera l’indemnité payée aux compagnies par l’Etat? Cette indemnité devra-t-elle être calculée d’après les cotes de la Bourse, ou établie, d’après inventaire, sur la valeur réelle du réseau ?

C’est ici que nous nous attendons à un torrent de doléances. Ces pauvres actionnaires, est-ce leur faute si leurs titres ne valent que 50, alors que la Bourse leur dit 100 ? N’ont-ils pas souscrit sous la garantie de l’État et des lois, entraînés par leur confiance en des administrations où ils voyaient figurer tout ce que le Pays compte de plus honorable, sur lesquelles d’ailleurs le Gouvernement était censé exercer une haute surveillance, un sévère contrôle? L’ignorance des acheteurs, leur bonne foi, les dividendes payés sur les exercices clos. que de titres à la mansuétude! Ah! Seigneur Gouvernement, ne les rendez pas responsables, quand ils n’ont été que dupes.

Et pourquoi donc les actionnaires échapperaient-ils à la responsabilité? L’État, c’est le Pays, qui à souffert plus qu’eux de la gestion des Compagnies; c’est la victime, pour la dépouille de qui s’étaient associés dupes et fripons. Adressez-vous, actionnaires bénins, aux fondateurs, administrateurs, souscripteurs au pair et autres écumeurs qui, grâce à vous, ont encaissé un milliard de primes. Vous ayez votre recours; nous ne demandons pas mieux que de vous le faire exercer. ,

En 1855, à Paris, capitale de la civilisation, des lumières, de l’intelligence, se fonda, au capital de Quarante millions, une Compagnie pour l’exploitation d’environ 3,000 voitures de place et de remise. Le prix de chaque, voiture, cheval compris, ressortait ainsi! à 13,333 fr. 33 cent. Or, non-seulement, il s’est trouvé des actionnaires pour acheter à ce taux les coucous vieux et neufs de la Compagnie; mais, au mois d’août de la même année, les actions se cotaient à 210 fr., ce qui mettait l’attelage à 28,000 fr. Et il y avait des preneurs! Faut-il, parce que le Gouvernement avait autorisé la Compagnie, parce qu’elle s’était formée sous le patronage de la Préfecture de police, parce qu’on était allé jusqu’à lui permettre d’élever ses tarifs, que l’État relève ces capitalistes ineptes de leur sottise?

L’irresponsabilité de fait dont les Compagnies ont joui les a rendues faciles sur les fusions onéreuses, les rachats désastreux, les dividendes exagérés. A chacun sa part : s’il y a eu des malversations, c’est l’affaire du procureur impérial; si les comptes se balancent en déficit, c’est celle des actionnaires : dans ce débat scandaleux, le Pays né doit intervenir que sur l’appel des cours d’assises, en qualité de jury.

Art. 2. — Il sera dressé un inventaire exact, sincère et véridique, de l’actif et du passif de chaque Compagnie. Les obligations seront reprises au par; les actions à leur valeur contradictoirement constatée.

Art. 3. — Tous les titres de chemins de fer seront convertis en titres de rentes sur l’État.

Mais l’État peut-il devenir entrepreneur de transport, commissionnaire, négociant, constructeur de routes, de ponts, de voitures, de machines? L’État, en autres termes, peut-il concilier avec la collectivité de’ sa nature, l’exercice d’une fonction industrielle?

Dès le premier Chapitre, nous avons constaté que l’anomalie du régime en vigueur provenait de l’incompatibilité des termes sur lesquels les Compagnies ont été instituées : Organisation et exploitation d’un service public par une industrie privée. L’anomalie sera-t-elle moindre, quand, aw lieu de livrer le service public à l’industrie privée, on aura livré l’industrie privée au service publie, c’est-à-dire à l’État? Absorption pour absorption, ne sera-ce pas tomber de fièvre en chaud mal?

On connait l’ineptie de l’État en affaires, et les déplorables résultats des systèmes de régie. Ce n’est pas que les Compagnies aient fait mieux : elles ont adopté le régime administratif avee sa hiérarchie, son servilisme, son esprit d’espionnage, sa paperasserie, ses rouages inutiles, ses lenteurs, son arrogance; elles y ont ajouté leurs malversations, leur agiotage, leur favoritisme, leur arbitraire; aux vices de la cupidité privée, elles ont joint ceux du Gouvernement. Mais que serait-ce, si le contraire avait lieu, si la puissance de l’État servait à protéger, contre le pays, les abus de l’industrialisme, de l’agiotage, du monopole ?…

Telle est la difficulté devant laquelle est venu échouer le législateur de 4842, et que tous les efforts de la critique républicaine ont laissée sans solution.

Le problème n’avait rien d’extraordinaire cependant : au lieu d’absorber l’un dans l’autre l’industrie privée et l’État, il ne s’agissait que de les faire traiter ensemble, selon les règles du contrat de louage d’ouvrage et du contrat de commission, et d’après le principe de la division du travail.

L’État est le représentant des intérêts généraux.

Comme tel, il ne peut, ne doit, sous aucun prétexte, ni se dessaisir de son domaine, ni empiéter sur les pe des citoyens.

Qu’il traite donc, par voie d’adjudication directe ou aux enchères, et séparément, avec chacune des spécialités industrielles dont le service public réclame le concours, de manière à ne se réserver que la surveillance du tout :.et la question, tant agitée, est résolue.

Les Compagnies financières le pratiquent ainsi elles-mêmes : l’État a-t-il besoin de leur entremise ?

L’établissement des lignes, les terrassements, les travaux d’art, la construction et les réparations du matériel, les fournitures, à des entrepreneurs spéciaux ;

L’exploitation des lignes, à des compagnies fermières ;

La réception, l’expédition, le camionnage des marchandises, à des compagnies de roulage : le tout sans intervention aucune des bancocrates.

Le système financier a fait ses preuves : il nous a donné, dans le présent et dans le passé, la mesure de ses moyens : la haute banque doit être écartée du concours, comme elle l’a été lors de la souscription des trois emprunts de la guerre d’Orient. Les entrepreneurs à forfait, qui sous-traitent avec les Compagnies; les ingénieurs, conducteurs, mécaniciens , les ouvriers eux-mêmes, sont-ils une force à dédaigner, une masse inerte éternellement vouée au salariat, et qui reçoit son intelligence et son emploi de la caste dont nous avons dit, dans une faible proportion, les exploits ?

Art. 4. — L’exploitation des lignes de fer, de même que l’exécution. des travaux de terrassement el d’art, la construction du matériel, aura lieu par sections, qui seront déterminées suivant la loi naturelle de la division du travail et le. principe politique de la décentralisation, de manière à multiplier le plus possible, dans le pays les entrepreneurs, et vis-à-vis de l’État, les répondants.

Art, 5. — Le service du transport sera adjugé: par baux de dix ans, à des Compagnies fermières. — Un cahier des charges stipulera les conditions de tarif, de sécurité, de délai, le nombre des trains, les heures de départ, la pénalité. — L’entretien des lignes et du matériel, les fournitures, seront distraits des administrations voiturières, qui devront, pour cet objet, traiter avec des entrepreneurs spéciaux et libres.

Art. 6. — Le service des marchandises, ou de pelite vitesse, quant. à la réception, à l’expédition, et à la livraison des marchandises, sera rendu à l’industrie libre, au roulage. Les Compagnies fermières pourront se charger de la réception de l’expédition des articles de messagerie, mais sans privilège. Les commissionnaires-entrepreneurs auront le droit d’établir dans les gares un bureau et des magasins à leurs frais, si mieux on n’aime créer un système de docks complètement indépendants des chemins de fer, La responsabilité du transport incombera aux Compagnies fermières pendant le trajet, aux entrepreneurs de roulage avant le chargement et après le déchargement. é

Art. 7. — L’État a ses tarifs, uniformes et sans faveur, par tête et tonne kilométriques, selon la place, la nature des objets et la vitesse. Il fixe les heures de départ et le nombre des trains, au service des marchandises comme à celui des voyageurs.

Art. 8.—Dans le calcul du prix de revient servant à l’établissement des tarifs, figureront, à côté des dépenses d’entretien du matériel, celles du renouvellement. En revanche, il ne sera rien compté pour intérêt des sommes fournies par l’État.

Art. 9.—Le prix payé aux Compagnies fermières pour le service. de transport dont elles sont chargées sera d’un tantième pour cent sur chaque catégorie de recettes, afin qu’elles restent intéressées au développement du service et à son amélioration.

Art. 10.— Les Compagnies fermières choisiront leur personnel, organiseront leur service, détermineront les conditions de salaire, de bénéfice, d’avancement, sous leur responsabilité exclusive.

Art. 11. — Création d’un bureau de statistique, et publicité des écritures.

Voici donc, nous dira-t-on, les chemins de fer devenus une catégorie de l’impôt? — Certes, s’il en devait être ainsi, ce ne serait guère la peine de changer de système. L’impôt est une chose, le service publie des chemins de fer en est une autre : le premier se compose de ce que chaque producteur doit prélever sur son revenu pour subvenir aux dépenses de l’État; le second est une partie intégrante de ses frais de production. Sous aucun prétexte il n’est permis de les confondre.

Le complément de la Réforme proposée par nous est la réduction permanente des tarifs. Les 574 millions de produit net sur une recette d’un milliard en quatorze ans accuaient une surtaxe de moitié. Les dividendes ont été exagérés, sans doute; mais les dilapidations, la mauvaise administration couvrent cette exagération. Ce ne sera pas trop d’une réduction de moitié sur Ja totalité dés tarifs.

Art. 12. — Les chemins de fer seront exploités selon la loi du meilleur marché, c’est-à-dire de l’abaissement progressif du prix de vente au niveau du prix de revient. En conséquence, les tarifs seront réduits immédiatement dans la proportion de moitié, à titre d’essai. — L’excédant du prix payé aux Compagnies fermières, sera versé à la caisse de l’Etat. Lorsque cet excédant atteindra 4 p. ©. du capital engagé, il sera procédé à un nouveau dégrèvement.

Tout cela, dira-t-on, peut aller avec l’ancien réseau, dont le produit est certain. Mais pour les lignes nouvelles, si chanceuses, et déjà si décriées, l’État, avec la publicité de contrôle que ce nouveau système réclame, osera-t-il grever de dépenses si considérables un budget déjà si lourd? Trouvera-t-il des prêteurs, et à quelles conditions? En supposant les lignes construites, trouvera-t-il des compagnies fermières ?

À cela nous répondons fermement :

Nous ne voulons pas de chemins de fer quand même ; des chemins qui dérobent au pays un terrain précieux; au travail des bras dont il a besoin; à l’agriculture et à l’industrie, des capitaux dont elles manquent; — et qui, après tous ces sacrifices, forcés de soutenir la concurrence des anciens moyens de transport, ne couvrent pas leurs frais. Nous disons que tout cela est d’une administration détestable, une ruine pour les particuliers et pour l’État, une honte nationale. Et nous concluons que ta meilleure leçon d’économie politique à donner aux citoyens, en fait de chemins de fer, de canaux, de machines, de monuments, de travaux publics, est la suivante :

Art. 13. — Il ne sera établi de nouvelles lignes ou embranchements que 1à où, d’après les études les plus exactes, leur exploitation permettra d’obtenir une économie sur les anciens moyens de transport.

Art. 14. — Lorsque cette économie aura été dûment constatée, il sera pourvu aux dépenses du nouvel établissement au moyen des ressourcés combinées de l’impôt et de l’emprunt. Pour les trois premières années, l’affermage sera fait sous la garantie d’un minimum de recette par l’État.

Tel est, en substance, notre contre-projet :

À l’État, affranchissement du despotisme et des exigences croissantes des compagnies, reprise du domaine public indûment aliéné; :

Aux actionnaires, une liquidation d’autant moins désastreuse qu’elle sera plus rapprochée, et qu’elle se fera aux applaudissements et à la satisfaction du Pays;

Au public, bon marché des transports;

A l’industrie libre, une carrière nouvelle;

Aux employés, aux ouvriers et serfs de la glèbe financière et administrative, la liberté, la sécurité, la dignité, la responsabilité, la participation aux bénéfices.

Est-ce là du socialisme, du communisme, de l’utopie?

Nous avons connu à Lyon d’anciens entrepreneurs de transports par terre et par eau, dont la fortune s’était faite dans les conditions les plus mauvaises de leur industrie. Ils ne pouvaient assez gémir sur les perfectionnements incessants que recevait la locomotion. Le redressement des routes, l’élargissement des canaux, le dragage des fleuves, le bon marché des steamers, les remplissaient de tristesse, Avec ces facilités, disaient-ils, plus moyen de gagner de l’argent; le premier venu peut se faire commissionnaire: les prix sont gâchés ; le métier est perdu!

C’est à peu près ce que disent les Compagnies financières : Suivez les principes d’une saine économie; prenez pour règles l’intérêt général, le droit commun, le meilleur marché; proscrivez des services publics, des entreprises du gouvernement, dé l’exploitation du domaine, dés transactions avec l’État, la mode antique des gratifications, subventions, concessions, pots-de-vin; et vous tombez dans un démocratisme sans limites. Plus de grandes existences, de familles aristocratiques; plus de luxe, plus d’élégance, plus de civilisation.

Ah! Bourgeois, classe aisée, classe éclairée, naguère encore classe libérale, vous n’êtes pas plus que nous dupes du système qui vous fit, en partie, ce que vous êtes. Vous savez que si, grâce à lui, il se fait encore quelques fortunes, par lui aussi toutes sont poussées à Ja banqueroute. Mais le remède vous semble pire que lé mal : vos yeux sont blessés par cette lumière de la science économique et de la justice; votre égoïsme s’alarmé de l’émancipation du travailleur; depuis qu’on vous en montre les conséquences, vous ne voulez plus de légalité devant la loi, vous repoussez le droit commun.

Mourez donc, puisque telle est votre destinée : mais sachez-le bien, vous n’emporterez pas la société avec vous. Une liquidation régulière eût fait de vous les initiateurs, les chefs de la plèbe; elle vous eût conservé, pendant trois où quatre générations encore, cette supériorité de bien-être qui est pour vous plus que la vie, Car elle est plus que lx conscience. Votre banqueroute ne frappera que vous-même ; le peuple, sans autre transition, y trouvera la fortune et la liberté.

 

ÉPILOGUE.

La France souffre, c’est visible; les affaires n’y sont pas brillantes, cela se sait; elle est honteuse et elle a le cœur gros, cela se devine : on voudrait sortir de cette situation, mais le moyen ?… [209]

La France impériale est en peine: de quoi! On ne s’en douterait pas, à la voir si pompeuse : elle est pauvre.

De fausses maximes l’ont séduite ; d’absurdes terreurs out perverti sa raison. Elle a perdu ce qui la distinguait entre les nations, le sentiment de la mesure.

Dans ce pays où ‘’esprit abonde, ou le ridicule n’a pas le temps de naitre avant que la comédie s’en empare ; où les mœurs sont frugales, le génie tempéré, la langue simple et correcte ; où généralement on raisonne juste, où le style fuit l’hyperbole, où le public hait, pour ainsi dire à l’unisson, les excès et les extrêmes, où chacun fait profession de chercher le milieu en toute chose; dans ce pays de modération par excellence et d’ordre, il est arrive, chose qu’un jour tout le monde s’est abandonné à l’exagération de l’idée, à l’intempérance de la phrase, à la violence des appétits, à la furie des spéculations, à l’exorbitance des calculs. On n’a plus voulu que du gigantesque; on n’a que de prodiges; on n’a eu d’estime que pour les monstres, de foi qu’à l’impossible.

Cela a commencé par en haut: de beaux esprits ont prétendu que le faste est la véritable économie des princes; qu’un Etat bien administre doit avoir one grosse dette : qu’impôt c’est richesse; que tout ce que le parasitisme dévore profite au travailleur; que sans aristocratie le peuple mourrait de faim; qu’une nation vit surtout d’idéal, de gloire, et que la gloire ne peut jamais être trop payée. Et le Pouvoir, malgré les avertissements, les oppositions, les menaces même, le Pouvoir attirant t0ut à lui, visant a la gloire, résolu, à tout prix, de sauver Ile Pays du fléau de l’égalité, a fini par prendre un développement hors de proportion avec ses ressources. On a voulu ravoir, et l’on a eu, un gros budget, une grosse liste civile, un nombreux personnel, une armée formidable, et une dette superbe. On s’est moque de la modestie républicaine : à [210] sa place, une cour splendide, de hauts dignitaires, de grands commandements, de gros traitements, la police quadruplée, et le Pouvoir fort. Les travaux de l’Etat et les devis, tout a été conçu sur ce patron hors mesure; de vastes casernes, de grandes roules stratégiques, des monuments babyloniens, des palais néroniens, des constructions titaniques. Dans Paris, ville de marbre et d’or, les rues ont été changées en boulevards, les boulevards en places publiques. On a fait des éclaircies qui refoulent la population laborieuse jusqu’à la ligne des forts détachés, devenus tout à l’heure des corps de garde de barrières. A une pareille capitale, il faut l’Europe tributaire : sans quoi l’Empire,—nous ne disons plus la Monarchie,—croule sur ses cadres. Aussi, tiens-toi bien, vieille Autriche; prend garde a toi, Albion! A nous le Rhin et le Zwyderzée; à nous l’Alpe jusqu’au Po; à nous la montagne pyrénéenne jusqu’à l’Èbre. La reste à nos grands vassaux, rois, princes, ducs, comtes, barons, margraves et burgraves.

Ce système d’économie politique à la Louis XIV a tout entrainé, mœurs, idées, sentiments. Chacun a exhaussé son point de vue, élargi son horizon, tendu son ambition, doublé, triplé, décuplé sa mise de fonds, agrandi d’autant son existence. Grande chère, grosse dépense, luxe inouï, fureur de plaisir; le chef de bureau mène un train de ministre; la femme de l’employé à 800 francs, porte des paniers. L’égoïsme s’exalte jusqu’à la férocité, le scepticisme jusqu’à l’impudence; la spéculation chasse le travail; la dignité chez l’homme, la chasteté chez la femme, vertus improductives, s’abiment dans une commune prostitution.

Pour assouvir des appétits si énergiques, il a fallu monter les affaires sur une échelle plus haute que celle de Jacob: on n’a plus rêvé que millions et milliards, grandes compagnies, concessions de quatre-vingt-dix-neuf [211] ans, grosses subventions, gros monopoles, gros dividendes, gros appointements, grosses pensions, grosses et surtout rapides fortunes.

A quoi est-on parvenu ?

Chose aisée à prévoir, mais que personne n’a prévue, tant la passion était vive, c’est que, tout le monde éprouvant le besoin de gagner gros et vite, et les hommes restant ce qu’ils étaient, la population et le sol demeurant les mêmes, la valeur produit ne pouvait être en proportion de la valeur engagée, et tout a augmenté de prix à la fois. On a eu donc les tarifs élevés, les loyers chers, le pain et le vin chers, la viande chère; le travail lui-même, par la désertion d’un si grand nombre de spéculateurs, d’inventeurs, de créateurs, de fondateurs, d’organisateurs, d’escompteurs, d’agioteurs, d’entremetteurs, le travail est devenu insuffisant, de mauvaise qualité, et cher. On est arrivé ainsi, par la hausse générale, au déficit, à la disette, à la pénurie générale.

Aussi, voyez : la haute bourgeoisie, tout en se gorgeant, maigrit, tourne à l’hydropisie ; la classe moyenne s’endette, passe, d’un mouvement continu, a l’état de failli; le peuple se démoralise et s’étiole. En dépit des excitations de la Bourse et des exemples du Pouvoir, les restent éternellement calmes, mot honnête, inventé par la presse agioteuse, pour dire misérables. Paris a vu, le 1er janvier, surgir sur ses boulevards trente mille boutiques pour lui vendre… des étrennes. Le plus grand article du commerce parisien dans ces deux dernières années a été celui des crinolines, d’abord en crin, puis en ficelle, puis en acier, toutes brevetées, médaillées, à l’abri de la contrefaçon, sinon de la concurrence. Les commandes allaient par 300 douzaines à la fois. Quel siècle que celui où la principale occupation des hommes est de grossit les fesses des femmes! Il est clair que depuis sept ans le Pays, comme le Gouvernement [212] a les yeux plus grands que le ventre: en cela consiste sa maladie.

. . . . . . . . La chétive pécore

S’enfla si bien qu’elle creva.

Nous en avons dit le principe, décrit les phases, indique le traitement. Cela peut s’appeler la Mystification de la Cupidité, qui commence par l’agiotage érigé en institution (loi de 1842); se poursuit par l’escroquerie, devenue, à l’aide d’une presse complice, inviolable; se soutient par les subventions et garanties de l’Etat, les prorogations de baux, fusions, etc.; se dissimule par la guerre, et finit par la banqueroute, à moins qu’on n’en revienne à temps par le Droit et la Liberté.

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Notre but est d’apprendre au peuple, dans une série de publications dont nous donnons aujourd’hui le spécimen, à connaître, par l’observation des phénomènes, et à l’aide de la lumière que tout homme porte dans sa conscience, la raison et la déraison des choses; a se former ainsi, sur tous les objets de la nature el de la société qui l’intéressent le plus, un ensemble d’idées justes. et pour toutes les circonstances ou la liberté intervient, des principes d’action qui ne l’égarent pas : en quoi consiste toute la philosophie.

Dans un prochain numéro, nous chercherons la raison d’existence de l’Empire et sa fin, après la leçon d’économie politique, la leçon d’histoire.

Nous dirons en même temps ce que nous entendons par Philosophie populaire.

 

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